‹ Cours de littératureChapitre 42 sur 98 · Lettre du 24 nov · texte numérisé non relu

Lettre du 24 nov

MADAME DE SÉVÏGNÉ H

Sachez, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre esprit, pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi cfiarmante, lorsque vous êtes animée dans une conversation d'où la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a un tel charme et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces autour de vous ; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dut toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux ; et que, quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la plus achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis inconnu, vous ne m'êtes pas inconnue ; et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et de vous entendre, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont tout le monde est surpris.

Mais je veux encore vous faire voir, Madame, que je ne connais pas moins les qualités solides qui sont en vous que je fais les agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble, propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins au plaisir : vous paraissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous; votre présence augmente les divertissements, et les divertissements augmentent votre beauté, lorsqu'ils vous environnent.

Enfin la joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit. Votre cœur, Madame, est sans doute un bien qui ne peut se mériter ; jamais il n'y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Vous êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été ; et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations d'amitié ; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre.

Les amis de llme de Sévigné. — Mme de la Fayette et la Rochefoucauld. — Les « Maximes » de Mme de Sévigné.

L'auteur de ce charmant portrait feint d'être un homme ; mais tout y trahit la femme. C'est le signer assez clairement qu'y prononcer le nom de Mmc de la Fayette, à qui Mmo de Sévigné a donné son cœur. C'est Mmc de la Fayette, en effet, que Mm0 de Sévigné nomme dans une lettre du 15 janvier 1675; le portrait était vieux alors de seize ans environ, et Mme de Sévigné disait modestement : « Il vaut mieux que moi. » C'est qu'elle y était peinte dans le plein épanouissement de sa beauté, jeune mère et jeune veuve ; mais on en peut retrancher, comme nous l'avons fait, tout ce qui n'est pas le portrait moral ; l'ensemble reste encore frappant de vérité.

Mme de Sévigné rend h son amie toute l'estime qu'elle lui témoigne, et l'on sent que ce n'est pas là un échange plus ou moins banal d'éloges complaisants. Elle va jusqu'à lui trouver autant d'esprit qu'à Pascal ; il y a comme une nuance de respect dans son affection. Et pourtant, c'est une affection bien tendre, celle qui, éprouvée par toute une vie, se resserre chaque jour davantage, et, quand la mort la dénoue, ne laisse pas après elle l'ombre d'un seul dissentiment : « Jamais nous n'avions eu le moindre nuage dans notre amitié. La longue habitude ne m'avait point accoutumée à son mérite : ce goût était toujours vif et nouveau. » — « Plus on la voit, disait- elle de son amie, plus on s'y attache... Toute la vérité et toute la sincérité qui peut être entre des amies, elle peut être entre ces personnes-là1 et moi. » Mmo de Sévigné, qui songeait, du moins elle le dit, à écrire un traité sur l'amitié, eût pu nous y apprendre si ce sont les ressemblances ou les- dissemblances qui attirent et retiennent la sympathie. Ce qui est certain, c'est que peu de caractères furent aussi dissemblables que ceux des deux amies. Mmc de Sévigné est sensible, Mme de la Fayette est délicate ; il faut lui épargner la secousse des adieux trop directs : « car la délicatesse de Mme de la Fayette ne peut souffrir sans émotion la perte d'une amie » comme Mme de Sévigné. Celleci pleure en écoutant la musique à'Alceste ; Mme de la Fayette, qui est près d'elle, ne pleure pas, mais son âme en est tout alarmée. Délicatesse un peu maladive d'un corps frêle et d'une âme parfois inquiète. La santé du corps et de l'âme chez Mme de Sévigné se manifeste par l'abondance des larmes aussi bien que par l'exubérance de la gaieté.

Mais de Mm0 de la Fayette elle accepte tout en souriant. Vive, un peu brusque et impérieuse sous ses airs indolents (« il faut la croire sur parole »), Mmo de la Fayette, qu'elle prenne la défense de Charles de Sévigné sacrifié à Mme de Grignan, ou somme son amie de revenir à Paris si elle ne veut rompre avec elle, écrit souvent « du ton d'un arrêt du Conseil d'en haut»; mais l'amie indulgente n'y voit qu'une preuve plus chaleureuse d'affection. « Cela est d'une vivacité et d'une amitié qui me fait plaisir. » Il est vrai que Mme de la Fayette lui reproche quelques « défiances2». Peut-être, en de certains jours cruels, Mme de Sévigné ne voulait-elle pas être consolée,

1. Mraes de la Fayette et de Lavardin. Voyez les lettres des 3 juin 1693. 4 janv. et 3 juill. 1090.

2. Lettre de MmB de la Fayette à Mme de Sévigné, 30 juin 1073.

MADAME DE SÊVIGNE 19

comme ce jour (3 i mai 1692) où elle écrit : « Mes amis ont trop de soin.de moi; j'en suis importunée ; » mais, en général, c'est Mmo de Sévigné qui s'abandonne., et Mme de la Fayette qui se réserve, sauf quand il s'agit d'une Sfvigné ou d'un la Rochefoucauld.

Presque aussi amèrement que MTîl° de la Fayette, Mme de Sévigné pleura la mort de la Rochefoucauld : elle est « pleine » de ce sujet, elle le rebat sans cesse. Le duc frondeur, vieilli et assagi, le « patriarche » dont elle a fixé pour nous la physionomie apaisée, presque attendrie, Fami accompli qu'elle apprit à connaître, lui décernait, pour ainsi dire, un brevet de perfection dans l'amitié : « M. de la Rochefoucauld dit que je contente son idée sur Famitié avec toutes ses circcnstances et dépendances1. » File avait une tendance à moraliser et à fouiller, comme elle le dit de Nicole, dans le fond du cœur humain avec une lanterne; parfois même, quand, chez Gourville, elle discutait avec Mme Scarron, Mmc de Coulanges et l'abbé Testu sur les personnes qui ont le goût au-dessus ou au-dessous de leur esprit, elle se jetait dans des subtilités ou elle n'entendait plus rien. Comment n'eût-elle pas goûté un plaisir singulier dans la société de l'auteur des Maximes, elle qui a écrit : « 11 entre bien des sentiments dans la composition des larmes... Il n'y a aucune expérience de physique qui soit plus amusante que l'examen, et la suite, et la diversité de tous nos sentiments » ? L'amertume des Maximes ne devait même pas lui déplaire autant qu'on serait tenté de le croire : elle le savait, « les vérités sont amères ; nous n'aimons pas à être découverts ». Du moins, quand elle cite le livre et Fauteur, ce n'est jamais pour les désapprouver.

Généralement parlant, les femmes sont bien plaisantes, et M. de la Rochefoucauld en a bien connu le fonds...

C'est une jolie chose que d'entendre vite : cela fait voir une vivacité qui plaît, et dont l'amour -propre sait un gré nonpareil. M. de La Rochefoucauld dit vrai dans ses Maximes : Nous aimons mieux ceux qui nous entendent bien que ceux qui se font écouter... Nous trouvions l'autre jour qu'il n'y avait de véritable mal dans la vie que les grandes douleurs ; tout le reste est dans l'imagination et dépend de la manière dont on conçoit les choses. Tous les autres maux trouvent leur remède, ou dans le temps, ou dans la modération, ou dans la force de l'esprit ; les réflexions les peuvent adoucir; la dévotion, la philosophie. Pour les douleurs, elles tiennent l'âme et le corps ; la vue de Dieu les fait souffrir avec patience ; elle fait qu'on en profite, mais elle ne les adoucit pas. Voilà un discours qui aurait tout l'air d'a-

i. Lettre du 25 février 1671,

voir été rapporté tout entier du faubourg Saint-Germain; cependant il est de chez ma pauvre tante, où j'étais l'aigle de la conversation : elle nous en donnait le sujet par ses extrêmes souffrances, qu'elle ne veut pas qtf'ou mette en comparaison avec nul autre mal de la vie. M. de la Rochefoucauld est bien de cet avis :.il est toujours accablé de goutte *.

La Rochefoucauld, Mme de la Fayette, Mme de Sévigné, moralisaient donc de compagnie. Tantôt la causerie se prolongeait en dissertation morale :

Mme de la Fayette prend des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et lui donnent des forces à vue d'œil ; elle croit que cela vous serait admirable. On prend cette vipère, on lui coupe la tête, la queue, on l'ouvre, on Técorche, et toujours elle remue; une heure, deux heures, on la voit toujours remuer. Nous comparâmes cette quantité d'esprits, si difficiles à apaiser, à de vieilles passions : que ne leur fait-on point ? On dit des injures, des mépris, des rudesses, des cruautés, des querelles, des plaintes, des rages; et toujours elles remuent, on n'en saurait voir la fin; on croit que quand on leur arrache le cœur, c'en est fait, qu'on n'en entendra plus parler : point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous paraîtra comme à nous ; mais nous étions en train de la trouver plaisante ; on en peut faire souvent l'application2.

Tantôt, et plus souvent, elle se condensait et s'aiguisait en maxime : « La grande amitié n'est jamais tranquille. Maxime! » Ainsi , Mmc de Sévigné faisait des maximes, à l'imitation de la Rochefoucauld.

Je fis l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si bonne que je crus l'avoir retenue par cœur de celles de M. de la Rochefoucauld. Je vous prie de me le dire : en ce cas il faudrait louer ma mémoire plus que mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien dit, que l'ingratitude attire les reproches, comme la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits3.

Il serait curieux de composer un livre des Maximes écrit par Mme de Sévigné. Je donnerai, du moins, une idée de ce qu'il pourrait être, en relevant un certain nombre des observations toujours fines, souvent profondes, qui en feraient la richesse.

Rien n'est plus capable d'ôter tous les bons sentiments, que de marquer de la défiance ; il suffit souvent d'être soupçonné comme ennemi pour le devenir : la dépense est toute faite, on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance engage à bien faire : on est touché de la bonne opinion des autres, et on ne se résout pas facilement à la perdre... Il faut bien se garder de ne pas conformer les actions aux -paroles... Il y a de certaines grossièretés

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