‹ Cours de littératureChapitre 85 sur 98 · Pellisson, La Bruyère; Lecèno · texte numérisé non relu

Pellisson, La Bruyère; Lecèno

de pâturage ; si elles se dispersent, il les rassemble ; si un loup avide paraît, il lâche son chien, qui le met en fuite ; il les nourrit, il les défend. L'aurore le trouve déjà en pleine campngne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil. Quels soins ! quelle vigilance ! quelle servitude ! Quelle condition vous parait la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis ? Le troupeau est-il fait i pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.

Nous savons à quelles compromissions devaient descendre ceux qui s'efforçaient alors de penser librement, et nous ne songeons pas aujourd'hui à nous étonner que la Bruyère luimême y soit descendu1. Nous ne songeons pas surtout à lui reprocher sa très sincère admiration pour un roi qui, s'il n'est pi ;s tout à fait à nos yeux le grand roi, avait cependant, comme on disait, de grandes parties de roi. Il s'applaudissait, mais awc toute la France, de la convalescence récente de Louis XIV. Il admirait Richelieu surtout parce qu'il avait affermi, avec l'tùitorité du prince, « La sûreté des peuples par-1'abaissement des grands » ; mais il n'admirait pas moins Georges d'Amboise, le ministre de Louis XII, qui savait parler à son maître avec force et avec liberté, ne craignait pas d'être bon et bienfaisant.

li est certain qu'il semble assez indifférent aux diverses formes de gouvernement. Lui-même, l'auteur de la Politique tirée de L' Écriture sainte, Bossuet, avait écrit : « Il n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients, de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé ce peuple. » Disciple de Bossuet en cela comme en d'autres choses, la Bruyère, dès le début de son chapitre du Souverain ou de la République, semble s'attacher à dissiper toute équivoque sur ce point.

Quand l'on parcourt sans la prévention de son pays toutes les formes de gouvernement, l'on ne sait à laquelle se tenir ; il y a dans toutes le moins bon et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus sur, c'est d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre.

Mais ceux-là mêmes qui le rapprochent par là de Bossuet sont obligés de reconnaître tout aussitôt que la théorie de la Bruyère, — si toutefois on peut envisager ce satirique comme un théoricien, — loin d'être fondée, comme celle de Bossuet, sur le droit divin, ne s'adresse qu'à la raison humaine. Presque aussitôt, en effet, la Bruyère ajoute : « Il n'y a point de patrie

1. Voyez la Notice biographique de M. Servois en tête de l'édition des Grands Écrivains, Hachette, p. 101, 102.

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dans le despotique : d'autres choses y suppléent, l'intérêt, la gloire, le service du prince. » Et ici, ce n'est plus à Bossuet que nous songeons, c'est à Montesquieu. De Montesquieu pourtant comme de Bossuet la Bruyère se distingue par un vif sentiment de pitié qu'aucun d'eux n'a au même degré. Ni l'un ni l'autre n'eût écrit, du moins dans le même ton, le morceau sur la guerre : « La guerre a pour elle l'antiquité... » ni l'éloquent appel : « Hommes en place, ministres, favoris, ne vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et pour la durée de votre nom : les titres passent, la faveur s'évanouit, les dignités se perdent, les richesses se dissipent, et le mérite dégénère... Ayez de la vertu et de l'humanité; et si vous me dites: Qu'aurons-nous de plus? je vous répondrai : De l'humanité et de la vertu... »

Enfin, qui pourrait accuser d'être un observateur superficiel celui qui a écrit : « Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain »?

La Bruyère et Saint-Simon.

C'est par cette hauteur des vues politiques, c'est surtout par cette pitié pour les petits, par cette sympathie pour ceux qui souffrent, que la Bruyère est supérieur à Saint-Simon. Aussi admirable écrivain et peintre plus admirable peut-être que lui, dans son orgueil aristocratique sans cesse en éveil, et, pour ainsi dire, en ébullition, Saint-Simon tient les yeux sans cesse fixés sur ceux que la fortune a mis au-dessus de lui, et spn plaisir, plaisir amer de revanche, est de montrer à quel point ils sont indignes de leur situation élevée, de les en faire descendre pour les dépouiller à nos yeux de leurs ornements d'emprunt et les avilir. Dans une situation dépendante , la Bruyère n'a ni ces haines ni ces ambitions personnelles. Ce n'est pas l'orgueil étroit de la race, c'est la fierté plus noble de l'esprit. Il semble qu'il ait aussi ses revanches à prendre; mais ce sont celles de la force intelligente sur la force oppressive et bête. Par suite, même aux moments où il est le plus amer, il reste maître de lui-même, alors que Saint-Simon, enivré d'une passion toute personnelle, s'abandonne, se délecte de sa vengeance, s'y baigne longuement.

Toutefois, il ne faudrait pas exagérer cette différence ni faire de la Bruyère trop exclusivement un artiste, par opposition à Saint-Simon, toujours inspiré, toujours primesautier. Sainte- Beuve a peut-être marqué trop fortement les traits de cette antithèse, juste en elle-même.

La Bruyère aussi a la faculté de l'observation pénétrante et sagace ; il remarque, il découvre toute chose et tout homme autour de lui ; il lit avec finesse leurs secrets sur tous ces fronts qui l'environnent; puis, rentré chez lui, à loisir, avec délices, avec adresse, avec lenteur, il trace ses portraits, les recommence, les retouche, les caresse, y ajoute trait sur trait, jusqu'à ce qu'il les trouve exactement ressemblants. Mais il n'en est pas ainsi de Saint- Simon, qui, après ces journées de Versailles ou de Marly que j'appellerai des débauches d'observation (tant il en avait amassé de copieuses, de contraires et de diverses !), rentre chez lui tout échauffé, et là, plume en main, à bride abattue, sans se reposer, sans se relire et bien avant dans la nuit, couche tout vifs sur le papier, dans leur plénitude et leur confusion naturelle, et à la fois avec une netteté de relief incomparable, les mille personnages qu'il a traversés, les mille originaux qu'il a saisis au passage, qu'il emporte tout palpitants encore, et dont la plupart sont devenus par lui d'immortelles victimes.

Il est juste pourtant de ne pas oublier, d'une part, que Saint- Simon n'a donné à ses Mémoires leur forme définitive que dans sa vieillesse, à une assez longue distance des événements qu'il raconte ; de l'autre, que la Bruyère a pu et dû jeter plus d'une fois toutes vives et chaudes sur le papier ses impressions directes, le soir de telle journée riche en observations précises; que, par suite, l'historien a pu mêler une part d'imagination à ses témoignages les plus sincères, et que l'observateur satirique, au contraire, a pu donner à certaines de ses peintures la valeur d'un témoignage historique. Il est vrai que la Bruyère revient trop souvent à la première esquisse, et que c'est d'ordinaire pour en affaiblir l'effet total par la recherche des effets de détail. Mais il est des pages de lui qui, par l'accent et par la couleur, égalent les plus belles pages de Saint-Simon; il est des portraits des Caractères, comme ceux des Pamphile et des Straton, qu'il est curieux de comparer aux portraits des Dangeauet des Lauzun dans les Mémoires. Si, pour l'intensité de la vie et pour le diable au corps, Saint-Simon garde souvent l'avantage, pour le désintéressement de l'observateur, pour la largeur d'esprit du philosophe, on a le droit de lui préférer la Bruyère; car la passion débridée de Saint-Simon, par cela même qu'elle nous fait violence et nous emporte, ne nous permet pas de le suivre avec une pleine sécurité ; et l'on sait à quel piteux avortement vinrent aboutir ses beaux projets de réforme du gouver-

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nement, lorsque, sous la régence de son ami le duc d'Orléans, il fut à même de les réaliser. Fort loin aussi d'être un homme d'État, la Bruyère a du moins le sentiment très net des abus du règne présent et l'espérance beaucoup plus vague d'un avenir progressivement amélioré, qui n'est pas, à coup sûr, ce retour à une sorte de féodalité qui hante l'imagination du duc et pair. Tous deux sont à la fois des hommes du xvil0 siècle et du xvme; mais c'est par le style que Saint-Simon est moderne; la Bruyère l'est par le style et par le cœur.

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