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Celle de M. Rebelliau, en tète de l'édition Hachette

son ouvrage s'est fait successivement. Il écrit, au jour le jour, sous la dictée de l'expérience ; il suit ses observations partout où elles le mènent, sans parti pris d'avance de choix ou d'exclusion, sans diriger ni limiter ses investigations, sans s'interdire ni s'assigner aucun sujet ; puis, il se contente de ranger dans un ordre approximatif sa riche collection d'impressions diverses et de faits de toute espèce; son « livre » à lui n'est que le classement général, pour la commodité de la lecture, de ces souvenirs très variés d'un long voyage d'exploration à travers toute la société de son pays,

Les « clefs » des « Caractères ». — Ce que la Bruyère en dit dans ses Préfaces* — • Ce qu'il en faut penser.

C'est un peu tard que la Bruyère s'est avisé de prêter à ses Caractères une suite moins « insensible » ; mais dès la première édition il prévoyait un danger plus pressant, et il écrivait dans sa Préface : « Je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interprétation, toute fausse application et toute censure, contre les froids plaisants et les lecteurs malintentionnés. » Or la première édition, nous l'avons vu, ne contenait que fort peu de portraits satiriques. Combien le danger des « malignes interprétations » s'accrut avec la cinquième et les suivantes ! Les « clefs » se multiplièrent alors, et sous chaque nom supposé, de forme antique, on mit le nom très français d'un personnage très vivant. « Fausses clefs, » écrit la Bruyère, dans la préface du Discours h l'Académie, et fabriquées « peut-être » à l'instigation des Théobaldes. Pas toutes, car plusieurs ouvrent encore pour nous, sans violence aucune, certains caractères, et pour y pénétrer les clefs sont même inutiles, tant ils nous livrent vite leur secret. La Bruyère se plaint qu'on néglige dans son livre « tout ce qui n'est que remarques solides ou sérieuses réflexions, quoique en si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier ». Mais, outre que c'est trop réduire la part des souvenirs et des allusions* n'était-il pas facile de prévoir que sur cette part, si restreinte qu'on la lui fît, le public allait se jeter avec une avidité un peu dédaigneuse des réflexions générales? La Bruyère n'était pas assez naïf pour ne l'avoir pas deviné : il ne craignait pas d'abord un succès de ce genre, il l'espérait peut-être et y aidait. Mais ce succès dépassa son attente : de grands seigneurs, des hommes de lettres redoutables, des académiciens, purent

être blessés, sinon de se reconnaître dans certains rortraits, au moins de s'y voir généralement reconnus.

De là ce vif et long passage sur les « clefs » dans la préface du Discours à l'Académie. Il faut l'avouer, la Bruyère n'y aborde pas franchement la question, la tourne plutôt avec adresse. 11 ne suffit pas d'offrir, par une ironie facile, de prolester a avec d'horribles serments » qu'on n'est ni Tau leur ni le complice des clefs qui courent; car à quoi bon donner soimême des noms, si l'on a peint les personnes de façon si claire que le lecteur, spontanément, les nomme? Ces clefs, ajoute la Bruyère, sont « presque toutes différentes entreelles: quel moyen de les faire servir à une même entrée » ? De ce qu'elles se contredisent entre elles il ne résulte pas que toutes soient fausses, mais seulement que toutes ne peuvent être vraies à la fois. Mais on en fabrique « à Romorantin, à Mortagne et à Bellesme, dont les différentes applications sont à la baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'élection, au prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale » ? Ces applications provinciales peuvent être ridicules sans que les applications parisiennes le soient. Gela dit, il faut admirer l'art vraiment supérieur avec lequel la Bruyère fait sortir d'une critique embarrassante un éloge flatteur pour son livre.

Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage : je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir-ccux de sa ville ou de sa province. J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des Mœurs, Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables et ne parussent feints ou imaginés : me rendant plus difficile, je suis allé plus loin ; j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre ; et, de ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère, ou, comme le disent les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre.

Là même il y aurait beaucoup à dire ; s'il n1a pas « toujours » songé à peindre des individus, il y a songé quelquefois ; s'il a pris un trait d'un côté et un trait d'un autre, souvent pour dépayser les commentateurs et décourager les interprétations malicieuses, le portrait, dans son ensemble, peut n'en être guère moins fortement individuel, moins frappant de ressemblance totale, malgré la discordance de quelques traits. Sans doute il est sincère quand il désavoue « ces insolentes listes »

qui d'un moraliste auraient bientôt fait un satirique, et nous ne les acceptons aujourd'hui encore qu'à titre d'indications qui appellent un sérieux contrôle; mais la question n'est pas de savoir s'il repousse la responsabilité d'un abus qui dénature ses intentions : elle est de savoir plutôt si jamais les auteurs de clefs ne rencontrent juste, c'est-à-dire si lui, l'auteur des Carietères, n'a pas, dans une certaine mesure, autorisé d'avance leurs exagérations, en peignant les originaux qu'il avait vus, tels qu'il les avait vus. Cette question, il s'est toujours gardé de l'éclaircir, sentant bien par où pécherait sa défense, et il s'est rejeté sur des arguments dont la faiblesse fait sourire :

Je nomme nettement les perse-nues que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite ; j'écris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avais voulu mettre des noms véritables aux peintures moins obligeantes, je me serais épargné le travail d'emprunter des noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications.

Qu'il écrivît en toutes lettres les noms de ceux qu'il louait, on le comprend; mais on comprend aussi qu'il emprunte les noms de l'ancienne histoire pour désigner ceux qu'il tourne en ridicule : l'eût-il « voulu », il n'eût pas pu mettre des noms véritables aux peintures moins obligeantes. Au reste, presque au moment où il écrivait la préface du Discours à l'Académie, il se donnait une sorte de démenti à lui-même en insérant dans une édition nouvelle des Caractères un portrait de Fontenelle, bien personnel celui-là et bien cruel. Fontenelle, dans l'affaire de l'Académie, lui avait fait une guerre ouverte, et la Bruyère se vengeait, sans oser pourtant encore écrire le véritable nom de l'ennemi qu'il criblait d'épigrammes. Ici, nul besoin de clefs : les moins « malintentionnés» des lecteurs reconnaissaient Fontenelle dans le bel esprit Gydias. Ces représailles peuvent être justifiées ; mais que deviennent, dès lors, ces protestations du moraliste contre toute intention de « censure », ces assurances répétées que son seul but est de « peindre les hommes en général » ?

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Les dernières aimées de la Bruyère après l'élection à l'Académie* — Est-il l'auteur des « Dialogues sur le quiétlsine » ?

Après cet orage, qui troubla un moment la vie calme de la Bruyère, les seuls événements qui marquent ses dernières années sonl les dernières éditions de son livre. La huitième (1694), qui parut peu de temps après la réception à l'Académie, contient, avec le portrait sanglant de Fontcnelle, plus de quarante articles nouveaux, sans parler du Discours, qui lit tant de bruit, et de sa préface agressive. La neuvième (1696) reproduit à peu de chose près la huitième, et c'est à elle que s'arrêtent les éditions publiées du vivant de l'auteur, car la Bruyère mourut à Versailles, le 11 mai 1696, d'une attaque d'apoplexie. « M. Félix, M. Fagon, et toute la médecine de la cour vint à son secours. Il montrait sa tête, comme le siège de son mal. Il eut quelque connaissance. Saignée, émétique, lavement de tabac, rien n'y fit. » Antoine Bossu et, frère de l'évêque de Meaux, qui donne ces détails à son fils, l'abbé Bossuet, alors à Rome, ajoute : « Il m'avait fait boire à votre santé deux jours auparavant. Il m'avait lu des dialogues qu'il avait faits sur le quiétisme, non pas à l'imitation des Lettres provinciales (car il était toujours original), mais des dialogues de sa façon. »

La préface du Discours à l'Académie se termine par ces mots, qui semblent promettre au p ublic autre chose que des rééditions des Caractères : « Si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bons conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent toujours partager les Théobaldes et le public. » Il n'eut pas deux années de vie après cette préface; mais, comme la huitième édition des Caractères était déjà prête, comme la neuvième, nous l'avons vu, n'ajoute rien ou presque rien à l'œuvre désormais définitive, on peut conjecturer que ce court espace de temps a été consacré tout enlier à la composition de ces Dialogues sur le quiétisme qui semblent presque achevés au moment où il les lit à Antoine Bossuet. Un tel dessein n'a rien qui doive nous étonner : le chapitre des Esprits forts avait pris peu à peu dans les Caractères, et surtout dans la

pensée de leur auteur, une importance capitale, et le chapitre des Esprits forts ri 'est, en plus d'un endroit, qu'une imitation affaiblie des Pensées de Pascal. De même, le souvenir des Provinciales, quoi qu'Antoine Bossuet puisse penser de l'originalité de la Bruyère, se présente ici naturellement à nous, et nous pouvons être assurés qu'il était présent à l'esprit de la Bruyère lui-même, lorsqu'il écrivit ses Dialogues. On sait, d'autre part, quelle admiration et quelle reconnaissance il professait pour Bossuet : il lui devait sa situation dans la maison de Condé; il était du groupe d'hommes distingués, partisans de l'autorité en matière de littérature et en matière de religion, qui formaient son entourage et conversaient, pour ainsi dire, sous sa présidence, sur les plus hautes questions d'art et de foi. Comment eût-il pu rester neutre dans la querelle qui s'éleva entre Bossuet et Fénelon? A Fénelon il accordait, dans son Discours à l'Académie, l'élévation, la facilité, la délicatesse, la politesse; mais le seul Père de l'Église, à ses yeux, c'était Bossuet.

Que la Bruyère ait écrit des Dialogues sur le quiétisme, rien ne semble plus certain; mais les Dialogues qu'édita pour la première fois en 1698 l'abbé Ellies du Pin sont-ils ceux qu'il a composés? On Ta mis en doute ; toutefois le plus récent éditeur de la Bruyère, M. Servois, n'en doute pas. L'abbé du Pin, professeur au Collège royal, était d'une orthodoxie suspecte, mais n'avait rien d'un faussaire. Quel intérêt aurait-il eu, lui qui écrivait beaucoup, trop peut-être, sous son nom, à donner au public ses propres sentiments sous le nom de la Bruyère, en se privant précisément de ce qui, dans un ouvrage de ce genre, eût été le plus intéressant et le plus nouveau, en se condamnant à ignorer tout ce qui s'était passé de 1696 à 1698? Car en 1698 on ne parlait plus de Mm0 Guyon; Bossuet et Fénelon seuls étaient en face l'un de l'autre : voilà où était l'intérêt; mais voilà ce que ne pouvait prévoir la Bruyère en 1696, et ce que l'abbé du Pin doit se résigner à laisser dans l'ombre. Il est vrai qu'on ne retrouve dans ces Dialogues, au dire de certains critiques, ni le ton ni le style de la Bruyère ; pour le ton, il est différent dans un sujet et dans un cadre différents : accusé par ses ennemis d'être incapable d'écrire autre chose que des«« caractères », La Bruyère a dû essayer de traiter sérieusement une matière sérieuse : s'il n'y a pas réussi, c'est que justement ce ton n'était pas le sien. Pour le style, qui ressemble assez peu, en effet, au style de la Bruyère, il ne devait pas, il ne pouvait

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pas y ressembler, et il n'est pas interdit de faire ici très large la part de collaboration de l'éditeur.

Quand on suit l'argumentation de ceux qui soutiennent l'authenlicité des Dialogues, on se convainc que le fond de ces Dialogues doit être de la Bruyère. Quand on en étudie de près la forme, les hésitations renaissent, et il faut bien croire, surtout à mesure qu'on s'approche de la fin, ou que cette forme a été profondément altérée, ou que la Bruyère a bien mal réussi à y mettre sa marque. Ces neuf Dialogues du Directeur et de la Pénitente ont pu être imaginés par le moraliste chrétien qu'inquiétait l'autorité croissante de certains directeurs de conscience; il n'ont pas dû être écrits par lui, au moins tels qu'ils nous sont arrivés. L'ébauche est de la Bruyère ; le livre défn nitif paraît être, en bien des endroits, de l'abbé du Pin.

Le « Discours sur Théophraste »« — La Bruyère imitateur et créateur*

Il est permis de juger, avec M. de Sacy et d'autres, qu'on a eu tort de changer le titre primitif, où Théophraste est nommé le premier, seul d'abord, par un partisan des anciens qui se contente de venir après lui; habileté ou modestie, il importe peu. En tout cas, on ne peut passer sous silence ce Discours sur Théophraste qui, dans la pensée primitive de l'auteur, avait une importance aujourd'hui un peu amoindrie. Le passage le plus piquant de ce discours est une comparaison satirique entre les mœurs grecques et les mœurs françaises, entre Athènes et Paris : . . .

Nous, qui sommes si modernes, serons anciens dans quelques siècles. Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des charges, c'est-àdire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le crime, et de faire justice à tout le monde, acheté à derniers comptants comme une métairie; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume où il n'y avait ni places publiques, ni bains, ni fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'un autre ; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni marchandes ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui payaient pour y entrer; que l'on avait à choisir des dés, des cartes, et de tous les jeux; que Ton mangeait dans ces maisons, et qu'elles étaient commodes à tout commerce.

L'on saura que le peuple ne paraissait dans la ville que pour y passer avec précipitation ; nul entretien, nulle familiarité ; que tout y était farouche et comme alarmé parle bruit des chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient au milieu des rues, comme on fait dans une lice pour remporter le prix de la course. L'on apprendra sans étonnement qu'en pieine paix, et dans une tranquillité publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y avait presque personne qui n'eùl à son côté de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou, si ceux qui viendront après nous, rebutés par des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satires, pouvons-nous ne les pas plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés, si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie?

Ayons donc pour les livres des anciens cette même indulgence que nou3 çspérons nous-mêmes de la postérité, persuadés que les hommes n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles changent avec les temps ; que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé, et trop proches de celles qui régnent encore, pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. Alors, ni ce que nous appelons la politesse de nos mœurs, ni la bienséance de nos coutumes, ni notre faste, ni notre magnificence, ne nous préviendront pas davantage contre la vie simple des Athéniens que contre celle des premiers hommes, grands par eux-mêmes, et indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées pour suppléer peut-être à cette véritable grandeur qui n'est plus.

Et pourtant, malgré la diversité des temps, des lieux, des climats, nous nous reconnaissons nous-mêmes dans ces hommes que Théophraste a peints il y a tant de siècles. « Kn effet, les hommes n'ont pas changé selon le cœur et selon les passions ; ils sont encore tels qu'ils étaient alors et qu'ils sont marqués dans Théophraste : vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, etïrontés, importants, défiants, médisants, querelleux, supertitieux. « Au tond, Théophraste, comme l'a dit Sainte-Beuve, ne lui sert que de passeport et comme de paravent. Sans doule, comme pour se faire pardonner d'avance son indépendance vis-à-vis de son modèle, il trace un tableau complaisant de la vie de Théophraste, et exagère même l'admiration pour son ouvrage : «lia toujours été lu comme un chef-d'œuvre dans son genre ; il ne se voit rien où le goût attique se fasse mieux remarquer, et où l'élégance grecque éclate davantage ; on l'a appelé un livre d'or. » Mais il se demande si ce livre en est bien un, s'il n'est pas plutôt un fragment détaché d'un ouvrage plus considérable. Et il explique fort nettement pourquoi il a cru pouvoir se dispenser de suivre Théophraste, qui emploie, avec un art supérieur, du reste, « cette unique figure qu'on appelle description ou énumération ».

Quand on jette, en effet, les yeux sur les Caractères attribués à Théophraste, dont l'auteur est incertain et le texte certainement corrompu en maint endroit, on est frappé de la monotonie du procédé. L'auteur, quel qu'il soit, dès le début, après avoir exprimé l'espérance d'être utile aux hommes, entre en matière le plus simplement du monde : « Je parlerai d'abord de la dissimulation ; je définirai ce vice... » Et il tient parole : c'est par une définition que commence chacun des Caractères grecs.

La dissimulation n'est pas aisée à bien définir: si Ton se contente d'en faire une simple description, Ton peut dire que c'est un certain art de composer ses paroles et ses actions pour une mauvaise fin... La flatterie est un commerce honteux qui n'est utile qu'au flatteur... La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion... Il semble que la rusticité n'est autre chose qu'une ignorance grossière des bienséances... Pour faire une définition un peu exacte de cette affectation que quelques-uns ont de plaire à tout le monde, il faut dire que c'est une manière de vivre où l'on cherche beaucoup moins ce qui est vertueux et honnête que ce qui est agréable, etc.

Cette définition initiale est développée ensuite par une série de traits juxtaposés, dont la succession a quelque chose de saccadé et dont la réunion ne forme pas un ensemble bien nel ni bien vigoureux. Qu'on prenne pour exemple le caractère du « grand parleur », qu'il sera facile de comparer au caractère d'Arrias, dans le chapitre De la société et de la conversation :

Ce que quelques-uns appellent babil, est proprement une intempérance de langue qui ne permet pas à un homme de se taire. « Vous ne contez pas la chose comme elle est, dira quelqu'un de ces grands parleurs à quiconque veut l'entretenir de quelque affaire que ce soit; j'ai tout su, et si vous vous donnez la patience de m'écouter, je vous apprendrai tout. » Et si cet autre continue de parler : « Vous avez déjà dit cela; songez, poursuit-il, à ne rien oublier. Fort bien; cela est ainsi, car vous m'avez heureusement remis dans le fait : voyez ce que c'est que de s'entendre les uns les autres. » Et ensuite : « Mais que veux-je dire? Ah ! j'oubliais une chose : oui, c'est cela même, et je voulais voir si vous tomberiez juste dans tout ce que j'en ai appris. » C'est par de telles ou semblables interruptions qu'il ne donne pas le loisir à celui qui lui parle, de respirer. Et lorsqu'il a comme assassiné de son babil chacun de ceux qui ont voulu lier avec lui quelque entretien, il va se jeter dans un cercle de personnes graves qui traitent ensemble de choses sérieuses, et les met en fuite. De là il entre dans les écoles publiques et dans les lieux des exercices, où il amuse les maîtres par de vains discours, et empêche la jeunesse de profiter de leurs leçons. S'il échappe à quelqu'un de dire : « Je m'en vais, » celui-ci se met à le suivre, et il ne l'abandonne pointqu'il ne l'ait remis jusque dans sa maison. Si par hasard il a appris ce qui aura été dit dans une assemblée de ville, il court dans le même temps le divulguer. 11 s'étend merveilleusement sur la fameuse bataille qui s'est donnée sous le gouvernement

de l'orateur Aristophon, omme sur le combat célèbre que ceux de Lacédémone ont livré aux Athéniens sous la conduite de Lysandre. Il raconte uns autre fois quels applaudissements a eus un discours qu'il a fait dans le public; en répète une grandi partie; mêle dans ce récit ennuyeux des invectives contre le peuple; pendant que, de ceux qui l'écoutent, les uns s'endorment, les autres le quittent, et que nul ne se ressouvient d'un seul mot qu'il aura dit. Un grand causeur, en un mot, s'il est sur les tribunaux, ne laisse pas la liberté de juger; il ne permet pas que l'on mange à table; et s'il se trouve au théâtre, il empoche non seulement d'entendre, mais même de voir les acteurs. On lui fait avouer ingénument qu'il ne lui est pas possible de se taire; qu'il faut que sa langue se remue dans son palais comme le poisson dans l'eau; et que quand on l'accuserait d'être plus babillard qu'une hirondelle, il faut qu'il parle : aussi écoute-l-il froidement toutes les railleries que Ton fait de lui sur ce sujet; ëtjusques à ses propres enfants, s*ils Commencent à s'abandonner au sommeil : «Faites-nous, lui disent-ils, un conte qui achève de nous endormir. »

Cette finesse attique ne va pas sans quelque sécheresse et quelque froideur. OnsaitqueTyrtame, surnommé Théophraste à cause de son éloquence presque divine* était, comme son maître Aristote, Un savant en même temps qu'un philosophe. 11 a écrit une Histoire des plantes en dix livres, et on lui attribue la citation de la botanique. C'est en savant aussi, en observateur minutieux et impassible, qu'il catalogue et décrit les traits de chaque caractère. La Bruyère, alors même qu'il les empruntera, en fera un tout, et un tout vivant. Mais il les emprunte rarement. Quelques-uns de ces portraits sont bien particuliers, superficiels, et d'un intérêt médiocre. D'autres devaient choquer le goût des Français du xvne siècle : tel ce caractère « d'un vilain homme », dont le héros est tout couvert de lèpre, a les ongles longs et malpropres, les jambes couvertes d'ulcères, les aisselles et le corps entier hérissés de poil, comme une bête fauve, les dents noires, l'haleine fétide D'autres enfin étaient trop foncièrement grecs pour pouvoir être accommodés à la française : que pouvait-il tirer, par exemple, du caractère « des grands d'une république », dont tous les détails sont inintelligibles si on ne les applique aux citoyens d'une ville libre? Les souvenirs précis de Théophraste sont donc fort peu nombreux dans les Caractères français. Il y a quelques réminiscences à peine du caractère intitulé î)e l'impertinent ou du diseur de riens, dans le chapitre De la société et de la conversation, et l'on a conjecturé que le portrait de Ménalque(De l'homme), si curieusement enrichi de traits nouveaux à mesure que les éditions se succèdent, avait pour origine première quelques mots du caractère grec De la stupidité. Mais lorsqu'on essaye de saisir ces ressemblances souvent insai-

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sissables, on s'aperçoit que c'est surtout la méthode de Yénumération qu'il prend à son modèle, et, bien qu'il ramène d'ordinaire les détails du portrait à une plus forte unité, il estdoutcux que Temploi de celte méthode toute scientifique lui porto bonheur : tant de retouches patientes, d'additions laborieuses, fatiguent à la On; l'ait y est délicat, mais compliqué. Au reste, on a remarqué que la plupart des caractères où cette imitation de Théophraste est visible, ceux de Gnathon et de Giton, par exemple, ne figurent pas dans les premières éditions, et M. Ser^ vois en a tiré cette conclusion, peut-être un peu osée, que la Bruyère n'a dû traduire Théophraste qu'après avoir composé le premier texte des Caractère^. En ce cas, le Discours sur Théophraste ne serait qu'un ingénieux trompe-l'œil.

La traduction de la Bruyère est élégante ; tantôt assez exacte, tantôt assez semblable à ces « belles infidèles » qui étaient alors à la mode et qui sacrifiaient volontiers la précision au souci de la clarté et d'une, noble bienséance. 11 avait pu consulter la traduction de Bénévent, publiée au début du xvnc siôr cle ; mais il a eu certainement recours à la version latine de Casaubon (1592). Cela ne prouve point qu'il ignorât le grec, comme on l'a prétendu ; M. Servois démontre le contraire par deux raisons : la première, c'est qu'il y a dans sa traduction au moins un contresens qu'il a été le seul à commettre ; la seconde, c'est que Ménage, juge compétent, se porte garant des connaissances de la Bruyère en grec, et déclare avoir vu dans celte traduction bien des choses que, faute d'attention peutêtre, il n'avait pas vues dans le grec. Cet éloge passerait aujourd'hui pour uneépigramme. Mais qu'importe que la Bruyère sache plus ou moins le grec et que sa traduction soit plus ou moins une paraphrase? L'essentiel est qu'aucune comparaison suivie ne soit possible entre les descriptions tout extérieures de Théophraste et les peintures, à la fois physiques et morales, de la Bruyère.

L'originalité delà Bruyère n'est pas d'avoir fait des portraits tels quels, à la diable, et dessinés plus ou moins couramment à la plume, par manière de jeu de société, comme on les brochait avant lui, mais de les avoir faits serrés , profonds, savants, composés, satiriques, en un mot tels qu'un grand peintre seul pouvait les faire. Cette originalité, qui est la sienne, personne ne la lui ôtera1.

i. Sainte-Beuve, Causeries du lundi) t. XIV.

La Bruyère écrivain à la fois classique et moderne* — En quoi son style est original* — En quoi il prête à la critique.

Les écrivains de notre temps nous ont tellement blasés sur les procédés et sur les effets de style, que nous ne sentons pas toujours du premier coup ce qu'il y a de nouveau et de hardi dans la manière d'écrire de la Bruyère^ On le sentait mieux au temps où il publiait ses Caractères; et si Ton remarquait la nouveauté de son style, ce n'était' pas toujours pour lui en faire un mérite. Un de ses ennemis, Vigneul-Marville (le chartreux Bonaventure d'Argonne), lui appliquait son propre mot sur les gens qui dégoûtent par leurs ridicules expressions, la nouveauté et l'impropriété de leurs termes. « Quand on n'a rien que de commun à dire, écrivait-il, et qu'on n'est pas capable de rie/i produire de fort relevé, il est de la sagesse d'accommoder son style à son faible génie et de réduire ses expressions à la médiocrité de ses pensées... M. de la Bruyère, qui n'a point de style formé, écrivant au hasard, emploie des expressions outrées en des choses très communes; et quand il en veut dire de plus relevées, il les aifaiblit par des expressions basses, et fait ramper le fort avec le faible. Il tend sans relâche au sublime. » Nicole et Saint-Évremond sont de vrais écrivains; mais le style de la Bruyère n'est le plus souvent que du « galimatias », du «jargon ». C'est aux bons auteurs qu'il emprunte ses idées, pour les donner comme siennes; mais il les gâte par sa façon de les mettre en œuvre. Il a conçu un grand dessein, mais il n'a pas su l'exécuter de main de maître : l'entrepreneur est resté bien au-dessous de son entreprise.

D'au Ire part, la Bruyère avait ses admirateurs, et Vigneul- Marville discute la valeur de leur témoignage : « Je ne pense pas que jamais le P. Bouhours ait loué absolument M. de la Bruyère et sans restriction mentale. Il est trop habile jésuite pour avoir fait ce coup-là purement et simplement. » L'abbé Fleury a loué aussi la Bruyère, mais c'était à l'Académie, où ces sortes d'éloges sont obligés. Moins sérieuse encore est l'approbation de Ménage : « Ce M. Ménage disait bien des choses sans réflexion; ses Menagiana le témoignent assez. »

Dans quelle mesure Vigneul-Marville avait-il raison contre la Bruyère? Tout n'est pas faux dans son jugement, si exagéré d'ailleurs dans la forme. De nos jours, Stendhal, qui consacre quelques pages de son Racine et Shakespeare au style de la Bruyère, « trésor de tours » variés, vifs, originaux, digues d'être repris par Montesquieu et par Voltaire, écrit pourtant: « Quelquefois ce tour est trop vif et trop beau pour ce qui suit : c'est donner trop d'importance à une remarque vulgaire. » Un critique bien différent de Stendhal, M. Nisard, a été plus touché encore des brillants défauts de la Bruyère, et en a signalé le danger :

La Bruyère a le faible des écrivains qui sont doués de l'imagination du style; il en perd quelquefois à vouloir embellir des pensées communes... Les défauts de la Bruyère lui donnent une physionomie à part au milieu des grands prosateurs du xvne siècle. Il est peut-être le seul qui ait d'autres défauts que ceux de l'imperfection humaine : c'est pour cela qu'il a élé le plus imité. Le seul de cette grande famille, il a cherché la vérité pour plaire, dans un temps où les auteurs plaisaient en la cherchant pour elle-même. Il est trop souvent littérateur, les autres ne sont qu'écrivains, c'est-à-dire hommes d'action par la plume. Aussi n'ont-ils point eu d'imitateurs; car, s'il suffit, pour imiter les littérateurs, de leur emprunter leurs procédés, pour imiter les écrivains ii faut avoir leur âme, il faut les égaler. La Bruyère doit donc être lu avec précaution ; mais là où son style est proportionné aux choses, nul écrivain ne saurait être lu de plus près, ni plus étudié.

Ainsi en ont jugé des hommes de goût, d'un goût peut-être un peu sévèrement classique, depuis d'Olivet, qui trouve trop d'art, trop d'esprit, un trop fréquent usage des métaphores, dans ce style parfois affecté, guindé, entortillé, jusqu'à Suard, qui, après avoir noté et admiré « les formes diverses que la Bruyère prend habilement pour nous intéresser et nous plaire,... toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à l'infini, dans un cercle si borné, ses tours, ses couleurs et ses mouvements », ne peut s'empêcher de formuler quelques réserves :

Il est bien extraordinaire qu'un homme qui a enrichi notre langue de tant de formes nouvelles, et qui avait fait de l'art d'écrire une étude si approfondie, ait laissé dans son style des négligences, et même des fautes qu'on repro- ' cherait à de médiocres écrivains. Sa phrase est souvent embarrassée; il a des constructions vicieuses, des expressions incorrectes, ou qui ont vieilli... On voit qu'il avait encore plus d'imagination que de goût, et qu'il recherchait plus la finesse et l'énergie des tours que l'harmonie de la phrase... Je ne rapporterai aucun exemple de ces défauts, que tout le monde peut relever aisément; mais il peut être utile de remarquer des fautes d'un autre genre, qui sont plutôt de recherche que de négligence, et sur lesquelles la

réputation de l'auteur pourrait en imposer aux personnes qui n'ont pas un goût assez sûr e-t assez exercé. N'est-ce pas exprimer, par exemple, une idée peut-être fausse par une image bien forcée et même obscure, que de dire : « Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le père ? »

La comparaison suivante ne paraît pas d'un goût bien délicat : « Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson, entre queue et tête. » On trouverait . aussi quelques traits d'un style précieux et maniéré.

Éloges et réserves sont également justes : c'est que la Bruyère est un écrivain à la fois classique et moderne : à côté des qualités générales qui sont propres à tout écrivain classique il a des qualités très individuelles, qui, lorsqu'il s'y abandonne, £e tournent parfois en défauts très individuels aussi. Comme les classiques, il n'est jamais satisfait que lorsqu'il a donné à sa pensée le dernier degré de précision et de force ; il y revient sans cesse, et sans cesse en modifie l'expression, retranche, ajoute, corrige, transpose, élabore longuement et patiemment une œuvre d'art; mais précisément il est trop un artiste, et c'est le premier classique aux yeux de qui la forme prenne autant, souvent plus d'importance que le fond. Comme les classiques aussi, il croit et dit qu'il y a de la pensée une expression unique, qu'il la faut chercher, mais qu'on ne là trouve pas sans peine; seulement, chercheur curieux comme peuvent l'être les modernes, heureux de ses trouvailles d'expression, il n'en veut perdre aucune : d'où quelque redondance. Admirateur sincère des anciens, il regrette que le simple et le naturel, dont ils ont laissé des modèles si purs, aient été si tard ressaisis par les modernes; mais lui-même n'a plus le naturel et la simplicité, je ne dis pas seulement des anciens, mais des habiles d'entre les modernes qui, avant lui, avaient égalé l'antiquité en l'imitant : ses procédés de style, si originaux qu'ils soient, sont des procédés, et ont pu être imités à leur tour. Partout il donne le pas à la raison sur l'imagination, et pourtant chez lui c'est l'imagination qui domine. Par cette imagination sans doute, parce sens du pittoresque, par cette vision concrète des choses, il se rapproche de nous; mais par là aussi il est inférieur à un Pascal, par exemple, à un penseur qui n'écrit que parce qu'il pense, chez qui l'image est adéquate à la pensée et naît avec4 elle. Ces vrais classiques se préoccupaient moins de l'effet, des gradations savantes et des chutes imprévues; ils se défiaient des hyperboles, ils ne recouraient môme aux antithèses que si les antithèses mettaient la vérité dans un jour plus éclatant;

LA BRUYERE 21

lui, il fait trop souvent, comme le dit Pascal, de fausses fenêtres pour la symétrie.

Et pourtant tous les préceptes de style qu'il nous a laissés sont excellents, et la pure théorie classique n'a jamais été plus nettement exposée. C'est qu'il a le goût du simple, c'est-à-dire à la fois l'instinct de ce que devait être la pure simplicité des anciens, et une estime très sincère pour ce qu'était, en ce siècle même, la simplicité relative des modernes, — mais qu'il venait un peu tard pour la réaliser après eux. 11 voit le beau, il en cite les exemples, il en donne les règles; mais la pratique chez lui ne vaut pas la théorie. Toutefois, c'est par là même qu'il est le plus utile au lecteur moderne : on ne prend pas le génie d'un Pascal pour modèle; il n'est pas interdit de prendre pour modèle le merveilleux talent d'un la Bruyère, si l'on ne veut qu'apprendre de lui, au début d'une carrière, le secret des ressources infiniment variées de la langue française. Justement parce que l'art se voit trop chez lui, il se laisse étudier et, dans une certaine mesure, imiter. La Bruyère, dit avec raison M. de Sacy, « rend avec usure en leçons dégoût et d'art tout ce qu'on lui consacre de temps et de peine. » Il faut un effort, en effet, pour pénétrer les moindres nuances de ce style parfois tourmenté; mais comme il est fait pour attirer, pour fixer — fût-ce en la violentant un peu — l'attention de ceux que ne suffit pas à retenir la simplicité toute nue de Pascal ou la sobriété un peu sèche de la Rochefoucauld ! Plus d'abstractions ni de termes généraux : des traits en relief, des couleurs, le mot propre. Plus de ces périodes cicéroniennes où s'embarrasse Descartes, où se meut avec moins de gêne, mais avec une lente majesté, la haute pensée de Bossuat : des phrases coupées, amples quand il le faut, le plus souvent brèves, parfois saccadées, qui rendent l'expression vive, le sentiment rapide et comme le cri soudain de l'homme qui voit et qui sent.

Que Ton regrette l'harmonie et la sérénité classiques, on le comprend, à condition qu'on ne méconnaisse pas les beautés neuves de ce style plus laborieux. Peut-être sont-ce déjà leurs propres défauts que les modernes goûtent en la Bruyère. Alors même qu'on le penserait, on ne saurait nier sans injustice qu'il manquerait un anneau indispensable à l'histoire, sinon de la pensée, au moins de la langue française, si la Bruyère n'avait pas écrit. A ce seul titre que son style marque une transition entre celui duxvne et celui du xviu0 siècle, la Bruyère mériterait l'attention et l'admiration de tous ceux qui ne croient

28 COUKS DE LITTÉRATURE

pas toul perdu parce qu'on n'écrit plus comme écrivait Bossuet. On peut juger, avec Sainte-Beuve, que tout n'est pas mauvais dans celte manière un peu trop appuyée, dont le seul défaut précisément est d'être une manière.

11 y a nombre de pensées droites, justes, proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que la Bruyère n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. 11 devait trouver au fond de son àme que c'était un p :u trop de pur bon sens, et, saufle vers qui relève, aussi peu rare que bien dus lignes de Nicole. Chez lui tout devient plus détourné et plus neuf. C'est un repli de plus qu'il pénètre... Heureux homme que la Bruyère! Son talent regarde deux siècles; sa figure appartient à tous les deux : il termine Fun; on dirait qu'il commence et introduit l'autre... On loue précisément la Bruyère à cause de cette manière un peu marquée et appliquée, qui faisait question en son temps, qui semblait trop forte, qui n'estque suffisante aujourd'hui : il en demeure le premier modèle... La Bruyère marque décidément l'ère nouvelle, et il inaugure cette espèce de régime tout à fait moderne dans lequel la netteté de l'expression veut se combiner avec l'ca^iU yiuyixiuvui dit et ne peut absolument s'en passer pour plaire=

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

Éditions Chassang (Garnier), Hémardinquer (Delagrave), Labbô (Cclin), Kebelliau et Servois (Hachette).

LIVRES

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Lauriel, 1866, in-8<> de 80 pages.

Faguet. — Les Grands Maîtres du dix-septième siècle; in-12, Lecène,

Féletz (De). — Jugements historiques et littéraires; Périsse, in-8°, p. 246

Janet. — Les Passions et les Caractères dans la littérature du dix-septième siècle; Calmann-Lévy, 2* éd., in-12, 1888, p. 165 à 267. Cf. Revue des Deux Mondes, 15 mars 1881. Krantz. — Essai sur l'esthétique de De'scartes; in-8°, Germer-Baillièref

thèse, p. 295 à 299.

La Harpe — Cours de littérature; 2e partie, livre II, ch. 3. Merlet. — Études littéraires, 1882; in-12, Hachette ; p. 416 à 437. Nisard. — Histoire de la littérature française; 10e éd., Didot, 1883,

in-12; t. III, p. 189 à 218.

Pellisson. — La Bruyère; Lecène (Classiques populaires), in-8°, 1893. Prévost- Paradol. — Études sur les moralistes français, in-12; rfa-

chette, 3* éd., 1880 ; p. 177 à 211.

Rebelliau. — Introduction de Téd. Hachette. Rigault (H.). — Histoire de la querelle des anciens et des modernes;

Hachette, 1856, in-8°.

Sagy (De). — Variétés littéraires, morales et historiques; in-8°, Perrin,

Sainte-Beuve. — Causeries du lundi; Garnier, in-12; VI, 178; IX, 263, 283, 325; XII, 135; XIII, 456; XIV, 212. © 1. On citera plus d'une fois ce gros ouvrage de M. Allaire, surtout pour en épargner aux jeunes gens la lecture complète, car il est étrangement diffus et factice : des faits curieux et, à certains égards, nouveaux, y sont perdus dans d'incessantes digressions et dans un tlot d'affirmations audacieusement conjecturales.

âÔ COURS DE LlîTÉRATtM

Sainte-Beuve. — Portraits littéraires; Garnier, in-12; I, 389, 413.

— Nouveaux Lundis, Calmaiin-Lévy, in-12; t. Ier, p. 122 à 143 et t. X,

— Port-Royal; in-12, Hachette; passim; cf. la table du t. VIL

— La Bruyère et la Rochefoucauld; 1842, in-16, Fournier (même étude

qu'au t. Ier des Portraits littéraires). Servois. — Notice en tête de l'édition des Grands Écrivains ; Hachette,

in-8°.

Speckert. — De politicaet sociali Bruyerii doctrina; thèse, in-8°, 1848. Suard. — Mélanges de littérature; Dentu, in-8°, 5 vol, t. II, p. 96-128. Taine. — Nouveaux Essais de critique et d'histoire, 3e éd.; 1880,

Hachette; p. 35 à 50.

Vinet. — Moralistes des seizième et dix-septième siècies; 1859, in-8°,

JUGEMENTS

J'ai lu avec plaisir, Monsieur, la traduction de Théophraste; elle m'a donné une grande idée de ce Grec, et quoique, je n'entende pas sa langue, je crois que M. de la Bruyère a trop de sincérité pour ne l'avoir pas rendu fidèlement. Mais je pense aussi que le Grec ne se plaindrait pas de son traducteur, de la manière dont il l'a fait parler français.

Si nous l'avons remercié comme nous l'avons dû faire de nous avoir donné cette version-, vous jugez bien Quelles actions de grâces nous avons à lui rendre d'avoir joint à la peinture des mœurs des anciens celle des mœurs de notre siècle. Mais il faut avouer qu'après nous avoir montré le mérite de Théophraste par sa traduction, il nous l'a un peu obscurci par la suite. Il est entré plus avant que lui dans le cœur de l'homme, il y est même entré plus délicatement et par des expériences plus fines. Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés; il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. Pour moi, qui ai le malheur d'une longue expérience du monde, j'ai trouvé à tous les portraits qu'il m'a faits des ressemblances peut-être aussi justes que ses originaux* et je crois que, pour peu qu'on ait vécu, ceux qui liront son livre en pourront faire une galerie.

Au reste, Monsieur, je suis de votre avis sur la destinée de cet ouvrage, que* dès qu'il paraîtra, il plaira fort aux gens qui ont de l'esprit, mais qu'à la longue il plaira encore davantage. Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, il sautera aux yeux, c'est-à-dire à l'esprit, à la raison.

Bussy, Lettre à M. de Termes, 10 mars 1688.

Les Caractères de ce siècle sont un de ces ouvrages qui ne vieillissent pas, et que la postérité lira toujours avec plaisir : ouvrage singulier en son genre et, d'après le jugement de

quelques-uns, au-dessus du grand original que l'auteur s'était d'abord proposé. En faisant les caractères des autres, il a parfaitement exprimé le sien. On y voit une forte méditation et de profondes réflexions sur les esprits et sur ies mœurs; on y entrevoit cette érudition qui se marquait aux occasions dans les conversations particulières, car il n'était étranger à aucun genre de doctrine; il savait les langues mortes et vivantes. On trouve dans ses Caractères une sévère critique, des expressions vives, des tours ingénieux, des peintures quelquefois chargées pour ne pas les faire trop ressemblantes. La hardiesse et la force n'en excluent ni le jeu ni la délicatesse; partout y régnent une haine implacable du vice et un amour déclaré de la vertu. Enfin, ce qui couronne cet ouvrage, et dont nous, qui avons connu l'auteur de plus près, pouvons donner un témoignage certain, on y voit une religion sincère.

Cl. Fleury, Discours de réception à l'Académie.

Il semblerait que la nature eût pris plaisir à lui révéler les plus secrets mystères de l'intérieur des nommes, et qu'elle exposât continuellement à ses yeux ce qu'ils affectent le plus de cacher aux yeux de tout le monde.

Régnier-Desmarais, Réponse au discours de réception de Fleury.

On peut compter parmi les productions d'un genre unique les Caractères de la Bruyère. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu'on y trouvait en foule achevèrent le succès. Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxn.

Il n'y a presque point de tour dans l'éloquence qu'on ne trouve dans la Bruyère; et si on y désire quelque chose, ce ne sont pas certainement les expressions, qui sont d'une force infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer. Peu de gens l'ont compté parmi les orateurs,

parce qu'il n'y a pas une suite sensible, dans ses Caractères. Nous faisons trop peu d'attention à la perfection de ces fragments, qui contiennent souvent plus de matière que de longs discours, plus de proportions et plus d'art.

On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé, nerveux, pathétique, également capable de rétlexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention qui distingue la voix des maîtres et qui caractérise le génie.

Vauvenargues, Réflexions critiques.

C'est le philosophe qui, après Molière, a le mieux observé et connu les hommes. Il ne disserte pas froidement et sèchement comme ses imitateurs; mais tout est animé, tout respire sous son pinceau. Quelques personnes lui reprochent des phrases trop coupées, un style trop sentencieux, trop recherché; en un mot, elles le regardent comme le Sénèque français. Nous ne le jugeons pas avec cette sévérité; mais nous pensons qu'en effet il n'est pas exempt ie quelques-unes de ces affectations, qui sont devenues bien plus sensibles dans ceux qui les ont imitées et qui n'avaient pas son génie.

Palissot.

Les portraits de la Bruyère sont faits de manière que vous les .voyez agir, parler, se mouvoir, tant son style a de vivacité et de mouvement. Dans l'espace de peu de lignes, il met ses personnages en scène de vingt manières différentes; et en une page il épuise tous les ridicules d'un sot, ou tous les vices d'un méchant, ou toute l'histoire d'une passion, ou tous les traits d'une ressemblance morale. Nul prosateur n'a imaginé plus d'expressions nouvelles, n'a créé plus de tournures fortes ou piquantes. Sa concision est pittoresque, et sa rapidité lumineuse. Quoiqu'il aille vite, vous le suivez sans peine ; il a un art particulier pour laisser souvent dans sa pensée une espèce de réticence qui ne produit pas l'embarras de comprendre , mais le plaisir de deviner; en sorte qu'il fait^en écrivant ce qu'un ancien prescrivait pour la conversation : il vous laisse encord plus content de votre esprit que du sien.

La Harpe, Lycée, II, n, 3.

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