C. de Litt. — La Bruyère
La Bruyère est un des beaux écrivains du siècle de Louis XIV. Aucun homme n'a su donner plus de variété à son style, plus de formes diverses à sa langue, plus de mouvement à sa pensée. Il descend de la haute éloquence à la familiarité, et passe de la plaisanterie au raisonnement, sans jamais blesser le goût ni le lecteur. L'ironie est son arme favorite : aussi philosophe que Théophraste, son coup d'oeil embrasse un plus grand nombre d'objets, et ses remarques sont plus originales et plus profondes. Théophraste conjecture, la Rochefoucauld devine, et la Bruyère montre ce qui se passe au fond des cœurs.
Chateaubriand, Génie du christianisme.
C'est à la mode des portraits que l'on doit les caractères de la Bruyère. Plus d'un mauvais genre a été, en littérature, l'origine d'un chef-d'œuvre»
Joubert, Pensées, Essais et Maximes; Gosselin.
Le goût changeait, et la Bruyère y aidait insensiblement. Il était bientôt temps que le siècle finît : la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître dans un .grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment .plein de saillies et d'étincelles. Les Lettres persanes, si bien annoncées et préparées par la Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment enpore et n'éclate pas, mais il est déjà en quête d'un agrément .neuf et du trait. Sur ce point, il confine au xvme siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus du xvn° siècle que lui. Mais non;... la Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au milieu de tout ce travail continu de nouveauté et de rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût simple.
Sainte-Beuve, Portraits littéraires, I; Garnier.
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L'impression générale que produit et que laisse le style de la Bruyère, c'est une impression de travail. Bien rares sont chez lui les endroits où Ton subisse l'effet captivant, le charme exquis de la nature naïvement éloquente. « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. Tout ce qui ne l'est pas est faible, et ne satisfait pas l'esprit qui veut se faire entendre. » C'est lui qui le déclare, et, assurément, dans son livre, ces expressions adéquates et parfaites abondent; mais on sent trop souvent qu'elles ne sont pas contemporaines de la pensée qu'elles expriment, qu'elles n'ont pas éclos de prime abord avec elles, qu'elles n'ont pas été, comme on disait au xvne siècle, rencontrées. Elles sont trouvées; elles sont un résultat, une conquête ; elles sont le produit artificiel d'une élaboration préparatoire. Et l'effet de cette production qui par? fois, sans doute, était laborieuse, persiste et se trahit. Quelque habile que soit l'artiste à dissimuler le passé et l'échafaudage de sa phrase, elle garde trop souvent, de l'effort d'où elle est sortie, je ne sais quelle contraction peineuse, un air un peu fané, une sorte de ride au visage. Elle n'a pas la fraîcheur des roses spontanées. Si heureuse, si parfaite qu'elle soit, ou plutôt qu'elle soit devenue, il manque neuf fois sur dix, à cette perfection, à ce bonheur, cette fleur de grâce aisée ou de force facile qui fait les très beaux styles. Et voilà pourquoi (puisqu'il faut bien que toute critique, si elle veut juger, aboutisse à un discernement et à une hiérarchie) la Bruyère doit être mis, quoi qu'on en ait dit, au-dessous des premiers prosateurs de notre âge classique, au-dessous de Bossuet, de Mme de Sévignë, de Molière, de Saint-Simon et de Fénelon même. La facilité est un don gratuit de la nature, il est vrai, et un privilège qui n'a rien de méritoire, mais dont cependant la primauté souveraine doit être toujours réservée.
Rebelliau,. notice de l'édition Hachette,