‹ Cours de littératureChapitre 58 sur 98 · aies Lemaître, Médaillons ; Lemerre · texte numérisé non relu

aies Lemaître, Médaillons ; Lemerre

boyaux... Mmo de Coulanges crève d'argent... Ce pauvre petit morceau de famille... Ces gens-là ne jettent pas leurs louanges aux chiens... Promenant sa carcasse par la chambre...

On ne s'étonne donc point qu'elle cite Rabelais, « un bon auteur», ni qu'elle fasse un éloge si vivement senti de Montaigne : « Ah! l'aimable homme ! qu'il est de bonne compagnie ! C'est mon ancien ami; mais, à force d'être ancien, il m'est nouveau. Mon Dieu ! que ce livre est plein de bon sens ! » On comprend mieux encore qu'elle ait, une des premières, rendu justice au mérite exquis de la Fontaine auteur des Fables et même des Contes. Elle ne le loue pas toujours sans réserve1, mais elle défend le naturel des fables contre Mme de Grignan : « Je n'y trouve point ce rue vous appelez forcé. » Ces « divines fables », elle les apprend i.ar cœur : «Cela est peint... C'est une manière de narrer et un style à quoi l'on ne s'accoutume point. » Elle cherche parmi les courtisans des diplomates égaux en finesse au renard; elle ferme délibérément sa porte aux esprits durs et farouches qui n'entrent point dans le charme et dans la facilité des fables de la Fontaine. Il est vrai qu'elle y ajoute les ballets de Benserade. C'est même là un des traits les plus curieux de sa physionomie intellectuelle : par une alliance moins rare, surtout alors, qu'on ne serait tenté de le croire, elle unit en elle l'esprit gaulois et l'esprit précieux.

Il y a des gaillardises mêlées aux pointes dans les écrits de ce Voiture, « esprit libre, badin et charmant », qu'elle défendait contre les ridicules critiques de ce collet monté de Méré. « Tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas ! » s'écriait-elle. Pour elle, qui ne pouvait s'accoutumer à l'agrément de ce style, elle s'indignait presque qu'on osât y comparer son style propre. On la voit chercher des éclaircissements sur la biographie de Voiture près de son gendre M. de Grignan, « qui doit savoir les traditions de Y hôtel Rambouillet », ayant épousé une Rambouillet en premières noces. Celle que Somaize, l'auteur du Dictionnaire des précieuses, loue sous le nom de Sophronie, n'avait besoin pourtant de personne pour l'instruire des traditions d'un cercle illustre où, jeune, elle avait brillé. Dans le Conseil inconnu des héroïnes, Saint-Gabriel ne trouve pas de termes assez relevés pour glorifier son mérite : « Mme de Sévigny, la Sublime ; un

i. Voyez, par exemple, les lettres des 6 et 13 mars 1671, et rapprochez-en ce! des 29 avril et 7 juin 1671 ; 9 mars 1672; 22 mai 1673; 24 mai 1686. Cf. extrait de celle-ci aux Dissertations.

ange en terre, la gloire du monde. » Et le Conseil est de 1660. L'auteur de la Clef du cercle des femmes, Jean de la Forge, donne plus de précision à ses éloges.

Si j'avais oublié cette aimable personne, j'aurais irrité contre moi toute l'académie des savants qui ne trouvent point de meilleur moyen pour faire réussir leurs ouvrages que de consulter son jugement et de les soumettre à sa censure.

Il ne faut pas s'étonner qu'elle reste fidèle à ces chers souvenirs, qu'en Godeau, évêque de Vence, elle voie « le plus bel esprit de son temps » et qui « excelle en tout » ; en Mlle de Scudéry, une merveilleuse Muse » « d'un « extraordinaire mérite », dont l'esprit et la pénétration n'ont point de bornes; que les vers de Mme Desboulières lui paraissent fort bien faits ; qu'elle entretienne des rapports affectueux avec le bonhomme- Chapelain, s'efforce d'attendrir Boileau, « tendre en prose et cruel en vers », sur le sort immérité de sa victime, et de réhabiliter le poème épique aux yeux de ses propres enfants, qui le dédaignent, à tort, car « tous les grands esprits sont dans le goût de ces anciennetés ». Mais ces sympathies personnelles, auxquelles elle ne renonce pas, et qui l'honorent, ne font pas d'elle une précieuse attardée. Elle n'aime point ceux qui ramassent « le délicat des mauvaises ruelles ». Les Conversations de M110 de Scudéry sont bonnes, mais parce que « cela n'est point noyé dans son grand roman ». Les rondeaux de Benserade sont fort mêlés; « avec un crible, il en demeurerait peu. » Par haine du « tortillonnage » , elle aime mieux, dit-elle (mais elle se calomnie), se jeter parfois dans la grossièreté. V Ariane de Quinault, héritier des précieuses, arrache des larmes à tous les spectateurs; mais « cette comédie est fade »,

Mme de Sévigné a donc pu traverser le groupe des précieuses, au temps où elles n'étaient pas encore « les précieuses ridicules»; mais l'indépendance de son humeur, le sérieux de son éducation et de ses lectures, sa verve gauloise naturelle, la préservèrent toujours de tout excès en ce sens. Toutefois elle ne put entièrement échapper à la contagion. Telle lettre trop vantée, comme la lettre sur le mariage de Mlle de Montpensier, est d'une précieuse d'infiniment d'esprit. Quand elle écrit à sa fille : « J'ai mal à votre poitrine, » on ne voit là qu'une manière expressive de traduire un sentiment fort. Mais qu'elle écrive : « J'ai senti votre saignée ; n'était-ce pas le premier de ce mois? Justement; elle me fit tous les biens du monde, et je

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vous en remercie; je suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de donner votre bras au lieu du mien, » on sent que la mesure est dépassée. C'est particulièrement, ce semble, dans les choses de la médecine que le bel esprit est déplaisant, et c'est là, dirait-on, que Mmc de Sévigné se plaît h en faire usage et abus. M,lc de Scudéry pourrait signer certaines... consultations ou bulletins d'elle, rédigés en un style vraiment trop « joli ».

Un peu chaud fait transpirer doucement, et pourra consoler tous ces pauvres subalternes (les jambes), sans offenser cette personne si considérable (la poitrine), que nous mettons ou premier rang... Vous verrez dans l'article de la vessie que tout ce pays est dans une parfaite tranquillité ; que les peuples sablonneux qui avaient fait autrefois quelques entreprises font à présent leurs efforts en d'autres pays lointains ; qu'on a reçu des lettres des extrémités de ce royaume qui portaient que les jambes ne furent jamais ni mieux faites ni plus en état de servir; que les mains qui sont sur les frontières ne sont plus sujettes aux fantaisies des nerfs, leurs voisins, ni aux vapeurs qui leur donnaient du secours ; qu'enfin cet État serait un pays parfait, si l'on y pouvait trouver la fontaine de Jouvence1.

Sans doute ce n'est là qu'un jeu d'esprit, mais il a ses dangers; Mme de Sévigné eut le bon goût de s'y abandonner rarement.

Les jugements de Mme île Sévigné sur les grands écrivains du siècle. — En quoi elle se rapproche ou diffère d'eux comme écrivain.

Malgré tout, M. Nisard, et d'autres après lui, ont un peu élargi ce coin de préciosité qui gâte à leurs yeux la correspondance de Mme de Sévigné. C'est qu'elle n'est pas de l'âge proprement classique, et que les écrivains classiques par excellence ont trouvé en elle un juge parfois sévère. Il en est deux qu'elle admire de plein cœur : Corneille et Pascal; mais précisément ils sont d'un âge antérieur à celui de Racine et de la Bruyère.

C'est une belle chose d écrire comme Pascal : « Rien n'est si divin. » Mais «jamais rien n'approchera — je ne dis pas surpas-

1. Lettres des 28 août 1G80 et 2 novembre 1689. Ailleurs (18 août 1680) elle écrit : « Ne craignons jamais de nous permettre les turlupinades qui viennent au bout de nos plumes. » On relève cependant peu de « turlupinades » dans sa correspondance. Voici pourtant un vulgaire jeu de mots : « Il ne tient pas à moi que je ne voie Mme de Valavoire. Il est vrai qu'il n'est point besoin de me dire : « Va « la voir. »

sera — des divins endroits de Corneille. Il faut que tout cède à son génie. » Quand elle parle de lui, c'est avec une chaleur, une tendresse d'âme singulière, avec des élans presque lyriques : « Vive donc notre vieil ami Corneille! » Cette religion de Corneille n'est pas cependant tout à fait aveugle : elle a « de méchants vers » à lui pardonner; mais, ici comme pour ses chers romans, c'est la beauté des sentiments qui l'entraîne. Corneille, lui aussi, remplit son « idée » sur les belles âmes. Et puis, ce Cinna qu'elle défend contre sa fille, cePolyeucte qu'elle veut faire lire à Pauline, quelles années ils lui rappellent ! Le Cid a éclaté, pour ainsi dire, sur son enfance : quoi d'étonnant à ce qu'elle s'obstine à retrouver l'auteur du Cid jusqu'en Pulchérie? Quoi d'étonnant surtout à ce que de tels souvenirs l'aient rendue injuste pour l'auteur âCAndromaque et de Bajazet1! Racine n'était plus le poète chevaleresque et presque épique en qui la jeunesse de la Fronde s'était reconnue. Mais il était impossible que MmQ de Sévigné lui tînt rigueur jusqu'au bout. La femme qui a porté sur Esther le plus exquis des jugements et le plus vrai avait fini par pénétrer l'âme de Racine. Le roi, sans doute, y aida, et le plaisir de pouvoir applaudir Esther à Saint-Cyr, près de Mme de Maintenon; mais l'amourpropre satisfait ne suffit pas à donner l'intelligence profonde d'un ouvrage de l'esprit qui plairait médiocrement.

L'indépendance est la première qualité du critique; c'est aussi l'une des qualités qu'on peut le moins refuser à Mme de Sévigné. Elle a ses préférences, ses préventions même; mais elle n'est pas injuste de parti pris, et lorsqu'elle l'est sans en avoir conscience, il est sans exemple qu'elle persiste jusqu'au bout dans son injustice, si le vrai mérite lui apparaît. Ainsi, elle n'aime pas d'abord Boileau plus que Racine : les « diableries » de leur jeunesse sont d'autant moins faites pour lui plaire que son fils en prend sa part (1671). Mais, deux ans après, elle écoute chez Gourville la Poétique de Despréaux, « qui est un chef-d'œuvre » ; elle l'entend lire encore chez Pomponne, qui est « enchanté, enlevé, transporté de la perfection des vers de la Poétique de Despréaux ». Il n'est pas jusqu'à V Arrêt burlesque qui ne lui paraisse une pièce « parfaitement belle ».

D'autre part, elle a ses amis, et les aime, pour employer une de ses expressions, à pleines voiles; mais elle réserve, même

1. Voyez les divers jugements de Mme de Sévigné «rjr Racine dans les fascicules de Bajazet, Esther, etc. Molière est souvent cité, nais nulle part jugé par elle ; on sent pourtant qu'elle en est pénétrée.

vis-à-vis d'eux, la liberté de son jugement. Une nouvelle édition des Maximes de la Rochefoucauld paraît en 1672; elle les envoie à Mme de Grignan de la part de l'auteur : « Il y'en a de divines, et, à ma honte, il y en a que je n'entends point. » La concision parfois un peu sèche de La Rochefoucauld est fort éloignée, en effet, de l'ample et saine abondance qui caractérise le style de Mme de Sévigné : telle maxime, à force d'être subtile, est énigmatique. Moins sèche, Mme de la Fayette n'est pas moins sobrement attique. Son amie juge la Princesse de Clèves une des plus charmantes choses qu'elle ait lues- mais elle se range bien aisément aux critiques de Bussy. J'imagine que, tout en goûtant comme il convient la délicatesse de ce petit roman, elle ne le trouvait pas romanesque au même degré que Cléopdtre : il n'y avait plus là de grands coups d'épée. Enfin, elle aime fort Bossuet, puisqu'il aime « de tout son cœur >> Mme de Grignan. Elle lit « avec délices » les Variations : « Ah ! le beau livre, à mon gré ! Le temps passe comme un éclair quoique sans plaisir, et même avec des chagrins : il nous emporte. » Elle dit, d'après un autre, il est vrai, que Bossuet s'est surpassé lui-même dans Y Oraison funèbre de Condé; mais elle ne le distingue pas assez non seulement d'un Bourdaloue mais d'un Fléchier, dont elle admire le « beau style », et elle s'é'tonne que le Sermon sur la profession de foi de Mlle de la Vallière n'ait pas été « aussi divin qu'on l'espérait ». Pour Fénelon quand il est nommé précepteur du duc de Bourgogne elle voit en lui a un sujet du plus rare mérite pour Fesprif, pour le savoir et pour la piété », mais elle ne peut prévoir alors ce qu'il sera, et il est douteux, pour bien des raisons, qu'elle eût embrassé tous ses sentiments.

^ Il y a un lien entre elle et ces grands écrivains de l'â^e classique : c'est le culte des anciens. Dans Tacite, ce qui la touche, c'est (( la majesté du sujet ». Elle applique ce même mot à Virgile : « Nous n'avons point trouvé de lecture qui fût di«ne de nous que Virgile, non pas travesti, mais dans toute la majesté du latin et de l'italien. » L'italien toujours ! Annibal Caro est associé à Tacite. Si l'on en croit Grimm, Mme de Sévigné décidait la dispute de Boileau et de Perrault en disant : « Les anciens sont plus beaux, mais nous sommes plus jolis. » Pour elle, elle était la dernière à prétendre au mérite du beau style. Faut-il prendre au sérieux tous les endroits où elle dit du mal de ses lettres? Elle y revient trop souvent pour n'être pas, dans une certaine mesure, sincère.

Mon style est si négligé qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en accommoder... J'admire quelquefois les riens que ma plume veut dire; je ne la contrains point. Je suis bien heureuse que de tels fagotages vous plaisent... N'admirez-vous point le fagotage de mes lettres? Je quitte un discours, on croit en être dehors, et tout d'un coup je le reprends : rersi sclolli (vers libres)... Vous m'étonnez en me disant que mes lettres sont' bonnes... Je me sens bien honorée du goût qu'a M. de Grignan pour mes leltres : je ne les crois jamais bonnes... Je ne sais comment vous pouvez 'aimer mes lettres : elles sont d'une négligence que je sens, sans pouvoir y remédier... Je suis toujours tout étonnée du bien que vous m'en dites : elles passent si vite chez moi que je ne sens jamais ni ce qu'elles valent ni aussi ce qu'elles ne valent pas.. Je suis toujours étonnée : j'écris si vite que je ne le sens pas... Je ne réponds rien à ce que vous dites de mes lettres; je suis ravie qu'elles vous plaisent; mais, si vous ne me le disiez, je ne les croirais pas supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières, et je me dis quelquefois : « Mon Dieu! que je plains ma fille de lire tout ce fatras de bagatelles! » Quelquefois même je m'en repens, et crois que cela vous jette trop de pensées et vous fait peut-être une sorte d'obligation très mal fondée de me faire réponse.

Au fond de ces plaintes trop modestes n'y a-t-il pas une sorte de coquetterie inconsciente? Elle parle toujours du « libertinage » de sa plume, qui a toujours « la bride sur le cou »; de ce style « naturel et dérangé », semé de répétitions qui lui font faire une grimace épouvantable, mais trop tard, car elle ne sait point « raccommoder » ; des négligences de cette longue causerie, car elle « cause » et veut qu'on le sache : « Voilà bien de la conversation : c'est ainsi qu'on peut appeler mes lettres. » Elle espère, dit-elle à Bussy (mais Bussy est un critique redoutable), que, si ses lelttres méritent d'être lues deux fois, il se trouvera quelque charitable personne pour les corriger. Quand ce même Bussy insère dans ses Mémoires les lettres que sa cousine lui a écrites, elle est saisie de frayeur à la pensée que le roi pourra les lire. « Toute mon espérance, lui dit-elle encore, c'est que vous les avez raccommodées. » Mais, neuf ans auparavant (1672), elle a prié sa fille de ne pas toucher à ses lettres pour en faire des pièces d'éloquence : « Cette pure nature dont vous parlez est précisément ce qui est bon, ce qui plaît uniquement. » Elle sait donc fort bien par où valent surtout ses lettres, et elle a épargné aux critiques modernes le soin d'en définir le mérite, en le définissant elle-même.

Elles sont écrites d'un trait : vous savez que je ne me reprends guère que pour faire plus mal... J'écrirais jusqu'à demain : mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole... Vous savez que je n'ai qu'un trait de plume; ainsi mes lettres sont fort négligées; mais c'est mon style, et peut-être qu'il fera autant d'effet qu'un autre plus ajusté... Je suis ravie que vous aimiez mes

lettres; je ne crois pas pourtant qu'elles soient aussi agréables que vous dites ; mais il est vrai que pour figées, elles ne le sont pas... Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma' tête, de mes yeux, de ma plume, de mon écritoire; et puis le reste va comme il peut... Quand je commence, je ne sais point du tout où cela ira, si ma lettre sera longue ou si elle sera courte; j'écris tant qu'il plaît à ma plume, c'est elle qui gouverne tout: je crois que cette règle est bonne, je m'en trouve bien, et je la continuerai... Gela est sot à dire, mais j'avais une bonne plume, et bien éveillée, ce jour-là.

Voilà qui ne semble plus aussi humble, qui indique, en tout cas, une conscience assez lucide du genre de talent que la nature lui a donné. Quand donc a-t-elle raison ? quand elle accuse la négligence aisée et vive de sa plume, ou quand elle s'en félicite? Elle a raison dans les deux cas : peut-être est-elle le seul écrivain qui ait pu dire : « Je suis naturel, » et qui ait été naturel en effet.

Ce naturel, qu'elle conseillait à sa fille de ne jamais quitter, car « cela compose un style parfait », quelques juges rigoureux sont presque tentés de le lui refuser à elle-même. Parmi ceux qui ont le courage de lui contester son meilleur don, les uns ont une connaissance insuffisante de sa correspondance, les autres lui reprochent, au fond, de n'avoir pas le naturel discipliné et atténué qu'ils préfèrent.

Trop de gens, en effet, jugent Mme de Sévigné par quelques lettres « choisies », parmi lesquelles celle du mariage de Mademoiselle et de la prairie sont au premier rang. Assurément, il n'est pas indispensable pour la connaître de lire d'un bout à l'autre ces milliers de lettres où elle a dépensé sans compter son esprit et son cœur; et pourtant quelles surprises réserve encore cette lecture à ceux qui ont le loisir de la poursuivre jusqu'au bout ! Mais c'est seulement si l'on ne s'en est pas tenu à une élite de lettres plus ou moins intelligemment triées, qu'on peut bien voir à quel point sont rares celles qui peuvent donner prise au soupçon d'apprêt. Oui, il y a telle lettre « admirable » que Mme de Goulanges a promis de montrer à Mme de la Fayette; il y en a d'autres que Mme de Thianges fait chercher par son laquais. Que prouve cela? Que les lettres de Mme de Sévigné « font tout le bruit qu'elles méritent »? Rien de plus naturel et de plus inévitable. Que Mme de Sévigné recherchait ce bruit et qu'elle en était flattée? Non, mais seule-

i. Elle le dit par deux fois daus les mêmes termes, le 5 février 1672 et le 28 juin 1675.

ment peut-être qu'à certaines lettres elle faisait un peu de toilette lorsqu'elle pouvait s'attendre à ce qu'on les produisît dans le monde. C'est ainsi que les lettres adressées aux Coulangeset à Bussy, ces indiscrets, sont plus soignées que la plupart des lettres adressées à Mme de Grignan. « Je sais bien, dit-elle (23 mai 1672), qu'il faut avoir de l'esprit pour bien écrire, qu'il faut être en bonne humeur et que les matières soient heureuses; mais il faut surtout que l'on croie que les agréments qu'on aura ne seront point perdus, et, sans cela, l'on se néglige. » Il est possible donc qu'elle se négligeât moins lorsqu'elle savait que les « agréments » de son style ne seraient pas perdus ; mais est-ce cela qui est « bien écrire » ? Non, puisque c'est se sentir écrivain. Ce qui est bien écrire, c'est faire ce qu'elle faisait d'ordinaire, ce que, par une illusion maternelle, elle croyait trouver chez sa fille *, et c'est à elle seule qu'on a le droit d'appliquer cet éloge : « Vous écrivez divinement; je suis sure que vous n'y pensez pas, et que tout ce que vous dites coule de source de votre cœur au bout de votre plume; mais c'est cela qui n'a>point de prix. »

D'autres juges, au goût timoré, sont frappés surtout, ici de quelques restes de préciosité, là de quelques gaillardises. A de certains endroits, ce style leur paraît manquer de tenue ; et il est certain qu'il n'a pas toujours l'égalité raisonnable du style de Mrae de Maintenon. Mais quoi! il vit, il se meut, il court, et les plus délicats sont emportés dans son tourbillon. Et les archaïsmes (prendre son escousse, son élan), les latinismes (on attend des nouvelles d'Allemagne avec trémeur; — il y a bien des créanciers à débeller), les expressions ressuscitées ou inventées (la ganelonnerie de l'évêque de Marseille ; — ce n'est point un écriveux), se pressent, et les mots expressifs éclatent, pour ainsi dire, à chaque ligne, et à travers tout cela, sans doute (mais comment s'en plaindre?), quelques gaillardises font passer un franc éclat de rire, ou quelques ressouvenirs précieux, de loin en loin, font monter à la surface comme une mousse légère, bientôt dissipée.

Rien qu'à considérer cette richesse du vocabulaire, on saluerait en Mme de Sévigné un de nos plus grands écrivains, un précurseur de Saint-Simon. Mais elle ressemble plus encore à Saint-Simon par le pittoresque de l'expression, qui fait image. Dans une de ses lettres elle souhaite que son style peigne bien

i. Lettre du 15 décembre 1688.

ce qu'elle dit et qu'on croie le voir. Son souhait a été pleinement exaucé. Par exemple, en parlant de la mort précoce de Seignelai, elle écrit : « Rien ne manquait à son bonheur ; il me semble que c'est la splendeur qui est morte. » Sous sa plume tout prend du relief et de Téclat : «C'est une raison étranglante... L'étoile de la mangerie s'est mise en ce pays... Je me trouve toute nue, toute seule de ne vous avoir plus. » Pour traduire fortement une impression forte, elle n'a nul besoin de se mettre sur le haut style; nul moins qu'elle n'aimait à chausser le « cothurne ». Elle n'a qu'à voir les choses, et ce mot est un de ceux dont elle fait le plus fréquent usage. De quelqu'un elle a dit « qu'il y a un grand brouillard sur toutes ses expressions ». Il n'y en a aucun sur les siennes, malgré les hésitations que parfois font naître dans l'esprit du lecteur certains tours un peu brusques ou certaines allusions dont il faut avoir la clef. L'éclat n'est jamais obtenu chez elle au détriment de la clarté. Par là, elle'est peintre ; par là aussi, en quelque sorte, elle est poète, car, elle le sait, « le style figuré est une poésie », et parfois même on dirait qu'elle est en garde contre le style trop poétique, comme si Mme de la Fayette ou la Rochefoucauld l'avait avertie de s'en défier.

Mme de la Fayette remonte toujours le Rhône tout doucement ; et moi, ma fille, je vous aime avec la même inclination que ce fleuve va de Lyon dans la mer : cela est un peu poétique, mais cela est vrai1.

Que n'est-elle pas? Voulez-vous de simples anecdotes, contées avec une gaieté brillante? Voyez l'aventure de l'archevêque de Reims et du « maraud » que son carrosse éorase à demi, ou la réception, qui tourne au grotesque, des nouveaux chevaliers de Tordre du Saint-Esprit au début de l'année 1689, ou les lettres écrites de Vichy, la « pièce » jouée par la belle duchesse de Brissac sur son lit, « l'usage qu'elle fait de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et des bras, et des mains qui traînaient sur la couverture, et les situations et la compassion qu'elle voulait qu'on eût », tandis que Mme de Sévigné la contemple, « chamarrée de tendresse et d'admiration ». Voulez-vous des récits plus graves? Voici la narration, plusieurs fois renouvelée, de la mort de Turenne. D'ingénieuses fantaisies ? La lettre du 24 juillet 1675 contient en germe tout le Diable boiteux de Le-

(. Lettre du 30 juillet 1677.

sage. Des tableaux rapides, mais dont l'impressioa demeure? La Correspondance en est une longue galerie.

Entre les écrivains du xvie et ceux du xvme siècle, « amie » de Montaigne, admiratrice de Pascal et de la Fontaine, contemporaine de la Bruyère et déjà de Saint-Simon, Mmo de Sévigné est un des témoins qui déposent avec le plus d'autorité en faveur de la langue du xvne siècle et de la verdeur qu'elle a gardée en s'affinant.

Histoire sommaire des éditions de M1*© de Sévigné.

L'histoire du texte de Mme de Sévigné est inséparable de toute étude sur son style; mais on n'en donnera ici que les dates principales, nécessaires pour faire comprendre par suite de quelles conquêtes successives cette correspondance aujourd'hui classique s'est révélée à nous.

1697. — Après la mort de Bussy, sa fille, Mme de Coligny, obéissant, dit-on, aux dernières volontés de son père, publia* en même temps que les Mémoires de celui-ci, les lettres qu'il avait reçues de sa cousine. Le succès en fut extraordinaire, d'autant plus que la mort de Mmc de Sévigné elle-même était récente. Vivante, aurait-elle autorisé cette publication? Le doute est permis.

172o. — Une édition partielle et tronquée, aujourd'hui presque introuvable, contenant trente et une lettres et soixantequinze pages, fut publiée à Troyes. Quoi qu'en dise la Beaumelle, rien ne prouve que l'auteur de l'indiscrétion soit Voltaire.

1726. — A Rouen et la Haye parurent deux éditions plus étendues, mais assez différentes. Celle de Rouen a été attribuée à Thiriot, l'ami de Voltaire, qui aurait eu connaissance d'une copie exécutée pour la famille de Bussy par les soins de Mme de Simiane, petite-fille deMme de Sévigné. Unecopieanalogue, mais exécutée à une autre époque, aurait servi debaseàl'éditiondela Haye. En apparence, elles étaient inspirées par Mmc de Simiane, car elles contenaient d'abord une lettre d'envoi de Mme de Simiane à son cousin de Bussy, qu'on croit être, non le fils aîné de Bussy, fort peu lettré, mais l'évêque de Luçon, futur académicien (encore un ami de Voltaire!); puis un avant-propos de ce Bussy. De quelque manière pourtant que les copies fussent

parvenues aux mains des éditeurs, Mmo de Simiane n'y était pour rien. L'édition française fut saisie, mais bientôt réimprimée.

1734-1737. — Est-ce l'irritation causée par cette double trahison qui décida MmG de Simiane à publier enfin le texte qu'elle tenait en réserve? Ce ne fut pas, du moins, le soûl motif de sa détermination : il est peu probable que sa lettre d'envoi et la préface de Bussy ne fussent pas destinés, dans l'esprit de leurs auteurs, au public, qu'avaient déjà mis en goût les premières éditions, si incomplètes. D'autre part, ses hésitations semblent assez naturelles, si l'on songe qu'elle avait été, qu'elle était encore en relations avec les personnes ou les familles dont Mme de Sévigné parle si souvent et si librement. Il valait mieux ne rien publier pourtant qu'atténuer ou supprimer toutes ces hardiesses de style et de ton, que remplacer surtout les noms propres par d'énigmatiques initiales. C'est le chevalier de Perrin qui osa entreprendre de «corriger» ainsi la grand'mère pour apaiser les scrupules de la petite-fille. La postérité lui en a tenu rigueur et Fa traité en « diascévaste » impie d'un chefd'œuvre. On ne saurait justifier ni son outrecuidance ni sa maladresse. Toutefois, et sans revenir aux raisons de famille, il ne faut pas oublier qu'un éditeur du xvme siècle ne pouvait avoir les scrupules pieux de nos modernes commentateurs. On ne devinait pas alors quel respect religieux, presque superstitieux, nous attacherions à l'intégrité des textes. Au xix° siècle même, de très consciencieux éditeurs, comme Monmerqué, ne se montraient guère, au début de leur tache, plus scrupuleux que le chevalier de Perrin *.

1754. — L'édition du chevalier de Perrin fut rééditée en 1754. C'est la seule que le xvme siècle ait connue. Il serait curieux de noter avec quels sentiments divers il accueillit une œuvre si éloignée à tous égards des œuvres contemporaines. Voltaire et Grimm se montrèrent favorables. Il est probable que la société qui se reconnaissait en Voltaire ne le fut pas autant. Dans ses lettres à l'abbé Barthélémy et à Horace Walpole2, Mme du Deffant parle avec quelque ironie, mais avec une envie secrète, de cette Notre-Dame de Livry, dont tout échauffe l'imagination, tandis que la sienne est à la glace. Elle n'est qu'à moitié

1. Je tiens ce fait de la bouche même de M. Régnier, à qui les admirateurs de Mmo de Sévigné doivent tant.

2. Lettres des 21 avril, 9 juillet, 30 septembre 1766, 14 novembre 1773.

satisfaite d'une réédition qui parut en 1773. « On s'attendait h quelque chose de mieux, » écrit-elle à l'abbé Barthélémy, qui y trouve, lui aussi, « peu d'intérêt. » Il est vrai qu'elle ajoute : « Les lettres à M. de Pomponne font grand plaisir. » C'est que « la sainte de Livry » est la sainte de Walpole : elle a peur que la passion de Walpole pour Mme de Sévigné ne lui fasse trouver tout sot et plat auprès d'elle.

1814. — La Correspondance avec les Guitaut est publiée isolément.

1818. — L'édition de M. de Monmerqué est la première vraiment sérieuse. Et pourtant le texte de Mrae de Sévigné est si défectueux encore qu'à partir du jour où il a publié son édition, il ne songe qu'à en publier une nouvelle, dont il amasse les matériaux pendant toute sa vie.

C'est M. Ad. Régnier qui achève en le refondant le long travail de Monmerqué. Son édition, dont la base est le manuscrit du château de Grosbois, est un modèle d'érudition et de goût. Toutefois, elle n'est pas encore définitive, puisque la découverte récente de M. Capmas, professeur à la faculté de droit de Dijon, d'un manuscrit qui doit être l'original du Grosbois luimême, l'a complétée et rectifiée sur plusieurs points.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

Éd. Marcou (Delagrave), Monmerqué et Régnier (Hachette, collect des Grands Écrivains).

LIVRES

Boissier (G.). — Cicéron et ses amis; Hachette, in-12; p. 15 à 18.

— La Correspondance intime; M™ de Sévigné; Revue des Deux Mondes,

15 avril 1865.

— Mme de Sévigné; Hachette, in-16, 2e éd., 1887.

Brune-hère. — Un manuscrit retrouvé. — - Lettres inédites de M™ de

Sévigné; Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1876. Combes. — Mme de Sévigné historien; Perrin, in-8°. Faguet. — Les Grands Maîtres du dix-septième siècle; Lecène, in-12;

Gréard. — U Éducation des femmes par les femmes; Hachette, in-12,

3° éd., 1889; Préface.

Janet. — Les Lettres de M»w de Grignan; Revue des Deux Mondes r

1er et 15 septembre 1884.

La Brière. — M™ de Sévigné en Bretagne; Hachette, in-16. Lintilhac. — Supplément aux études de M. Merlet; Hachette, in- 12^

Lïttré. — Littérature et histoire; Didier, 1875, in-8°; p. 1 à 50. Mazade (De). — Les Femmes dans la société et dans la littérature;

M™ de Sévigné y Mme de Staël; Revue des Deux Mondes,

1er mars 1862 et 15 nov. 1866. Nisard. — Histoire de la littérature française; Didot, 10e éd., in-12,.

1883, t. II, p. 416 à 419, 429 à 451. Sainte-Beuve. — Portraits de femmes; Garnier, in-12; p. 3 à 21.

— Port-Royal; Hachette, in-12; t. V, liv. V, ch. ix; et liv. VI, ch. v

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— Causeries du lundi; Garnier, in-12, I, 49 à 55; III, 375, 376.

— Nouveaux lundis; Calmann-Lévy, in-12, t. Ier, p. 277 à 293. Schérer. — Etudes sur la littérature contemporaine ; Calmann-Lévy,

in-12; t. II, p. 119 à 126; t. III, p. 156 à 187. Vallery-Radot. — Mme de Sévigné; Lecène, in-12, 1888 ^

1. On hésite à indiquer ici les cinq volumes de Mémoires sur Mme de Sévigné publiés chez Didot par Walckenaër. Les détails curieui y abondent, mais noyésdans quel fatras!

JUGEMENTS

Mme de Sévigné, si aimable et de si excellente compagnie, mourut quelque temps après à Grignan, chez sa fille, qui était son idole, et qui le méritait médiocrement1. J'étais fort des amis du jeune marquis de Grignan, son petit-fils. Cette femme, par son aisance, ses grâces naturelles, la douceur de son esprit, en donnait par sa conversation à qui n'en avait pas ; extrêmement bonne d'ailleurs, et savait extrêmement de toutes sortes de choses, sans vouloir jamais paraître savoir rien.

Saint-Simon, Mémoires.

Vous savez, mon cher cousin, ou, si c'est à un lecteur indifférent que je parle, il saura que c'est ici une mère qui écrit à sa fille tout ce qu'elle pense, comme elle l'a pensé, sans avoir jamais pu croire que ses lettres tombassent en d'autres mains que les siennes. Son style négligé et sans liaisons est cependant si agréable et si naturel que je ne puis croire qu'il ne plaise infiniment aux gens d'esprit et du monde qui en feront la lecture... Ces lettres sont d'ailleurs remplies de préceptes et de raisonnements si justes et si sensés, avec tant d'art et d'agrément, que la lecture n'en peut être que très utile aux jeunes personnes et à tout le monde.

Mme de Simiane, Lettre à M. de Bussy, 1726.

Ses lettres, remplies d'anecdotes, écrites avec liberté, et d'un

i. Saint-Simon n'aime pas Mm* de Grignan, « esprit aigre, altier, dominant », qu'il oppose à l'esprit charmant de sa mère, et qui « ne répondait guère à ce torrent d'esprit naturel, aisé, facile, agréable et gai. qui ne se piquait de rien et qui s'ignorait soi-même. » (Légères notions des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, art. Grignan.)

style qui peint et anime tout, sont la meilleure critique des lettres étudiées où l'on cherche l'esprit.

Voltaire, Catalogue des écrivains.

Les femmes, j'en conviens, entendent mieux que nous

Cet art si délicat, si naïf et si doux.

Leur cœur avec esprit sait peindre leurs pensées,

Des mains de la nature ingénument tracées ;

Les hommes ont toujours trop d'art dans leurs écrits •

J'aime mieux Sévigné que trente beaux-esprits.

Voltaire, V Enfant prodigue.

Le goût, dans Sévigné, était le sentiment exquis des convenances sociales ; le goût, dans la Fontaine, était le sentiment profond des convenances natu ailles.

Marmontel, Essai sur le goût.

Sévigné donne aux mots les plus communs une physionomie et une àme. Tous ses tours de phrase sont des mouvements abandonnés, et qui n'en ont que plus de grâce.

Thomas, Essai sur les femmes.

C'est toujours le même style, toujours cette facilité, ce naturel, ces expressions vives et animées, une manière de dire tout qui n'appartient qu'à Mme de Sévigné, et que de pesants critiques, qui n'ont vu la bonne compagnie qu'à travers une lunette d'approche, prennent pour un jargon précieux, mais qui n'est que Je ton d'une femme qui sait unir à beaucoup d'esprit cette liberté et cette aisance de s'exprimer qu'on ne trouve que dans le grand monde; des anecdotes agréables, narrées avec grâce et avec feu ; des tableaux pleins de finesse et de vivacité ; des plaisanteries toujours de bon goût; la précision singulière et

le grand sens de la plupart des jugements qu'elle semble porter sans prétentions sur les ouvrages dont elle parle, voilà ce qu'on admire dans les lettres de cette femme célèbre. C'est dommage qu'on y trouve de petits détails trop fréquents, et cette monotonie de sentiments de tendresse pour sa fille, qui sont, il est vrai, exprimés avec beaucoup de passion, et dont les tours sont toujours variés ; mais l'uniformité du fond devient à la fin fatigante...

On a raison de regarder les lettres de Mme de Sévigné à sa fille comme un des monuments les plus précieux du siècle de Louis XIV. Quel historien l'a peint avec plus de vérité? Elle nous instruit d'autant mieux qu'elle n'en a jamais le projet. On voit tout ce qu'elle dit, on le voit comme elle Ta vu ellemême, et son esprit ne cherche point à nous cacher l'intérêt qui peut avoir déterminé sa manière de voir. Elle n'approfondit rien, mais elle aperçoit, elle devine tout, et je ne connais point d'ouvrage plus propre à exercer la sagacité qu'exige le commerce des hommes, je n'en connais point où il y ait autant de vues, et des vues aussi fines, aussi délicates, sur le cœur hu main, sur la cour et sur la société en général. Dans quel livre le génie de notre langue paraît-il plus souple, plus riche, plus simple, plus ingénieux? Je crois que, si l'on vivait dans un désert, ce livre seul suffirait pour conserver toutes les idées que Ton peut acquérir dans le monde de la langue, du goût, des usages, de l'esprit de société.

Grimm, Correspondance, 19 juin 1754 et décembre 1773; Garnier.

Mme de Sévigné n'est pas un auteur dans le sens ordinaire de ce mot; et ce qu'on a imprimé d'elle n'est point, à proprement parler, un a ouvrage ». Ses lettres ne sont que sa conversation écrite, l'empreinte visible et durable de ses émotions fugitives, de ses pensées intimes. Grâce de style à part, les lettres de Mme de Sévigné perdent étonnamment de leur charme si l'on ne connaît pas bien Mme de Sévigné, ses mœurs, ses alentours, son caractère, sa position dans le monde. Il faut pouvoir mettre son esprit sur sa figure pour en saisir tout l'agrément ; pour prendre réellement plaisir à ses lettres, il faut se placer, par l'imagination, au point de vue de Saint-Germain et de Versailles,

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ressusciter la famille et les amis de cette femme unique, et se remettre à vivre de sa vie.

Emile Deschamps, Lettre à sa nièce.

Mmo de Sévigné est une amie qu'on relit sans cesse, dont on partage les émotions, à laquelle on demande une heure de distraction et de charmaqte causerie. On n'a point envie de causer avec Mmo de Grignan; on l'abandonne à l'exclusive tendresse de sa mère, en lui sachant cependant un gré infini d'avoir existé, puisque sa mère lui a écrit. Les lettres de Mme de Sévigné à sa fille sont supérieures à toutes ses autres lettres, quelque séduisantes qu'elles soient. Lorsqu'elle écrit à d'autres personnes, le style est moins familier, le cœur moins ouvert, l'àme moins émue. Elle écrit à sa fille comme elle lui parlait ; ce ne sont point des lettres, c'est une conversation animée et charmante, touchant à tout, embellissant tout par une incomparable grâce. m Guizot.

On a beaucoup dit que Mme de Sévigné soignait curieusement ses lettres, et qu'en les écrivant elle songeait sinon à la postérité, du moins au monde d'alors, dont elle recherchait les suffrages. Cela est faux : le temps de Voiture et de Balzac était déjà loin. Elle écrit d'ordinaire au courant de la plume et le plus de choses qu'elle peut, et, quand l'heure presse, à peine si elle relit. « En vérité, dit-elle, il faut un peu entre amis laisser trotter les plumes comme elles veulent : la mienne a toujours la bride sur le cou. » Mais il y a des jours où elle a plus de temps et où elle se sent davantage en humeur; alors, tout naturellement, elle soigne, elle arrange, elle compose à peu près autant que la Fontaine pour une de ses fables: ainsi la lettre à Bussy sur le mariage de Mademoiselle; ainsi la lettre à M. de Goulanges sur ce pauvre Picard qui est renvoyé pour n'avoir pas voulu faner. Ces sortes de lettres, brillantes de forme et d'art, et où il n'y avait pas trop de petits secrets ni de médisances, faisaient bruit dans la société, et chacun désirait les lire. « Je ne veux pas oublier ce qui m'est arrivé ce matin, écrit Mme de Coulanges à son amie ; on m'a dit : « Madame, voilà,

« un laquais de Mme de Thianges; » j'ai ordonné qu'on le fit entrer. Voici ce qu'il avait à me dire : « Madame, c'est de la « part de Mme de Thianges, qui vous prie de lui envoyer la « lettre du cheval de Mme de Sévigné et celle de la prairie, » * J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme vous voyez ; il est certain qu'elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos lettres. » Les correspondances avaient donc alors, comme les conversations, une grande importance; mais on ne les composait ni les unes ni les autres ; seulement on s'y livrait de tout son esprit et de toute son âme.

On peut rattacner les grands et beaux styles du siècle de Louis XIV à deux procédés différents, à deux manières opposées. Malherbe et Balzac fondèrent dans notre littérature le style savant, châtié, poli, travaillé, dans l'enfantement duquel on arrive de la pensée à l'expression lentement, par degrés, à force de tâtonnements et de ratures. C'est ce style que Boileau a conseillé en toute occasion ; il veut qu'on remette vingt fois son ouvrage sur le métier, qu'on le polisse et le repolisse sans cesse ; il se vante d'avoir appris à Racine à faire difficilement des vers faciles. Racine, en effet, est le plus parfait modèle de ce style en poésie ; Fléchier fut moins heureux dans sa prose. Mais à côté de ce genre d'écrire, toujours un peu uniforme et académique, il en est un autre, bien autrement libre, capricieux et mobile, sans méthode traditionnelle, et tout conforme à la diversité des talents et des génies. Montaigne et Régnier en avaient déjà donné d'admirables échantillons, et la reine Marguerite un charmant en ses familiers mémoires, œuvre de quelques après-disnëes; c'est le style large, lâché, abondant, qui suit davantage le courant des idées, un style de première venue et primesautier, pour parler comme Montaigne lui-même ; c'est celui de la Fontaine et de Molière, celui de Fénelon, de Bossuet, du duc de Saint-Simon et de Mme de Sévigné. Cette dernière y excelle : elle laisse trotter sa plume la bride sur le cou, et, chemin faisant, elle sème à profusion couleurs, comparaisons, images, et l'esprit et le sentiment lui échappent de tous côtés.

Sainte-Beuve, Portraits de femmes; Garnier.

Jamais peut-être l'opinion publique n'a été si prompte et si

unanime à saluer un bel ouvrage. Lorsque, après la mort de Bussy-Ralmtin, sa fille fit paraître sa correspondance avec les lettres qu'il avait reçues de sa cousine, ces dernières ravirent tout le monde. Bayle en fut si charmé qu'il déclarait que « cette femme méritait une place parmi les femmes illustres de son temps ». Vers la même époque, un jésuite publiait un poème latin intitulé Ratio conscribendœ epittolœ, où il proclamait que Mme de Sévigné était le modèle du genre, et qu'elle écrivait avec tant de facilité « qu'une de ses lettres nous demande plus de temps pour la lire qu'elle n'en mettait pour la composer » i. On voit que ce jésuite se figurait Mme de Sévigné comme une personne qui écrit ses lettres d'un jet, sans se donner la peine de les polir et de les limer. C'est bien ce qu'elle fait entendre elle-même quand elle nous dit « qu'elle laisse courir sa plume, et qu'elle lui met la bride sur le cou » ; et généralement on Ta crue sur parole. Il y a eu pourtant des incrédules à qui cette façon de composer des chefs-d'œuvre a paru suspecte. Le mérite même de ses lettres leur fait soupçonner qu'elles lui ont coûté plus de peine qu'elle ne le prétend... Cherchons ce qu'a de vrai cette opinion : il nous importe de le savoir, quand ce ne serait que pour n'être pas dupes.

Dans la correspondance de Mme de Sévigné il y a des distinctions à faire : elle n'écrit pas à tous ses amis de la même façon, parce qu'elle n'est pas également sûre d'eux. Elle sait bien qu'il y en a qui ne gardent pas pour eux seuls les lettres qu'ils reçoivent... Aussi est-elle tentée, en leur écrivant, de faire un peu de toilette, pour n'être pas surprise en négligé par les indiscrets... Dans tous les cas, si la préoccupation de ce public incertain et inconnu a pu exercer quelque influence sur elle quand elle écrit à Coulanges et à Bussy, avec sa fille elle n'a plus rien à craindre. Nous sommes là dans l'intimité la plus étroite : on se dit tout ce qu'on a sur le cœur.

G. Boissier, Mmc de Sévigné; Hachette.

1. Le P. Montaigu, qui est l'auteur de ce poème, n'est pas moins élogieux pour Bussy et pour Voiture (Vetturium légat assidue) que pour Mrae de Sévigné, dont il voudrait emprunter la plume pour la louer : calamum commodet ipsa suum.

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