C. de Litt. — La Bruyère critique
pour les temples ; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même, on ne saurait en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation.
Plus d'une réserve serait ici nécessaire: comme le fera plus tard Fénelon,la Bruyère méconnaît, ignore tout le moyen âge; la poésie de la cathédrale gothique et le sublime de Dante échappent à celui qui écrit encore : « Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens, et reprendre enfin le simple et le naturel! » Le simple et le naturel n'ont-ils donc qu'une formule, à jamais immuable? et quand, après un long effort, on les aura ressaisis, comme on l'a fait au xvnG siècle (si toutefois il est possible à des modernes de ressaisir tout à fait la simplicité antique), la décadence est-elle nécessaire? C'est à cette extrémité que la pure théorie classique conduira Voltaire, si peu antique par ailleurs. Mais de cette théorie nous avons ici la formule la plus expressive, et tous les contemporains, de Descartes à Fénelon, y auraient reconnu leur propre sentiment. L'habile auteur de YEssai sur l'esthétique de Descartes, M. Krantz, qui a étudié chez Descartes la théorie de Limitation originale, ne perd pas cette occasion de faire delà Bruyère un cartésien :
Voilà la théorie de l'imitation ; elle est bien solidaire de la conception d'une perfection unique, d'un type de beauté universel et éternel. En effet, si la Bruyère, comme les autres classiques, prescrit d'imiter les anciens, ce n'est pas pour s'éviter le labeur de l'invention ou par une superstition étroite pour des autorités aveuglément reconnues: c'est parce que les anciens ont rencontré les premiers la perfection, et que, comme il n'y en a qu'une, il n'y a aussi qu'un moyen d'être artiste après eux : c'est de suivre fidèlement les règles de leur art, d'adopter leur méthode, et même, à l'occasion, de reprendre leurs sujets.
Cette imitation, comment peut-elle être originale? M. Krantz se le demande, et il répond à la question parle rapprochement instructif de la première et de la dernière pensée des Ouvrages de l'esprit : « Tout est dit *, et Ton vient trop tard depuis plus
\. « Tout est dit. » Mais il a eu. malgré ce premier mot, le bon esprit de faire les Caractère.;, et ce livre est aussi original que celui de Théophraste. C'est que jamais tout n'est dit, et qu'il est plus vrai d'affirmer que tout est toujours à dire. Si les formes de la pensée se corrompent et s'épuisent chez les peuples, si, à mesure qu'ils vieillissent, le travail de style devient plus laborieux et plus recherché, parce qu'on veut innover, et qu'on innove presque toujours aux dépens du goût, il n'en est pas de môme de la matière du style, c'est-à-dire delà pensée, car elle a pour objet Dieu, la nature et l'homme, et participe de leur éternité. (H. Rigault.)
de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé: Ton ne fait que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes. » Ces derniers mots sont remarquables : ils nient à la pensée ce qu'elle aurait de trop absolu. Il y a des modernes qui, en imitant les anciens, les ont égalés. Toutefois, ce qui domine, c'est une impression de découragement ou tout au moins de lassitude. Il semble que la Bruyère ait voulu corriger le mot qui ouvre le chapitre des Ouvrages de l'esprit par le mot qui le termine : « Horace ou Despréaux Ta dit avant vous. — Je le crois sur votre parole; mais je l'ai dit comme mien. Ne puisje pas penser après eux une chose vraie, et que d'autres encore penseront après moi? » M. Krantz n'a pas trop de peine à concilier ces deux pensées, en apparence contradictoires :
La Bruyère entend que les bons esprits de tous les temps, quand ils pensent bien, pensent les mêmes choses. La matière de l'intelligence humaine est dans la raison universelle, et chacun peut l'y trouver à son tour sans rien emprunter ni dérober à personne de ses prédécesseurs, sans rien fermer non plus à ses successeurs du domaine du vrai. Quelle que soit la banalité d'une pensée, l'écrivain pourra toujours la faire sienne, d'abord parjinjibre effort d'esprit pour la penser lui-même, ensuite par l'invention d'une forme nouvelle et propre par laquelle il l'exprimera.
La Bruyère est-il pour cela un cartésien? Il l'est dans la mesure où le fut tout son siècle, même avant Descartes ou en dehors de son influence directe. 11 est vrai que dans la première moitié de ce siècle classique naissent et se développent des écrivains singulièrement indépendants d'esprit, et qui ne se seraient pas résignés facilement à n'être que des imitateurs. Corneille s'efforçait d'apprivoiser les règles, mais ne s'y pliait pas servilement, et ne craignait pas de dire, dans le Discours du poème dramatique : « Peut-être que, pour faire réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et de Platon. » On sait comment Molière traitait ces mêmes règles dites d'Aristote dans la Critique de l'École des femmes. Avant eux Balzac lui-même, plus rhéteur pourtant qu'inventeur, s'écriait superbement : « Je prends l'art des anciens comme ils l'eussent pris de moi si j'eusse été le premier au monde; mais je ne dépends pas servilement de leur esprit, ni ne suis pas né leur sujet pourvue suivre que leur loi et leur exemple. » Aussi bien n'a-t-il jamais été question d'imitation servile. Descartes n'est pas suspect de tendresse pour la tradition. Dans l'admi-
rable fragment de son Traité du vide1, Pascal invite les hommes de son temps à borner le respect qu'ils ont pour les anciens; mais presque aussitôt après il leur conseille de « tâcher de les surpasser en les imitant». Bossuel appartient à une génération postérieure, et puise de préférence aux sources de l'antiquité chrétienne; c'est en plein âge classique pourtant, c'est dans le sein même de l'Académie, le jour de sa réception, qu'il relevait hardiment les modernes en face des anciens. « Il fallait, disaitil, pour la gloire de la nation, former la langue française, afin qu'affranchis de la sujétion d'être toujours de faibles copies; nous puissions enfin aspirer à la gloire et à la beauté des originaux. » Qui ne sait, enfin, que le bon la Fontaine, dans son Êpître à Huet, née de la querelle des Anciens et des Modernes, ne s'est pas contenté de recommander l'imitation des anciens, qu'il en a défini aussi les conditions, de façon à distinguer nettement le « sot bétail » des imitateurs vulgaires et l'élite des imitateurs indépendants qui s'assimilent ce qu'ils imitent.
Mon imitation n'est point un esclavage :
Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit, plein chez eux d'excellence,
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté,
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
(( Je l'ai dit comme mien, » écrit la Bruyère. Moraliste, il est parti de l'imitation de Théophraste. Or, de Théophraste à la Bruyère, si l'extérieur de l'homme a changé, si la manifestation de ses sentiments a varié selon les temps et les pays, le fond, à peu de chose près, est resté le même. C'est la Bruyère encore qui le remarque : « Les hommes n'ont point changé selon le cœur et selon les passions; ils sont encore tels qu'ils étaient alors et qu'ils sont marqués dans Théophraste. » Mais, aussitôt après l'avoir constaté, dans ce même Discours sur Théophraste, le moraMste français indique nettement les différences qui le séparent du moraliste grec. C'est donc sa propre cause qu'il défend, avec celle du siècle entier, en défendant la cause de l'imitation créatrice. De quoi loue-t-il ce même Despréaux dans son discours de réception à l'Académie? De paraître « créer les pensées d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie » , d'avoir « dans ce qu'il emprunte des
1. Voyez la partie essentielle de ce fragment dans le premier fascicule de Pascal,
autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention. » Et la Fontaine? D'être « toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise ». Et Bossuet, De mériter le nom de Père de l'Église, lui qui a pris les Pères de l'Église pour modèles. Si Boileau, la Fontaine, Bossuet, dépassent ceux qu'ils imitent, la Bruyère, si original par le tour quand il ne Test point parla pensée, n'a-t-il pas le droit de se placer près de ceux qui ont créé en renouvelant? La tradition dont il se fait, après tant d'autres, l'interprète et le défenseur, est si bien la tradition française et classique, que la plupart des grands esprits du xvme siècle y restèrent fidèles. « 11 ne faut pas croire, dira Vauvenargues, que le caractère original doive exclure l'art d'imiter; » et ce que dit Vauvenargues, André Ghénier le prouvera :
Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses; Plus souvent leurs écrits, aiguillon généreux, M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux.
Le culte des anciens chez la Bruyère est lié au culte de la nature et de la raison* — La philosophie littéraire dans les « Ouvrages de l'esprit ».
C'est ce culte des anciens qui élève la Bruyère au-dessus du parti pris aveugle des coteries et des caprices changeants de la mode. Il hait les cabales, les admirations de commande, les condamnations portées avant tout examen, les livres où l'esprit de parti altère la vérité, où des hommes graves s'accablent mutuellement d'injures, et d'un point contesté de doctrine se font une querelle personnelle, livres de circonstance qui ne survivent pas à la circonstance dont ils tirent leur intérêt, et bientôt « deviennent des almanachs de l'autre année ». il hait les éloges démesurés, ces « phrases outrées, dégoûtantes, qui sentent la pension ou l'abbaye ». Il dédaigne ces lecteurs naïfs qui « vous quittent du bon et du beau », pourvu qu'on leur montre un feu grégeois qui les surprenne ou un éclair qui les éblouisse. Ce public corrompu, ces auteurs affectés, il veut les rappeler au goût de. la simplicité antique. « Il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement... L'éloquence est rarement où on la cherche... La simplicité est
éloquente. » Lui-même eût pu tirer parfois de ces sages préceptes plus de profit qu'il n'a fait; mais si Ton a pu reprocher, çà et là, quelque recherche à l'écrivain, le critique est à l'abri de tout reproche. Ce n'est pas le lieu de se demander si ce désaccord entre la théorie et la pratique ne révèle pas un écrivain déjà moins vraiment classique qu'un Pascal, par exemple. Il suffit de constater que le goût classique reste chez la Bruyère aussi large et aussi pur, dans ses lignes générales, qu'il pouvait l'être vingt ans plus tôt. L'admiration pour les anciens n'étouffe point chez lui l'indépendance. Il raille les auteurs nés copistes, qui ne travaillent jamais que d'après quelqu'un, et il témoigne à l'érudition pure un dédain de littérateur déiicat que, même alors, elle ne méritait pas entièrement, car elle tenait déjà sa place près de la littérature, et cette place, elle se la fera de plus en plus large.
Il y a des esprits, si je l'ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour être le recueil, le registre ou le magasin de toutes les productions des autres génies. Ils sont plagiaires, traducteurs, compilateurs; ils ne pensent point. Ils disent ce que les autres ont pensé ; et, comme le choix, des pensées est invention, ils l'ont mauvais, peu juste, et qui les détermine plutôt à rapporter beaucoup de choses que d'excellentes choses : ils n'ont rien d'original et qui soit à eux; ils ne savent que ce qu'ils ont appris, et ils n'apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer, une science vaine, aride, dénuée d'agrément et d'utilité, qui ne tombe point dans la conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a point de cours. On est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et le vulgaire confondent avec les savants, et que les sages renvoient au pédantisme.
Aux yeux de la Bruyère, l'érudition est chose trop particulière et hérissée pour mériter d'occuper l'honnête homme, ou tout simplement l'homme. Et c'est justement parce que les œuvres des anciens sont au plus haut degré générales et humaines qu'elles lui paraissent les meilleurs, presque les seuls modèles qu'un écrivain qui est en même temps un homme puisse se proposer d'égaler. A leur école, toute raisonnable, un bon esprit apprend à écrire « raisonnablement », tandis que les esprits médiocres croient écrire divinement, parce qu'ils ne se sont point comparés à de meilleurs qu'eux, parce qu'ils ne voient pas ou n'entrevoient qu'à peine cet idéal de perfection que les anciens ont réalisé, que nous devons nous efforcer de réaliser à notre tour, a II y a dans l'art un point de perfection,.comme de bonté et de maturité dans la nature : celui qui ne le sent pas et qui aime en deçà et au delà a le goût
défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement. » Il semble que la Bruyère veuille ici répondre au proverbe populaire : « On ne dispute pas des goûts. » En réalité il n'y a qu'un rapport éloigné entre le mot de la Bruyère et le proverbe, et Voltaire pose nettement la question quand il distingue entre le goût sensuel et le goût intellectuel. « On dit qu'il ne faut pas disputer des goûts, et on a raison quand il n'est question que du goût sensuel, de la répugnance qu'on a pour certaine nourriture, de la préférence qu'on donne à une autre; on n'en dispute pas, parce qu'on ne peut corriger un défaut d'organes. Il n'en est pas de môme dans les arts. Comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne et un mauvais goût qui les ignore. » On peut donc disputer des goûts, non pas avec ceux qui n'en ont aucun, mais avec ceux qui ont un goût de travers, parce qu'on peut le redresser. Avec tous les classiques, la Bruyère croit qu'il y a un bon goût, parce qu'il croit avec eux que le beau existe par lui-même indépendamment des caprices de la mode et de l'opinion. Tandis que Montaigne se plaît à suivre le goût public dans ses révolutions innombrables, la Bruyère se plaît à en voir et à en faire voir, non les manifestations Rangeantes, qui n'en sont que l'extérieur, mais le fond solide, qui persiste. Il croit que dans la beauté d'un ouvrage d'esprit il y a quelque chose de réel et d'indépendant du goût et de l'opinion. Cela étant, à qui l'écrivain devra-t-il songer à plaire? A la foule des contemporains, dont le goût est à la merci des impressions les plus contradictoires et dont l'opinion est si versatile? N'est-ce pas plutôt aux honnêtes gens de tous les temps? «Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa personne qu'à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre. » Une œuvre ne méritera donc le nom d'oeuvre d'art que si elle est avouée par la raison universelle. Non qu'il érige en loi le dédain du temps où l'on vit : on sait assez qu'il ne dédaignera pas d'être compris et applaudi par ses contemporains; mais les sentiments individuels et passagers les séparent les uns des autres, comme ils les séparent de ceux qui les ont précédés et de ceux qui les suivront ; la raison seule les réunit, et c'est à leur raison qu'il faut s'adresser.
Raison, vérité, nature, sont inséparables aux yeux de la Bruyère comme aux yeux de Boileau. Point de beauté sans la
raison; mais aimer la raison, c'est aimer le vrai, c'est-à-dire la nature. Il est clair pourtant que ces mots, familiers aux écrivains classiques, ont été employés par eux avec des nuances de sens assez diverses, et cela était inévitable. La « nature », chez Bossuet, n'est déjà plus la même que chez Pascal : elle a pris un air de noblesse et de dignité plus soutenues, qui n'exclut pas d'ailleurs les mouvements hardis. L'auteur des Pensées se renfermait « dans le simple naturel » ; l'auteur du Sermon sur la mort définit l'art « l'embellissement de la nature ». Cette même nature, chez Boileau, est plus disciplinée qu'elle n'était chez Bossuet, et chez la Bruyère, grand artiste, laisse plus de place à Y embellissement. Il y a là comme les degrés d'une transformation, et peut-être d'une altération du goût. La Bruyère, même dans sa théorie (à plus forte raison dans sa pratique), est certainement trop préoccupé de la part de « métier » qui entre dans l'art de l'écrivain. C'est bien pourtant l'art véritable, non le seul métier, dont il s'efforce de définir la nature et de régler le progrès, puisque le chapitre qu'il place, non sans intention, en tête de son livre, loin d'être un recueil de préceptes de détail, prend un caractère de haute 'généralité; puisque l'idée de la beauté éternelle le domine et l'éclairé; puisqu'il est une seule règle, en somme, à la lumière de laquelle on puisse reconnaître l'œuvre du bon ouvrier : c'est qu'elle élève l'esprit, inspire des sentiments nobles et courageux. Le chapitre des Ouvrages de l'esprit est un chapitre de philosophie littéraire.
Ce qu'il y a d'individuel dans le chapitre des ce Ouvrages de l'esprit ». — La Bruyère satirique et délicat*
Mais c'est aussi une œuvre très individuelle, trop individuelle même à certains égards. Élevé à l'école des anciens et aussi des habiles d'entre les modernes, la Bruyère n'en a pas moins sa physionomie propre de critique aussi bien que d'écrivain.
D'abord, alors même qu'il expose les principes les plus élevés sur l'art d'écrire, il ne s'oublie pas lui-même, et il s'applique secrètement des pensées comme celle-ci : « Si l'on jette quelque profondeur dans certains écrits ; si l'on affecte une finesse de tour, et quelquefois une trop grande délicatesse, ce
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n'est que par la bonne opinion qu'on a de ses lecteurs. » Il fait celte remarque, où Ton sent comme une velléité de plaidoyer personnel, après que trois éditions des Caractères avaient déjà paru. Tous les lecteurs, sans doute, n'avaient pas également justifié la bonne opinion qu'il avait d'eux. Quelques-uns, semblables au marquis de la Critique de l'École des femmes, ne l'ont môme pas lu, et pourtant le condamnent.
« Que dites-vous du livre d'Hermodore ? — Qu'il est mauvais, répond Anthime. — Qu'il est mauvais ? — Qu'il est tel, continue-t-il, que ce n'est pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle. — Mais l'avezvous lu ? — Non, » dit Anthime. Que n'ajoute-t-il que Fulvie et Mêlanie l'ont condamné sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de Mélanie?
D'autres lisent, ou écoutent lire, mais ne veulent pas ou ne savent pas juger. Pour louer un livre, dont ils sentent d'ailleurs le mérite, mais dont l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom, les uns — ce sont les prudents — veulent être « portés par la foule » et se réservent de dire ensuite « qu'ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, et que le public est de leur avis ». Les autres, — ce sont les importants, les connaisseurs « ou ceux qui se croient tels », — héros d'un cercle d'amis « qui se sont promis de s'admirer réciproquement», convaincus qu'eux seuls « savent juger, savent penser, savent écrire, doivent écrire », regardent du plus haut de leur esprit les ouvrages les plus universellement goûtés des honnêtes gens. On sent que contre ces « zélotes » la rancune de la Bruyère est vivace, qu'il n'a pas oublié leurs dédains pour « un manuscrit qu'on leur lit » avant l'impression; qu'il a vu, qu'il a entendu ce Théocrine, distrait et dédaigneux, qui « semble toujours rire en lui-même de ceux qu'il croit ne le valoir pas ». — « Le hasard fait que je lui lis mon ouvrage. Il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. — Et du vôtre, me direz-vous, qu'en pense-t-il? — Je vous l'ai déjà dit : il me parle du sien. » Et ces critiques, qui ne savent même pas se mettre d'accord entre eux ! Le plus sûr pour un auteur, après qu'il a recueilli leurs avis contradictoires, c'est d'oser être de l'avis de ceux qui l'approuvent, car « il n'y a point d'ouvrage accompli qui ne fondît tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs, qui ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins ». Mieux valent encore pourtant leurs censures que certains éloges.
Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule ; s'il donne quelque tour à ses pensées,
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c'est moins par une vanité d'auteur, que pour mettre une vérité qu'il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l'impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il y a de l'esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu'il n'a pas cherchés par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets, et agit pour une fin plus relevée : il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.
Ainsi, le chapitre des Ouvrages de l'esprit est, à certains égards, un plaidoyer personnel ; à certains autres, par suite, il sera une satire. Par exemple, on a peine à croire que la Bruyère n'ait pas fait un retour sur lui-même en écrivant : « Il ne faut point mettre un ridicule où il n'y en a point; c'est se gâter le goût, c'est corrompre son jugement et celui des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce, et d'une manière qui plaise et qui instruise. » On peut s'étonner qu'il refuse aux « nouvellistes » (lisez : aux journalistes) le droit de critiquer un livre, ou de raisonner sur la politique ; et il est certain qu'il n'a pas prévu la force redoutable dont l'opinion allait armer les nouvellistes de plus en plus audacieux ; mais le premier journal véritable du temps, le Mercure, est rédigé par ses ennemis, et il écrit : « Le H. G. (Hermès galant) est immédiatement au-dessous de rien. » D'autre part, ces ennemis de la Bruyère sont aussi les ennemis des anciens; de là cette vive sortie contre les « modernes ».
On se nourrit des anciens et des habiles modernes ; on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages ; et quand enfin l'on est autour, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui baRent leur nourrice.
Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple : il tire la raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages.
Il avoue que les anciens, quelque inégaux et corrects qu'ils soient, ont de beaux traits ; il les cite, et ils sont si beaux qu'ils font lire sa critique.
Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les modernes ; mais ils sont suspects, et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l'antiquité : on les récuse.
La tactique est double : en attaquant ses adversaires, il faut se ménager des alliés : ces ce habiles », si adroitement loués, Boileau, Bossuet, la Fontaine, Racine, sont des alliés naturels, comme le seront le P. Bouhours et le comte de Bussy-Rabutin, donnés ici, un peu complaisamment, pour des modèles du beau style, comme l'est déjà, comme le sera plus encore le
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grand Condé, après les ilalteuses allusions à la fête magnifique donnée par lui à Chantilly en l'honneur du Dauphin.
Çà et là, plus d'un jugement très particulier, surprenant ou contestable, nous arrête. La Pénélope de l'abbé Genest est rapprochée des Bérénice rivales de Corneille et de Racine : c'est, sans doute, que l'abbé Genest était secrétaire des commandements de la duchesse d'Orléans. Un peu plus loin, nous nous heurtons au double jugement, si souvent discuté, sur Molière et sur Malherbe.
Il n'a manqué à Térenge que d'être moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères ! Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement : quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne plaisanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images, et quel fléau du ridicule! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques !
J'ai lu Malherbe et Théophile. Ils ont tous deux connu la nature, avec cette différence que le premier, d'un style plein et uniforme, montre tout à la fois ce qu'elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple; il en fait la peinture ou l'histoire. L'autre, sans choix, sans exactitude, d'une plume libre et inégale, tantôt charge ses descriptions, s'appesantit sur les détails ; il fait une anatomie : tantôt il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature; il en fait le roman.
Un critique d'une délicatesse plus scrupuleuse encore que celle de la Bruyère, Fénelon, opposera plus tard aussi, dans la Lettre à V Académie, Térence à Molière; mais il connaîtra trop profondément Térence pour laisser échapper ce regret bizarre : « Quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques ! » Il n'y a pas de rapprochement possible entre le comique de Térence, si discret et si finement nuancé qu'il n'en est presque plus comique, et la verve si franche de Molière. Par cette seule finesse de l'analyse morale, Térence a toujours été goûté des Français : Montaigne trouvait qu'il sentait bien mieux « son gentilhomme » que Plaute ; Diderot écrira son éloge. Est-ce une raison pour sacrifier à ce naturel aimable le naturel puissant de Molière? On a conjecturé, il est vrai, que les mots u jargon » et « barbarisme » s'appliquent au langage des paysans que Molière a introduits sur la scène, et auxquels il semble que la Bruyère fasse allusion plus loin, quand il écrit: )> Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur. » Mais, en ce dernier passage, il condamne aussi le ridicule bas et grossier de ceux qui croient pouvoir mettre sous les yeux du spectateur « un malade dans sa garde-robe ». C'est donc le goût qui diffère et qui, depuis Molière, s'est épuré, ou,
si l'on veut, énervé ; car ce ne sont pas quelques scènes épisodiques qui empêcheraient Molière « d'écrire purement ».
Pourquoi, d'autre part, le nom de Théophile cité à côté du nom de Malherbe? Pour opposer — comme Boileau Pavait déjà fait dans la satire IX — le poète de la raison disciplinée au poète de la verve intempérante ? Il est certain que ce nouveau parallèle est tout favorable à Malherbe, dont la « naïveté » est tout au moins douteuse. Mais ce parallèle est trop suivi, trop symétrique, factice au fond. C'était une mode du temps ; la Bruyère eût pu s'en souvenir moins souvent dans ce chapitre, où les parallèles abondent. Qu'on oppose Ronsard à Marot, l'antithèse est toute simple ; Marot n'est déjà plus opposé si naturellement à Rabelais. Mais les écrivains ici vont deux par deux : « On lit Amyot et Coëifeteau. » Il est vrai que si la Bruyère cite avec honneur Coëffeteau, si estimé de Vau gelas, c'est qu'à ses yeux Coëtïéteau est un des écrivains qui ont donné les premiers un modèle, imparfait encore, du style châtié. En maint endroit, la préoccupation du style pur et poli est visible, comme aussi le dédain du critique délicat à l'égard du « peuple», qui (( appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l'emportement du geste, à l'éclat de la voix et à la force des poumons». Mais ici le goût de la Bruyère se confond avec le goût général et spiritualiste de son temps. Pour le xvne siècle tout entier, l'éloquence c'est « un don de l'àme », comme la logique l'art de persuader la vérité. C'est aussi la vérité qui est le but de l'art dramatique, le fond commun de la tragédie et de la comédie : « L'àme ne va-t-elle pas jusqu'au vrai dans l'un et l'autre genre avant que de s'émouvoir? » Aussi l'opéra, qui charme les sens, mais ne parle pas à la raison, n'est-il que « l'ébauche d'un grand spectacle ». Tout ce passage sur l'opéra, si curieusement individuel par certains traits satiriques, se rattache, dans l'ensemble, à la pure doctrine de l'âge classique. « L'àme n'est point émue, » disait la Fontaine1, insensible aux merveilles du spectacle à la mode. « Sottise magnifique ! » s'écriait Saint-Évremond, et bientôt ennuyeuse; « car où l'esprit a si peu à faire, c'est une nécessité que les choses viennent à languir. » L'esprit, c'està-dire la raison, c'est toujours là qu'ils reviennent, et c'est pourquoi, dans le livre de la Bruyère, le chapitre des Ouvrages de l'esprit n'est pas un hors-d'œuvre.
\. Voyez, dans le fascicule de la Fontaine, un fragment de son Epitre à M. de Niert.
Application de la théorie aux écrivains français* — Jugement sur les écrivains du seizième siècle*
Ainsi, comme tous les critiques, la Bruyère a donné ici la théorie de son propre style et de son propre goût. Il semble avoir voulu caractériser son talent particulier lorsqu'il a écrit : « Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. » Précision, image, ces deux mots, remarque Voltaire, sonttout un traité de rhétorique. Ils résument aussi tous les mérites de l'écrivain qui a su « définir » avec une netteté si saisissante et « peindre » avec de si éclatantes couleurs les divers aspects de la vie et de l'âme humaine. Mais il faut faire deux parts dans les jugements delà Bruyère : la part des jugements incomplets ou contestables qui portent la marque trop visible de l'époque et du milieu où il a vécu, de ses préoccupations personnelles, de son goût plus fin que large ; et la part des jugements définitifs, où les écrivains de tous les temps peuvent trouver d'utiles et durables leçons. Tout bien pesé, c'est cette seconde part qui est la plus considérable de beaucoup. Gela est vrai surtout des jugements particuliers qu'il porte sur les grands écrivains français du xvie et du xvne siècle.
Un des grands mérites de la Bruyère, c'est son goût très vif pour la vieille littérature française, h une époque où il était de mode d'ignorer ou de dédaigner tout ce qui précède le xvii0 siècle. Dans son chapitre intitulé de Quelques Usages, il dresse une longue liste des mots anciens dont la perte est regrettable, et, comme plus tard Fénelon, il se demande ce que la langue française a gagné à tant de changements qui l'appauvrissent. Dans les chapitres de la Société et de la Cour, il hasarde deux pastiches agréables du style de Montaigne.
Tout indique qu'il a lu de fort près ce « Montagne » qui n'est point sans ressemblance avec lui, car tous deux ont su se soustraire à la gêne d'un plan arrêté. Bien que la Bruyère critique ceux qui écrivent « par humeur » ; bien qu'il soit fort loin d'être un sceptique, et couronne par un beau chapitre de philosophie chrétienne « un livre qui s'était assez aisément passé de christianisme jusque-là », il doit à Montaigne plus qu'il ne le croit, et n'accomplit qu'un acte de reconnaissance lorsqu'il le cite
entre Amyot et Rabelais. Il est vrai qu'il ne le juge pas « exempt de toute sorte de blâme », et qu'il n'ose faire directement son ; mais il le défend, du moins, contre les attaques de ceux qui ne pensent pas assez et de ceux qui pensent trop subtilet. Les uns ne sauraient goûter « un auteur qui pense beaucoup »; les autres ne sauraient « s'accommoder de pensées qui soni naturelles ». Malebranche, qui appelait imprudemment Montaigne « un pédant à la cavalière », est sans conteste celui qui pense trop subtilement. Que celui qui ne pense pas assez soit Nicole, ou plutôt Balzac, le jugement est vrai. Montesquieu dira plus tard à peu près de même : « Dans la plupart des auteurs, je vois l'homme qui écrit; dans Montaigne, l'homme qui pense. » Si, comme le croit Sainte-Beuve, la Bruyère tient de Montaigne « non seulement pour le style et pour la méthode décousue avec art, mais aussi pourLi^ariuîn^^ et la vie », on peut regretter qu'if n'airpaTpiFeci se et développé un jtrgement si curieux sous sa plume. Mais c'est déjà beaucoup d'apprécier ainsi Montaigne à une époque où le doute nonchalant de l'auteur des Essais était si suspect. Qu'on se souvienne de cet admirable Entretien avec M. de Saci, préface naturelle des Pensées, où Pascal confond le scepticisme frivole de Montaigne par la raison sévère d'Epictète, et l'orgueilleuse raison du stoïcien par l'ironie sceptique de l'épicurien ; qu'on se souvienne que, de son temps même, Montaigne fut médiocrement estimé, saut peut-être d'Etienne Pasquier, du président de Thou, du cardinal du Perron, qui appelait les Estais «le bréviaire des honnêtes gens », on sera plus disposé à pardonner à la Bruyère son laconisme en faveur de sa visible sympathie. On sent que Ton est déjà au seuil du xvme siècle.
La Bruyère n'a pas montré moins de hardiesse dans le jugement qu'il porte sur Rabelais, dont Montaigne lui-même se contentait de ranger l'œuvre parmi les livres « simplement plaisants ». Si l'on n'estimait pas à leur juste valeur des écrivains délicats comme Montaigne, combien l'on devait estimer moins encore un écrivain d'apparence grossièrement gauloise tel que Rabelais! Les uns, révoltés de tant de folies, ne prenaient pas le temps d'aller au fond des choses et de goûter cette « substantiflque mouelle » que Rabelais y avait enfermée ; les autres, au contraire, d'autant plus enthousiastes qu'ils étaient moins nombreux, prétendaient tout admirer et même tout expliquer. Aux premiers, la Bruyère vante le « génie » et les dons naturels qu'ils méconnaissent ; aux seconds il répond :
LA BRUYERE 15
« Son livre est une énigme, quoi qu'on en veuille dire, inexplicable. » L'arrêt est trop absolu; car si Ton ne peut expliquer Chez Rabelais toutes les étrangetés dont, par prudence, il a I s pi nsées 1res sérieuses, bien des plaisanteries et des •oies y ont \\\\ sens caché que nous pénétrons aujourd'hui. Maison ne peut qu'approuver sans réserve le fameux jugement qui fait si bien la part du mauvais et de l'excellent : « Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire: c'est le charme cie la canaille; où il est bon, il va jusquesà l'exquis et à l'excellent : c'est le mets des plus délicats. » On n'ajoutera rien à cet arrêt si justement devenu classique, et qui a un double prix, venant d'un délicat comme la Bruyère.
Ici, Rabelais est associé à Marot, dont on critique aussi les hardiesses trop gauloises ; ailleurs, c'est à Ronsard que Marot est comparé et préféré : « Marot par son tour et par son style semble avoir écrit depuis Ronsard ; il n'y a guère entre ce dernier et nous que la différence de quelques mots. » La Bruyère se laisse tromper par une apparence : la langue de Marot semble plus claire, d'un tour plus intelligible et plus français que la langue de Ronsard, souvent hérissée de mots empruntés aux langues anciennes ; c'est que Marot s'est contenté d'être le dernier des poètes gaulois et dédire avec une netteté spirituelle des choses peu profondes, tandis que Ronsard, novateur hardi, a essayé d'enrichir la langue, et l'a rendue plus confuse, semble-t-il, en la rendant plus forte et plus large ; mais il serait injuste de préférer à un véritable et puissant lyrique comme Ronsard, un poète agréable, mais plus fin qu'original, comme l'est Marot. Le goût de la pureté et de la netteté du langage a égaré ici le critique. Sans doute, il reconnaît que Ronsard est « plein de verve et d'enthousiasme » ; mais il ne craint pas d'écrire : « Ronsard et ses contemporains ont plus nui au style qu'ils ne lui ont servi : ils l'ont retardé dans le chemin de la perfection, ils l'ont exposé à la manquer pour toujours et h n'y plus revenir. » Guizot a déjà répondu : « Ronsard ne l'a pas pu, car il ne l'a pas fait, et pour faire un mal éternel, il faudrait qu'un homme pût empêcher la vérité et la raison de survivre. » C'est trop peu dire ; on sait aujourd'hui que les tentatives de Ronsard, malgré leur demi-avortement, ont été fécondes, même pour nos poètes du xixe siècle, et que la langue n'a pas eu à être « réparée », selon le mot de Boileau répété par la Bruyère, mais à être disciplinée seulement par Malherbe.
Un contemporain de la Bruyère, un délicat aussi, Pellisson, écrivait à M. de Doneville : « Je me suis amusé quelques jours, ce que vous auriez peut-être peine à deviner, aux poésies de notre bon Ronsard, et ne m'en suis point repenti, y ayant trouvé une infinité de choses qui valent bien mieux, à mon avis, que la politesse stérile et rampante de ceux qui sont venus depuis. Quant à lui, il est poète, non seulement dans la rime et dans la cadence, mais encore dans l'expression et dans la pensée. » Voilà le correctif qu'il conviendrait d'introduire dans ces jugements si neufs et en général si sensés sur les auteurs du xvie siècle.
Le jugement sur les épistolaires du dix-septième siècle.
En quatre passages différents du chapitre des Ouvrages de V esprit, la Bruyère juge les épistolaires du xvn° siècle, et principalement celui qui s'intitulait lui-même « le grand épistôlier de France », Balzac. On peut s'étonner aujourd'hui de la place importante qu'il assigne dans l'histoire de la littérature française au professeur d'éloquence, au rhéteur sous qui la France, on l'a dit avec raison, a fait sa rhétorique, une double, une triple rhétorique. Mais ce qu'il y a d'artificiel dans l'éloquence de Balzac choquait moins que nous un écrivain assez laborieux encore, bien que plus aisé que Balzac dans le tour de son style. Au reste, il ne faisait guère que répéter ce qu'avaient dit avant lui d'excellents juges, comme Malherbe. Le sévère Descartes disait des lettres de Balzac : « La pureté de Télocution y règne partout, comme fait la santé dans le corps, qui n'est jamais plus parfaite que lorsqu'elle se fait le moins sentir. » Elle se fait trop sentir précisément chez Balzac, et c'est ce qu'avait bien compris Bossuet lorsqu'il tempérait l'éloge par une critique trop légitime1.
Deux des quatre jugements portés par la Bruyère n'ont qu'une importance secondaire. Ici, Balzac est comparé à Malherbe, et on leur accorde l'honneur d'avoir les premiers rencontré le « nombre » de la phrase française; éloge très juste, s'il est vrai, comme la plupart des critiques s'accordent à le