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Sainte-Beuve, Portraits de femmes

modernes l'entendent *, à celle qui a écrit : « Je comprends mieux que personne du monde les sortes d'attachement qu'on a pour des choses insensibles et par conséquent ingrates : mes folies pour Livry en sont de belles marques. » Toutefois il faut distinguer; pendant la jeunesse, pendant ce qu'on peut appeler la période de Livry, ce sentiment paraît assez superficiel; en tout cas, l'expression n'en a rien qui frappe et se grave profondément dans le souvenir. Les jolis mots ne manquent pas, sans doute, sur l'aimable odeur des chèvrefeuilles, sur les allées solitaires au fond desquelles le son du cor s'est tout à coup fait entendre, sur l'hiver qui pare les arbres de perles et de cristaux, sur la mort du jardinier : « Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout triste.» Aux impressions qu'elle reçoit de la nature elle associe déjà les sentiments humains : a Je m'en vais tout présentement me promener trois ou quatre heures à Livry. J'étouffe, je suis triste : il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent quelque douceur dans l'esprit. » Avec le souvenir de sa jeunesse elle y retrouve le souvenir de sa fille : « Je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. »

Mais Livry, malgré ses bois, Issy, malgré son aubépine et ses lilas, sont trop près de Paris. On n'y trouve pas la solitude profonde nécessaire au profond sentiment de la nature. Aux Rochers, parcourus pour la première fois dans la compagnie d'un mari qui s'était fait d'abord aimer, Mme de Sévigné rencontrait autre chose que des souvenirs hçureux. Sainte-Beuve se trompe quand il dit qu'elle n'y voyait guère que les grandes allées, et ne les voyait encore qu'à travers la mythologie et les devises. La mythologie, il est vrai, n'a pas disparu, mais ses réminiscences font place de plus en plus à un sentiment tout personnel, le plus souvent mélancolique. L«î ciel est bas, il pleut souvent, elle a envie de pleurer. « TOLt pénétrés de soleil », quand le soleil luit, ses bois sont plus souvent « d'une beauté et d'une tristesse extraordinaires... C'est une solitude faite exprès pour y bien rêver : si les pensées n'y sont pas tout à fait noires, elles y sont pour le moins gris brun. » Mais elles

1. Lamartine, dans son livre de Jfme de Sévigné, où il parle, d'ailleurs, étrangement de la « pauvre veuve » qui habite la « masure » de? Rochers, dit qu'enfant il considérait comme une récompense la lecture des lettres ou Mm8 de Sévigné parle de ses bois, de son chien, de ses rossignols : « Nous connaissions les sentiers des Rochers et les parterres de Livry comme ceux de notre petit domaiae paternel. »

sont tout à fait noires quelquefois : « J'ai quelquefois des rêveries dans ces bois, d'une telle noirceur que j'en reviens plus changée que d'un accès de fièvre. » Sous ces arbres dont elle surveille presque maternellement les progrès, « les pensées ne peuvent être que sombres et solides ». Elle ne les repousse pas, elle les appelle : » Laissez-moi songer dans mes grandes allées, dont la tristesse augmentera la mienne... Mon Dieu! quel repos, quel silence, quelle fraîcheur, quelle sainte horreur! » La rieuse alors se fait rêveuse, et le charme de la rêverie est tel que lorsqu'il faut partir elle est c< épouvantée » du regret qu'elle a de quitter ses bois. Et puis, ces pays à demi sauvages, au ciel voilé, ont des douceurs printanières singulièrement délicates, qui charment par le contraste. Au sortir des horreurs de l'hiver, on y savoure avec plus de volupté « une espérance de .printemps qui vaut mieux que le printemps ». Et Livry même est oublié, lorsque Mme de Sévigné entend « les fauvettes, les mésanges, les roitelets et un petit commencement de bruit et d'air de printemps » rendre le mouvement et la vie à la grande allée — l'Infinie — où elle promène ses rêveries, bientôt dissipées par un clair rayon ; car, si doux que soit le rêve, on pense bien que Mme de Sévigné ner rêve pas longtemps.

L'esprit de Mme de Sévigné. — La lucidité d?3 son coup d'œil. la précision de ses renseignements, la valeur de son témoignage* — Mme de Sévigné historien.

Si Mme de Sévigné n'était qu'une amie dévouée, une mère passionnée, une châtelaine capable dégoûter et de chercher la solitude, sa correspondance aurait pour nous exactement la valeur morale que nous attacherions à sa personne, ou la valeur littéraire que nous attribuerions à son style. Mais elle ne sent pas seulement avec profondeur : elle observe avec lucidité^ juge avec pénétration, traduit avec relief ce qui se dit, ce qui se fait, ce qui se passe autour d'elle. Elle ne songe d'abord qu'à renseigneret qu'à divertir sa fille ; mais elle s'intéresse pour son propre compte aux intrigues qu'elle démêle, aux aventures qu'elle raconte, et il se trouve que le journal où elle note ses impressions quotidiennes prend à nos yeux les proportions et

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l'intérêt, sinon d'un grand tableau d'histoire générale (son horizon n'est pas assez large pour cela), du moins d'une histoire souvent précieuse, curieuse toujours, des mœurs de ce temps. C'est être bien sévère pour cette correspondance si féconde -en renseignements et en enseignements divers que de l'appeler, comme le fait Lamartine, .« le commérage à huis clos d'un siècle immortel ». Elle dédaignait les gazetiers1, « les Renaudots », qui précisément ne pouvaient guère alors offrir au public que des commérages : « Il y a de certaines choses, disaitelle, qu'on aimerait tant à savoir ! Mais de celles-là pas un mot. » Sur celles-là elle n'est pas muette, car son journal secret a des libertés que n'avait pas l'autre. Elle ne songe pas au public, mais elle est public elle-même2, et tout ce qui passionne le public la passionne, depuis les menus incidents de la vie de société jusqu'aux plus graves intérêts de- la politique.

Il y a des moments, en effet, où elle semble n'être que l'écho presque impersonnel du public d'élite qui l'entoure, et son témoignage alors a d'autant plus de prix qu'elle ne croit pas être un témoin. Il y en a d'autres où, à travers ses préjugés d'éducation et de caste, elle sait fort bien juger ce qu'elle voit. Témoin ou juge, elle mérite qu'on la consulte : rellet ou expression d'une opinion indépendante, sa correspondance a une valeur historique qu'il ne faut pas plus méconnaître que surfaire.

C'est ainsi qu'inconsciemment elle a fourni plus d'un des traits qui furent dirigés plus tard contre la monarchie absolue. Son dévouement à la personne du roi paraît sincère; en tout cas, elle ne perd pas une occasion de L'exprimer. Elle dira, par exemple, après la conquête de la Hollande ~: « Cette victoire est admirable, et fait voir que rien ne peut résister aux forces et à la conduite de Sa Majesté : le plus sûr est de l'honorer et de le craindre, et de n'en parler qu'avec admiration. » Voilà pour les ennemis; voici pour les Français : « Quand on obéit au roi, on ne peut être malcontent. » Non, en vérité, on ne saurait

1. Toutefois elle avouait que ses lettres ont le style des gazettes, qu'elles donnent les nouvelles de la 00111*, môme de l'étranger : « En un mot, je vous mande tout. »

2. « Elle personnifie le xvne siècle à un degré incomparable, sans mélange du passé ni de l'avenir. Elle n'est pis telle "ou telle ffgore dominante de cette société ; elle est la société elle-même dans son ensemble, dans sa vie < t son mouvement. Éossuet, Colbert. Arnauld, la Rochefoucauld, Louis XIV. sont des personnages, sont des influences, sont des actions ; Mmc de t le public formé et remué par ces forces diverses, et qui, en recevant l'impulsion, garde son 'caractère propre, caractère multiple, mais facile à discerner. » (Louis Veuillot.)

l'accuser de manquer de «loyalisme ». La révocation de redit de Nantes la transporte : « Rien n'est si beau que tout c cet édit contient, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable... Les dragons ont été de très bons missionnaires. » Et pourtant que de misères elle nous ; trevoir sous cette grandeur! Négligeons les scandales et les hontes, la Brinvilliers et la Voisin, tout ce qui l'ait dire à Mmc de Sévigné : « C'est l'étoile des crimes qui règne. » qui ne serait frappé du magnifique ennui qui pèse sur Versailles, de la <( tristesse mortelle » de certains bals ou de certains dîners ?

Le roi et la reine mangent tristement ; Mme de Richelieu est assise, et puis les dames selon leur dignité ; quand elles sont debout, les autres sont assises ■ celles qui n'ont point dîné sont prêtes à s'élancer sur les plats ; celles qui ont dîné ont mal au cœur et sont suffoquées de la vapeur des viandes *.

On se distrait des ennuis de l'étiquette en se livrant à un jeu 1 effréné; lehoca, défendu à Paris sous peine de vie, est joué chez le roi : « Cinq mille pistoles en un matin, ce n'est rien. C'est un coupe-gorge. La reine perdit l'autre jour la messe et vingt mille écus avant midi. » Dangeau et Langlée se querellent publiquement sur une dette de jeu. A la bassetter on perd « cent mille pistoles en un soir ». Cette fureur gagne la province : pour imiter la cour, sans doute, les Grignan perdent en une fois deux cents écus au hoca. Ils doivent pourtant beaucoup à Gautier marchand d'étoffes de la rue des Bourdonnais, qui n'est pas toujours « en ses bonnes humeurs » et ose se montrer « un peu malcontent » qu'on ne lui réponde même pas. « Plut à Dieu, leur écrit Mme de Sévigné, qu'il eût une partie de ce que vous avez perdu au jeu! » Ils sont loin d'être une exception : des expéditions continuelles ont ruiné la plupart des nobles. « Les pauvres courtisans sont désolés; ils n'ont pas un sou. » Tous cependant subissaient l'irrésistible attraction de la cour; car, loin du roi, « tous les services sont perdus ». Bussy frémissait de rage dans son exil de Bourgogne. Yardes, rentré en grâce, en voyant qu'on souriait de sa mise un peu démodée, disait au roi : « Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de* vous, non seulement on est malheureux, mais on est ridicule. » Mmc de Sévigné elle-même ne conçoit pas de

1. Lettre du 22 janvier 1674. Voyez aussi, sur le jeu de Dang-eau, la curieuse lettre du 29 juillet 1676.

plus grand bonheur que d'obtenir du roi un regard, un geste, une parole. Elle ne trouvait point mauvais qu'on sollicitât directement du roi une charge ou une gratification; car si le devoir de la noblesse était de s'appauvrir au service de son roi, le devoir du roi était de rendre au moins en honneur à ïa noblesse ce qu'elle dépensait en fortune et en sang. Dans- son livre de Eacine et S/iakspeare, Stendhal a nettement indiqué cet intérêt particulier des lettres de Mme de Sévigné :

Ces lettres charmantes montrent surtout qu'un courtisan était toujours pauvre. Il était pauvre, parce qu'il ne pouvait pas avoir le même luxe que son voisin; et ce qu'il y avait d'affreux, de poignant pour lui, c'étaient les grâces de la cour qui mettaient ce voisin à même d'étaler tout ce luxe. Ainsi, outre les autres sources de haine, un courtisan avait, pour contribuera son bonheur, la pauvreté avec vanité, la plus cruelle de toutes, car elle est suivie par le mépris.

On s'aperçoit aussi bientôt que l'ordre et l'obéissance sous cet éclatant despotisme sont plus apparents que réels; on assiste à la sourde rivalité de Turenne et de Louvois; on voit les maréchaux de France refuser d'obéir à ce même Turenne. Dans le palais régnent « la routine et le désordre ». Au dehors, le duc de Caderousse étale cyniquement son infamie. Le marquis de Pomenars, poursuivi pour rapt, va se voir pendu en effigie à Laval, se plaint que le peintre Ta mal habillé, va souper et coucher chez le juge qui Ta condamné, et revient en pâmant de rire. Vivant dans ce monde plus élégant que scrupuleux, Mme de Sévigné ne s'indigne pas, ne s'étonne pas même de ce qu'un moderne jugerait parfois monstrueux. Les fautes morales pour lesquelles nous sommes le plus sévères sont peu de chose à ses yeux près d'une faute contre le bon goût et le bon ton. Avant tout, il faut être « honnête homme », et pour l'être l'honnêteté n'est pas indispensable. Elle pensait sans doute làdessus ce que pensait la Rochefoucauld : « Le iidicule déshonore plus que le déshonneur. » Un grand seigneur peut être coupable avec grâce, et d'avance Al est à demi pardonné : ce qui serait impardonnable, c'est de porter ses torts ftt ses hontes avec la gaucherie d'un bourgeois.

Mmo de Sévigné manque-t-elle donc de sens moral? Quel grand et gros mot! U est clair qu'elle n'a pas prévu ni souhaité la Révolution. Sans lui en vouloir d'être ce qu'elle devait être, on lui voudrait voir parfois une impassibilité moins paisible. Quand on y regarde de près pourtant, on découvre bien des

sous-entendus, des mots qui semblent ne pas dire grand' chose, mais qui laissent beaucoup à penser, des réticences, des ironies souvent assez peu voilées. Ce qu'est, par exemple, la comédie des états en Bretagne et en Provence, une page d'histoire critique nous le ferait sentir moins vivement que quelques lignes d'une de ses lettres, où elle dit tout sans prétendre rien juger:

Les états ne doivent pas être longs : il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit pas un mot; voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il y trouve, je ne sais comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité d'autres présents, des pensions, des réparations des chemins et des villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie: voilà les états1.

Le roi, en 1674, révoque les édits qui « étranglent» la Bretagne. On crie avec enthousiasme : « Vive le roi! » on s'embrasse, on allume des feux de joie, puis on décide, en reconnaissance, de faire au roi un don gracieux de cinq millions deux cent mille livres, et Mme de Sévigné, ajoute, avec un sourire : « Vous pouvez juger par là de la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les édits... Nous avons fait des feux de joie et chanté le Te Deum de ce que Sa Majesté a bien voulu prendre cette somme. J'ai toujours la vision d'un pressoir qu'on serre jusqu'à ce que la corde rompe. » Ainsi elle n'est pas dupe. D'ailleurs, elle excelle à saisir le côté comique et, pour ainsi dire, l'ironie des choses. Il y a du Saint-Simon en elle. Voyez le tableau des scènes qui suivirent la mort de la princesse de Gonti, et ces explosions de douleur affectée au milieu de la douleur vraie de ceux qui pleurent de tout leur cœur.

La Gesvres avait pris le parti des évanouissements; la Brissac, de crier les hauts cris, et de se jeter par la place : il fallut la chasser, parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait. Ces deux personnages n'ont pas réussi :«Qui prouve trop ne prouve rien, » dit un certain je ne sais qui2.

Voyez encore comment est peinte la désolation de la famille de feu le chancelier Séguier, qui ne peut trouver le prince du sang qu'il lui faut pour conduire dignement ses funérailles : « M. le prince a dit qu'il était incommodé ; M. le duc, que cela était bon le temps passé, et que les princes du sang de ce siècle-ci sont plus grands seigneurs qu'ils n'étaient3.» Quelle

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