Lettre du 15 avril 1676. .
mère qui le méconnaît! Oui, il a sa souplesse d'esprit, sa mobilité d'impressions, et aussi son cœur. Mais tout cela étail câté, aux veux de la mère, par les deux défauts peut-être qui pouvaient le plus lui déplaire : Sévigué est un prodigue, Sévigné est un séduisant paresseux, qui ne veut rien être. Qu'on y songe : c'est pour refaire sa fortune que la marquise s'imposait de longs exils aux Rochers, et voici en quelle posture Sévigné y reparaissait quelquefois : « Mon fils est revenu de Rennes; il y a dépensé quatre cents francs en trois jours : la pluie est continuelle1. » Cette petite pluie abattrait vite les plus grandes fortunes. Mais dans le temps où elle marchandait à son fils l'argent nécessaire pour l'entretenir à' l'armée, elle comblait de présents la lieutenante générale de Provence ! C'est que celle-ci avait à soutenir la splendeur d'un rang déjà acquis, tandis que son frère, inaccessible à l'ambition, languissait dans un médiocre emploi et bientôt même s'en démettait. Avec tous les mérites discrets que nous lui reconnaissons, mais que sa mère put ignorer tant qu'ils lui furent cachés par ses folies, Sévigné ne promettait tout d'abord, après tout, rien d'éclatant. A tort ou à raison, sa mère le croyait incapable de tout grand sentiment; mais elle lui accordait une louange : c'est qu'il jouait assez bien son petit personnage dans une société choisie : « Il plaît et on le trouve de bonne compagnie. » C'est l'honnête homme, celui qui sait tout recouvrir d'un « air de politesse et d'agrément », mais ce n'est pas V homme qui s'impose à l'estime ; il avouait lui-même qu'il y avait deux ou trois hommes en lui." Saint-Simon marque bien ce qui lui manque lorsqu'il le définit « moins un homme d'esprit que d'après un esprit » ; mais il paraît être trop sévère lorsqu'il ajoute que du naturel charmant et abondant de sa mère et du précieux guindé et pointu de sa sœur, il avait fait un mélange un peu gauche.
Non, le naturel dominait chez lui, mais c'était un naturel qui, dans la première jeunesse, pouvait sembler peu riche et peu prpfond.il lisait fort bien la comédie, et la jouait aussi bien que Molière (comme on eût voulu l'entendre dans la scène d'Acaste et Clitaudre, du Misanthrope!), mais il empêchait sa mère de se livrer aux lectures sérieuses. Nul ne badinait plus agréablement que lui; mais il avait un goût « fichu », sans le
1. Lettre du 17 juin 1671. Voyez aussi les lettres des 28 août 1668; 21 juin 1671 ; 2 juin 1G72; 26 janvier 1674; 4 décembre 1675; 25 octobre 1679 ; 12 janvier 1680; etc.
lest solide du bon sens maternel. Peu à peu ces défauts de jeunesse s'atténuèrent, et les qualités intérieures qu'ils avaient voilées apparurent. Cette âme indolente était une âme délicate. C'est ici, ici seulement peut-être, que Mme de Sévigné serait coupable : absorbée dans la contemplation de sa fille, elle ne s'aperçut pas de cette transformation lente que les conversations et les lectures communes eussent dû lui révéler, et elle continua de ne pas estimer son fils à sa juste valeur. L'affaire de son mariage révéla pourtant ce qu'il y avait d'exquis au fond de cette âme légère. Le beau-père de Sévigné, M. de Mauron, témoignait son mécontentement de voir te fils sacrifié k la fille; à force d'égards respectueux envers sa mère et amicaux envers sa sœur, Sévigné sut tout concilier, tout apaiser. « Adieu, ma très chère Madame, disait-il à cette mère un peu inégale dans la distribution de sa tendresse : ne renoncez point à votre fils, il vous adore. » Avec plus d'émotion et de délicatesse encore, après la mort de sa mère, il accepta les clauses du testament par lequel elle avantageait sa fille. Le « petit compère » d'autrefois finit en vrai gentilhomme et, ce qui eût fort étonné sa mère, en chrétien fervent.
La mère et la fille. — Dans quelle mesure on a raison d'accuser 3Ime de Grignan*
Si Mme de Sévigné fut coupable, elle en fut punie dès son vivant, car l'amour maternel, qui fit souvent sa joie, fit plus souvent encore son tourment. « Je suis à plaindre de vous aimer autant que je fais... Il est bien douloureux d'exceller dans l'amitié. Ceux qui sont si sensibles sont bien malheureux. » Jamais elle ne sent plus vivement ce malheur que lorsqu'elle jouit du bien si longtemps souhaité, et que sa fille lui est rendue. En vain elle s'indigne contre les personnes qui les voudraient loin l'une de l'autre, dans leur propre intérêt. Sa correspondance est pleine d'aveux poignants.
A quel prix inestimable ai-je toujours mis les moindres marques de votre amitié ! En ai-je laissé passer aucune sans en être ravie ? Mais aussi combien me suis-je trouvée inconsolable quand j'ai cru voir le contraire ! Vous seule pouvez faire la joie et la douleur de ma vie; je ne connais que vous, et hors de vous tout est loin de moi... Vous me dites que j'ai été injuste lur le-
MADAME DE SÉV1GNË 31
sujet de votre amitié. Je l'ai été encore bien plus que vous ne pensez; jen'ose vous dire jusqu'à quel point a été ma folie. J'ai cru que vous aviez de l'aversion pour moi, et je l'ai cru parce que je me trouvais pour des gens • que je haïssais, comme il me semblait que vous étiez pour moi; et songez que je croyais cette épouvantable chose au milieu du désir extrême de découvrir le contraire, et comme malgré moi. Dans ces moments, il faut que je vous dise toute ma faiblesse; si quelqu'un m'eût tourné un poignard dans le cœur, il ne m'aurait pas plus mortellement blessée que je l'étais de cette pensée... Mon Dieu, ne nous reverrons-nous jamais en nous faisant sentir toutes les douceurs de l'amitié que nous avons ? N'ôterons-nous point les épines, et n'empêcherons-nous point qu'on ne nous dise tous les jours, avec une barbarie où je ne puis m'accoutumer : « Ah ! que vous voilà bien, à cinq cents lieues l'une de l'autre ! Voyez comme Mmo de Grignan se porte; elle serait morte ici; vous vous tuez l'une l'autre... » J'ai mal dormi : vous m'accablâtes hier au soir; je n'ai pu supporter votre injustice.. .Je ne vous dis rien qu'avec timidité et de mauvaise grâce1.
Entrera mère et la fille il y avait certainement, comme nousdisons aujourd'hui, incompatibilité d'humeur. Ce qui est malaisé, c'est de faire entre elles deux la part de leurs torts involontaires.
Mme de Sévigné ne sut jamais se résigner pleinement à cettecondition nouvelle que le mariage crée à une fille vis-à-vis de sa mère, qui est loin d'exiger une rupture avec la famille d'autrefois, mais qui ouvre enfin une vie nouvelle, consacrée pour la meilleure part à la nouvelle famille. Entre son mari et sa mère, la position de Mme de Grignan fut plus d'une fois peutêtre assez difficile. De sa mère elle recevait tel billet un peu sec et brusque : « Je ne suis pas seule à trouver que vous marchandez beaucoup pour me faire ce plaisir2. » Et elle aimait sa mère; elle l'aimait à sa manière, un peu tranquille, mais sincère, et sa mère, dont les sentiments étaient autrement emportés, exagérait, mais ne mentait pas, quand elle lui écrivait: « Il est certain que vous m'aimez trop... Vous m'aimez trop, j'en suis honteuse... Je suis persuadée que personne ne sait aimer comme vous3. » — « Je mérite votre pitié, Monsieur, » écrivait Mme de Grignan au président de Moulceau peu après la mort de sa mère*. Pourtant, bien que sa mère expirât au château même de Grignan, elle n'avait pas été là pour recueillir son dernier soupir. Sans doute elle était encore malade ellemême, ou bien on l'a écartée en la trompant, car, à défaut d'af-
i. Lettres des 16 mars et 15 avril 1671 ; 27 juin 1677 ; etc.