DE LA MODE », ET « DE QUELQUES USAGES
Le chapitre « des Jugements » ; ses éléments divers, son unité*— Frivolité et fausseté des jugements humains*
Le chapitre des Jugements est composé d'éléments assez divers. On y trouve encore des « caractères »; tel ce délicieux Fragment, qui passe pour le portrait de Mmo d'Aligre : « Il disait que l'esprit dans cette belle personne était un diamant bien mis en œuvre... » Ce portrait est peint avec une sorte de tendresse, car celle qui en a donné le modèle était bien la femme telle que la voulait la Bruyère : vive et modeste à la fois, elle n'ignore rien « de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les conversations... Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui doute et qui cherche à éclaircir; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites... Elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit; vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. » On sent que la Bruyère aimait à être écouté et interprété ainsi par une personne qui « a déjà compris que la simplicité est éloquente », qui, avec le goût de la lecture, a « le goût des personnes de nom et de réputation », peu désireuse, d'ailleurs, de briller, « ayant même un peu de penchant pour la retraite ». Mais c'est là un portrait individuel plus qu'un caractère proprement dit1, et l'on observe que les caractères généraux sont beaucoup plus rares ici que dans le chapitre suivant.
En d'autres endroits, on croirait lire, tantôt le chapitre de VEomme, quand la Bruyère raille le prodigieux entassement des
i. J'en dirai autant pour le portrait curieux de Théodas (Santeuil). C. de Litt. — Là Bruyère (Des Jugements). 1
lois et de leurs commentaires, le mystérieux jargon de la médecine, et prouve par là que les hommes ne sont par nature ni justes ni tempérants; tantôt le chapitre de la Société, avec cette différence qu'ici, lorsqu'il parle de l'honnête homme par exemple, c'est sur un ton singulièrement plus amer, car il le confond presque avec l'homme habile. Ailleurs, c'est le « moi » de la Bruyère qui se fait brusquement jour à travers les réflexions les plus impersonnelles. Il raille ceux qui se considèrent comme offensés parce qu'il a mal parlé des jeunes gens de la cour ou des grands, quoiqu'ils ne soient plus jeunes et ne soient pas grands. N'est-ce pas lui qui parle — avec quoi accent! — parla bouche d'Antisthène et d'Antisthius?
Qu'on ne me parle jamais d'encre, de papier, de plume, de style, d'imprimeur, d'imprimerie; qu'on ne se hasarde plus de me dire : a Vous écrivez si bien, Antisthène ! continuez d'écrire ; ne verrons-nous point de vous un in-folio ? Traitez de toutes les vertus et de tous les vices dans un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin; » ils devraient ajouter: «Et nul cours. » Je renonce à tout ce qui a été, qui est et qui sera livre. Suis-je mieux nourri et plus lourdement vêtu, suis-je dans ma chambre à l'abri du nord, ai-je un lit de plume, après vingt ans entiers qu'on me débite dans la place? J'ai un grand nom, dites-vous, et beaucoup de gloire; dites que j'ai beaucoup de vent qui ne sert à rien : ai-je un grain de ce métal qui procure toutes choses? Le vil praticien grossit son mémoire, se fait rembourser de frais qu'il n'avance pas, et il a pour gendre un comte ou un magistrat. Un homme rouge ou feuille-morte (un laquais) devient commis, et bientôt plus riche que son maître; il le laisse dans la roture, et, avec de l'argent, il devient noble... On paye au tuilier sa tuile et à l'ouvrier son temps et son ouvrage. Paye-t-on à un auteur ce qu'il pense et ce qu'il écrit? et s'il pense très bien, le paye-t-on très largement? Se meuble-t-il, s'anoblit-il à force de penser et d'écrire juste? Il faut que les hommes soient habillés, qu'ils soient rasés; il faut que, retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui ferme bien : est-il nécessaire qu'ils soient instruits? Folie, simplicité, imbécillité, continue Antisthène, de mettre l'enseigne d'auteur ou de philosophe! Avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis et donner à ceux qui ne peuvent rendre; écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tityre siffle ou joue de la flûte : cela ou rien : j'écris à ces conditions, et je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge, et me disent : « Vous écrirez. » Ils liront pour titre de mon nouveau livre : du Beau, du Bon, du Vrai, des Idées, du premier Principe, par Antisthène, vendeur de marée...
Je pardonne, dit Antislhius, à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage, s'ils m'oublient : qu'ai-je fait pour eux? ils étaient louables. Je le pardonnerais moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans toucher à leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que celui d'être corrigés; mais comme c'est un événement qu'on ne voit point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien.
L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à mes écrits leur récompense ; on ne saurait en diminuer la réputation; et si on le fait, qui m'empêphera de le mépriser?
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Toutefois, si l'on écarte les développements épisodiques, si Ton veut ramener ce chapitre à l'unité, tout au moins h une unité relative, on s'aperçoit sans peine qu'il est tout enlier suspendu, pour ainsi dire, à celle idée, tant de fois exprimée par Montaigne sous lant de formes variées : « La plupart des jugements humains sont ou frivoles, ou ridicules, ou faux. »
Il suffit de jeler les yeux sur la cour et la ville pour nous rendre compte de ce qu'ont d'ordinaire de hasardeux nos opinions et nos admirations. « La vogue, la faveur populaire, celle du prince, nous entraînent comme un torrent : nous louons ce qui est loué bien plus que ce qui est louable. » Et pourtant la faveur, si elle n'exclut pas le mérite, ne le suppose pas aussi. Le public est le moins infaillible des juges. Quinault, « ce phénix de la poésie chantante », vient de renaître de ses cendres; « il a vu mourir et revivre sa réputation en un même jour. » Ce même public, qui se donne à lui-même de si prompts démentis, ne sait même pas distinguer le génie de la médiocrité; il laisse Corneille dans la pauvreté, tandis que Chapelain est riche. Au visage de ce même Corneille, qui est à pied, le comédien, couché dans son carrosse, jette en passant de la boue. Sur la condition même de ces comédiens, que de sentiments contradictoires! Elle était infâme chez les Romains, honorable chez les Grecs; les Français pensent de la condition ce que pensaient les Romains, mais vivent avec les comédiens comme les Grecs. Qu'eût dit la Bruyère, s'il eût pu suivre jusqu'à nos jours l'étonnante transformation des idées des gens du monde et même des gens d'église relativement aux gens de théâtre?
Si nous jugeons nos compatriotes avec aussi peu de sûreté, combien doivent être plaisants les jugements que nous portons sur les étrangers! On sait avec quel étonnement naif les Français du xvne et du xvme siècle accueillaient les ambassadeurs siamois ou moscovites, les voyageurs venus des pays lointains, et l'on connaît la boutade de Montesquieu : « Ah! ah! Monsieur est Persan! C'est une chose bien extraordinaire. Comment peut-on être Persan1? » Mais longtemps avant Montesquieu, la Bruyère — qui devine souvent le xviue siècle — avait senti et marqué fortement ce ridicule.
Si les ambassadeurs des princes étrangers étaient des singes instruits à marcher sur les pieds de derrière et à se faire entendre par interprète, nous
1. Au début du xvme siècle, un Suisse, Murait, écrivait : « Dès qu'un Français vient dans un autre pays, surpris de voir tout un peuple différer de lui, il ne peut plus se contenir, et il s'échappe à la vue de tant d'horreurs ».
ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui paraît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares; et s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner comme nous.
Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés...
Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des mœurs si cultivées, de si belles lois et un visage blanc, nous sommes barbares pour quelques peuples.
Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous dirions : « Cela est bien barbare. »
Les jugements personnels de la Bruyère*
N'est-ce pas être barbare aussi que prendre tant de soin d'anéantir sa propre espèce par des guerres furieuses? Est-ce réaliser un progrès qu'enchérir tous les jours sur les anciennes manières de s'exterminer? On corne sans cesse à nos oreilles : « L'homme est un animal raisonnable. » C'est l'homme qui se définit ainsi. Que ne se laisse-t-il donc définir par les animaux au-dessus desquels il se place, et qui valent mieux que lui? Tout le début du morceau, d'un étrange éclat, qui clôt le chapitre des Jugements (Petits hommes hauts de six pieds, tout au plus de sept...) serait du pur Montaigne, n'était l'amertume de l'accent, et cette horreur instinctive du sang répandu, qui est déjà d'un philosophe du xvnr3 siècle. Mais ces dernières pages s'adressent moins à l'homme en général qu'aux princes unis à Guillaume d'Orange contre Louis XIV, et lui-même Guillaume y est attaqué avec une violence souvent injuste. Plus qu'il ne le voudrait peut-être, la Bruyère prouve ici que, « sur les choses les plus sérieuses », les opinions des hommes sont sujettes à varier, car nous ne lisons pas aujourd'hui sans quelque surprise et même sans quelque gêne ses invectives contre le glorieux adversaire de Louis XIV.
Oui, le moraliste satirique a raison de mettre en lumière la vanité des jugements de la foule; mais les siens sont-ils toujours exempts de toute erreur? Il associe à Rayard, comme rao-
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dèle de bravoure, Montrevel, capitaine aujourd'hui fort ignoré1. Il loue avec éloquence et délicatesse l'infaillible Vauban; mais dans le grand Dauphin, ce prince à l'esprit si médiocre et aux goûts si bas, il salue « l'amour et l'espérance des peuples »; il le fait « plus grand que ses aïeux »; il l'orne de « divines qualités ». C'est trop oublier ou dédaigner cette force de l'opinion publique qu'il a si bien caractérisée, ce « rocher immuable » au pied duquel viennent se briser la ilatterie et la faveur.
Il n'est pas sûr davantage qu'il ait bien jugé la Fontaine et Corneille, en établissant un contraste si marqué entre leur ennuyeuse stupidité dans le monde et l'élévation de leur génie2. En ce même chapitre, d'ailleurs, il a rendu deux fois hommage au génie du fabulisle, qui sait peindre des caractères, lui aussi, et même souvent des caractères plus vivants que les siens, parce qu'ils sont plus naturels et plus simples. « Supposons, dit-il, que notre langue pût un jour avoir le sort de la grecque ou delà latine : serait-on pédant, quelques siècles après qu'on ne la parlerait plus, pour lire Molière ou la Fontaine? » C'est qu'ici il ne se place pas à l'unique point de vue de la société mondaine; au contraire, c'est justement contre cette société, souvent frivole ou dédaigneuse, qu'il défend les « savants », c'est-à-dire les hommes de pensée. On leur refuse, dans un certain milieu, « les manières du monde, le savoir-vivre, l'esprit de société »; on les renvoie à leurs cabinets et à leurs livres. « Comme l'ignorance est un état paisible, et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme à la cour et à la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des savants. » En vain ceux-ci allèguent les noms de personnages également doctes et polis : parmi les prélats, le cardinal d'Estrées, l'archevêque de Harlay, qui furent tous deux académiciens, Bossuet; parmi les magistrats, Séguier, Novion, Lamoignon; parmi les gens de lettres, Pellisson et Mll° de Scudéry (curieux témoignage de la réputation dont elle jouissait encore); parmi les grands seigneurs, le sévère Montausier, le brillant Vardes, le janséniste Chevreuse, ami de Fénelon, et, plus haut encore, le duc de Chartres (le futur régent), Condé, Conli, les ducs de Bourbon et du Maine, élèves de la Bruyère et de Mmc de Maintenon, le grand prieur de Vendôme, qui devait présider aux réunions épicuriennes du Temple. Cette énumération un peu
1. Le maréchal de Montrevel mourut, dit-on, de la peur que lui causa la vue d'une salière renversée.
2. Voyez ces portraits dans le fascicule de la Bruyère critique.
mêlée, sans doute, mais si habile, ne touche pas les ignorants : ils ne voient là que d'illustres exceptions; ils ne songent point à se demander « si ce même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à être poli ». Tout ce plaidoyer en faveur de l'esprit et de l'instruction contre l'ignorance et la fatuité est à la fois ingénieux et lier. Bientôt le ton s'échauffe, et l'ironie se fait mordante.
Il faut très peu de fonds pour la politesse dans les manières ; il en faut beaucoup pour celle de l'esprit.
Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires, je ne lui confierais l'état de ma garde-robe; et il a raison. Ossat, Ximenès, Richklieu, étaient savants : élaient-ils habiles? ont-ils passé pour de bons ministres. Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est un grimaud, c'est un philosophe. Et en effet, une fruitière à Athènes, selon les apparences, parlait grec, et par cette raison était philosophe : les Bignons, les Lamoignons, étaient do purs grimauds : qui en peut douter? ils savaient le grec. Quelle vision, quel délire au grand, au sage, au judicieux Antonin, de dire qu'alors les peuples seraient heureux, si l'empereur philosophait, ou si le philosophe, ou le grimaud, venait à l'empire!
Le vif sentiment que la Bruyère avait de la diguité de l'homme qui pense se manifeste en ces quelques pages avec autant d'énergie, mais avec moins d'amertume que dans le chapitre du Mérite personnel. Comme pour mieux marquer de qui il tient cet orgueil de la pensée, il prononce ici le grand nom qu'il avait déjà écrit, avec une sympathie émue, lorsqu'il traitait des Biens cle fortune : « La règle de Descartes, qui ne veut pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles ne soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s'étendre au jugement que l'on fait des personnes. » On aperçoit clairement, en plus d'un passage du chapitre des Jugements, deux tendances assez diverses, mais qui se concilient : celle de l'homme du monde, qui fait bon marché de la lourde science des pédants (voyez l'esquisse du caractère d'Hérille, qui <( veut citer »); celle de l'homme de réflexion, qui sent et s'efforce de faire sentir aux autres le prix de la science vraie. Il a du penseur véritable la salutaire inquiétude, qui ne saurait se reposer dans la certitude sereine d'une demi-ignorance, et qui, mal satisfaite du présent, jette un regard investigateur sur l'avenir. Combien d'hommes du xvne siècle eussent été capables de voir avec cette lucidité ce qui manquait à la science, à l'art, à la littérature de leur temps, et de prévoir sans eiïroi les révolutions nécessaires de la pensée dans les siècles suivants?
Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans t- »u h» sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer : nous-mêmes touchons aux premiers hommes et aux patriarches : et qui pourra ne nous pas conl avec eux dans des siècles si reculés? Mais si l'on juge pur le pusse de l'avenir,
quelques choses nouvelles nous sont inconnues dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans /'histoire ! quelles découvertes ne (era-t-on point ? quelles différentes révolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans les Étals cl dans les empires'/ Quelle ignorance est la nôtre, et quelle légère expérience que celle de six ou sept mille ans!
Le chapitre « de la Mode ». — Galerie des manies individuelles*
Le chapitre de la Mode est moins profond el plus varié que le chapitre des Jugements, dont il est, du reste, comme la suite. Que sont, en effet, les caprices de la mode, sinon des aberrations du jugement de tous ou de quelques-uns? Mais ces aberrations peuvent être et sont d'ordinaire vénielles. Aussi de l'erreur, qui peut avoir de dangereuses conséquences, tombe-t-on ici dans la manie, qui est surtout ridicule. Toutefois il faut distinguer deux parlies dans ce chapitre : la première, amusante, mais assez superficielle; la seconde, qui touche à des modes d'un caractère plus général, et qui aboutit à la satire, non plus des travers individuels, mais des hypocrisies sociales.
La galerie des manies personnelles, un peu exceptionnelles, j'imagine, alors comme aujourd'hui, est celle qui s'offre d'abord aux yeux, et celle aussi sur laquelle semble s'arrêter le plus complaisamment le regard du moraliste observateur. Ne met-il pas trop de complaisance même à suivre ici ces ridicules dans le moindre détail? Quelle part d'humanité peut contenir cette longue revue des collectionneurs maniaques? La manie des collectionneurs est de tous les temps, sans doute, mais dans tous les temps aussi elle n'a paru mériter qu'un sourire. « Il n'y a point de si petit caractère, nous répond Vauvenargues, qu'on ne puisse rendre agréable par le coloris; le fleuriste de la Bruyère en est la preuve. » Accordons que c'est là un tour de force de l'artiste, mais à l'artiste véritable ne souhaitons pas trop de pareils triomphes. Oui, nous voyons le fleuriste en extase dans son jardin du faubourg; nous l'y voyons « planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes », qui lui cachent la nature et Dieu. Peut-être est-ce le prendre sur un ton bien haut
pour le sujet que conclure : « Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée; il a vu des tulipes. » L'ensemble du portrait, cependant, est spirituel et vivant. Mais il semble que la Bruyère déploie ensuite un grand effort pour ridiculiser l'amateur de médailles, et même l'amateur d'estampes, bien que la « chute » de ce dernier morceau soit d'un comique de bon aloi.
J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Callol, hormis une seule, qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages; au contraire, c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Gallot. Je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir : cela est bien rude !
Nous connaissons aussi de ces bibliomanes qui font relier magnifiquement leurs livres, et n'en lisent jamais aucun; mais la satire ici tourne à la charge, et cette « tannerie » où Ton tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin n'est plus une bibliothèque.
Enfin, voici des ridicules plus généraux, des travers d'esprit moins ignorés encore peut-être de nos contemporains que des contemporains de la Bruyère. C'est cette intempérance de savoir qui embrasse toutes les connaissances et n'en possède aucune, qui aime mieux, par une vaine curiosité, « savoir beaucoup que de savoir bien ». C'est le pédantisme tout aussi vain des érudits qui « passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du Nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se parle dans la lune », avec quel dédain pour ceux « qui se bornent ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine » !
Ces gens lisent toutes les histoires, et ignorent l'histoire; ils parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun; c'est en eux une stérilité de faits et de principes qui ne peut être plus grande, mais, à la vérité, la meilleure récolte et la richesse la plus abondante de mots et de paroles qui puisse s'imaginer : ils plient sous le faix ; leur mémoire en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide.
On peut dire que cette condamnation sommaire est un peu dure pour les érudits. Mais quoi ! les érudits sont si durs euxmêmes pour les autres hommes! En tout cas, ces traits de satire nous sont moins indifférents que ceux qui s'égarent ensuite sur les bourgeois qui aiment à bâtir de riches maisons et n'osent les habiter, ou sur ceux qui s'embarrassent de meubles
et de bustes rares, alors que leurs filles ne sont ni dotées ni vêtues. Ceux-ci pourtant sont des Harpagons d'une variété particulière; soit, mais ce sont de ces Harpagons en réduction, pour ainsi dire, à qui l'on n'accorde qu'un coup d'œil en passant. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que la Bruyère fait un effort, et un effort parfois heureux, pour relever l'intérêt de ces sortes de miniatures. Diphile, l'éleveur d'oiseaux, « passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures... Ce qu'il dépense d'un côté, il l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. » Mais, en vérité, nous ne saurions le haïr tout à fait, car le commerce de ce petit peuple chantant a bien son charme, presque sa poésie. Et nous ne sommes pas trop surpris d'apprendre que quelques traits de cette physionomie sont empruntés à un ami de la Bruyère. Il eftleure ainsi parfois, il caresse les ridicules avec un sourire; mais parfois aussi, à force de s'y complaire, il les outre. La fin du portrait de Diphile en offrirait un exemple bien remarquable : « Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil; lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche, il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve. »
La Bruyère a trop de finesse pour ne pas sentir les inconvénients de cette manière de procéder par énumération et par analyses juxtaposées. « Qui pourrait, dit-il, épuiser tous les différents genres de curieux? » Est-ce découragement ? est-ce ironie? on ne sait. Ce qui est certain, c'est que l'énumération continue : l'amateur de coquillages et l'amateur d'insectes ont leur tour.
Au début de son chapitre, le moraliste semblait nous promettre davantage : « La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. » Et, en effet, la « curiosité », ainsi entendue, c'est-à-dire les goûts trop particuliers et tyranniques, qui s'imposent peu à peu à nous, nous obsèdent, nous égarent, nous font oublier enfin d'être hommes, peut certes devenir aussi dangereuse qu'un vice, et même dégénérer en vice véritable. Mais la Bruyère s'amuse à en décrire l'extérieur plus qu'à en mesurer la dan-
gereuse influence. Ne lui demandons pas plus qu'il n'a voulu faire, et contentons-nous de lui devoir une collection, minutieusement étiquetée et précieuse pour l'historien des mœurs, des a monomanies » les plus curieuses du xvne siècle finissant.
Seconde parJie du chapitre « de la Mode ». — Caractère plus sérieux de la satire. — La mode de l'hypocrisie.
La satire est autrement profonde dans la seconde partie du chapitre de la Mode, Ce n'est pas qu'on n'y trouve encore quelques portraits de ridicules divers, comme celui d'Iphis, l'homme coquet, qui pourrait figurer dans le chapitre des Femmes, s'il portait des boucles d'oreilles et des colliers de perles, ou celui du fat dont la manière opposée est de se faire remarquer par une mise surannée. « Il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter. » L'auteur de V École des maris avait dit avant la Bruyère : « L'un et l'autre excès choque. » Sur les modes des hommes et surtout des femmes, dont la tête supporte « un édifice à plusieurs élages », il y a là plus d'un détail piquant. C'est à cette partie épisodique, qui se rattache à la première et empiète sur la seconde, que se rapporte le court et charmant parallèle de la personne à la mode et de la personne de mérite.
Une personne à la mode ressemble aune fleur bleue qui croît de soi-même dans les sillons, où elle étouffe les épis, diminue la moisson , et tient la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beauté que ce qu'elle emprunte d'un caprice léger qui naît et qui tombe presque dans le même instant : aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en parent; demain elle est négligée, et rendue au peuple.
Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu'on ne désigne pas par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom, que Ton cullive pour sa beauté ou pour son odeur; l'une des grâces de la nature, l'une de ces choses qui embellissent le monde, qui est de tous les temps, et d'une vogue ancienne et populaire; que nos pères ont estimée, et que nous estimons après nos pères; à qui le dégoût ou l'antipathie de quelques-uns ne sauraient nuire; un lis, une rose.
Mais déjà quelques passages d'un ton plus grave se font remarquer cà et là : cette espèce de religion du duel, triomphe de la mode, qui « a attaché de l'honneur et de la gloire à une action folle et extravagante », est flétrie avec une indignation méprisante, qui aboutit pourtant à un éloge délicat d'un roi assez
ferme pour guérir les Français de cette folie. Sur le « grand jeu », dont il a essayé de définir « l'esprit » dans le chapil n Jugements, il y a quelques lignes très fortes et un peu ami r< >. qu'un observateur attentif des mœurs du xvu'' siècle finissant ne manquera pas de recueillir. Enfin et surtout on entrevoit qu'une autre mode, plus intéressante encore par ses conséquences morales, s'établit peu à peu à la cour et s'étend su r La ville. La Bruyère remarque que Voiture et Sarrasin, ces poètes au badinage ingénieux, nés pour leur temps, seraient dépa dans le sien; car « les conventions légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites parties où l'on était admis seulement avec de l'esprit, tout cela a disparu », et les femmes sont devenues « ou décotes », [dus occupées de leur directeur que des gens d'esprit, « ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses ». C'est à cette mode nouvelle de la dévotion, c'est à l'hypocrisie régnante qu'est consacrée toute la dernière partie du chapitre de la Mode. Des notes prudentes et répétées nous avertissent qu'il ne s'agit que de la fausse dévotion. Mais si la vraie et la fausse dévotion, considérées à l'intérieur d'une âme, sont choses fort différentes, elles ont souvent les mêmes dehors, et, comme Molière en peignant Tartuffe, la Bruyère, en peignant les Onuphres de la cour et de la ville, a dû faire le portrait et la satire du dévot en lui-même, sauf à nous avertir que cette dévotion est tout extérieure, — ce qui ne suffit peut-être pas à garantir de toute atteinte la dévotion vraie. Mais quelle vigueur courageuse dans l'attaque ! Que de mots qui éclairent, avec l'extérieur de l'homme, le fond de son âme! Quelle indépendance d'esprit et quelle impitoyable pénétration chez ce « domestique » de Chantilly, qui juge de si haut Versailles !
Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin : cela ne sied plus ; il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode.
Celui qui, depuis quelque temps, à la cour, était dévot, et par là, contre toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à la mode?
De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si, pour ne la pas manquer, il devient dévot?
Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête : mais comment le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement de cœur et d'esprit où il sera reconnaissable ; mais la mode presse, il est dévot.
Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c'est que la dévotion, et il ne peut plus s'y tromper.
Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chapelle, connaître le flanc, savoir où l'on est vu et où l'on n'est pas vu; rêver dans l'église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses; avoir un directeur mieux écouté que l'Evangile; tirer toute sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur; dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut; n'aimer de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche chez soi ou par son directeur; préférer sa messe aux autres messes; ne se repaître que de livres de spiritualité, comme s'il n'y avait ni Évangile, ni Épitres des apôtres, ni morale des Pères; lire ou parler un jargon inconnu aux premiers siècles; circonstancier à confesse les défauts d'autrui, y pallier les siens; s'accuser de ses souffrances, de sa patience; dire comme un péché son peu de progrès dans l'héroïsme; être en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres; n'estimer que soi et sa cabale; avoir pour suspecte la vertu même; goûter, savourer la prospérilé et la faveur, n'en vouloir que pour soi ; ne point aider au mérite; faire servir la piété à son ambition; aller à son salut parle chemin de la fortune et des dignités : c'est du moins jusqu'à ce jour le plus bel effort de la dévotion du temps.
Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée.
Il est vrai qu'à ce portrait la Bruyère se hâte d'opposer celui du courtisan dont la piété ne rend ni l'abord farouche ni le visage triste, qui est humble, équitable, sans faste et sans ambition, qui sait agir et qui sait vivre. « Je ne doute point, dit-il ailleurs, que la vraie dévotion ne soit la source du repos; elle fait supporter la vie et rend ]a mort douce : on n'en tire pas tant de l'hypocrisie. » Mais les vrais dévots, les ducs de Beauvilliers, sont rares, et les faux dévots sont légion, et le moraliste satirique incline naturellement du côté de la satire. On sait quelle place tient dans ce chapitre le portrait d'Onuphre1, curieusement travaillé par l'artiste. Mais il y a plus que de l'art dans certains autres passages moins admirés, non moins dignes de l'être par Tétonnante hardiesse de certains avis qui s'adressaient au roi lui-même.
1. Voyez ce portrait étudié dans le fascicule consacré à Tartuffe. M. Nisard a dit de ce même caractère: « Certains portraits de la Bruyère sont excessifs, moins encore par l'exagération que par le trop grand nombre de traits : chaque original en porte plus que sa charge: ce sont les Hercules du ridicule. Ainsi le portrait du ministre et du plénipotentiaire (du Souverain); ainsi encore celui d'Onuphre, ou le faux dévot. Ce dernier a le double tort d'être démesurément long et de se donner comme un amendement au Tartuffe, indirectement critiqué partout ou Onuphre diifère de Tartuffe. Je ne puis souffrir un portrait qui ressemble à une biographie ; et quant au faux dévot, je persiste à ne le reconnaître que dans Tartuffe. » — Aux yeux de M. Ed. Fournier, le portrait d'Onuphre est « écrit évidemment en haine de Tartuffe », sous l'inspiration de Condé et peut-être de Bossuet! Il suffit de mentionner cette fantaisie pour en faire justice.
C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour, et do la rendre pieuse : instruit jusques où le courtisan veut lui plaire, et aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et de son industrie.
Si Louis XIV a daigné jeter les yeux sur la première édition des Caractères, il a pu y recueillir ce conseil, et le trouver bien osé, môme sous sa forme respectueusement indirecte. Qu'en pensa Mme de Maintenon? Ce qui est certain, c'est qu'ils ne furent poinl persuadés : plus que jamais on continua à réduire « en règle et en méthode » la science du salut, et à donner raison aux craintes de la Bruyère en provoquant, en récompensant l'hypocrisie : « C'est un métier aisé à contrefaire, qui, s'il était récompensé, exposerait le prince à mettre en honneur la dissimulation et la fourberie, et à payer pension à l'hypocrite. » Louis XIV n'allait-il pas jusqu'à dire qu'il saurait bon gré aux courtisans qui feraient leurs pàques, et l'invraisemblable mulplication du nombre des communiants n'alarmait-elle pas même Bourdaloue1?
Le chapitre « de Quelques Usages ». — La Bruyère satiri* que, peintre de mœurs et historien de la société du dixseptième siècle.
Il semble difficile qu'on puisse être à la fois un mordant satirique, un brillant peintre de mœurs et un historien; car le satirique ne marque d'ordinaire que le ridicule ou les vices de son temps, et si, en les raillant ou en les flétrissant, il atteint souvent le fond permanent de l'homme, il le fait avec une âprelé de verve qui ne semble avoir rien de commun avec la
i. Ce même Bourdaloue s'élevait contre les hypocrites qui veulent paraître chrétiens par la seule considération du monde et ne servent Dieu que dans la vue de l'homme : « Voilà, disait-il, L'effet que pourrait avoir, contre ses propres intentions, la pieté d'un roi Adèle à Dieu et défenseur du culte de Dieu; car de quoi n'abuset-on pas?... Si le Ciel nous avait fait naître sous la domination d'un prince moins religieux, combien verrions-nous de courtisans qui ne balanceraient pas sur le parti qu'ils auraient à prendre et qui, sans hésiter et aux dépens de Dieu, rechercheraient la faveur de César? Sans faire nulle supposition, combien en voyons-nous des maintenant disposes de la sorte, c'est-à-dire non pas impies et scélérats, mais prêts à l'être s'il le fallait être? Emportés par l'habitude ou ils sont de se conformer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feraient-ils pas un principe, s'il était libertin, de l'être avec lui, et s'il méprisait Dieu, de le mépriser comme lui? » (Sur le respect humain.)
sérénité de l'historien. Moins agressif, le peintre de mœurs nous offre aussi surtout le tableau pittoresque de son temps ; il peut être un moraliste, mais il n'est pas toujours un moraliste profond. Lui-même la Bruyère, qui est pourtant à la fois moraliste et peintre de mœurs, est un peintre plutôt qu'un moraliste de premier ordre. Au contraire, l'historien cherche, à travers ce qui passe, ce qui demeure, et n'a souci que de la vérité, qui est de tous les temps.
Mais il semblera moins impossible de concilier des mérites si divers, si l'on se souvient qu'un de nos grands écrivains tout au moins les a conciliés, et qu'il vivait dans le monde où vivait la Bruyère. Saint-Simon assurément a la fougue emportée du satirique ; qu'il Tait voulu ou non (et il l'a peut-être moins voulu que la Bruyère, dont le génie est moius spontané), il a été un admirable peintre de mœurs, ce qui n'empêche passes tableaux d'avoir pour nous une haute valeur morale et historique tout ensemble ; car il est un observateur profond et un parfait honnête homme.
Si donc l'on veut comprendre toute l'originalité d'un chapitre des Caractères ou d'une page des Mémoires, il faut bien marquer quelles qualités littéraires et personnelles, intellectuelles et morales, ils ont réunies.
Le satirique doit avoir la hardiesse, mais sans parti pris de malignité : il ne sera vrai, il ne sera utile que s'il ose tout dire ; mais il ne sera utile que s'il est cru, et on ne le croira que s'il est à l'abri de tout soupçon. La Bruyère a la hardiesse, une hardiesse qui paraîtra remarquable si l'on songe que bien des arguments que les philosophes du xvine siècle feront valoir contre l'ancien régime sont en germe dans ce chapitre. Le protestant réfugié Basnage disait en 1688 :« Une liberté si vigoureuse est bien rare aujourd'hui. » Cette hardiesse va en s'accroissant, et il est curieux de noter les additions de plus en plus audacieuses que les éditions successives apportent au chapitre de Quelques Usages; elle s'exprime souvent d'une façon très vive, parfois même brutale. Mais on sent que le satirique a cet « esprit de candeur » que Boileau voulait dans la satire. Il n'est pas un adversaire systématique, un révolutionnaire. On Ta dit avec raison : s'il n'avait écrit qu'un pamphlet, il serait oublié depuis longtemps.
Le peintre de mœurs ne se contente pas d'esquisser des tableaux qui plaisent sur le moment et vieillissent bientôt. Il a la pénétration et la clairvoyance profonde du moraliste. Il ne veut
pas juçor 1<> régime qu'il point ni le temps où il vit ; mais il nous fournit fous les éléments d'un jugement sévère. Il ne conclui pas ei ne pouvait songer à conclure ; mais nous concluons pour lui. L'un >utes les ins
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la noblesse, déjà attaquée par Molière et Boileau dans quelquesuns de ses vices, mais avec une réserve nécessaire ; le clergé (on retrouve ici Fauteur du chapitre de la Chaire, censeur d'autant plus redoutable qu'il est chrétien plus sincère), les financiers, qui deviennent de plus en plus les vrais rois de l'époque; les magistrats, à peine effleurés par Racine, etc.
Mais être satirique et observateur de cette façon, c'est être historien en quelque sorte, car la Bruyère ailleurs est peutêtre seulement ou surtout peintre de mœurs ; mais ici, comme dans les chapitres de la Mode et des Jugements, il s'est élevé à des vues plus générales. Ne disons pas, si Ton veut, pour ne pas sembler abuser des mots, qu'il est un des historiens du xvn° siècle, mais disons qu'aucun document n'est plus précieux pour les historiens de cette époque de transition qui voit finir le xvne siècle et s'ouvrir le xvine.
Certes, il y a autre chose que de la satire et que de l'histoire dans ce chapitre. Le « moi » de la Bruyère n'en est pas plus absent que des autres. Tantôt il s'égaye aux dépens des parvenus anoblis : « Je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare, et que personne un jour n'en soit surpris : s'il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins,- si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de la Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la terre sainte : voilà alors de qui je descends en ligne directe. » Tantôt son ironie, sans cesser d'être piquante, se fait plus pénétrante et plus grave, parfois même se tempère d'émotion, comme dans ces lignes où il s'élève contre les maris qui évitent d'être vus en compagnie de leurs femmes : « Quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme, et l'empêche de paraître dans le public avec celle qu'il s'est choisie pour sa compagne inséparable, qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société: avec celle qu'il aime et qu'il estime, qui est son ornement, dont V esprit, le mérite, la vertu, V alliance, lui font honneur? Que ne commence-t-il par rougir de son mariage ? » Sous la
plume d'un célibataire, cela est presque touchant. Tantôt enfin quelque opinion particulière mérite de fixer l'attention. Par exemple, il se demande ce qu'il faut penser de la magie et du sortilège ; il en juge la théorie obscure; mais, ajoute-t-il, « il y a des faits embarrassants, affirmés par des personnes graves qui les ont vus ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent; les admettre tous ou les nier nous paraît un égal inconvénient; et j'ose dire qu'en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts. » Suard en conclurait volontiers que la Bruyère croit un peu à la magie ; mais il aurait tort; dans la même page est condamnée la crédulité presque visionnaire de certaines dupes : en condamnant également le parti pris d'incrédulité des esprits forts, la Bruyère réclame pour l'homme de sens rassis le droit de n'être purement ni un naïf ni un sceptique, de ne pas croire et de ne pas nier avant tout examen, car il sent vaguement qu'il y a quelque chose de mystérieux dans le monde.
Mais, ici, ce ne sont pas ces sentiments personnels qui sont au premier plan; c'est le tableau satirique des mœurs, on pourrait presque dire des institutions de l'époque, d'une époque très précise, où le grand règne est fort loin de toucher à sa fin, mais voit décroître pourtant lentement sa splendeur.
Double mouvement : abaissement de la noblesse vers la bourgeoisie, effort de la bourgeoisie pour monter vers la noblesse. — IXoblesse et clergé.
Les ordres privilégiés occupent, comme de raison, la première place, et la noblesse prend le pas sur le clergé. Un double mouvement s'opère vers le moment où la Bruyère écrit : d'une part l'aristocratie besogneuse s'abaisse vers la bourgeoisie enrichie et sollicite l'honneur de son alliance; d'aulrepart, les bourgeois enrichis aspirent à se confondre de plus en plus avec la noblesse. Ce double mouvement était commencé depuis longtemps; mais alors il s'accélère, car le pouvoir de l'argent se fait de plus en plus redoutable. Boileau ne déclamait pas, il se souvenait de faits connus de tous, lorsqu'il écrivait :
Alors le noble altier, pressé de l'indigence, Humblement du faquin rechercha l'alliance ;
Avec lui trafiquant d'un nom si précieux, Par un lâche contrat vendit tous ses aïeux.
Quelquefois, c'était une fille noble, mais pauvre, qu'on sacrifiait à un riche vilain ; mais il était rare que le vilain eût à se féliciter d'une telle union; plus souvent, c'était une fille de maison bourgeoise, qui, apportant sa dot à une maison noble, s'y faisait bienvenir ou tout au moins tolérer. La duchesse de Bouillon appelait sa bru, richement dotée, « mon petit lingot d'or ». On sait combien l'altier Saint-Simon eut à souffrir d'avoir pour belle-mère la fille d'un commerçant, devenue la maréchale de Lorges et entrée ainsi dans la famille des Turenne. « Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture. » En l'écrivant, la Bruyère se borne à constater un fait accompli. C'est sans indignation qu'il l'enregistre, car, il le sait, « il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple ». Il dit ailleurs, se souvenant peut-être du Menteur de Corneille : « Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n'est pas vertueux ; et si elle n'est pas vertu, c'est peu de chose. » Or, au moment où il l'écrit, elle est fort loin d'être vertu : demandez plutôt aux marquis de Molière, bien dégénérés de leurs aïeux, à son don Juan, dont le moindre crime est d'éconduire son créancier M. Dimanche, à ce Dorante qui joue un rôle si équivoque vis-à-vis du naïf M. Jourdain. Le Chevalier à la mode de Dancourt, dont le héros est moins digne encore d'estime, est précisément de l'année 1687, date de la première édition des Caractères.
Ce qui est plaisant, c'est qu'à mesure que le sentiment de l'honneur s'affaiblit dans l'aristocratie, elle se montre plus e.ntichée que jamais de son rang, plus ambitieuse, non seulement de conserver, mais d'accroître sans cesse sa situation.
Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. Un grand seipicur affecte la principaulé, el il use de tant de précautions qu'à force de Leaux noms, de disputes sur le rang et les préséances, de nouvelles armes, et d'une généalogie que d'Hozier ne lui a pas faite, il devient enfin un petit prince.
Les grands en toutes choses se forment et se moulent sur de plus grands.
Comment cette émulation entre les grands n'aurait-elle pas eu comme contre-partie une émulation plus mesquine eutre les bourgeois pour devenir grands à leur tour? Qu'ils étaient nombreux ces gens dont parle la Bruyère, qui se couchaient
roturiers et se levaient nobles ! « Il suffit de n'être point né dans une ville, mais sous une chaumière répandue dan> la campagne, ou sous une ruine qui trempe dans un marécage et qu'on appelle château, pour être cru noble sur sa parol< En dénonçant ces usurpations, la Bruyère n'a garde de | dre le Ion d'Harpagon parlant à Valère : « Le monde au ourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ce^ imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre. » Non, ce qui le frappe, ce qu'il rend avec force, ce n'est pas l'odieux, c'est le ridicule de ces vaniteux mensonges, car, en trompant les autres, ces imposteurs deviennent bientôt leurs propres dupes. Se croire un personnage, il le sait avec la Fontaine1, est fort commun en France, et « le roturier qui dit par habitude qu'il tire son origine de quelque ancien baron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu'il ne descend pas, a le plaisir de croire qiïil en descend. »
Le ton change quand de la noblesse on passe au clergé. C'est que la Bruyère, chrétien sincère, est incligné de la vie molle et inutile que mènent les prélats de cour, ou, à un degré inférieur, les ecclésiastiques mondains, car ils sont du xvne siècle aussi bien que du xvnie, ces abbés coquets et pleins de mollesse, qui <c entrent auprès des femmes en concurrence avec le marquis et le financier », bien éloignés de ces abbés d'autrefois, pères et chefs de saints moines et d'humbles solitaires. Ils sont du xvne siècle aussi, non seulement ces chanoines, tant raillés déjà par Boiieau, qui a se lèvent tard et vont à l'église se faire payer d'avoir dormi », mais ces pasteurs « frais et en parfaite santé, en linge fin et en point de Venise », qui, assis au banc d'œuvre, y achèvent leur digestion pendant qu'un moine occupe la chaire où le pasteur devrait être, et se fait payer de sa prédication « comme d'une pièce d'étoffe ». La Bruyère conte avec un sourire les menues querelles des gens
1. Regnard dira plus tard sur le même ton, dans le Joueur (169G) ;
Voilà ce financier de noblesse mineure,
Qui s'est fait de nis peu gentilhomme en une heure;
Qui bHit un palais sur teque] on a mis,
Dans un grand marbre noir, en or : l'hôtel Damis ;
Lui qui voyait jadis imprijmù sur sa porte:
Bureau du pied Fourché, chair salée el rhair morte;
Qui dans mille portraits expose ses ai eu*,
Son père, son grand-père, el les place on tous lieux,
En sa maison <ie ville, en celle de camp ign i,
Les fait venir tout droit des comtes de Champagne,,
Et même de Poitou^ d'autant que. pour ivrlain.
L'un s'appelait Champagne, et l'autre Poitevin.
d'église, écho un peu affaibli des luttes épiques du Lutrin. Mais mrire quitte ses lèvres quand il entre dans une d« ces
églises que profanent des airs de danse, des semions prononcés avec a des tons de théâtre », des tapisseries représentant les amours des dieux. Homme de raison droite et de sin piété, la Bruyère proteste au nom de ces convenances se les qui échappent à tant de prétendus dévots et d'ecclésiastiques tout fiers d'étaler le train et l'équipage d'un gentilhomme, tout heureux de trouver les pompes et les plaisirs de l'opéra dans la chapelle même où ils viennent prier. « Les belles choses, s'écrie-t-il, le sont moins hors de leur place : les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances. » La raison, c'est l'homme du xvne siècle qui l'invoque, mais les bienséances, c'est le chrétien qui les sent; non point le chrétien rigoriste : il comprend, il aime les choses du théâtre au théâtre. Le protégé de Bossuet parle de ces choses avec infiniment plus d'indulgence que son illustre protecteur; il plaide même indirectement la cause des comédiens, ces excommuniés que tant de chrétiens courent applaudir.
Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et de l'autre sexe, qui se rassemblent à certains jours dans une salle pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance? Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens.
Mais le théâtre et l'église sont deux, et que l'office divin se tourne en spectacle, c'est ce qu'il ne peut supporter.
Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu'on appelle dans le monde un beau salut, la décoration souvent profane, les places retenues et payées, des livres (les motets italiens de Lorenzani traduits en français), distribués comme au théâtre, les entrevues et les rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes, quelqu'un monté sur une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et sans autre zèle que de rassembler le peuple, l'amuser, jusqu'à ce qu'un orchestre, le dirai-je? et des voix qui concertent depuis longtemps, se fassent entendre? Est-ce à moi à m'écrier que le zèle de la maison du Seigneur me consume, et à tirer le voile kégêT qui couvre les mystères, témoins d'une telle indécence? Quoi! parce qu'on ne danse pa3 encore aux TT** (aux Théatins), me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'église * ?
1. Seignelay, dans la lettre citée plus loin, parle d'une rétribution extraordinaire de dix sols par place. On défendit pourtant d'exiger plus d'un sol par chaise ; mais la défense était souvent violée.
Il s'agit des saluts en musique donnés par les Théatins dans leur église du quai Malaquais, à la mode italienne, composés par Lorenzani, maître de musique de la reine, vantés par le Mercure galant. Si l'on était tenté de croire que la Bruyère force les traits, on n'aurait qu'à consulter, soit Bourdaloue, qui se plaint vivement que certaines femmes viennent au sermon en toilette de bal, soit plutôt, pour la circonstance que vise particulièrement la Bruyère, une lettre de Seignelay à l'archevêque de Paris (6 novembre 1685) sur ce « véritable opéra », dont chaque « nouvelle représentation » est annoncée par des affiches, et sur la nécessité « d'éviter ces sortes de représentations publiques » qui pourraient augmenter l'éloignement des protestants pour le catholicisme. A peu près de même, la Bruyère voudrait qu'on épargnât « aux simples et aux indévots » certaines apparences peu édifiantes, comme celle des taxes, d'ailleurs inégales, qui semblent mettre à prix les sacrements. Ce mélange de l'argent et de la religion blesse en lui une sorte de délicatesse morale : n'est-il pas étrange que des filles qui ont de la vertu, de la ferveur, une bonne vocation, ne soient pas trouvées « assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté » ? Mais n'est-il pas odieux que telle autre, à qui la vocation manque, soit précipitée dans la vie monastique parce que son père se ruine au jeu, ou que sa mère la fasse religieuse sans songer qu'elle se charge d'une âme avec la sienne, en répond à Dieu même, en est la caution? Bossuet et Bourdaloue n'ont pas flétri avec une gravité plus convaincue les vocations imposées.
La magistrature et la justice. — Les hommes de guerre et les médecins.
Les hommes de cour dédaignent les hommes dérobe, qui se dédaignent entre eux, la Bruyère nous l'a appris dès le chapitre de la Ville. Nous savons qu'il y a la grande et la petite robe, mais qu'il est malaisé de savoir où la grande finit et où la petite commence; que les avocats, par exemple, rangés parfois dans le second ordre, cherchent « par la gravité et par la dépense à s'égaler à la magistrature ». Ils allèguent l'indépendance de la profession, le talent de la parole et le mérite per-
sonnel, capables de contre-balancer « les sacs de mille francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office ».
Entre ces parvenus à qui il a suffi d'être riches pour et remagistrats, et ces avocats dont la réputation ne se fonde que sur le mérite personnel, la Bruyère ne pouvait hésiter. Dans le chapitre de Quelques Usages, il blâme la coutume que le premier président de Novion avait laissée s'introduire dans les tribunaux, d'interrompre les avocats au milieu de leur plaidoyer, « de les empêcher d'être éloquents et d'avoir de l'esprit, de les ramener au fait et aux preuves toutes sèches qui établissent leurs causes et le droit de leurs parties ». N'est-ce point bannir l'éloquence du seul endroit où elle est à sa place et faire du parlement une muette juridiction ? Non qu'il admire en tout tous les avocats; il en est qui semblent « payés pour dire des injures ». Mais c'est sur les magistrats que tombent la plupart de ses épigrammes. Us ont pour devoir de rendre la justice, et pour métier, de la différer ; ils savent leur devoir, mais font leur métier. Aussi que de longueurs! Depuis dix ans entiers, Orante est engagée dans un procès où il y va de toute sa fortune ; « elle saura peut-être, dans cinq années, quels seront ses juges, et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie ». Mieux vaut encore être négligent qu'injuste. Celui-ci est accessible aux sollicitations, à ces sollicitations contre lesquelles la Bruyère s'élève avec autant d'énergie que le fait Alceste dans le Misanthrope. Cet autre magistrat, coquet et galant, « est ouvert par mille faibles qui sont connus ». D'autres, tout au contraire, sont injustes par affectation d'impartialité, afin de passer pour incorruptibles; et si le mobile est plus généreux, le résultat n'est pas meilleur.
Où, du reste, ces juges auraient-ils appris à juger? « Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage... Il y a l'école de la guerre : où est l'école des magistrats? « Un adolescent passe de la férule à la pourpre, et il lui suffit de verser une somme d'argent pour décider souverainement des vies et des fortunes des hommes. A certains moments, on croit entendre déjà l'ironie agressive de Beaumarchais. Le ton s'élève peu à peu, et, pour être contenue, l'indignation n'en est pas moins éloquente.
La question est une invention merveilleuse, et tout à fait sûre pour perdre un innocent qui a la complexion faible, et sauver un coupable qui est né robuste.
Un coupable puni est un exemple pour la canaille : un innocent condamné est l'affaire de tous les honnêtes gens.
Je dirai presque de moi : « Je ne serai pas voleur ou meurtrier. » « Je ne serai pas un jour puni comme tel, » c'est parler bien hardiment.
Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime ; celle même de son juge peutelle l'être davantage?
A la vérité, ce ton ne se soutient pas longtemps, et la Bruyère bientôt reprend le ton de la plaisanterie, d'une plaisanterie dont le fond, d'ailleurs, est sérieux et même un peu amer : « Il n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès. » On est tenté de croire parfois que derrière telle épigramme il n'y a pas un fait précis, et que l'imagination du satirique lui fournit plus que l'observation. Mais les clefs ne nous laissent pas ignorer que les erreurs judiciaires étaient fréquentes au temps de la Bruyère, comme elles le seront au temps de Voltaire. Elles nous apprennent qu'il s'appelait M. de Grandmaison, ce prévôt si familier avec les voleurs qu'il était chargé de poursuivre, et « si initié dans tous ces affreux mystères, qu'il sut rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avait pris dans la foule au sortir d'une assemblée ». Mais quoi! la Bruyère lui-même nous assure qu'au moment où il écrit, une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle a même tourné enjeu et passé en coutume.
Toute cette partie a, comme la précédente, une valeur réellement historique. Elle est suivie de plusieurs pages sur les héritages et les testaments: les détails en sont bien particuliers et n'offrent plus aux modernes qu'un intérêt médiocre, bien que la Bruyère nous fasse assister à la comédie des héritiers en espérance, affligés tant qu'ils croient hériter, indifférents quand on les instruit qu'ils n'héritent pas. Les querelles de préséance ont, de même, plus d'intérêt pour un Saint-Simon que pour nous, et la Bruyère n'y touche que par une rapide allusion. Voici un portrait non moins rapide, mais d'un intérêt plus général; c'est celui de Typhon, ce tyran provincial qui « est impunément dans sa province tout ce qu'il lui plaît d'être, assassin, parjure », jusqu'au jour où le prince est contraint de se mêler lui-même de sa punition. C'est comme une note ajoutée aux Grands Jours de Fléchier, et qui prouve combien peu la situation s'est améliorée depuis 1665. Il ne nous est pas indifférent non plus de savoir quels progrès avait faits le luxe de la table, jusque dans les camps, en face de l'ennemi. A la modeste sobriété d'un Turenne a succédé la magnificence des Duras et des d'Humières; mais aussi Ton s'entretenait
davantage de la délicatesse et de la somptuosité des généraux1 que de batailles gagnées et de villes prises.
Avec le caractère d'Hermippe, esclave de ses petites commodités, et qui pourrai! figurer plus naturellement dans tel autre chapitre, nous perdons de vue l'objet principal du chapiti Quelques Usages. Nous y revenons dans quelqui - piquan-
tes consacrées à la médecine et aux médecins, au charlatanisme et aux charlatans. La Bruyère ne s'y donne ni comme un enthousiaste partisan ni comme un aveugle adversaire de la médecine, en parle sans parti pris, en observateur ironique, qui voit les médecins enrichis par leurs propres détracteurs.
Il y a déjà longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en sert: le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélaturc, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades, il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.
Daquin, Fagon, médecins du roi, pouvaient lui servir d'exemples. Plus rapide encore et plus scandaleuse était la fortune de ces charlatans dont Fagon, selon Saint-Simon, était l'ennemi implacable, empiriques plus audacieux que savants, qui se prétendaient possesseurs de secrets merveilleux, s'imposaient par là aux imaginations, et, favorisés par le hasard, par quelque cure inespérée, étaient regardés, implorés comme des sauveurs. Dans les chapitres de la Cour et des Jugements la Bruyère s'était montré déjà préoccupé de la vogue dont jouissait le charlatan italien Garetti, à qui il consacre ici une longue page et qu'il désigne assez clairement sous le nom de Garro Carri. Il l'oppose au savant Fagon, prince du quinquina et de l'émél ique, qui connaît à fond la science des simples et l'économie des corps, mais qui ne peut rien contre les maladies de l'esprit. Sur ces maladies incurables, sur la croyance à la chiromancie, à la sorcellerie, à la magie, nous avons là quelques renseignements précieux, utiles tout au moins à ceux qui seraient désireux de mesurer la profondeur de la superstition au siècle de Descartes et de Molière.
1. L'ordonnance de 1672 avait pourtant défendu aux généraux d'avoir en campagne plus de deux services de viande et un de fruit.
Partie littéraire du chapitre « de Quelques Usages »• — L'étude des langues. — L'étude des textes.
Toute la dernière partie du chapitre de Quelques Usages a un caractère plus particulièrement littéraire. La Bruyère, ici, se retrouve critique, et non seulement critique, mais grammairien. On sait quelle importance il a toujours accordée auxquestionde langue. Mais ailleurs il ne pouvait y toucher qu'incidemment; ici, il les traite avec ampleur à la fois et précision, en linguiste philosophe. D'esprit trop large pour se perdre dans les détails d'une érudition stérile, il sait et il a dit dans le chapitre des Jugements, que l'étude des langues est un moyen, non un but : « Les langues sont la clef ou l'entrée des sciences, et rien davantage. » C'est à ce point de vue qu'il se place, ici encore, pour distinguer la science des mots de la science des choses, et demander que la première occupe l'enfance, afin de laisser libre à la seconde le reste de la vie.
L'on ne peut guère charger l'enfance de la connaissance de trop de langues, et il me semble que Ton devrait mettre toute son application à l'en instruire : elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l'entrée à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si Ton remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé et qu'on appelle la jeunesse, ou l'on n'a pas la force de l'embrasser par choix, ou l'on n'a pas celle d'y persévérer; et si l'on y persévère, c'est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l'usage que l'on en doit faire; c'est borner à la science des mots un âge qui vaut déjà aller plus loin et qui demande des choses, c'est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fonds ne se peut bien faire que .orsque tout s'imprime dans l'âme naturellement et profondément, que la mémoire est neuve, prompte et fidèle, que l'esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d'habiles, ou le grand nombre de gens superficiels, vient de l'oubli de cette pratique.
On oppose d'ordinaire à l'opinion de la Bruyère celle de Malebranche, qui semble tout opposée : « Il faut étudier les langues; mais c'est lorsqu'on est assez philosophe pour savoir ce que c'est qu'une langue, lorsqu'on sait bien celle de son pays... » Mais Malebranche et la Bruyère se placent à deux points de vue assez différents, et tous deux peuvent en quelque
mesure avoir raison, bien que tous deux outrent l'expression
d'une pensée juste. Ce qui choque Malebranche, c'est que le jeune Français soit élevé en disciple d'Aristote et en citoyen de l'ancienne Home. « Il faut, dit-il, être homme, chrétien, Français, avant que d'être grammairien, poète, historien, étranger. » Que Tétude de la langue nationale prenne le pas sur l'étude des autres langues, il n'a pas tort, sans doute, de le vouloir. Il va trop loin en demandant que, pour les enseigner, on attende que l'enfant, devenu adolescent, soit « assez philosophe pour savoir ce que c'est qu'une langue »; mais il semblera devancer nos éducateurs modernes, si l'on réduit cette exigence à un souhait très sensé : « Il est désirable que l'étude des langues anciennes soit reculée jusqu'au moment où les élèves, plus mûrs et déjà maîtres de leur langue maternelle, seront mieux en état de comprendre ce que, dans d'autres conditions, ils apprendront par cœur sans le retenir. »
Au contraire, la Bruyère a en vue surtout les langues vivantes, celles qu'il faut savoir parler, et dont l'usage plus que les règles facilite le maniement. Il va trop loin lorsqu'il affirme qu'on ne saurait charger l'enfance de la connaissance de trop de langues. Charger, ce mot assez malheureux suflit à souligner ce que la méthode préconisée par la Bruyère a d'excessil. C'est une question de mesure. Atténuez l'expression et interprétez la pensée, vous aurez l'opinion très simple et très solide exposée déjà par Quintilien1, à savoir qu'aucun âge n'est plus propre à ces sortes d'études que l'enfance. Il est vrai qu'on n'avait pas attendu les Caractères pour apprendre aune élite de jeunes Français l'italien ou l'espagnol; M. le Duc savait même l'allemand, que Mmo de Grignan avait fait apprendre à son fils. Mais cette éducation était assez hasardeuse, inégale et superficielle ; il est permis de croire, d'ailleurs, que la Bruyère voyait au delà des grandes familles, et que ses observations avaient une portée générale, comme elles ont gardé une valeur durable.
C'est aussi à un point de vue tout relatif à la Bruyère et à son temps qu'il convient de se placer pour comprendre et juger le passage fameux : « L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée. C'est le chemin le plus court, le plus sur et le plus agréable pour tout genre d'érudition. Ayez les choses de la première main, puisez à la source... » Pris en