‹ Cours de littératureChapitre 43 sur 98 · Lettre du 28 juin · texte numérisé non relu

Lettre du 28 juin

MADAME D£ SÉV1GNÉ 21

solides dont on ne pont se passer... Nous craignons quasi toujours des maux qui perdent ce nom par le changement de nos pensées et de nos inclinations... Rien n'est inoins utile que les douleurs d'une chose sur laquelle on n'a plus aucun pouvoir... La vie est cruellement mêlée d'absinthe... Comme les longues maladies usent la douleur, les longues espérances usent toute la joie... Je trouve que le prix de la plupart des choses dépend de l'état où nous sommes quand nous les recevons... Il faut être doux après la victoire... La joie n'est point bonne pour assoupir les sens... Rien n'est si bon que d'avoir une belle et bonne âme : on la voit en toute chose comme au travers d'un cœur de cristal. On n'a jamais pris longtemps l'âme pour le corps. Il faut être, il faut être, si l'on veut paraître; le monde n'a point de longues injustices... J'admire comme notre esprit est quelquefois la dupe de notre cœur, et les raisons que nous trouvons pour appuyer nos changements... Les amitiés les plus vives ne se veulent rien épargner... Il n'y a rien de si opposé à la liberté que l'indifférence et l'indétermination... Toutes les choses du monde sont à facettes... C'est dans son cœur qu'on doit trouver tous ses devoirs, et il n'est louable que de prendre sur lui pour faire le sien... Autant on s'ennuie des circonstances sur les choses indifférentes, autant on les aime sur celles qui tiennent au cœur... L'absence noircit toutes choses... 11 y a quelque sorte de plaisir dans la plainte, plus grand qu'on ne pense... L'envie d'être singulière et d'étonner par des procédés non communs est, ce me semble, la source de bien des vertus... On est quelquefois obligé de souffrir les circonstances et dépendances de l'amitié, quoiqu'elles ne soient pas agréables... Il arrive souvent qu'ayant toute la raison pour soi, on est blâmé pour la manière rude dont on la fait valoir... Il y a des gens qu'il faut aimer à leur mode, et superficiellement... On redresse les esprits à force de causer et de faire entendre la raison... C'est la paresse d'esprit qui ôte le goût des bons livres... Il n'y a rien de si important que d'être en bonne compagnie, et souvent, sans être ridicule, on est ridiculisé par ceux' avec qui l'on se trouve... Il n'est rien de tel que de se faire valoir... Nos jugements sur les apparences sont si souvent renversés, que je m'étonne qu'on ne s'en désaccoutume point... Il me semble que l'esprit est si bon à toutes choses qrie tout va mal quand on en manque.

Parmi ces maximes il y en a qui, pour le tour et souvent pour la forme, rappellent les Maximes de la Rochefoucauld; quelques-unes n'en semblent être que des réminiscences. Mais quelles différences pour le ton, si peu amer et tranchant; pour le fond des sentiments, où la clairvoyance la moins facile à duper n'altère pas .un confiant optimisme! Loin de croire à la perversité incurahle de la nature humaine, Mmo de Sévigné s'assigne à elle-même pour but l'amélioration progressive de son être moral.

La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tâcher de regagner du côté des bonnes qualités ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments i.

i. Lettre du 7 oct. 1671.

Les amis subalternes: cTIIacqueville, Cci'binellî.

Il est d'autres amis qu'on est plus surpris de rencontrer dans ce groupe si distingué des familiers de la marquise, des Bussy et des Ilelz, des Goulanges et des Lavardin, des la Fayette et des la Rochefoucauld, car ils ne se distinguent, ceux-là, ni par l'originalité de l'esprit, ni par la profondeur de l'âme. Qu'estce que « les d'Hacqueville »? En quelques traits Mme de Sévigné nous peindra ce personnage serviable et un peu banal.

Quoi qu'on dise les d'Hacqueville, il n'y a en vérité qu'un au monde comme le nôtre... D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine c'est assez écrire pour des affaires ; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il augmenterait plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez bien que, puisque le régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas, je lâche la bride a toutes ses bontés, et lui laisse la liberté de son écritoire : songez qu'il écrit de cette furie à tout ce qui est hors de Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste; ce sont les d'Hacqueville ; adressez-vous à eux, ma bonne, en toute confiance : leurs bons cœurs suffisent à tout. Enfin je me veux ôter de l'esprit de les ménager : j'en veux user : aussi bien, si ce n'est moi qui le tue, ce sera un autre. Il n'aime que Ceux dont il est accablé : accablonsle donc sans discrétion...

La maréchale de Gramont s'est trouvée mal; d'Hacqueville y a été, toujours courant, lui mener un médecin ; il est en vérité un peu étendu dans ses soins 1 .

C'est bien ce que nous jugeons tout d'abord; et quand nous lisons ailleurs : « Je ne crois pas qu'il puisse souffrir qu'il soit dit qu'un autre lui ait appris quelque chose, » nous nous demandons si ce zèle officieux ne serait pas surtout celui d'un nouvelliste. Mais quoi! il ne serait qu'un obligeant et curieux intermédiaire, cet ami ci à qui rien de bon et de solide ne manque, et qui ne nous peut jamais manquer lui-même », dont l'affection semblait à Mme de Sévigné une des consolations de sa vie? ce «-trésor de bonté, d'amitié, de capacité, à quoi il faut ajouter une application et une exactitude dont nul autre que lui n'est capable »? Rendons plus de justice à qui fut tendrement aimé d'elle. D'Hacqueville n'était point peut-

1. Lettres des 15 avril 1673, 16 oct. et 8 déc. 1675. Voyez aussi les lettres des 17 avril, 6 et 8 mai, 7 et 17 juin, 3 juill. 1671, 9 sept, et 18 déc. 1675, 10 juin, 9 oc tobre 1676, 17 et 24 juillet 1680.

être un caractère si impersonnel : s'il se prodiguait au dehors pour rendre service à ses innombrables amis, il ne s'imposait pas; au contraire, d'humeur un peu raide et sauvage, il retranchait volontairement de sa vie « toute la douceur de la communication ». Il aimait mieux écrire que parler, et n'avait pas tort. « Quand je lisais d'Hacqueville, dit Mrao de Sévigné, je le croyais la tendresse et la douceur mômes; quand on le voyait, elles étaient si bien cachées sous la droiture de sa raison et sous la dureté de son esprit, que c'était un autre homme. » Cela est d'un homme bizarre peut-être, mais non pas vulgaire. D'Hacqueville ne nous a pas livré le secret de son âme, car nous n'avons pas ses lettres. Nous voudrions lui connaître une passion, un défaut même, qui lui appartînt bien en propre, comme la jalousie à cette bonne mais orageuse Mme de là Troche (Trochanire), « la femelle de d'Hacqueville» pour l'obligeance, mais si exigeante en revanche, si âpre à disputer à Mmc de la Favette le cœur de Mme de Sévigné.

D'autre part, Mme de Sévigné voyait trop souvent d'Hacqueville pour lui beaucoup écrire, ou ses lettres se' sont perdues. Dans une que nous avons gardée , elle lui communique les inquiétudes ou la jette l'absence de nouvelles venues de Grignan. « Je suis incapable, lui dit-elle, d'écrire à d'autres qu'à vous, parce qu'il n'y a que vous qui ayez la bonté d'entrer dans mes extrêmes tendresses... Ah! mon Dieu! que je suis malheureuse de n'avoir personne avec qui pleurer! J'aurais cette consolation avec vous, et toute votre sagesse ne m'empêcherait pas de vous faire voir toute ma folie. » Il me semble que le rôle de d'Hacqueville près de MmG de Sévigné s'éclaire. Elle l'a, d'ailleurs, elle-même défini plus d'une fois : «Je l'aime comme un confident qui entre dans mes sentiments, je ne saurais mieux dire... Il est témoin de tous mes sentiments... J'aime à mettre mes sentiments les plus chers erï dépôt entre les mains d'un homme comme lui. » D'Hacqueville était donc un confident, ou plutôt — carie mot de confident implique l'idée de confiance intime et réciproque, d'égalité intellectuelle et morale — un témoin : il assistait aux séparations, il écoutait les plaintes, il regardait pleurer. Voilà ce qui plaît à Mmc de Sévigné en ces amis subalternes, en Corbinelli comme en d'Hacqueville. Avec Gorbinelli non plus elle ne se contraint pas1. Où les Coulanges eussent souri, où Mme de la Fayette eût offert ses conseils et la Rochefoucauld

i. Voyez la lettre du 29 mai 1675.

ses maximes, ces « témoins » étaient moins gênants : avec eux là mère en larmes croyait encore être seule.

Gorbinelli est une figure moins effacée et pourtant moins précise encore qued'Hacqueville. C'est une figure très curieuse, mais très fuyante, d'Italien. Son père était v»n.' d'Italie avec le maréchal d'Ancre; lui-même nous apparaît d'abord aux côtés du fort peu scrupuleux Bussy, sur le pied d'un homme de confiance plutôt que d'un familier; puis on le trouve mêlé aux intrigues de Vardes. Serait-il donc un conseiller équivoque? Mais Mme de Sévigné l'appelle quelque part le médecin de son âme. Serait-ce un de ces mondains indifférents à tout? Mais il fait profession d'être cartésien, il approfondit la science du droit, il lit les anciens et les cite à tout propos, avec quelque gaucherie pédantesque. Il est vrai que ses amis sont nombreux,, qu'ils le réclament « pour réchauffer et pour réveiller la société », qu'il est prié chaque jour à trois ou quatre dîners. « On ne l'a pas toujours quand on veut. Il a d'autres amis, il a des affaires, il aime sa liberté1. » Mais dans le même temps on nous apprend qu'il est « toujours abîmé dans sa philosophie christianisée,... mourant tous lesjours à quelque chose,... tout pétri dans le mystique pt et que dans le mysticisme il va au delà de sainte Thérèse. Mmc de Sévigné, sans doute, par certains mots et certains Ions, laisserait entendre qu'elle ne prend pas fort au sérieux ce zèle d'un homme qui, à peine converti, se fait convertisseur; mais lorsque sa fille appelle Corbirielfi « le mystique du diable », elle la gronde fort, en riant non moins fort du mot qui la scandalise.

La philosophie et la religion de Corbinelli semblaient donc suspectes déjà aux contemporains. On ne voyait pas bien comment le disciple de Descartes pouvait devenir l'émule de sainte Thérèse, ni quel plaisir l'ancien acolyte de Bussy et de Vardes trouvait à commenter les livres saints « tous les jours, chez Mmc le Maigre, très jolie femme, où l'on ne parle que de Dieu, de la morale chrétienne, de l'évangile du jour ». Est-ce la terminaison italienne du nom qui nous trompe? Est-ce le souvenir des Sbrigani, Mascarillo, Pulcinella, qui nous hante? ou une vague réminiscence de Tartuffe? \\ nous semble, du moins, que le chaleureux plaidoyer de Mme de Sévigné va contre son but.

1. Sur Corbin >lli, voyez principalement les lettres des 17 juin 1670 ; 27, 29 mar. 26 juin 1675; 13 septembre et 20 octobre 1679; l0»1 mars' 1684; 28 octobre et 24 novembre 1685 ; 19 avril et il septembre 1689 ; 8 et 15 janvier 1690.

Comment, mystique du diable ! un homme qui ne songe qu'à détruire son empire, qui ne cesse d'avoir commerce avec les ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes de l'Église! un homme qui ne compte pour rien son chien de corps; qui souffre la pauvreté chrétiennement, vous direz philosophiquement; qui ne cesse de célébrer les perfections et l'existence de Dieu ; qui ne juge jamais son prochain, qui l'excuse toujours ; qui passe sa vie dans la charité et le service du prochain; qui est insensible aux plaisirs et aux délices de la vie; qui enfin, malgré sa mauvaise fortune, est entièrement soumis à la volonté de Dieu! Et vous appelez cela mystique du diable !

Gorbinelli est pauvre, ne l'oublions pas; d'une pauvreté supportée avec dignité, nous voulons bien le croire, mais que de riches amis s'attachent à lui rendre facilement supportable. Il compte pour rien « son chien de corps », et se déclare «insensible aux plaisirs et aux délices de la vie » ; mais c'est volontiers à table ou après souper qu'il renonce au monde. Il voudrait bien apprendre à Mmo de Sévigné à gouverner son cœur; en attendant, il s'y insinue, en respectant, en favorisant la tendresse maternelle de sa confiante amie. « Il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour vous : c'est un original qui lui fait connaître jusqu'où le cœur humain peut s'étendre. Il est bien loin de me conseille?* de m' opposer à cette pente : il connaît la force des conseils sur de pareils sujets. » Pitié naturelle (Gorbinelli veut bien nous apprendre lui-même que la pitié a été sa passion dominante et même sa seule passion), ou diplomatie adroite, qui sait? et d'ailleurs qu'importe? Nous aurons beau juger son style pesant et sa conduite équivoque, nous ne l'avons pas entendu parler, nous n'avons pas vu dans son regard ce qu'y voyait ou croyait y voir Mmc de Sévigné, sa loyauté dévouée et désintéressée. Egayons-nous, s'il nous plait, que •Gorbinelli demande, par exemple, à Bussy si le style de la Princesse de Clèves lui semblerait bon pour l'histoire ; Mmc de Sévigné nous répondra : « Son esprit est fait pour plaire au mien. » Doutons de son cœur, elle nous répondra encore : « 11 m'aime comme j'aime qu'on m'aime... Je ne sais point de cœur meilleur que le sien. » Que dire à cela? Qu'elle a raison d'aimer ainsi, même si elle se fait illusion sur le mérite de celui qu'elle aime.

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