Introduction de l'édition Rébelhau
Attitude delà Bruyère en face des grands; par où ils lui paraissent petits.
Est-il aussi vraiment « peuple » qu'il désire l'être? Assurément ce qui frappe d'abord c'est la hardiesse de chapitres comme ceux de la Cour et des Grands; le premier, qui commence par cette phrase grosse de promesses : « Le reproche, en un sens, le plus honorable que l'on paisse faire à un homme, c'est de lai dire qu'il ne sait pas la cour; il n'y a sorte de vertus qu'on nerassemble en lui par ce seul mot ; »et qui se termine par cette autre : « Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite ; » le second, où se lisent des réflexions aussi audacieusement suggestives que celle-ci :
Les grands croient être seuls parfaits, n'admettent qu'à peine dans les autres hommes la droiture d'esprit, l'habileté, la délicatesse, ^ et s'emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C'est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions : ce qu'il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peutêtre d'une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fond. Ils ont de grands domaines et une longue suite d'ancêtres; cela ne leur peut être contesté.
Pourquoi ne pas le dire? c'est sa fierté blessée qui l'aide à mieux comprendre la nullité intellectuelle et la bassesse morale des grands. Beaucoup, qui l'ont étouifé de caresses dans le particulier, évitent ses yeux et sa rencontre au lever ou à la messe du roi ; peu « osent honorer devant le monde le mérite qui est seul et dénué de grands établissements »; peu sont capables de sentir le mérite, et, quand il est une fois connu, de le bien traiter. Ces « petits dédains » journaliers, si sensibles à ceux qui sont condamnés à vivre dans le monde, dans une condition où Ton est « destiné à souffrir des grands », il n'en peut prendre son parti. 11 sait pourtant et dit qu'il faut se taire sur les puissants, et qu'il vaut mieux les quitter que de s'en plaindre; il ne veut point être de ceux qui nourrissent contre les gens en place «une jalousie stérile, ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur splendeur et de leur élévation, et qui ne fait qu'ajouter à notre propre misère le poids insupportable du bonheur d'autrui. » Et, pourtant, il y a
une chose qu'il leur envie, c'est le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois. Parfois il s'élève à une sorte de philosophie sereine et dit, par exemple, avec beaucoup de justesse dans le sentiment et dans l'expression : « Les grands dédaignent les gens d'esprit qui n'ont que de l'esprit ; les gens d'esprit méprisent les grands qui n'ont que de la grandeur. Les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l'esprit, sans nulle vertu. » Mais la plainte discrète ne lui suffit pas, et, aussitôt après, il oppose la facilité avec laquelle les grands reçoivent à leur lable, dans leur familiarité même, des intrigants et des aventuriers, à la peine qu'ont les personnes de mérite à approcher d'eux. Il a beau faire, cette blessure ne se ferme pas.
Mais ce qu'il y a d'un peu amèrement personnel dans cette peinture de la cour et des grands n'ôte rien à la vérité morale et à la valeur historique du tableau. La monarchie absolue a passé son niveau sur les fronts les plus orgueilleux : si hautains en face des petits, ces grands sont petits eux-mêmes en face du maître unique : le roi. « Il n'y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince; à peine les puis-je reconnaître à leurs visages : leurs traits sont altérés, et leur contenance est avilie. » Au lever du roi ils font la foule, et sont bien malheureux s'ils ne sont vus du prince, dont le visage fait toute leur félicité ; comme « voir Dieu peut faire toute la gloire et le bonheur des saints». On est tenté de crier ici à l'hyperbole; mais l'histoire apporte à son tour ses témoignages, et l'hyperbole apparente est dépassée.
Ouvrez les lettres adressées à Mme de Maintenon : « Ma situation est triste, lui dit la princesse de Montauban; mais j'en serai contente si vous avez la bonté de me consoler un peu en me menant à Marly ce voyage : en voilà trois de suite de passés sans que le roi y ait mené la triste princesse de Montauban. » — « Le roi, écrit le maréchal de Villeroy, me traite avec une bonté qui me rappelle à la vie; je commence à voir les cieux ouverts ; il m'a accordé une audience. » — « Pardonnez-moi, Madame, dit le duc de Richelieu, l'extrême liberté que je prends d'oser vous envoyer la lettre que j'écris au roi, par où je le prie à genoux qu'il me permette de lui aller faire de Ruel quelquefois ma cour, car j'aime autarit mourir que d'être deux mois sans le voir. » On trouvait avant ces citations la phrase de la Bruyère trop violente ; après ces citations on la trouve faible. L'éloquence du langage languit toujours auprès de l'éloquence des faits *.
1. Taine, Nouveaux Essais de critique et d'histoire, p. 37. Dans une étude de ses Essais sur les Grands Jours d'Auvergne de Fléchier, M.Taine conclut : « Après avoir pesé attentivement les bienfaits et les félicités de cet âge vanté, je trouve que j'aimerais autant vivre au fond d'un bois dans uoe bande de loup?. »
Comment Louis XIV n'eût-ii pas cru ceux qui, comme Bossuet, lui assuraient que les rois sont en quelque façon des dieux et participent à l'indépendance divine? Saint-Simon dit que, s'il n'avait pas eu peur du diable, il se sérail fait adorer. Mais il n'avait nul besoin d'établir un culte qu'on lui rendait spontanément. Bussy, du fond de l'exil, garde les yeux obstinément fixés sur son« adorable » maître, et Mlle de Montpensier, si fière, dit de son royal cousin à ce même Bussy : « Il est comme Dieu; il faut attendre sa volonté avec soumission. » Cette idolâtrie semblait alors toute naturelle ; la Bruyère est un des premiers qui en ait vu et noté l'excès toujours croissant.
Les idées^oli ligues de la Bruyère dans les chapitres « des Grands » et « dn Souverain ».
S'il faut se garder de faire de la Bruyère un précurseur des hommes de la Révolution française, il convient moins encore de méconnaître la précision et la profondeur de certaines vues politiques qui éclairent et dominent les chapitres des Grands et du Souverain.
Il n'a rien assurément d'un moderne égalitaire, celui qui observe que certaines dispositions de cœur et d'esprit, comme la bravoure familière aux personnes nobles, passent des aïeux par les pères dans leurs descendants, et sont refusées aux « conditions basses et serviles » ; et pourtant il rappelle que nous sortons tous « du frère et de la sœur ». — « Les hommes composent ensemble une même famille : il n'y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté. » Il sait que « la. noblesse expose sa vie pour le salut de l'État et pour la gloire du souverain »; mais il sait aussi que les chefs sont récompensés de leur courage par la gloire, tandis que les soldats n'ont que la perspective d'une mort obscure. Ce grand éclat de Versailles ne l'éblouit pas : en face de la noblesse qui s'abaisse il voit clairement la bourgeoisie qui grandit.
Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux affaires publiques, mais à leurs propres affaires ; qu'ils ignorent l'économie et la science d'un père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance ; qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants; qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaux *,
i. Les « coteaux », ou « profès de l'ordre des coteaux », c'étaient les gourmets
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d'aller chez Thaïs ou chez Phrynê, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philisbourg, des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un État, songent a se mieux placer, s.e placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands qui les dédaignaient les révèrent : heureux s'ils deviennent leurs gendres.
Il y a donc une chose que la Bruyère a comprise en un temps où il y avait quelque mérite à le comprendre : il sent, comme on l'a très bien dit, que les tuteurs et les guides de la nation se dérobent à leur tâche, que tout ce qui a été grand décline, tandis que surgit une triple et nouvelle puissance : celle de l'argent, qui éclipse celle de la naissance ; celle du mérite, qui n'est plus considéré comme le privilège d'une caste,' de même que la faveur n'est plus considérée comme une garantie de supériorité; enfin la puissance encore obscure, mais qui commence à compter déjà, de l'opinion publique qui, avec la Bruyère, condamne le favoritisme et l'absolutisme, dans leurs conséquences désastreuses ou avilissantes. « Les lecteurs du xvue siècle, la Bruyère lui-même, ne virent peut-être pas si loin ; mais il y a au moins dans les Caractères une étrange inquiétude, qui ne put échapper aux contemporains1. » Est-ce à dire qu'il entrevoie la ruine prochaine de la monarchie ? Il ne peut même songer qu'un autre gouvernement soit possible. Le chapitre du Souverain, qui se termine par une sorte d'apothéose de Louis le Grand et de son œuvre royale, ne contient pas une seule critique, pas une seule insinuation dirigée contre le monarque, alors qu'à tous les degrés de la hiérarchie les premiers de ses sujets sont si durement traités : par deux fois même, la révocation de l'édit de Nantes y est glorifiée. On ne soutiendra pas, sans doute, qu'elle est d'un J.-J. Rousseau du xvne siècle, cette comparaison fameuse où, dans un cadre d'ailleurs charmant, Louis XIV nous apparaît, pour ainsi dire, travesti en roi berger, pasteur et père de peuples.
Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui, répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, pait tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis ; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change
qui savaient, en particulier, distinguer les vins des différents crus, et, en général, s'entendaient en bonne chère.