Lettre du 8 février 1G
2. Voyez les lettres des 28 juin, 5, 12, 15 juillet, 9 août 1671, etc.
plus touché que moi des charmes de l'éloquence. Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits; de grandes périodes de romans, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc qu'il est détestable, et je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu : la beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès miraculeux de leur redoutable épée, tout cela m'entraîne comme une petite fille : j'entre dans leurs desseins; et, si je n'avais M. de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi celte faiblesse. Vous m'apparaissez pour me faire honte. Le caractère m'en plaît beaucoup plus que le style ; pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent, et qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur les belles âmes... Il y a d'horribles endroits dans Clèopâtre; mais il y en a de beaux, et la droite vertu est bien dans son trône.
Au fond, il y a là en présence non pas seulement deux méthodes d'éducation, mais deux époques: celle de la Fronde el de la Régence, éprise des grands sentiments et des grands coups d'épée, et celle de la monarchie absolue, qui estime surtout la dignité toujours correcte, la noblesse toujours égale, et se plaît dans le commerce, non plus des romanciers et des chroniqueurs, mais des philosophes, des moralistes sacrés ou profanes. Ce qu'il y a d'un peu intempérant et romanesque dans le goût de la première époque, Mffe de Sévigné l'avait corrigé, grâce à un admirable bon sens; mais ce qu'il y avait d'un peu trop grave dans la seconde, Mme de Grignan l'avait encore alourdi. Sa mère le remarque : « Vos lectures sont trop épaisses : vous vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point : c'est un malheur d'être si solide et d'avoir tani d'esprit i. » Et ailleurs : « Je crois que c'est votre exemple qui fait haïr les histoires à Pauline. c< A son fils aussi elle a donné « le dégoût de l'histoire ». Comme sa mère, le jeune marquis n'aime pas à lire. En vain Mme de Grignan proteste qu'on l'outrage en l'accusant de ne point aimer la lecture. Non, elle a beaucoup d'esprit, mais un esprit délicat et dégoûté : elle ne peut lire que cinq ou six ouvrages sublimes, exquis et d'un goût distingué, et elle ne peut les relire2. Or, ce n'est pas lire, c'est relire qui importe. Charles de Sévigné le sait bien, lui qui relit deux fois, trois fois ce qu'il a trouvé beau, qui le goûte, y entre davantage, le sait par cœur, se l'incorpore. Un peu piquée, Mme de Grignan répond que si sa mère relit trois fois certains ouvrages, ce sont des romans. Mais point du tout : Mnie de Sévigné relit aussi