IMPRIMERIE DELA G RAVE VILLEFRANCHE- DE - ROUERGUE
La Bruyère est-il on moraliste original ? — Ce qu'il dit de Pascal et de la Rochefoucauld.
Il n'est pas douteux que la Bruyère ait voulu faire œuvre de moraliste. Dans son Discours sur Théophraste,i\ loue l'écrivain grec d'avoir compris que toute doctrine des mœurs doit tendre à les réformer, à démêler chez les hommes ce qu'ils ont de faible et de ridicule d'avec ce qu'ils ont de bon et de sain, et à les corriger les uns par les autres. Dans sa Préface, il répète que corriger le public est « l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins se promettre ». L'orateur et l'écrivain, dit-il, « devraient rougir d'euxmêmes s'its n'avaient cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges; outre que l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation, de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction. » Et il déclare qu'on ôterait à son livre beaucoup de son étendue et de son utilité, si l'on ne voyait pas que son plan a été de peindre « les hommes en général », en peignant les hommes de son temps.
Y a-t-il pleinement réussi ? Plus d'une fois on l'a contesté. « La Bruyère, écrit Vinet, a plus de justesse que de profondeur, plus de vivacité que de force... Il rajeunit les lieux communs, qui sont, au fond, les vérités les plus précieuses. Cette monnaie indispensable, que le long usage seul avait dépréciée, est par lui comme refondue et frappée à neuf. » M. Taine observe que la Bruyère n'apporte aucune vue d'ensemble ni en morale ni en psychologie : « Montaigne, la Rochefoucauld, Pascal, ont une manière personnelle de juger la vie. Ils présentent chacun un corps d'idées liées et précises sur la fin de l'homme, sur son bonheur, sur ses facultés et ses passions. Ils ouvrent de nou-
velles voies, et c'est engager toute sa vie que les prendre pour maîtres et pour conseils. La Bruyère, au contraire, ne découvre que des vérités de détail. » Prévost-Paradol enfin n'est pas moins sévère : « La Bruyère laisse aux Pascal, aux la Rochefoucauld, aux Vauvenargues, cette investigation hardie et cette grande curiosité qui s'attaque au fond même de notre nature. C'est plutôt l'aspect et la figure de nos passions que leur source qui l'attirent. » Il est vrai que Prévost-Paradol ajoute : « Mais, comme les dehors de nos passions ne changent guère et s'accommodent seulement à la variété des temps et des lieux, il a plus d'une fois touché ce qui ne passe pas à travers ce qui passe, et l'homme éternel à côté de l'homme de son siècle et de son pays. » A ce compte, il est, dans une large mesure, un moraliste.
Il ne faut pas trop l'écraser sous une comparaison avec Pascal et la Rochefoucauld. Lui-même il semble avoir pris d'avance ses précautions pour écarter cette comparaison gênante. Le Discours sur Théophraste et la Préface contiennent les allusions les moins dissimulées aux Pensées et aux Maximes. Après avoir justifié, par l'exemple de Théophraste et de Salomon, sa «manière coupée » de penser et d'écrire, la Bruyère en vient à ses deux illustres devanciers, dont il caractérise assez clairement les ouvrages pour n'avoir pas besoin de les nommer.
L'un (les Pensées), par l'engagement de son auteur, fait servir la métaphysique à la religion, fait connaître l'âme, ses passions, ses vices, traite les grands et les sérieux motifs pour conduire à la vertu, et veut rendre l'homme ■chrétien.
L'autre (les Maximes), qui est la production d'un esprit instruit par le commerce du monde, et dont la délicatesse était égale à la pénétration, observant que l'amour-propre est dans l'homme la cause de tous ses faibles, l'attaque sans relâche quelque part où il le trouve ; et cette unique pensée, comme multipliée en mille autres, a toujours, par le choix des mots et la variété 4e l'expression, la grâce de la nouveauté.
L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage qui est joint à la traduction des Caractères : il est tout différent des deux autres que je viens de toucher : moins sublime que le premier et moins délicat que le second, il ne tend qu'à rendre l'homme raisonnable, mais par des voies simples et communes, •et en l'examinant indifféremment, sans beaucoup de méthode et selon que les divers chapitres y conduisent, par les âges, les sexes et les conditions, et par les vices, les faibles et le ridicule qui y sont attachés.
Dans la Préface, il est plus agressif, et c'est à la Rochefoucauld qu'il s'en prend.
Ce ne sont point, au reste, des maximes que j'ai voulu écrire; elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni
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assez de génie pour faire le législateur. Je sais même que j'aurais péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la manière des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus étendues. On pense les choses d'une manière différente, et on les explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une peinture; de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent être crus : je consens, au contraire, que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque mieux.
La tactique est habile ; en ce qui concerne la Rochefoucauld, elle est ingénieusement perfide; car elle fait ressortir ce que les Maximes offrent d'un peu impérieux dans le tonet monotone dans la forme, en marquant la simplicité modeste et la variété de tour des Caractères.
Ce que la Bruyère doit à Montaigne, Pascal, la Rochefoucauld; par où il se sépare d'eux.
Il est difficile pourtant, quand on lit le chapitre de l'Homme, où tant de questions de morale générale sont effleurées, de ne pas se souvenir de ceux qui les ont abordées et approfondies avant lui. Ici, il ne semble point songer à Montaigne, pour qui il ne dissimule pas ailleurs son goût très vif. Dans ce chapitre même, il lui doit beaucoup : il lui emprunte ses dédains pour la raison humaine, qui, dans l'enfance, n'est pas encore, dans rage mûr est obscurcie parles passions, dans la vieillesse est ralentie par les années et la douleur; sa pitié, dédaigneuse aussi, pour cet être qui désire avec emportement, jouit avec froideur des biens qu'il a désirés, et aspire à de plus grands biens encore ; qui n'estime les autres que par la beauté de leur linge et la largeur de leur galon d'or; dont le caractère est de n'en avoir point. Il raille comme lui ce jeu d'esprit qui est le stoïcisme, ce « fantôme de vertu et de constance » qui est la sagesse stoïcienne. A ce sage imaginaire, dont l'héroïsme parfait est au-dessus de la nature humaine, il oppose l'homme vrai qui « sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des yeux et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine qui est en pièces ». A quoi bon tant de raisons et de réflexions
pour ne pas craindre la mort? C'est plutôt fait de la craindre, en cédant à la nature, et de n'y songer que le moins possible. Cette sortie contre le stoïcisme étonne un peu, car la Bruyère est fort loin de partager l'épicurisme de Montaigne. Mais sa morale est celle des honnêtes gens, .qui n'aiment ni l'effort trop tendu, ni l'abandon trop relâché. Tandis que Montaigne s'observe complaisamment lui-même, plutôt qu'il n'observe les autres hommes, la Bruyère veut laisser au public, non son propre portrait, — bien qu'il en esquisse çà et là quelques traits, — mais celui de l'honnête homme d'alors, ennemi de tous les excès, de celui qui n'est pas « tout d'une pièce », qui sait rire et badiner. Mais lui-même, quoi qu'il fasse, il n'est pas si ami de « la bagatelle », et il est, au fond, plus éloigné du scepticisme souriant de Montaigne que du pessimisme amer de Pascal. A ses yeux la nature humaine n'est pas bonne. Dès le début du chapitre de l'Homme, il porte sur cette nature le même arrêt que Philinte dans le Misanthrope, mais avec quelle différence dans l'accent !
Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'eux-mêmes, et l'oubli des autres ; ils sont ainsi fait?,, c'est leur nature : c'est ne pouvoir supporter que la pierre tombe, ou que le feu s'élève.
Les hommes, en un sens, ne sont^point légers, ou ne le sont que dans les petites choses : ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les bienséances ; ils changent de goût quelquefois ; ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises ; fermes et constants dans le mal, ou dans l'indifférence pour la vertu.
En plus d'un autre passage, l'idée qui inspire ce début est ramenée et confirmée : un esprit « raisonnable » , nous en sommes avertis, « peut haïr les hommes en général, où il y a si peu de vertu, mais excuse les particuliers », en réfléchissant aux vices de l'humanité « et combien il est pénible aux hommes d'être constants, généreux, fidèles, d'être touchés d'une amitié plus forte que-leur intérêt ». Aussi n'exigera-t-il point d'eux a qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'équité ». Mais plus il méprisera la nature humaine, plus il se montrera indulgent envers chaque homme pris à part. Triste indulgence, faite de pitié sans amour et d'indignation lassée ! L'homme veut tromper et ne pas être trompé : c'est miracle qu'il puisse conclure avec d'autres hommes des contrats, des traités, des alliances, qu'il vive avec d'autres sous le même toit. Il est si peu disposé à tenir sa parole, qu'il a fallu inventer, pour l'y
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contraindre, toutes sortes de parchemins, « honte de l'humanité ». A quoi servent toutes les formalités de la justice? « Lstce qu'il n'y aurait pas dans le monde la plus petite équité? »
Quelle peut être la vie d'êtres si inquiets d'esprit, si inconstants de cœur et inégaux de caractère? « La vie est courte et ennuyeuse... Il est ordinaire à l'homme de n'être pas heureux... Les hommes semblent être nés pour l'infortune... Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter; si elle est heureuse, il est horrible delà perdre; l'un revientà l'autre... L'inquiétude, la crainte, l'abattement, n'éloignent pas la mort, au contraire: je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes, qui sont mortels... A parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse... La vie est un sommeil. Les vieillards sont ceux dont le sommeil a été le plus long : ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir... Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et mourir : il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre. » Assurément c'est là du pessimisme. On a dit que ce pessimisme était superficiel. 11 l'est surtout dans l'expression, et quand on se souvient du pessimisme si éloquent de Pascal. Sur la vanité de la vie, sur la crainte de la mort, sur le puéril égoïsme de l'orgueil humain, la Bruyère pense et dit à peu près ce que pense et dit Pascal. Mais Pascal se passionne et s'effraye. La Bruyère n'est qu'attristé. C'est le plus sincèrement du monde qu'il observe et fait voir de préférence les moins beaux côtés de la nature humaine, et aussi qu'il envisage la vie comme .une immense déception. Mais sa pensée n'a pas assez de profondeur ni son émotion assez de force pour qu'il puisse rivaliser avec l'auteur des Pensées, dont il se souvient cependant. Oui, il dit les mêmes choses, mais il les dit autrement, avec moins de spontanéité, ou d'emportement, ou de poignante mélancolie.
Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance-; l'envie, l'oubli de soimême et de Dieu.
L'homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même : les ténèbres, la solitude., le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans de vaines terreurs : le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s'ennuyer.
L'ennui est entré dans le monde par la paresse ; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, delà scciété. Celui qui aime le travail a assez de soi-même.
Cela est bien vu, mais cela n'est pas profondément senti. Et
toutefois, cela est peut-être, au fond, sinon plus humain, du moins plus humainement et pratiquement utile que les plus beaux cris de Pascal, car à côté du mal la Bruyère montre le remède s vivre , agir, travailler. C'est, sans doute, en ce sens que M. de Sacy a pu écrire: « On estime la Bruyère autant qu'on l'aime. Ce n'est pas un saint farouche comme Pascal ; sa vertu ne fait pas peur; c'est le galant homme dans toute la force de cette expression, le chrétien qui connaît les faiblesses du monde, le philosophe sans morgue et sans dédain. » C'est aussi par là qu'on peut le préférer à un la Rochefoucauld, si supérieur à lui par d'autres endroits. Oui, Vinet l'a bien observé, sa pensée philosophique a moins de substance et de fond que celle delà Rochefoucauld; elle a souvent moins d'étendue que l'expression n'en fait pressentir, tandis qu'une ligne, un mot de la Rochefoucauld, suggèrent à l'esprit toute une longue suite de pensées nouvelles. Mais — sans parler de ce don que la Rochefoucauld n'a pas eu, de a saisir le côté dramatique des caractères }) __ l'homme que décourage la philosophie chagrine des Maximes est un peu relevé par la philosophie des Caractères, chagrine encore parfois, mais moins obstinément fermée du côté de l'espérance, surtout des espérances éternelles.
Il faut bien l'avouer pourtant, si l'on se place au point de vue de l'art simple et sobre des vrais classiques, la Rruyère ne le cède pas moins à la Rochefoucauld qu'à Pascal. Pour le prouver, il suffira de considérer quelques pensées de la Rochefoucauld, délayées et affaiblies par la Bruyère.
On aime mieux dire du mal de soi que de n'en point parler. — Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi : un homme modeste ne parle point de soi.
Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres. — Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nousmêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas : une personne modeste n'a point cette délicatesse.
Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit. — Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du cœur, et idolâtrent les talents du corps et de l'esprit : celui qui dit froidement de soi, et sans croire blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est constant, fidèle, sincère, équitable, reconnaissant, n'ose dire qu'il est vif, qu'il a les dents belles et la peau douce; cela est trop tort.
Les vieillards aiment à donner de bons conseils, pour se consoler en quelque façon de n'être plus en état de donner de mauvais exemples. — Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et combien il leur était difficile d'être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux hommes après avoir renoncé aux plaisirs , ou par bienséance , ou par lassitude , ou par régime
c'est de les condamner dans les autres. Il entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes que l'on vient de quitter; l'on aimerait qu'un bien qui n'est plus pour nous ne fut plus aussi pour le reste du monde ; c'est un sentiment de jalousie1.
La Bruyère moraliste observateur* — La vie de société dans le chapitre « de l'Homme »• — Les grands et le peuple.
Ainsi, moins souple que Montaigne, la Bruyère est plus vraiment moral, puisque, au-dessus des opinions humaines, éternellement changeantes, il voit et fait voir un principe fixe. Moins profond que Pascal, il nous est plus accessible ; car il ne fonde pas sa morale sur une théologie décourageante. Moins vigoureux que la Rochefoucauld, il est aussi moins rigoureux, ne nous emprisonne pas dans le cerle étroit d'un système, ne nous contraint pas à nous mépriser nous-mêmes en tout, et ne triomphe pas de nos misères. Si toutefois sa philosophie nous paraît manquer d'originalité, n'oublions pas, pour ne pas être injustes avec lui, qu'elle est avant tout une philosophie pratique et sociale. Considérée à ce point de vue, elle semble moins banale et moins vague : les exemples précisent les préceptes. Si le philosophe moraliste, dans la lâche que nous aimons à lui assigner, nous paraît quelquefois au-dessous de notre attente, le moraliste observateur et peintre, dans la seule tâche qu'il se soit assignée, ne manque jamais de mouvement, de ôouleur ni de vie.
Par certains côtés, le chapitre de VRomme est le complément du chapitre de la Société et de la Conversation. La Bruyère y ridiculise encore ou y flétrit tous les travers ou tous les vices qui, si on les laissait se développer librement, rendraient difficile d'abord, impossible ensuite, le commerce de la société. C'est l'incivilité, fille de la sotte vanité, de la paresse, de la dis-
1. L'imitation est quelquefois assex visible et maladroite. Par exemple, la Rochefoucauld écrit : « Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands... Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se plaint de son jugement. » La Bruyère paraphrase : « Des hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l'on se plaint de son peu de mémoire, content d'ailleurs de son grand sens et de son bon jugement, » etc.
traction, de la jalousie. Mais elle ne se répand que sur les dehors? « Elle n'en est que plus haïssable, parce que c'est toujours un défaut visible et manifeste. » C'est l'inégalité d'une humeur chagrine et pointilleuse. « Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes; ils devraient comprendre qu'il ne leur suffît pas d'être bons, mais qu'ils doivent encore paraître tels, du moins s'ils tendent à être sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des hommes... Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de faire plaisir. » C'est la vanité, dont la fausse modestie n'est que le dernier raffinement, car la modestie vraie n'existe que sous la forme de l'humilité chrétienne (ici la Bruyère semble tout près du jansénisme).
L'homme, de sa nature, pense hautement et superbement de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même : la modestie ne tend qu'à faire que personne n'en souffre : elle est une vertu du dehors, qui règle ses yeux, sa démarche, ses paroles, son ton de voix, et' qui le fait agir extérieurement avec les autres comme s'il n'était pas vrai qu'il les compte pour rien... L'on est si rempli de soi-même que tout s'y rapporte.
C'est ce goût de la gaieté facile ou de la raillerie méprisante qui fait que certaines, gens « rient également des choses ridicules ou de celles qui ne le sont pas », ou prennent plaisir à se faire des ennemis, car « la moquerie est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins; elle attaque l'homme dans son dernier retranchement, qui est l'opinion qu'il a de soi-même». C'est le bavardage intempérant'; c'est la sottise, qui ne meurt point. Que de misères! et combien il serait plus simple « de renoncer h toute hauteur et à tout ce qui convient si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous avec une mutuelle bonté»! L'honnête homme dont la Bruyère trace le portrait dans le chapitre de la Société s'achemine de plus en plus, on le voit, vers ^'honnêteté véritable, vers la bonté indulgente.
Les « caractères » dont est semé ce chapitre ne sont pas fort nombreux, mais tous rentrent dans cet ordre d'idées. Celui de Ménalque surtout est complaisamment développé; mais le distrait, c'est le contraire de l'homme sociable; car une des causes qui produisent l'incivilité, c'est la distraction. Ce sont des caractères médiocrement intéressants que ceux de Gnathon et de Giton; mais leur seul intérêt, ils l'empruntent à cette idée que leur gourmandise égoïste les rend haïssables à tous. Voyez ce qu'on reproche à Gnathon.
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Gnalhon ne vit que pour soi, et toits tes hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non coulent do remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres : il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service; il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois : il ne se sert à table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, tmangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés : le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe. S'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe : on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et il continue à manger.
Le tableau est étrangement réaliste ; mais pourquoi des couleurs si crues? Pour faire mieux sentir ce qu'a de monstrueux ce souci de soi seul, cet oubli de tous les autres.
Mais la Bruyère sait porter plus haut ses regards, vers ces postes éminents qui « rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits »; et derrière ces grands qui s'élèvent ou s'abaissent, derrière ces courtisans qui les amusent et les flattent pour parvenir à leur tour, derrière ces hobereaux de province, oisifs, ignorants, fourbes, intempérants, querelleurs, inutiles à leur patrie, à leur famille, à eux-mêmes, mais si fiers de leur titre de gentilshommes, il entrevoit le vrai peuple , et s'arrête , indigné , attendri tout ensemble, devant sa détresse imméritée.
Un jour Jacques Bonhomme attendrit ce moqueur, Et, voyant les souffrants derrière les grotesques, Ce styliste accompli fut un homme de cœur *.
Il ne plaisante plus alors, et tout sourire a si bien quitté ses livres qu'on a pu l'accuser parfois d'être un déclamateur, alors qu'il n'est qu'un historien.
L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.