‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 12 sur 21 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

Tragédies de Voltaire depuis son retour de Londres. — A-t-il profité de Shakspeare comme le grand Corneille des poètes espagnols'!— Brutus.—Eripliile.—Zdire.— La Mort deCésar.

Messieurs,

Dans le riche album de philosophie, de poésie, d'histoire que Voltaire rapportait de Londres à Paris, il y avait des notes sur Shakspeare, piquantes et curieuses. Ce fut le texte d'une de ces fameuses Lettres sur les Anglais, dont la publication furtive excita tant de rumeur. Voltaire nous y faisait le premier connaître Shakspeare , comme Newton , comme Locke , comme l'inoculation, comme tant d'autres choses, vulgaires au delà du détroit, nouvelles et hardies pour la France de 1732.

Ce n'était pas que Voltaire eût jugé et employé Shakspeare, comme on le ferait aujourd'hui, si ce grand poète était encore à découvrir, et si l'on venait à l'apporter tout à coup au m.ilieu des débats et des entreprises de notre esprit d'aventure littéraire. Nullement; Voltaire était toujours élève de Racine en étudiant le théâtre anglais : non-seulement les unités, si favorables à la beauté sévère du drame, mais toute l'élégance, toute l'étiquette sociale, adaptées à la scène par l'imitation d'une grande cour, lui paraissaient une loi essentielle de l'art. L'idée ne lui venait pas d'ap-

peler la barbarie une forme, d'hésiter entre elle et le goût, de la préférer, même par système, et de l'imposer comme un exemple. Bien plus, il ne se demandait pas si cette barbarie éloquente ne pouvait pas être merveilleuse au théâtre, quand il s'agissait de reproduire et de réaliser des temps et des hommes barbares eux-mêmes, et si elle ne devenait pas une partie de la vérité. On ne songeait pas alors à la fine observation qu'a faite un critique étranger, lorsqu'il oppose le style de YIj)higénie de Racine même au sujet de la pièce, et qu'il se demande si cette exquise politesse de langage et cette pompeuse bienséance s'accordent avec des sacrifices humains. L'incomparable esprit de Voltaire était dominé par l'usage. Lui qui trouvait Corneille, môme dans ses beaux ouvrages, trop rude et trop négligé, il n'avait garde d'admirer avec excès les beautés plus incultes de Sîiaivspeare. Ses éloges du poëte anglais, éloges dont il s'est repenti dans sa vieillesse, n'étaient que justice rigoureuse, mêlée de moqueries, et parfois un cri d'admiration échappé à la sensibilité du grand artiste,

II faut l'avouer, en considérant ces migrations, ces mélanges qui agissent sans cesse d'une littérature sur l'autre, et parfois développent l'originalité à la suite de l'imitation même, nous regrettons que Shakspeare n'ait pas eu en France un autre introducteur que Voltaire, qu'il ne nous ait pas été connu plus tôt, à une époque moins avancée de la langue et du goût; enfin, qu'il ne soit pas assimilé à nous, comme un des éléments de notre création tlréàtrale, au lieu d'être invoqué pour la détruire. Qui de nous, lisant Shakspeare, n'a regretté parfois que Corneille n'ait pas eu ce plaisir, et ne s'est dit que l'art peut-être y aurait gagné'

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Pensez, en effet, Messieurs, à ce prodigieux mouvement d'invention et d'énergie théâtrale qui marqua la fin du xvF siècle, et fut comme le contre-coup poétique de la vie de ce temps, si forte, si agitée, si violente.

Corneille n'en vit qu'un côté; il échauffa son puissant génie à la flamme de Calderon, de Lope de Véga, et même de ces poètes sans gloire, Guillen de Castro, Roxas, feux errants du ciel espagnol ; il leur prit la merveille du Cid, don Sanche, Héraclius. S'il se fût également approché du théâtre anglais, si, lorsqu'il commençait à languir, après ses grandes créations, il eût été touché par Shakspeare, avec quelle énergie l'inventeur de Rodogune aurait-il pu reproduire lady Macbeth? Même sur les Romains, n'eût-il pas appris quelque chose dans le Coriolan de Shakspeare? et quelles vues sur la forme tragique des sujets modernes son génie neuf et hardi n'aurait-il pas recueillies dans Piichard III, dans Henri VIII? Avec quelle inspirante émulation il se serait reconnu lui-même, il aurait retrouvé son sublime dans la scène mémorable de Talbot et de son fils? Corneille n'avait pas le préjugé de délicatesse qui domina plus tard. Il ne dédaignait pas l'obscurité de nos temps barbares et la rudesse de ces noms qu'on affectionne trop aujourd'hui. Mais, au lieu d'user les restes de son génie à mettre en scène, dans un sujet mal choisi, Rodelinde et Grimoald, que n'at-il pu s'aider d'un emprunt à Shakspeare et d'une lutte contre lui?

Dans un temps où la langue était plus maniable, les formes du théâtre moins arrêtées, l'imitation de Shakspeare aurait ouvert de nouvelles sources tragiques. Il n'en fut pas ainsi pour Voltaire. Au théâtre de Londres, il avait été saisi de quelques grands effets de

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spectacle et de pathétique. Il avait entendu avec ravissement, ce sont ses termes, Brutus, un poignard à la main, haranguer le peuple romain. Sa philosophie s'était plu au monologue sceptique de Hamlet, à ce doute inquiet sur la vie à venir; et une traduction en vers de ce morceau fut une des hardiesses qui, dans ses Lettres sur les Anglais, effarouchèrent la censure. Mais Voltaire n'eut pas d'ailleurs l'idée d'importer sur notre théâtre une composition de Shakspeare. Les scènes populaires, le naturel énergique et bas, les horreurs sanglantes qui remplissent les drames du poëte anglais, lui semblaient intolérables. La violation de ces mêmes unités, qu'il avait défendues contre la Motte, ne le choquait pas moins II voulut donc, non pas imiter Shakspeare, mais composer dans le goût anglais, comme il le dit lui-même. Il entendait par là une certaine liberté de pensée, une hardiesse républicaine, et non cette imagination irrégulière et forte, cette action sans règles et sans limites, qui anime le théâtre de Shakspeare.

C'est dans cette vue qu'il écrivit la tragédie de Brutus, jouée l'année même de son retour de Londres.

Cette œuvre de l'inspiration anglaise paraîtrait aujourd'hui bien timidement classique. Dans sa préface, adressée à lord Bolingbroke, et semée d'mgénieuses critiques de notre théâtre. Voltaire se vante d'avoir introduit sur la scène les sénateurs en robes rouges allant aux opinions. En vérité, la hardiesse était médiocre. Nous avons vu dans nos assemblées la vive impression, et, comme dit le journal, la sensation inexprimable que produit parfois le dépouillement d'un scrutin. Mais au théâtre rien de plus froid que ces votes muets, après lesquels Publicola dit à Brutus :

Je vois tout le sénat passer à votre avis.

Au théâtre, point d'hommes assemblés, pomt de peuple , si vous n'en faites sortir des traits de passion et de naturel. C'est le grand art de Shakspeare : voyez chez lui une émeute, un forum, un camp, et dites si cette foule n'est pas vivante, et si elle n'est pas un personnage de plus, ou mieux plusieurs personnages sans nom, mais reconnaissables à la passion qu'ils expriment.

Voltaire, dans Brutus, a conservé toute la dignité convenue de notre théâtre. Rien de domestique ni de populaire, ni le foyer de Brutus, ni la place publique; des sentiments républicains, un langage noble et ferme qui pouvait s'apprendre à l'école de Corneille, et auquel manquent seulement la rude simplicité et le sublime des Horaces.

L'exposition de Brutus n'en est pas moins pleine de grandeur : le langage est élevé, la situation dramatique, et le nœud de la pièce se forme dès la première scène. Les premières paroles de Brutus, son orgueilleux empressement à recevoir dans le sénat l'ambassadeur du roi d'Êtrurie, le discours d'Arons, la réponse de Brutus, tout me frappe et me plaît, hormis le silence du sénat. Mais après ce grave début d'une pièce patriotique, fallait-il retomber dans les fadeurs romanesques tant blâmées par Voltaire, et rencontrer tout d'abord un épisode d'amour? Cet épisode est lié artistement à la pièce. L'ambassadeur de Porsenna vient redemander la fille de Tarquin, restée dans Rome comme captive ou comme otage. Elle est aimée du fils de Brutus ; elle devient le mauvais génie qui le force à conspirer : tout cela est suivant lu vérité du théâtre,

et n'a rien d'impossible en soi. Mais, je ne sais, Tite Live offrait quelque chose de plus neuf et de plus vrai pour expliquer la conspiration des fils de Brutus : c'était le mécontentement et l'ennui que l'austérité d'une république naissante donnait à des jeunes gens alliés à la famille de Tarquin, accoutumés àvivre d'une façon royale, et regrettant la licence et le faste de leurs anciens plaisirs. Pour un peintre d'histoire et de nature comme Shakspeare, il y avait là peut-être le germe de grandes beautés.

Voltaire s'est arrêté à un lieu commun d'amour ; le jeune Titus brûle pour Tullie; cette passion portée jusqu'à l'idolâtrie peut seule l'entraîner. Mais alors, comment supposer l'engagement de son frère dans le môme complot, sans le même amour, et même sans aucun motif indiqué sur la scène? N'y avait-il rien de mieux à imaginer dans un sujet où pouvaient se montrer les vagues espérances, les repentirs des ambitions mal satisfaites, les velléités d'entreprises nouvelles, et tout ce chaos enfin qui bouillonne le lendemain d'une révolution^ 11 eût. été beau de peindre là Brutus inébranlable, et les mécontentements qui fermentent autour de lui, et ses deux fils entraînés, par les corruptions diverses de l'orgueil et du plaisir, dans un complot contre la liberté qu'a fondée leur père.

Mais, dans le drame de Voltaire, les intrigues de l'ambassadeur Arons, et les déclarations, les refus, les coquetteries de Tullie occupent trop de place : il n'y en a plus pour le tableau politique même que Voltaire a voulu tracer, « pour ce drame qui doit plaire, disait-il, à un auditoire patriote et républicain. »

Ce n'est pas que le titre de la pièce et quelques maximes dont elle est semée ne l'aient fait passer pour

un ouvrage hardi, Fréron la dénonçait comme dange reuse pour la monarchie ; et dans les mauvais jours de notre révolution, elle fut reprise avec ardeur. La censure de la terreur y fit même un singulier changement. Brutus dit quelque part :

Arrêter un Romain sur de simples soupçons, C'est agir en tyran, nous qui les punissons.

La maxime parut tirer à conséquence dans un temps où on emprisonnait tant de monde au nom de la liberté ; et les deux vers furent remplacés par ceux-ci sur le théâtre de la République :

Arrêter un Romain sur un simple soupçon, Ne peut être permis qu en révolution.

Il eût mieux valu, si la chose était possible, faire d'autres changements, et remplacer les amours de Tullie par la vraie peinture des périls et des erreurs d'une liberté nouvelle. Mais il n'importe; Brutus, tout affadi qu'il est par cette tradition d'amour romanesque dont Voltaire accusait notre théâtre, n'en a pas moins de grandes beautés, quand le poëte touche à ce pathétique des sentiments naturels si fécond pour lui. Les derniers adieux de Brutus et de son fils sont d'une éloquence admirable, au-dessus de l'art, égale aux émotions du cœur. Un poëte anglais, Nathaniel Lee, contemporain de Dryden, avait traité ce sujet; et, dans une scène bien chargée de longueurs, il avait jeté quelques mots touchants :

0 Titus! laisse-moi te serrer encore une fois sur mon sein, murmurer à ton âme un adieu éternel, au lieu de larmes pleurer du sang, pleurer le sang de mon cœur sur mon enfant; car tu dois mourir, mon cher Titus, mon fils, tu dois mourir.

Mais Voltaire l'avait-il lu? avait-il besoin de le lire? et n'est-ce pas d'une veine de son génie tragique qu'ont jailli ces beaux vers?

0 Rome! ô mon pays!

Proculus.... à la mort que l'on' mène mon fils. Lève-toi, triste objet d'horreur et de tendresse; Lève- toi, cher appui qu'espérait ma vieillesse ; Viens embrasser ton père : il t'a dû condamner; Mais s'il n'était Brutus, il t'allait pardonner. Mes pleurs, en te parlant, inondent ton visage : Va, porte à ton supplice un plus mâle courage ; Va, ne t'attendris pas ; sois plus Romain que moi, Et que Rome t'admire en se vengeant de toi.

Avec ces beautés et ces défauts, la tragédie de Brutus ne donnait aucune idée du vrai théâtre anglais, du théâtre de Shakspeare. Ce qu'elle imitait réellement, c'était un modèle copié lui-même sur les nôtres ; c'était le style élégant et précis d'Addison, et cette dignité fière qu'on peut appeler le langage de cour de la république. L'essai fut d'abord peu goûté : Brutus n'obtint qu'un succès médiocre.

Voltaire, en artiste infatigable, voulut tenter une autre voie. Je suis persuadé qu'il songeait aux spectres du théâtre anglais en essayant le terrible sujet (ïEryphile, le même que celui d'Oreste et celui d'Hamlet; mais l'imitation était déguisée, lointaine. Évidemment, le poëte français, s'il prenait à YHamlet de Shakspeare quelques impressions de terreur mélancolique, croyait avoir besoin de les relever, de les ennoblir par le merveilleux mythologique et la pompe des traditions grecques. A ce prix, il osait se passer d'amour, en demandant grâce pour cette innovation dans un ingénieux prologue.

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Érijphile a été abandonné par l'auteur lui-même. Il a traité cette œuvre comme un monument mal bâti, dont les ornements et les matériaux seraient enlevés pour servir à une construction nouvelle. Biais soit Éryphile, soit Sémiramis, il est curieux de voir comment le poëte classique est tombé dans une faute que Shakspeare n'avait pas faite.

Vous avez en souvenir (car cela ne s'oublie pas) l'exposition de la tragédie d'Hamlet, cette heure de minuit, cette plage déserte, ces sentinelles qui causent et se font peur du revenant qui apparaît enfin ; puis, à cette vue, la prière, la conjuration d'Hamlet effaré :

Anges, et ministres de grâce, défendez-nous. Que tu sois un esprit de salut ou quelque démon damné, que tu apportes avec toi un souffle du ciel ou une vapeur d'enfer, que ton vouloir soit malfaisant ou charitable, tu viens sous un si étrange aspect que je veux te parler. Je t'appelle par ton nom, Hamlet, mon roi, mon père, roi de Danemark. Ah ! réponds-moi : ne laisse pas mon àme se briser dans l'ignorance : dis-moi pourquoi tes os, ensevelis en terre sainte, ont forcé leur cercueil?... Que signifie cela, que toi cadavre revêtu d'une armure, tu viennes i'evoir les pâles lueurs de la lune, et rendant la nuit plus hideuse, secouer si horriblement nos esprits, à nous pauvres fous, par des pensées au delà des forces de notre àme? Parle; qu'y a-t-il? pourquoi? que devons-nous faire?

Alors, loin des regards, sur la cime nue du rocher, entre le ciel et la mer, commence cette révélation formidable du père au fils :

Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un temps à errer la nuit, et confiné pendant le jour dans des feux expialoiees, jusqu'à ce que les crimes et les souillures de ma vie soient consumés.

Je ne sais, mais ce langage chrétien donne à toute la vision une vérité terrible. Hamlet apprend le crime secret de sa mère ; mais la mission qu'il reçoit n'est pas impitoyable comme celle d'Oreste :

Quoi que tu fasses pour venger cette action, lui dit L'ombre, ne souille pas ton âme ; ne permets pas à ton esprit de rien projeterconlretamère : abandonne-la au ciel et à ses remords.

Certes, Messieurs, quand cela fut joué devant les spectateurs pieux et crédules du xvi^ siècle, l'illusion de la terreur dut être portée bien loin; et nos imaginations sceptiques même doivent en sentir la force. Qu'a fait Voltaire de cette apparition merveilleuse, aidée par la terreur de la nuit et de la solitude? une scène à grand spectacle : Éryphile, dès longtemps coupable du meurtre de son époux, conduit en pompe à l'autel son fils Alcméon, qu'elle ne connaît pas, et qu'elle veut épouser. Tout à coup l'ombre d'Amphiaraûs apparaît devant le peuple, à la porte du temple :

l'ombre.

Arrête, malheureux!

ÉRVrHILE.

Amphiaraûs lui-même! où suis-je?

ALCMÉON

Ombre fatale, Quel dieu te fait sortir de la nuit infernale ? Quel est ce sang qui coule, et quel es-tu?...

l'ombre.

Ton roi.

Si tu prétends régner, arrête, obéis-moi.

ALCMÉON

Eh bien, mon bras est prêt; parle : que faut-il faire?

l'ombre.

Me venger sur ma tombe...

ALCMÉON

Et de qui?

l'ombre.

De ta mère.

ALCMÉON

Ma mère... que dis-tu? quel oracle confus.... Mais l'enfer le dérobe à mes yeux éperdus.

0 Voltaire ! brillant génie, prodigieux esprit , quelle leçon de goût n'auriez-vous pas dû recevoir ici de l'inculte Shakspeare?

Est-il rien de plus froidement invraisemblable que ce merveilleux devant tout un peuple et en plein midi? est-il rien de plus faible que les paroles d'Alcméon? Où est la terreur, la solitude, l'égarement, d'Hamlet?

Cependant Voltaire, dans Sémiramis, a fait de nou» veau reparaître cette ombre en grande compagnie, et encouru les plaisanteries de Lessing.

Loin d'accuserVoltaired'avoirpillélethéâtre anglais, avouons qu'il en a parfois méconnu les richesses. Il n'y voyait qu'une idée à prendre, une étincelle à fairejaillir du caillou brut. Un art plus hardi et plus neuf en aurait tiré davantage.

Toutefois le reproche doit tomber devant l'heureuse, la ravissante invention de Zaïre.

Malheureux dans le sujet d'Éryphile, Voltaire revint à l'amour, à l'amour furieux, passionné jusqu'au crime. Il donna Zaïre,\e chef-d'œuvre de son art, le plus applaudi de ses ouvrages, la pièce enchanteresse, comme la nommait Rousseau. Je ne veux ni discuter ce jugement, ni copier l'élégante analyse que la Harpe a donnée

de Zaïre. Zaïre est dans toutes les mémoires ; jamais la poésie de Voltaire n'eut plus de grâce et de vivacité ! Jamais la faiblesse assez fréquente de son expression ne fut mieux cachée aux yeux éblouis. Zaïre, c'est YAthalie de Voltaire ; c'est l'inspiration la plus heureuse d'un génie qui n'était pas fait pour la perfection.

Comment l'idée lui en vint-elle? J'imagine Voltaire lisant YOlhello de Shakspeare, ettout révolté de ces figures outrées, de ces bassesses de langage, de cette férocité d'Othello : quelles images à présenter aux esprits polis du xviii« siècle, et à ces belles pleureuses des premières loges, comme disait Rousseau. Voltaire avait entrevu cependant le profond pathétique du sujet, et voulait en profiter. Mais pour cela il faut tout changer, tout ennoblir : le Maure de Venise, l'officier de fortune, vieilli sous les armes, deviendra le Soudan de l'Asie, le jeune et brillant Orosmane. Cette intrigue obscure de garnison qui fomente la jalousie d'Othello, le poëtc la remplace par les plus beaux noms et les souvenirs les plus poétiques de notre histoire : saint Louis, la croisade, Lusignan détrôné et mourant dans les fers. Desdémona si soumise, si dévouée à son amour, a disparu devantZaïre, captiverespectéedanslesérailmême, fille des rois de Jérusalem, fière avec Orosmane, etlui disant :

Demain tous mes secrets vous seront révélés.

Il y a loin de cette dignité coquette à Desdémona, fugitive de chez son père et suivant son époux au tribunal de Venise et à la guerre ! Mais la beauté tragique du sujet n'a-t-elle rien perdu à ce changement? Le pathétique du drame anglais, n'est-ce pas que cette jeune fille qui a tout donné, tout quitté, aimé malgré tous les obstacles, aimé le Maure de Venise, soit tuée par lui comme infi-

dèle? Mais, a-t-on dit, la jalousie d'Othello n'est pas raisonnable après tant de sacrifices. Eh quoi ! si elle est née de ces sacrifices mêmes, si elle se nourrit par la comparaison inquiète de tant de beauté, de jeunesse, d'amour, et du front noir et ridé d'Othello, avec quel art, d'ailleurs, quelle science dramatique, Shakspeare a jeté le germe du mal au cœur d'Othello, à l'instant même de son triomphe, et par cette malédiction désespérée du père de Desdémona :

Prends garde à elle, Maure, si tu as des yeux pour voir. Elle a trompé son père, et elle peut te tromper *.

Ma vie sur sa foi, répond le générpux Maure. Viens, Desdémona, je n'ai qu'une heure pour le parler d'amour, des affaires du monde, et de mes conseils.

Ce langage est d'une galanterie moins gracieuse que les vers :

Je vais donner une heure au soin de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Mais n'y a-t-il pas là quelque science de passion et de vérité?

Je ne serais pas étonné d'entendre un critique anglais soutenir qu'entre les deux pièces l'art le plus profond, l'art des préparations, des développements, des vraisemblances est du côté de Shakspeare. Trouvez-vous, dirait-il , beaucoup d'habileté à faire connaître Orosmane par une solennelle déclaration qu'il adresse à Zaïre sur sa politique, ses desseins, les exploits des soudans ses aïeux :

* Crois-moi, veille sur elle; une épouse si chère

Peut tromper son époux, ayant trompé son père.

Dccis,

Mon père après ma mort, asservit le Jourdain, etc..

Et n'y a-t-il pas, au contraire, un art admirable dans la défense d'Othello, disant aux sénateurs de Venise comment il a gagné le cœur de Desdémona, par le récit de ses combats et de ses périls ? Quelle exposition que ce plaidoyer!

La Harpe voit à peine, dans le drame de Shakspeare, quelques traits épars dignes d'être empruntés et corrigés par Voltaire. Une étude plus curieuse serait de chercher dans les deux poètes la marche de la passion qu'ils veulent décrire, pour juger où est le naturel , l'ardeur, la vérité. J'oublie Lusignan et cet admirable épisode enlacé dans la tragédie française; je cherche le sujet même : la jalousie du maître et de l'amant. Je la vois naître, comme dans Othello, de quelques faibles indices :

Corasmin, que veut donc cet esclave infidèle? Il soupirait, ses yeux se sont tournés vers elle... Les as-tu remarqués?

Loin de ressembler au méchant lago, Corasmin répond :

Que dites-vous, seigneur?

De ce soupçon jaloux écoutez-vous l'erreur?

Et Orosmane s'écrie en beaux vers :

Moi jaloux ! qu'à ce point ma nerté s'avilisse! Que j'éprouve l'horreur de ce honteux supplice ! Moi que je puisse aimer comme l'on sait haïr!

Je ne suis point jaloux ; si je l'étais jamais....

Si mon cœur,... ah! chassons cette importune idée. D'un plaisir pur et doux mon âme est possédée.

Et dans ces paroles de joie , on sent que son cœur est blessé. Mais, je le demande, cela n'est-il pas léger, superficiel , faible , si on le compare au savant début de la jalousie d'Othello ! Il survient à l'heure où le suppliant qu'il a disgracié s'éloigne de Desdémona par respect et par crainte. lago , son mauvais génie, dit à cette vue :

Ah ! je n aime pas cela.

Et Desdémona, qui n'a rien à feindre ou à cacher, nomme tout d'abord Cassio , commence à solliciter pour lui, et prolonge ses demandes avec une obstination naïve, presque enfantine. Othello hésite ; il élude, il est inquiet; il cède pourtant, car il aime. Mais le ver a piqué son cœur; et, dès qu'il est seul avec lago, le trouble de son âme se montre dans ces mots :

Pauvre enfant!... que la damnation saisisse mon âme, s'il n'est vrai que je t'aime!...

Mais quelqu'un est là comme l'écho fatal de sa pensée intérieure. lago la fait éclater par la plus insignifiante parole :

Mon noble maître !...

Othello, troublé, le presse de questions; il répète ce mot d'Iago :

Je n'aime pas cela.

11 en veut savoir le sens; et l'on voit avec quelle agita-

AU DIX-HIÎITIKME SIÈCLE. Wl

tion il a porté ce mot dans son âme tout le temps que Desdémona lui parlait.

Alors viennent les réticences et les malignes insinuations d'Iago :

Oh ! gardez-vous, seigneur, de la jalousie !

Othello répond comme Orosmane :

Penses-tu que je voudrais traîner une vie de jaloux, changer de soupçons avecles phases de la lune?Non!...si jedoute une fois, je suis décidé. 11 ne suffit pas, pour me rendre jaloux, de dire que ma femme est belle ; qu elle aime le monde, qu'elle parle librement-, qu'elle chante et danse bien. Là où est la vertu, tout cela devient vertueux; et mon peu démérite ne me donnera pas la moindre crainte, le moindre soupçon de son infidélité ; car elle avait des yeux, et elle m'a choisi. Non, lago, il faudra queje voie, avant de douter; mais le doute sera preuve pour moi ; et alors il n'y a plus rien au delà que de rompre du même coup avec l'amour et avec la jalousie.

La blessure est faite . lago l'aigrit lentement par des doutes, des demi-mots, de perfides souvenirs :

Elle a trompé son père en vous épousant; et quand elle semblait craindre et fuir vos regards, c'est alors qu'elle les aimait le plus.

Et après de nouvelles piqûres, de nouveaux circuits autour du cœur d'Othello, la vipère s'éloigne et le laisse à lui-même, à ce soliloque si vrai :

Peut-être,... car je suis noir, et je n'ai pas le doux langage des jeunes damerets; peut-être,... car je suis sur le déclin de la vie,... pas encore cependant... Elle est perdue ; je suis outragé, et mon seul soulagement doit être de la haïr. 0 malé-

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diction du mariage! ele....Desdémona vient; si elle est fausse, oh ! alors le ciel lui-même se moque de nous.

La douce parole de Desdémona, ses soins pour soulager rabattement d'Othello, ce mouchoir dont elle veut presser sa tête malade, et qui, rejeté par lui, tombe sur la scène, tout cela est loin de notre ancienne étiquette théâtrale; mais pour la jalousie, le mouchoir perdu vaut bien la lettre de Zaïre; et combien j'aime ces interruptions apparentes du mal d'Othello, ces distractions qui nous le renvoient plus malheureux!

Le voilà qui reparaît avec son unique et funeste idée :

Ah ! perfide pour moi! pour moi!...

lago l'attendait, et le reçoit :

Quoi ! encore, général ! ne songez plus à cela.

Et Othello éclate .

Va-l'en, fuis! tu m'as mis sur la roue. Je le jure, il vant mieux être tout à fait trompé que d'être informé à demi.

Et dans sa torture d'incertitude, il s'écrie :

Oh! maintenant, pour jamais adieu la tranquillité d'âme! adieu le contentement! adieu les escadrons aux brillants pana ches, et la guerre orgueilleuse qui fait de l'ambition une vertu! Oh ! adieu le coursier hennissant, le cri de la trompette, le tambour qui excite le courage, la royale bannière, et tout l'orgueil,la pompe et l'appareil des glorieux combats!... La tâche d'Othello est finie.

— Est-il possible, seigneur?

reprend lago avec cette froideur de scélérat consommé, si bien saisie par Racine dans le rôle de Narcisse. Et

Othello lui répond avec cette fureur aveugle qui donne tant de pouvoir à celui qu elle menace :

Misérable! fais ton compte de me prouver que mon amie est une prostituée;... fais ton compte de cela; mets la preuve sous mes yeux ;... ou, j'en jure par mon âme immortelle, mieux vaudrait pour toi être un chien que d'avoir à satisfaire à ma rage.

Alors commence ce récit d'Iago dont s'est tant moqué "Voltaire; récit immodeste, grossier, mais où figure avec art l'incident du mouchoir perdu. De là, Othello retombe devant Desdémona, qui lui demande encore avec une innocente obstination la grâce de Cassio, jusqu'au moment où, tout hors de lui, il redit vingt fois avec fureur ces mots :

Le mouchoir! le mouchoir!

que la situation a rendus si terribles.

Aimez-vous mieux. Messieurs, les nobles bienséances, les susceptibilités délicates de la pièce française? Orosmane disant à Zaïre :

Les flambeaux de l'hymen brillent pour votre amant. Donnez moi votre main ; daignez, belle Zaïre.

Que j'aime à triompher de ce tendre embarras !

Et Zaïre hésitant, cherchant des excuses, nommant les chrétiens, et demandant que cette union soit différée? Orosmane, irrité, ne dit qu'un mot : « Zaïre. » Et quand elle s'éloigne épouvantée, il confie de nouveau sa jalousie au fidèle Corasmin :

Mais pourquoi donc ces pleurs, ces regrets, cette fuite?

Si c'était ce Fran(;ais! quel soapçon! quelle horreur !

Quelle lumière affreuse a passé dans mon cœur!

Hélas ! je repoussais ma juste défiance....

Un barbare, un esclave aurait cette insolence!

Cher ami, je verrais un cœur comme le mien

Réduit à redouter un esclave chrétien.

Mais parle; tu pouvais observer son visage.

Tu pouvais de ses yeux entendre le langage;

Ne me déguise rien, mes feux sont-ils trahis?

Apprends-moi mon malheur. . . Tu trembles. . . tu frémis..

C'en est assez.

Le confident d'Orosmane, aussi ingnifiant que celui d'Othello est infernal, excite cependant la colère du Soudan.

Je crains d'irriter vos alarmes.

Il est vrai que ses yeux ont versé quelques larmes... Mais, seigneur, après tout, je n'ai rien observé Qui doive....

Orosmane s'écrie :

A cet affront je serais réservé.

Et il justifie Zaïre ! il veut croire en elle, et il dit ce vers si dramatique :

Ecoute : garde-toi de soupçonner Zaïre.

Le bon Corosmin fait cependant, sur la seconde entrevue de Zaïre et de Nérestan, une réflexion qui rend au sultan toute sa colère :

Qu'il revînt, lui, ce traître !

Qu'aux yeux de ma maîtresse il osât reparaître ! Oui, je le lui rendrai;.... mais mourant, mais puni. Mais versant à ses yeux le sang qui m'a trahi.

Déchiré devant elle ; et ma main dégouttante Confondrait dans son sang le sang de son amante !

A cette réminiscence d'un vœu atroce d'Otliello, Voltaire ajoute :

Non! c'est trop sur Zaïre arrêter un soupçon . Non ! son cœur n'est point fait pour une trahison. Hais ne crois pas non plus que le mien s'avilisse A souffrir des rigueurs la honte et le supplice, A me plaindre, à reprendre, à redonner ma foi : Les éclaircissements sont indignes de moi.

Ces raffinements de fierté délicate conduisent à l'e.v plication d'Orosmane et de Zaïre , aussi noble , aussi gracieuse, aussi parée que le dialogue de Desdémona et d'Othello est terrible et vrai.

Mais, à ne considérer que le but éternel et les formes diverses de l'art , l'œuvre de Shakspeare n'était point surpassée, n'était point reproduite. Bien que le génie du poète anglais soit un type infiniment moins pur que le génie grec de Sophocle , Othello n'a pas gagné plus quŒdipe aux ornements du goût moderne. Le diraije même? l'art tragique, le développement des passions, est moins savant dans Zaïre que dans Othello, la catastrophe moins vraisemblable, et, partant, moins terrible. Ce Soudan si gracieux, si tendre, ce bienfaiteur si généreux, il passe en un moment au dernier transport de la fureur sur la foi d'un billet , sur un soupçon qu'il n'éclaircit pas. Combien, dans le drame anglais , la passion est plus profonde et prise de plus loin ! Elle a son origine dans l'excès même du bonheur d'Othello, dans l'amour trop abandonné, trop facile de la jeune Desdémona ; elle est préparée par ce retour secret sur soi-même, ce lendemain triste et in- I. 1-2

quiet, qui suivent une union clïige trop inégal ; elle est fomentée par un infernal artifice ; elle s'accroît des imprudences qui échappent à la candeur même de Desdémona; elle passe par tous les degrés du soupçon, de l'inquiétude, de la fureur; elle s'envenime des blessures de l'orgueil et de l'ambition , lorsque Othello se voit destitué de son rang militaire et remplacé par le rival qu'il soupçonne ; enfin elle ne connaît plus de bornes, quand la surprise du meurtre de Cassio arrache à Desdémona, par la seule émotion d'une vive pitié, des larmes et des cris qui semblent un aveu d'amour. Alors celle dont il a tout reçu, celle qui a sacrifié pour lui son honneur et son père, celle qu'il a déjà maudite, insultée, frappée, Othello peut la tuer : l'horreur tragique est excessive; mais elle n'a rien de fortuit ni d'invraisemblable.

Encore un mot sur le dénotiment subit que Voltaire oppose à cet art profond du barbare Shakspeare. Qu'Orosmane soit accablé par l'innocence de Zaïre, aussitôt que Zaïre est morte,

Ah ! Zaïre ! ah ! ma sœur !

l'effet théâtral est grand, malgré cette exclamation assez froide :

Sa sœur!... Qu'ai-je entendu?

Mais combien est plus belle , dans l'original anglais , la conviction de l'erreur d'Othello par la bouche de la pauvre suivante Émilia, de cette femme vulgaire que l'excès de l'indignation et de la pitié, sur le meurtre de sa jeune maîtresse, emporte jusqu'au sublime, et qui se fait tuer en attestant la vertu de Desdémona !

Vraie poésie, rraie science du cœur, qui sait ainsi, d'un caractère commun et subalterne, faire jaillir le pathétique par la force du sentiment moral, et par ce cri de vérité dont toute nature humaine est capable ! Othello n'aplusqu'àmourir. Son désespoir est calme;

Je vous prie, dil-il à ceux qui rentourent, quand vous allez raconter dans vos lettres ces funestes actions, montrez-moi tel que je suis; ne déguisez, n'altérez rien; parlez de moi comme d'un homme qui n'a pas aimé sagement, mais qui a trop aime ; qui ne fut pas aisément jaloux, mais qui, poussé et entraîné perfidement, tomba dans une extrême violence. Dites encore qu'une fois, dans Alep, un méchant Turc, frappant un Vénitien,-et insultant la république, je pris à la gorge ce chien de circoncis, et le frappai comme cela.

Dis-leur que j'ai donné la mort la plus affreuse A la plus digne femme, à la plus vertueuse, Dont le ciel ait formé les innocents appas ; Dis-leur qu'à ses genoux j'avais mis mes Etats.

J'aime mieux, je l'avouerai, les expressions ardentes et les mouvements d'âme d'Othello.

Mais, hâtons-nous de le dire, si, dans le fond même emprunté de Shakspeare, la jalousie et le meurtre, Voltaire est inférieur pour le pathétique et pour l'art, s'il est moins énergique, moins naturel, moins vraisemblable, il a cependant jeté dans Zaïre un charme et un intérêt sans égal. Ce qu'il a créé dédommage de ce qu'il a faiblement imité; et quoique Voltaire ait cru plaisanter en comparant cette pièce à Polyeucte, c'est l'épisode chrétien, c'est Lusignan et la croisade qui fait l'immortelle beauté de Zaïre.

Après le succès enivrant de cet ouvrage, Voltaire revint à son idée d'une tragédie plu&austère, et voulut

réaliser ce drame patriotique et républicain qu'il avait admiré sur le théâtre de Londres, et imparfaitement essayé dans Brutus. Il supprima les intrigues d'amour, les personnages de femme, et composa dans le goût anglais, dit-il, la Mort de César. Les pensées en sont élevées, le langage élégant et fort : c'est une belle étude d'après Corneille et Shakspeare,

31ais là même Voltaire a-t-il perfectionné ce qu'il emprunte au poëte anglais? A-t-il eu, dans toute la force du terme, plus d'art que Shakspeare? nous en doutons encore. Le dictateur César aspirant à la royauté, l'aristocratie romaine réduite à un assassinat, fâme de Brutus, son sacrifice de César, rien de si grand que cette tragédie toute faite dans l'histoire. On dirait que Shakspeare en a simplement découpé les pages, en y jetant son expression éloquente et ses contrastes habituels de sublime et de grossièreté.

Toutefois, le drame ainsi conçu, avec une liberté sans limites, fait admirablement comprendre les causes et l'inutilité du meurtre de César. Ces plébéiens . oisifs de la première scène nous préparent à ce peuple de Rome entraîné par Antoine, après avoir applaudi Brutus, et plus touché du testament de César que de la liberté. Depuis le jeune esclave, réveillé de son paisible sommeil par les insomnies de Brutus, jusqu'au poëte Cinna, massacré dans la rue pour une ressemblance de nom, chaque incident, chaque personnage est un trait de la vie humaine dans les révolutions. Le costume, le langage antique est souvent altéré par ignorance; mais la nature toujours devinée.

Voltaire fait autrement : il choisit dans l'histoire, il la transforme, il invente au delà. Ce vague soupçon que Brutus était fils de César devient le nœud même

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et l'intérêt dominant de son drame ; la grande lutte du sénat contre l'empire se cache dans un parricide. Voltaire affirme ce que ne croyait pas Brutus, lorsque, dans son admirable lettre contre le jeune Octave, il s'écriait .

Puissent les dieux me ravir toutes choses, plutôt que la ferme résolution de ne point accorder à l'héritier de l'homme que j'ai tué ce que je n'ai pas supporté dans cet homme, ce que je ne permettrais pas a mon père lui-même, s'il revenait au monde: le droit d'avoir, par ma patience, plus de pouvoir que les lois et que le sénat!

Sans doute Fontenelle et mademoiselle Barbier avaient eu grand tort de faire ensemble une tragédie de la Mort de César, et d'y représenter Brutus et César amoureux et jaloux. Mais fallait-il tout réduire, dans un tel sujet, à des entretiens de conspirateurs? L'histoire ne pouvait-elle donner quelque physionomie de femme pure et passionnée, qui se mêlât avec tendresse à ces vertus féroces, et montrât la vie intime du cœur et la paix domestique engagées dans les luttes sociales'?

Shakspeare n'y a pas manqué. Près de la conspiration de Brutus, il a placé l'amour conjugal de Porcia, Cette scène, inspirée de Plutarque, me paraît d'une beauté sublime. Brutus s'est levé dans la nuit, tout agité de son projet. Porcia l'a suivi, le presse, l'interroge sur sa santé, sur son silence :

Non, cher Brutus, vous avez quelque chose dans l'ame; je dois le savoir, au nom de mes droits sur vous; et je vous le demande à genoux, par ma beauté que vous vantiez autrefois, par tous vos serments d'amour, et par ce grand vœu qui nous-, a inséparablement unis l'un à l'autre: dites-mol, vous-même, à moi votre moitié, quel trouble vous accable, et jjourquo- des >. ' 1 i

hommes, ce soir, sont venus près de vous? Us étaient six eu sept, cachant leur visage, même à la nuit.

BRUTUS

Levez-vous, noble Porcia.

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