C. de Litt. — La Bruyère
de notre auteur. Toutes les recherches qui ont été faites sur la famille de la Bruyère ont donné des résultats trop peu significatifs pour qu'on s'y arrête. Dans un livre qu'il ne faut lire qu'avec beaucoup de précaution, la Comédie de la Bruyère, M. Éd. Fournier a triomphé de ce fait que les aïeux de la Bruyère avaient été des ligueurs. Dans les veines de l'auteur des Caractères, il voit couler le vieux sang ligueur, démocratique à la fois et catholique. Quand la Bruyère s'écrie : « Je veux être peuple, » c'est qu'il se ressouvient de ses pères, qui ont été peuple avant lui. S'il écrit le chapitre des Esprits forts, c'est que ses aïeux ligueurs ont été des croyants fervents. Pour nous, qui n'écrivons point un roman, nous nous en tiendrons aux faits.
Ces faits sont rares. Il n'est pas même certain qu'il ait passé à la campagne une partie de sa jeunesse, comme on l'a conjecturé d'après certains passages, écrits, semhle-t-il, par un homme qui comprend l'intérêt, sinon la poésie, des choses de la campagne; ni qu'il ait été élevé à l'Oraloire. Ce qui est démontré, c'est qu'il soutint ses thèses de droit à l'université d'Orléans, à vingt ans, un an avant de perdre son père, dont la charge revint à Louis, son frère puîné; c'est qu'il n'usa guère de son titre d'avocat, et qu'en 1673 seulement il prit le litre de trésorier général de France au bureau des finances de la généralité de Gaen. Il garda cette charge jusqu'en 1686, mais il ne semble pas l'avoir exercée. Les témoignages, d'ailleurs bien peu nombreux, que nous avons sur cette période de sa vie, nous le montrent vivant et philosophant à Paris dans le loisir.
Mais la date essentielle dans la vie de la Bruyère, c'est celle de 1684 : il entre dans la maison de Condé en qualité de professeur d'histoire de M. le duc de Bourbon, aux « gages » de quinze cents livres. En même temps que l'histoire, il devait enseigner la géographie, la généalogie des grandes familles, les institutions de la France. Il semble même que l'historien dut se faire philosophe à l'occasion, s'il est vrai que Bossuet un jour ait assisté à l'une de ses leçons sur Descàrtes, et s'en soit montré satisfait. C'est Bossuet, assure Fontenelle, qui « fournissait ordinairement aux princes les gens de mérite dans les lettres dont ils avaient besoin ». Ce n'est pas un médiocre honneur pour la Bruyère, encore inconnu, que d'avoir été distingué par Bossuet. 11 s'acquittera de sa dette de reconnaissance, dans son discours à l'Académie, en saluant Bossuet du nom de Père de l'Église.
On a souvent fait observer quelle bonne fortune c'était poui
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la Bruyère d'être placé à ce poste unique d'observation de Chantilly et de Versailles, d'où il pouvait observer de haut, non plus seulement le monde de la bourgeoisie, comme il avait fait jusqu'alors, mais le monde autrement varié, mouvant et humainement intéressant de la cour. S'il n'avait été introduit dans ce monde nouveau pour lui, il eût été, selon l'ingénieuse comparaison de Sainte-Beuve, comme un chasseur à qui eût manqué le gros gibier. Mais l'humeur des Condé en général, du duc de Bourbon en particulier, était singulièrement inégale et hautaine? Tant mieux encore, dit Sainte-Beuve : il dut tirer un fruit inappréciable comme observateur d'être initié de près à cette famille si remarquable par ce mélange d'urbanité brillante, de férocité et de débauche. Ce sont là, toutefois, des profits qui se payent cher. D'ailleurs, la Bruyère n'était pas seul à enseigner au jeune duc « ce qu'il y a de plus épineux et qui convient à un grand prince ». Ce n'est pas le mathématicien Sauveur qui pouvaitle gêner; mais quelques-uns des Pères du collège deClermont avaient suivi à Chantilly leur ancien élève, et gardaient la haule main sur son éducation. Plus d'une fois il dut se heurter à cette influence, d'autant plus difficile à combattre, qu'elle se dissimulait davantage. Sans doute, les petits « Pères douillets », comme il les appelle dans une lettre, n'étaient pas des ennemis déclarés; il leur disait même, si l'on en croit l'un d'eux, le P. Rosel, qu'ils étaient ses meilleurs confidents, « sa consolation »; mais à ces confidents il ne disait pas tout, et c'est ailleurs sans doute, dans l'étude et dans le plaisir un peu amer de l'observation, qu'il trouvait une consolation efficace. Le grand Condé, qui ne perdit jamais de vue l'éducation de son petitfils, estimait et protégeait ce précepteur un peu fier ; mais le grand Condé n'était peut-être pas un grq.nd pédagogue : sa direction, lointaine et souvent interrompue, manquait de suite, et sur ses désirs, qui étaient des ordres, la Bruyère devait déménager d'une étude à l'autre..
Le mariage du duc de Bourbon avep Wle de Nantes n'améliora pas la situation, car des jeunes époux l'un avait seize ans, l'autre onze, et la Bruyère eut deux élèves au lieu d'un. Mais la mort du grand Condé, qui succomba, on le sait, après avoir soigné sa belle-fille, malade de la petite vérole, fit du précepteur un gentilhomme ordinaire de M. le duc, sans l'éloigner d'ailleurs de Chantilly.
La publication des « Caractères »• — L'élection à l'Académie. — La partie académique du Discours.
Lorsque Condé meurt, les Caractères sont déjà composés en grande partie. Imprimée à la fin de 1687, la première édition fut mise en vente en 1688, sous ce titre : les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Cette première édition donnait donc le pas h la traduction de Théophraste sur les Caractères originaux ; le nom même de la Bruyère restait dans l'ombre. Au reste, elle ne contenait guère que le tiers de l'œuvre telle que nous l'avons aujourd'hui, et peu de véritables « caractères », peu de portraits individuels. C'étaient les maximes générales qui dominaient. Le livre était d'un moraliste plus que d'un satirique; mais, enhardi par le succès, qui fut extraordinaire, la Bruyère donna aux éditions qui se succédèrent ensuite un caractère de plus en plus personnel, et les Caractères français, d'abord timidement produits, peu à peu étendus, précisés, toujours plus audacieux, plus riches d'allusions, finirent par rejeter dans l'ombre ces Caractères grecs derrière lesquels ils se dissimulaient d'abord avec modestie.
Deux éditions suivirent de bien près la première, dont elles ne différaient pas. Mais la quatrième édition (1689) contenait plus de trois cent cinquante additions; la cinquième (1690), plus de cent cinquante; la sixième (1691) et la septième (1692), plus de quatre-vingts chacune. C'est alors, et non lors de la première édition, que M. de Malézieu put dire à la Bruyère : « Voilà de quoi vous attirer beaucoup d'approbateurs et beaucoup d'ennemis. » D'une part, en effet, l'originalité du talent de la Bruyère éclatait de plus en plus aux yeux; de l'autre, les allusions transparentes se multipliaient, et la malignité publique s'en repaissait avidement. Avec une hardiesse qui pouvait sembler imprudente, la Bruyère avait tourné contre lui le journal à peu près unique de l'époque, le Mercure galant, qu'il avait déclaré être « immédiatement au-dessous de rien », et les partisans des modernes, dont plusieurs, au reste, tenaient au Mercure, en prenant ouvertement parti contre eux dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit. Il faisait partie du petit groupe de par-
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lisans des anciens qui se réunissait sous la présidence de Bossuet, puis de Boileau.Or les partisans des anciens avaient pour eux la cour; mais les partisans des modernes avaient pour eux l'opinion des salons et, comme on dit aujourd'hui, de Paris. Ceux-ci n'élaient point assez puissants pour fermer à un homme de premier mérite les portes de l'Académie; mais ils l'étaient assez pour retarder son élection. Quand la Bruyère se présenta, en 1691, pour remplacer Benserade, une de ses victimes, il se vit préférer Pavillon. Mais il fut élu, en 1693, en remplacement de l'abbé de la Chambre, grâce à l'appui que lui prêtèrent les partisans des anciens, surtout Bossuet, Racine, Boileau,la Fontaine, grâce peut-être aussi à une recommandation du surintendant Pontchartrain. 11 déclarera pourtant, avec une juste fierté, à la fin de son discours de réception, qu'il n'a point brigué les suffrages des académiciens.
Vous m'avez admis dans une compagnie illustrée par une si haute protection. Je ne le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans toute son intégrité, je veux dire de la devoir à votre seul choix ; et j'ai mis votre choix à tel prix, que je n'ai pas osé en blesser, pas même en effleurer la liberté, par une importune sollicitation... Vos voix seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans l'Académie française.
Vous me l'avez accordée, Messieurs, et de si bonne grâce, avec un consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule magnificence. 11 n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, qui aient pu vous plier à faire ce choix. Je n'ai rien de toutes ces choses ; tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et malignes applications pouvaient me nuire auprès des personnes moins équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que j'ai employée et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais d'avoir écrit?
Ce discours de réception (15 juin 1693) est trop remarquable au double point de vue académique et critique pour qu'on ne le considère pas à part. Mais on étudiera plus loin la Bruyère critique, et les pages de critique littéraire que contient le discours seront le complément naturel des jugements exprimés dans les Ouvrages de l'esprit. La partie académique et obligée du même discours, pour être moins originale, n'en est pas moins curieuse. C'est ce que la Bruyère appelle « ce tissu de louanges qu'exigent le devoir et la coutume ». Quelques mots d'exorde lui suffisent pour introduire l'éloge de Richelieu, fondateur de l'Académie, éloge imposé par une tradition déjà ancienne, et déjà esquissé dans le discours, d'ailleurs pesant et gauche, de Corneille (1647). Désireux d'échapper au lieu commun, la
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Bruyère cherche des traits qui « renouvellent la mémoire » du grand cardinal, et il les trouve. D'abord il trace un large portrait historique de Richelieu homme d'État, associé au prince « qui l'a mis en œuvre », loue son Testament politique où son âme entière se développe, où il écrit comme il pense, avec une justesse virile; sa science du gouvernement; son art de ménager les couronnes et les alliances étrangères, d'opposer partout des alliés à des ennemis, de veiller aux intérêts du dedans comme à ceux du dehors; son désintéressement. C'est vraiment un « caractère » qu'il fait revivre. Mais Richelieu protecteur des lettres devait l'attirer surtout, et c'est ce côté plus aimable d'une austère physionomie qu'il s'attache surtout à mettre en relief.
Le croirait-on, Messfeurs? cette âme sérieuse et austère, formidable aux ennemis de l'État, inexorable aux factieux, plongée dans la négociation, occupée tantôt à affaiblir le parti de l'hérésie, tantôt à déconcerter une ligue et tantôt à méditer une conquête, a trouvé le loisir d'être savante, a goûté les belles-lettres et ceux qui en faisaient profession. Comparez-vous, si vous l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la fortune, qui, par le succès de vos affaires particulières, vous jugez dignes que l'on vous confie des affaires publiques ; qui vous donnez pour des génies heureux et pour de bonnes têtes ; qui dites que vous ne savez rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour marquer l'inutilité des sciences, ou pour paraître ne devoir rien aux autres, mais puiser tout de votre fonds : apprenez que le cardinal de Richelieu a su, qu'il a lu; je ne dis pas qu'il n'a point eu d'éloignementpour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés, caressés, favorisés; qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur destinait des pensions, qu'il les a réunis en une compagnie célèbre, qu'il en a fait l'Académie française. Oui, hommes riches et ambitieux, contempteurs de la% vertu, et de toute association qui ne roule pas sur les établissements et sur l'intérêt, celle-ci est une des pensées de ce grand ministre, né homme d'État, dévoué à l'État, esprit solide, éminent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relevés, e' qui tendaient au bien public comme à la gloire de la monarchie ; incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digne de lui, du prince qu'il servait, de la Prance, à qui il avait consacré ses méditations et ses veilles.
Les lignes principales de ce portrait peuvent sembler un peu effacées aujourd'hui, précisément parce que la Bruyère — comme Voiture, il est vrai, dans une lettre célèbre, etBossuet, dans son discours de réception — a trop parlé d'avance le langage de la postérité. Qu'on veuille bien l'observer pourtant, l'histoire de la première partie du siècle n'était pas écrite encore, l'opinion n'était pas fixée, et c'est ici moins un académicien qui loue le fondateur de l'Académie, qu'un Français qui au-dessus du roi met Richelieu, et au-dessus de Richelieu la France.
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A l'éloge du fondateur on ajoutait d'ordinaire celui du premier protecteur de l'Académie, du chancelier Séguier. La Bruyère marque en passant, d'un trait précis et ibrl, la gravité et la dignité du magistrat, qui n'excluaient pas la douceur familière dans le commerce, en un mot l'autorité naturelle « qu'on n'a point par l'étude et par l'affectation, par les mots graves ou sentencieux » ; mais on sent que l'éloge de Séguier sert avant tout à préparer celui de Louis XIV, second protecteur de l'Académie après la mort de Séguier. Cet éloge du roi n'était pas non plus chose nouvelle, et beaucoup d'académi* ciens, avant la Bruyère, l'avaient traité avec un bonheur inégal, Pour louer le roi, la Bruyère n'a pas recours à la flatterie am* poulée et vague. Sans doute on pourrait reprocher quelque complaisance à cet éloge du monarque écrit par un « domestique » d'un prince du sang. On sourit, par exemple, de voir Louis XIV transformé en monarque débonnaire, en père de « la nation ».
Il sait, Messieurs, que la fortune d'un roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses frontières, d'être craint de ses ennemis; mais que la gloire du souverain consiste à être aimé de ses peuplés, en avoir le cœur, et par le cœur tout ce qu'ils possèdent. Provinces éloignées, provinces voisines, ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les statuaires nous défigurent, vous tend les bras, vous regarde avec des yeux tendres et pleins de douceur ; c'estlà son attitude. Il veut voir vos habitants, vos bergers, danser au son d'une flûte champêtre sous les saules et les peupliers, y mêler leurs voix rustiques, et chanter les louanges de celui qui, avec la paix et les fruits de la paix, leur aura rendu la joie et la sérénité.
Mais, sauf quelques traits contestables, cet éloge est bien celui de Louis XIV, non d'un prince quelconque. C'est un témoin qui raconte avec quelle grâce et quelle bonté Louis a ouvert un refuge au roi d'Angleterre. C'est un hôte assidu de Versailles et de Chantilly qui atleste l'infatigable activité avec laquelle Louis veille aux intérêts de l'État, et lui rend cet hommage sincèrement ému :
Lui-même, si je l'ose dire, il est son principal ministre. Toujours appliqué à nos besoins, il n'y a pour lui ni temps de relâche ni heures privilégiées; déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues de son palais, les astres brillent au ciel et font leur course, toute la nature repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres; nous reposons aussi, tandis que ce roi, retiré dans son balustre, veille seul sur nous et sur l'État.
Entre ces éloges convenus, mais éclatants, est l'éloge du prédécesseur de la Bruyère à l'Académie, du modeste abbé de la
Chambre, reçu jadis en remplacement de son père, sans avoir rien écrit, grâce à la protection toute-puissante des Golbert et des Séguier. Ce n'est pas que l'éloge du prédécesseur fût, comme aujourd'hui, obligatoire. Bossuet n'avait pas loué le sien, d'ailleurs obscur, et s'était rabattu sur l'éloge de l'Académie tout entière, dont il définissait le rôle en quelques pages admirables. Fléchier n'avait pu se dispenser de célébrer les mérites de Godeau, cet évêque de Vence qui avait été l'une des gloires un peu surfaites de l'hôtel de Rambouillet; en même temps il frayait la voie à la Bruyère en hasardant une excursion sur le terrain des ouvrages de l'esprit. Racine, qui succédait à l'abbé Golbert, embrassa dans son panégyrique tous les Golbert, plus illustres que l'abbé. Mais c'est au grand Golbert lui-même que succédait la Fontaine, et il ne parla pas de lui, l'année même (1684) où Boileau était réduit à amplifier les mérites de M. de Bezons. Enfin, l'année où la Bruyère fut reçu à l'Académie, Fénelon, qui l'y précédait de peu, avait donné dans son discours à l'éloge de Pellisson une place plus considérable qu'il n'était d'usage. Il est vrai que Pellisson avait écrit YHistoire de l'Académie. La Bruyère se mettra moins en frais, et dira, avec une réserve qui peut passer pour de l'ironie: « A qui me faites-vous succéder? A un homme qui avait de la vertu. » On cite d'ordinaire ce mot isolé du développement qui l'accompagne, et il paraît alors un peu sec. Il est vrai de dire que ce développement n'est guère fait pour rehausser la gloire de l'abbé: « Une de ses moindres qualités, nous y apprend-on, était de bien écrire; de solides vertus, qu'on voudrait célébrer, font passer légèrement sur son érudition ou sur son éloquence; on estime encore plus sa vie et sa conduite que ses ouvrages. »
Partie nouvelle dn discours de réception : l'éloge des s»«>démiciens vivants.— Bruit que fait le discours ; importance de la préface.
Mais la Bruyère ne s'en tenait pas à cette partie traditionnelle : allant plus loin q-ie Fénelon, il louait les académiciens vivants et présents. Non pas tous, et c'est là que fut son crime, mais spécialement ceux qui lui avaient accordé leurs sutfrages, Bossuet, Racine, Boileau, la Fontaine, Fénelon, Régnier-
Desmarais, Segrais, en général les partisans des anciens, qui avaient été ses propres partisans. Pour les autres, il regrettait de ne pouvoir leur accorder qu'une louange collective, pressé qu'il était « par le temps et par les bienséances ». Cette excuse dut sembler insuffisante à plus d'un, par exemple à M^r de Harlay, archevêque de Paris, que l'orateur oubliait au moment même où il saluait l'évêque de Meaux du nom de Père de l'Église. Au fond, le discours de la Bruyère était une œuvre de parti. Il nous semble impartial aujourd'hui, et il l'est en effet à prendre les choses de haut et de loin. Mais on ne pouvait demander aux contemporains de les voir comme nous les voyons, et d'approuver ce départ fait un peu prématurément entre les vrais immortels et les autres. Sans doute on n'avait pas toujours été juste pour la Bruyère lui-même : deux heures avant sa réception, Messieurs de l'Académie trouvèrent sur leur table le quatrain célèbre qui a souvent servi depuis :
Quand, pour s'unir à nous, Alcippe se présente. Pourquoi tant crier haro?
Dans le nombre de quarante Ne faut-il pas un zéro?
Deux ans auparavant, dans une circonstance semblable, Fontenelle, neveu de Corneille, avait, devant Racine, glorifié ce grand nom du vieux tragique « qui efface tous les autres noms ». Le discours de la Bruyère fut la revanche, peut-être même un peu trop complète, de Racine1. Admirons ces jugements, vraiment définitifs, sauf quelques exagérations dans l'éloge ou dans la critique; mais comprenons qu'on ait pu être surpris de les entendre formuler à l'Académie, dans un discours de réception, dont cette partie semble viser moins la compagnie que le public, et même le public de l'avenir. D'Olivet assure que ce discours gêna tout le monde, y compris ceux qu'il louait. Pour ceux-ci la gène ne fut que passagère; Racine et Bossuet défendirent avec énergie et succès la harangue, que le Mercure galant (retournant contre la Bruyère son épigramme) déclarait « immédiatement au-dessous de rien », et dont certains mécontents même voulaient empêcher l'insertion dans le recueil des harangues académiques, La préface
1. Sur ce parallèle de Corneille et de Racine, ouvertement favorable à celui-ci, voyez le fascicule de la Bruyère critique.
qu'il mit entête de son discours est une réplique, un peu longue peut-être, mais singulièrement vive, aux « Théobaldes »,. ces « faiseurs de stances et d'élégies amoureuses, ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour », ces vieux corbeaux qui croassent « autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits ».
Que reprochent-ils à la Bruyère? D'avoir « fait des caractères » dans un discours d'Académie? Le moyen de n'en pas faire ? « Tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain, excellent peintre. » D'avoir loué des académiciens encore vivants ? Mais il les a loués tous; et si quelques-uns se plaignent, c'est qu'ils ne se sentent pas, à leur gré, si bien loués ni si longtemps que certains autres. Mais c'est une coutume toute nouvelle ? Valait-il donc mieux ne pas s'écarter des lieux communs et des formules d'une fausse modestie qui ont servi à un nombre infini de pareils discours? Jamais l'Académie n'a rassemblé un si grand nombre de personnes illustres ; il n'a pas espéré qu'elle pût être une autre fois plus belle à peindre ni prise dans un jour plus favorable, et il a saisi l'occasion qui s'offrait. Ses ennemis pourtant vont criant par tout Paris que son discours n'a ni style ni' sens commun, que c'est une vraie satire, et insinuant que l'auteur du discours n'est pas l'auteur unique des Caractères, car il doit à une femme de* ses amies ce qu'il y a de plus, supportable dans son livre. Bien que la Bruyère repousse ces calomnies avec une hauteur méprisante, on sent qu'il n'est pas indifférent à des critiques perfides comme celle-ci : « Ils prononcèrent aussi que je n'étais pas capable de faire rien de suivi, pas même la moindre préface, tant ils estimaient impraticable à un homme même qui est dans l'habitude de penser et d'écrire ce qu'il pense, l'art de lier ses pensées et de faire des transitions. » Et c'est peut-être à cette insinuation-là que nous devons cette préface du discours, plus développée que le discours même.
Contre ces ennemis la Bruyère se ménage des alliés : c'est Boileau, dont il sent que la cause se confond avec la sienne, et dont la satire des Femmes, toute récente, est vantée peut-être à l'excès : « Un Bourdaloue en chaire ne fait point de peintures du crime ni plus vives ni plus iyinocentes. » Ce sont Bossuet et Fénelon dont les discours de réception, il le rappelle habilement, ont frayé la voie au sien; ce sont aussi les Condé, ceux qui ont fait de Chantilly « recueil des mauvais livres »; c'est le
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roi enfin. Fort de tant de suffrages assurés, il en appelle du jugement des Théobaldes au jugement de la cour et de la ville.
Considérée comme œuvre de polémique, celle préface es» d'un ton et d'un tour, à certains égards, bien modernes, mais, en somme, d'un intérêt relatif. Elle prend un ifitéfét plus gé-, néral lorsque la Bruyère s'élève au-dessus de la querelle académique pour défendre et pour expliquer son livre. Deux questions importantes y sont touchées : celle du plan des Caractères, et celle des « clefs » qu'on avait imaginées sous prétexte d'en faciliter l'intelligence.
Y a-t-il un plan dans les « Caractères »? — La Préface des « Caractères » et la Préface du « Discours à l'Académie ».
En tête de la préface des Caractères la Bruyère a mis cette épigraphe, empruntée à Érasme : Admonere voluimus, non mordere ; prodesse, non Ixdere ; consulere morlbus hominum, non officere1. Le développement qui suit n'est que l'amplification de cette épigraphe, et se résume en cette phrase : « On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction. » Voilà le but moral du livre neltement marqué. Le livre sera donc un traité de morale ? Non ; si la Bruyère s'est fait un « plan », c'est seulement de peindre les hommes en général ; mais « l'ordre des chapitres » n'est pas arbitraire, et dans chacun des chapitres même les réflexions forment «une certaine suite insensible ». C'est seulement dans la huitième édition que ia Bruyère s'avise de cet ordre insensible ; mais la huitième édition est postérieure à la réception à l'Académie, aux vives polémiques qui la précédèrent et la suivirent. Il fallait répondre aux critiques, et plaider une cause. On l'accusait d'être méchamment satirique : il répondit en s'abritant derrière l'approbation de tous les hommes pieux et éclairés, jésuites, jansénistes, religieux, qui le lisaient et le faisaient lire.
1. J'ai voulu avertir, et non mordre; être utile, et non blesser; améliorer les mœurs des hommes, et non pas nuire.
N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'économie du livre des Caractères ? N'ont-ils pas observé que, de seize chapitres qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu : qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu ; où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles quo les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont apportées ; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins?
Rien de plus précis ni de plus logique. Mais ce plan si bien, conçu et si bien suivi n'est-il pas inventé ici pour les besoins de la cause? La préface de la première édition n'en disait mot. L'histoire même de ces éditions, composées par retouches et par additions successives, exclut toute idée, non pas, sans doute» d'un esprit d'ensemble, mais d'un plan véritable. L'esprit d'ensemble est chrétien, nous le voulons; encore est-il tel chapitre, comme celui des Ouvrages de l'esprit, dont il serait malaisé de découvrir l'intention religieuse ou même morale. Si l'intention se laisse mieux deviner dans la plupart des autres chapitres, que de portraits de personnages simplement ridicules y sont tracés avec un art curieux, qui s'amuse au détail, et n'a d'autre souci que de traduire avec vérité, avec relief, une observation précise ! Que Ton prenne les trois chapitres des Jugements, de la Mode (malgré le portrait du faux dévot), et de Quelques Usages, qui justementprécèdentles deux derniers, et en devraient être, par suite, la préparation plus directe, on est obligé de reconnaître qu'ils n'ont qu'un rapport très éloigné avec la réfutation de l'athéisme. Ce sont ces chapitres « mêlés » qui gênent Sainte-Beuve, lorsqu'il s'efforce de prouver que la composition, « pour être dissimulée », n'est point absente du livre delà Bruyère. Elle est fort dissimulée, en effet, dans les premiers chapitres. Il est vrai qu'on trouve ensuite quatre chapitres qui peignent les mœurs des principales classes de la société, et que couronne le chapitre du Souverain, « avec le buste ou la statue de Louis XIV tout au bout en perspective ». Puis, brusquement,* avec intention peut-être, le chapitre de l'Homme embrasse l'humanité tout entière. Il n'est pas impossible, en effet, que ce contraste ait été voulu; mais à partir de cet endroit le fil se perd.
Que le chapitre des Esprits forts donne une certaine unité à l'œuvre entière, on ne le niera pas : il est « trop poussé et trop
développé certainement pour devoir être considéré comme une simple précaution1», et il faut accorder à Sainte-Beuve que cette fin est plus suivie et d'un plus rigoureux enchaînement que le reste. Il serait puéril de contester que ce chapitre, ainsi conçu et ainsi placé, ait une signification particulière, puisque la Bruyère a voulu qu'il fût le couronnement de son livre ; mais il serait excessif d'y ramener le livre entier, puisque la Bruyère ne lui avait pas donné dans les premières éditions Timporlance qu'il prit dans les éditions suivantes, quand l'idée du « plan » fut suggérée à l'auteur, et par des amis trop empressés à découvrir la suite logique des Caractères, et par des ennemis trop prompts à en critiquer le décousu. On l'a très bien dit dans une récente et excellente étude2 sur la Bruyère :
La vérité est qu'il n'y a point de plan dans les Caractères, point de lien, point d'unité, et qu'il ne pouvait pas y en avoir, vu la façon dont l'ouvrage fut composé. Il ne faut pas croire évidemment qu'à un moment donné la Bruyère, sur le conseil de ses amis, décidé à devenir auteur, s'est mis à penser son livre et à l'écrire ; mais il ne faudraic pas croire, non plus, qu'ayant accumulé depuis longtemps des pensées et des observations diverses, il y a fait un choix méthodique, et n'a retenu pour les publier que celles qui se rapportaient à un dessein particulier, à un sujet donné ; — non, ce que nous avons ici, c'est, selon toute apparence, le recueil entier de ses observations et de ses réflexions; ce sont, si l'on peut dire, ses cahiers de notes journalières.
Non pas, sans doute, cela s'entend, sous leur forme originaire et de premier jet : la Bruyère était bien trop artiste pour consentir à présenter au public ses conceptions dans ce simple appareil et sans leur faire toilette; — mais je veux dire qu'après les avoir une à une ciselées et polies, il s'est borné à les grouper, selon leurs rapports, sous certains titres larges et commodes, sans prétendre ni les aligner dans un ordre rigoureux, ni les faire entrer dans un cadre étroit, en vue de la démonstration précise d'une vérité unique. Et ce qui le prouve bien, c'est que ce classement n'a rien de définitif. Telle pensée a pu, dans les différentes éditions, voyager sans inconvénient à travers plusieurs chapitres, et l'on rencontre dans les Biens de fortune ou dans le Mérite personnel des portraits et des maximes que l'on s'attendrait aussi bien à trouver dans le chapitre de l'Homme.
Et cette particulière formation de son ouvrage nous explique comme il n'y a pas chez lui de vues systématiques ni d'idées générales. S'il y en a dans l'ouvrage de la Rochefoucauld et dans celui de Montaigne, c'est que ni l'un ni l'autre n'offrent une telle dispersion de matières, une telle variété d'observations; — c'est que ni l'un ni l'autre, non plus, n'a été composé de la même" façon. Les Maximes son! très évidemment un livre voulu, prémédité, disposé dans un arrangement réfléchi en vue de plaider une thèse préconçue, par un auteur qui élimine tout ce qui ne sert pas à son dessein ; — et dans les Essais eux-mêmes, malgré leurs apparentes divagations, il ne serait pas malaisé de montrer une préoccupation dominante qui fait la secrète unité de l'œuvre de Montaigne. La Bruyère, lui, n'a pas proprement composé son ouvrage;
{. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. I".