Lettres des 4 et 11 septembre 1680 ; 11 septembre
3. L'Éducation des femmes par les femmes, par M. Gréard ; Hachette ; Préface.
Quelle éducation elle-même a-t-elle reçue? Il ne sera pas inutile de le savoir, car ce qui fait qu'on ne précise pas sans peine les idées de Mme de Sévigné sur l'éducation, c'est qu'à ces idées, souvent neuves, presque toujours justes, se mêlent les souvenirs de son éducation propre, souvenirs gênants (à l'esprit le plus indépendant il est difficile d'en faire table rase), mais point tyranniques. Ce ne sera point une raison, parce qu'elle a jadis appris le latin, pour qu'elle en impose l'étude à sa petite-fille; mais il semble bien qu'elle Ta fait enseigner à sa fille, qui, jeune, lit Tacite dans le texte' avec elle. Peut-être la mère s'est-elle aperçue trop tard que certaines connaissances ne sont pas sans danger pour des esprits enclins par nature au pédantisme. Mais il en est d'autres dont une fille de bonne maison ne pouvait décemment être dépourvue : comme Mme de Sévigné, Françoise de Sévigné et Pauline de Grignan apprirent l'italien. Pauline sut bientôt, trop tôt, lire le Pastor fido. Son frère eut un maître de langue allemande, ce qui ne dut pas être inutile au futur officier des armées d'Allemagne. Leur aînée, Marie-Blanche de Grignan, avait appris de bonne heure à danser. « Je n'ai jamais vu, disait sa grand'mère, une petitefille si dansante naturellement... Je sais bien que ce n'est pas une chose fort nécessaire; mais ce serait pour la divertir pendant qu'elle est à Grignan. » La pauvre Marie-Blanche n'usa guère de ce divertissement : à seize ans elle prit le voile. L'exemple de cette vocation, d'une spontanéité douteuse, suffirait à nous faire sentir combien nous sommes loin de la famille et de la société modernes. Observer la. pente de chaque esprit, c'était le conseil de Mmc de la Fayette, et c'est le précepte fondamental de notre pédagogie. L'esprit de Marie- Blanche avait-il une pente opposée à la vie monastique ? On négligea de s'en informer, malgré la douce persévérance que mit sa grand'mère à plaider une cause perdue.
Quand ou jette les yeux sur les « pr^rammes » de lectures que Mmc de Sévigné trace pour sa seconde petite-fille, Pauline, sauvée par le sacrifice de la première, un peu de surprise est inséparable de l'admiration qu'inspire ce pêle-mêle de choses excellentes et de choses contestables. C'est que son esprit est hanté parle souvenir de ses anciennes lectures, faites un peu librement et sans guide au goût bien sûr.
Nous relisons, à travers nos grandes lectures, des rogatons que nous trouvons sous notre main; par exemple, toutes les belles oraisons funèbres de M. de
Meaux, de M. l'abbé Fléchier, de. M. Mascaron, du Bourdaloue f nous repieu» runs M. de Turenne, Mme de Montausier, M. le prince, feu Madame, la reine d'Angleterre ; nous admirons ce portrait de Cromwell ; ce sont des chefsd'oeuvre d'éloquence qui charment l'esprit : il ne faut point dire : « Oh ! cela est vieux : » non, cela n'est point vieux, cela est divin, Pauline en serait instruite et ravie : mais tout cela n'est bon qu'aux Rochers. Je ne sais quel livre conseiller à Pauline : Davila est beau en italien : nous l'avons lu ; Guichardin est long ; j'aimerais assez les Anecdotes de Médicis, -qui en sont un abrégé; mais ce n'est pas de l'italien. On n'ose plus nommer Bentivoglio. Qu'elle s'en tienne à sa poésie, ma fille ; je n'aime point la prose italienne ; le Tasse, l'Aminte, le Pastor fido, la Philli di Sciro ; Je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits fâcheux ; et du reste, qu'elle lise l'histoire ; qu'elle entre dnn^ ce goût qui peut si longtemps consoler son oisiveté : il est à craindre qu'en retranchant cette lecture, on ne trouve plus rien a lire. Qu'elle commence par la Vie du grand Théodose, et qu'elle me mande comme elle s'en trouvera l.
Que les oraisons funèbres de Bossuet soient mises sur le même rang que celles de Fléchier, de Mascaron et de Bourdaloue, cela ne regarde que Mme de Sévigné, puisque ces lectures, nous en sommes provenus, ne sont bonnes que pour les habitants des Rochers; mais tant d'auteurs italiens, souvent libres ! les Anecdotes de Florence ou l'histoire secrète de la maison de Médicis, par Varillas 1 la Filis de Scire, pastorale de Bonarelli î La lecture de l'Arioste n'est pas recommandée, et il est certain que la Vie de Théodose, par Fléchier, est plus inoffensive que les aventures de Roland furieux. Mais cette lecture très morale est très ennuyeuse, peu propre, en tout cas, à fixer l'esprit d'une jeune fille. En vain l'on nous avertira que les filles et les femmes de ce temps-là étaient plus capables que celles d'aujourd'hui d'une lecture sérieuse et même austère : nous persisterons à trouver que ces lectures ne sont assez accommodées ni au sexe, ni à l'âge, ni à l'intelligence naissante de Pauline. Et c'est nous, sans doute, qui nous trompons, puisque Mmo de Sévigné savait mieux que nous ce qui convenait à cet esprit dont elle étudie les progrès avec une attention si sagace; mais il est permis de souhaiter aux jeunes lecteurs d'aujourd'hui un « programme » moins chargé.
Pour Pauline, celte dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies, les Voiture: les Sarrazin, tout cela est. bientôt épuisé. A-t-elle tàté de Lucien? e>l-elle à portée des Petites Lettres? Ensuite il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Pour les beaux livres de dévotion, si elle ne les aime point, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que, même sans dévotion, on les trouve charmants *.
\. Lettre du H janvier 1690.