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Voyez le fascicule sur la Littérature épistolaire

LA BRUYÈRE n

reconnaître, que Balzac ait été le Malherbe de la prose. Là, c'est de Ronsard qu'il est rapproché : « Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose. » 11 est certain que si Ronsard, mieux connu et compris, peut être salué comme l'ancêtre naturel de nos poètes modernes, Balzac a donné à la prose une ampleur et une noblesse soutenues qu'ignoraient ses prédécesseurs; Fléchier, son disciple, en évitant son emphase, a essayé de lui prendre son harmonie; Buffon et Jean-Jacques Rousseau ont versé plus tard leurs pensées dans le moule oratoire élargi par lui. Il y a donc une part de vérité dans le mot de la Bruyère, mais une part de vérité seulement. « Balzac, dit Sainte-Beuve, a sans doute servi plus directement, plus immédiatement que Ronsard, mais il ne me semble pas comparable à lui comme fond et valeur réelle. De l'un on peut extraire un poète éminent et même charmant; de l'autre, rien que des phrases ou des moules de phrases. »

Des deux autres passages, l'un est un bref parallèle entre Balzac et Voiture; l'autre, dont ce même parallèle est le point de départ, aboutit à un éloge délicat du style épistolaire des femmes.

Avec un goût très sûr, la Bruyère sent et dit combien l'éloquence, même fausse, de Balzac est au-dessus du faux esprit de Voiture : « Balzac, pour les termes et pour l'expression, est moins vieux que Voiture. » C'est que Voiture est mort presque tout entier avec le temps où il a vécu. Comme la Bruyère le remarque ailleurs (de la Mode), il était né pour être le favori d'un monde où il semble qu'il était attendu, d'un monde où l'on plaisait « seulement avec de l'esprit » ; or, Voiture n'avait que de l'esprit, ou du moins était condamné à toujours en avoir. On peut trouver que Voltaire est bien dur pour lui lorsqu'il traite sa correspondance entière de « baladinage », et la Bruyère lui-même se hâte d'ajouter qu'il est plus facile de le dédaigner que de l'imiter; mais le fond du jugement reste vrai. Balzac avait l'instinct du grand, il comprenait le génie de Corneille, et il fut un initiateur, après tout. C'est Sainte-Beuve encore qui le remarque , la « phrase balzacienne » était neuve lorsqu'elle parut; elle parut infiniment agréable, et elle resta toujours utile comme forme et façon.

Ce qui est surtout remarquable, c'est le sacrifice que la Bruyère fait de ces épistolaires illustres aux femmes auteurs

de correspondances. Les lettres de Balzac et de Voiture ont l'agrément du style, la finesse du tour. Que leur manque-t-il donc? Elles sont vides des sentiments qui n'ont régné que depuis leur temps et qui doivent aux femmes leur naissance. « Ce sexe va pins loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. » L'aveu est précieux, venant d'un écrivain qui n'a pas épargné ailleurs les railleries aux précieuses et aux femmes savantes. Il est vrai que certaines « clefs » indiquent ici les noms de Marianna Alcaforada, auteur des Lettres portugaises, publiées en 1669 ; de Mme de Lameth, de quelques autres encore. Ces femmes distinguées ont pu avoir assurément les qualités propres à leur sexe, le naturel, la vivacité, le goût heureux dans le choix et l'emploi des termes, la justesse élégante; mais on a peine à croire qu'on doive appliquera toute autre qu'àMme de Sévigné un éloge tel que celui-ci : « Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment. » On objecte que la Bruyère ne nomme nulle part Mme de Sévigné, et que celle-ci ne paraît pas l'avoir connu, car dans cette correspondance où elle parle un peu de tout, elle ne dit pas un mot des Caractères. Mais on sait que certaines lettres de Mme de Sévigné, la lettre du cheval, la lettre de la prairie, circulaient de main en main, si bien que Mmc de Coulanges peut écrire à sa cousine : « Vos lettres font toutle bruitqu'elles méritent. » Croit-on qu'on n'en ait jamais parlé à Chantilly ni à Versailles? On y parlait beaucoup'des lettres de Bussy, qui étaient connues de même façon ; or, dans ce même chapitre des Ouvrages de l'esprit, Bussy est cité au premier rang des arbitres du « beau style ». Avant son exil, Bussy s'était employé pour faire entrer à l'Académie la Bruyère, qui n'y entra que longtemps après; il avait prophétisé le succès des Caractères et s'était montré bon prophète. Comment supposer que la Bruyère connût si bien Bussy et si peu Mme de Sévigné? Il faut dont conclure qu'il a eu le mérite de juger, un des premiers, à sa juste valeur, l'esprit, le cœur et le style de celle que Mme du Deffant appellera « Notre-Dame de Livry1».

Sur la même Mme de Sévigné Voltaire devait écrire, beaucoup plus tard : « Ses lettres, écrites, avec liberté et d'un style qui peint et anime tout, sont la naeilleure critique des lettres étu-

1. Il est à peine besoin d'ajouter que Mine de la Fayette et d'autres encore partageraient avec Mme do Sévigné l'él oge de la Bruyère. On a vu dans le fascicule de la Littérature épistol 'airele cas que*, faisaient les contemporains des lettres de Mmcs de Maure, de Montausiers, de Sablé..

diées où Ton cherche de l'esprit. C'est dommage qu'elle manque absolument de goût. » La première partie de ce jugement donne pleinement raison à la Bruyère, qui avait déjà 0] l'art des écrivains de profession h l'aimable abandon d'une femme qui écrit pour dire ce qu'elle sent, comme elle le sent. La seconde partie nous semble bien injuste, mais n'est sans doule encore qu'une réminiscence du mot de La Bruyère : « Si les femmes étaient toujours correctes... » N'imitons pas cette fausse délicatesse qui proscrirait jusqu'aux incorrections de génie, et du jugement de la Bruyère ne retenons que l'éloge.

Parallèle de Corneille et de Racine.

Le parallèle de Corneille et de Racine est le morceau capital et, pour ainsi dire, le centre du chapitre des Ouvrages de l'esprit. La Bruyère l'abordait-il avec un désintéressement parfait? Assurément, en plus d'un passage il montre toute la sincérité de son estime pour le génie dramatique du vieux Corneille : « Le Cid n'a eu qu'une voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration... Chapelain était riche, et Corneille ne l'était pas; la Pucelle et Rodogune méritaient chacune une autre aventure. » Parfois, il est vrai, il ne glorifie le poète qu'aux dépens de l'homme : « Un homme est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition : il n'est pas au-dessous d'Auguste, de Pompée, de Nicomède, d'Héraclius; il est roi, et un grand roi; il est politique, il est philosophe; il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir. 11 peint les Romains; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire.» (Des Jugements.)

Corneille était mort quand la Bruyère lui rendait justice; mais il ne faut pas oublier que, vers la lin de sa carrière, le vieux poète avait trouvé un dangereux rival dans le jeune Racine, que la Bruyère était du parti de Racine, et que les partisans de Corneille n'avaient pas ménagé les épigrammes à Fauteur d'Andromaque. Mme de Sévigné s'écriait, dans son enthousiasme sincère : « Ma fille, gardons-nous de lui compa-

rer Racine ; sentons-en toute la différence. » La Bruyère avait à se tenir en garde contre un semblable parti pris, et l'on doit reconnaître qu'entre les deux poètes il se montre impartial, dans la mesure où il pouvait l'être.

Il le déclare, en effet, dès le début, et sans réticence, « Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle; il a pour lors un caractère original et inimitable... Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs. » Il est difficile de rendre un hommage plus complet au génie cornélien, et à ces traits sublimes par lesquels il « élève, étonne, maîtrise » le spectateur. La Bruyère a pourtant été plus loin encore; selon lui, Corneille est admirable surtout « par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés ». Sous ce rapport, il semble le préférer à Racine, dont les pièces paraissent se ressembler davantage et tendre un peu plus à une même chose. C'est apprécier comme il faut les ressources originales d'un génie qui porte à sa perfection la tragi-comédie héroïque avec le Cid et Nicomède, rajeunit les mystères avec Polyeucte, apprend à Molière, dans le Menteur, h faire parler les honnêtes gens, crée le drame romanesque dans Don S anche , développe les pièces à grand spectacle et l'opéra dans Andromède et la Toison d'or t et, à côté des purs chefs-d'œuvre classiques comme Horace et Cinna, nous offre de beaux tableaux historiques tels que Sertorius; est capable, en un mot, de peindre l'implacable Cléopâtre ou l'altière Cornélie après avoir peint Ghimène et Pauline.

Aux qualités sublimes de Corneille sont opposées les qualités égales, soutenues, harmonieuses, de Racine, qui « plaît, remue, touche, pénètre ». Les cotés faibles de Corneille nous sont montrés maintenant, mais avec discrétion et respect. On peut faire dans les critiques de la Bruyère deux parts, et distinguer celles que nous pouvons accepter pleinement, et celles qui appellent quelques réserves. En suivant pas à pas la Bruyère lui-même, il est aisé de faire ce départ.

Est-il vrai que les premières comédies de Corneille soient sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût aller si loin? Assurément la transition semble brusque de 17/lusion comique au Cid; mais certaines scènes, certains vers, révélaient déjà un poète supérieur aux Scudéry et aux Mairet. En

tout cas, ce n'est pas la sécheresse qu'on peut reprocher à ces essais, qui ressemblent plutôt à des imbroglios trop touifus, et sont moins comiques, à vrai dire, que tragi-comiques ou tragiques. On n'admettra pas non plus absolument que « les dernières pièces de Corneille font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut » ; car d'abord il y a des beautés encore dans ces dernières pièces trop dédaignées; puis, au fond, Corneille, même dans ses chels-d' oeuvre, n'est pas exempt de certains défauts que les longs tâtonnements de sa première manière, avant le Cid, avaient mis en pleine lumière, el qui, après des chefs-d'œuvre admirables, mais encore mêlés de défauts analogues, reparaîtront naturellement dans les œuvres de la décadence, sans qu'il y ait jamais eu, on peut l'affirmer, solution de continuité absolue ni contradiction réelle entre les œuvres variées, sans doute, mais où se reconnaît le même esprit.

Est-il vrai que dans quelques-unes de ses meilleures pièces il y ait « des fautes inexcusables contre les mœurs » ? Il ne peut être question ici de la morale, puisque Corneille, tout au contraire, a beaucoup fait pour épurer le théâtre, et que ses tragédies, selon l'expression si vraie de Voltaire, sont « une école de grandeur d'âme ». Mais il est certain que le développement des caractères cornéliens manque parfois de suite et de logique; les nuances n'y sont pas toujours assez observées. Certains brusques revirements nous étonnent; certains personnages passent d'un excès à Tautre. La critique n'est vraie pourtant que de quelques caractères.

Est-il vrai que Corneille ait « un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négligences dans les vers et dans l'expression, qu'on ne peut comprendre en un si grand homme » ? A certains moments, sans doute, les personnages de Corneille déclament ; ils ont l'amour des longues tirades retentissantes; mais c'est là un vice qui de la tragédie sentencieuse de Sénèque a passé dans la tragédie française. Le goût des discours est devenu un goût national. Chez Racine luimême, Agrippine et Mithridate prononcent des discours un peu longs, admirables d'ailleurs, et Théramène fait mal à propos de la rhétorique. Quant aux négligences, il faut avouer que le style de Racine est plus correct et plus égal, mais ne pas oublier aussi que Corneille a créé la langue tragique, et qu'il parle une langue originale, forte, dont les expressions vieillies et les brusques fiertés étonnaient plus tard les contemporains de Racine. Là où le principal disciple de Racine, Voltaire,

verra des incorrections, il n'y aura souvent que des idiotismes dont le sens vrai s'est affaibli ou s'est perdu.

Est-il vrai que Corneille ne se soit pas assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité? qu'il ait aimé au contraire à charger ]a scène d'événements dont presque toujours, il est vrai, la Bruyère l'avoue, il est sorti avec succès? Au point de vue de la composition, c'est là, en effet, la principale différence qui sépare Corneille de Racine. Il a pris plaisir à compliquer les ressorts de ses drames, à multiplier les intrigues parallèles ou entre-croisées, à préparer des coups de théâtre surprenants, si bien qu' Héraclius, par exemple, a pu sembler à Boileau un logogriphe. A cette complexité, parfois excessive, de l'action chez Corneille, la Bruyère a raison d'opposer « la simplicité d'action » de Racine, qui, dans sa préface de Bérénice, définit son idéal dramatique : « Faire quelque chose de rien. » Mais le souvenir de cette même Bérénice, si gracieuse, mais dramatiquement si peu forte, doit nous faire comprendre qu'il y a un danger des deux côtés, dans l'excès de simplicité comme dans l'autre. Racine est plus Grec et plus simple que Corneille, cela est incontestable; mais Corneille atteint souvent à la simplicité du sublime. Dans son ensemble le jugement est acceptable. Racine attendrit plus le cœur, si Corneille occupe plus l'esprit.

On sait par cœur les formules classiques qui résument ce parallèle : « Corneille nous assujettit à ses caractères, Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ce que Ton admire et de ce que Ton doit même imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que Ton éprouve dans soi-même... Corneille est plus moral, Racine plus naturel. » C'est beaucoup accorder à Corneille que lui accorder cette haute supériorité morale, qui s'impose à nous et nous « assujettit » à ses caractères par l'admiration. Oui, Corneille crée et Racine observe- Corneille peint des héros parfois surhumains, des héros tout d'une pièce, comme le jeune Horace. Racine peint des hommes au caractère nuancé. Mais il ne faudrait pas exagérer l'antithèse : tels qu'ils devraient être... tels qu'ils sont. Luimême, la Bruyère a signalé cette « tendresse » qui est répandue dans le Cid et dans Polyeucte. Le poète qui a uni et séparé Chimène et Rodrigue savajf aussi manier ce qu'il y a de délicat dans la passion. Lui aussi, il a peint des hommes, car Ro-

drigue, Auguste, Polyeucte, ne deviennent point héros tout d'un coup, sans hésitation, sans combat intérieur; ils ne s'élèvent à l'héroïsme qu'après avoir lutté contre les sentiments humains. D'autre part, la Bruyère a reconnu la grandeur de certains caractères raciniens, tels que celui de Mit h ri date. Les héroïnes de Racine ne font pas toujours le contraire de leur devoir; Andromaque ne sacrifie le devoir conjugal qu'au devoir maternel. Ainsi Racine est bien le poète delà passion, mais la passion chez lui n'est pas toujours victorieuse, et, dans Phèdre, leremords la purifie. Corneille est le poète de l'héroïsme, mais ses héros ne découragent pas toujours notre sympathie.

La Bruyère termine en comparant Racine à Euripide, Corneille à Sophocle. Le premier, le tragique Longepierre, dans un parallèle écrit en 1686, avait risqué cette comparaison très inexacte1. Corneille ressemblerait plutôt à Eschyle qu'à Sophocle, et, d'ailleurs, est fort peu Grec, on le sait. Racine a peu de traits d'Euripide, poète pathétique, mais trop orateur, et philosophe sceptique, généralement préféré d'ailleurs aux autres tragiques grecs par les hommes du xvne siècle. Dans la septième de ses Réflexions critiques sur Longin, publiées après les Caractères, Boileau repousse hautement l'idée de ce parallèle, qui lui semble presque une impiété envers les anciens. Il admire Racine pourtant, et reconnaît que beaucoup de gens déjà le préfèrent à Corneille, dont il vante l'élévation de génie, mais critique, comme la Bruyère, le goût pour la déclamation, et les fautes. C'est que la querelle des Anciens et des Modernes s'est ouverte, et qu'au premier rang des partisans des modernes figure le neveu de Corneille, ce Fontenelle qui, dans son discours de réception à l'Académie, déclarait que le nom de Corneille efface tous les autres noms.

1. « Disons que M. Corneille approche davantage de Sophocle, et que M. Racine ressemble plus à Euripide. » Dans ce parallèle, Longepierre ne cache point ses préférences : « Racine a cru, dit-il, qu'il fallait aller à l'esprit par le cœur, Le cœur est un juge bien plus sincère et meilleur que l'esprit : ce dernier est sujet à se iaisser éblouir par de faui brillants; mais le cœur ne peut sentir dans chaque chose que ce qui y est. »

Le parallèle de Corneille et de Raeine dans le Discours à l'Académie.

Élu à son tour à l'Académie, mais comme partisan des anciens, la Bruyère refit son parallèle entre Corneille et Racine, mais cette fois en inclinant ouvertement du côté de celui-ci, qui était un de ses plus chauds partisans.

Cet autre vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbe ; qui prime, qui règne sur la scène ; qui s'est emparé de tout le théâtre : il ne l'en dépossède pas, il est vrai ; mais il s'y établit avec lui; le monde s'accoutume à en voir faire la comparaison: quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré ; quelques autres, qu'il lui soit égalé : ils en appellent à l'autre siècle, ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de leur jeunesse.

On sent la différence de ton : le parallèle des Ouvrages de Vesprit était grave, équitable, désintéressé ; beaucoup plus bref, le parallèle du Discours à l'Académie est aussi beaucoup plus partial. Sans doute il débute par un bel éloge de Corneille, qui règne encore sur la scène, et il ne va pas jusqu'à dire que Racine l'en ait dépossédé ; mais il insinue que le temps n'est pas loin où Racine y régnera seul à son tour. L'ironie de la fin est a peine voilée. On en comprendra la portée, si l'on songe que Thomas Corneille et Fontenelle, le frère et le neveu du grand Corneille, étaient là. C'est pourtant en recevant à l'Académie « Corneille le jeune » que Racine lui-même avait fait un éloge si éclatant de son vieux rival disparu l. Racine citait le Cid, Horace, Cinna, Pompée. Dans le premier parallèle, la Bruyère citait aussi le Cid, les Horaces, Polyeucie. Remarquons qu'il y ajoutait, sans intention maligne, Œdipe, tragédie alors fort admirée, une des plus souvent représentées même parmi celles de Corneille. Ce n'est donc pas parce que la Bruyère nommait ici Œdipe qu'il pouvait blesser quelques-uns de ses auditeurs; c'est parce qu'il le nommait seul, et aussi parce qu'il aggravait son jugement par une épigramme dédaigneuse à l'é-

1. On trouvera ce beau morceau cité aux jugements dans le premier fascicule de Corneille, avec un fragment du jugement de Vauvenargues.

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gard de ces « vieillards » qui dans Œdipe n'aimaient peut-être que le souvenir de leur jeunesse. Mais ces vieillards s'appelaient Saint-Évremond, l'auteur du Jugement sur quelques auteurs français, Segrais, Mme de Se vigne (elle n'admettait pas, elle, qu'on pût, non seulement surpasser, mais égaler le vieux Corneille), Louis XIV même.

Fontenelle se sentait soutenu encore par l'opinion d'une élite lorsqu'il répondait indirectement au jugement ironique de la Bruyère par un parallèle enthousiaste : il y accorde à peine à Racine l'avantage d'une versification soutenue ; pour le fond, la supériorité de Corneille est proclamée : « Le grand de Corneille ne se trouve jamais dans Racine... Racine n'a presque jamais peint que des Français et que le siècle présent, même quand il a voulu peindre un autre siècle et d'autres nations. » Celte fois, c'est en faveur de l'auteur à'Athalie qu'on aurait envie de réclamer. Au reste, le grand public, trop éloigné de l'âge où vivait Corneille pour comprendre toute la grandeur héroïque et parfois romanesque du drame cornélien, prenait de plus en plus parti pour Racine. Le successeur de Racine à l'Académie, Valincourt, dans son discours de réception (27 juin 1699), disait de même : « Corneille et Racine ont peint la nature ; mais la nature de Racine est moins superbe et moins magnifique; elle est plus vraie et plus sensible. »

Au xvme siècle, la suprématie de Racine va sans cesse en s'atfermissant. Voltaire ne comprend plus guère la langue énergique, mais vieillie, de Corneille. On a vu ailleurs que le plus aimable des disciples de Voltaire, Vauvenargues, exagère encore ce que son goût a d'étroit : en avouant que Corneille « a mieux connu que Racine le pouvoir des situations et des contrastes » et que ses pièces, moins agréables à lire, sont « plus intéressantes quelquefois dans la représentation », il critique son enflure, empruntée aux Espagnols et aux Latins, « ses antithèses affectées, ses négligences basses, ses licences continuelles, son obscurité, son emphase », ses discussions longues et subtiles, qui refroidissent les plus fortes scènes. Avec tous ses préjugés, Voltaire avait du goût; il sentit que Vauvenargues avait passé la mesure, et il l'y rappela.

Je ne m'étonne point qu'un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l'art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu'il faut, et de la manière dont il le faut ; mais, en même temps, je suis persuadé que ce même goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l'art de Racine, vous fait admirer

le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang, à juste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu'Archimède ; cependant les Équipondérants d'Archimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d'Horace et de Guriace, les deux charmantes scènes du Cid,\ine grande partie de Cinna, le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune, se soutiendraient à côté d'Athalie, quand même ces morceaux seraient faits aujourd'hui. De quel œil devons-nous donc les regarder, quand nous songeons au temps où Corneille a écrit? J'ai toujours dit : Multœ sunt mansiones in domo patris mei1. Molière ne m'a point empêché d'estimer le Glorieux de M. Destouches ; Rhadamiste2 m'a ému, même après Phèdre. Il appartient à un homme comme vous, Monsieur, de donner des préférences, et point d'exclusions 3.

Plus d'un détail de ce jugement appellerait une réserve; mais la conclusion est plus équitable que l'ironie de la Bruyère. On peut juger même qu'il est inutile de « donner des préférences », bien qu'à l'exemple de Voltaire certains critiques modernes, comme Nisard et Saint-Marc Girardin, aient librement indiqué les leurs. De la préférence à l'exclusion il n'y a pas si loin. A quoi bon préférer? A quoi bon s'interdire de comprendre et d'admirer également les manifestations les plus diverses du génie ?

Jugement de la Bruyère sur la Fontaine, dans le Discours à l'Académie.

Un autre, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au sublime; homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles, modèle luimême difficile à imiter.

Quoique la Bruyère soit un délicat, et que sa délicatesse aille même parfois jusqu'au raffinement, il comprend le large et simple génie de la Fontaine, et le juge à merveille en quelques mots définitifs. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que son discours de réception est une œuvre de combat, une sorte de raa-

1. « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon père. » (Saint Jean, XVI, 2.)

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