Jules Lemaître, les Médaillons ; Lemerre
Les couleurs du tableau sont-elles trop chargées? Quand la Bruyère le traça,, la France n'avait pas encore éprouvé les désastres qui attristèrent la fin du règne de Louis XIV. Plus tard, les misères publiques émurent Bois-Guillebert, Fénelon, Racine. Vauban assure que la dixième partie de la population était réduite à mendier; il plaint éloquemment « ce pauvre peuple, toujours exposé à l'avarice et à la cupidité des autres, toujours au bout de ses affaires, jusqu'à en être le plus souvent privé des aliments nécessaires au soutien de la vie, toujours exposé à la faim, à la soif, à la nudité, et, pour conclusion , réduit à une misérable pauvreté dont il ne se relève jamais ». Mais, avant eux, la Bruyère ne s'était pas laissé éblouir par l'éclat tout superficiel d'une monarchie encore triomphante; il en avait vu et montré les plaies secrètes.
Le « moi» de la Bruyère dans le chapitre « de l'Homme». Les sentiments plus forts que les idées.
De tels morceaux relèvent singulièrement ce que la philosophie proprement dite de la Bruyère, exprimée dans ce chapitre, peut avoir de banal ou d'insuffisant, comme ils corrigent ce que peuvent avoir de trop amer certains autres passages, sur la vieillesse, par exemple. Nous lui pardonnons d'être pessimiste, parce que les circonstances, plus que sa nature, l'ont fait tel. 11 faisait sans doute un retour sur soi-même quand il écrivait : « L'on est né quelquefois avec des mœurs faciles, de la complaisance, tout le désir de plaire; mais, par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui Von vit ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures et même de son naturel; Ton a des chagrins et une bile que l'on ne se connaissait point, l'on se voit une autre complexion, l'on est enfin étonné de se trouver dur et épineux. » Toute cette philosophie dont il s'était armé « contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs», lui sert de peu de chose quand ceux de qui il dépendait lui font trop sentir sa dépendance, ou qu'un fat en crédit abuse de sa patience obligée. Il semble qu'il y ait comme un accent de rancune dans quelques traits : « Tout le monde dit d'un fat qu'il est un fat; personne n'ose le lui dire à lui-même : il meurt
LA BRUYERE MORALISTE 11
sans le savoir, et sans que personne se soit vengé. » Il lui a manqué la vie de famille pour panser les blessures de son amourpropre. C'est la philosophie encore, dit-il, qui «nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons». Le dernier trait n'est qu'une épigramme inutile; le premier a tout l'air d'un regret, d'ailleurs sans amertume. Mais, parce qu'il n'a pas connu la famille, il n'a pas vu ou n'a pas bien compris certaines choses sur lesquelles la vie de Chantilly ne pouvait lui donner que des indications vagues ou* trompeuses. Ces « enfants des dieux », dont les hautains caprices le faisaient souifrir, n'ont pu lui donner qu'une idée très insuffisante de l'enfance.
Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes...
L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit faible de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumise dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus, £t prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard, est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer.
Non que ces longues pages, consacrées aux enfants dans le chapitre de l'Homme, soient vides de toute observation précise ou même de toute vue indulgente. Sur l'instinct d'imitation des enfants, sur leur promptitude à saisir les défauts et à en tirer parti, leur indolence au, travail et leur vivacité au jeu, sur leur logique enfantine, il y a nombre de remarques ingénieuses, et on lit avec plaisir, avec surprise aussi, des lignes qu'on dirait de Montaigne ou de Fénelon : « C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants et leur devenir inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent : ils connaissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l'impunité. » Mais la Bruyère semble se contredire plus loin, et Montaigne ni Fénelon, je pense, n'eût écrit : « Il faut aux enfants les verges et la férule.»
Passons condamnation sur ces défauts; avouons qu'en reprenant, dans le caractère de Timon le misanthrope, le caractère d'Alceste, la Bruyère n'a guère été mieux inspiré qu'ail-
leurs, en opposant son Onuphre au Tartuffe de Molière, et que son portrait de l'avare est fort loin d'égaler la figure saisissante d'Harpagon. Molière est certes un philosophe plus profond que la Bruyère; mais est-il besoin d'être profond philosophe pour être moraliste pénétrant? On pourrait refuser à la Bruyère ce nom de moraliste, s'il observait et peignait toujours l'homme de son temps, jamais l'homme en général. Mais est-il possible d'être vrai dans la peinture des contemporains, sans atteindre, au moins par moments, à la vérité supérieure et durable? Dans les hommes dont l'extérieur se modifie avec les âges qui se succèdent, il y a toujours quelque chose de l'homme qui reste le même au fond.
On dit que la vocation de moraliste de la Bruyère fut tout accidentelle, et qu'il n'aurait pas écrit les Caractères sans l'occasion que lui offrit Bossuet et qui le révéla à lui-même. Tout semble prouver au contraire qu'au moment où il entra dans la maison des Condé, il avait beaucoup observé, sinon les grands, du moins le monde de la bourgeoisie, de la magistrature et de la finance : tel passage du chapitre de l'Homme, par exemple sur la manie de plaider, ne s'explique guère que par là. D'autre part, il importe assez peu quelle occasion révèle son génie à un grand écrivain, pourvu que ce'génie nous donne les fruits que nous avons le droit d'en attendre. Sans doute cette vie de la Bruyère explique pourquoi il n'est pas de ces penseurs qui, après une longue méditation solitaire, apportent au public un système suivi de philosophie ou de morale. Mais, pour être un moraliste, est-il nécessaire de subordonner ses observations à un système conçu à priori? C'est tant mieux, disent quelquesuns *, s'il ne ramène pas toutes ses pensées à l'unité, touj ours un peu étroite et factice, d'une même théorie : par l'indépendance même qu'il conserve, il met moins en défiance le lecteur moderne et le captive davantage, car son domaine, c'est celui des phénomènes prochains et visibles delà vie morale; son œuvre est un trésor de faits, recueillis et groupés après une enquête patiente; par là elle prend uu caractère plus scientifique en quelque sorte et plus pratique que les œuvres où l'on sent partout la préoccupation de lois à vérifier, d'une thèse à soutenir. La réflexion philosophique, le document historique et la confidence personnelle s'y mêlent heureusement ensemble pour