HUITIEME LEÇON
Retour de Voltaire en France.— Nouvel éclat de son nom.— Sa grande composition poétique, la Henriade. — Du caractère et de l'époque des poëmos épiques. — Affinités de La Henriade avec la Pliarsale, malgré la différence de génie. Idées qui prédominent dans les deux ouvrages; espritdecontrover.se, scepticisme. — Défauts et beautés neuves de la Henriade.
Messieurs,
Voltaire retrouvait la France sous la léthargique domination du vieux cardinal de Fleury ; c'était le même train de choses, une cour brillante, un prem.ier ministre économe et modeste, qui gouvernait despotiquement, et distribuait avec douceur des milliers de lettres de cachet; une grande ville, où le goût des plaisirs de l'esprit et du luxe allait croissant , et n'attendait plus l'exemple de la cour; enfin, au lieu de cette aristocratie hautaine , active , occupés , qui formait le gouvernement et l'opposition de l'Angleterre , une noblesse oisive , hors du champ de bataille , et dont la vanité, comme le bon goût, se plaisait aux lettres.
Voltaire se reprit à ces sociétés aimables ; et, commensal familier de Richelieu, ami des seigneurs et des financiers, bientôt amant de la marquise du Châtelet, il fut, plus que jamais, l'écrivain célèbre et lu dans le grand monde. Mais, revenu d'Angleterre avec un sens plus hardi et plus mûr, cette faveur qu'il aimait ne lui suffit pas. Le grand poëte voulait une gloire bruyante
et populaire. Cette pensée lui avait, tout jeune, inspiré la Eenriade, qu'il rapportait maintenant du pays de Milton, corrigée, agrandie, épique enfin, autant qu'elle pouvait l'être.
« Lorsque j'entrepris cet ouvrage, dit-il quelque part, je ne comptais pas le pouvoir finir, et je ne savais pas les règles du poëme épique. » J'ignore s'il les apprit plus tard, et quelles sont ces règles. Qu'un poëme épique commence par le milieu, et que l'exposition vienne après, dans un récit,
In médias res,
Haud secus ac notas, auditorem rapit,
cet ordre peut plaire dans V Enéide; mais ce n'est pas plus une règle, que le songe ou le récit de nos tragédies. Voltaire, d'ailleurs, ne s'est que trop conformé à ces usages, à ces routines épiques, dont il affecte l'ignorance : c'est le défaut même de la Henriade, de ressembler à tout ce qui précédait, et surtout à YÉnéide ; d'avoir une tempête, un récit, une Gabrielle quittée comme Didon, une descente aux enfers, un Elysée, une vue anticipée des grandeurs et des maux de la patrie, et même un Tu Marcellus eris, qui s'applique au Dauphin.
La chose dont aurait dû s'inquiéter Voltaire , ce ne sont pas les règles prescrites à l'épopée, mais les conditions sociales qui lui permettent de naître. Il y a des époques d'enthousiasme, de mœurs naïves et de vertus guerrières , qui ne peuvent s'exprimer et se peindre que dans une épopée. Il y a des époques de corruption fine , d'élégance et de frivolité , qui se résument dans une satire, et dans une chanson. Un grand récit en vers veut s'adresser à des imaginations encore neuves,
qu'on puisse surprendre et émouvoir avec cette simplicité, sans laquelle les longs ouvrages sont insupportables. Là où les imaginations ont perdu cette première candeur, le poète épique ne saurait naître; il appartient à la jeunesse des nations et des idiomes : seulement, si la nation est rude et l'idiome grossier, on a ces longs récits en vers qui amusaient nos aïeux ; si , au contraire , la nouvelle langue est belle et forte dès son origine, on entend la voix du Dante.
Un peuple, une civilisation ne porte en soi peut-être qu'un sujet d'épopée. Pour que l'inspiration revienne , il faut un autre culte, une autre société, un monde renouvelé. L'épopée véritable des temps modernes, notre Iliade, c'était l'expédition des croisés. Tous les peuples de l'Europe avaient contribué, de leur sang et de leur foi, à faire naître cette palme glorieuse : un seul a su la cueillir, le peuple même d'où était partie la guerre sainte, et qui la ranimait sans cesse par la voix de ses pontites. Le Tasse était inspiré de Grégoire VII et d'Innocent 111; et l'Italie lettrée duxvi^ siècle chantait ce qu'avaient fait , dans l'ardeur de leur foi, les prêtres italiens du moyen âge. La Jérusalem délivrée avait dû naître sur la terre privilégiée du catholicisme.
Le christianisme renfermait encore un autre sujet, immense et sans date , contemporain de l'humanité , plutôt que d'une époque. Le génie le féconda et le fit écloie au feu d'une guerre religieuse qui ressuscitait, dans toutes leurs violences, les traditions hébraïques. Le coloris de Milton est aussi vrai et aussi durable que celui d'Homère. L'érudition du poète a disparu sous la foi du sectaire biblique ; il a revu, par l'imagination, le monde primitif, et retrouvé la simplicité parla tradition religieuse.
Ailleurs, un petit peuple de l'Europe chrétienne a-t-il tout à coup porté ses vaisseaux au delà des mers atlan tiques, conquis des royaumes aux bords du Gange, dans l'orgueil et l'éblouissement de ces découvertes , un poëte se rencontre pour les chanter t Vasco de Gama et les rivages de Mèlinde seront célébrés par le Camoëns. Ainsi naît le poëme épique, plus rare encore que cette fleur qui ne couronne qu'une fois dans un siècle la cime de Ycdoès.
Cela nous jette bien loin de ces épopées érudites, faites à froid , comme une élégie sans amour, pour imiter le passé, ou traduire ce qu'on n'a pas senti, La Grèce , sur son déclin , eut beaucoup de ces poëmes , et a produit peut-être le chef-d'œuvre de ce genre faux, les Argonautiques d'Apollonius de Rhodes. Sans doute, le poëte est trop loin de son sujet; il n'a pas l'enthousiasme de la découverte ; son merveilleux est une mythologie d'antiquaire; on sent le grammairien d'Alexandrie. Mais si la couleur épique est recherchée, il y a du naturel dans la peinture de ces passions , qui sont de tous les temps. Le poëme est artificiel, mais le drame est vrai. L'amour et le combat de Médée sont rendus avec une éloquence digne d'inspirer Virgile. Le poëme a d'ailleurs cette brièveté que le goût indiquait, dans un âge qui n'était plus celui des naïfs et longs récits. Il forme, à cet égard, un parfait contraste avec les chants de Nonnus , où tous les vices et tout l'ennui de la fausse épopée sont étalés avec diffusion.
Sans supposer , comme Niebiihr , que les premiers temps de Rome aient vu naître de grands poëmes épiques, dont son histoire fabuleuse garde les lambeaux, je croirai volontiers qu'il était passé dans Ennius quelque chose de l'âme d'Homère. Le vieux poëte, avec les
trois langues qu'il parlait, eut surtout l'avantage d'être Romain de cœur et d'accent, et de prêter sa voix à l'enthousiasme des siens. Rome fut son Iliade. Il chanta ses guerres , comme les exploits d'un héros, et n'eut d'autre unité que la gloire de ses concitoyens.
ilorrida Romuleûm certamina pango duellù'^
A voir quelques fragments épars, on peut juger que non-seulement ses vers , mais ses inventions étaient épiques. Il suffit d'indiquer le songe où Ilia, la mère des Romains, contemple sa postérité. Un doute seulement : le merveilleux, sincère, naïf, fait une grande part du poëme épique; et je ne sais si Ennius et son peuple n'étaient pas déjà trop avancés pour y atteindre. Ennius, recevant le scepticisme de la Grèce vieillie, avait traduit le livre d'Evhemère sur l'origine terrestre et la destinée mortelle des dieux. Comment alors les faire agir en poëte homérique ?
La grande œuvre des muses romaines, ce fut l'épopée didactique, l'épopée sans dieux, sans héros, et sans autre fiction que le merveilleux de la nature, le poëme de Lucrèce. Il en devait être ainsi sans doute pour un peuple que la philosophie avait saisi au sortir de la barbarie, et dont elle avait intercepté la jeunesse poétique. Lucrèce rappelle Homère; il en a la grandeur et la magnificence transportées dans un autre ordre d'idées, dans un autre âge de l'esprit humain. Les images des dieux d'Homère ne sont égalées peut-être que par les démentis de Lucrèce, et sa révolte contre leur pouvoir.
Humana antc oculos fœcle quum vila jaceret In terris, oppressa gravi sub relligione, ftuae caput a cœli regionibus ostendcbat,
Horribili super aspcctu mortalibus instans; Primum Graius homo mortales tollere contra Est oculos ausus, primusque obsistere contra. Quem neque faina deûm, nec fulmina, nec minitanti Murmure compressit cœlum ; sed eo magis acrem Inritat animi virtutem, effringere ut arcta Naturoe primus portarum claustra cupiret. Ergo vivida vis animi pervicit, et extra Processit longe flammantia mœnia mundi.
Quand rhumanité gisait honteusement, abattue sous la religion qui montrait sa tête du haut des deux, pesant sur les mortels de son terrible aspect, un homme de la Grèce, le premier, osa lever à l'encontre ses regards mortels, et lui résister en face. Ni la renommée des dieux, ni leur foudre, ni le ciel au menaçant murmure, ne l'arrêta. Son courage d'esprit s'en accrut, dans le désir ardent de briser le premier les barrières étroites de la nature. Ainsi la force vive de sa pensée vainquit, et s'élança bien loin par delà les murs enflammés de l'univers.
Quel spectacle illimité pour l'imagination ! quel enthousiasme de poëte ! Cela ne pèse-t-il pas en sublime autant que la chaîne d'or à laquelle sont suspendus ^ous les dieux, et qu'enlève Jupiter?
Cette supériorité de la poésie didactique chez les Romains se retrouve dans l'admirable génie et l'art savant de Virgile. VÉnéide ne fut pas son œuvre native et inspirée ; et c'est pour cela que le grand poëte désespérait de son ouvrage, et s'accusait de l'avoir entrepris follement : Tantum opuspœne vitio mentis ingressus.
Il y a cependant une passion vraie dans YÉnêidc, l'amour de Rome et de sa gloire. La mythologie du poëte est froide et timide ; le scepticisme l'avait devancée. En décrivant un conseil des dieux dans l'Olympe, il songeait involontairement à la parodie que
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le vieux satirique Lucile avait déjà faite des assemblées célestes , et il en imitait même quelques vers ; mais il croit au génie de Rome, et à tous les souvenirs de cette grande patrie. De là ces neuves et touchantes peintures des antiquités du Latium. Le génie simple et mélancolique du poëte se retrouve à Taise sous le toit de chaume du roi Évandre ; il se plaît à peindre ses troupeaux errant aux mêmes lieux où seront les comices et les palais de Rome :
Romanoque foro et lautis mugire carinis.
Ainsi VÈnéide, admirable copie de l'art grec dans les premiers livres, est un monument indigène, une épopéenationale dansles derniers. Seulement une nuance d'érudition se mêle à l'inspiration du poëte; il a recherché, il a studieusement découvert des antiquités, plutôt qu'il ne chante par instinct des traditions nationales : par là, même dans la partie la plus épique de son ouvrage, il est moins vrai qu'Homère, que le Dante, ou même que le Camoëns. Comme son style est une exquise imitation de diverses époques, et qui* tient à la fois d'Homère et du Muséum d'Alexandrie, il a la simplicité que donnent l'art et le goût, mais non cette naïveté primitive des anciens récits. Rien n'était possible au delà; le siècle d'Auguste était trop raffiné pour être épique. Je le suppose par les jugements mêmes du temps :
forte epos acer
Utnemo Varius ducit.
Et ailleurs :
Valgius, aelerno propior non aller Homero. 1. 10
Ce Varius, qui fait marcher mieux que personne la grande épopée ; ce Valgius, qui égale Téternel Homère, et qui, dès le siècle suivant, était oublié comme Varius, n'est-ce pas une raison de croire que, dans la riche élégance de cette époque, on n'avait pas l'idée vraie de la grande tradition chantée qui vit dans lamémoire des hommes et traverse les âges? Plus tard cette idée ne vint pas davantage aux Romains : ils perdirent la politesse du goût, sans remonter au naturel. Nous ne parlerons pas de ces poëmes de Pétrone, de Stace, qui sont à des récits épiques ce que des exercices de rhéteur sont a l'éloquence.
Il n'importe que Stace ait travaillé douze ans sa Théhaïde, et qu'il ait adoré la trace de Virgile :
. . . Nec tu divinam Eneida tenta ;
Sed longe sequere, et vestigia semper adora;
rien de plus antipathique à la grande poésie de récit que cette versification laborieuse et recherchée de la décadence romaine. Avec plus de choix et de sobriété dans les ornements, Valerius Flaccus n'est pas moins dénué de naturel épique ; ses formes concises, sa mythologie souvent abstraite et ses sentences philosophiques ne ressemblent pas au langage du poëte qui raconte. Disons vrai • pour trouver un peu de veine épique, il faut s'arrêter à Lucain.
Parmi toutes les objections faites à son ouvrage, le choix d'un sujet historique et récent n'est pas celle qui /me paraît fondée; au contraire, c'est par là que sa Pharsale a plus de grandeur et de vie que les épopées artificielles delà décadence; c'est parla qu'il l'emporte sur Stace, son émule en poésie déclamatoire. Au fond, c'est le procédé naturel de l'épopée; ainsi chantait le
vieil Ennius; ainsi nos poètes du moyen âge; ainsi l'auteur espagnol du beau fragment sur le Cid. Seulement l'époque récente choisie par Lucain était bien politique et bien raffinée pour prêter à la fiction. Mais quel grand spectacle n'offrait-elle pas ? la révolution de Rome et du monde : et quels hommes pour animer le tableau !
A mon avis, c'est le fond tout historique de laPhar. sale, c'est la partialité du poëte qui a fait vivre son ouvrage, et l'a sauvé du sort destiné aux épopées savantes nées dans l'arrière-saison des peuples. Les théories de l'art n'y font rien. La Pharsale peut manquer aux conditions du poëme épique ; elle en a d'autres qu'elle remplit, et qui en font une œuvre à part.
On a souvent remarqué quel intérêt les récits de Tacite empruntent à la pensée secrète de l'historien, à son opiniâtre et douloureux souvenir de la liberté romaine. Il y a là une passion, c'est-à-dire une éloquence : elle est distincte du grand talent d'écrire; elle y ajoute un caractère de plus; et quelquefois, dans la stérilité des événements, lorsque le sujet s'abaisse ou manque, elle supplée au sujet par l'émotion toujours présente de l'écrivain; elle rend dramatique même la nullité du sénat, en s'indignant d'avoir si peu de chose à raconter.
La même passion est dans Lucain : elle vit sous l'emphase et le faux goût du poëte; elle l'inspire parfois admirablement; elle l'anime toujours; et elle est partout un curieux symptôme de l'esprit romain. Je sais tout ce que le bon sens peut alléguer contre le poëte, tout ce que la philosophie de l'histoire peut opposer à la conception même de son ouvrage. La philosophie, surtout dans s^.:, théories récentes, n'aura
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point de peine à prouver que la passion du poëte est étroite, son héros mal choisi; que l'intérêt social était du côté de César; que César était le représentant d'un progrès de l'humanité ; qu'il devait vaincre puisqu'il a vaincu, efqu'il était le plus grand et le plus utile au monde, puisqu'il devait vaincre. Peu importent ces tardives explications ! Le sentiment qui règne dans la Pharsale est grand et poétique. C'est le dernier soupir, le dernier vœu de la liberté romaine accusant César sous Néron, et flétrissant l'empire jusque dans son héroïque fondateur.
Que les faiblesses et le courage avorté de Lucain aient trahi, dans sa vie et dans sa mort, les généreux sentiments qu'il ressuscitait dans ses vers; qu'une vanité de poëte plutôt qu'une colère de citoyen l'ait fait conspirateur; qu'il ait mis, sous l'invocation de Néron divinisé, son hommage à la république romaine, ces contradictions d'une époque dépravée, ces misères d'une âme jeune et vaine ne détruisent pas le sentiment qui est au fond du poëme. Là est l'intérêt et le pathétique de la Pharsale.
Une autre source d'effets hardis pour la pensée, c'est l'incrédulité philosophique du poëte, cette incertitude tout ensemble et ce fatalisme des époques avancées. Rien de moins épique, selon la loi du merveilleux; mais le domaine de l'imagination se rajeunit par les contraires. Lucain, comme de nos jours Byron, fait sortir la poésie du scepticisme qui la détruit. Enfin, il est éloquent à la manièVe des rhéteurs, je l'avoue (il n'y avait plus d'autre éloquence); mais en corrigeant leurs fausses couleurs par des traits d'un naturel hardi, et par la grandeur réelle des choses qu'il exprime. De îa ces sentences, ces portraits, ces
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discours, où, parmi les exagérations du faux goût, éclate un sublime digne d'être recueilli par Corneille.
Malgré les différences entre les âges d'une nation moderne etles époques analoguesdelavieromaine, malgré les différences plus marquées entre la raison poétique de Voltaire etlavervepeuréglée de Lucain, on sentassez que, si la Henriade est un poëme épique, elle ne peut l'être que sous peine de ressembler beaucoup à la Pharsale, d'offrir plus de philosophie que de poésie, plus de réflexion-sque d'images. Voltaire, dansZa Henriade, c'est Lucain abrégé, tempéré, calmé, Lucain sans figures outrées, sans déclamations, mais aussi moins énergique et moins éblouissant. Le poète français a, comme le romain, sa passion de controverse. Le catholicisme est pour l'un ce que l'empire était pour l'autre. Tous deux parfois flattent leur ennemi ; mais ils se plaisent aux allusions, aux souvenirs qui le décréditent et l'offensent. Aussi le chant de la Saint-Barthélémy est-il le plus beau de la Henriade. Mais cette passion même du poète s'accorde peu avec le dénouement forcé de son ouvrage, l'abjuration de Henri.
Même contradiction entre les maximes sceptiques dont il sème ses vers, et le merveilleux chrétien qu'il emploie. Le dieu impartial du bonze et du brachmane enverrait-il saint Louis pour convertir Henri IV, au milieu d'un assaut?
A cet égard, il y a moins d'unité dans ?affennade que
dans la Pharsale, et cependant la philosophie répandue
dans la Henriade est, au fond, la plus grande beauté de
l'ouvrage. C'est la seule chose qui vienne naturellement
au poète, qu'il sente et qu'il croie . Tout le reste, voyages,
batailles, combatssinguliers,exploitsdehéros,estpour
lui une sorte de cérémonial épique dont il s'ennuie, et
qu'il abrège le plus qu'il peut. Mais, par cela même, il le rend d'un médiocre intérêt pour lelecteur : tandis que la description précise du système planétaire jusqu'au vers admirable,
Par delà tous les cieux le Dieu des cieux réside ;
le tableau de la grandeur anglaise fondée sur la liberté, le commerce et les arts, la satire éloquente de Rome catholique, d'autres traits dans la manière de Tacite, pour peindre une cour digne de Néron, voilàles grandes beautés poétiques de la Henriade.
Maintenant, Messieurs, on peut y noter mille défauts cachés sous l'élégance, y relever des vers faibles , de nombreux plagiats de style, un chant d'amour sans passion, des personnages sans drame. Il n'importe; une part d'originalité est acquise à la Henriade, et la conservera dans l'avenir , au-dessous de la Pharsale : car le stoïque et silencieux Mornay n'égale pas Gaton refusant à Labiénus de consulter l'oracle :
Quid quaeri, Labiene, jubés? num liber in armis Occubuisse velim, potius quam régna videre? An sit vita nihil ?
La brillante peinture du caractère de Guise n'atteint pas ces touches fières et libres qui frappent dans les portraits contrastés de Gésar et de Pompée. Les deux poètes sont sceptiques ; mais il y a dans le scepticisme de Lucain une inquiétude ardente, une agitation douloureuse qui a son pathétique. Lescepticisme de Voltaire est plus raisonnable et plus froid. A défaut des dieux homé^-iques, qui n'interviennent plus dans l'action, Lucain reçoit de son temps une croyance vague aux visions, aux apparitions, aux prodiges, une sorte de mysticisme païen.
C'est le spectre de la patrie apparaissant éplorée à
I autre rive du fleuve que va passer César :
Ingens visa duci patriae trepidantis imago, Clara per obscuram, vullu mœstissima, noctem.
C'est Marius levant la tête au-dessus de son tombeau brisé, et mettant les laboureurs en fuite :
Tollentemque caput gelidas Anienis ad undas. Agricole fracto Marium fugere sepulcro.
C'est l'ombre de Julie troublant de ses prédictions fatales le sommeil de Pompée.
On sent que l'imagination de Lucain croit même à la magie, dernière religion d'un siècle dépravé. Le sacrilège Néron y avait ajouté foi, et il avait épuisé les ressources de son génie prodigue et cruel à poursuivre les secrets de cet art menteur. Du temps de César, il n'y avait plus de croyance aux oracles des temples; mais Sextus Pompée va consulter une magicienne dans les forêts de Thessalie.EUeranimeetfaitparlerun cadavre, ramassé dans la foule des morts. Que de mélancolie et de terreur dans cette fiction ! Comme ce merveilleux matériel et magique frappe les sens par l'horreur des détails!
Percussae gelido trépidant sub pectore fibrae. Et nova desuetis subrepens vita medullis, Miscetur morti. Tune omnis palpitât artus; Tenduntur nervi.
Ce prophète, tiré du tombeau, raconte que a guerre civile de Kome a troublé les mânes des vieux Romains.
II y a là de beaux traits :
Trislis felicibus umbris VuUus erat : vidi Decios, nalumque palremque,
476 LIITÉRATURE
Lustrales bellis animas, tlentemque Camillum
Abruptis Catilina minax fractisque catenis Exultât ; Mariique Iruces, nudique Cethegi.
La place de Pompée est marquée parmi les âmes heureuses ; mais tous, vainqueurs et vaincus, vont bientôt mourir.
Veniet quae misceat omnes Hora duces ; properate mori ; magnoque superbi Quamvis e parvis animo descendite buslis, Et romanorum mânes calcale deorum.
Quem tumulum Nili, quem Tibridis alluat unda, Quseritur, et ducibustantum de funere pugna est.
Ensuite cet homme, las d'avoir un moment revécu, reste immobile et triste, et redemande la mort :
Sic postquam fata peregit, Stat vultu mœstu tacito, mortemque reposcit.
Il y a sans doute du bizarre et de l'outré dans quelques traits de cette fiction ; mais elle remue fortement l'âme.
Voltaire, en essayant de créer aussi un merveilleux sans mythologie, est loin d'atteindre à cette puissance de coloris et d'illusion. Prenons pour exemple le sacrifice magique des Seize, dans le VI«= livre. Cette fiction était conforme au temps. Ce mélange de superstition et de scélératesse, ces meurtres lâches que l'on croyait impunément commettre en frappant l'image d'un ennemi, tout cela prêtait à la poésie.
Voltaire a bien rendu le trait principal :
De Valois sur l'autel ils vont percer le flanc. Avec plus de terreur, et plus encor de rage.
De Henri, sous leurs pieds, ils renversent l'image. Et pensent que la mort, fidèle à leur courroux, Va transmettre à ce roi l'atteinte de leurs coups.
Mais, dans le reste du tableau, rien d'expressif et de fortement coloré*
Le prêtre de ce temple est un de ces Hébreux Qui, proscrits sur la terre et citoyens du monde, Portent de mer en mer leur misère profonde. Et d'un antique amas de superstitions Ont rempli dès longtemps toutes les nations.
L'Hébreu joint cependant la prière au blasphème : 11 invoque l'abîme, et les cieux, et Dieu même.
On le sent, l'imagination du poëte n'a été ni complice ni effrayée de ce qu'elle raconte : elle fait des vers élégants, d'ingénieux contrastes.
Le dénouement de cette scène magique a le même caractère :
Les Seize osent du ciel attendre la réponse : A dévoiler le sort ils pensent le forcer. Le ciel pour les punir voulut les exaucer : 11 interrompt pour eux les lois de la nature.
On dirait que le poëte s'excuse d'avoir un prodige à raconter, et qu'il veut le rendre tolérable à la raison de ses lecteurs.
Les éclairs redoublés dans la profonde nuit Poussent un jour affreux qui renaît et qui fuit. Au milieu de ces feux, Henri brillant de gloire Apparaît à leurs yeux sur un char de victoire. Des lauriers couronnaient son front noble et serein ; Et le sceptre des rois éclatait dans sa main. I - .12
L'air s'embrase à l'inslantpar les traits du tonnerre; L'autel, couvert de feux, tombe et fuit sous la terre ; El h.s Seize éperdus, l'Hébreu saisi d'horreur, Vont cacher dans la nuit leur crime et leur terreur.
Voilà, sans doute, de nobles expressions, et un fait meiTeilleux, tel que l'ont cru voir quelquefois de mystiques conspirateurs, au 4« siècle de notre ère, du temps de Valens et de Julien, dans le combat des cultes et les révolutions de l'empire. Mais la verve épique n'anime pas cette fiction.
Voltaire n'a pas mieux réussi dans le merveilleux allégorique. Combien sa Discorde, occupée de courir de Paris au Vatican, est loin d'avoir le naturel et la vie de cette Discorde que Boileau représente
Encor toute noire de crimes, Sortant des Cordeliers pour entrer aux Minimes.
Le portrait du Fanatisme a plus de vigueur; mais c'est encore une abstraction décrite, plutôt qu'une image sensible.
Voltaire n'emploie avec succès que la simple allégorie de langage, celle qui n'est qu'une métaphore plus vive.
L'enfer est sous leurs pieds, la foudre est sur leurs têtes ; Mais la gloire, à leurs yeux, vole à côté du roi ; Ils ne regardent qu'elle, et marchent sans effroi.
C'est l'expression et le mouvement de Valerius Flaccus ;
... Tu sola animos mentemque peruris, Gloria ! Te viridem videt, immunemque senectae, Phasidis in ripa stantem, juvenesque vocantera.
Voltaire n'avait pas lu YArgonautique. Mais l'épuisement de la fiction rejetait vers les mêmes formes le talent des deux poètes.
Voltaire avait à sa disposition le merveilleux chrétien. Mais le poëte du xviiF siècle pouvait-il en bien user? Le sujet même en comportait-il l'heureux emploi? Paris vaut bien une messe. — C'est demain que je fais le saut périlleux. Ce sont là des mots de caractère qui ne permettaient guère d'entourer de miracles la conversion toute politique de Henri. La pensée intime du poète, le but philosophique de son ouvrage, le permettaient encore moins. Cette contradiction à part, il faut admirer la belle fiction de saint Louis apparaissant sur la brèche des remparts de Paris pour arrêter le vainqueur. Le langage est vraiment épique :
Henri, plein de l'ardeur Que le combat encore enfiammait dans son cœur, Semblable à rOcéan qui s'apaise et qui gronde : 0 fatal habitant d'un invisible monde,
Que viens-tu m'annoncer?
Alors il entendit ces mots pleins de douceur : Je suis cet heureux roi que la France révère, Le père des Bourbons, ton protecteur, ton père.
Dans Paris, ô mon fils, tu rentreras vainqueur, Pour prix de ta clémence et non de ta valeur.
En dehors de ces fictions, il y a, dans la théorie même du christianisme, un merveilleux bien fait pour tenter la poésie. Ce n'est pas l'avis de Boileau, je le sais ; mais Boileau n'avait vu cette œuvre essayée que par le père Lemoine et Chapelain. Leur mauvais style l'en rebutait; et, d'autre part, sa foi sérieuse et janséniste ne
concevaitpas la religion SOUS un point de vue d'art et de poésie.
Racine n'osait toucher aux mystères chrétiens que dans une version des hymnes. Voltaire n'avait pas les mêmes scrupules ; mais son incrédulité était un autre obstacle : elle ne l'empêchait pas d'exprimer en vers didactiques, avec le mérite de la difficulté vaincue, quelques dogmes chrétiens ; mais elle lui refusait l'enthousiasme qui eût animé ces abstractions de la foi. Dans la préface de sa Henriade de Londres, il justifiait avec une circonspection maligne l'exactitude de ses expressions théologiques. La plaisanterie pouvait être piquante ; mais ces détours ingénieux ne mènent pas à la haute poésie.
On a beaucoup loué ces vers sur Dieu:
Au milieu des clartés d'un feu pur et durable, Dieu mit, avant le temps, son trône inébranlable. Le ciel est sous ses pieds ; de mille astres divers Le cours toujours réglé l'annonce à l'univers, La puissance, l'amour avec l'intelligence, Unis et divisés, composent son essence.
J'ai honte de le dire; Chapelain, une fois dans sa vie, l'a emporté sur Voltaire.
Aux premiers vers que je viens de lire, ne préférezvous pas les expressions du poëte tant moqué par Boileau?
Loin des murs flamboyants qui renferment le monde, Dans le centre caché d'une clarté profonde. Dieu repose en lui-même, et vêtu de splendeur, Sans bornes est rempli de sa propre grandeur. Une triple personne en une seule essence, Le suprême pouvoir, la suprême science,
Et le suprême amour, unis en trinité.
De son règne élernel forment la majesté.
A la Henriade, où manque rimagination religieuse, restait la grandeur historique et la poésie élégante et réfléchie qui appartient au second siècle d'une littérature. Là viennent se placer les portraits, les caractères, les sentences politiques, frappés en vers heureux. C'est là surtout que Voltaire se rencontre avec Lucain ; et s'il le surpasse pour la raison et pour le goût, jamais, comme lui, il n'atteint au sublime.
Lucain a mille défauts; ses descriptions de la nature, ses récits des événements abondent en fausses images ; mais il peint les hommes avec grandeur, d'un trait vif et rapide. Sa concision est alors admirable.
Faut-il résumer la fortune et le génie de César et de Pompée? quelques mots ineffaçables lui suffisent pour dessiner une situation, achever un caractère :
.... Solusque pudor non vincere bello Stat magni nominis umbra.
Vous avez devant les yeux les deux rivaux, et le secret de leurs fortunes diverses.
J'avoue que Lucain ne fait pas parler ses héros aussi bien qu'il trace leur caractère : il leur donne à tous sa propre éloquence, outrée, déclamatoire. La simplicité de César , l'impérieuse brièveté de ses paroles, ne se retrouvent guère dans les discours que le poète met dans sa bouche. Il rend Caton même rhéteur. Mais de quels traits admirables il peint les mœurs stoïques, et l'âme de ce Romain qui, sans haine et sans amiour entre les deux rivaux, n'est ému que sur le sort de Rome
et du monde!
. . . Ili mores, luec duri immola Catonis Secla fuit, servare modum finemque tenere, Naturamque sequi, palriaîquc impendere vitam, Nec sibi, sed toli genitum se credere mundo.
. . . Urbi paler est, urbique maritus, Justiliae cultor, rigidi scrvalor honesti; In commune bonus : nuUosque Catonis in actus Subrepsit, partemque tulit sibi nala voluptas.
Mornay est le Caton de la HPMriade. Mais il y a loin de son portrait antithétique et de son rôle de Mentor dans les jardins d'Anet, aux beaux vers de Lucain.
Le portrait seul de Guise est tracé avec vigueur et nouveauté, mais dans un récit, hors de Faction du poëme, dont les personnages secondaires n'offrent aucun de ces traits éclatants qui laissent un grand souvenir.
Et cependant, Messieurs, après les épopées originales, laHenriade occupe une première place ; et elle vivra dans notre langue. Tant est grande la difficulté de Tart! tant il est beau d'avoir approché de quelques degrés vers sa sublime hauteur !
La Henriade, soutenue par le nom de Voltaire et de Henri, traversera les siècles. Elle n'a pas enrichi le trésor de l'imagination; elle n'apporte pas avec elle quelques-unes de ces physionomies que le poëte ajoute à la liste des êtres qui ont vécu, une Béatrix, une Clorinde, une Armide, un Renaud, un Tancrède. Souvent même elle n'a pas égalé l'histoire ; elle est au-dessous des faits.
L'ingénieuse élégance du xviii" siècle ne pouvait rendre, avec leur expressive rudesse, les mœurs de la Ligue , et Voltaire dédaigne et flétrit ces temps , plutôt
qu'il ne les décrit, dans leur sanguinaire grandeur. Mais il a de beaux mouvements de poésie, et il est inspiré par un sincère amour de l'humanité. Son poëme est, après tout, une œuvre durable. Le feu du génie n'y brille que par intervalles ; mais une civilisation élevée, un art ingénieux s'y fait partout sentir.
Quelle beauté, quelle majesté triste et sévère dans ce début du troisième chant !
Quand l'arrêt des destins eut, durant quelques jours, A tant de cruautés permis un libre cours, Et que des assassins, fatigués de leurs crimes. Les glaives émoussés manquèrent de victimes, Le peuple, dont la reine avait armé le bras. Ouvrit enfin les yeux et vit ses attentats.
Gomme la pensée philosophique se mêle à l'mtérêt du récit dans ce vers !
Aisément sa pitié succède à sa furie.
Quelle vérité de pensée et quelle coloris dans la peinture un peu anticipée des Anglais !
Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux; Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune, Des bouts de l'univers appelle -a fortune. Londres, jadis barbare, est le centre des arts. Le magasin du monde et le temple de Mars. Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble.
Combien cet ordre d'idées et d'images était nouveau dans notre poésie ! Le grand Corneille avait admirablement traduit, sur la scène, le génie de Rome républicaine et les époques du despotisme romain; mais la politique moderne, les institutions, les lois de l'Eu-
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ropc était matière inconnue de la poésie. Voltaire fit servir la poésie aux vérités sérieuses de la vie sociale. Telle est la Henriade, monument d'un art ingénieux et d'une époque florissante. Elle a fait mieux connaître un grand roi dont la gloire était restée dans l'ombre pendant la longue apothéose de Louis XIV régnant. Bossuet, à la vérité, dans une lettî^e de direction, disait à I.ouis XIV d'admirables choses sur la bonté de cœur de Henri et son amour du peuple; mais c'était un éloge secret. La chaire chrétienne . les grands écrivains du XVII'' siècle parlaient peu de Henri. Je ne sais s'ils lui avaient encore pardonné son hérésie. Voltaire le premier tit briller ce nom d'un éclat nouveau, et en opposa les bienfaisants souvenirs à la gloire onéreuse du dernier règne.
Le succès fut grand et retentit dans toute l'Europe. La Henriade fut critiquée , vantée , réimprimée sans cesse. Le roi de Prusse voulut en être l'éditeur, et, dans une préface admirative, la mita côté de VÊnéide. La postérité a réduit beaucoup cette louange; mais la Henriade, sans être une création originale, conserve un caractère distinct et une place à part parmi tant d'essais d'épopée.
Une revue anglaise, après un examen fort attentif d'un poëme épique nouveau, couronnait ses critiques et ses éloges par ces mots : « A tout prendre, le poëme épique dont nous venons de donner l'analyse est un des meilleurs qui aient paru dans l'année. « Tel est le fleuve d'oubli qui emporte les épopées modernes. Le Léonidas de Glover, la ColomUade du poète américain, les épopées italiennes de nos jours, sont déjà bien loin : la Henriade ne passera pas de même; elle a lu marque d'une époque et d'un génie.
Voltaire en avait fait le premier instrument de su mission philosophique; il y avait employé la poésie, surtout à plaire à l'opinion ; il y avait gravé, en beaux vers, des principes de liberté politique et religieuse. Ce qui faisait la nouveauté hardie de l'ouvrage en est encore la beauté sérieuse et dernière.
Le monde a beaucoup changé depuis le temps où Voltaire, jeune encore, annonçait, dans un poëme épique, son apostolat de réforme universelle. Une révolution terrible a dépassé de bien loin les premières espérances du poëte, et même tous les vœux de son amère et cynique vieillesse. Elle a brisé, près du catholicisme un moment détruit, la statue de Henri IV, et traité la mémoire du héros protestant comme celle des rois persécuteurs. Une réaction des événements et des esprits a de nouveau tout changé : ce qui était tombé est debout; la religion a repris son empire; la royauté est rétablie ; et parmi les souvenirs et les noms qu'elle accuse de ses malheurs, aucun ne lui est plus suspect que celui de Voltaire. Et cependant. Messieurs, quand cette royauté antique, pour inaugurer son retour, vient de relever sur nos places publiques la statue guerrière de Henri IV, le témoignage qu'on a joint au monument, le mémorial qu'on a renfermé dans le marbre nouveau, c'est un exemplaire de la Heniiade. C'est le génie de Voltaire qui paraît encore aujourd'hui le plus durable gardien de la gloire de Henri.