Traduction Jœglé; Quentin
LA BRUYERE 15
chont à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes; il ne manque à leur débauche que de boire de Teau-forLe.
Il dit bien ailleurs : « La cour est comme un édifice bâti de marbre ; je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais fort polis. » Mais cette politesse, tout extérieure et superficielle, est celle des faux honnêtes gens qui n'ont pas « deux pouces de profondeur », bien qu'ils sachent entrer et sortir et payer de mine. Quinze ans déjà avant la première édition des Caractères, Mme de Scudéry écrivait à Bussy sur la cour (Î8 mars 1673) : « Toute chevalerie y est éteinte. » Vers cette époque, en effet, s'accomplit cette sorte d'altération du principe monarchique, entrevue par Montesquieu, et qui substitue à l'honneur chevaleresque l'appétit des honneurs, au dévouement désintéressé à la personne du prince l'avide poursuite de ses faveurs. Certes, de tout temps, surtout depuis l'affermissement du pouvoir royal, la vie de la cour avait été une vie plus fausse encore que brillante. Dans son Curial (Courtisan), Alain Chartier n'en avait pas caché les misères; au siècle suivant, d'Aubigné l'avait moins épargnée encore ; plus tard, Mm* de Motteville, plus raisonnable d'ordinaire qu'énergique, avait trouvé de vives couleurs pour décrire cette « région venteuse, sombre et pleine de tempêtes continuelles ». « Les hommes y vivent peu, disait-elle ; et le peu de temps que la fortune les y laisse, il sont toujours malades de cette contagieuse maladie de l'ambition, qui leur ôte le repos, leur ronge le cœur, et leur envoie des vapeurs à la tête qui souvent leur ôtent la raison. €e mal leur donne aussi un continuel dégoût pour les meilleures choses. Ils ignorent le prix de l'équité, de la justice et de la bonté. » Mais c'est surtout à partir du moment où le roi fixa sa résidence à Versailles (6 mai 1682) que l'on vit réalisé €e mélange de plaisirs et d'affaires, recouvert d'un air gai, mais où domine « un sérieux aussi triste qu'il est vain1 ». La Bruyère a connu comme Bossuet ces intérêts cachés, ces « jalousies délicates, qui causent une extrême sensibilité »; il a remarqué, lui aussi, ce contraste entre l'apparente gaieté qui est à ia surface et la tristesse réelle qui est au fond.
Il y a un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cachés, mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles, que
i. Bossuet, Oraison funèbre d'Anne de Gonzague.
•les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et à' Arlequin, les •repas, la chasse, les ballets, les carrousels, couvrissent tant d'inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d'espérances, des passions si vives et des affaires si sérieuses?
La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique.
Nulle part en effet la lutte pour la vie, comme on dirait aujourd'hui, n'était plus âpre que dans ce château de Versailles où s'entassaient cinq mille courtisans, cinq1 mille rivaux1. « L'on se couche, à la cour, et l'on se lève sur l'intérêt. » C'est là qu'afilue toute la noblesse, abandonnant ses vieilles demeures ; car « un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans appui; s'il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave ; cela se compense ». La politesse des manières s'y affine, car on s'évertue à plaire ; mais le cœur s'y dessèche, car il n'est pas de parent ou d'ami en qui l'on ne voie un dangereux émule de llatterie et d'influence. Et l'on ne peut se soustraire à cette épreuve : « Il faut qu'un honnête homme ait tàté de la cour ; » il faut qu'il se mêle à ces gens « enivrés, ensorcelés de la faveur », qui y pensent tout le jour, en rêvent toute la nuit, montent et descendent sans cesse les escaliers des ministres, trop heureux quand ils leur ont parlé ; qui « dégouttent l'orgueil, l'arrogance, la présomption »; dont il ne faut plus espérer de candeur, de franchise, d'équité; dont quelques-uns peuvent avoir « l'étoile » de Straton-Lauzun, par un rare privilège payé le plus souvent d'une disgrâce éclatante. Mais, pour sortir de la foule, il faut écarter violemment les autres, s'empresser, s'imposer. «Il ne faut rien de moins, dans les cours, qu'une vraie et naïve imprudence pour réussir, » et ce n'est pas des cours seules que la remarque est vraie. Mais si l'on réussit, tout rit à votre succès : c'est un débordement de louanges qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement : on en a au-dessus des yeux; on n'y tient pas... « Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre ! » Est-ce que cela aussi aurait cessé d'être vrai? Peut-on s'étonner, dès lors, que les grands n'aient rii le loisir ni la pensée « de rendre un cœur content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins ou d'y remédier »? Où l'amour-propre s hypertrophie, la sensibilité s'atrophie nécessairement. Pour nous le faire comprendre la Bruyère n'a pas besoin de déclamer.
1. Il n'y avait pas moins de quinze mille personnes en tout au service du roi ; sa maison civile et s? maison militaire absorbaient le dixième des revenus publics.
Ce n'est pas ici l'invective obligée, traditionnelle, classique, du philosophe de tous les temps contre les grandeurs vaines qui ne reposent pas sur la vertu. Ici ces sentiments prennent une couleur particulière, appropriée à la nation française et à ce moment précis du xvne siècle. La Bruyère ne s'emporte pas ; il analyse froidement, précisément, scientifiquement Jes motifs de haine que, vers 1690, au milieu des souffrances et de la misère croissantes, un bon citoyen croit avoir contre les grands qui environnent le prince.
Ces griefs se peuvent résumer à deux. D'abord les grands sont « malfaisants ». Par leurs richesses, parleur crédit auprès du prince, par leur état de dépositaires d'une partie de la puissance publique, ils ont souvent l'occasion de faire du bien ; ils en ont rarement — jamais , dit ailleurs la Bruyère — la volonté. Ils sont, par contre, « capables de très grands maux », et s'ils ne les accomplissent pas toujours, c'est que les occasions leur manquent. Voilà pourquoi ils sont « odieux aux petits » ; voilà pourquoi ils « leur sont responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune »; — ou du moins, « ils leur paraissent tels », ajoute la Bruyère : restriction timide et qui laisse assez voir que l'opinion des « petits » ne lui semble pas si mal fondée. Et cette idée des grands, considérés comme une puissance mauvaise, comme une sorte de fléau fatal, emprunte une énergie singulière à la forme sous laquelle la Bruyère la présente : il compare successivementces hommes, si prodigieusement élevés, par leur rang ou par leurs fonctions, au-dessus du vulgaire, avec ce vulgaire même, avec cette bourgeoisie qu'ils dédaignent et avec ce peuple qu'ils oppriment. Et de cette confrontation exacte il résulte aux yeux du moraliste que la cour ne vaut pas mieux que la ville, et même, en fin de compte, qu'elle vaut moins. Méditez, entre autres, les passages suivants : c'est du Jean-Jacques Rousseau ; aussi impitoyable que l'auteur du Contrat social, la Bruyère, qui a vu les choses de plus près, est plus mordant peut-être et plus précis :
« Tous les dehors du vice y sont spécieux (à Versailles ou à Fontainebleau, c estr-à-dire à la cour), mais le fond y est le même que dans les conditions les plus avalées; tout le bas, tout le faible et tout l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le peuple, et ils sontpeuple, »
« Qui dit le peuple dit plus d'une chose ; c'est une vaste expression, et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle embrasse et jusques où elle s'étend. Il y a le peuple qui est opposé aux grands : c'est la populace et la multitude ; il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles et aux vertueux : ce sont les grands comme les petits. »
« Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal ; un grand ne veut faire aucun bien et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise ; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'ècorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme ; celui-là a un bon fond et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Fautil opter? Je ne balance pas, je veux être peuple l . »