Lettres des 8 avril et 10 juin 1G
ordinaires parmi les dévotes. » Les dévots ne lui inspirent pas une moindre défiance : « Je crains que cette Trappe, qui veut surpasser l'humanité, ne devienne les Petites-Maisons. » Elle a peine à admettre l'éternité des peines; elle se retranche « cette dévotion, ou, pour mieux dire, cette distraction » du chapelet, trouvant qu'elle rêve assez sans cela. Les femmes qui parlent toujours de leurs directeurs, qui les reçoivent en visite et à dîner, qui les promènent dans leur carrosse, excitent sa verve railleuse. Pourtant, elle a aussi un directeur, mais dont la mort la laisse « parfaitement consolée1 » : c'était un bon homme, mais de manières grossières ; elle en prend un autre, qu'elle choisit pour sa vie retirée, en se promettant de respecter son amour de la solitude. Les miracles la laissent froide. Le dirons-nous? il y a parfois "2 sur ses lèvres comme un sourire d'ironie voltairienne.
Mais son assiduité aux sermons de Bourdaloue ? son pieux respect pour les gens et les écrits de Port-Royal? Il faut s'entendre.
Oui, les' Mascaron et les Bourdaloue prêchent divinement bien, et lui donnent des plaisirs qui doivent pour le moins la rendre sainte, — c'est elle qui l'assure. En « vraie petite dévote » de la paroisse Saint-Gervais, elle donne « un très beau dîner » à Mascaron. Elle n'en fait pas autant pour Bourdaloue, qui est jésuite : or elle ne peut être deux heures avec un jésuite sans disputer: à Vichy, elle en trouve un et se brouille avec lui dès la première visite. Sans doute elle eût fait exception pour Bourdaloue. Mais pourquoi s'en va-t-elle si souvent « en Bourdaloue »? Elle-même va nous l'apprendre : « On dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de Tréville ; il n'y manquait que le nom;
1. Lettres des 19 juin 1685 ; 15 avril 1671 ; 31 juillet 1676; 12 mai 1680; 12 janvier 1676 ; 26 novembre 1673 ; 15 janvier 1674.
2. Voyez le très curieux récit de la procession de Sainte-Geneviève (lettre du 7 août 1675) : « Saint Marceau vint prendre sainte Geneviève jusque chez elle ; sans cela on ne l'eût pas fait aller... Au sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne sainte jusques à un certain endroit marqué, où ils se séparent toujours, mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix hommes de plus pour les porter, à cause de l'effort qu'ils font pour se rejoindre ; et si par hasard ils s'étaient approchés, puissance humaine ni force humaine ne pourrait les séparer : demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple ; mais on les en empêche, et ils font seulement l'un à l'autre une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi. » Voyez aussi la lettre du 31 mai 1681 : « 11 y a un mois qu'il pleut tous les jours: ce sont vos prières qui vous ont attiré cet excès. Que ne laissez-vous un peu faire à la Providence ? Tantôt de la pluie, tantôt de la sécheresse ; vous n'êtes jamais contents, » etc.
mais il n'en était pas besoin. » Qui peut dire ce qui l'attire davantage vers Bourdaloue? les divines vérités qu'il expose sur la mort, ou les portraits contemporains par lesquels il relève l'austérité de la doctrine, les allusions hardies qui font trembler les courtisans, les vérités qu'il dit à chacun à bride abattue? Bourdaloue est alors, ne l'oublions pas, le prédicateur à la mode : quand il prêche à Saint-Jacques de la Boucherie, les carrosses de ses auditeurs aristocratiques « font une telle confusion que le commerce de tout ce quartier-là en est interrompu ». Il tonne, il frappe comme un sourd; le maréchal de Grammont se lève et s'écrie: « Mordieu ! il a raison! » Pour Mme de Sévigné, qui suit volontiers la mode, il passe toutes les merveilles passées; personne n'a prêché jusqu'à lui; c'est « un ange du ciel »; c'est le grand Bourdaloue..., le grand Pan » ; mais, en proclamant qu'elle est entêtée du P. Bourdaloue, charmée, enlevée, elle est assez sincère pour avouer qu'elle n'est ni émue ni persuadée.
J'ai été au sermon; mon cœur n'a point été ému; ce Bourdaloue
Tant de fois éprouvé L'a laissé comme il l'a trouvé.
C'est peut-être ma faute... Et cependant je sens que mon cœur n'en est pas plus échauffé *.
Vis-à-vis de ses « frères » de Port-Royal, elle garde, au fond, la même indépendance. Des relations d'amitié, de famille même, la rattachent au jansénisme, sans parler de son goût naturel pour les moralistes qui ont si bien « anatomisé » le cœur humain, pour les écrivains dont le style a une énergie qu'elle ne trouvait nulle part ailleurs. Dans le récit qu'elle fait d'une visite à Port-Royal, tout trahit une sympathie émue et dévouée.
Ce Port-Royal est une Thébaïde, c'est un paradis; c'est un désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée; c'est une saintelé répandue dans tout le pays, à une lieue à la ronde. Il y a cinq ou six solitaires qu'on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de Saint-Jean-Climaque; les religieuses sont des anges sur terre; Mlle de Vertus y achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême. Tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers, aux bergers,- aux ouvriers, tout est saint, tout est modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont j'avais tant ouï parler; c'est un vallon^affreux, tout propre à faire son salut.
i. Sur Bourdaloue, Mascaron etc., cf. les lettres des 3 décembre 1670; 5, 18, 27 février, 25 décembre 1671 ; 11 avril 1672; 27 lévrier 1679 ; 12 janvier, 29 mars, i,r mai 1680 ; 5 mars et 20 avril 1683 ; 2S mars 1689 ; 28 décembre 1692 ; etc.
Cette sympathie peut l'aveugler parfois sur la valeur respective de Nicole et de Pascal. Elle répète trop : « Cela est de la même étoffe que Pascal; mais cette étoffe est merveilleuse, on ne s'en ennuie point. » Après tout, pourtant, c'est à Pascal que vont les éloges les plus significatifs comme les plus vrais : elle le met de moitié à tout ce qui est beau; elle lit et relit ses Provinciales, « chose entièrement divine pour le sérieux et pour la parfaite plaisanterie » ; avec Corbinelli, elle le défend contre ceux qui l'accusent de manquer de charité, et triomphe d'assister.aux « convulsions de la prévention expirante sous la force de la vérité et cle la raison ». La voilà donc janséniste convaincue? Point tant qu'on le croirait : si elle est janséniste en morale, elle ne l'est pas toujours en doctrine. Le « tout divin » Nicole (qui n'est pas exempt de quelque « galimatias », même dans ses Essais de morale) l'effraye en la charmant: «Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de l'homme, que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou lïmprobation du monde. Je suis moins capable que personne de la comprendre. » Sont-ils eux-mêmes si indifférents à l'opinion du monde, ces jansénistes superbes? Le bon Arnauld d'Andilly croit être bien détaché des vanités de la cour; mais voici que le roi l'y accueille, le choie, l'étourdit de compliments et de caresses. Le bonhomme est transporté et dît de moment en moment, sentant qu'il en a besoin : Il faut s'humilier! Quoi que fassent les jansénistes, ils sont hommes. Mais, hommes par les faiblesses communes à tous, ils ne le sont pas assez par leur doctrine durement fataliste, qui annihile la liberté humaine.' Sur ce point, c'est-à-dire sur le fond même de leurs idées, Mme de Sévigné se sépare nettement d'eux.
Nos frères disent bien et concluent mal; ils ne sont point sincères. Me voilà dans Escobar.. Les jésuites n'en disent pas encore assez, et les autres donnent sujet de murmurer contre la justice de Dieu, quand ils nous ôtent ou affaiblissent tellement notre liberté que ce n'en est plus une1.
Aucun doute n'est possible: dans le camp janséniste, elle n'est qu'une alliée indépendante, retenue surtout par l'admiration et parla pitié. On ne comprend donc pas que M. Mesnard puisse écrire de celte même femme : « Elle a quelquefois
1. Lettres du 16 juillet 1077 et du 28 août 1G76. Voyez aussi les lettres des 15 août 1G70 ; 2*3 mai, 10 juillet, 19 août, 23 et 30 septembre, 7 octobre. i"rei 4 novembre 1671 ; 20 janvier-1672 ; 26 janvier 1674; 1er décembre 1.675 ; 12 janvier, 28 août 1676 ; 16 juillet 1677 ; 15 mai 1680 ; 6 novembre 16S9.
de la peine à se défendre contre certaines apparences, très fausses sans doute, d'un peu de calvinisme1. » L'idée fondamentale de sa (( philosophie » serait le fatalisme, à ce compte, si du moins on confond le fatalisme avec « le gouvernement de la Providence ». Il est certain que Mmo de Sévigné semble prendre à tache de mettre en relief Taclion incessante de la Providence dans les affaires humaines.
Tous nos désirs n'avancent pas d'un moment l'arrangement de la Providence; car j'y crois; c'est ma philosophie... Nous avons peu de part à nos destinées : tout est dans les mains de Dieu. Enfin, il faut en revenir à la Providence. Et le moyen de vivre sans celte divine doctrine? Il faudrait se pendre vingt fois le jour; et encore avec tout cela on a. bien de la peine à s'en empêcher... C'est Dieu qui conduit tout, et dont les desseins- sont toujours adorables, quoiqu'ils nous soient amers et inconnus... J'ai toujours cette Providence dans la tête : c'est ce qui fixe mes pensées et qui me donne du repos...
Je ne vous réponds point, ma fille, sur les hérésies dont vous m'accusez; j'ai un tableau sur mon autel, un crucifix ; je n'en veux pas davantage, et je crois tout simplement, en un mot, que l'ordre est la volonté de Dieu. Quand les choses vont comme elles doivent aller, c'est sa volonté, je ne connais point d'autre ordre; quand elles sont surprenantes et extraordinaires, c'est sa volonté; quand ses ouvrages sont beaux et parfaits et quand ils sont monstrueux et horribles, tout est dans cette volonté; l'un n'est donc pas moins que l'autre dans l'ordre de la Providence2.
Telle est la philosophie de Mme de Sévigné, si Ton tient absolument à ce qu'elle en ait une : aussi bien n'est-ce pas la plus sûre comme la plus simple qu'on ait jamais trouvée? C'est celle du bon la Fontaine : « Dieu fait bien ce qu'il fait. » Cette « philosophie chrétienne qui fait le bonheur », elle la prêchait en vain au sceptique Bussy : « Je ne comprends pas qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne regarde Dieu et sa volonté, et où par nécessité il faut se soumettre3. » Cette résignation est-ellefatalisme? Quand Mme de Sévigné dit que le canon qui a tué Turenne était « chargé depuis une éternité », que l'heure de la mort de Retz était marquée, et que « cela ne se dérange point », est-elle calviniste? Mais la doctrine de la prescience divine est un dogme orthodoxe; comment elle se concilie avec la doctrine de la liberté humaine, c'est ce que Bossuet lui-mrcme ne voit pas clairement. Mme de Sévigné soutient-elle quelque part que l'homme
i. Notice de l'édition des Grands Ecrivains.
2 Leltres dos 10 janvier 1675; 29 novembre et 6 décembre 1677; 25 août et 8 novembre 1080.