VINGT-DEUXIÈME LEÇON
Dernière époque du moyen âge. — Développement de l'érudition en Italie. — Papes lettrés et protecteurs des lettres. — Action de l'Italie renaissante sur la Grèce dégénérée. — Influence réelle des Grecs de Constantinople. — Gôme de Médlcis et Florence. — Rareté du ijéaie; progrès fin savoir. — Politien. — Savonarole.
Messieurs,
Nous touchons presque au terme du moyen âge. Nous voyons déjà le caractère de celte époque s'atîaiblir et changer, à mesure que la savante littérature de l'antiquité reparaît et que les découvertes modernes se multiplient. Mais ce qui marque la fin du moyen âge, le grand événement, l'hégire de la raison humaine, c'est la découverte de l'imprimprie. Là commence, avec son éclat et sa force, la civilisation moderne.
Le pays, où cette influence agit le plus, n'est pas celui qui avait eu l'honneur ou le hasard de trouver l'imprimerie. En cela, l'Italie fut devancée par l'Allemagne ; cependant l'IlaUe nous montre, dès le xv' siè-
cle, un développement anticipé de toutes les facultés et de tous les vices de la civilisation moderne ; et, sans réduire tous les résultats de la pensée, non plus que les événements de l'ordre politique, à certaines fatalités rationnelles, on ne peut méconnaître cette avance que l'Italie garde longtemps sur les autres nations, parce qu'elle l'avait une première fois obtenue.
Ainsi, lorsque nous sommes encore barbares et ignorants, l'Italie a son premier âge d'inspiration et de poésie ; au temps oîi notre vieille langue commence à s'animer d'un instinct poétique, l'Italie a déjà son siècle d'érudition, sonxv* siècle ; à l'époque où, à notre tour, nous étudions laborieusement, l'Italie a son siècle de goût et de génie perfectionné, son immortel xvi" siècle. Les rapports de ce parallèle se retrouvent toujours; et notre xvn^ siècle arrive, comme le xvi* siècle de l'Italie, pour réunir également le goût et l'imagination, la science des formes et l'originalité.
L'explication est facile. Cette multitude de petits Etats que la rivalité et que la liberté civilisent plus vite, ces princes nouveaux qui cherchent dans la protection des lettres un moyen de séduction et de pouvoir, ce reste de culture romaine jamais détruit en Italie, enfin et surtout l'influence pontificale, voilà ce qui devait hâter les progrès de l'Italie.
La papauté, dans son admirable instinct de domination, s'était successivement appropriée à l'état des peu|)les, elle avait été toujours plus savante, plus habile (ju'eux. Mais d'abord sa science était uniquement
théologique, lorsque la théologie suffisait pour dominer les inielligencas. Plus lard, lorsque du sein de la théologie , qui se divisa comme un empire trop vaste, sortirent une foule de sciences, la métaphysique, la morale, la politique, la littérature, pour garder sa primauté l'Église lui donna plusieurs formes, rappliqua, pour ainsi dire, à tous les travaux de l'esprit humain. Ces papes qui longtemps avaient prohibé la httérature profane, ces papes qui avaient interdit le goût et le génie presque comme une hérésie, devinrent les promoteurs les plus zélés delà restauration des lettres antiques. Quelques-uns même furent tout à fait des érudits, des écrivains.
Et c'est ici, Messieurs, que le principe d'élection, qui contre-pesait seul tant de causes d'asservissement attachées à la nature du pouvoir ecclésiastique, se montre dans toute sa force salutaire. Quels hommes étaient nommés papes? Souvent un pauvre clerc, un obscur étudiant, élevé par hasard dans l'école de quelque église cathédrale ou collégiale. Ehi pape, cet homme aimait les lettres,auxquelles il devait tout-, il les protégeait avec ardeur, et préparait l'émancipation laïque par ce même éclat de savoir et d'éloquence qui relevait en lui la majesté pontificale. Le pape Nicolas V, dans sa jeunesse, sous le nom obscur de Thomas de Sarzane, avait été copiste de manuscrits grecs et latins 5 Pie II avait été le docte JEneas Sylvius.
Cependant cette même époque, où la papauté se montra souvent protectrice si éclairée des lettres, vit
les plus grands scandales de l'Eglise s*asseoir sur la chaire de Saint-Pierre. Je ne parle pis de ce long schisme d'Occident qui fit que. pendant tant d'années, il n'y avait pas de pape qui n'eût son antipape, et que, grâce à l'intervention du concile, on eût trois papes au lieu de deux: je ne rappelle pas qu'un de ces papes avait été corsaire dans sa jeunesse, et porta dans le sacré collège toutes les habitudes de son premier état ; j'écarte le nom d'Alexandre VI, ce nom qui en dit trop pour en dire assez. Que dans un siècle où de grands raffinements de corruption s'alliaient à des mœurs encore à demi barbares, qu'à la faveur d'un choix illimité, au milieu des ambitions si actives de l'Italie, quelques hommes impurs aient saisi la tiare, rien de plus naturel, à moins d'un miracle permanent^ que rÉgUse même ne promettait pas.
Ainsi, Messieurs, dans un point de vue vraiment philosophique, il ne faut pas tirer une conséquence trop forte de l'apparition de quelques hommes criminels, mais semblables à leur siècle, sur la chaire de Saint-Pierre. On doit, au contraire, avouer que, malgré ces odieux accidents, malgré ces odieux interrègnes d'un pouvoir dit infaillible, l'action générale des papes au xv* siècle fut puissante et salutaire, qu'elle servit à polir les mœurs, à éclairer les esprits, qu'elle prépara tout ce qui devait se faire de libre et de grand, même contre leur pouvoir.
Les autres puissances de l'Italie ne secondaient pas ce mouvement des esprits avec moins d "ardeur
Ces Sforce, élevés par la violence sur le trône de Milan, ces héritiers de soldats farouches ne songeaient qu'à honorer les lettres, à encourager les savants. Un petit duc de Mantoue avait établi dans ses Étals une immense école nommée Maison joyeuse, parce (ju'elle offrait un système d'éducation, ou la gymnastique la plus salutaire, l'hygiène la plus agréable, étaient mêlées habilement à l'assiduité de l'étude. Sans avoir d'aussi ingénieux établissements, toute? les autres villes d'Italie, principautés, aristocraties, démocraties, avaient multiplié les chaires savantes. Le spectacle que présente aujourd'hui l'Allemagne était alors en Italie. Les professeurs de ce temps n'étaient pas inactifs et faibles comme nous :
Declamare doces, o ferrea pectora,vectL
Philelphe, par exemple , donnait cinq leçons publiques par jour. Il allait parfois, dans la même journée, professer à Bologne et à Padoue, et, avec une infatigable activité, distribuait la science à des auditeurs qui se renouvelaient sans cesse. Il y avait dans cette érudition quelque chose de la ferveur de l'apostolat, et les disciples ressemblaient à des croyants. A la vérité, toutes ces leçons n'étaient pas savantes et profondes; souvent ce n'était qu'une lecture, une interprétation de quelque auteur grec ou latin récemment retrouvé. Mais cette lecture était faite , était accueillie avec enthousiasme : ce mot à mot était une découverte. Etudiants et copistes à la fois.
les auditeurs transcrivaient avec ardeur ces pages précieuses que le maître leur révélait.
Mais les hommes qui furent les héros de cette époque n'ont laissé que leurs noms; on ne lit plus leurs ouvrages; ce ne sont que des commentaires bien surpassés depuis. Ces hommes étaient remarquables cependant; ils avaient à la fois enthousiasme et sagacité. Cet esprit de hardiesse et d'aventure qui appartient au moyen âge avait passé même dans de studieux compilateurs. L'érudition n'était pas alors une science timide et sédentaire, enterrée dans l'inaction d'un cabinet; elle s'exerçait par des voyages et des périls. Voulait-on devenir helléniste, on s'embarquait, on partait pour Constantinople et pour l'Asie; on allait déterrer dans quelque ville, déjà cofiquise par les Turcs, un savant grec qui s'y cachait; on obtenait de lui la science; on recueillait, parmi les Barbares, quelques manuscrits; on les rapportait en Europe avec une joie inexprimable, qui éclate dans les lettres naïves de ces pèlerins de la science. Quelquefois, on périssait à la peine. Un de ces savants qui rapportait de Constantinople beaucoup de manuscrits lit naufrage, et fut frappé de la foudre « comme Ajax Oïléc, » ne manquent pas de dire les autres savants. Ces érudits aventureux offraient une autre ressemblance avec les héros d'Homère; c'étaient la môme rudesse de paroles, la même violence injurieuse. Ces hommes remplissaient toute l'Italie du bruit de leurs querelles pour un passage, pour un mot. Un d'eux, dans sa moderne latinité,
avait écrit Turcos; un autre prétendait qu'il fallait dire Turcas; et ce schisme de grammaire attirait de part et d'autre des torrents d'invectives. L'histoire de ces hommes prouverait que les lettres n'adoucissent pas toujours les mœurs : ils s'accusent mutuellement et confusément d'adultère et de plagiat, de vol et d'hérésie. Les fautes de ces hommes, les misères de leur vanité sont maintenant oubliées, comme leurs services. Vous ne connaissez guère Ambroise le Camaldule, Jean Aurispa, Philelphe, Laurent Valla, si dignes d'estime cependant.
Nous ne pouvons, dans cette revue rapide, que citer quelques hommes éminents, et résumer l'influence collective des autres. Parmi ces hommes, il faut placer au premier rang les Grecs réfugiés de Byzance. On a souvent exagéré leur influence \ mais il ne faut pas la méconnaître. En face de cette société nouvelle qui s'était lentement dégrossie, et qui, des mœurs barbares de Clovis et de ses compagnons, était arrivée à la piété compatissante de saint Louis, à l'ingénieuse sagacité de Joinville, et, plus tard, à la finesse et au ferme jugement de Comines, il s'était conservé une vieille civilisation gréco-romaine, débris fossile de l'ancien monde : c'était Constantinople. Seule, de toutes les villes de l'empire, Constantinople n'avait pas été prise par les Barbares, jusqu'au moment du moins o\i nos Français y passèrent. Elle avait gardé le dernier résidu de la monarchie des Césars, et tout l'étalage de la domesticité im|iéria]e. Là, les races
n'avaient pas été renouvelées-, elles étaient restées ce qu'avait fait Constantin, un mélange de Romains transportés et de Grecs abâtardis. Seulement la nuance romaine s'était affaiblie , et le nom seul avait subsisté sous une forme grecque. Faiblement recrute par l'Occident, et resserré, emprisonné par les Turcs, l'Etat byzantin s'était maintenu dans une sorte d'immobilité, avec ses vieilles lois, ses mœurs corrompues, ses querelles tbéologiques et ses pratiques monacales. Il avait peu changé, du v* au xif siècle ; il languissait, toujours le même, dans des révolutions sans cesse renaissantes. Sa frêle et convulsive existence végétait dans les crises. C'était toujours des conspirations de palais, des intrigues de patriarches ou d'eunuques, une cour lettrée, superstitieuse et vile, un peuple ingénieux et dégradé, un reste de goût des arts sans génie , des inventions de tactique sans vertu guerrière, une science politique sans force et sans succès.
Le pouvoir absolu, d'une part, et, de l'autre, un pouvoir ecclésiasti(iue à la fois tyrannique et dépendant, avaient abaissé les âmes. En effet, (et ceci ne sera pas une apothéose indirecte de l'Eglise romaine, mais une vérité liistori(jue,^à Constantinople, le patriarche, accablé par la présence de l'empL-rcur, et sans cesse occupé à des manœuvres subalternes pour servir ou contrarier le palais voisin de son église, ne pouvait s'élever aux grandes vues du chef libre des prêtres italiens. Le génie même de l'hotius
divisa la chrétienté, sans affranchir le patriarcat de Byzance. Tandis que le clergé romain, n'ayant à résister qu'aux Césars lointains d'Allemagne, croissait en puissance et embrassait la suprématie du monde catholique, les archevêques de Constantinople, assez forts pour troubler l'État et non pour le gouverner, continuèrent à végéter entre les conspirations et la servitude. Cependant ces empereurs de Byzance, enfermés dans un territoire, que morcelait chaque jour la conquête , harcelés de querelles ecclésiastiques , sans cesse attentifs à doter un couvent, à gagner des moines, à déposer un patriarche, n'avaient, à l'exception de Cantacuzène, de Comnène et de quelques autres, ni la grandeur d'àme antique, ni l'énergie des chefs nouveaux de l'Occident.
Ainsi ce gouvernement de Constantinople se traînait,au milieu d'un vain luxe et d'une politique laborieuse et stérile. Au xi* et au xii' siècle, il était beaucoup plus éclairé par ses réminiscences que le reste de l'Europe; mais il avait une certaine viletéde cœur et une timidité d'esprit qui le rabaissaient au-dessous de ces Barbares, Normands, Bourguignons, Catalans, Anglais, dont il empruntait les secours et subissait souvent les violences. A vrai dire, ce n'est pas Constantinople qui a éclairé et civilisé l'Europe, mais, plutôt, c'est le travail spontané de l'Europe, c'est son premier progrès hors de la vie barbare, qui, vers la \in du xiv^ siècle, commençait à réagir sur Constantinople et réveillait cette civilisation pétrifiée. Dans
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l'empire vieilli et épuisé de Byzance, cette tentative de renaissance fut courte, et bientôt anéantie sous les ruines, tandis que la civilisation vraiment nouvelle des Occidentaux continua son progrès, et s'enrichit des débris mêmes de la Grèce.
Dès le commencement du xv* siècle, plusieurs lettrés byzantins , dégoûtés des humiliations de leur pays , émigraient en Italie. Leur influence fut utile ; ils enseignaient la langue de leurs aïeux ; ils faisaient connaître leurs grands écrivains. Mais ce qu'ils trouvaient en Italie, cette sève d'un peuple nouveau, ce sang rajeuni et mélangé des fortes races du Nord, cette imagination populaire répandue dans un idiome naissant , cet esprit d'entreprise et d'activité commerçante, qui rendait les Génois maîtres des faubourgs de Constantinople, tout cela ne servait pas moins aux Grecs que leur littérature aux Occidentaux*, et si l'Empire n'eût pas été tout à fait délabré, vermoulu, si les Turcs, qui s'en emparaient pied à pied depuis un siècle, n'eussent pas été là, on eût vu s'accomplir la régénération de la vieille Grèce par l'Italie moderne, bien plus que celle de l'Italie par la Grèce.
Le concile de Florence favorisait ce mouvement, et pouvait rapprocher les deux peuples. Il s'agissait d'obtenir la plus utile des Croisades, un secours des princes chrétiens qui sauvât l'empire grec et repoussât les Turcs en Asie. Un congres théologique avait dû précéder. Ce fut un grand spectacle que cet em-
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pereur et ces évêques d'Orient, ces successeurs de Constantin et des Chrysostome, avec leurs traditions pompeuses et monacales, leurs costumes à demi asiatiques, arrivant au milieu des villes républicaines de l'Italie. A Florence, déjà la démocratie cédait à cette popularité élégante et littéraire,dont s'entouraient les Médicis. Quels étaient donc ces hommes? des marchands. Encore un caractère de la société moderne, qui ne se trouvait pas à Constantinople.
Jean de Médicis, fils d'un père enrichi par le commerce, et négociant lui-même, avait occupé les principales charges de l'État, en servant toujours la cause populaire. Son fils, Côme de Médicis, lui succède avec plus d'éclat dans la faveur pubhque, fondement de ce pouvoir nouveau. Il avait acheté, pour ainsi dire , ses concitoyens en leur faisant part de son immense fortune. Il bâtit pour eux des portiques, des églises, des bibliothèques. L'esprit de faction ou de liberté se soulève contre sa bienfaisante dictature; il est chassé de Florence. Rétabli bientôt parla force, son pouvoir, que les gens de lettres ont tant célébré, fut d'abord rigoureux et cruel. Le bannissement, la prison perpétuelle, la torture, la mort, frappèrent les plus hardis soutiens de l'autre parti. Mais ensuite Médicis reprit son autorité toute de munificence et de sagesse. Il emploie les nombreux vaisseaux de son commerce à recueillir les Grecs fugitifs, et à se procurer des statues et des manuscrits.
Dès la fin du xiv* siècle, Florence, patrie du Dante,
et de Pétrarque, avait été la ville des arts comme celle de la poésie. La peinture, la statuaire, l'orfèvrerie, l'avaient décorée de leurs ouvrages. Après un concours solennel, où des rivaux généreux s'étaient empressés eux-mêmes de proclamer le vainqueur, le génie de Ghiberti avait ciselé ces admirables portes du baptistère de Saint-Jean, que plus tard Michel- Ange, dans sa ferveur de chrétien et d'artiste, appelait les portes du paradis.
La munificence, ou, si l'on veut, l'adroite ambition de Médicis avait encore bâté ce mouvement des arts; son palais, ses jardins étaient remphs de leurs chefs-d'œuvre. Florence réunissait, en leur faveur, tout à la fois les avantages d'une cour oii le souverain récompense avec choix, et ceux d'une démocratie où le suffrage du peuple donne la gloire.
C'est au milieu de cette ville qui naissait ainsi d'ellemême, c'est dans cette civilisation de nouvelle race, que parurent les Grecs, et que vint leur empereur avec un cortège de courtisans et d'évêques. Voyez ce concile de Florence en 14-39, si peu d'années avant la chute de l'Empire et la désolation de Conslantinople. Représentez-vous l'impérieuse obstination des docteurs italiens, et parmi les Grecs, les uns théologiens inflexibles, ne voulant rien céder, les autres politiques et prêts à transiger sur le symbole, pour obtenir le secours de l'Europe; et derrière eux tous, quelcpios lettrés redevenus d'anciens Grecs, indifférents à l'Église et à TEnipire, et disant tout bas, uen-V
dant que l'on dispute ; a Ils ont beau faire, tout cela ne peut aller loin 5 il faudra bientôt en revenir aux anciens dieux de la Grèce. » Pour de tels hommes, nous l'avons dit, la littérature était une religion. On conçoit avec quel zèle ils répandirent l'étude de cette belle langue grecque , qui n'avait pas cessé pour eux d'être une langue vivante.
Quelques années plus tard, un jeune Italien, de haute naissance, dit-on, était saisi de la même idolâtrie que ces savants Grecs de Byzance -, il quitte sa famille, il ne se fait pas moine, selon l'usage, il se fait Romain, Romain des premiers temps de la république \ il prend le nom de Pomponius Lsetus ; et dans sa vie, pauvre, fière, libre, dévouée tout entière à la recherche des monuments et de l'histoire de Rome, il célèbre avec ses amis quelques rites singuliers, quelques commémorations savantes qui le firent accuser de conspiration et d'impiété. C'était l'enthousiasme de l'érudition dans de jeunes esprits 5 c'était une passion de l'antiquité, fervente et puérile, assez semblable à cette idolâtrie pour le moyen âge, qui s'est emparée de quelques étudiants d'Allemagne, et a passé jusque dans leur costume.
Les parents de Pomponius, au premier rang de la noblesse de Naples, le priaient instamment de venir habiter au milieu d'eux 5 il leur répondit par cette courte épître en latin :
Pomponius Lsetus à s^es parents et alliés, salut. Ce que vous mf demandez est impossible. Adieu.
Pomponlus avait aussi l'usage de débaptiser ses élèves, et de leur donner des noms romains. Enfin, on dit qu'il célébrait annuellement la fête de Romulus, dans cette réunion nommée VAcacléviie romaine.
Ces fantaisies de jeunes érudits étaient assez innocentes. Je suis fâché que le pape Paul II ait pris les choses si fort au sérieux, et poursuivi les membres de V Académie comme des conspirateurs qui voulaient renverser le christianisme, la papauté, et rétabhr immédiatement la république romaine. Dans le nombre était Platina, écrivain énergique et correct en langue latine. Il fut mis à la torture, et s'en est souvenu plus tard,en écrivant l'histoire des papes.
Ces deux faits rapprochés, cette réminiscence idolâtrique de la vieille Grèce, au concile de Florence, ce paganisme littéraire de V Académie romaine^ indiquent assez de quelle ardeur on fut saisi pour l'étude de l'antiquité. Quand ce goût allait jusqu'à la folie dans quelques esprits ardents, il était la passion de la foule. De toutes parts, on traduisait les auteurs grecs; on transcrivait les auteurs latins, on imitait, on copiait leur style.
Sous ce rapport, l'érudition devient, au xv' siècle, un retard et une entrave pour l'esprit humain. Cette Italie qui avait eu le Dante et Pétrarque, celte Italie si élégante, si poéticjue par la voix de ces deux grands hommes et du conteur Boccace, elle ne parlait plus italien. L'érudition dédaignait cette langue Irouvéo d'hier, et déjà si belle. On n'écrivait plus qu'en latin
des poèmes, des histoires, des traités, des dialogues, des foules d'ouvrages, plagiats ou parodies du passé. C'est en latin qu'on correspondait avec ses amis-, c'est en latin qu'on faisait des épigrammes,ou des diatribes: tant cette langue était populaire! L'influence de la littérature sur la langue nationale fut donc indirecte et comme insensible. C'est en passant par une langue morte ressuscitée, c'est en la parlant avec plus de justesse et d'art, que le goût perfectionné réagit alors sur l'idiome vulgaire. C'est ainsi qu'après une sorte de repos, prolongé pendant près d'un siècle, l'italien, sous la plume de Machiavel, de l'Arioste, du Tasse, va se trouver plus flexible, plus élégant, plus pur, sans avoir rien perdu de sa vigueur et de sa grâce native.
Il y eut cependant quelques exceptions à ce travail oiseux et paisible des savants d'Italie, absorbés dans la contemplation de l'antiquité renaissante. Je citerai Politien et Savonarole : l'un esprit élégant et tout moderne, au milieu de son exquise érudition, le poëte des Médicis ; l'autre tribun religieux et politique, puissant par la parole. C'est dans Politien que nous retrouvons cette ingénieuse urbanité de Florence, telle qu'on la vit briller dans le palais de Médicis, et dans ses jardins de Fésoles et de Careggi. Politien est l'orateur de l'érudition, le poëte de la critique. Ce zèle d'antiquité, si fantasque et si rude chez quelques savants, se montre en lui paré de grâces, de délicatesse et d'enlhousiasme. Sans lui, nous aurions peine
à concevoir ces leçons qui charmaient l'imagination des Italiens et semblaient, à leurs yeux, une soudaine révélation de l'art antique.
Figurez-vous, Messieurs, la belle galerie de Médicis, ornée de ces chefs-d'œuvre de sculpture enlevés aux Barbares, un auditoire de nations diverses, des Grecs réfugiés, des citoyens de toutes les villes d'Italie, et parmi eux ce Pic de la Mirandole, d'un si fabuleux savoir, des étrangers d'au delà les Alpes, des Barbares, comme on disait en Italie, des Anglais même. Politien, l'ami du modeste dictateur de Florence, dont il élève les enfants, prend la parole. Poëte habile en langue vulgaire, Politien donnait ses leçons en langue latine. Il commence l'explication d'Homère ou la lecture de Virgile ; il y prélude par de beaux vers en l'honneur de ces grands poètes; puis il récite, il analyse, il compare leurs beautés. Usages antiques, principes de goût, inspirations du génie, artifices du langage, tout s'éclaircit et se développe, à la voix du brillant interprète. Profond dans la science du droit romain, il môle les recherches les plus curieuses à l'attrait de la poésie. Il fallait l'entendre s'écrier alors, dans des vers tout vivants de vérité :
0 vatum preciosa quics, o gaudia solis Nota piis, dulcis furor, incorrupta voluptas, AinbrosiaGquc deùm meiisce! Qiiis talia ccrnens, Uegibus invidoat? Mollom sibi proisus habclo Veslem, aurum, gemmas, laïuum liim nrociil osto, malignum Vulijuij; ad haic niilli poiruiiipanl sacra profaiii!
A cette époque de renaissance, l'étude était une initiation, le goût des lettres un culte. Voilà ce que Politien exprime avec une vivacité charmante. A force de goût, Politien était naturalisé Romain du temps d'Auguste. Cette transformation était plus vraie que celle de Pomponius. Ces vers, on ne les distinguerait pas de la poésie de Virgile; ils en ont le tour libre, le mouvement et l'harmonie. Une passion s'y fait sentir, et leur donne le naturel. Cette passion, c'est l'amour des lettres, porté au point d'être lui- • même une poésie. Mais, on le sent, une telle source est peu féconde. Le Dante, c'est tout un monde, c'est le monde moderne; il a ouvert un trésor de poésie nouvelle, tout une religion, tout une société. Les images de Politien, bien qu'elles lui soient données par une réminiscence si vive qu'elle vaut la réalité, ne mènent à rien et s'épuisent bientôt.
Quelquefois, dans ce langage convenu, il exprime des sentiments vrais, avec un charme singulier. Ainsi, après avoir retracé l'heureux sujet des Géorgiques, il s'écrie, presque du ton de Virgile :
Hanc', 0 cœlicolœ magni, concedite vitam. Sic mihi delicias, sic blandimenta laborum, Sic faciles date semper opes. Hàc improba siinto
• 0 dieux puissants, accordez-moi une telle vie; donnez moi ce bonheur, ce délassement du travail, ces faciles rlcliesses. Que l'ambition de mes vœux monte jusque-là. Jamais, certes, jamais je ne demanderai que mon front envié brille de l'éclat du chapeau rouge, et que sur ma tcte s'élève la mitre chargée d'une triple couronne. Voilà ce ciue je rcvnià iiaisible dans la grotte de Fésulcs,.
Vota ternis; nunqnam certe, nunquam iUa precabor, Splendeat ut rutilo frons invidiosa galero, Tergeminàqii.! gravis surgat mihi mitra coronn. Talia Faesuleo lenlus meditabar in antro, Rure suburbano Medicum, quâ mons sacer urbem Mœoniam, longique volumina despicit Ami, Quâ bonus hospitium felix, placidamque quietem Indulget Laurens, Laurens haud ultima Phœbi Gloria, jactatis Laurens fida ancora Musis! Qui si certa magis permiserit otia nobis, Afilabor majore deo; nec jam ardua tantum Sylva meas voces, montanaque saxa loqi.ieniur; Sed tu (si qua fides), tu nostrum forsitau olim, 0 mea blanda altrix, non aspernabere carmen, Qiiamvis magnorum genitrix, Florentia, vatum.
Nous ne sommes plus assez classiques pour ôtre ravis de ces vers. Nous cherchons quelques traits de mœurs sous ce costume de poëte païen. 3Iœoniam urbem, « la ville d'Homère! » Florence, pleine de Grecs fugitifs et d'admirateurs de la Grèce antique, était devenue, pour ses savants, la ville d'Homère.
Mais ne vivait-on à Florence qu'à deux mille ans de soi? ne trouvait-on de l'enthousiasme que dans les
au champ des Mcclicis, près Florence, sur ce mont consacré qui regarde d'en haut la ville d'Iloinère et les vagues leuteuiciit déroulées de l'Arno, dans cet asile heureux et ce doux repos que me donne Laurent, une des gloires d'Apollon, Laurent, l'appui fidèle des Muses persécutées. S'il me fait jamais de plus assurés loisirs, je sentirai le soullli! d'un plus grauil dieu : ce ne sera plus la foret et les rochers de la montagne qui rediront ma voix; mais toimême, 6 ma douce patrie, un jour [leut-ètre tu ne dédaigneras paa mes vers, quoique tu sois, ô l'"lorencc, la mère de si grands puëles.
souvenirs? fallait-il se faire Romain, pour sentir palpiter quelque chose sous la mamelle gauche ?
.... Nilne salit liBvâ sub parte mamillae?
Oui, Messieurs, il y avait en langue vulgaire une poésie ingénieuse, élégante, adulatrice-, celle que Politien, tout jeune encore, prodigua pour célébrer le tournoi où parurent les deux fils de Médicis. C'est le mélange le plus heureux de l'art antique et des formes du langage moderne. C'est déjà, dans un court essai , la manière gracieuse et brillante du Tasse. Mais c'était dans l'Église surtout qu'il y avait une éloquence active et populaire. Pendant que ces disciples des Grecs, ces latinistes ingénieux, s'occupaient, dans la belle galerie de Médicis, à discuter sur le souverain bien et la belle poésie: tandis qu'ils traduisaient d'inspiration Homère et Sophocle 5 tandis que Marcile Ficin, dans sa mysticité platonique, interprétait Proclus, ou que Politien faisait représenter sa pastorale virgilienne d'Orphée , des moines franciscains, dominicains et autres étaient inquiets et mécontents. Avec leur lalin barbare, ils dominaient les esprits depuis neuf siècles; cette science nouvelle, profane et platonique les choquait beaucoup. Ils prêchaient contre Médicis et ses lettrés -, et ceux-ci parfois allaient les entendre. Ces hommes avaient de l'éloquence-, car ils agitaient la foule. Il en est un, oublié d'ailleurs, sur lequel nous avons le témoignage de Politien lui-même :
J'étais venu l'entendre, dil-il, avec une disposition de curioèité vague, et, pour dire vrai^ presque de dédain; mais dès que j'ai vu la taille de l'homme, sa contenance, et un certain caractère nullement commun dans ses yeux et dans son visage, j'ai attendu quelque chose digne d'approbation. Il commence à parler; je suis tout oreilles: voix sonore, paroles élégantes, hautes pensées. Je reconnais l'habileté des incises; je sens la période ; je suis charmé par le nombre. Il commence sa division ; je suis attentif : rien d'embarrassé, de vide, de traînant. Il tresse une série d'objections; je suis pris : il en détache les nœuds; je suis délivré. Il introduit çà et là de petits récits; je me sens attiré. 11 module des vers; je suis saisi. Il plaisante; j'éclate de rire. Il presse, il insiste par de fortes vérités; je me rends. Il essaye des sentiments plus doux; aussitôt des larmes coulent sur mon visage. Il crie avec colère: je suis épouvanté, et je voudrais n'être pas venu. Enfin, selon la chose qu'il traite, il varie ses images et les inflexions de sa voix, et il relève toujours le débit par le geste. 11 m'a toujours fait l'eifetde grandir dans la chaire, au delà, non-seulement de sa propre taille, mais de la taille humaine. Étudiant ainsi l'ensemble et lo détail de ses qualités, ma raison a cédé à ce prodige. Je croyais cependant que, la nouveauté une fois épuisée, il m'attacherait moins de jour en jour. Nullement. Le lendemain il m'apparut tout autre, et meilleur que lui-même.
Cette peinture prouve autant peut-être la mobile sensibilité de Politien que le talent du prédicateur. Il faut ajouter de plus que ce prédicateur, terrible dans la chaire, n'élait pas de ceux (|ui faisaient la guerre aux beaux esprits profanes. Aimable et mondain comme eux, il devint l'ami de Pic de la Mirandole et de Politien, et accepta les bienfaits de Médicis.
Vous venez de voir l'ingénieux érudit, l'élégant
classique vaincu, ébloui par la parole vive et variée de ce moine de Florence. Ajoutez quelque chose de plus à cette éloquence populaire 5 qu'elle brave Médicis, au lieu d'être pensionnée par lui 5 qu'elle soit libre, fière, factieuse, combien n'aura-t-elle pas de puissance! Il vint, ce prédicateur, au temps même 011 la dictature de Laurent de Médicis semblait le mieux affermie.
Jérôme Savonarole, dominicain, avait été nommé prieur du couvent de Saint-Marc à Florence. Il entreprit de réformer les mœurs et l'état politique de la ville. Médicis , en protégeant les lettres , semblait aussi protéger les plaisirs. Savonarole attaque vivement cette corruption, instrument de servitude, et réveille la morale,au profit de la liberté. Une foule immense se pressait à ses sermons 5 et on dit même qu'il se fit un grand changement à Florence. Cette guerre, que Savonarole faisait au pouvoir de Médicis, et quelquefois à sa personne, dura quatre ans. Citoyen tout-puissant d'une ville qui se croyait libre, Médicis n'essaya jamais rien contre le hardi prédicateur. C'était à la fois prudence et générosité. Probablement Savonarole martyr eût été plus puissant. Au contraire, Laurent de Médicis poussa le calme et la magnanimité de la patience jusqu'à la fin. Au faîte de cette puissance et de cette gloire populaire qu'il gardait encore, malgré Savonarole, il est atteint d'une maladie mortelle. C'est dans les adieux de ses savants amis et dans leurs entretiens philosophiques
qu'il passe ses heures dernières. Savonarole se présente; il le reçoit; il écoute ses religieux conseils comme il avait souffert ses publiques invectives. Mais Savonarole ne demandait pas seulement la conversion du pécheur-, une autre pensée, un zèle tout républicain se mêlait à sa foi. Il voulait de Médicis une promesse d'abdication, s'il revenait à la santé. Médicis ne céda pas sur ce point : il se repentit de ses fautes, mais non pas de son pouvoir.
Dans l'anarchie qui suivit sa mort, le crédit populaire de Savonarole s'augmenta. Florence sembla devenir une espèce de démocratie théocratique, dont il était le Samuel. Le successeur de Laurent, quoique élevé par Politien, n'avait rien de l'habileté et du grand jugement de son père. Puis les événements de l'Italie, l'invasion française et la présence de Charles YIII, tout cela menaçait sa débile souveraineté. Savonarole se fit le partisan des Français; aussi Comines lui veut beaucoup de bien. Il faut l'entendre :
Moy estant arrivé à Florence, allant au devant du roy, allai visitter un frère prcscheur, appelé frère Hieronimo, demeurant en un couvent reformé, homme de saincte vie... La cause de l'aller voir fut qu'il avoit toujours prcsché en grande faveur du roy; et sa paiolle avoit gardé les Florentins de tourner contre nous : car jamais preschcur n'eut tant de crédit en cité... avoit toujours assuré la venue du roy.... et avoit presché, avant qu'elle advint, la mort de Laurent de Médicis,... Plusieurs le blasmoient.... d'autres y ajoutèrent foy.... De ma part, je le répute bon homme.
Ce rôle d'allié de l'étranaer ne détruisit pas son
ascendant sur Florence. 11 aida au départ des Français, comme il avait appelé leur présence, et il resta tout-puissant par la prédication. Débarrassé de Médicis et des Français, il rétablit la république dans Florence. Ses sermons deviennent des harangues toutes politiques. Un de ses discours était divisé en quatre points : la crainte de Dieu, l'amour de la république, l'oubli des injures, l'égalité des droits entre les citoyens.
Malheureusement la chaire de Saint-Pierre fut occupée par l'abominable Alexandre VI. Savonarole ne l'épargna point, et attaqua dans ses discours les infamies de la cour pontificale. Alexandre VI le somma de comparaître à Rome : le peuple de Florence ne voulut pas le laisser partir. Ce prédicateur-roi était au plus haut degré de son pouvoir. Une excommunication d'Alexandre VI ne l'effraya point. Le pape prit alors un détour habile pour l'attaquer.
Il y avait à Florence un franciscain , éloquent comme Savonarole, et peut-être plus fanatique. Suscité secrètement, il se mit à prêcher contre Savonarole. Le peuple se partage. Peut-être la véhémence de Savonarole l'eût emporté ^ mais le franciscain imagine un autre moyen. Il promet de traverser sain et sauf un bûcher , et défie Savonarole d'en faire autant. Il y avait eu à Florence un exemple de ce défi. Au XI*. siècle, le moine Pierre Aldobrandini, pour justifier son couvent, avait ainsi, dit-on, traversé les flammes, et mérité le surnom dV^neus et la qua-
lité de cardinal que lui donna Grégoire VII. Un disciple favori de Savonarole accepta l'épreuve pour son propre compte. Mais le franciscain déclara qu'il ne pouvait entrer dans le feu qu'avec Savonarole luimême. On assure qu'il disait : « Je ne crois pas qu'il se fasse un miracle en ma faveur-, probablement je serai brûlé-, mais vous le serez aussi; et par là. j'aurai rendu un grand service à mon pays, w Savonarole ne se pressait pas, et subtilisait. « Si vous croyez au miracle, disait-il, je suis prêt; mais si vous n'y croyez pas, je ne puis consentir. Car, vous commettez un homicide en entrant au bûcher avec la certitude d'être brûlé ; c'est une mauvaise action que je ne dois pas favoriser. » Il y avait autour de Savonarole des enthousiastes plus francs : le frère Dominique de Pescia, son disciple, demandait instamment à traverser le bûcher avec un disciple du franciscain, tandis que celui-ci discuterait contre Savonarole. La chose fut ainsi convenue.
* Le bûcher est dressé sur la place publique. Un peuple immense accourt; beaucoup de gens voulaient encore se jeter au feu pour Savonarole. Les magistrats contiennent cet enthousiasme. La cérémonie esf commencée : Savonarole paraît suivi du frère qu^ doit représenter, pour lui, au bûcher. Il entonne : Vexilla régis prodeuni . Le disciple du franciscain est prêt; mais Savonarole exige que le sien, en traversant les flammes, porte dans ses mains la sainte eucharistie. Le franciscain déclare que ce préservatif est un sucri- II. *^
lége, que d'ailleurs cela n'entre pas dans le premier traité. Les discussions se prolongèrent en présence du bûcher pendant plusieurs heures; et enfin^une grande pluie qui survint arrêta la dangereuse épreuve.
Mais le coup était porté. Il était arrivé, Messieurs, sous une autre forme, à Savonarole ce que, dans les troubles publics de divers États, ont éprouvé des chefs puissants, de grands démagogues, lorsque le cœur leur a failli, que le courage physique leur a manqué. Savonarole eut peur du bûcher; et sa puissance tomba. En y réfléchissant, le peuple de Florence passa de son enthousiasme au mépris et à l'insulte. On était furieux d'avoir été privé d'un si beau spectacle, d'avoir perdu un miracle. On le poursuivit d'outrages jusqu'à son couvent-, et le profond et atroce Alexandre VI qui, de loin, avait tout disposé, et qui sans doute avait prévu que l'esprit politique de Savonarole refuserait cette folle épreuve, acheva bien vite l'ouvrage de la vengeance populaire. Des commissaiii's du pape arrivent-, Savonarole, mis à la torture, avoue qu'il a été un faux prophète et qu'il a séduit le peuple par des mensonges. Il est condamné au feu avec son disciple et un autre frère ; il est brûlé avec eux sur la même place oii il avait évité le bûcher-, et de grand chef de parti, ou de grand martyr, il reste un obscur ambitieux, un fanatique sans courage, qui cependant a été, à cette époque, l'homme le plus éloquent de l'itahe.