‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 13 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

sonniei's d'Etat. Il est à peu près comme cet officier allemand qui disait: «Quant aux coups de bâton, j'en ai beaucoup donné, j'en ai beaucoup reçu ; et je m'en suis toujours bien trouvé.» C'est la même manière de raisonner.

Cela posé, Messieurs, reste le livre en lui-même. De même que les chroniques de Froissart , au xiv^ siècle, retraçaient , pour ainsi dire , le sérieux de la chevalerie, et étaient le chef-d'œu\Te de cet art de conter employé parles Trouvères, ainsi le livre de Comines, en marquant le progrès que la raison , le gouvernement, l'art de vivre avaient fait en France au xv' siècle, offre la perfection d'un récit à la fois judicieux et naïf. Au talent de conter se joint la sagacité politique; il y a la même différence entre les écrivains qu'entre les sujets : ce n'est plus un Troubadour décrivant des tournois et des batailles ; c'est un homme d'Etat expliquant des négociations et des intrigues. Comines n'est pas orateur. Il a dans Pesprit trop de rectitude et de fermeté pour s'amuser aux phrases -, et il est ra rement assez ému pour trouver de vives expressions. Fait-il un portrait de Louis XI, sans doute il analyse fort bien l'esprit et les qualités de ce prince \ mais il passe froidement sur ses vices, ne tenant compte que de ce qui est utile ou nuisible à la conduite des affaires.

Entre tous ceux que j'ay jamais connus, le plus sage, pour soy tirer d'un mauvais pas, en temps d'adversilé, c'estoit le roy Louis XI, nostre maistre , le plus luinible en paroles et en

habits, et qui plus travailloit à gagner un homme qui le pouvoit servir, ou qui luy pouvoit nuire. Et ne s'ennuyoit point d'estre refusé une fois d'un homme qu'il prélendoit gagner : mais y continuoit, en luy promettant largement, et donnant par effet argent et estais qu'il connoLssoit qui luy plaisoient. Et /eux qu'il avoit chassez et déboutez, en temps de paix et de prospérité, il les racheloit bien cher, quand il en avoit besoin, et s'en servoit: et ne les avoit en nulle haine pour les choses passées. Il estoit naturellement ami des gens de moyen estât, etennemy de tous grands qui se pouvoient passer de luy;

Comparer Comines à Tacite serait une grande méprise. Tacite! son sang bout à la pensée, non-seulement d'un tyran, mais d'un maître 5 sa justice est de l'indignation; il hait le triomphe ini(|ue, il aime la défaite honorable; il est pour Thraséas contre Vespasien ; il hait Tibère : Comines aime assez Louis XI. Cependant, Messieurs, si Comines est un pohtique dur, indilïérent, dont la probité même faiblit devant l'intérêt, ce n'est pas un esclave. Savez-vous qu'il a sur certains points dès opinions de liberté que l'on pourrait croire fort modernes? Par exemple, il dit quelque part :

y a-t-il roy ne seigneur sur terre qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses subjects, sans oclroy et consentement do ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie ou violence? On pourroit rospondro qu'il y a des saisons qu'il ne faut pas atteiuirc l'assemblée, et que la chose seroit trop longue à commencer la guerre et à l'entreprendre : je responds à cela qu'il ne se faut point tant haster;et l'on a assez temps : cl si vous dis que les roys et princes en sont trop plus forts, quand ila cnlrcprenneril quelque aiïaire du cod-

sentement de leurs subjects, et en sont plus craints de leurs' ennemis.

Et ailleurs :

Mais si nostre roy, ou ceux qui le veulent eslever et agrandir disoient : « J'ay des subjects si bons et si loyaux "qu'ils ne refusent chose que je leur demande, et suis plus craint, obéy et servy de mes subjects que nul autre prince qui vive sur la terre, et qui plus patiemment endurent tous maux et toutes rudesses, et à qui moins il souvient de leurs dommages passez;» il me semble que cela luy seroit grand los (et en dis la vérité) que non pas dire : « Je prends ce que je veux, et en ay privilège ; il le me faut bien garder. » Le roy Charles-Cinq ne le disoit pas : aussi ne l'ai-je pas ouy dire aux roys, mais je l'ay bien ouy dire à aucuns de leurs serviteurs, auxquels il sembloit qu'ils fesoient bien la besogne : mais, selon mon advis, ils se mesprenoient envers leur seigneur, et ne le disoient que pour faire les bons valets.

Il tient beaucoup à cette idée de libre octroi de l'impôt. Il assure que Mahomet II, à sa mort, « se fit conscience d'une taxe qu'il avoit mise nouvellement sur ses sujets. » Et il ajoute :

Or, regardez que doit faire un prince chrétien, qui

n'a authorité fondée en raison de rien imposer, sans le congé et permission de son peuple.

Voilà ce qu'écrivait ce confident, cet historien, ce panégyriste de Louis XI, cethomme qui a servi LouisXI dans quelques négociations à demi scélérates. Cela ne donne-t-il pas bien à réfléchir sur ce caractère antique de nos libertés nationales, caractère longtemps effacé par l'illusion que le xvii* siècle fit à la France? Ces

idées qui, dans le xv' siècle, étaient fami lères auhourgeois, à l'échevin, au bailli, au ministre et au prince, furent ensuite suspendues et comme anéanties,dans ce grand interrègne des libertés publiques qu'on appela le règne de Louis XIV. Mais les anciennes babitudes du pays avaient établi jadis ce principe aujourd'hui gravé dans nos codes 5 il avait été pratiqué des siècles entiers, comme vérité vulgaire, avant d'être écrit comme loi fondamentale.

Ainsi, pour le sentiment du bien et du mal, Comines n'est pas au-dessus de son siècle. Ses idées sur les droits des peuples sont également celles de ses contemporains. Mais, pour l'intelligence des événements et des caractères, pour ce mélange de bon sens et de finesse qui démêle si bien la vérité, il est incomparable : c'est là son génie. « Il a autorité et gravité, comme dit Montaigne, et sent partout son homme de bon lieu, élevé aux grandes affaires, m

Pour bien juger ce livre, il faudrait maintenant le citer beaucoup, ou du moins en choisir les traits distinctifs. Voulons-nous prendre une impression vraie de la morale du temps, du zèle des agents de Louis XI, du caractère des hommes avec lesquels il traitait , lisons une anecdote à laquelle j'ai déjà fait allusion. Il s'agit de ce chambellan du roi d'Angleterre que Comines entreprit de gagner pour le roi de France, après l'avoir autrefois payé pour le duc de Bourgogne. Comines commence la séduction par lettres, dit-il; ensuite il charge un agent subalterne, Pierre Claret, d'aller à la

cour de Londres, et d'achever l'affaire de la main à la main :

Ledit Pierre Claret estoit trez-sage homme, et eut communication bien privée avec ledit chambellan, en sa chambre, à Londres, seul à seul. Et après luy avoir dit les parolles qui estoient nécessaires à dire de par le roy, il lui présenta les deux mille escus en or sol : car en autre espèce ne donnoit jamais argent à grands seigneurs estrangers. Quand ledit chambellan eutreceu cet argent, ledit Pierre Claret luy supplia que, pour son acquit, il lui en signast une quittance ; ledit chambellan en fit difficulté. Lors luy requist derechef ledit Qaret qu'il luy baillast seulement une lettre de trois lignes, adressante au roy, contenant comme il les avoit receus, pour son acquit envers le roy son maistre, afin qu'il ne pensast qu'il les eust emblez, et que ledit seigneur estoit un peu soupçonneux. Ledit chambellan voyant que ledit Claret ne luj. demandoit que raison, respondit : « Monseigneur le maistre, ce que vous dites est bien raisonnable : mais ce don vient du bon plaisir du roy vostre maistre, et non pas à ma requeste; s'il vous plaist que je le prenne, vous me le mettrez ici dedans ma manche; et n'en aurez autre lettre, ne tesmoins : car je ne veux point que pour raoy on die : a Le grand chambellan d'Angleterre a esté pensionnaire du roy de France, ne que mes quittances soient trouvées en sa chambre des comptes. » Ledit Claret se tint à tant, et luy laissa son argent, et vint faire son rapport au roy qui fut bien courroucé qu'il n'avoit apporté ladite quittance. Mais en loua et estima ledit chambellan, plus que tous les autres serviteurs du roy d'Angleterre : et depuis fut toujours payé ledit chambellan, sans bailler quittance.

Estimer est bien; estimer un homme pour cela! Il y a dans ce mot le gouvernement de Louis XI, et la conscience de Philippe de Comines. Vous le voyez,

Messieurs, ce bon chambellan n'a pas fléchi sur le principe; jamais il n'a baillé quittance. Ce n'est pas la vénalité, c'est la quittance qui choquerait Comines; précaution de fripon vaut pour lui probité.

Je dis, Messieurs, qu'un pareil récit est trois et quatre fois historique, et m'apprend mieux que toutes les réflexions quelle était la naïve corruption du temps.

L'histoire de Comines offre cependant d'autres mérites plus sérieux. Les chapitres, où il explique les causes de la résistance victorieuse des Suisses et l'affaiblissement de la maison de Bourgogne, ceux où il retrace les révolutions fréquentes d'Angleterre, veulent être médités avec soin.

Vous avez dans la mémoire ces pages de Tacite sur Tibère mourant, Tibère hypocrite et tyran jusqu'à sa dernière heure, Tibère se fardant, se mettant du rouge, prolongeant, malgré sa faiblesse, un repas auquel il ne peut prendre part, et tout cela pour tromper la croyance des hommes et paraître encore régner, quand il va mourir. Les passages de Tacite sont admirables; on v^'Mi! celle haine éloquente, cettevengeance de l'homme de bien. Comines n'est pas ému à ce point,en racontant les derniers jours de Louis XL Ses tahleaux sont moins animés; mais la leçon n'est pas moins forte. La tyrannie lui paraît surtout odieuse, parce qu'elle est déraisonnable.

Il était près de Louis XI, dans les derniers temps de ce prince; il venait Tentretenir d'affaires publiques çt recevoir ses ordres. 11 avait môme le triste hon-

neur de coucher dans sa chambre. Quelle idée cela lui donne-t-il?

Est-il doncques possible de tenir un roy, pour le garder plus honnestement, et en estroite prison, que luy-mesrae se tenoit? Les cages où il avoit tenu les autres avoient quelque huict pieds en carré, et luy, qui estoit si grand roy, avoit une petite cour de chasteau à se pourmencr ; encore n'y venoit-il guères; mais se tenoit en la galerie, sans partir de là, sinon par les chambres : et alloit à la messe, sans passer par ladite cour. Voudroit-on dire que ce roy ne souffrist pas aussi bien que les autres, qui ainsi s'enfermoit et se fesoit garder, qui estoit en peur de ses enfans et de tous ses prochains parens, et qui changeoit et muoit de jour en jour ses serviteurs qu'il avoit nourris, et qui ne tenoient biens, ne honneur que de luy, tellement qu'en nul d'eux ne s'osoit fier, et s'enchaisnoit ainsi de si estranges chaisnes et clostures?

Il fallait qu'il y eût dans ce spectacle de Louis XI mourant quelque chose de bien tragique et de bien misérable-, car cette âme politique de Comines finit par être remuée. Et après nous avoir décrit les angoisses de Louis XI, ce moine qu'il fait venir, et auquel il demande la vie pour des reliques, ce médecin dont il subit les insolences, dont il paye les menaces, après nous avoir tranquillement, froidement traînés à travers les supplices anticipés, tout l'enfer en cette vie que se faisaient Louis XI et d'autres princes, il arrive à cette conclusion :

Mais, à pirler naturellement, comme homme qui n'a aucune littérature, mais quelque peu d'expérience et sens naturel, n'eusl-il pas mieux valu à eux et à tous autres princes et hommes de moyen estât, qui ont vescu sous ces grands, et

vivront sous ceux qui régnent, eslire le moyen chemin, en ces

choses! C'est à sçavoir moins se soucier, et moins se travailler, et entreprendre moins de choses, et plus craindre à offenser Dieu et à persécuter le peuple, et leurs voisins, par tant de voies cruelles, que j'ai assez déclarées par ci-devant, et prendre des aises et plaisirs honnestes? Leurs vies en seroient plus longues; les maladies en viendroient plus tard : et leur mort seroit plus regrettée, et de plus de gens, et moins désirée : et auroient moins à douter, à la mort.

Ce dernier trait semble de Bossiiet.

Comines a d'abord été le peintre le plus expressif et le plus intelligent de la politique et de l'habileté de Louis XI. Puis, s'élevant, par son bon jugement, à la haine du vice et de la tyrannie, il arrive à ces paroles dignes d'un prédicateur éloquent. On ne peut donc pas dire que l'histoire de Louis XI manque de moralité : seulement la moralité ï vient un peu tard.

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