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Lettre du 15 avril

chine de guerre dirigée contre les partisans des modernes. Seuls ou presque seuls, les défenseurs des anciens y sont loues, et de plein cœur. Or, au premier rang de ces défenseurs était la Fontaine, dont on connaît la belle Èpitre à Euet. La Bruyère, qui n'épargnait pas les railleries aux Fontenelle et aux Perrault, était un allié utile, et son succès avait été le succès du parti des anciens. Comme la Fontaine aussi, s'il professait une sorte de culte pour l'antiquité, il ne limitait pas en esclave, et, imitateur d'abord, savait créer ensuite. Tous deux avaient le goût très vif de notre vieux langage, alors trop dédaigné, et remettaient en honneur plus d'un terme pittoresque, comme le mot ramentevoir, qu'on trouve chez la Bruyère, dans son pastiche de Montaigne (de la Société et de la Conversation), aussi bien que chez la Fontaine. Enfin, la Bruyère entrevit parfois cette nature que la Fontaine voyait et peignait si bien. Il raille l'indifférence grossière des citadins pour les choses rurales et champêtres (de la Ville)] mais, aussi injuste pour les enfants, qui (( ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire » (de l'Homme), il a moins de sympathie pour les animaux; et dans son chapitre des Esprits forts, il semble acquiescer à la doctrine brutale de Descartes, réfutée par la Fontaine avec une finesse mêlée d'émotion.

En plus d'un endroit de ses Caractères, on a peine à croire qu'il ne se souvienne pas de la Fontaine. Nous ne faisons pas seulement allusion à ce curieux morceau qui termine le chapitre des Jugements, où l'homme est assimilé à l'animal, et dont Ésope fournit la conclusion. Mais voici quelques rencontres de pensée et d'expression qui ne semblent pas fortuites : « De bien des gens il n'y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c'est moins que rien : de loin, ils imposent. (La Bruyère, du Mérite personnel ; la Fontaine, le Chameau et les bâtons flottants.) — Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre un parti. Elles n'en laissent guère échapper les premières occasions sans se préparer un long repentir. (LaBruyère, des Femmes ; la Fontaine, la Fille.) — Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient ; un grand seigneur affecte la principauté, etc. (La Bruyère, de l'Homme; la Fontaine, la Grenouille et le Bœuf.) Les hommes se laissent souvent devancer par d'autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment. » (La Bruyère, de l'Homme; la Fontaine, le Lièvre et la Tortue.) C'est que le fabuliste est un moraliste aussi et un satirique, mais

moins amer. Veut-il peindre le désespoir d'un pauvre bûcheron, las de vivre, il trouvera sans doute des accents énergiques :

Peint de pain quelquefois, et jamais de repos. Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée Lui font d'un malheureux la peinture achevée.

Que Ton compare pourtant à ce sombre tableau le lugubre portrait que la Bruyère nous trace des paysans, on saisira sur le vif la différence des deux manières et des deux génies.

Ces ressemblances et ces différences expliquent que la Bruyère ait pu porter sur la Fontaine deux jugements assez différents: le moraliste sentait la profonde originalité des fables; le délicat y était choqué peut-être de certaines hardiesses, comme l'hôte des Condé souriait de certaines gaucheries naïves du fabuliste. Dans le même chapitre, celui des Jugements, la Fontaine est nommé, avec Molière, au premier rang de ces auteurs qui seront lus même après qu'on ne parlera plus la langue française, et il est peint sous ces traits plaisants: « Un homme paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes ; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point : ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages. » L'éloge du poète est aussi flatteur que le portrait de l'homme l'est peu. Mais ce portrait n'est-il pas exagéré? La Bruyère n'a-t-il pas contribué à répandre la légende du « bonhomme » presque inconscient, qui produit des chefs-d'œuvre comme un arbre porte des fruits ? Il suffit de jeter les yeux sur la correspondance de la Fontaine pour voir quelle place il occupait dans la société mondaine, et avec quelle aisance il la remplissait, distrait parfois, jamais grossier ni stupide, même en apparence. L'exacte vérité n'est-elle pas ici sacrifiée à l'effet de l'antithèse ?

En tout cas, après un tel portrait, la Bruyère devait une réparation à la Fontaine : il la lui donna éclatante. Aucun jugement contemporain sur le fabuliste n'est plus complet ni plus chaleureux. On peut s'étonner de voir nommer ici Marot et Voiture ; mais Marot est un des derniers poètes dont la veine soit franchement gauloise, et Voiture, modèle dangereux, dont la gloire était encore vivante, avait failli gâter la Fontaine, nous le savons par les aveux de celui-ci. A lire le chapitre des Ouvra-

gesde l'esprit, où sont loués Marot, si naturel et si facile, plus moderne que Ronsard, venu après lui, et Voiture, qui, au contraire, « pour le tour, pour l'esprit et pour le naturel, n'est pas moderne », on comprend toute la valeur de ce premier éloge décerné à un écrivain plus égal que Marot, parce que Marot, plus élégant que profond, a ses faiblesses, et plus poète que Voiture, parce que l'esprit de Voiture vient du libre caprice de la fantaisie, du vagabondage de l'imagination, sans grand fonds de sincérité et de vérité. Une telle comparaison avec des auteurs qu'il connaissait si bien n'était pas pour déplaire à la Fontaine, qui, dans les lignes suivantes, devait trouver comme un lointain écho de ses propres vers : « Il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes. »

Je me sers d'animaux pour instruire les hommes... Le conte fait passer le précepte avec lui.

Ce qui pourtant dut surtout le toucher, c'est cet éloge tout, nouveau alors, et que sa bonhomie n'osait peut-être espérer : « Il élève les petits sujets jusqu'au sublime. » Qu'on veuille bien y songer : dans un temps où la fable était considérée comme un petit genre, si petit que, dans son Art poétique, Boileau l'oubliait ou la dédaignait, il y avait quelque mérite à déclarer qu'il n'y a pas de petits genres, puisque dans les plus petits on peut être grand poète. Dire que la Fontaine élève les petits genres au sublime, c'était dire qu'il fait de l'apologue une comédie véritable, une véritable épopée. Longtemps après, Voltaire écrira : « Ce n'était pas un écrivain sublime, » refusant ainsi au mort la gloire que la Bruyère accordait au vivant. Le même Voltaire accusera le fabuliste « de ne pas parler correctement sa langue », alors que la Bruyère, avec un goût plus large, l'avait montré « unique dans son genre d'écrire ». — a II n'était pas né inventeur, » affirmera encore Voltaire ; d'avance la Bruyère lui avait répondu : « Toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise, il a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter. » Le traducteur et l'imitateur de Théophraste sentait mieux que personne à quel point on peut être original dans l'imitation. Il nous semble que ces derniers mots sont une excellente définition, non seulement du génie de la Fontaine, mais du génie de tout le xvne siècle, si respectueux des grands modèles, mais si indépendant et si digne d'opposer fièrement ses œuvres aux leurs.

Le Jugement du Discours sur Boileau* — Comparaison entre Boileau et la Bruyère*

Le lecteur du xixe siècle s'associe pleinement à l'éloge de la Fontaine par la Bruyère : loin de baisser, en effet, la gloire du fabuliste est plus incontestée aujourd'hui qu'elle ne l'était au temps du grand roi, et tout porte à croire qu'elle ne connaîtra pas de déclin. Au contraire, celle de Boileau a subi bien des attaques, et, si elle n'en a pas été aussi ébranlée que l'espéraient ses ennemis, on ne peut affirmer cependant qu'elle soit demeurée intacte. Mais, aux jeux de ses contemporains, Boileau n'était pas seulement le mordant satirique; il était aussi et surtout le législateur de la poésie, et l'on ne discutait guère ses arrêts. Il ne faut pas l'oublier quand on lit dans le Discours ce portrait littéraire et moral de Boileau :

Celui-ci passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d'autrui et se rendre propre tout ce qu'il manie ; il a, dans ce qu'il emprunte des autres, toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention : ses vers forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris ; on y remarque une critique sure, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais.

L'on peut s'étonner aujourd'hui de l'enthousiasme que manifeste la Bruyère pour le « génie » et la « poésie » d'un auteur qui semble de notre temps plus raisonnable qu'inspiré ou gracieux. C'est que la Bruyère loue en Boileau ses propres mérites: d'abord l'originalité que Boileau garde tout en imitant les anciens ; cette originalité est celle du xvne siècle tout entier, mais en particulier celle de la Bruyère, qui n'a osé présenter au public ses premiers essais que sous le couvert de ïhéophraste, et qui, d'ailleurs, est, comme Boileau, partisan décidé des anciens ; puis le caractère « innocent » de la satire. On sent que la Bruyère, en plaidant la cause de Boileau, plaide aussi la sienne, car lui aussi a écrit des satires, et s'il n'a pas osé, comme Boileau, nommer les gens par leur nom, il veut du moins faire entendre qu'il a pu, sans méchanceté véritable, critiquer les travers et les vices qu'il rencontrait.

C'est là, en effet, l'éloge le plus juste que l'on puisse accorder

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à Boileau. Si l'on a pu contester son « génie », on doit reconnaître que son caractère est irréprochable et sa sincérité absolue, La Bruyère avait (raulant plus droit de l'admirer qu'il regardait comme difficile, sinon comme impossible, à un homme né chrétien et Français, de composer des satires. De là cette sympathie, non pas seulement pour le talent de Boileau satirique, mais surtout pour sa franchise et ses vertus personnelles. Il ne faut pas ouhlier, au reste, que les ennemis de Boileau étaient ceux de la Bruyère, et qu'on leur adressait à tous deux les mêmes reproches.

Parlant en face de Boileau et devant ceux que Boileau avait ridiculisés, la Bruyère a été conduit naturellement à outrer un peu Téloge. Est-il certain que Boileau passe Juvénal? Oui, si on ne les compare qu'au point de vue de la sincérité et de la fermeté des convictions; car Juvénal n'est souvent qu'un brillant déclamateur, tandis que Boileau pense tout ce qu'il dit et a plus de courage à le dire. Non, si l'on considère la forme, plus éclatante et plus pittoresque parfois chez Juvénal. Ce qu'on accordera plus difficilement encore , c'est que Boileau atteigne Horace; celui-ci a dans l'esprit plus de souplesse, dans le ton plus de variété, sans parler même des odes et du génie lyrique qui manquait tout à fait à Boileau. Mais on peut croire qu'Horace est uniquement envisagé ici comme poète satirique. A ce point de vue le jugement de la Bruyère peut être admis, car Boileau a plus le tempérament satirique. Il est satirique jusque dans ses Épîtres, tandis qu'Horace ne l'est pas toujours même dans ses Satires.

De même les louanges accordées au style de Boileau ne sont exagérées qu'en apparence. Il semble qu'il y ait contradiction entre le génie et l'art qu'on lui reconnaît à la fois; mais le point de vue aussi a changé depuis le xvne siècle. Ce que la Bruyère voulait mettre surtout en lumière, c'est l'originalité créatrice de Boileau, contestée par les partisans des modernes. L'idée qu'on se faisait alors d'un poète était fort différente de celle qu'on s'en fait aujourd'hui, où ce mot représente un auteur inspiré chez qui l'imagination prédomine. C'est la raison qui prédomine chez Boileau comme chez la plupart des écrivains de son siècle, qui n'en étaient pas moins regardés alors comme des poètes, et la Bruyère est si persuadé de la force, de l'harmonie et des grâces de la poésie de Boileau, qu'il promet à ses écrits une place presque unique dans le souvenir de la postérité. Cela est d'autant plus remarquable, que c'est par le style

qu'on a pu croire la Bruyère supérieur à Boileau ; mais cela est vrai, car Boileau, gardant l'exacte mesure entre l'emphase et la trivialité, est encore à nos yeux l'auteur qui caractérise le mieux l'esprit sage et réglé de la seconde partie du siècle.

Les ennemis communs de la Bruyère et de Boileau ne s'y trompèrent pas, et ce jugement fut vivement attaqué; mais dans son ensemble il reste juste; et l'on ne peut aujourd'hui encore refuser à Boileau le « génie », si par « génie » on entend la verve, comme il l'entendait lui-même :

Je sens que mon esprit travaille de génie.

On rapproche volontiers les noms de ces deux critiques, Boileau et la Bruyère, et cette comparaison n'a rien que de naturel, car tous deux ont les mêmes admirations et les mêmes antipathies. Peu de jugements des Ouvrages de l'esprit ou du Discours à l'Académie seraient désavoués par Boileau. Gomme Boileau, on l'a vu, la Bruyère préfère ouvertement Racine à Corneille. D'autre part c'est contre Perrault, l'adversaire de Boileau, que la Bruyère lance ses épigrammes les plus acérées Plus encore que les affinités personnelles et les relations de société ou de groupe, le culte de la beauté antique réunissait l'imitateur d'Horace et le traducteur de Théophraste. De là plus d'un rapport, non seulement entre leurs jugements particuliers sur les écrivains, mais encore entre les idées générales qu'ils expriment sur l'art d'écrire. Même amour de la raison, même idéal de perfection; par suite, même dédain de la médiocrité, des auteurs qui composent pour vivre, a II y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable : la poésie, la musique, le discours public, la peinture. » Même horreur aussi des cabales et des basses jalousies.

Entre l'auteur de Y Art poétique et l'auteur des Caractères, il y a donc une réelle parenté d'esprit et d'âme : d'esprit, car ils concevaient tous deux l'art d'écrire comme un art très sérieux et très difficile; d'àme, car du talent véritable ils ne séparaient pas la dignité de la vie. Toutefois, en lisant les Caractères, Boileau a pu éprouver çà et là quelque inquiétude : ce n'est plus delà raison seule que ce livre emprunte « son lustre et son prix » ; l'imagination y est bien aussi pour quelque chose, et ce disciple théorique de Boileau prépare en fait l'avènement d'une littérature dont Y Art poétique ne sera plus le code unique et infaillible.

Bossuct « Père de l'Église » et Fénelon « rare esprit ». La Bruyère et Fénelou critiques.

Au double jugement sur la Fontaine et sur Boileau succèdent, dans le Discours à l'Académie, le parallèle de Corneille et de Racine, dont il a été parlé, et l'éloge de Bossuet, que suit de près l'éloge de Fénelon, reçu à l'Académie la même année que la Bruyère :

Que dirai-je de ce personnage qui a fait parler si longtemps une envieuse critique et qui l'a fait taire ; qu'on admire malgré soi, qui accable par le grand nombre et par l'éminence de ses talents; orateur, historien, théologien, philosophe; d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire; un défenseur de la religion, une lumière de l'Église : parlons d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Église : que n'est-il point? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit par la sienne.

Toucherai-je aussi votre dernier choix, si digne de vous ? Quelles choses vous furent dites dans la place où je me trouve ! Je m'en souviens ; et, après ce que vous avez entendu, comment osé-je parler ? comment daignez-vous m'entendre ? Avouons-le, on sent la force et l'ascendant de ce rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans préparation, soit qu'il prononce un discours étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pensées dans la conversation. Toujours maître de l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il ne leur permet pas d'envier ni tant d'élévation, ni tant de facilité, de délicatesse, de politesse ; on est assez heureux de l'entendre, de sentir ce qu'il dit ; on doit être content de soi, si l'on emporte ses réflexions et si l'on en profite. Quelle grande acquisition avez-vous faite en cet homme illustre ! A qui m'associez-vous !

Le contraste n'est pas cherché, car Bossuet et Fénelon sont encore amis, et les contemporains ne voient pas aussi nettement que nous ce qui les sépare. Pourtant, à ne lire que ce double éloge, marqué de traits si précis, qui ne sent à quel point dilFèrent ces deux prélats et ces deux hommes? Il y a plus de respect et d'admiration dans l'éloge de Bossuet, à qui la Bruyère doit tant, mais dont le génie universel surtout l'étonné, comme il nous étonne encore; au contraire, ce n'est pas la hauteur d'esprit de Fénelon qui le frappe, ni son autorité morale qui le fascine ; c'est sa facilité insinuante et sa politesse délicate qui l'attirent : il est séduit, il n'est pas dominé. Il est vrai qu'il reconnaît (c'est le moins juste des traits de ce a caractère ») « la force et l'ascendant de ce rare esprit » ; mais un « rare esprit » peut être « maître de l'oreille et du cœur de

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