QUINZIÈME LEÇON
Romanzo espagnol; comment dérivé du latin, - Longue influence de la langue latine en Espagne. - Vieux monuments de la poésie castillane. - Vers d'Alphonse le Sage. - Fragment d un poème du Cid. — Romances du Cid
Messieurs , Nous avons vu, des ruines fécondes de la civilisation romaine, sortir de nouveaux idiomes, de nouvelles littératures. Nous avons suivi cette grande révolution dans les Gaules du Nord et du Midi. Nous l'avons retrouvée dans l'Italie, dans ce chef-lieu de l'ancien monde, où les invasions barbares, tant de fois renouvelées, étaient aux prises avec tous les monuments et tous les souvenirs du génie romain, et où des lors une langue nouvelle avait dû commencer plus tard et se perfectionner plus vite que partout ailleurs. Pour achever ce tableau et marquer l'espèce de synchronisme moral que nous avons annoncé, il faut nous occuper aussi d'un pays dont la langue n'est pas moins immédiatement dérivée du latin, qui, voisin de la brance niéridiunalc, en adopta longtemps l'idiome poétique,
qui plus tard imita les Italiens, et qui cependant conserve un génie propre et une physionomie puissamment originale. Ce pays, c'est l'Espagne.
Rien, Messieurs, n'est arbitraire dans le cercle d'études que nous avons tracé. Partout se montre l'étroite parenté des langues de l'Europe méridionale; et mille rapprochements de mœurs et de génie se mêlent à cette première affinité, d'autant plus sensible qu'on la cherche dans un temps plus reculé.
Et d'abord, Messieurs, rappelons que, dans l'Espagne comme dans les Gaules, Rome avait mis la main partout; que ses usages militaires et civils, ses lois, ses mœurs, sa langue avaient pris, à la longue, possession du pays. De retour en Espagne, après trentecinq ans d'absence, Martial trouvait dans sa petite ville de Rilbilis despiirisies envieux qui censuraient ses épigrammes latines, et à Cordoue un poëte qui les récitait sous son propre nom *. Sénéque, Lucain, Florus, toute une école d'écrivains, attestent avec quelle distinction les natifs ou les colons d'Espagne cultivèrent les lettres romaines. Là, comme ailleurs, la prédication chrétienne fortifia l'œuvre de la conquête 5 et l'on compte beaucoup d'Espagnols parmi les écrivains de l'Eglise latine. Il semble, cependant que le site de l'Espagne avait dû permettre qu'il se conservât quelques traces d'anciennes mœurs, à l'abri des montagnes et des
* Die, vestro, rogo, sit pudor poetœ.
Ne gratis recitet meos libellos.
(Lib. ïii, epigr. 53.)
rochers. Quoique la puissance romaine eût tout fait pour bannir d'Espagne le nom carthaginois, il était resté dans plusieurs cantons une tradition de l'idiome punique; mais dans les villes, la langue latine avait prévalu.
Ainsi, Messieurs, aux derniers temps de l'empire, vers le vi* siècle, la langue et la civilisation romaines dominaient exclusivement sur la Péninsule . Là, comm& dans la Gaule, se reproduisit cette double prise de possession, exercée par le pouvoir civil et par l'Eglise. Or, vous le savez, quand on cherche pourquoi le génie romain pénétra si profondément toutes les nations qui furent touchées par lui, on n'en trouve pas d'autre cause que ces deux envahissements successifs des légions et de l'Église. Aux iv" et v* siècles, vous voyez l'Espogne chrétienne jeter un grand éclat. Elle fut le siège de plusieurs célèbres conciles. Ses évoques étaient renommés pour leur foi, et souvent loués par saint Augustin. Cette influence religieuse et savante que l'Espagne avait d'abord reçue de l'Itahe, elle la recevait aussi de l'Afrique, dont les côtes septentrionales étaient alors un des pays les plus civilisés de la terre. Vous savez la gloire des églises d'Afrique, à cette époque, leurs débats, leurs cinq cents évoques, la splendeur de Cartilage, ses temples, ses écoles, ses théâtres, où l'on représentait d'anciennes tragédies la-tines et des comédies de Plante. De nos jours, un conquérant, pour injurier l'Espagne qu'il n'avait pu soumettre, disait d'elle : « N'y pensons plus, l'Espagne
est en Afrique. » Par une singulière vicissitude, au V* siècle, ce voisinage de l'Afrique entretenait en Espagne la civilisation et la science. Cet état se prolongea jusqu'au temps des invasions qui, de toutes parts, entamèrent Tempire romain. L^s plus humains et, pour ainsi dire, les plus dociles des Barbares échurent pour conquérants à l'Espagne : ce furent les Visigoths. Ils adoptèrent le christianisme, et prirent en même temps des principes de législation civile inconnus aux autres peuples. Aussi, dès le vi* siècle, vous voyez tout un système de justice sociale s'élever en Espagne, et succéder à l'administration romaine, abolie parla conquête barbare. L'Espagne vécut plusieurs siècles sous ces maîtres nouveaux, qui reçurent sa religion.
Est-ce à l'époque de cet établissement des Goths qu'il faut reporter l'origine de la langue espagnole? Doit-on supposer encore, avec un savant célèbre, que cette langue dérive d'une langue romane^ uniformément parlée dans l'Europe du 3Iidi? ou ne faut-il pas croire plutôt qu'elle naquit de la lutte et du mélange de l'idiome latin avec celui des nouveaux envahisseurs? Cette seconde hypothèse est, je crois, la seule vraisemblable, du moins pour les parties de l'Espagne qui ne touchent pas au Midi de la France. Il est visible que, les éléments barbares qui se mêlaient à la langue romaine étant divers, l'altération ne devait pas être uniforme. Une cause particuhère voulait, je crois, qu'en Espagne le type romain se défendît longtemps, et laissât de
très-fortes empreintes dans la langue nouvelle. Encore aujourd'hui, en espagnol comme en italien on peut écrire plusieurs lignes qui appartiennent également a la langue latine et à la langue vulgaire. Si la angue espagnole a conservé fréquemment les mots et les désinences sonores dulatin, il ne faut pas s'en étonner-, quelque chose a dû rendre le latin plus puissant et plus durable en Epagne que partout ailleurs : c'est le pouvoir et l'action législative des évêques. ^
Dès le vi" siècle, vous voyez régulièrement etabhes en Espagne des assemblées épiscopales , où se discutaient les lois civiles. Ces conciles politiques parlaient latin, beaucoup mieux sans doute que les barons et les grands vassaux de Charlemagne : le latin était la langue unique de l'Église. Or, plus l'homme qui parlait latin avait d'inHuence, plus les formes du latin se perpétuaient dans la nation. Ainsi je n'hésite pas a dire que ces nombreuses assemblées d'évêques, qui remplissent toute l'histoire d'Espngne depuis le v^ jus- (ui'au Yiu^ siècle, furent une cause permanente de domination pour le latin, et qu'enfin, lorsque cette langue s'altéra, ses types durent laisser une trace profonde dans la langue nouvelle. Un monument remarquable de cette intervention épiscopale, c'estle recuçil de lois promulgué dans le seizième concile de Tolè-le. Écrit en latin vers la fin du vif siècle, sous le litre de Fomm jvdicum, ce recueil ne fut traduit en langue castillane que longtemps après , d'abord sous le roi Ferdinand llï , puis sous le règne et par les soins
d'Alphonse, dans la seconde moitié du xiii» siècle. Jusque-là , sans doute, il était dans sa forme latine suffisamment intelligible pour les juges et le plus grand nombre des habitants. La conquête arabe même ne paraît pas avoir détruit cet état de choses. En refoulant les peuples vaincus autour de leurs églises et de leurs prêtres , elle dut même les rattacher, dans quelques provinces, à la langue latine, comme à une langue sacrée, dans laquelle les vaincus pouvaient plus librement invoquer leur Dieu et maudire leurs ennemis. Il est certain du moins que les rois maures d'Espagne, au Yiii» siècle, empruntèrent souvent la langue latine dans les ordonnances et les actes publics qui s'adressaient à leurs sujets chrétiens.
Ce que Bossuet a dit de la France, avec une espèce de joie, qu'elle était une monarchie fondée par des évêques, serait bien plus vrai de l'Espagne; mais, chose singulière ! cette influence prédominante du corps épiscopal y fondait, non pas la monarchie absolue, comme le voulait Bossuet, mais une monarchie libre et tempérée. C'est le caractère qui règne dans le Forum judicvm. Cette loi est très-supérieure aux autres lois des peuples barbares , presque toujours fondées sur le droit du plus fort , entre le maître et l'esclave, et sur le droit de représailles entre les égaux. Au contraire, la vieille loi espagnole suppose une justice antérieure et générale, qui seule peut rendre le pouvoir légitime. Les évêques élisaient les rois; et les rois devaient gouverner selon les lois. Tel fut le régime
SOUS lequel vécut l'Espagne jusqu'à l'invasion ^es Maures, au commencement du viif siècle.
Cette côte d'Afrique, où étaient nés tant d'hommes célèbres dont l'éloquence avait agité les églises chrétiennes, envoyait maintenant à l'Europe un peuple nouveau , armé tout à la fois du fanatisme et de la science : les Arabes, déjà maîtres de l'Asie. Alors plusieurs civilisations , ou , si vous voulez, plusieurs barbaries, tantôt luttant, tantôt confondues, couvrirent à la fois le sol de l'Espagne. Quelle langue prédominait dans ce chaos? Un auteur du x° siècle, Luitprand, nous dit que, « vers l'année 728, il y avait dix langues en Espagne : 1° le vieil espagnol-, 2° le cantabre; 3' le grec ^ 4° le latin -, 5° l'arabe 5 6° le chaldéen -, 7° l'hébreu; 8° le celtibérien; 9" le valencien; 10° le catalan. »
Cette énumération est curieuse et semble vraie. Le vieil espagnol et le cantabre sont efi partie les idiomes indigènes du pays, qui nécessairement s'étaient maintenus dans les cantons les plus inaccessibles à la conquête. Aujourd'hui môme, nous en conservons quelques débris empruntés à des chants populaires sur le passage d'Annibal et la prise de Sagonte. La langue grecque avait pénétré par le commerce dans cette Ibérie fréquentée par les navigateurs phocéens, et où ils avaient môme jeté le long des côtes, sous la môme latitude que Marseille, une colonie moins célèbre et moins durable. Quant au latin, on ne peut douter qu'il ne fût, depuis la conquête romaine, la langue prédo-
minante en Espagne. L'usage du chaldéen et de l'hébreu s'explique par le grand nombre de juifs que l'Espagne attira dès les premiers siècles du christianisme, et par la protection qu'ils y trouvèrent dans un temps où le reste du monde romain les persécutait. j La langue arabe enfin était celle de la nouvelle conquête que subissait l'Espagne 5 elle s'y propageait d'autant plus vite, que, liée à la civilisation des Arabes, supérieurs alors aux Occidentaux, elle avait pour elle à la fois la force et la science. Aussi , dès le IX® sièele, un écrivain de Cordoue se plaint que les chrétiens de son temps ne savent plus leur loi\ et qu'ils l'abandonnent, pour étudier et transcrire les livres arabes. Restaient cependant à côté de cette nouvelle influence les langues valencienne et catalane, en partie dégénérées de l'ancienne langue latine, et évidemment très-rapprochées de notre idiome provençal par une ressemblance de formes qu'avaient favorisée le commerce des populations et le voisinage des lieux.
Mais que cette langue ait été commune à toutes les parties de l'Espagne, au ix* siècle, voilà ce que nous ne pouvons croire, malgré l'autorité d'un savant célèbre. Seulement tous les dialectes romans de cette époque, étant fort voisins de la souche primitive, se touchaient , se confondaient en beaucoup de points. Ainsi vous trouvez dans le vieil espagnol des lignes
» Sanchez, 1. 1, p. 48.
entières qui sont provençales ou limosines -, par exemple, dans un poëme d'Alexandre, au xii* siècle, vous lisez :
Era esta Corinta una nobla ciudad.
Sobre todas las otras avia grant bontad*....
Et ailleurs :
Udieron una voz de grand tribulacion; Fo perturbada toda la procession.
Tout cela, vous le voyez, n'est que du latin plus ou moins altéré :
Aussi, M. Raynouard, dans un admirable travail philologique, dans sa Grammaire comparée des langues du Midi , a ramené sous un petit nombre de règles faciles et claires les diverses altérations de la langue latine dans les différents idiomes. C'est une clef pour ouvrir ces belles littératures du Midi , trop négligées de nos jours. Avec cette ingénieuse méthode, une étude de quelques mois suffit à donner l'intelligence de ces langues, dans leurs monuments les plus anciens, qui sont les plus accessibles. ^
La langue catalane ou provençale était parlée dans la Catalogne, dans la Navarre, dans une partie de l'Aragon, à Valence. Un autre roman, devenu le fond de l'espagnol moderne, était usité dans la Caslille. La Galice et le Portugal avaient un dialecte particulier, comme ils l'ont encore aujourd'hui.
Quand vit-on enfin l'idiome castillan sortir de la
« Poëme d'Alexandre, v. 175 et 177.
corruption du latin, et pousser, comme un jeune rameau, sur cette souche antique? Quand cettç nouvelle langue eut-elle une poésie distincte de celle des Catalans, qui se confond elle-même avec le provençal, ou plutôt le limosin ? Certes, si la grandeur romanesque des événements, l'ardeur patriotique et religieuse, les guerres étrangères et civiles, doivent agiter, enhardir l'imagination, rien de tout cela ne manquait à la Castille. Cependant le premier réveil de la poésie populaire y paraît assez tardif. Non-seulement la poétique Provence, mais notre Picardie, notre Normandie, semblent avoir produit des romans et des poëmes avant cette Espagne, où le climat devait éveiller le génie. On peut croire que l'influence arabe, dominant à la fois par les armes et par le savoir, arrêta, dans une grande partie de l'Espagne , l'originalité native des esprits. On s'étudiait à parler et à écrire la langue des vainqueurs. Encore aujourd'hui la bibliothèque de l'Escurial renferme beaucoup de livres arabes , composés dans le xn^ siècle, par des Espagnols chrétiens. Ces hommes, qui ne s'étaient pas convertis à l'Alcoran, se convertissaient, pour ainsi dire, à la science et à la poésie orientales. Ils avaient pour la langue arabe cet attrait curieux qu'inspire la supériorité des connaissances. Il paraît même que l'arabe était la belle langue à la cour de plusieurs de ces petits rois de Castille, qui, tour à tour, luttaient contre les Maures et s'unissaient à eux. Le castillan ne se conservait plus que chez les chrétiens des montagne? .
Ainsi l'invasion arabe avait accompli un des plus grands effets de la conquête : elle avait, en partie, arraché au peuple vaincu son idiome national. Si la conversion religieuse avait suivi, l'Espagne devenait entièrement arabe-, car voici la règle historique : tout peuple conquérant qui impose sa religion impose aussi sa langue, et absorbe dans son unité la nation qu'il a soumise; mais si le peuple conquérant n'impose que sa langue, tôt ou tard le peuple vaincu reparaîtra.
Quoi qu'il en soit, l'époque ou l'idiome national» qui semblait submergé sous la conquête arabe, prit un caractère, ne remonte pas au delà du xi* siècle. C'est alors que vous voyez les souverainetés chrétiennes se dégager du milieu des Maures, s'élever, se fortifier ; c'est alors que paraît ce grand Cid, dont le nom rempUt toute l'histoire d'Espagne, en fait longtemps tout le merveilleux et toute la poésie : cependant il ne semble pas qu'il se soit conservé de monuments, en langue vulgaire, tout à fait contemporains du Cid. Le poème du Cid, qui, par la simplicité du récit et la barbarie gothique du langage, paraît plus ancien que toutes les romances espagnoles, n'est peut-être que du xiii" siècle. C'est vers ce temps que la monarchie castillane s'affermit. Alphonse le Sage, ou plutôt le Savant, qui monta sur le trône en 1252, protège et cultive les sciences, au milieu d'un règne agité.
Ce prince est un des hommes extraordinaires du moyen âge 5 il eut plus d'une fois à combattre ses sujets et ses enfants -, lié souvent par des traités avec les
rois maures d'Espagne, et occupé d'études supérieures et suspectes à son temps, il fut accusé d'indifférence et d'impiété. Le premier des princes espagnols, il se fit nommer empereur d'Allemagne. Pour acheter cette dignité, il appauvrit, il épuisa ses sujets par des impôts, tout en se vantant d'avoir trouvé par sa science la pierre philosophale. Cette découverte eût été bien belle pour un roi, et aurait facilité son gouvernement ! il aurait fait tout seul son budget, sans consulter les Cortès ! Mais il paraît que cette ressource prétendue était vaine ; car les peuples mécontents se soulevèrent contre Alphonse, qu'ils accusèrent d'avoir falsifié les monnaies : c'était là sans doute tout son secret pour faire de l'or. Quoi qu'il en soit, le roi, pour se justifier, a consigné dans un poëme sa mystérieuse science. Il y raconte qu'ayant appris qu'il vivait en la terre d'Egypte un sage versé dans la connaissance de l'avenir, il l'a consulté par ses messagers ; qu'il lui a même envoyé jusqu'au port d'Alexandrie le meilleur de ses vaisseaux 5 que le savant astrologue s'y est embarqué, et est venu avec empressement à sa cour. « Il savait faire, ajoute-t-il, la pierre qu'on nomme philosop/iale, et il m'a enseigné cet art. Nous l'avons faite ensemble-, depuis, je l'ai faite seul; et bien souvent mon trésor s'en est accru. » Alphonse ajoute que son âme anticipe sur l'avenir, et le pronostique d'après le mouvement des astres-, mais il est surtout flatté de posséder un secret qui rendra celui auquel il voudra le révéler plus riche que ne le fut le
roi Midas. Malheureusement il exprime cette merveilleuse recette par des hiéroglyphes et des lignes que personne n'a jamais su déchiffrer.
Quoi qu'il en soit, c'est de ce prince et de son règne que datent les progrès de la langue espagnole vulgaire, du roman espagnol; car, remarquez-le hien, cette expression de roman, qui n'indique pas l'unité de formes, mais l'unité d'origine, s'apphque à toutes les langues du Midi. En 1220, Jacques P", roi d'Aragon, avait défendu à ses sujets la lecture des livres saints en langue romane, ne guis libres Veteris veî Novi Testamenti in romancio habeat.
Alphonse le Savant, au contraire, fit traduire la Bible en langue romane, c'est-à-dire en castillan; car le même mot indique ici deux dialectes fort différents. Ce règne fut marqué par un autre travail mémorable qui, de bonne heure, dut fortifier et mûrir l'idiome espagnol. Déjà l'ancienne loi des Visigoths, cette loi humaine et sage rédigée en latin par les évoques, avait été traduite en langue vulgaire sous le titre de Fuerojuzgo. Alphonse, la réunissant à d'autres dispositions politiques et civiles, en forme les Siete Partidas, recueil singulier et peut-être unique dans les origines des nations modernes. La gravité naturelle du langage espagnol, dégagée là de toute pompe, se montre seulement par une noble précision de termes, image de la justesse qui règne dans les pensées. « La loi, y est-il dit, est donnée aux hommes comme aux l'eumics, aux grands comme aux petits,
aux savants comme aux ignorants, aux nobles comme aux vilains : elle brille comme le soleil, en protégeant tout le monde. »
Cette législation, précisément par l'impartiale unité qu'elle annonçait, dut rencontrer une opiniâtre résistance dans les coutumes locales, les anciennes concessions, les franchises qui, sous le nom commun de fveros, appartenaient, avec des différences plus ou moins grandes, aux villes et aux provinces d'Espagne. Le code des Siete Partidas ne put prévaloir sur une foule d'usages souvent cruels ou bizarres. Mais ce qui ne devint pas une loi puissante et obéie est demeuré un monument intellectuel qui doit faire date dans l'histoire du génie espagnol. La tentative d'Alphonse pour ramener sous une règle uniforme les diverses provinces de la monarchie et les diverses classes de son peuple ne réussit pas. Son recueil de lois ne fut qu'un livre -, mais ce livre donnait à la langue espagnole, dès le XIII* siècle, un caractère de force et de pureté vraiment admirable.
L'Espagne n'avait pas encore de poésie. Le Romancero, cette espèce à^ Iliade populaire que le goût de notre siècle admire avec raison, appartient à une époque plus récente, au moins dans sa forme actuelle; les pièces éparses qui le composent ont été retouchées et refaites, peut-être dans le xv* siècle. On y trouve des allusions mythologiques peu conformes à la simplicité chevaleresque et chrétienne des premiers temps i mais il n'est pas moins vrai de dire que ces chants
populaires sont un des monuments les plus originaux du génie moderne dans le moyen âge. Difficilement on trouverait une poésie qui, sous la négligence du mètre et du langage, eût plus de vivacité-, et, maigre quelques traces d'affectation et quelques jeux de mots dont nous ignorons la date, nulle part la simplicité des mœurs primitives, ce mélange de générosité et de férocité, n'est plus remarquable et plus intéressant par le contraste.
Ces romances, nous levons dit, sont loin d'être le premier témoignage qui nous reste du Cid -, peut-être ne sont-elles, en grande partie, que des fragments altérés de quelque grand poëme perdu. Les exploits du Cid avaient été racontés par les Maures, comme par les chrétiens-, on dit même que ce héros, qui, dans les vicissitudes de sa vie, tira plus d'une fois l'épée pour les ennemis de sa foi, avait près de lui deux écuyers musulmans qui furent les premiers historiens de sa vie. Ces récits furent répétés et traduits. Telle est lorigine vraisemblable d'un fragment sur le Cid, fort antérieur aux romances, si on en juge par la rudesse de la versification et du langage. Un savant littérateur a déjà fait connaître (luc^iues passages de ce poëme, qui ne se rapporte qu'à la vieillesse du Cid. Nous essaierons de revenir après lui sur ce sujet, en choisissant de préférence ce qu'il a néglige de traduire. Il ne s'agit pas là du premier coup d'épée de don Rodrigue -, ce n'est pas le Cid de Corneille, le jeune amant de Chimènc, avec son duel et son amour. Le
chroniqueur espagnol raconte le dernier exil du Cid, qui, à l'âge de soixante-quatre ans, est banni par le roi Alphonse VI, et se sépare de sa femme et de ses filles :
Pleurant de ses yeux, avec force il tournait la tête et tenait sa vue attentive. Il vit les portes ouvertes et les huis sans cadenas, les perches de la fauconnerie vides, sans toiles, sans faucons et sans autours ayant fait la mue. Mon Cid soupira ; car il eut de très-grands soucis. Mon Cid parla bien, et d'une voix très-calme : « Grâce à toi, Seigneur Père, qui es dans les cieux : mes ennemis méchants m'ont enlevé cela. » Là-dessus ils vont à leur gré et lâchent les rênes. A la sortie de Bivar, ils eurent la corneille à droite; et à l'entrée de Burgos, ils l'eurent à gauche. Mon Cid plia les épaules et se couvrit la tête : « Bonues étrennes, Alvar Fanez; car nous sommes chassés du pays. » Mon Cid Ruy Diaz entra dans Burgos. 11 avait à sa suite soixante lances ornées de bannières. Femmes et hommes étaient sortis
le los SOS oios tan fuerte mientre lorando
Tornaba la cabeza, e estabalos catando :
Vio puerlas abiertas e uzos sin cafiados,
Alc"ndaras vacias sin pielles e sin mantes,
E sin falcones e sin adtores raudados.
Sospirô mio Cid ; ea mucho avie grandes cuidados :
Fablo mio Cid bien, e tan mesurado :
« Grado a ti Senor Padre que estas en alto :
Esto me han buelto mios enemigos malos. »
Alli piensan de aguijar, alli sucltan las riendas :
A la exida de Vivar ovieron la corneia diestra.
E entiando a Burgos ovieron la siniestra.
Meziô mio Cid los onibros, et engrameô la tiesta:
« Albricias, Alvar Fanez! ca echados somos de tierra !. »
Mio Cid Ruy Diaz por Burgos entraba.
En su compana lx pendones lebaLa,
pour le voir; habitants et habitantes de Burgos sont placés aux fenêtres, pleurant de leurs yeux , tant ils avaient de douleur! et ils disaient de leur bouche, pour toute parole : a Dieu, quel bon vassal, s'il avait eu un bon seigneur! » Ils auraient eu à gré de le convier, mais personne n'osait, tant le roi Alphonse avait une grandepuissance! Car. avantlanuit,sonordre,écritetscellé, était venu à Burgos avec un grand message annonçantque personne ne donnât logement à mon Cid, et que tout homme qui lui dirait une simple parole perdrait son bien et les yeux de la tête, et plus encore, le corps et l'âme. Le peuple chrétien avait un grand tourment, car il n'osait rien dire de mon Cid. Le Cid alla droit à son logement; il trouva la porte bien verrouillée par la terreur du roi Alphonse, qui le voulait ainsi ; en sorte que si on ne les brisait par force, nulle ne s'ouvrait. Les gens
Exienlo ver mugieres e varones,
Burgeses e Burgesas por las finiestras son puestas,
Plorando de los oies, tanto avien el dolor,
De las sus bocas todos dician una razon :
« Bios que buen vasalo, si oviese buen senor ! »
Convidarle yen de grado, mas ninguno non osaba :
El rey don Alfonso tanto avie la grand' saûa.
Antes de la noche en Burgos del entré su carta,
Con grand' recabdo e fuerte mientre sellada :
Que a mio Cid Buy Diaz que nadi nol' diesen posada,
E aquel que gela dièse soplese vera palabra
Que perderie los avères e mas los oios de la cara,
E aun demas los cucrpos et las aimas.
Grande duelo avien las yentes cristianas :
Ascondense de nii" Cid ca noV osan dccir nada.
El eampeador adelinô â su posada,
Asi como legô a la puerta,faU)la bien cerrada,
Por miedo del rey Alfonso, que ati lo avie parado :
Que si non la que branlas' por fuerza, que non gela nbnese nacil
Los de mio Cid à allas voccs lanian
de mon Cid appelaient à haute voix. Les gens de la maison ne voulaient pas répondre une parole... Mon Cid s'approcha, tira son pied de l'étrier, et frappa un coup. La porte ne s'ouvrit pas, car elle était bien fermée. Une petite fille de neuf ans se tenait l'œil au guet : « Ça, brave champion, puissiez-vous ceindre l'épée dans une heure favorable! Maintenant le roi a défendu de vous recevoir. A la nuit son ordre est venu avec un grand message , et fortement scellé. Nous n'oserions vous ouvrir, ni vous recueillir pour rien. Sinon, nous perdrions notre avoir et nos maisons, et de plus les yeux de la tête. Cid, vous ne gagneriez aucune chose à notre mal. Mais que le Créateur vous favorise de toutes ses bénédictions ! » La petite fille dit cela, et tourna vers sa maison. Le Cid alors vit qu'il n'avait pas la bonne grâce du roi. S'élant retiré de la porte, il traversa Burgos.
Los de dentro non les querien tornar palabra :
Aguiio mio Cid, à la puerta se legaba,
Sacô el pie del' estribera, una feridal' daba :
Non se abre la puerta, ca bien era cerrada.
Una nina de nuef aùos a oio se paraba :
« Ya canipeador, en buen ora cinxiestes espada.
El rey lo ha vedado, à noch del entrô su carta
Con grant recabdo é fuerte mientre sellada :
Non vos osariemos abrir nin coger por nada.
Si non, perderiemos los avères é las casas,
E demas los oios de las caras.
Cid en el nuestro mal vos non ganades nada :
Mas el Criador vos val a con todas sus virtndes sanctas. »
Esto la nina dixo, é tornos' pora su c;isa.
Ya lo vee cl Cid que del rey non avie gracia.
Parties' de la puerta pur Burgos aguijaba.
Tout cela ne ressemble guère sans doute à nos idées romanesques sur la gloire du Cid, Mais je ne sais s'il
àU MOYEN AGE. 75
est possible de mieux exprimer le délaissement de ce grand capitaine. Cette ville inhospitalière, ces maisons fermées, cette petite fille de neuf ans qui seule ose parler au proscrit, l'obéissance résignée du Cid qui s'éloigne, tout cela forme, dans la rude négligence du chroniqueur, une peinture parfaitement originale.
Le Cid emprunte 500 marcs d'argent à deux juifs, rassemble quelques centaines de cavaliers, et va combattre les Maures. Après de grands exploits, dont il fait hommage à l'injuste Alphonse, le Cid s'empare de Valence, où il fait venir sa femme et ses filles. Assiégé dans sa conquête par l'empereur de Maroc, il remporte une grande victoire 5 il se promet d'y trouver le trousseau de ses filles, que, pour plaire au roi Alphonse, il donne en mariage aux infants de Carion. Je ne reproduirai pas la partie de cet épisode habilement rendu par M. de Sismondi; les filles du Cid, livrées à leurs indignes époux, sont maltraitées par eux, et laissées pour mortes dans les bois de Corpès. Ramenées à leur père, leur vue excite sa vengeance 5 il réclame justice auprès du roi Alphonse. Les cortès sont assemblées à Tolède : « On y voit, dit le chroniqueur, les hommes les plus sages et les meilleurs de toute la Castille. »
Le cinquième jour, arriva mon Cid le Batailleur. Il envoya en avant Alvar Fanez, pour baiser les mains du roi, son seii;neur, bien que sachant qu'il arriverait la mômenuit. Quand le roi l'jip. prit, il fut touche. U monta à ciieval avec les t^rands, et alla recevoir celui qui était né dans une heure prospère. Le Cid
vint en bel appareil, avec les siens, compagnies vaillantes qui ont un seigneur semblable à elles. Quand le bon roi Alphonse le vit, le Cid le Batailleur se jeta à terre. Il voulait s'abaisser, et honorer son seigneur. Quand le roi l'entendit, il ne tarda pas un moment. « Par saint Isidore! en vérité, cela ne sera pas aujourd'hui. A cheval, Cid ; sinon je ne serais pas content. Nous vous saluons d'âme et de cœur; mon cœur est affligé de ce qui vous pèse. Dieu veut que votre présence honore aujourd'hui la cour. — Amen, » dit mon Cid le Batailleur.
Il baisa la main du roi, et il salua : « Grâces soient rendues à Dieu, quand je vous vois! Je me soumets à vous et au comte don Raymond, au comte don Henrique, et à tous ceux qui sont ici. Dieu sauve nos amis, et vous surtout, seigneur! Mon épouse dona Ximena est une femme d'honneur; elle vous baise les mains, et mes deux filles aussi, parce que ce qui nous afflige vous pèse, seigneur. » Le roi lui répondit : « Comme je le fais ainsi, Dieu me sauve! »
Le roi retourna vers Tolède. Cette nuit, mon Cid ne voulut point passer le Tage. « Grâces soient rendues au roi, et que le Créateur vous favorise! Rentrez dans la ville, seigneur. Moi, avec les miens je m'arrêterai à Saint-Servan. Mes compagnies resteront là celte nuit; je ferai la veille dans ce saint lieu. Demain matin, j'entrerai dans la ville, et j'irai à la cour, avant de déjeuner. » — Le roi dit : « Il me plaît. » Et il entra dans Tolède. Mon Cid Ruy Diaz était demeuré à Saint-Servan. Il ordonna d'allumer des cierges et de les poser sur l'autel. Il eut le désir de veiller dans le sanctuaire même, en priant le Créateur. Ils dirent les matines au point du jour; la messe fut achevée avant le lever du soleil ; l'offrande du Cid fut bonne et complète.
Le poète chroniqueur continue son récit avec la même exactitude minutieuse :
Mon Cid partit de Saint-Servan pour la cour. A la porte dv dehors, il descendit de cheval, à son gré. Il entre prudemment
avec tous les siens. Il marche entouré d'eux au nombre de cent. Quand on vit entrer celui qui était né dans une heure prospère, le roi don Alphonse, le comte don Henrique et le comte don Raymond se levèrent, et après eux tous les autres, et ils reçurent le Cid avec grand honneur. Le roi dit au Cid ; « Ça venez, sire Batailleur, sur ce siège que je vous dois; bien qu'il déplaise à quelques-uns, vous serez mieux assis que nous. » Alors celui qui avait conquis Valence fit beaucoup de remercîments : « Siégez sur votre banc, dit-il, comme roi et seigneur. Je m'asseoierailà avec les miens. »
Le roi approuva du cœur ce que disait le Cid, et mon Cid se plaça sur un banc. Les cent hommes qui le gardaient se mirent à l'en tour. Tout ce qu'il y a de gens à la* cour regardaient mon Cid et sa barbe longue et liée par un cordon. Dans ses mouvements, il semblait bien un homme. Les infants de Carion, accablés de honte, ne pouvaient le regarder. Alors se lève debout le bon roi don Alphonse : « Écoutez, hommes d'armes, et que le Créateur vous favorise. Depuis que je suis roi, je n'ai pas fait plus de deux assemblées de certes : la première fut à Burgos, et l'autre à Carion. la tiens cette troisième à Tolède aujourd'hui, pour l'amour de mon Cid, né dans une heure prospère, afin qu'il ait justice des infants de Carion. Ils lui ont fait un grand tort, nous le savons tous. Soient juges le comte don Henrique, le comte don Raymond, et vous autres comtes qui n'êtes d'aucun parti, avec sagesse et prudence, parce que vous êtes juges pour préférer la justice. De part et d'autre, soyons en paix aujourd'hui. Je jure par saint Isidore, celui qui engagera mes certes à me quitter perdra mon affection. Maintenant, mon Cid, fais ta demande; nous saurons ce que répondent les infants de Carion. »
Men Cid baisa la main ^u roi, et se levant : « Je vous remercie beaucoup, comme roi et soigneur, de ce que vous tenez cette assemblée par amour de moi. Voici ce que je demande aux infants de Carion. Pour mes filles qu'ils ont délaissées, je ne sens pas de déshonneur; car vous les aviez mariées, roi. Mais
quand ils emmenèrent mes filles de Valence la grande, bien que je les aimasse d'âme et de cœur, je leur donnai deux épées, Colada et Tison. Je les avais gagnées à la manière d'un baron, pour me faire honneur avec elles et vous servir. Quand ils abandonnèrent mes filles dans le bois de Corpès, ils ne voulurent plus avoir rien de commun avec moi; et ils perdirent mon affection. Qu'ils me donnent mes épées, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »
Lès juges dirent : « C'est raison. » Le comte de Garcia dit : a Nous discuterons cela. » Alors les infants de Carion se retirèrent à part avec tous leurs parents et le parti qu'ils ont là. Us traitèrent vite la chose, et l'accordèrent. Le Gd Batailleur nous fait grande amitié de ne nous rien demander aujourd'hui pour l'honneur de ses filles : nous aurions traité avec le roi don Alphonse. Donnons-lui ces épées, puisque telle est sa demande; et quand il les aura reçues, la cour peut se séparer : le Cid Batailleur n'aura plus d'autre satisfaction de nous. »
Ayant ainsi parlé, ils revinrent à la cour : « Merci, roi don Alphonse; vous êtes notre seigneur. îsous ne le pouvons nier, il nous a donné deux épées; puisqu'il les demande, et qu'il en a envie, nous voulons les rendre, devant vous. » Ils découvrirent les épées, Colada et Tison, et les posèrent dans la main du roi leur seigneur. 11 tira les épées, et illumina toute l'assemblée: Les poignées et les garnitures sont tout en or. Tous les vaillants hommes de la cour en furent émerveillés.
Le Cid reçut les épées, baisa les mains du roi, et retourna au banc d'où il s'était levé; il les tient dans ses mains, et lés regarde de plus en plus. On n'avait pu les changer, car le Cid les connaît bien. Il tressaillit de joie dans tout son corps, et sourit. 11 leva la main et se prit la barbe : « Par celte barbe que personne n'a arrachée, qu'elles aillent venger dona Elvire et dona Sol '. » Et il appelle son neveu, tend vers lui le bras, et lui donne Tison. « Prend-la, neveu; elle devient meilleure par son maître. i) Il tcml le bra? à Martin Antolinez de Burgos. et lui donne Colada. a Martin Antolinez, preux vassal, prenez Co-
hda; je l'ai gagnée sur un bon seigneur, le comte don Raymond Bérenger de Barcelone; je vous la donne pour que vous en ayez grand soin. S'il vous arrive de combattre avec elle, vous gagnerez grand prix et grande estime. » Anlolinez lui baisa la main, il prit et reçut l'épée. Aussitôt mon Cid le Batailleur se lève : « Grâces soient rendues au Créateur et à vous, roi seigneur! Je suis payé maintenant de mes épées Colada et Tison. J'ai autre chose à redemander aux infants de Carion. Quand ils emmenèrent de Valence mes deux filles , je leur donnai trois mille marcs en or et en argent. Moi faisant cela, ils ont agi comme vous le savez : qu'ils me donnent mon avoir, puisqu'ils ne sont plus mes gendres. »
Les infants, accablés, cèdent encore à cette juste demande, qu'ils croient la dernière. Alors le Cid éclate en reproches plus violents 5 il réclame, non plus des restitutions, mais la vengeance de l'outrage de ses filles -, et il presse la cour de lui accorder le combat contre ces traîtres. Tout cela, sans doute, malgré la rude négligence du langage, nous paraît éclatant et poétique. Cette ruse du Cid, pour reprendre d'abord à ses ennemis ses propres bienfaits; ces deux épées remises aux deux champions que le Cid se destine, et qu'il charge tout à coup de venger sa cause, voilà un grand spectacle d'imagination ou d'histoire. Nous croirions le fait historique, tant le poôte paraît peu capable d'inventer avec génie -, mais peut-être n'a-t-il fait que copier une tradition populaire.
Après un débat sur la dernière demande du Cid, les infants sont assignés à paraître en champ clos, dans un délai de trois semaines. Le roi don Alphonse et
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toute sa cour viennent assister à ce combat, où les infants de Carion tombent vaincus par les champions du Cid. Enfin, pour achever la vengeance et la gloire du héros , ses deux filles outragées sont demandées en mariage par les infants de Navarre et d'Aragon.
Roman de chevalerie, pour ainsi dire historique, ce poème du Cid est un des monuments les plus curieux du moyen âge. La langue dans laquelle il est écrit, facilement intelligible, touche encore de toutes parts au latin. Les mots d'origine arabe y sont fort rares. On n'y trouve pas, comme dans les romances^ quelques-uns de ces traits laborieux et recherchés qui décèlent une époque plus récente. Tout y est simple et grossier ; mais il y règne une véritable originalité de mœurs et de langage.
D'une antiquité moins authentique, le recueil des Romances du Cid doit exciter cependant un vif intérêt. Il abonde en traits poétiques. Souvent on y retrouve aussi les traces de cette nature inculte qui éclate dans le poëme du Cid, et qu'a défigurée plus tard la galanterie chevaleresque. Je le dirai cependant, ce Romancero j formé de chants accidentels, recueillis et remaniés à diverses époques, me paraît un des arguments que l'on peut opposer à ceux qui donnent à VIliade une origine semblable, et en font l'œuvre collective et populaire d'un siècle. Vous ne trouverez dans le Romancero du Cid rien de cette belle ordonnance , de cette unité , de cet in-
térêt progressif qu'on admire dans l'épopée homérique. On a beau dire, le hasard ne peut pas simuler le génie.
Mais si quelques-unes de ces romances sont froides et communes, on trouve dans les autres des scènes d'une admirable naïveté, une vive expression de mœurs, des mots sortis du cœur. Le caractère de don Diègue, tel que l'a tracé Corneille, aurait pu s'emprunter à ces romances. Ce désespoir du courage insulté, cette douleur de la vieillesse qui ne peut se venger, cet honneur espagnol enfin, sont rendus avec une force admirable dans les premières romances. Corneille ne paraît en avoir connu que deux, et même sous une forme assez inexacte. Son génie a deviné et remplacé le reste. Cependant, ne nous y trompons pas, si Corneille a emprunté à ces romances la tradition si poétique des amours de Chimène, il l'a bien embellie par son langage.
Nous parlerons avec détail de ce recueil, Messieurs. On l'a souvent défiguré, même en l'admirant. L'écrivain étranger qui, par ses éloges et ses traductions, a jeté le plus d'éclat sur ces romances, Ilerder, en détruit tout à fait la simplicité par son faux coloris germanique. On a plus d'une fois loué ces romances d'après sa version, qui ne leur ressemble pas. Ainsi, dans la première, il supprime l'épreuve toute matérielle que don Diègue essaye sur les poignets et les bras de ses fils, pour chercher un vengeur. A cette torture, Corneille avait substitu' un admirable dia-
logue ; Herder est moins heureux. Voici la traduction fidèle de l'original espagnol :
Diego Lainez songeait avec souci à la tache de sa maison, noble, riche et antique, plus que celle d'Inigo et d'Abarca ; et voyant que Jes forces lui manquent pour la vengeance, et que ses longs jours ne lui permettent pas de la prendre par luimême, il ne peut plus dormir de nuit, ni goûter des aliments, ni lever les jeux de terre; il n'ose sortir de sa demeure, ni causer avec ses amis : il craint que le souffle de son infamie ne les blesse. En lutte avec ces honorables angoisses, pour user d'une épreuve qui ne tournât point à mal, il fit appeler ses fils, et, sans leur dire une seule parole, il alla leur prenant, l'une après l'autre, leurs jeunes mains fidèles, non pour y chercher les lignes de la chiromancie, car cette mauvaise pratique n'était pas encore née en Espagne; mais, malgré l'âge et les cheveux blancs, l'honneur donnant des forces à son sang glacé, à ses veines, à ses nerfs et à ses froides artères, il serra leurs mains de telle sorte, que les jeunes hommes dirent : « Seigneur, assez; qu'essaies-tu? que veux-tu? Lâche-nous, car tu nous fais mourir. » Mais, quand il en vint à Rodrigue, l'espérance du secours qu'il cherchait étant comme morte, puisqu'il ne se trouve pas dans les deux premiers, celui-ci, les yeux enflammés tel que le tigre sauvage d'Iîyrcanie, avec le même aspect et la même fureur, tirant son pied gauche en arrière, dégage sa main droite, et dit au vieux père qui le regardait immobile : « Lâchez, mon père; ou malheur à vous! Lâchez; car si vous n'étiez mon père, je n'aurais de ceci satisfaction en paroles. Mais, avec ma main même, je vous arracherais les entrailles, mon doigt se faisant passage en place de dague ou de poignard. » Le vieillard, pleurant de joie, dit : « Fils de mon âme, ton courroux me soulage, et ton indignation me plaît. Ces bras, mon Rodrigue, montre-les pour la vengeance de mon honneur, qui était perdu, s'il n'est reconquis et gagné par toi. » Il lui conta son injure, et lui donna sa bénédiction, et l'épée avec laquelle
Rodrigue donna la mort au comte, et commencement à ses exploits.
Je ne prolongerai pas aujourd'hui cette examen du Romancero. J'ai mieux aimé traduire que raisonner. Je reviendrai sur ce sujet, et je tâcherai de faire connaître quelques fragments curieux de cette vieille littérature espagnole, oij l'on trouve de si belles choses anonymes, et tant de poésie, sans un grand poète.