‹ Cours de littératureChapitre 49 sur 98 · Joseph de Maistre, lettre du 23 juillet · texte numérisé non relu

Joseph de Maistre, lettre du 23 juillet

Ce n'est là qu'une boutade de Joseph de Maistre. L'auteur de Jacqueline Pascal, Victor Cousin, a mis, selon son habitude, une gravité plus solennelle dans la réhabilitation d'une femme « qui joignait à une âme noble, plus hardie que celle de la prudente marquise, une raison libre et ferme, un esprit original et un style accompli dans sa sobre gravité ». Il semble que M. Janet reste plus dans la mesure : « C'était une personne vraie, mais ce n'était pas une personne tendre... De nos jours elle eût grossi le camp de nos dames pessimistes. » Tout récemment enfin M. Boissier a vu plus profondément qu'aucun autre dans ce que Mme de Sévigné appelait les « rêveries » de Mme de Grignan.

Peut-être était-elle, en réalité, moins égoïste, moins indifférente qu'on ne le suppose : les indifférents ne souffrent pas, et elle paraît avoir beaucoup souffert... C'était au fond une âme troublée, malade, et qui se nourrissait de chimères. Obligée de vivre par devoir dans le monde, elle ne rêvait que solitude ; elle voyait tout en noir, elle se faisait des chagrins de tout. Sa mère lui reprochait d'avoir une sorte de goût pour les désespoirs et les tristesses ; elle appartenait déjà à cette catégorie de désenchantés et de désespérés qui, depuis, est devenue si nombreuse. Au lieu de l'attaquer, comme on le fait d'ordinaire, il faut peut-être un peu la plaindre. Je m'imagine que c'était une de ces natures malheureuses qui sont destinées, en se tourmentant elles-mêmes, à faire le tourment des autres1.

Chacune des lignes de ce jugement pourrait être précisée et prouvée par un passage de la correspondance. Sans le vouloir, Mme de Sévigné a tracé pour nous, presque jour par jour, l'histoire de cette âme inégale et tourmentée, qui « pousse toujours ses pensées au delà de la vérité », est traversée de défiances soudaines, se défiant d'elle-même plus encore peut-être que des autres, et mettant une sorte d amour-propre maladif à s'accuser, à se calomnier : « Vous voulez me persuader de la dureté de voire cœur... A qui en avez-vous, de dire pis que pendre de votre eâprit? » Il faut la rassurer, la consoler, la flatter. Et ce n'est pas un manège vis-à-vis de sa mère, qui d'ailleurs la connaît bien et lui applique spirituellement la fable du Lièvre et des Grenouilles. A son mari elle écrit de même qu'elle n'est bonne à rien, qu'elle est partout inutile. Mmo de la Fayette disait d'elle qu'elle aimait à épiloguer sur tout; on

1. G. Boissier, Mme de. Sévigné; Hachette. Cet excellent petit livre m'aurait ôté toute envie d'écrire l'étude consacrée à Mrao de Sévigné dans ce recueil, si je ne ine plaçais à un tout autre point de vue et ne m'adressais à un tout autre public. M. Boissier montre fort bien, en particulier, le mélange d'orgueil et de timidité qui forme le fond du caractère de Mmo de Grignan.

dirait qu'elle aime aussi à se plaindre de tout. A travers tout cela, des réveils de tendresse, d'une tendresse, il est vrai, plus réfléchie que spontanée, même des saillies de gaieté, d'une gaieté parfois gauloise, qui venait de la race, souvent satirique, rarement indulgente aux autres. A ces moments-là, Mme de Sévigné découvrait en elle des trésors infinis que sa fille avait méchamment pris soin de lui cacher; elle la trouvait la plus digne d'être aimée qui fut jamais; avec L'habileté du cœur, prompt à saisir et à grossir les qualités même douteuses des personnes qu'on aime, elle plaidait en sa faveur : « Klle a un air assez dédaigneux, mais quand on a part à sa confiance on l'adore. » Par malheur, Mmo de Grignan ne prodiguait pas toujours sa confiance, et sa mère elle-même ne l'avait pas tout entière.

Plaidons à notre tour pour elle autant qu'il nous plaira : il y a contre elle un acte d'accusation indestructible, et c'est la correspondance de sa mère. Au total, d'ailleurs, c'est la mère qui aura toujours raison, comme aura toujours raison, contre le vague et lâche pessimisme, l'optimisme confiant qui nous conseille de vivre et d'aimer : « 11 faut tacher de prendre les choses comme Dieu les donne... J'avoue qu'il y a des choses désagréables dans la vie : mais je n'en suis pas encore si dégoûtée que votre philosophie pourrait le souhaiter. »

La châtelaine. — Le sentiment delà nature chez Mme de Sévigné.

Mme de Sévigné croyait avoir donné à sa fille sa a folie » pour la campagne. Peut-être n'était-ce encore qu'une illusion; car lorsqu'on parle du sentiment de la nature au xvne siècle, on est exposé à se pâmer devant des formules consacrées, comme celle dont Mme de Grignan se sert dans une lettre à Bussy : « Venez profiter d'un bien qui vous sera enlevé à la première hirondelle'. » Quand on connaît insuffisamment la littérature de ce temps (et combien elle est mal connue d'un grand nomlire de ceux qui croient la connaître!), on est tenté d'exagérer, d'une part, l'inintelligence des hommes du xvne siècle à l'égard des choses de la nature; d'autre part, le mérite exceptionnel des rares écrivains qu'on veut bien excepter du commun mé-

pris. Il est certain que la nature n'était pas alors vue et sentie comme aujourd'hui; on s'occupait davantage de l'homme, qui n'est peut-être pas, lui aussi, tout à fait indigne d'attention. Voici un vers de liotrou :

On est aise, au printemps, de voir que tout est vert.

11 dit simplement une chose simple; il la dit aussi bien, après tout, que nous pourrions la dire. Mais voici en quels termes, tin peu bien généraux, Emmanuel de Coulanges raconte l'impression qu'a laite sur lui la solitude des Rochers : « L'on ne peut assez louer les allées des Rochers ; elles auraient leur mérite à Versailles, c'est tout vous dire. » Il faut bien avouer que cela n'est pas suffisamment senti. Coulanges ne concevait guère la «campagne que sous la forme des jardins du Temple; au contraire, Mme de Sévigné haïssait « cette fausse campagne qui fait qu'on n'est plus sensible aux beautés de la véritable ». Tel jour, dans les environs de Livry, elle persuade à Coulanges et à tous ceux qui la suivent de traverser une vieille chênaie qui leur est familière, pour joindre une autre haute chênaie qui leur est inconnue, mais où ils jouiront du souverain bonheur. On s'égare dans les herbes mouillées; Coulanges, affamé, maugrée de l'aventure, mais Mmo de Sévigné, « qui aime la haute forêt et la belle vue », se console bien vite1. C'est quand on la compare à ceux qui l'entourent qu'on rend plus exacte justice à la sincérité et à la profondeur du sentiment que lui inspire la nature.

Que l'on rapproche le Voyage sèchement ironique de Chapelle et de Bachaumont des relations qu'elle nous a laissées de ses lenles promenades à travers la France. Voici la terre patrimoniale, Bourbiliy, en Bourgogne, avec ses belles prairies, sa petite rivière, ses bois magnifiques, son beau moulin. Nous voici maintenant descendant la Loire avec le coche, par un jour admirable d'automne. La nuit arrive, le navire s'ensable; guidés par les aboiements d'un chien, les voyageurs découvrent une misérable cabane, où filent deux ou trois vieilles femmes;

faut coucher sans se déshabiller sur de la paille fraîche. Mme de Sévigné ne peut s'accoutumer à la beauté de ce paysage que sa fille a vu et n'a pas regardé, car « il y a des âges où l'on ne regarde que soi». Port-Louis offre un plus large spectacle : « Toujours cette belle pleine mer devant les yeux. » Elle

i. Lettre de Coulanges à Mme de Grignan, 23 août 1675.

MADAME DE SÉVIGNÉ n

a visité la Normandie dans sa jeunesse, et elle y retourne en suivant « les tours de cetle belle Seine et les plus belles prairies du monde... On ne peut voyager ni dans un plus beau vert, ni plus agréable; » mais elle regrette que les écuelles d'étain aient remplacé les petits plats de faïence où l'on servait autrefois la crème. Une maladie la contraint d'aller prendre les eaux à Vich\; mais elle, voit « la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des prairies, des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les champs » ; et elle se sent guérie, et elle écrit sur son séjour à Vichy des « notes » qui sont une merveille d'exactitude et de gaieté. Auparavant elle a vu le Midi, Marseille et ses galères, « des aventuriers, des chapeaux du bel air, des gens faits à peindre, une idée de guerre, de roman, d'embarquement, d'aventures^ de chaînes, de fers, d'esclaves, de servitude, de captivité »; la voilà transportée. Elle a craint de voir « des pierres, des rochers affreux », et elle admire c les épouvantables beautés » des montagnes provençales, même couvertes de neige. Mais elle préférait les arbres « qui changent » à ces arbres de Provence dont « la persévérance est triste et ennuyeuse. Il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. »

Ces arbres qui changent, elle observe et admire leurs transformations, principalement les « belles nuances de l'automne », quand les bois se dépouillent peu à peu. Voir et rendre la couleur dés arbres, ce n'était pas, même' alors, une nouveauté; mais en voir et en rendre la nuance, c'était un don réservé à bien peu. Il est curieux de la voir, à deux époques et à deux endroits différents, aux Uochers et à Livry, traduire de même façon la môme impression, qu'il suffira de donner sous une forme unique :

Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui, beaucoup : elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte : cela fait une étoffe admirable.

Mais elle va plus loin : elle distingue entre le vert des Rochers et le vert de Livry :

Ces bois sont toujours beaux : le vert en est cent fois plus beau que celui de Livry. Je ne sais si c'est la qualité des arbres ou la fraîcheur des pluies ; mais il n'y a pas de comparaison : tout est encore aujourd'hui du même vert du mois de mai. Les feuilles qui tombent sont feuille morte ; mais celles qui tiennent encore sont vertes : vous n'avez jamais observé cette beauté *.

1. Lettre du 20 octobre 1675. Voyez, sur le sentiment de la nature chez Mm0 de Sévigné, entre autres lettres, celles d^s 24 mars, 20 avrilrTB, 23 et 31 mai, 23 juin,

Observer et peindre avec précision, voilà le mérite original de Mme de Sévigné. Nous n'avons pas à craindre de nous tromper en lai accordant cet éloge : on dirait qu'elle a voulu le mériter. Deux lettres du recueil découvert par M. Gapmas nous la montrent étudiant, à la lettre, ce qu'elle appelle ailleurs les charmants commencements d'un printemps.

Si vous avez envie de savoir en détail ce que c'est qu'un printemps, il faut venir à moi. Je n'en connaissais moi-même que la superficie ; j'en examine cette année jusqu'aux premiers petits commencements. Que pensez-vous donc que ce soit que la couleur des arbres depuis huit jours ? Répondez. Vous allez dire : « Du vert. » Point du tout, c'est du rouge. Ce sont de petits boutons, tout prêts à partir, qui font un vrai rouge, et puis ils poussent tous une petite feuille, et comme c'est inégalement, cela fait un mélange trop joli de vert et de rouge. Nous couvons tout cela des yeux ; nous parions de grosses sommes — mais c'est à ne jamais payer — que ce bout d'allée sera tout vert dans deux heures ; on dit que non,, on parie. Les charmes ont leur manière, les hêtres une autre. Enfin je sais sur cela tout ce que l'on peut savoir ; mais quelle folie!... J'ai si bien fait que le printemps est achevé : tout est vert.

Tenons-nous seulement en garde contre l'admiration indiscrète. La préciosité n'est pas loin; Mmo de Sévigné ajoute : « En cas de besoin, je saurais fort bien faire un printemps. Et puis, je dois cette capacité à mon grand loisir, et en vérité c'est la plus jolie occupation du monde. » A la ville, elle a d'autres occupations qui lui font oublier celle-là. « Quand je suis hors de Paris, dit-elle, je ne veux que la campagne. » Mais, bien qu'elle préfère aux vilains cris des rues de Paris « le bruit des oiseaux qui commencent déjà d'annoncer le printemps », c'est à d'assez longs intervalles qu'elle s'essaye à être « une bergère ». Il y eut d'abord un peu de convention et de mode dans cet amour de la nature qui devint plus tard chez elle si sincère. Elle aussi, Mme de Grignan parle à son mari des rossignols de Livry; j'imagine pourtant que le dialogue entre cette cartésienne et les petits oiseaux ne devait pas se prolonger outre mesure. Pour Mme de Sévigné, qui cite l'ode de Saint- Amant sur la solitude, elle avait lu et retenu les lieux communs pastoraux et des derniers poètes ronsardisants qu'extermina Boileau, et des romanciers faussement bucoliques, et de ses chers Italiens.

9 décembre 1071 ; 13 janvier, 22 avril, 20 mai 1672 ; 16 octobre 1673 ; 2 juin 1674; 20 janvier, 7 juin, 4, 11, 17 et 20 septembre, 2 et 20 octobre 1675 ; 1er et 8 juin, 16 juillet, 0 et 26 août, 8 septembre, 0 octobre 1676 ; 1er novembre 1677 ; 4 et 6 octobre, 2 et 10 novembre 1679 ; 6 mars, 17, 25, 27 mai, 12, 19 et 26 juin 1680 ; il, 19 et 24 avril, 2 et 20 mai, 12 août, 12 octobre 1689 ; 5, 15 et 26 février, 19 et 26 avril, 1er décembre 1700 ; 3 février 1695.

On s'aperçoit d'abord que, comme notre bon fabuliste, elle a lu de bonne heure VAstrêe , et qu'elle a rêvé dans sa jeunesse sous les ombrages mytholog de Vaux et de Saint-Mandé. Elle aime à se promener aux rayons de la belle maîtresse d'Endymion, à passer deux h-eurea seule avec l<is hamaaryades ; lires sont décorés d'inscriptions et d'ingénieuses devises, comme dans les paysages du Pas/or fido et de VAminta. Ces réminiscences un pou fades de pastorales et de romans sont naturelles sous son pinceau, et font agréablement ressortir tant de descriptions fraîches et neuves qui n'appartiennent qu'à elle : « Je suis venue ici (à Livry) achever les beaux jours et dire adieu aux feuilles ; elles sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de couleur; au lieu d'être vertes, elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore que cela compose un brocart d'or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus riche que du vert, quand ce ne serait que pour changer. » Et quand elle est aux Rochers : « Je serais fort heureuse dans ces bois, .si j'avais une feuille qui chantât. Ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante J » Et comme elle nous peint encore le triomphe dit mois de mai quand le rossignol, le coucou, la fauvette, ouïrent le printemps dans nos foréls ; comme elle nous fait sentir et presque toucher ces beaux jours decrislal de l'automne, qui ne sont pas chauds, qui ne sont pas froide /Quand son fils, pour fournir à de folles dépenses, fait jeter bas les antiques bois de Buron, elle s'émeut, elle s'afflige avec toutes ces dryades fugitives, et ces sylvains dépossédés ; Ronsard n'a pas mieux déploré la chute de la forêt de Gastine, ni M. de Chateaubriand celle des bois paternels1.

N'exagérons rien : Mme de Sévigné fait elle-même abattre de grands arbres, approuve son fils de mettre son jeu de paume en boulingrin, déclare que « ce sera une très agréable chose et qui fera une beauté surprenante dans ce parterre, qui est tout à fait dans le dessin de M. Lenôtre ». Ne nous pâmons pas davantage sur les nombreuses promenades, « tristes, mais charmanies », de Mmc de Sévigné au clair de lune. 11 est vrai que l'astre du xvn° siècle c'est proprement le soleil, l'astre clair, et que la lune mystérieuse a été accaparée ensuite par le romantisme. Mais la lune est aussi un astre classique, et MmG de Sévigné savait ses auteurs. On trouve d'ailleurs dans sa correspondance tel « effet de lune » fantastique, observé dans son mail, et qu'un romantique ne désavouerait pas.

Je trouve mille coquesigrues (êtres chimériques), des moines blancs et noirs, plusieurs religieusesgrises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes noirs, d'autres ensevelis tout droits contre des arbres, de pelits hommes cachés qui ne montraient que la tète, des prêtres qui n'osaient approcher.

Quoi qu'on pense de ces détails ingénieux ou pittoresques, il serait injuste de refuser le sentiment de la nature, tel que les

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