VINGT ET UNIÈME LEÇON
Suite de la poésie française au xv« siècle. — Villon ; autres poètes de la même époque. — Digression sur la poésie élrangère do notre tem.ps. — Romans de chevalerie. — La Dame du Lac. — Jehan de Paris. — Ouvrages historiques du xv« siècle. — Couiines.
Messieurs ,
Nous sortons par degrés du moyen âge, pour entrer dans la civilisation moderne. II n'y a pas une époque précise, un jour fixe, oiî l'on puisse dire : Ici finit le moyen âge. Mais un mouvement, plus rapide sous quelques princes, et jamais interrompu, conduit insensiblement les esprits de cette rudesse, de cette ignorance, ou de ce confus savoir à des idées justes, à des sentiments élevés, à une sociabilité nouvelle. Le XV' siècle est le temps le plus marqué de ce passage mémorable. La littérature y devient plus active et plus variée, surtout en France.
Le XV" siècle ne nous olTre aucun grand génie, mais beaucoup de travail et beaucoup d'esprit. C'est une difficulté dans le cadre, que nous nous sommes proposé. Comment analyser une littérature à la fois stérile
et féconde, citer tant de noms obscurs? Il faudra nous attacher à quelques caractères généraux de cette époque, en faire une abstraction qui nous dispense de nommer toutes les personnes et de raconter toutes les anecdotes.
Poésie, romans, histoire, voilà ce que nous tâcherons de résumer. Sans doute, Messieurs, cette étude, qui, dans la longue série de souvenirs que nous avons retracée, a paru plus d'une fois languissante, doit prendre un nouvel intérêt, à mesure que nous approchons du terme, et que nous entrevoyons la lumière des arts. Déjà la langue, si confuse et si variable, pendant plusieurs siècles, a pris plus de correction et de force. Déjà elle offre, dans la vivacité pittoresque de ses tours, un type national qu'on ne saurait trop étudier. C'est la remarque de Fénelon et de La Bruyère, du plus naturellement élégant et du plus savamment ingénieux des écrivains français. On s'écarte aujourd'hui du caractère de notre langue, par recherche et par ignorance. L'acception primitive des mots, leur sens natif, et partant leur vérité, leur grâce s'est altérée, s'est effacée. On innove, non pas dans le génie de notre langue, mais contre son génie, toujours clair et précis. S'il est un préservatif contre cette erreur, c'est l'étude de l'antiquité française, en remontant jusqu'à Froissart et à Joinville.
Je reprends, Messieurs, la division que j'indiquais-, et je vais parcourir beaucoup de choses, dont un petit nombre mérite d'être étudié.
Nul poëte en France, au xv* siècle, hormis pent-être Charles d'Orléans 5 le drame inférieur à tout; la poésie légère, souvent heureuse dans sa négligence, et pleine de saillies; un progrès de la langue et de l'art des vers.
Nous ne nommons pas tous les poètes qui, dans le temps, ont été les rivaux de Charles d'Orléans, ou même lui ont été préférés, parce qu'ils étaient plus savants. Il y avait ce malheur que beaucoup d'hommes qui n'étaient nés avec aucun talent pour la poésie, trompés par leurs études, faisaient des vers. Christine dePisan, par exemple, était belle, vertueuse, savante, mais nullement poëte. Cependant, comme elle savait l'italien et le latin, qu'elle était personne d'étude et d'esprit, elle composa des vers toute sa vie. Ses ouvrages sont illisibles, ennuyeux; mais ils furent admirés des contemporains.
Il n'en est pas de môme d'un homme qui avait fort mal étudié, dont la vie fut misérable, déshonorée, et dont l'imagination fut abaissée souvent à ce qu'il y a de plus vil; enfin qui fut escroc avant d'être poëte, Villon. Enfant de Paris, comme on disait alors, ses idées, ses sentiments, ses images vous montrent ce qu'était la corruption d'une grande ville. C'est un homme dont le théâtre est la petite halle, le marché, le Pré aux Clercs; ses tours sont des friponneries; quelques-uns de ses vers même sont en style d'argot, langue (]ui a vieilli comme l'autre. Marot, (pii, par l'ordre de François I", dont le goût délicat s'amusait 11. iti
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cependant aux poésies de Yillon, fit paraître une édition plus soignée de ce poète, disait de ses pièces : (c Touchant le jargon, je le laisse à corriger et à expliquer aux successeurs de Villon en l'art de la pince et du croc. « Quant au reste de ces poésies, peu nombreuses, il y a bien de la rouille encore; mais elles ont parfois un caractère qui plaît, et que l'on n'attendrait pas surtout d'un pareil homme. C'est une sorte de mélancolie, un retour amer et triste sur cette vie si courte, si gâtée par le vice et par la folie.
On se demande où Villon a puisé de tels sentiments. Il est vrai qu'il a vu de près la mort, qu'il faillit deux fois être pendu, et qu'un appel extraordinaire le sauva. Mais ce n'est pas alors qu'il fut mélancolique. Les pièces faites dans la prison du Chàtelet sont toutes bouffonnes; il nargue la potence avec des expressions si grossières, que le cynisme en détruit la hardiesse. Mais quand il est libre, heureux, et que, sous la protection de quelques grands seigneurs libertins, qm aimaient en lui leur poète, il peut mener une douce vie, c'est alors qu'il tombe dans cette étrange mélancolie qui lui a inspiré quelques vers pleins de charme et de tristesse :
Uù sont les gratieux gallans , i^ne je suivoye au temps jadis, Si bien chanlana, si bien pailans, Si plaisans en faicts et en dicls?
Les aucuns sont morts et roydis ; D'eulx n'est plus rien maintenant.
AU 5g) YEN AGE. 243
Repos ayent en paradis, Et Dieu sauve le remenantî
Et ailleurs :
Dictes-moy, où, ne en quel pays Est Flora la belle Romaine, Archipiada, ne Thaïs, Qui fut sa cousine germaine?
Mais oii sont les neiges d'antan'?
La Royne blanche comme ung lys, Qui chantoit à voix de sereine, Berthe au grand pied, Biélris, Allys Harembouges qui lint le Mayne, Et Jehanne la bonne Lorraine, Que Angloys bruslèrent à Rouen?
Où sonl-ilz, Vierge souveraine?
Mais.où sont les neiges d'antan?
C'est le charme d'Horace et d'Anacréon. Rien de plus mélancolique et de plus aimable que cette évocation des beautés célèbres, ces paroles gracieuses, et cette chute uniforme qui les renvoie toutes au néant, et les fait disparaître, comme la neige de l'an passé.
Ainsi cet escroc, ce gibier de prison, avait une âme de poëte, et, dans une vie honteuse et un siècle grossier, il a eu quelques inspirations qui égalent ce que, dans une civilisation éclairée, un génie déhcat et pur peut exprimer de plus touchant. Cela justilie fort bien Coileau de l'avoir mis en tète de nos vieux poètes.
* De l'an dernier.
Je ne dénombrerai pas tous ses successeurs immédiats 5 je ne parle pas de Pierre Michaud, de Martial de Paris, de Coquillart, de Guillaume CreJ;in, de Jean Lemaire, de Jean Bouchet; je laisse même de côté Jean Marot, père d'un meilleur poète que lui, et Octavien de Saint-Gelais, bien qu'il ait de la grâce et du goût, et qu'on trouve de lui des vers d'amour qui, malgré son évêché, lui firent dans son temps beaucoup d'honneur.
Sans analyser exactement ces poètes du xiv^ siècle, je ne tirerai qu'une conséquence de leur nombre et de leurs productions variées : il n'y avait pas d'homme de génie; il n'y avait pas de vraie poésie; mais un goût très-vif des plaisirs de l'esprit. Cela ne fait pas époque dans l'histoire des arts; mais c'est une circonstance remarquable de la civilisation du temps. Les intelligences ont gagné; le sentiment des arts se répand; le langage a quelque chose de plus correct et de plus fm; mais rien de grand et d'original, aucune de ces créations qui nous avaient frappés si vivement en Italie, et que semblait favoriser la vivacité première d'une littérature naissante.
Aujourd'hui, Messieurs, dans notre sévérité contre nous-mêmes, nous sommes fort injustes : nous essayons de rabaisser nos grands poètes, je ne dis pas au profit des poètes antiques, mais en l'honneur des poètes d'Angleterre et d'Allemagne. C'est une innovation plus facile que vraie. D'abord les modernes que l'on met fort au-dessus de Racine manquent précisé-
ment du caractère qui seul pourrait justifier une telle préférence, cette imagination naïve accordée à certaines époques, oij l'imitation, le système, le calcul, n'ont pas encore gêné les plus heureux talents. La récente et célèbre poésie du Nord est réfléchie, savante, artificielle. Goethe, qu'un homme éloquent a proclamé le seul poëte du xviii^ siècle, est, si vous voulez, le plus habile des poètes alexandrins-^ cette épithète explique ma pensée et abrège ma phrase : Goethe appartient à une école, et à une école subtilement naturelle, laborieusement téméraire, qui prémédite avec soin, qui déduit avec artifice ce que les impressions paraissent avoir de plus excentrique et de plus capricieux. Même doute sur lord Byron, Ce n'est pas dans la simplicité ardente du génie que Byron a fait ses ouvrages ^ c'est avec une connaissance profonde ' et un dégoût savant de ce qui existait avant lui. Il y a dans sa poésie un sorte de spleen de la pensée, comme du cœur 5 il cherche avec elfort des émotions nouvelles dans l'art, comme la satiété tâche d'inventer de nouveaux plaisirs dans la vie. Si donc le grand âge littéraire de la France mérite le reproche Je n'avoir pas une poésie assez simple, assez native, ce n'est pas en vertu de ce reproche qu'on devrait préférer la poésie étrangère à la nôtre.
Cette apologie m'entraîne un peu; mais j'achève. On n'a pas objecté seulement à nos poètes ce goût d'imitation, ce soin trop visible, cet art trop régulier i on se plaint que leur imagination s'occupe trop
peu des objets réels et familiers de la vie : ils sont poètes de cabinet et poètes de cour; ils ont affaibli la vérité par l'élégance, et l'émotion par l'étiquette; ils n'ont pas assez emprunté, soit à la solitude, soit à la vie active-, ils n'ont pas su puiser dans le mélange avec ce que la société a de moins élevé, dans l'étude des sentiments les plus abjects du cœur bumain, des couleurs fortes et puissamment originales; ils sont soumis à une loi rigoureuse, qui ne leur permet que ce qui est noble , décent, régulier. Ainsi leur diapason est moins étendu, leur voix a des timbres moins variés. Ce reprocbe est plus spécieux que l'autre. Il est vrai qu'une certaine vérité rude et nde a effrayé notre poésie trop élégante. Ce qu'il y a de plus intime dans l'âme a été parfois dédaigné par elle, comme dépourvu de dignité. Et encore que d'exceptions à ce reprocbe! Corneille, Molière, La Fontaine. Cependant, il est vrai de dire qu'on trouve quelques teintes de plus dans Shakspeare , Milton , Thompson , Schiller , et que cette poésie, faisant m.oins de choix dans les objets de la nature, paraît oser plus dans l'expression..
Le xv" siècle, avec sa rudesse et sa hberté, aurait pu nous donner cet avantage : mais comme il n'a pas produit d'homme de génie, il n'a pas eu d'influence décisive ; il n'a pas affranchi le langage ; et il a légué une poésie assez timide à des écrivains admirables.
Mais l'esprit français, un peu contraint et réservé
dans la haute poésie, avait réussi de bonne heure dans l'art de conter. En ce genre, le naturel, la facilité, la gaieté lui appartiep'aent,dès le xii* siècle. Ces dons indigènes se fortifièrent par Thabitude et par l'exercice. On les retrouve, au xv* siècle , dans le style de ces grands romans, qui faisaient alors le passe-temps de tout ce qui lisait. On ne peut pas nombrer ces ouvrages. La plupart n'étaient que des copies plus modernes d'anciens romans, des variantes de langage sur un sujet connu \ mais l'art de conter s'y renouvelait toujours. J'aurais eu peine à traduire les premiers textes, sans les altérer 5 quand je les relis dans la rédaction du xv® siècle, je les retrouve plus intelligibles, et non moins naturels.
Dans la foule de ces récits, il en est un peu connu, je crois, et le plus ingénieux du monde : c'est un épisode de Merlin l'enchanteur, vieille invention du X® siècle. L'auteur conte ici comment l'habile enchanteur perdit sa puissance ou du moins sa liberté.
Il y avait une fée très-bienfaisante qui protégeait la fille de la comtesse Viviane, dame du Lac. Cette bonne fée avait doté la petite Viviane de tous les dons, de tous les charmes, et particulièrement du pouvoir de rendre fou l'homme le plus sage. La comtesse mourut-, et la jeune fille resta maîtresse dans sa seigneurie. Un jour qu'elle chassait en grand équipage , elle rencontra l'enchanteur Merlin , à pied , dans la forêt. L'enchanteur Merlin conçut une passion très-vive pour la jeune héritière, et se fit sans
peine accueillir dans le château du Lac. Mais Viviane craignait de donner sa main à quelqu'un qui serait plus puissant et plus habile qu'elle. L'enchanteur demanda et obtint un an d'épreuve. Dans cet intervalle, il multiplia les prodiges de sa féerie pour embellir le château du Lac et amuser la suzeraine : c'étaient des feux d'artifice, comme en font les enchanteurs, de merveilleux jardins plantés en un moment, des grottes illuminées, des cascades, des tournois,où Merlin remportait toujours le prix, des spectacles, des comédies excellentes, où Merlin jouait mieux que personne. Pendant ces agréables passetemps, le roi Arthus, à qui son conseil de ministres ne suffisait pas, et qui avait toujours besoin de l'enchanteur Merlin, le faisait chercher partout. Arthus, selon l'auteur, était alors attaqué par les Romains. Averti de son péril, l'enchanteur Merlin quitte à grand'peine le château du Lac, arrange les affaires du roi Arthus, chasse les Romains , et revient achever son temps d'épreuve. Les fêtes recommencent plus ingénieuses et plus élégantes que jamais. Tous les génies de l'air et des eaux sont aux ordres de renchanteur,pour varier les amusements au château du Lac.
Mais rien de tout cela ne satisfait Viviane ; son inquiétude s'accroît avec les prodiges de l'enchanteur. Elle voulait de lui quelque chose de plus : c'était son art môme, sa science. Elle écoutait avec soin les paroles mirifiques^ ç^\i 'A laissait échapper. Elle lisait
furtivement dans son grimoire, au lieu de regarder ses fêtes. Insensiblement elle apprit, ou devina beaucoup de choses; tantôt c'était le secret d'évoquer les génies et de s'en faire obéir, tantôt l'art de traverser les airs, ou de se transformer, tantôt l'art d'endormir à volonté, enfin tout le bagage d'un enchanteur. Alors la dame lui dit :
Beau doulx ami, je veux que vous m'enseigniez comme je pourrois un homme enclore et enserrer, sans mura, sans tours, sans fers, mais que jamais ne yssist,sans mon vouloir.
Le pauvre enchanteur vit bien ce que cela voulait dire.
Hélas! flamoiselle, répondit-il, bien vois que vous voulez me toliir ma liberté; mais je suis si surprins de voslre amour que à force, le veuille-je ou non, me convient octroyer vostre volonté.
Et puis, il enseigne ce secret dernier à l'intelligente Viviane. Celle-ci ne tarda pas à le mettre en usage. Ses beaux jardins du château n'étaient fermés que par une haie d'aubépine blanche, toujours en fleur. Viviane enchante la haie, de sorte qu'elle devient une barrière infranchissable. Ce n'est pas tout : au-dessus et au-dessous de la haie un obstacle invisible ferme le passage 5 les oiseaux sont forcés d'arrêter leur vol: les poissons ne peuvent suivre le cours des ruisseaux, au delà du parc enchanté. Merlin l'ignorait encore, ou plutôt ne voulait pas s'en apercevoir; Viviane enfin l'agréait pour époux : et il prodiguait les derniers prestiges de son art pour les fêtes de ses noces.
Mais de nouveaux embarras étaient survenus au roi Arlhus. On souhaite Merlin à la cour; un brave chevalier, son ami, part pour le chercher. Tl arrive à la belle haie d'aubépine; et vous croyez bien qu'il ne peut pas traverser. Il se fatigue, il se désespère, et finit par tomber de sommeil. Une voix lui apprend que Merlin est captif. A son réveil, une vaste avenue se présente devant lui -, elle conduit à une grotte magnifique, oii Viviane permet que Merlin donne encore quelquefois des consultations à ses amis. Le chevalier, accueilli d'abord par la belle Viviane, dépose tout appareil militaire, et arrive à la grotte. Il y trouve Merlin toujours très-habile magicien, excepté pour lui-même. 11 en reçoit d'excellents conseils, pour tirer le roi Arthus d'embarras. Merlin l'accompagne jusqu'à la fatale haie, l'embrasse, et lui dit :
Adieu vous die, messire Gauvain, mon chier et doulx ami, qui jadis m'avez vu le plus sage des hommes, et de maintenant me trouvez le plus fol : mais folie qui vient d'amour est pardonnable ; et telle est la mienne : ores doncques, messire Gauvain, recommandez-moi au roy Arthus, à Genièvre la belle royne, à tous les compagnons de la Table-Ronde, à tous les hauts barons, et aux nobles et vertueuses dames, damoiselles et pucelles de la Grande-Bretagne ; car plus ne me verront, ni ne m'oiront parler.
Cet épisode bien conté plairait sans doute. L'idée première en est infiniment spirituelle. Il y a ce qui plaît et ce qui est rare, un mélange d'imagination et de vérité morale, ce que Wieland a tant cherché et n'a pas trouvé avec son Oberon, le secret de mettre de
la malice et de la philosophie dansdes contes à dormir debout. Rien au monde ne pique davantage le goût et n'égayé mieux la réflexion. C'est un sujet charmant qui méritait Voltaire ou l'Ariostô. Eh bien, cette invention, je ne sais à qui elle est : elle n'a pas de nom. Cela prouve beaucoup d'esprit dans le xv* siècle.
Il est un autre roman d'un genre fort différent, dont je dois dire aussi quelques mots. Ce n'est pas un récit chevaleresque : c'est à la fois un roman de mœurs et une satire politique contrôles Anglais. Sous ce rapport, il indique une préoccupation du temps. Le titre est : Jehan de Paris. Quel est ce Jean de Paris? C'est un prince qui n'est pas dans l'histoire; car, il ne s'agit point là du roi Jean, battu par les AnglaVs : tout au contraire. Ce Jean de Paris, s'il ne bat pas les Anglais, du moins se moque d'eux. A la mort du roi son père, il projette de réclamer la main d'une princesse d'Espagne, qui lui était promise depuis l'enfance. Mais il apprend que le vieux roi d'Angleterre a formé le môme dessein, qu'il est attendu par la cour de Burgos, et qu'il fait faire ses emplettes de noces en France. Le jeune roi s'arrange pour que les marchands de Paris vendent aux acheteurs anglais ce qu'ils ont de moins beau et de plus commun. Le roi d'Angleterre, avec son cortège et ses présents, demande permission de passer par la France. Il débarque à Calais, et se met en route pour la frontière. Mais il est bientôt rencontré par un autre voyageur, dont le train est plus brillant, la suite plus nombreuse, et qui pourtant ne se
donne que pour un bourgeois de Paris. Partout ce bourgeois devance le roi. Arrive-t-on dans une auberge, Jean de Paris a loué toute l'auberge. Il veut bien en céder quelque chose au roi d'Angleterre, et l'invite même à souper :
Voilà, lui dit-il, mes cousins du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Denis.
C'étaient les ducs d'Orléans et de Bourbon. On sert en magnifique vaisselle d'argent :
Vaisselle de voyage, dit Jean de Paris, que j'ai prise par le conseil de ma bonne mère, et pour ne point casser d'assiettes.
On le voit, cette pauvre France, qui avait été tant pillée par les Anglais dans le xv'= siècle, aimait, dans ses romans, à se faire plus riche qu'eux.
Le roi d'Angleterre est ébloui, régalé, mystifié. Il manque de chevaux-, Jean de Paris lui en donne. 11 est arrêté par une rivière; Jean de Paris le fait passer sur deux bateaux, qu'il a, dit-il, menés en route avec lui. Arrivé en Espagne, Jean de Paris, par son cortège, les belles étofiès et le luxe de ses gens, éclipse tout à fait le roi d'Angleterre. Il s'est pourvu de tout; il donne des tournois, des bals. Le roi d'Angleterre et les seigneurs de sa suite sont les plus gauches du monde. Jean de Paris, avec ses garçons de boutique, fait admirablement les honneurs de la fête. Jean de Paris étonne tout le monde, plaît surtout à la princesse, se fait connaître et l'épouse. Le roi d'Angleterre s en retourne bien moqué.
Cette analyse est très-froide aujourd'hui ^ mais vous devinez combien ce roman devait amuser les lecteurs du XV* siècle. C'est l'image du bon ton de Paris, acette époque; c'est une plaisanterie qui, sans être toujours de bon goût, est vive et nationale.
D'autres ouvrages du même temps réunissent les aventures chevaleresques, les mœurs de cour et les mœurs bourgeoises. Le plus piquant de ces liv; es, malgré quelques longueurs , est le Petit Jehan de Saintré, ou Histoire de la Dame aux belles cousines. Mais le sujet est si délicat que je n'en puis rien citer. Voilà mon seul jugement.
Un autre roman célèbre, de la même époque, c'est l'histoire de Gérard de Nevers et de la belle Euriant. On sait qu'il a fourni la plus touchante situation de Tancrède, celle où le chevalier combat pour l'honneur de la femme qu'il croit iniidèle. Dans le vieux roman, fort altéré par M. de Tressan, cette scène est rendue avec beaucoup de passion et d'éloquence.
De 1462 jusqu'à la hn du xv"= siècle, l'imprimerie, encore toute récente , reproduisit un grand nombre de romans de chevalerie. C'était la lecture favorite du temps. Le génie des romans chevaleresques était partout 5 il passait dans la chronique, dans l'histoire. Si je consulte Olivier de la Marche, chroniqueur exact et judicieux, j'y trouve des scènes toutes chevaleresques. Si je prends les Mémoires de Boucicaut, j'y vois ce maréchal Boucicaut, personnage liis(ori(|iie et sérieux, soumis à toutes les épreuves de l'éducatior
galante des roma is. Les principaux chapitres ressemblent à ceux de Gérard de Nevers, ou du Petit Jehan de Sainfré. C'est le même style fleuri, le même mélange d'images guerrières et champêtres :
Quand l'hyver fut passé, et le renouvel du doux printemps fut revenu, en la saison que toute chose meine joye, et que bois et prez se revestent de fleurs, et la terre verdoyé, quand oisillons par les boscaiges mènent grand bruit, lorsque rossignols demeinent glay ', au temps que amour faict aux gentils cœurs aimans plus sentir sa force, et les embrase par plaisant souvenir, qui faict naislre un désir qui plaisamment les tourmente en douce langueur de savoureuse maladie , adonc au gay mois d'avril estoit le bel gracieux, et gentil chevalier messire Boucicaut à la cour du roy, où festes et danses souvent se faisoient... etc.
Voilà comment on écrivait l'histoire.
Ces exemples , qu'il serait facile de multiplier, ne peuvent que relever, par le contraste, le rare mérite d'un historien du même temps, aussi judicieux, aussi politique , aussi raisonnable que les autres étaient romanesques. La supériorité d'un homme , c'est d'être à la fois -de son temps et hors de son temps; c'est d'exprimer ce que pensent ses contemporains, et d'avoir une physionomie à soi. Tel fut le caractère de Comines. C'est le personnage le plus original de notre litttrature au xv* siècle, parce que, avec la naïveté de ce temps, il a la raison ferme d'une autre époque. Vous en êtes à des chroniques toutes semblables, pour
> Glay, c lant, ramage.
la forme et les détails, aux romans de chevalerie, et vous voyez paraître un esprit sérieux, solide, intelligent de toutes les ruses, jugeant avec un sens merveilleux le caractère , la forme , le but des gouvernements-, plus habile que scrupuleux, mais cependant s'élevant à la probité par le bon sens , parce que , à tout prendre, elle est plus raisonnable qu" le reste, et qu'elle assure mieux le maintien de la puissance. Cet homme, c'est Comines. Nous arrivons à lui, comme au type le plus expressif des progrès que la raison avait faits au xv® siècle, comme à un écrivain original qui, dans un temps d'imagination vive et légère, peint, avec la verve réfléchie de Tacite, les crimes dt^ despotisme, et déjà conçoit habilement les formes diverses des États, les droits des peuples. Ce confident, ce panégyriste d'un despote habile , aimait la liberté, comme chose utile et bien entendue.
Philippe de Comines apprit le métier d'historien par la pratique des affaires ; et ce fut en faisant sa propre fortune qu'il se rendit expert à juger la politique. Vous savez qu'il était né sujet du duc de Bourgogne; mais Philippe, tout jeune, était déjà fin et rusé. Il s'aperçut qu'il ne fallait pas être le ministre ni le favori d'un prince téméraire ^ et que le duc de Bourgogne, tout riche, tout puissant qu'il eiait , finirait mal, parce qu'il manquait de raison et d'entendement. Un jour que Louis XI, qui avec beaucoup d'artifice avait fait une imprudence, se trouvait dans les mains du duc de Bourgogne , Comines aida se-
crètement le prisonnier contre le prince, parce qu'il sentit que Louis XI réparerait sa faute, et que Charles perdrait l'avantage qu'il tenait du hasard. Louis XI délivré se souvint du service, moins par reconnaissance que par le désir d'employer encore un homme si habile. Philippe de Comines, rebuté par la mauvaise fortune et les fautes de Charles le Téméraire, le quitta, pour passer à la cour de Louis XL II y fut comblé de bienfaits, reçut plusieurs domaines et seigneuries; car Louis XI était libéral pour séduire et payait largement les services. Comines fut négociateur de Louis XI en Angleterre, à Florence, à Venise, en Savoie. Louis XI avait-il besoin de gagner quelqu'un dans le conseil du roi d'Angleterre, Philippe de Comines s'en chargeait volontiers , et s'en acquittait prudemment. Il savait fort bien marchander un ministre et même un grand chambellan, comme vous verrez bientôt. Je regrette que le premier de nos historiens qui ait été philosophe ne soit pas un homme d'Etat plus scrupuleux-, mais souvenons-nous des habitudes du moyen âge, temps de corruption bien plus que d'innocence, où les sentiments d'humanité et de délicatesse morale étaient faibles et confus; et n'oublions pas ce qui se passe même dans nos jours de perfectionnement social. Philippe de Comines, en général assez discret sur luimême, n'est nullement embarrassé de ces peccadilles diplomatiques. J'avoue môme que les cruautés de Louis XI l'indignent peu. Il a trop de bon sens pour ne pas trouver que la tyrannie est un faux calcul; mais
il n'a pas assez de vertu pour haïr le tyran. Et puis il se plaît si fort à l'habileté, qu'il excuse volontiers une mauvaise action bien faite. A tout prendre, il préférerait, je crois , Louis XI à saint Louis. Il sait gré à Louis XI d'avoir réussi.
Et cependant, cet homme, que le goût de l'habileté corrompt en quelque sorte, qui, à force d'admirer la savante astuce d'un roi , oublie les idées de justice, garde un sentiment de liberté. Certes, si c'était un admirateur du pouvoir habile, ce n'était pas un serviteur docile de tout pouvoir. Après la mort de Louis XI, il entra dans quelques intrigues assez hardies. Membre du conseil de régence, il fit avec les princes une espèce de conjuration, et un commencement de guerre civile contre Anne de Beaujeu. Exilé de la cour avec le vieux duc de Bourbon, il y revint après deux ans, pour tramer de nouvelles intrigues. Et cette fois il fut rudement traité : on l'enferma dans l'une de ces rigoureuses prisons qu'il a décrites :
Cages de fer, et autres de bois, couvertes de plaques de fer par le dehors et par le dedans, avec terribles ferrures, de quelque huict pieds de large, et de la hauteur d'un homme, et uu pied plus.
Il resta là huit mois, et il ne paraît en avoir gardé aucun ressentiment. Il dit de ce cachot :
Plusieurs l'ont maudit, et moy aussi, qui en ay tasté, sous le roy de présent^ l'espace de huict mois.
Il ne s'indigne pas de cette manière de traiter les pri-