‹ Cours de littératureChapitre 77 sur 98 · IMPRIMERIE DELAGRAVE VILLEFRANCHE- DE- ROUERGUE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DELAGRAVE VILLEFRANCHE- DE- ROUERGUE

(Du Mérite personnel. — Des Femmes. —Du Cœur.)

La fierté du caractère* — Est-il vrai qu'elle soit allée jusqu'à la misanthropie ?

Ce qui fait, aux yeux du lecteur moderne, la valeur particulière de ces chapitres du Mérite personnel, des Femmes, du Cœur, ce sont moins peut-être les pensées délicates et les expressions fortes qui y abondent, que ce que le moraliste nous y laisse voir de lui-même, de son caractère, de son âme. On sait combien sont peu nombreux et peu précis les détails que nous avons sur sa vie. D'après le seul chapitre du Mérite personnel, cependant, on peut esquisser de lui un portrait dont son témoignage, plus ou moins involontaire, garantit la ressemblance. « Le chapitre du Mérite personnel, qui pourrait avoir pour épigraphe ce mot de Montesquieu : « Le mérite console de tout, » est plein de fierté, de noblesse, de fermeté. » Sainte-Beuve a pleinement raison; mais ce qui pour lui est surtout noblesse et fierté, a paru à d'autres rancune amère et misanthropie. M. Taine n'a pas craint de comparer la Bruyère à J.-J. Rousseau et d'écrire : ce La Bruyère laisse, avec plus de force et moins de monotonie, la même impression que Rousseau : tous deux ont été blessés profondément et incessamment par la disproportion de leur génie et de leur fortune, et leur chagrin secret a aigri et coloré leur style. Cette souffrance intérieure a reporté leurs regards vers les petits et les malheureux. » M. Taine accorde, il est vrai, que si cette mélancolie, ce sentiment cruel de la misère humaine, est au même degré. chez tous deux, la Bruyère a de plus que Rousseau l'amour de sa religion, et reste par là du xvnc siècle. Mais qui ne sent à quel point une telle comparaison est factice? Rousseau est un révolté, qui rompt bruyam-

G. de Litt. — Le caractère de la Bruyère. 1

ment avec ses protecteurs les plus discrets; la Bruyère vit et meurt chez les grands, sans leur épargner, il est vrai, les traits les plus vifs, mais aussi sans songer à rejeter leur dédaigneux patronage. Il est clair qu'on ne peut prêter un optimisme souriant au philosophe sans illusions qui a dit : « Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. »I1 est clair, d'autre part, qu'il n'est pas un résigné, ni même un satisfait, celui qui a tracé l'ironique portrait de Philémon :

L'or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon : il éclate de même chez les marchands. Il est habillé des plus belles étoffes; le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce? Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence : je loue donc le travail de l'ouvrier. Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chefd'œuvre; la garde de son épée est un onyx; il a au doigt un gros diamant qu'il fait briller aux yeux, et qui est parfait : il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l'on porte sur soi autant pour la vanité que pour l'usage, et il ne se plaint1 non plus toute sorte de parure qu'un jeune homme qui a épousé une riche vieille. Vous m'inspirez enfin de la curiosité; il faut voir du moins des choses si précieuses : envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon, je vous quitte de la personne.

Tu te trompes, Philémon, si avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage : l'on écarte tout cet attirail, qui t'est étranger, pour pénétrer jusques à toi, qui n'es qu'un fat.

Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus de naissance et plus d'esprit : il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent.

Deux choses surtout paraissent avoir blessé la Bruyère : c'est l'insolent bonheur de certains parvenus, et c'est l'ignorante hauteur de certains grands. Les premiers, d'autant plus alertes qu'ils sont moins alourdis par les scrupules, arrivent si vite au faîte de la réputation et de la fortune, alors que l'homme de mérite se heurte à tant d'obstacles!

Quelle horrible peine à un homme qui est sans- prôneurs et sans cabale, qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en crédit I

Personne presque ne s'avise de lui-même du mérite d'un autre.

Les hommes sont trop occupés d'eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les autres : de là vient qu'avec un grand mérite et une plus grande modestie Ton peut être longtemps ignoré.

Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les

i. Il ne se refuse.

seules occasions : tels peuvent être loués de ce qu'ils ont fait, et tels de ce qu'ils auraient fait...

Il n'y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom ; la vie s'achève, que l'on a à peine ébauché son ouvrage.

On sent qu'il y a là une expérience et comme une blessure personnelle. Eh ! que deviendrait la morgue, que deviendrait même l'autorité des Grands, financiers enrichis ou princes du sang, si Ton prenait pour loi la maxime proposée par la Bruyère : « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir »? C'est par là pourtant que lui-même s'est fait valoir, mais après quelle longue attente, et à travers combien d'humiliations! L'occasion ne s'était pas toujours dérobée à lui; mais pour la saisir il avait dû se ranger parmi ces « esclaves » dont il parle, flatteurs méprisables ou hommes de mérite, plus malheureux encore quand ils s'élèvent au-dessus du commun, car « il en coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour », et les grands prennent une sorte de plaisir à « anéantir le mérite, quand il leur arrive de le discerner».

Ainsi, en face de l'aristocratie de naissance, il ne craint pas d'élever l'aristocratie du mérite : « S'il est heureux d'avoir de la naissance, il ne l'est pas moins d'être tel qu'on ne s'informe plus si vous en avez. » Mais l'égalité qu'il revendique, ce n'est pas l'égalité des droits, naturelle entre tous les hommes; c'est l'égalité de deux noblesses différentes, la noblesse de la naissance et la noblesse du mérite. Dans le milieu même où il vit il a trouvé autre chose que des tyrans ou des esclaves. Le portrait qu'il trace d'Emile (le grand Condé) est animé par une admiration qu'on devine sincère, bien que les antithèses curieusement balancées dont il se compose s'achèvent sur une épigramme légère : « Un homme vrai, simple, magnanime, à qui il ri a manqué que les moindres vertus. » Ces moindres vertus, telles que la douceur et la patience, sont-elles donc si peu de chose dans le commerce de la société? et la Bruyère n'a-t-il jamais eu à souffrir de ce que Bossuet appelle les « promptes saillies» de Condé? Condé savait les réparer; mais son fils et son petit-fils ne se mettaient guère en peine de panser les blessures qu'ils avaient faites. C'est pourtant à ces « enfants des dieux » que s'adresse cette flatterie hyperbolique, la seule qui nous gâte ce fier chapitre du Mérite personnel :

Les enfants des dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et

en sont comme l'exception : ils n'attendent presque rien du temps et de» années. Le mérita chez eux devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l'enfance.

Est-ce la rançon de certaines épigrammes?La Bruyère, on le sent, ne s'est pas haussé sans effort à ce ton : il y a quelque gaucherie dans ces hyperboles. En tout cas, elles ne sont pas d'un révolté bien farouche. Sa fierté, délicate et parfois même irritable, pouvait passer pour de la raideur, Tétait peut-être en plus d'une circonstance, lorsqu'on la heurtait de front, mais n'excluait pas une certaine résignation, jamais, d'ailleurs, entièrement sereine, car la Bruyère se résigne en philosophe conscient de sa valeur plutôt qu'en humble chrétien.

Un honnête homme se paye par ses mains de l'application qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges , l'estime et la reconnaissance, qui lui manquent quelquefois...

Le sage guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si grandes choses, qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur; il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur, et pour mériter ses soins et ses désirs ; il a même besoin d'efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple : mais les hommes ne l'accordent guère; et il s'en passe.

La Bruyère « honnête homme » dans le commeree de la société. — Comment il observe et peint les femmes*

Si l'on a pu comparer la Bruyère à l'Alceste du Misanthrope, ce n'est pas qu'il ait d'Alceste la misanthropie raisonnée, qui conçoit « une effroyable haine » pour « tous les hommes » : c'est que son humeur encline à la misanthropie semble peu d'accord avec le goût qu'il a pour le monde et la place qu'il prétend y tenir. i< Censeur impitoyable dans le secret du cabinet, il avait des indulgences dans le commerce de la vie ; sa raideur voulue, « civile et cérémonieuse », ne demandait pas mieux que de se détendre, et elle devait parfois s'oublier à sourire1. » La cour fut donc sa Célimène; mais si, près de Célimène, le misanthrope Alceste a ses faiblesses, il semble

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