Voyez sa lettre du 15 juillet 1696 à Pomponne
solutions, les tergiversations, les demi-mots et les demi-mesures de sa fille l'étonnaient cl, à la longue, la blessaient. Là où un mot affectueux et net aurait abaissé tout obstacle, l'impatience de l'une et la réserve gênée de l'autre creusaient entre elles un fossé qu'il fallait faire effort pour combler ensuite. Les effusions n'étaient point du goût de MmQ de Grignan, cette cartésienne1 dont la vertu sévère « n'entre point dans la faiblesse humaine », s'en moque peut-être, craint d'encourir le ridicule en tombant dans l'excès. Elle-même avoue qu'elle est d'un tempérament peu communicalif. Les larmes lui sont moins naturelles encore ; c'est « une affaire » pour elle de pleurer. Laissant à sa mère la sensibilité qui se soulage en s'épanchant, elle gardait celle qui s'emprisonne dans l'âme et la torture à l'intérieur. C'est en ce sens que Mme de la Fayette la disait « trop sensible », et Mme de Sévigné : « Vous n'êtes que trop sensible : c'est votre plus grand mal; vous en êtes dévorée et consumée... La vivacité de votre esprit vous consume et vous épuise, comme Pascal. » Bussy pensait de même : « Il n'y a que son esprit qui rende ses maux incurables. »
Ceci étonne d'abord, quand on considère à la surface cette âme qui ne se livre pas aisément, et qu'on n'en sonde pas la plaie cachée. On a plus vite fait de la juger en quelques mots décisifs : orgueil, indifférence, sécheresse de cœur. Et c'est bien ainsi que devaient la juger ceux qui la jugeaient d'un peu loin. « Esprit aigre, altier, dominant, » voilà l'arrêt de Saint-Simon, qui l'oppose à sa mère, « à ce torrent d'esprit naturel, aisé, facile, agréable et gai, qui ne se piquait de rien et qui s'ignorait soi-même2 ». Le malheur de Mmc de Grignan, c'est précisément qu'on voit toujours sa mère à côté d'elle. Qui ne souffrirait d'un tel voisinage? Aussi les rares défenseurs de la fille n'ont-ils pu plaider sa cause sans égratigner en passant la mère.
Si j'avais à choisir entre la mère et la fille, j'épouserais la fille, et puis je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. Je sais bien que c'est une mode de condamner Mme de Grignan ; mais par le recueil seulement des lettres de la mère, lues comme on doit lire, la supériorité de la fille sur la mère (dans tout ce qu'il y a de plus essentiel) me paraît prouvée jusqu'à l'évidence 3.
1. « On ne mène pas une cartésienne comme une autre personne... Elle a une raison austère qui lui fait préférer son devoir à sa vie. » (Lettres des 29 mai et 23 juin 1670.)
2. Fragments : Légères notions des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, art. Grignan.