PORCIA
Je n'aurais pas besoin de vous supplier à genoux, si vous étiez généreux. Dans le contrat de notre union, dites-moi, Brutus, a-t-il été fait cette réserve que je ne connaîtrais pas les secrets qui vous appartiennent? mon lot est-il seulement de m'asseoir à votre table, de partager votre lit, de vous parler quelquefois? Si cela est, et rien davantage, Porcia est la concubine de Brulus, et non sa femme.
BRUTUS
Vous êtes ma vraie, mon honorable femme, aussi chère pour moi que les gouttes de sang qui remontent à mon triste cœur.
rORClA.
S'il est vrai, je dois alors connaître ce secret. Je l'avoue, je suis une femme, mais une femme que Brutus a prise pour épouse; je l'avoue, je suis une femme, mais une femme de bonne renommée ; la fille de Caton. Croyez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe, ayant un tel père et un tel époux? Dites-moi vos projets; je ne les trahirai pas. J'ai fait une forte épreuve de ma constance, en me blessant moi-même volontaii-emcnt ici, à la cuisse. Ayant pu souffrir cela patiemment, ne pourrai-je porter les secrets de mon mari?
BRUTUS
0 vous, dieux! rendez-moi digne de cette noble femme. Ecoute, on frappe. Porcia, viens un moment; et ton sein va recevoir les secrets de mon cœur.
Ce n'est pas là, je crois, un amour qui rapetisse la grandeur historique du sujet.
La pièce de Shakspeare et celle de Voltaire sont trop
connues pour permettre une analyse suivie. Marquons seulement quelques différences.
Voltaire, qui n'a pas craint de porter jusqu'au parricide le dévouement civique de Brutus, respecte d'ailleurs le précepte de ne pas ensanglanter la scène; et, dérobant aux yeux tout ce qui se passe dans le sénat, il ne fait connaître le meurtre de César que par le cri lointain des conjurés, et le retour de Cassius, un poignard à la main : car il n'a pas osé sans doute ramener devant le spectateur Brutus couvert du sang de son père. Mais cette précaution même accuse le faux calcul du poète d'avoir rendu évident et formel ce qui, dans l'histoire, est enveloppé d'un doute sinistre. Pour avoir exagéré l'horreur du drame, il est obligé d'en cacher le héros. Il n'y a plus ce beau contraste de Brutus et d'Antoine, enlevant tour à tour le cœur des Romains. Tout manque de motifs et de vraisemblance. On conçoit mal pourquoi Cassius, qui n'était pas l'ami de César, cède la parole à Antoine, dont il se défie et qu'il accuse devant le peuple romain.
n vient justifier son maître et son empire; II vous méprise assez pour penser vous séduire. Sans doute il peut ici faire entendre sa voix : Telle est la loi de Rome, et j'obéis aux lois.
Redoutez tout d'Antoine, et surtout l'artifice.
La magnanime confiance de Brutus, sa tendresse de cœur, comme dit Plutarque, sa faiblesse pour la mémoire de César, pouvaient seules expliquer la faute qu'il fit alors en laissant parler Antoine, qu'il avait laissé vivre, contre l'avis des autres conjurés.
C'est en cela que Shakspeare a merveilleusement
conservé, par la vérité de l'histoire, celle du draine. Brutus a reçu les soumissions et le message d'Antoine. Brutus, après avoir frappé le grand homme qu'il aimait, veut que ses restes soient honorés. Il s'adresse d'abord aux Romains pour expliquer son douloureux devoir; mais il introduit lui-même Antoine, et le recommande, pour ainsi dire, de ses dernières paroles. Voilà ce qui rend sublime la péripétie de ce drame oratoire. Et puis quelle vérité dans le langage, quelle intime communication avec le peuple! et comme le peuple parle naturellement à son tour!
BRUTUS
S'il est dans cette assemblée quelque ami cher de César, je lui dirai que l'amour de Brutus pour César n'était pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi Brutus s'est armé contre César, voici ma réponse : ce n était pas que j'aimasse peu César; mais j'aimais Rome davantage. Souhaiteriez-vousde voir César vivant, et nous tous esclaves, plutôt que César mort, et de vivre en hommes libres? César m'aimait, je le pleure; il était vaillant, je l'honore; il était heureux, j'applaudis à sa fortune. Mais il était ambitieux, je l'ai tué.... Quelqu'un est-il assez bas pour souhaiter d'être esclave? S'il est ici, qu'il parle; car je l'ai offensé. Quelqu'un est-il assez stupide pour ne pas vouloir être Romain? quelqu'un est-il assez vil pour ne pas aimer son pays? S'il est ici, qu'il parle; car je l'ai offensé. Je m'arrête pour attendre la réponse.
TOUS
Personne, Brutus, personne.
BRUTUS
Ainsi je n'ai offensé personne. Je n'ai pas fait plus à César que vous ne feriez àBrutus. Voici le corps deCésardont le deuil est mené par Antoine, qui, bien qu'il n'ait pas mis la main dans cette mort, en recueillera l'inestimable prix de vivre dans une république. Qui d'entre vous n'en profitera pas de même?
Je termine par ces mots: J'ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome; je garde le même poignard pour moi-même, quand il plaira à ma patrie de demander ma mort.
Voltaire a traduit presque entièrement ce discours, mais en le plaçant avec moins de vérité dans la bouche do Cassius. Et que fait-il répondre par le peuple?
Aux vengeurs de l'Etat nos cœurs sont assurés.
Cela vaut à peu près, pour le naturel, l'antithèse admirative que la Motte faisait répéter en chœur par l'armée grecque, après la réconciliation d'Achille et d'Agamemnon :
Tout le camp s'écriait dans une joie extrême : Que ne vaincrait-il pas, il s'est vaincu lui-même.
Oh ! ce n'est pas ainsi que le poète anglais s'y prend pour donner une àme à la foule et compléter le drame avec des personnages sans nom. Voici son peuple romain, après le discours de Brutus :
TOUS
Vive, vive Brutus !