Lettre du 17 mai
2. Lettres des 5 mai et 24 décembre 1689 ; 8 et 18 janvier et 8 février 1690.
volontiers Pascal, Nicole, Arnauld, les historiens : « Il y a plus de bien que de mal, dit-elle, à cette qualité docile, qui fait honneur à ce qui est bon, et qui est si propre à occuper aç blement certains temps de la vie. » On n'a jamais mieux fait sentir quel plaisir et quel profit on trouve à repasser de temps en temps, comme elle le fait, sur ses anciennes admirations.
A tout moment on sent le conflit entre l'esprit de la mère, libre, gai, un peu vagabond, et l'esprit arrêté, systématique, de la fille. La nature les avait faites bien différentes Tune de l'autre; mais l'éducation eût pu les rapprocher, et ne les rapprocha guère. Élevée au grand air, loin de toute sujétion pénible, Mme de Sévigné avait donné à sa fille une éducation plus sévère : elle l'avait confiée d'abord au couvent de la Visitation de Nantes, soit parce qu'il appartenait à l'ordre fondé par son aïeule, sainte Chantai, soit parce, qu'elle avait déjà observé qu'on n'y apprenait point à mentir ni à dissimuler ses sentiments, et qu'on n'y connaissait point « de coquesigrues (de fantaisies chimériques et mystiques) ni d'idolâtrie ». Françoise de Sévigné y fit de « belles retenues » des lettres, aujourd'hui perdues, de sa mère. 11 est probable cependant que l'épreuve ne réussit pas, car, en mainte circonstance, Mrae de Sévigné s'exprime avec une sévère franchise sur l'éducation au couvent, et elle n'épargne aucun effort pour y soustraire Pauline. De l'éducation du couvent, la future Mme de Grignan avait passé à l'éducation de la famille, mais elle n'en éprouva guère que les inconvénients. Qu'aurait produit cette éducation nouvelle, si elle avait été donnée par la mère seule? On ne sait; mais l'abbé la Mousse remplaça fort mal la mère, et son élève trop docile, dont il semblait prendre à tâche de favoriser les défauts, eut tous les mérites du monde, sauf un seul, sans lequel tous les autres semblent tristes : un brin de fantaisie dans l'imagination et de poésie dans le cœur. Et puis il faut tout dire : lorsque Mme de Sévigné intervenait, ce n'était pas toujours dans le sens de la douceur et de la modestie; rappelons-nous l'histoire du soufflet orgueilleusement appliqué par la belle Françoise à la ridicule mais inoifensive Mlle du Plessis. Longtemps après, la mère trop indulgente en riait encore. Cette indulgence, elle ne s'en départit jamais; seulement peu à peu elle dut ouvrir les yeux sur certaines conséquences de l'éducation ainsi comprise. C'est la grand'mère qui en elle rectifie les erreurs de la mère, et tel conseil, qui semble s'adresser à sa petite-fille seule, est
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souvent, qu'elle le veuille ou non, une critique indirecte dont sa fille pourrait faire son profit.
Ainsi la pédagogie de Mme de Sévigné, s'il faut employer ce mot qui Feût fort étonnée, est nécessairement très particulière et même, çà et là, un peu contradictoire. Il va de soi, d'ailleurs, que ce qui convenait alors pour former l'esprit d'une Mme de Simiane peut ne pas toujours convenir aujourd'hui pour former celui d'une jeune fille française. Et pourtant, ce qui nous frappe, avec l'esprit de suite dont, au fond, Mme de Sévigné fait preuve, c'est Ja justesse de la plupart de ses vues, la hardiesse de quelques-unes.
Il n'y a pas de "pédagogie véritable sans la connaissance et l'amour de l'enfance. C'est un lieu commun de dire qu'on dédaignait l'enfance au xvne siècle. Mme de Sévigné, du moins, serait à l'abri d'un tel reproche. La grand'mère qui s'intéresse jusqu'au plaisant bégayement des enfants, « et titata, tetita, y tôt a ta », trouvait qu'on né lui parlait jamais assez de ce « petit peuple », ne comprenait pas qu'on craignît de se trop amuser de ses enfants, se préoccupait de les arracher à la société des valets, où ils se gâtent fort. Il n'y a pas de pédagogie davantage là où il n'y a pas foi dans la vertu efficace de l'éducation. Si Mme de Sévigné n'avait pas cette foi, elle n'écrirait pas : « Vous lui faites un bien extraordinaire de vous amuser à sa petite raison naissante; cette application à le cultiver lui vaudra beaucoup... Pauline n'est donc pas parfaite ? Tant mieux 1 vous vous divertirez à la repétrir. » Après avoir raconté le mariage de la fille de Louvois avec le petit-fîls de la Rochefoucauld, elle ajoute cette réflexion : « Si elle ne se polit avec tant de polisseurs et de polisseuses, il faudra conclure que l'éducation est une fable de la Fontaine. » L'instrument de cette éducation, c'est la raison, et c'est avant tout à elle qu'il faut s'adresser : « Je la ferais travailler, lire de bonnes choses, mais point trop simples; je raisonnerais avec elle, je verrais de quoi elle est capable, et je lui parlerafs avec amitié et avec confiance. » Point d'autorité sèche et dure : tracasser les enfants, c'est souvent les déconcerter, au point qu'ils n'en reviennent jamais, « Cela est d'une grande conséquence; il faut donner du courage, et observer de ne point le rabaisser. » Le petit marquis est timide et ombrageux? a Menez-le doucement, comme un cheval qui a la bouche délicate. » Pauline n'a pas l'humeur toujours facile? « Menez-la doucement: l'envie de vous plaire fera plus que toutes les gronderies... Menez-la doucement : il y a des es-
prits qu'on ne gagne que par là... Gardez-vous surtout de vous accoutumer à la gronder et à riiumilier... Je suis fort aise de vous adoucir pour elle : je vous assure que vous n'y réussirez que par la raison. » Bientôt elle triomphe : « Ne vous avais-je pas bien dit que l'envie de vous plaire achèverait de la rendre parfaite? Il ne fallait point la mener rudement, et vous voyez ce que la douceur a fait sur son esprit. » Si le résultat fut vraiment aussi décisif qu'elle le dit, la méthode raisonnable peut se glorifier d'avoir obtenu là une de ses premières victoires.
J.-J. Rousseau, assurément, a un système d'éducation plus complet; mais c'est un système. Plus d'une idée de Y Emile, d'ailleurs, se trouve déjà ici en germe. A de certains moments on dirait que Mme de Sévigné prend pour règle souveraine la nature. Elle est affligée que son petit-fils n'aime pas à lire, mais elle ne veut pas qu'on le contraigne : « Gela viendra sans doute. » Elle ne veut pas davantage qu'on livre Pauline aux médecins : « Ni saignée ni médecine; rien du tout, ma fille. » Quand elle écrit : « Je vous prie de lui pardonner tout ce qu'il avouera naïvement, mais jamais une menterie*, » on dirait que le précepteur d'Emile n'est pas loin. Mais elle admet les fables comme moyen d'éducation, les fables que son petit-fils récite et que sa petite-fille « joue » pour aider son frère, comme si elle voulait lui « donner une âme » ; car la mémoire est une chose agréable, et il la faut exercer. Dans sa sollicitude d'aïeule qui se fait maîtresse d'école, elle descend à des détails que Rousseau dédaigne : l'écriture du frère est mauvaise; en revanche l'orthographe de la sœur est parfaite : « Gela n'est-il pas joli? » On a vu avec quel soin minutieux et ingénieux elle triait et dosait, pour ainsi dire, les lectures de Pauline, et l'on sait, au contraire, quelle défiance injuste la lecture inspire à Rousseau. Ce n'est pas elle qui eût traité en ennemie cette (( passion si noble et si belle », combattue en nous par la « paresse d'esprit », mais seule capable de nous arracher à l'extrême malheur de l'ennui. « On n'a jamais de plaisir, dit-elle, que quand on s'affectionne à une lecture et que l'on en fait son affaire. » C'est ainsi qu'elle lisait elle-même, convaincue d'ailleurs que lire n'apprend pas seulement à penser, mais « à écrire». Loin donc de restreindre le champ des lectures, elle l'étendait peut-être trop. Mais, sauf quelques erreurs inévitables, quelle largeur d'esprit ! quel véritable libéralisme! De quel ton elle rabat les scrupules bigots de je ne sais quel
directeur qui prétendait empêcher Pauline de lire Corneille1! Ne pas lire Corneille ! eh ! que lire, h ce compte ? Il faut que Pauline échappe à ce rigorisme étroit; il faut quelle apprenne le français, que la plupart des femmes ne savent pas; il faut qu'elle sache goûter dans le commerce des plus hautes intelligences ce plaisir, aussi bien fait pour les femmes que pour les hommes, qui naît de la raison satisfaite, et qui demeure tant qu'on juge ce qu'on lit.
Mme de Sévigné critique et écrivain. — Les écrivains gaulois ; par où elle est un écrivain gaulois elle-même. — Les écrivainsjprécieux ; par où elle reste précieuse, et dans quelle mesure*
Les jugements de ce goût délicat n'ont pas semblé toujours sains. On a contesté certains jugements portés par Mme de Sévigné sur divers auteurs. D'autre part, comme le goût et le style sont étroitements liés, on a remarqué qu'elle n'est pas entièrement exempte des défauts séduisants qui chez d'autres ne lui déplaisent pas. 11 semble donc naturel d'étudier en elle à la fois le critique et l'écrivain.
Comïne critique et comme écrivain, Mmo de Sévigné,
Bel esprit, qui gardait sous la culture exquise L'indigène saveur du vieux terroir gaulois2,
appartient incontestablement à la première période du siècle, à celle où l'esprit gaulois tend à se fondre dans l'esprit français, mais n'a pas perdu encore sa vaillante indépendance. Parmi ses lettres il n'en est guère qui ne nous offre quelque trait, quelque mot vif de ce genre :
C'est un air de gueule enfarinée... Si je croyais mon cœur, j'enverrais paître toutes mes petites affaires... Jamais homme n'a été saboulé comme lui... Quels chiens de visages !... Je vous ai écrit de grandes chiennes de lettres... Tout cela saucé de mille douceurs... Nos gueuses de servantes ont perdu tout notre linge... C'est un homme bien salé... C'est une petite à manger... Vous écrivez des choses qui font crever de tendresse le bon abbé... Je suis ravie que vous me trouviez bonne quelquefois à certaines sauces... Rendre tripes et