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Pellisson, La Bruyère; Lecène

dants, ou plutôt qui les font aimer, car la verve de l'esprit est échauffée ici par la chaleur de lame. On a souvent opposé la Bruyère, peintre de mœurs, à Mmo de Sévigné. La gaieté de la marquise est plus franche sans doute; son optimisme est plus confiant; elle n'écrirait point tel mot amer: « Les enfanta peul-<Hre seraient plus chers à leurs pères, et, réciproquement, les pères à leurs enfants, sans le titre d'héritiers. » Mais elle prend vite son parti des injustices qui if atteignent point les siens. La Bruyère ne se résigne pas, ou, s'il est forcé de se résigner, se soulage tantôt par une ironie acérée, tantôt par une plainte discrète. Au reste, si dissemblables que puissent paraître la marquise de Sévigné et le « domestique » des Condé, même par la nature de leur curiosité et de leur verve, ils né sont pas sans traits de ressemblance : de tous deux on peut dire ce que Mme de Sévigné disait de la Fontaine : « Gela est peint. » Plus encore que Mme de Sévigné la Bruyère saisit le relief pittoresque des choses, la physionomie caractéristique des personnes, l'extérieur des lieux et des milieux. L'homme de ce temps, l'homme tout entier, physique et moral, revit à nos yeux, et le cadre n'est ni moins précis ni moins vivant que le portrait.

Faiblesses de la Bruyère observateur; dans quelle mesure il peint l'homme en général. — La Bruyère et Molière.

Quand on juge la Bruyère observateur et peintre de la société contemporaine, il est difficile de ne pas prononcer un autre nom, celui de Molière, dont la Bruyère s'est assurément souvenu en maint passage, il n'est pas moins difficile, ce redoutable souvenir une fois évoqué, de rendre justice aux peintures des Caractères, moins saisissantes que celles du Tartuffe ou de V Avare. On est tenté de tourner la comparaison en antithèse, et de la réduire à cette formule : la Bruyère peint surtout l'homme de son temps; Molière, en peignant l'homme de son temps, peint l'homme en général.

Sans être tout à fait fausse, cette antithèse serait exagérée. Il est clair que la Bruyère peint de préférence les hommes qu'il a sous les yeux; de là cette précision, cette vie individuelle de ses portraits; de là sa popularité près des modernes, pour qui les traits ne sauraient jamais être trop particuliers, les

physionomies trop personnelles; mais de là aussi l'estime plus froide de ceux qui, sans dédaigner de connaître l'homme qui passe, sont plus curieux de connaître l'homme qui ne passe pas. Toutefois, à travers les formes changeantes, la Bruyère a plus d'une fois touché au fond solide et durable de la nature humaine. Ce n'est pas pour le xvne siècle seul que sont écrites des pensées comme celles-ci : « Un caractère bien fade est celui de n'en avoir aucun... L'on ne peut aller loin dans l'amitié si l'on n'est disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts... Les précieuses et les fats, les beaux esprits et les pédants, sont de toutes les époques. » Ce n'est pas sous un régime d'égalité qu'on remarquera moins « l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces -de monnaie met entre les hommes ». Certaines observations cruelles n'ont pas cessé d'être vraies.

L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent et nous y font supposer une paix qui n'y est point : il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique qui n'attend que votre retraite pour recommencer.

Parfois la vérité humaine apparaît comme enveloppée dans le vêtement un peu vieilli du temps; mais on l'en dégage sans peine.

J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte ; une rivière baigne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie. Elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers. Elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis : « Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux! » Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l'habitent. J'en veux sortir.

Il y a une chose que l'on n'a point vue sous le ciel, et que, selon toutes les apparences, on ne verra jamais : c'est une petite ville qui n'est divisée en aucuns partis : où les familles sont unies, et où les cousins se voient avec confiance; où un mariage n'engendre point une guerre civile ; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tout moment par l'offrande, l'encens et le pain bénit, par les processions et par les obsèques ; d'où l'on a banni les caquets, les mensonges et la médisance ; où l'on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les assesseurs ; où le doyen vit bien avec ses chanoines ; où les chanoines ne dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres.

Les baillis, les élus, les assesseurs, les chapelains, c'est la part du xvii0 siècle; mais les petites villes ne sont-elles plus

les mêmes, charmantes avoir de loin, insupportables quand il y faut vivre? Parce que les emplois qu'on s y dispute ont changé de nom, ne sont-elles plus en proie aux misérables rivalités des coteries? et ne les connaissons-nous pas, ces bourgeois affairés, qui vivent « dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres », qui a ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses », et se préfèrent plus orgueilleusement que jamais « au laboureur qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui sème à propos, et qui fait de riches moissons » ? A-t-on cessé, dans la vie de société, de perdre le temps, ce temps dont la perte est irréparable, à ne faire et à ne dire que des riens? La sottise et l'égoïsme ont-ils cessé de fleurir ?

Il n'est guère de page de la Bruyère qui n'ait son côté général et humain. Seulement il en est un assez grand nombre où ce côté ne se laisse qu'entrevoir et où c'est la peinture des mœurs contemporaines qui domine. C'est ici qu'éclate la supériorité de Molière. Les portraits de Giton et de Phédon, du riche et du pauvre, sont curieux si on les examine en eux-mêmes; comparés à des personnages de Molière, ils sembleront abstraits et froids. Tandis que le poète dramatique simplifie, condense, anime tout, met en relief tel trait de physionomie, atténue ou efface tel autre, se préoccupe avant tout de l'effet d'ensemble, le moraliste se complaît à noter, à collectionner, pour ainsi dire, les détails les plus délicats, et, comme ils ont tous leur intérêt relatif, il les présente tous au lecteur. Dès lors, l'unité d'impression s'affaiblit ; l'attention, dispersée sur trop d'objets d'inégale importance, se lasse. Autrement large et simple est l'observation de Molière, qui va droit à l'essentiel : il ne dédaigne pas les petits ridicules, mais il ne les met pas au premier plan; il ne va pas, comme la Bruyère, décrire minutieusement jusqu'à des manies; peignant l'homme, il ne nous laisse pas l'embarras de choisir, pour les traits d'un caractère, ceuxlà seuls qui peuvent intéresser l'homme.

Pourtant, si l'on veut être juste pour la Bruyère, ce n'est pas aux types immortels créés par Molière qu'il faut comparer ses caractères, ciselés avec un art si patient. Dans le Misanthrope, Molière ne s'est pas borné à mettre aux prises Alceste et Célimène : il a peint aussi la société du temps, réunie dans un salon du temps. Comparé par là au Misanthrope, le chapitre de la Société et de la Conversation garde encore son prix.^ Vingt ans d'intervalle séparent ces deux tableaux de la société mondaine au xviie siècle, et cependant les traits généraux n'ont

guère changé; les petits marquis, par exemple, sont à peu de chose près chez la Bruyère ce qu'ils étaient chez Molière. Certains défauts se marquent davantage, et l'on sent qu'on avance peu à peu vers la fin du siècle; mais quelles étaient en ce siècle la vie et la conversation des « honnêtes gens », la Bruyère n'est pas moins bien placé que Molière pour nous l'apprendre.

L'esprit de société et de conversation an dix-septième siècle. — Le fat et l'honnête homme.

« L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui. » On peut dire que cette phrase, non seulement contient la substance du chapitre de la Société et de la Conversation, mais encore caractérise à merveille la conversation des « honnêtes gens » au xvine siècle. Sur ce point, la Bruyère est en parfait accord avec la Rochefoucauld, qui a écrit : « C'est un mauvais moyen déplaire aux autres, ou de les persuader, que de chercher si fort à se plaire à soi-même : bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation. » C'est, en effet, la vanité, Tune des formes de l'égoïsme, qui trouble et détruit toute société; chacun se préfère aux autres et fait sentir aux autres cette préférence. De là ces grands airs d'autorité, ces mutuels froissements d'amour-propre là où de mutuels égards seraient nécessaires, cette suprême indifférence pour tout ce qui n'est pas soi. La Bruyère a dit encore, et ici il semble bien difficile de croire qu'il ne se soit pas souvenu delà Rochefoucauld : « L'esprit de politesse est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes. » Enfin, dans une de ses Conversations (Sur le jugement), Mme de Maintenon a finement appliqué les préceptes de la Rochefoucauld et de la Bruyère : « Il ne .faut pas avoir envie de montrer son esprit; il se montre quand il y en a, et souvent plus en se taisant qu'en parlant. — Je croirais bien ennuyer une personne si je ne lui parlais pas. — Vous la divertirez peut-être plus en l'écoutant, car elle veut parler aussi bien que vous.» MmeISecker

dira, beaucoup plus tard : « Le grand art de la conversation est d'attirer la parole, de parler peu et de faire beaucoup parler les autres ; c'est la véritable poétique de ce genre d'éloquence. » Sachons gré à la Bruyère d'avoir fixé quelques-unes des règles de cet art tout français.

Il y a donc deux manières de causer : la première, celle des indiscrets et des affectés, qui s'imposent et jouent un rôle; la seconde, celle des honnêtes gens, qui « ne se piquent de rien » et ont de l'esprit précisément parce qu'ils n'en veulent pas avoir.

Dans le chapitre de la Société et de la Conversation il faut faire la part de la critique, et c'est de beaucoup la plus large. En ce siècle du bon sens et de la raison, tout ce qui est déraisonnable et démesuré doit déplaire. Il n'est pas besoin d'être moraliste pour signaler et railler l'abus risible de l'esprit. Pellisson, par exemple, dans un Discours sur les œuvres de Sarasin, avait peint déjà de traits tout semblables, à côté des distraits, trop appliqués à suivre leur pensée, et des opiniâtres, possédés de la manie de contredire, les beaux esprits prétentieux :

Quelques-uns abusent de leur esprit et de la réputation qu'ils ont acquise. Ils parlent trop ; ils disent sans cesse de bonnes choses, mais ils n'en laissent point dire aux autres. Qu'ils fassent dans la conversation ce que faisait cet ancien dans la république, quand il se retirait de temps en temps pour laisser paraître des vertus moins éclatantes que la sienne. Que dirai-je de ceux avec qui on ne saurait parler de rien que de leurs ouvrages? de ceux qui plaisent d'abord, mais qui n'ont toujours que les mêmes choses à dire, aussi ennuyeux la seconde fois qu'ils étaient divertissants la première?

Ces différents travers, la Bruyère les relève, avec plus de vivacité que Pellisson. En deux passages différents, il raille ces gens à « l'esprit abstrait » qui suivent leurs idées, tout occupés, pendant que les autres parlent, du désir de répondre à ce qu'ils n'écoutent même pas. Ailleurs, sur un ton moins plaisant, il peint ces « naturels durs, farouches, indociles », qui n'épargnent aux autres ni la raillerie ni l'insulte. Mais surtout il en veut aux beaux esprits impertinents qui ne savent pas être modestes. Sur ce sujet il ne tarit pas : les portraits satiriques et très ouvertement personnels se multiplient. Cydias, bel esprit de profession, composé de pédant et de précieux, qui, après avoir relevé ses manchettes, débite gravement ses pensées quintessenciées, c'est Fontenelle; Théobalde, bel esprit vieilli, autrefois a la coqueluche et l'entêtement de certaines femmes », c'est Benserade, comme Théodecte, l'homme à la voix de ton-

nerre, c'est d'Aubigné, le frère de Mmc de Maintenon. Tous les genres d'affectation et d'hypocrisie mondaine sont impitoyablement relevés et notés, depuis les turlupinades des mauvais plaisants ou les mésaventures des nouvellistes trop bien informés jusqu'au pédantisme grotesque des Hermagoras1, depuis les jugements tranchants de ces esprits vains, légers, délibérés, de ceux qui prononcent d'un ton décisif qu'une chose est exécrable ou miraculeuse, jusqu'aux scrupules non moins risibles des puristes. On peut même trouver que l'amour de la simplicité, du bon sens et de la mesure a entraîné la Bruyère un peu loin. Le jargon, les gestes affectés, la prononciation contrefaite d'Acis et des « diseurs de phébus » méritent assurément toutes les épigrammes ; mais on jugera peut-être un peu absolue cette condamnation portée contre l'hôtel de Rambouillet :

L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes, liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit. Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applaudissements : par tout ce qu'ils appelaient délicatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils étaient enfin parvenus à n'être plus entendus et à ne s'entendre pas eux-mêmes. Il ne fallait, pour fournir à ces entretiens, ni bon sens, ni jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité; il fallait de l'esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux et où l'imagination a trop de part.

Si l'on y prend garde, ces derniers mots nous donneront la vraie pensée de la Bruyère : après la critique, la théorie, si ce mot n'est pas ici trop prétentieux. Dans les entretiens comme dans les ouvrages de l'esprit, l'imagination doit être contenue et disciplinée par la raison : « Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits... Nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement. » Être raisonnable, être sensé, être simple, c'est toujours là qu'il en faut revenir, car c'est la règle suprême pour la Bruyère comme pour tout le xvne siècle. On nous en prévient, « les plus grandes choses

1. Malebranche avait déjà critiqué les Hermagoras de son époque : « Ils ne savent pas la généalogie des princes qui régnent présentement, et ils recherchent avec soin celle des hommes qui sont morts il y a quatre mille ans. Ils ne connaissent pas même leurs propres parents; mais, si vous le souhaitez, ils vous apporteront plusieurs autorités pour vous prouver qu'un citoyen romain était allié d'un empereur. »

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n'ont besoin que d'être dites simplement »; par suite, à quoi bon les finesses affectées du bel esprit? A quoi bon les turlupinades, s'il est un art de « badiner avec grâce et rencontrer heureusement sur les plus petits sujets », si « c'est créer que railler ainsi et faire quelque chose de rien »? Toute vie sociale devient impossible , « si Ton n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts », à « s'accommoder à tous les esprits », à « cadrer aux autres ». A quoi bon dès lors cette moquerie sèche qui « est souvent indigence d'esprit »? Goût, discrétion, tact, modestie, indulgence, voilà les vertus de « l'honnête homme », au double sens où on l'entendait alors et où on l'entend aujourd'hui; caria Bruyère n'a pas seulement en vue icU'homme du monde, mais, tout simplement, l'homme. « L'honnête homme, écrivait Bussy à Gorbinelli (6 mars 1679), est un homme poli et qui sait vivre. » Dès 1606, le Dictionnaire de Nicot expliquait « honnête homme » par bellus homo, urbanus, clvilis; mais, dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie (1694), on voit que l'expression d'honnête homme emporte l'idée de vertus morales aussi bien que celle des qualités agréables dans la vie civile. Quelquefois, nous y apprend-on, on appelle aussi honnête homme un homme en qui on ne considère alors que les qualités agréables,et les manières du monde, et, en ce sens, honnête homme ne veut dire autre chose que galant homme, homme de bonne conversation, de bonne compagnie. Ce sens exclusif n'avait pas entièrement disparu, puisque le héros des Mémoires de Grammont triche au jeu, ce qui n'empêche pas son beu-frère Hamilton de nous le présenter comme un des plus honnêtes gens de son temps. Mais, après Molière, la Bruyère avait contribué à faire prévaloir le sens moral. L'honnête homme tel qu'il l'imagine n'est pas Alceste, car <c avec de la vertu, de la capacité et une bonne conduite, on peut être insupportable... Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein n'est pas un fort bon caractère : il faut, dans le commerce, des pièces d'or et de la monnaie. » Mais, s'il se rapproche par là de Philinte, il n'est pas Philinte en tout; il ne prend pas si aisément son parti des travers et des vices.

La Bruyère peintre des mœnrs de son temps. Le chapitre a des Biens de fortune • »

Si la Bruyère n'était que le peintre des mœurs de la société mondaine, il ne serait pas peintre de mœurs dans l'acception la plus large du mot; mais il peint aussi les mœurs de la société en général, et par là il est à la fois moraliste ethistorien. Il peut nous être assez indifférent de savoir qu'on se donnait alors rendez-vous au Cours la Reine et au jardin des Tuileries « pour se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres », ou que l'usage de la bougie était alors d'un grand luxe; mais il ne l'est pas d'apprendre quel était, à cette fin de siècle, le faste insolent des parvenus, enlisant tel beau morceau, devenu classique, gradué, comme l'observe Suard, avec un art infini pour produire un grand effet.

Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence : vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un superbe édifice; l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré f ombrage du côté du couchant; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure; la campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie, de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez de le porter, avant de l'habiter vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris ; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres, qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche paivles péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune.

Tout le chapitre des Biens de fortune prend une importance singulière, si on le considère au point de vue de la transformation des mœurs dans une époque de transition, et de l'influence sans cesse croissante des hommes d'argent. La Bruyère admire

que les courtisans méprisent le financier s'il manque son coup, et, s'il réussit, lui demandent sa fille; car au mépris succède bientôt l'envie, la crainte, l'estime et le respect quelquefois. Puis, le ton s'échauffe : la monstrueuse fortune de Sosie et de Champagne, anciens laquais, le révolte.

Champagne, au sortir d'un grand dîner qui lui enfle l'estomac, et dans les douces fumées d'un vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on lui présente, qui ôterait le pain à toute une province si l'on n'y remédiait : il est excusable; quel moyen de comprendre, dans la première heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?...

Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées, avec leurs châteaux et leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre siècle?...

Le peuple souvent a le plaisir de la tragédie; il voit périr sur le théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs.

Si l'on partage la vie des P. T. S. (des Partisans) en deux portions égales, la première, vive et agissante, est tout occupée à vouloir affliger le peuple ; et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres.

Bientôt, pour les accabler de son mépris, il ne trouve point d'hyperbole assez forte, d'invective assez indignée.

Fuyez, retirez-vous; vous n'êtes pas assez loin. Je suis, dites-vous, sous l'autre tropique. Passez sous le pôle, et dans l'autre hémisphère; montez aux étoiles si vous le pouvez. M'y voilà. Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terré un homme avide, insatiable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien...

Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'iutérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupées de leurs débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou le décri des monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent.

Cette haine des hommes d'argent a sa source dans deux sentiments également généreux: la pitié et la fierté. La pitié, car « il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur », et ces misères, ce ne sont pas les financiers seuls qui les oublient : tel simple bourgeois, dont la délicatesse veut des fruits précieux et des mets rares, avale « en un seul morceau la nourriture de cent familles »; tel prélat au teint fleuri, — le Tellier, ar-

chevêque de Reims, ou tout autre,— seigneur d'une abbaye et de dix bénéfices, oublie ses diocésains indigents « qui ne se chauffent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain ». Et la Bruyère s'écrie, avec une éloquence presque menaçante : « Quel partage! et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir? »

A l'égoïsme ces enrichis joignent la sottise et la vanité; sur leur visage béatement hautain sont écrites les milliers de livres de rentes dont ils jouissent. Quel ascendant majestueux ils prennent sur les savants, sur « ces hommes chétifs que leur mérite n'a ni placés ni enrichis, et qui en sont encore à penser et à écrire judicieusement » ! Mais le mérite n'a que faire de leur approbation, car ils passent, et le mérite demeure : « Que deviendront les Fauconnets? Iront-ils aussi loin dans la postérité que Descartes, né Français et mort en Suède»"! C'est la Bruyère lui-même qui souligne ces derniers mots, fière protestation en faveur du mérite méconnu et persécuté. Chaque fois qu'il touche à un « partisan », cette fierté qui lui est naturelle anime son style en éveillant sa colère. En vain il fait appel à sa philosophie et s'efforce, le plus raisonnablement du monde, de se démontrer à lui-même qu'il est riche, lui aussi, et de la vraie richesse : « S'il est vrai que Ton soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche, c'est un homme qui est sage. » Il peut bien se consoler par là de sa pauvreté, mais non de la fatuité oppressive des enrichis. A certains moments il semble s'élever à des hauteurs plus sereines, comme dans ce fameux portrait du philosophe, qui est évidemment le sien.

O homme important et chargé d'affaires, qui, à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet : le philosophe est accessible; je ne vous remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon, qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction d'avec le corp% ou la plume à la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter : j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche, par la connaissance de la vérité, à régler mon esprit et devenir meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre n'est pas. faite pour s'y ennuyer en m'attendant ; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée ? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile!

x Mais sur quoi s'achève ce portrait? sur une antithèse entre « le manieur d'argent, l'homme d'affaires », véritable ours qu'on ne saurait apprivoiser, et qu'on ne voit dans sa loge

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qu'avec peine, et l'homme de lettres, qui ne fait point l'important, se laisse voir de tous, et à toute heure et en tous états. On devine que plus d'une fois, à Chantilly ou à Versailles, l'homme d'affaires avait fait attendre dédaigneusement l'homme de lettres. Un des familiers de la maison des Condé, c'était Gourville, ce Figaro du xvne siècle, ancien laquais de la Rochefoucauld, devenu son banquier et comme le ministre des finances des grandes familles. Mais, plus heureux que les grands, la Bruyère savait se passer de leurs services, trop chèrement achetés à son gré, et tel passage des Biens de fortune, par l'orgueil amer qui y respire, rappelle les traits les plus vifs du Mérite personnel :

Chrt/sanle, homme opulent et impertinent, ne veut pas être vu avec Eugène, qui est homme de mérite, mais pauvre : il croirait en être déshonoré. Eugène est pour Chrysante dans les mêmes dispositions : ils ne courent pas risque de se heurter.

La ville et la cour; le peuple et les grands*

Il semble que l'horizon de la Bruyère s'élargisse progressivement, car le chapitre des Biens de fortune est suivi des chapitres de la Ville et de la Cour, l'un où la satire, plus légère, met surtout en relief les ridicules; l'autre, où elle appuie davantage sur les traits odieux, et nous prépare au chapitre des Grands, plus agressif encore comme plus riche en vues d'ensemble.

Au reste, les deux tableaux de la cour et de la ville ne font qu'un au fond, car Paris est « le singe de la cour », comme les grands sont les « singes de la royauté », et ce qui rend si risible la « fatuité » de quelques femmes de la ville, c'est qu'elles affectent de se régler sur les femmes de la cour, sans réussir à les imiter. « A la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouilleries dans les familles et entre les proches, mêmes antipathies. » Les Crispins se cotisent pour avoir un équipage; les Sannions étalent partout leurs armoiries, oubliant, comme M. Jourdain, qu'il y a encore des gens qui ont vu leur père et qui peuvent dire : « Là il étalait, et vendait très cher. » Mais, s'ils disent orgueilleusement « ma meute », s'ils se ruinent à se faire moquer de soi, c'est qu'ils « se moulent » sur les prin-

ces. Si aveugle est « la prévention du peuple en faveur des grands... et l'entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières » ! Et quels exemples donnent les courtisans aux citadins? S'ils n'ont pas un assez beau nom, ils savent «l'ensevelir sous un meilleur», s'improviser des aïeux croisés, des écussons chargés de seize quartiers, des châteaux à tourelles et à mâchicoulis. Ils sont nombreux à la cour, ces Pamphiles dont le marquis de Dangeau est le type achevé, qui veulent être grands, qui croient l'être, et ne le sont pas ou ne le sont que « d'après un grand » ; qui ne sortent point de l'idée de leur grandeur, de leurs alliances, de leurs charges, de leur dignité ; qui sont « toujours comme sur un théâtre, gens nourris dans le faux et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels ». Il y a une émulation générale de vanité, de frivolité, parfois de vice: les jeunes magistrats eux-mêmes imitent les a petits maîtres » et « prennent de la cour ce qu'elle a de pire ». Dans le chapitre des Biens de fortune, la Bruyère nous trace un tableau sombre, presque tragique, des ravages que fait la passion du jeu et dans les brelans publics et dans les maisons privées; mais, ici encore, c'est « le courtisan » qui donne le branle. Ce n'étaient pas des tripots vulgaires que la Palatine (la seconde duchesse d'Orléans) avait observés quand elle faisait de la même passion une peinture plus saisissante encore : « On joue des sommes effrayantes, et les joueurs sont comme des insensés. L'un hurle, l'autre frappe si fort que toute la salle en retentit ; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tête ; tous paraissent hors d'eux-mêmes et sont effrayants à voir. » A la cour, à la ville, les ruines s'accumulent, les suicides se multiplient.

On est parfois tenté de croire que la Bruyère a chargé les couleurs, et d'accuser sa misanthropie ; mais les lettres de cette Palatine1 sont pleines de scènes d'ivresse, d'indigestion, de débauche même, dont les acteurs sont tous des gens de haute naissance. Nous en croirons donc l'observateur impitoyable.

L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens, au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse: ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où Ton commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-là, chez eux, est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin ; l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide. Ils cher-

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