C. de Litt. — La Bruyère critique
ceux qui l'écoutent» ; il n'est pas et ne sera jamais « un Père de l'Eglise ». En saluant Bossuet de ce beau nom, la Bruyère s'est souvenu sans doute du rôle joué dans l'Église et dans l'État par ces Pères grecs ou latins qui étaient tout ensemble et les dépositaires de la doctrine orthodoxe et ses défenseurs contre les infidèles ou les hérétiques, et aussi les conseillers, parfois les juges des princes. Il est vrai que Louis XIV n'était pas roi à laisser s'établir en face de son autorité une autorité rivale ; mais l'autorité morale de Bossuet à la cour n'avait pas trop souffert de ce redoutable voisinage. En tout cas, il était aux yeux de tous le chef de l'Église gallicane. Le critique de l'éloquence sacrée qui a écrit le chapitre de la Chaire n'a fait que donner à ce chapitre une sorte de conclusion en opposant un véritable interprète de l'Évangile à tant de prédicateurs si peu évangéliques.
Fénelon ne s'était pas élevé à cette hauteur : il n'a encore fait paraître que deux livres, le pénétrant et ingénieux traité de YÊducation des filles et le Traité du ministère des pasteurs. Sans doute les Dialogues sur l'éloquence sont écrits déjà, mais ils ne sont pas connus. Dans la chaire, pourtant, Fénelon en a plus d'une fois appliqué les théories : il y a prononcé tel discourt «étudié et oratoire », comme le Sermon pour l'Epiphanie l mais plus souvent il a parlé « de génie et sans préparation », et ces homélies ont eu pour ses auditeurs le même charme que ses « conversations » familières. En somme, il n'est alors ni l'auteur du Télémaque, ni celui de la Lettre, ni l'archevêque de Cambrai ; et pourtant il est déjà « cet homme illustre » à qui la Bruyère s'étonne d'être associé. Combien puissant devait être l'attrait de cette souple parole ! Quelles espérances devait donner le précepteur du duc de Bourgogne, le grand seigneur pauvre, mais spirituel et brillant, dont on ne prévoyait guère alors le prochain conflit avec Bossuet, ni la prochaine disgrâce !
Au reste, la Bruyère ne devait voir que les débuts de ce duel entre les deux grands évêques. Nul doute que l'auteur des Dialogues sur le quiétisme n'eût pris résolument parti pour Bossuet. Mais il eût pu dire, même alors, d'où venait sa sympathie, plus instinctive que raisonnée, pour Fénelon, ce grand enchanteur.
Comme Fénelon, la Bruyère est un délicat, et cette délicatesse, parfois trop raffinée, l'empêche de rendre pleine justice à la large simplicité de Molière, dont il critique « le jargon ».
Comme lui, mais avec un parti pris moins visible, il défend contre les partisans outrés des modernes ces anciens, dont les modernes ont mis tant de temps à ressaisir « le simple et le naturel ». Le simple et le naturel, n'est-ce pas en ces deux mots que se résument tous les préceptes de Fénelon? Mais la Bruyère ne manque-t-il pas quelquefois lui-même de ce naturel qu'il admire tant dans les modèles antiques ?
Partis du même principe, la Bruyère et Fénelon devaient aboutir aux mêmes jugements de détail; en art comme en littérature, il faut, selon eux, revenir aux anciens. Le chapitre des Ouvrages de l'esprit, avant la Lettre, condamne trop sévèrement la « barbarie » du moyen âge et l'architecture gothique ; on y retrouve aussi, chez la Bruyère comme chez Fénelon, la même condamnation, plus juste, des ornements frivoles que ne dédaignaient pas assez les prédicateurs à la mode. Seulement Fénelon, évêque, n'a pu qu'indiquer discrètement, dans son chapitre de la Rhétorique, une critique qu'il avait déjà indiquée, d'ailleurs, dans ses Dialogues sur V éloquence ; la Bruyère, satirique et chrétien, a consacré un chapitre entier à l'éloquence de la chaire. Chose curieuse ! lui qui prodigue les traits, il en condamne l'abus chez les autres : « Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne ou un éclair qui les éblouisse, ils vous quittent du bon et du beau. » [Ouvrages de l'esprit.) Fénelon écrira, presque dans les mêmes termes : « Tant d'éclairs m'éblouissent. » Ainsi partout, dans l'éloquence profane comme dans l'éloquence sacrée, la Bruyère veut la simplicité, que ce soit celle des Grecs ou celle de l'Évangile. C'est même cet idéal de simplicité qui l'a parfois égaré, comme Fénelon, dans ses jugements sur les modernes.
Malgré ce respect un peu superstitieux de l'antiquité classique, Fénelon et la Bruyère n'en sont pas moins, à certains égards, des novateurs par la profondeur et l'originalité de certaines vues que la critique moderne s'est appropriées. Ils n'ont point les mêmes idées sur l'éducation, que Fénelon veut toujours aimable et souriante (Éducation des filles), tandis que la Bruyère écrit : « Il faut aux enfants les verges et la férule. » (De l'Homme.) Mais ils se montrent également préoccupés de relever nos vieux auteurs d'un injuste oubli. La Bruyère cite Amyot et Montaigne, rend justice à Marot, à Rabelais, même à Ronsard, bien que, différant ici de Fénelon, il critique ses tentatives de réforme. L'accord est parfait entre eux sur l'appauvrissement de la langue et les moyens d'y remédier, sur les regrets qu'il faut
donner aux vieux mots disparus. Enfin tous deux n'ont qu'une médiocre opinion des connaissances historiques de leur temps; de même que Fénelon raille ceux qui ne voient dans l'histoire qu'une sèche chronologie, la Bruyère critique ces gens qui lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire, dont la mémoire est accablée pendant que leur esprit reste vide (de la Mode).
Ainsi, d'un côté, le culte sincère des anciens ; de l'autre, le sentiment profond des besoins modernes, voilà par où la Bruyère et Fénelon se ressemblent, par où ils forment tous deux la liaison entre le xvue siècle et le xvme.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
Édit. Chassang (Garnier), Hémardinquer (Delagrave), Labbé (Belin), Rebelliau et Servois (Hachette).
LIVRES
Bourgoin. — Les Grands Maîtres de la critique au dix-sep tième siècle;
Garnier, in-12; p. 185-247.
Janet. — Les Passions et les Caractères dans la littérature du dix-septième siècle; Calmann-Lévy, in-12, 1888; p. 193 à 195, 230 à
238, 250. Krantz. — Essai sur l'esthétique de Descartes; Germer -Baillière,
in-8°, 1882; p. 295 à 299.
Merlet. — Études littéraires; 1882, in-12, Hachette; p. 429 à 436. Pellisson. — La Bruyère; in-8° (Classiques populaires), Lecène, 1892;
Rigault (H.). — Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes;
Hachette, in-8<> (t. 1er des Œuvres), p. 164 à 167. Sainte-Beuve. — Causeries du lundi; Garnier, in-12; I, 94, 169; IX,
— Portraits littéraires; Garnier, in-12; t. 1er, p. 396, 397, 407, 408, 413.
— Port-Royal; Hachette, in-12; II, 85, 86, 400, 401, 450; V, 83. Taine. — Nouveaux Essais de critique et d'histoire; Hachette, in-12;
JUGEMENTS
Cet admirable chapitre des Ouvrages de l'esprit est son Art poétique à lui, et sa Rhétorique... Aujourd'hui que Y Art poétique de Boileau est véritablement abrogé et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des Ouvrages de l'esprit serait encore, chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la lecture d'un chapitre de Ylmitation est pour les âmes tendres.
Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. Ier; Garnier.
La Bruyère avait un génie élevé et véhément, une âme forte et profonde. Logé à la cour sans y vivre, et placé là comme en observation, on le voit rire amèrement et quelquefois s'indigner du spectacle qui se passe sous ses yeux. Il observe ceux qui se succèdent et les dépeint à grands traits, souvent les apostrophe vivement, court à eux, les dépouille de leurs déguisements et va droit à l'homme, qu'il montre nu, petit, hideux et dégénéré. On voit dans Tacite la douleur de la vertu, dans la Bruyère son impatience. L'auteur des Caractères n'est pas ou indifférent comme Montaigne, ou froidement détracteur comme la Rochefoucauld; c'est l'homme, son frère, qu'il trouve ainsi avili, et duquel il dit avec un regret douloureux : « Il devait être meilleur. »
A. Thiers, Éloge de Vauvenargues.
En matière de littérature, les idées de la Bruyère ressemblent fort à celles de Boileau ; tous les deux ont les mêmes opinions, les mêmes admirations ; qui est contre l'un est contre l'autre. Pourtant il semble que Fauteur du chapitre des Ouvrages de l'esprit ait dans le goût plus de largeur, moins de rigueur doctrinaire, et, comme nous dirions, plus d'intelli-
gence que le législateur de Y Art poétique. Pris tout entier par sa dévotion à l'antiquité, Boileau ne s'est guère occupé de notre littérature du xvie siècle que pour la condamner. La Bruyère, lui aussi, au nom du goût et de la raison, rend des jugements sévères sur les excès et les fautes de cette littérature du xvie siècle; mais comme il comprend mieux ce qui les excuse et les explique! surtout comme il connaît mieux ces devanciers d'hier! comme il sent que, malgré tout, il y a de l'ingratitude à les mépriser!... Pas plus en littérature qu'en morale, la Bruyère n'a voulu faire le législateur. Assurément ses principes sont très fermes; mais il ne paraît point tenté de les réduire en prescriptions rigoureuses. Je n'aurai garde de vouloir prêtera Boileau une mine de régent qu'il n'eut jamais; mais enfin il est certainement plus autoritaire et plus dogmatique que ne fut la Bruyère. Il a rédigé, il a voulu rédiger un code; il lui a fallu trouver des formules, et les formules ont l'inconvénient d'être exclusives. A ses yeux, les règles qu'il donne prennent la valeur d'articles de foi ; hors d'elles point de salut. Le goût de la Bruyère a le même idéal ; mais il se contente d'indiquer les limites qu'il y a avantage à respecter; il ne croit pas que tout soit perdu si l'on vient à les franchir. Avec un sens très fin et très juste, il réserve l'indépendance du génie, même du talent... Ajoutons enfin que, malgré certains passages pittoresques que l'on pourrait citer dans les Satires et le Lutrin, l'art, au jugement de Boileau, a pour objet, non le réel, mais le vrai, et, partant, doit surtout vivre d'abstraction. La Bruyère, lui aussi, est avant tout épris de vérité; mais son livre tout entier prouve qu'il ne peut admettre l'élimination du réel... Voilà pourquoi, si persuadé qu'il soit de la précellence de la raison, quelque défiance qu'il conçoive des écarts de la sensibilité et de l'imagination, la raison lui paraît exiger la subordination, mais non l'asservissement, moins encore la suppression des autres facultés.
Pellisson, La Bruyère; Lecène.
LETTRES
Lettre de Bossuet à La Bruyère. — Il le remercie de l'avoir loué dans son discours de réception à l'Académie française. — Cette générosité chez un auteur montre de ]a grandeur d'âme. Lui-même il a contribué à l'élection de la Bruyère; mais il a été trop loué. Il n'est pas un Père de l'Église, il n'est qu'un disciple des Pères ; à son tour il loue la Bruyère et reconnaît son talent.
(Glermont. — Baccalauréat, noy. 1888.)
Dans son discours à l'Académie, la Bruyère avait appelé Bossuet « un Père de l'Église ». Ce jugement étonna et scandalisa presque certains contemporains, car Bossuet était vivant et siégeait à l'Académie. On suppose que la Bruyère écrit à un ami pour expliquer sa pensée et justifier son mot.
La Bruyère doit beaucoup assurément à Bossuet, mais ce ne sont point ces souvenirs qui l'ont inspiré dans son jugement.
Dans cette société de Chantilly ou de Versailles, où tant de travers et de vices se sont offerts d'eux-mêmes à sa verve satirique, un homme entre tous était respecté, c'était Bossuet. Par son autorité morale et par le rôle qu'il a joué dans toutes les grandes affaires de l'Église et de l'État, il est vraiment un Père de l'Église au xvne siècle.
En écrivant le mot qu'on lui reproche, la Bruyère voulait dire encore que Bossuet est un de ces hommes universels, si rares dans les temps modernes; qu'orateur, historien, théologien, philosophe, il réunit tous les mérites et ne laisse aucun genre sans y avoir touché.
Nourri, d'ailleurs, des Pères de l'Église, il semble non seulement reproduire leurs doctrines, mais faire revivre leur éloquence simple et grande. La Bruyère a voulu surtout, en le saluant de ce nom, opposer la mâle simplicité, la puissance et la
poésie de sa parole à la frivolité et aux fadeurs des prédicateurs à la mode.
Les Pères de l'Église avaient aussi pour tâche principale de combattre l'hérésie et l'incrédulité. Bossuet n'a pas failli à ce devoir. Il est le chef incontesté de l'Église de France, l'héritier direct des Augustin et des Chrysostome.
Loin donc de rétracter un mot qu'on accuse d'exagération, il est persuadé que la postérité sera de son avis, et croit que déjà ceux mêmes qui l'attaquent sentent à quel point il a raison.
Boileau écrit à la Bruyère pour le remercier, non seulement de son discours de réception à l'Académie, mais de la préface où, attaqué par les mêmes ennemis, il a défendu les Satires en défendant les Caractères.
Peut-être aurait-il hésité à remercier la Bruyère d'un éloge dont il a été un peu surpris et confus, si les Théobaldes, en censurant injustement le discours à l'Académie, ne s'en étaient pris au livre entier des Caractères, dont Fauteur, selon eux, n'aurait songé qu'à dire du mal de son prochain, à calomnier toute la terre.
Sincère admirateur des anciens, il ne se flatte pas de passer Juvénal ni d'atteindre Horace, mais il est vrai qu'il s'est efforcé de se rendre propre tout ce qu'il emprunte à ses illustres devanciers. Il définira ce qu'il croit être chez lui « le mérite de l'invention », sans fausse modestie comme sans vanité déplacée.
Mais il accepte de grand cœur la dernière louange, celle de n'avoir jamais usé que d'une critique « innocente ». Oui, « il est permis de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais ». La Bruyère l'a cru comme lui, et l'on est mal yenu à les accuser de malignité.
Dans son chapitre des Ouvrages de l'esprit, la Bruyère n'avait pas épargné les railleries aux partisans des modernes. Un de leurs chefs, Perrault, s'en plaint courtoisement dans une lettre où l'on dégagera des exagérations qui les gâtaient les raisons justes qui ont pu être invoquées en faveur des modernes, et où l'on se souviendra du principe si fermement établi dans le
Parallèle des anciens et des modernes: « Il y a longtemps que la raison est la seule monnaie qui ait cours dans le commerce des arts et des sciences... La liberté louable qu'on se donne aujourd'hui de raisonner sur lout ce qui est du ressort de la raison, est une des choses dont il y a plus de sujet de féliciter notre siècle. »
Perrault protestera de son respect pour les anciens : c'est la seule idolâtrie de l'antiquité qu'il a combattue. 11 af irmera que tout n'est pas dit, que la nature n'est pas lasse de produire des esprits originaux, et il le prouvera en citant les habiles d'entre les modernes, parmi lesquels la Bruyère, au moins égal à son modèle grec.
DISSERTATIONS ET LEÇONS
Apprécier la Bruyère comme critique littéraire.
(Paris. — Leçon d'agrégation, 1856, 1884.)
Recueillir dans la Bruyère les passages d'où l'on peut tirer une théorie du style.
(Paris. — Leçon d'agrégation, 1858, 1865 et 1891. — Professorat des écoles normales. Aspirantes. Leçon, 1890.)
Examiner et vérifier cette pensée de la Bruyère : « Quand une lecture nous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez point d'autre règle au sujet de l'ouvrage : il est bon et fait de main d'ouvrier. »
(Agrégation des lkttres. Composition, 1861. — Fonlenayaux-Roses. Devoir de première année. — Gironde. Brevet