Discours à l'Académie
si elle ne veut pas être contrainte, souffre d'être dirigée; ils voyaient en l'Académie « un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit, établi sur l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage et tempérer le dérèglement de cet empire trop populaire. » Mais plus on avance vers la un du siècle, plus on est frappé, non pas de ce que l'usage trop populaire peut avoir de déréglé, mais de ce que le « bel » usage a d'étroit et d'oppressif. La Fontaine ne hasarde qu'une plainte timide, un regret touchant en faveur de ces vieux mots qui lui semblent « d'une énergie extrême»; Fénelon, qui écrira sa Lettre à V Académie après le siècle achevé, sera plus hardi, et proposera des moyens précis, fort discutables d'ailleurs, de remédier à l'appauvrissement de la langue. 11 y a d'avance chez la Bruyère un peu de l'attendrissement de Fénelon pour ce vieux langage qui se fait regretter. Voyez comme il s'intéresse et nous intéresse aux persécutions dont car a failli être la victime, après de si longs services rendus à la langue. Cil, jadis le plus joli mot de la langue française, a vieilli, et cela est « douloureux ». Gomme Fénelon, la Bruyère pense que des mots synonymes peuvent « durer ensemble d'une égale beauté, et rendre une langue plus abondante ». Ce dernier souhait est bien d'un écrivain qui se distingue de ses contemporains surtout par la richesse de son vocabulaire et la variété de ses tours.
L'esprit de ce morceau ne semble pas douteux, mais toute conclusion en est absente. La Bruyère se garde de déclarer la guerre à l'usage tout-puissant. Il convient donc de ne pas transformer un regret platonique en protestation, et de faire un révolutionnaire d'un ami du vieux langage. Ad. Régnier1 exagère peut-être son respect pour l'usage de son temps : il cite lui-même chez son auteur, soit des mots rarement employés à cette époque (crieries, décréditement, désoccupé, escrimeur, immensurable, indévot, pécunieux, recru, etc.), soit des formes orthographiques vieillies (apprentif, bienfactrice, capriole, naviger, querelleux, cette dernière répétée jusqu'à cinq fois). Mais il est vrai qu'on n'en saurait conclure à un goût particulier de la Bruyère pour l'archaïsme. L adverbe certes, « beau dans sa vieillesse », et que réclame la poésie, la Bruyère est de ceux qui « se commettent pour lui » dans leurs ouvrages en prose, et il n'y a pas si prand mérite, à vrai dire, car certes est encore plus employé qu'il ne l'assure; mais on l'en blâme,
1. Introduction grammaticale du Lexique delà grande édition Hachette, t. III.
et certes disparaît dans une seconde édition. Souvent, quand il emploie des mots peu usités, il prend la précaution <le souligner cette licence au moyen de caractères italiques. Je crois pourtant
que sa pensée secrèle se laisse assez deviner, et que Voltaire l'exprimait à peu près lorsqu'il écrivait plus tard1 : « L'u malheureusement, remporte sur la raison. C'est ce malheureux usage qui a un peu appauvri la langue française, et qui lui a donné plus de clarté que d'énergie et d'abondance. » Mais on peut douter que la Bruyère eût approuvé la phrase suivante : « C'est une indigente orgueilleuse qui craint qu'on ne lui fasse l'aumône; » car il ne croyait pas cette indigence si profonde, ou plutôt il savait qu'elle ne l'était pas, et il le prouvait.
Ce chapitre si grave finit presque en badinage, car on ne saurait prendre tout à fait au sérieux les deux rondeaux qui le terminent. Ils n'ont pas la valeur d'œuvres originales du vieux temps ni même du xvie siècle, qui puissent nous permettre d'opposer « siècle à siècle et excellent ouvrage à excellent ouvrage ». Il est vrai que les excellents auteurs du xvne siècle auxquels il faudrait comparer l'auteur cle ces rondeaux sont Benserade et Voiture. Comme l'avaient conjecturé la plupart des éditeurs, nous n'avons ici que des pastiches agréables. M. Uzanne nous apprend qu'ils figuraient déjà dans un recueil de 1639 et que leur auteur est Jean de Bertier, évèque de Rieux vers 1602. Au reste, une comparaison possible est à peine indiquée. Ici encore la Bruyère se contente de poser une question : « Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous ou si nous l'emportons sur eux par le choix des mots, par le tour et l'expression, par la clarté et la brièveté du discours, c'est une question souvent agitée, toujours indécise. » N'est-il pas remarquable pourtant qu'il tienne la balance égale entre le xvie siècle elle xvne? et cela ne suffit-il pas à caractériser l'indépendance de son goût?