Lettre du 15 janvier
MADAME DE SEVIGNE
Sans parler de Lucien, « les Voiture, les Sarrazin », au moins dans leurs œuvres légères, ne sont peut-être pas d'une lecture bien saine pour un esprit insuffisamment mûr. Mais quoi! si Mme de Sévigné les relisait encore, c'était h travers les ressouvenirs de sa jeunesse. Sur un point surtout le bon jugement de l'aïeule fut mis à une rude épreuve. Pauline aimait les romans, que sa mère n'aimait pas. A qui donner raison? Aux souvenirs de la jeunesse encore, mais en les justifiant et en expliquant ce que le plus romanesque des romans peut contenir de leçons généreuses pour qui sait lire.
Je les aimais : je n'ai pas trop mal couru ma carrière. Tout est sain aux sains, comme vous dites. Pour moi, je trouvais qu'un jeune homme devenait généreux et brave en voyant mes héros, et qu'une jeune fille devenait honnête et sage en lisant Clëopâtre. Quelquefois il y en a qui prennent lés choses de travers; mais elles ne seraient peut-être guère mieux quand elles ne sauraient pas lire : quand on a l'esprit bien fait, on n'est pas aisée à gâter. Mme de la Fayette en est encore un exemple. Cependant il est très assuré, très vrai, très certain que M. Nicole vaut mieux i.
La concession finale est faite pour désarmer Mme de Grignan, que la fin de la lettre devait apaiser tout à fait : Pauline y est conjurée de ne pas trop aimer les choses frivoles, qui la détourneraient des solides, et donneraient à son goût « les pâles couleurs ». Ailleurs (23 avril et 2 juillet 1690), Pauline est blâmée de lire Pharamond, et d'imiter dans ses lettres le style des romans : « Ah! oui, vraiment, je connais le style d'où Pauline a puisé ses lettres : mon Dieu! comme je le trouve, présentement qu'on n'aimz plus que ce qui est naturel! mais j'avoue que la beauté des sentiments et les grands coups d'épée m'avaient enchantée. » Son propre" goût s'est donc épuré : elle a compris que, si ce style peut ne point faire grand mal « quand on a l'esprit bienfait », il peut être fort nuisible h ceux dont l'esprit n'est pas fait encore. On peut mesurer les progrès de ce goût à la honte croissante qu'elle éprouve de sa « folie » pour la Galprenède2. Mais partout on observera, d'une part, qu'elle ne se fait aucune illusion sur le mérite de l'écrivain, de l'autre qu'elle voit ou met dans ses romans je ne sais quel idéal de noblesse chevaleresque qui la transporte.
Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour savoir que je suis blessée des méchants styles-; j'ai quelque lumière pour les bons, et personne n'est