‹ Cours de littératureChapitre 93 sur 98 · Voyez Instit. orat. I · texte numérisé non relu

Voyez Instit. orat. I

lui-même, le conseil est excellent, et la Bruyère nous épargne la peine d'en confirmer la sagesse, car il précise et développe sa pensée. Oui, il faut sans cesse manier et remanier le texte original, en pénétrer le sens « dans toute son étendue el ses circonstances)). Les commentateurs auront beau faire, ils substitueront toujours plus ou moins leuranalyse et leur appréciation personnelle à l'impression directe et franche que nous recevrions du texte, si rien ne se mettait entre lui et nous ; ils nous donnent les membres épars de l'écrivain, parfois ils en reconstituent ingénieusement l'ensemble; mais l'harmonie vivante de l'œuvre nous échappe toujours en partie, et ses nuances délicates se laissent à peine deviner. Écarter les intermédiaires, c'est s'imposer un effort plus considérable, mais un effort qui sera fécond et dont la récompense ne se fera pas attendre. C'est ce que la Bruyère explique encore fort nettement : « Leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper : vos observations, au contraire, naissent de votre esprit, et y demeurent. »

Voilà qui va fort bien; mais, quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit que la question n'est pas si simple. « Un texte, dit M. Stapfer1, est le point de départ d'une série de jugements qui, faisant ou ayant fait autorité, montrant le goût du jour ou celui d'autrefois, sont la vraie et propre matière de l'instruction esthétique. Un jeune homme est réellement aussi incapable de les trouver tout seul que d'inventer les beautés du texte, et ce sont ces jugements, et presque uniquement eux, qui servent à mesurer son degré de culture littéraire... Non seulement Dante, Shakespeare ou Rabelais, pour lesquels la nécessité d'un commentaire est évidente, mais Racine, le clair et limpide Racine, risque de demeurer un livre fermé de sept sceaux, tant que l'histoire et la critique ne nous ont pas donné la clef pour Fouvrir. Les littératures d'autrefois, exprimant l'état d'esprit et d'imagination d'une société à une certaine époque, n'ont pu être comprises et goûtées directement que des contemporains dont elles étaient le signe. Nous n'avons pas besoin de guide pour lire nos romanciers et nos poètes du jour; mais il en faudra plus tard à nos neveux. L'histoire et la critique littéraire, voilà donc notre grande et irremplaçable maîtresse de littérature. Vraiment, nous pouvons encore moins nous passer d'elle que des originaux. Parfois le commentaire prend assez d'impor-

i. Les Réputations littéraires, Hachette, 1894, p. 214, 215.

tance pour devenir plus curieux, plus intéressant et plus beau que le texte lui-môme, qui disparaît comme écrasé sous lui... » Il peut donc être difficile el dangereux, sinon impossible, de recourir aux seuls modèles originaux, en écartant systématiquement les livres de seconde main.

Ici encore, comme dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit, la Bruyère comprend mal ce qu'a de nécessaire, ce que peut avoir de fécond, et même, à un certain point de vue, d'original, le labeur des érudits, de ces érudits qui ont (ant contribué à la gloire du xvi° siècle et qui n'ont pas été tout à fait inutiles à celle du xvne. Il n'a vu ou n'a voulu voir que les pédants, qui font « périr le texte sous le poids des commentaires » ; et si l'on ne songe qu'à ceux-là, il est difficile de nier qu'il n'ait raison contre eux avec esprit, par exemple quand il leur reproche de demeurer court dans les endroits obscurs, alors que dans les endroits clairs ils étalent une si fastueuse érudition. D'autre part, il ne pouvait prévoir l'extraordinaire développement qu'a prise de nos jours cette école de critiques dont il a été un des précurseurs. S'il y avait assisté, il ne croirait pas, par exemple, que pour pénétrer dans l'esprit des écrivains de Port- Royal, on put se passer impunément d'un Sainte-Beuve. Nous dégagerons de ce passage ce qu'il contient de vérité durable, si nous disons : « L'étude des textes ne saurait être assez pratiquée par ceux à qui une certaine maturité d'âge et de raison permet de l'aborder directement avec fruit. »

Les variations dn langage; l'usage et la raison. — Vaugelas et la Bruyère.

C'est peut-être le précepteur du duc de Bourbon qui regrette qu'on fasse commencer trop tard aux enfants l'étude des langues; c'est plus sûrement le traducteur de Théophraste qui recommande l'étude des textes; c'est à coup sûr le lecteur déli cat de Montaigne et d'Amyot, de Marot et de Rabelais, qui s pose cette dernière question, un peu artificiellement amenée par quelques observations —assez mal placées à cet endroit — sur les variations de la mode dans la manière de se nourrir et de s'habiller : « Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la proscription de quelques autres? »

Avant de hasarder une réponse, la Bruyère énumère longuement tous les mots vieillis ou disparus et qu'il regrette. On a remarqué que la plupart de ces mots étaient redevenus d'un usage courant. — Gela n'est point tout à fait exact, comme on peut s'en assurer parle tableau comparatif le plus élémentaire.

Mots et tours regrettés par la Bruyère et qui n'ont pas été repris. Cil (celui), douloir (se), duire (convenir), famé (réputation), finer, halener, issir (sortir), loz (louange, gloire), mauvaistié (méchanceté), moult, moustier, ost (armée), peineux, prées, que (je sais que c'est), ramentevoir (faire souvenir), si que (de sorte que), souloir (avoir coutume), vilainer (injurier),

Mots qui aujourd'hui encore sont peu usités. — Bruire, cure (je n'ai cure), s'éjouir, féal, gent (génie), heur, huis, maint, mainte, nef, ouvrer, penser (substantif), poindre (piquer).

Mots qui sont rentrés dans l'usage courant. — Certes, chaleureux, courtois, coutumier, festoyer, fructueux, gentil, gisant, haineux, larmoyer, mensonger, piteux, prouesses, valeureux, vantard, verdoyer.

La proportion des mots conservés ou repris aux mots définitivement éliminés est cependant assez forte pour que la liste dressée par la Bruyère ait la valeur d'un document au moins curieux. M. Servois a pu même conjecturer, non sans vraisemblance, que ce passage des Caractères n'a pas été inutile pour la conservation de quelques-uns des mots qui tombaient en désuétude. Les auteurs de dictionnaires, surtout ceux du Dictionnaire de l'Académie, n'ont pas pu ne pas tenir compte de telles pages d'un tel écrivain. Toutefois il ne faut pas voir en lui un philologue infaillible : il dérive jovial de joie1] il risque, au début de son énumération, cette phrase bizarre : « Ains a péri... Il a cédé à un autre monosyllabe (mais), et qui n'est au plus que son anagramme. » Cet au plus est d'un linguiste peu sûr de lui-même, et dont les hésitations sont ici trop justifiées, car mais n'est point l'anagramme de ains. 11 se trompe encore lorsqu'il affirme que l'usage a altéré certaines terminaisons anciennes, et a fait de scel, mantel, capel, etc., sceau, manteau, chapeau; car la terminaison el, dans l'ancien français, marque le cas régime, et le cas sujet a pour terminaison els, als, aus, forme qui a prévalu en perdant ïs au singulier.

Une idée générale domine cet exposé grammatical, qui se

1. Jovial, qui signifie proprement: qui est consacré à Jupiter, est, dit Littré, un terme dérivé de l'astrologie, Jupiter étant considéré comme cause de joie et de bonheur.

fait lire sans ennui, tant cette grammaire est animée, presque passionnée. C'est que la tyrannie de l'usage est capricieuse et illogique; c'est que la langue française n'a rien gagné aux changements et aux sacrifices qu'il a imposés. Il est vrai que la Bruyère ne conclut pas nettement et qu'il nous laisse en quelque sorte sur un point d'interrogation. Faut-il secouer l'empire despotique de l'usage? Faut-il, dans la formation d'une langue vivante, écouler la seule raison, qui — sans choquer d'ailleurs l'usage de parti pris, en s'y conformant même partout où l'usage paraîtra fondé en raison — « suit la racine des mots et le rapport qu'ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis »? Sur ce problème délicat de la conciliation de la raison et de l'usage, la Bruyère évite de nous proposer une solution précise, mais il suffit de parcourir ces pages, érudites et fines tout ensemble, consacrées aux anomalies et aux contradictions de l'usage, pour voir de quel côté il penche.

Assurément, il est loin de partager l'avis de Vaugelas qui, dans ses Remarques (1647), avait écrit : « C'est une erreur qui n'est pardonnable à qui que ce soit, de vouloir, en matière de langues vivantes, s'opiniàtrer pour la Raison contre l'Usage. On a beau invoquer Priscien et toutes les puissances grammaticales, la Raison a succombé, et l'Usage est demeuré le maître. » Il est vrai que Vaugelas donne du « bon usage » une définition assez large : c'est, à ses yeux, « la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d'écrire de la plus saiue partie des auteurs du temps ». Mais M. Chassang a montré1 que, par défiance du style populaire, qui est pour lui le « mauvais usage », il aboutit à créer un style noble; que ses scrupules de puriste rétrécissent la base de l'usage : « Dans son respect pour le goût de la cour, il est tout prêt à faire le sacrifice du vieux fonds de la langue française, et dessèche comme à plaisir les sources vives où peut le mieux se retremper une langue, « Ainsi, dans les Femmes savantes, Philaminte, disciple de Vaugelas, se montre enflammée d'une belle ardeur pour « les proscriptions » des mots vulgaires, dont elle veut « purger » la prose et les vers.

L'œuvre d'épuration accomplie par Vaugelas, et à sa suite par l'Académie, n'avait pas satisfait tout le monde : Saint- Evremond, Ménage, d'autres encore, l'avaient raillée. D'autres, au contraire, croyaient, avec Bossuet2,que la liberté de l'usage,

1. Introduction des Remarques de Vaugelas; Baudry, 1880, 2 vol. in-8°.

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