‹ Cours de littératureChapitre 44 sur 98 · C. de Litt. — Madame de Sévtgnê · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Madame de Sévtgnê

Le dévouement de la mère. — Ce qu'il a d'exclusif : l'idolâtrie. — - La mère et le fils.

Mme de Sévigné se calomniait donc lorsqu'elle écrivait à sa fille : « Aimer comme je vous aime fait trouver frivoles toutes les autres amitiés. » Elle a été une amie incomparable ; mais il est certain qu'elle a été une mère unique. « Mon Dieu ! quelle mère ! » s'écriait le petit de Coulanges. « Ah ! voilà la vraie mère ! » s'écrie à son tour, aux Rochers, sa belle-fille Mlle de Mauron; et Mme de Sévigné ajoute : « Je suis donc la vraie mère. » Elle se rendait compte du caractère exceptionnel de cette affection. « Depuis Niobé, dit-elle, jamais mère n'a parlé comme je fais... Je crois me distinguer dans l'amour maternel... Je crois qu'il y a une dose de tendresse dans mon cœur qui tient à votre personne, et dont les autres mères ne tâtent pas. » Elle raconte plaisamment, en 1673, qu'on lui défend de faire ses dévotions à la Pentecôte, parce que son cœur est occupé par une seule pensée, celle de sa fille. Trois ans auparavant, Arnauld d'Andilly lui avait reproché d'être « une jolie païenne », et lui avait remontré, en souriant, sans doute, mais fortement, « que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre ».

L'idolâtrie est flagrante : à quelque page qu'on ouvre la correspondance de Mme de Sévigné, on en est frappé, un peu lassé parfois, et l'on comprend la vérité de cet autre mot de Coulanges : « Vous voyez bien cette femme-là? elle est toujours en présence de sfa fille. » Elle ne songe point à le cacher : « Tout, dit-elle à sa fille, tourne ou sur vous, ou pour vous, ou par vous. » Voilà qui promet d'être un peu monotone. Elle dit ailleurs bien joliment : « Quand on s'aime et qu'on prend intérêt les uns aux autres, je pense qu'il n'y a rien de plus agréable que de parler de soi : il faut retrancher sur les autres pour faire cette dépense entre amis1. » Le « moi » peut, en effet, n'être pas haïssable quand c'est celui d'une Sévigné ou d'un la Fontaine, et quand il dialogue, pour ainsi dire, avec un autre « moi », fait pour le comprendre. Mais parler toujours d'une

i. Lettre du 5 janvier 1676.

autre personne, toujours la môme, et lui exprimer toujours* les mômes sentiments, n'est-ce pas se condamner à se répéter ? Il faut faire la part de ces répétitions inévitables et admirer comment une correspondance si considérable en est si peu alourdie. L'évidente sincérité et la spontanéité du sentiment emportent tout. A ne considérer que la forme, on reste confondu devant la prodigieuse richesse des tours par lesquels Mmc de Sévigné a varié, sans y songer assurément, l'expression d'un sentiment et d'une pensée dont le fond ne varie pas. On en citera ici quelques exemples ; mais qu'ils semblent froids, détachés du tout vivant avec lequel ils font corps !

La tendresse que j'ai pour vous me semble mêlée avec mon sang et confondue dans la moelle de mes os ; elle est devenue moi-même; je le sens comme je le dis... Les peines que me donne cette amitié sont douces , tout amères qu'elles sont... Je vous embrasse, mon ange, avec une tendresse qui me brûle le cœur... Adieu, bonne; adieu, belle ; je vous baise et vous embrasse d'un cœur que Dieu voit... Aimer quelqu'un plus que soi-même..., c'est une chose qu'on dit souvent en l'air ; on abuse de cette expression ; moi, je la répète, et, sans la profaner jamais, je la sens tout entière en moi, ■et cela est vrai... Adieu, ma belle, et bonne, et très chère fille. Oui, assurément, vous êtes ma chère fille. Vous me dites quelquefois : « Embrassez votre fille; » je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur... Adieu, mon enfant ; je vous aime. Mon Dieu ! que voilà qui est simple et ordinaire pour expliquer quelque chose de si peu connu et de si rarel ! »

Oui, ce qu'elle sent est bien rare : ce sentiment est à la fois passion et dévotion, mêlé de jalousie et d'extase, d'ardeur et de mélancolie, d'élans d'espérance et de retours amers. Tout y entre, et elle ne l'ignore pas. « H y a de tout dans l'amitié que j'ai pour vous2. » Par exemple'il y a de l'orgueil. Certes, Mme de Sévigné aimait sa fille amaigrie et changée; elle l'eût aimée défigurée tout à fait; mais elle n'eut pas à traverser cette épreuve, et ce qu'elle continua d'aimer en sa fille, avec les mille qualités dont elle se plaisait à la parer, c'était sa beauté triomphante. « On ne me fera jamais croire, écrit-elle, qu'on n'aime point sa fille quand elle est jolie3. » A ce compte, plus elle est jolie, plus, on doit l'aimer. Mmc de Sévigné, à coup sûr, ne l'entend pas ainsi; et pourtant n'est-il pas vrai que nous avons peine à nous représenter l'amour de la mère sans nous représenter en même temps la beauté de la fille?

1. Lettres dos Ier avril et 25 octobre 1671 ; 3 février 1672 ; 5 janvier 1676 ; 8 novembre 1680 ; 4 octobre 16S4 ; 24 juillet 10S9.

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