SEIZIÈME LEÇON
Caractère surtout historique de la vieille poésie castillane. — ifomance du roi Rodrigue. — Nouvelles observations sur le Romancero du Cid. — Poésies morales. — Rabbi don Santo de Carrion. — L'esprit religieux de l'Espagne au moyen âge, moins intolérant que dans la suite. — Légendes versifiées. — Prose castillane. — Don Juan Manoël. — Le chroniqueur Ajala.
Messieurs ,
Je réunirai dans cette séance des souvenirs fort divers, toujours sur un même sujet, la vieille littérature castillane.
Lorsque la critique est moins une leçon de goût qu'une recherche d'érudition, lorsque, au lieu d'analyser des chefs-d'œuvre, elle s'attache à découvrir quelques singularités inédites, quelques rares échantillons d'une barbarie plus ou moins originale, l'intérêt doit quelquefois languir. Si pourtant cela nous arrive, Messieurs, la faute semble en être à moi. Estil, au premier abord, une étude plus faite pour exciter l'intérêt et ranimer l'imagination , que cette histoire toute poétique de l'Espagne, ce mélange de religion , de guerre, d amoiAi' comme dans le reste du moyen
âge, mais avec des nuances orientales et plus fortes ? D'où vient cependant que les monuments de cette époque ne répondront pas à toute l'attente éveillée dans l'esprit par le nom de cette époque môme? C'est que, pour les contemporains , la réalité n'avait pas tout le charme de grandeur et de poésie que nous y supposons vaguement. Aujourd'hui , paisibles rêveurs, évoquez dans les palais de Grenade, dans les tours de l'Alhambra, les souvenirs de l'amour et de l'honneur, vous croirez, au loin ,^ entrevoir mille fantômes poétiques. Il vous semblera que l'Espagne était, au moyen âge, un pays d'enthousiasme et de génie. Mais il n'en va pas ainsi. La Castille est moins féconde, moins variée dans ses vieux monuments littéraires, que ne le fut la Champagne ou la Picardie, par exemple. Oui, feuilletez les romans des Trouvères, au xiii^ siècle ; une foule d'inventions heureuses , une abondance inépuisable d'imagination caractérisent ces provinces, dont le nom, à force d être national, est devenu bourgeois et vulgaire à nos yeux. Au contraire, l'esprit tout échauffé d une vague admiration, cherchez-vous ce que la longue lutte de deux religions, le génie des Maures et celui des chrétiens ont dû produire de neuf et de hardi dans les artî, hormis les belles romances du Cid, la mcisson ne seiii pas abondante.
Cependant , quelques traits distinctifs marqueront la poésie espagnole à sa naissance. Le premier, c'est un amour de la patrie, plus animé que chez les autres
peuples du même temps. Ce besoin qu'avait l'Espagnol de regagner pied à pied sa terre natale, cette présence assidue de l'ennemi , cette croisade permanente pendant cinq siècles, c'étaient là des aiguillons qui devaient exciter l'amour du pays jusqu'au fanatisme.
Aussi, dans cette littérature plus riche de l'Italie, de l'Angleterre, de la France, au moyen âge, vous ne trouverez pas, comme en Espagne, une suite de chants tout à fait nationaux 5 vous n'y trouverez pas , sur chaque événement, sur chaque grand homme du pays, une romance populaire. C'est donc là le premier caractère d^ cette littérature du moyen âge en Espagne : moins variée, plus pauvre que celle des autres pays de l'Europe, elle est plus indigène, plus locale, plus historique.
L'imagination poétique de ce peuple semble avoir été, pendant plusieurs siècles, absorbée par cet unique soin de lui-même. Vous trouverez chez les Espagnols, beaucoup moins que chez les autres nations romanes, les longs poèmes , les longs récits chevaleresques et les fabliaux. Ce n'est qu'au sortir du moyen âge, quand l'Espagne eut changé son patriotisme, multiple, divisé comme son territoire, contre la fidélil6 au grand empire de Charles-Quint, que sa littérature devient si féconde et si puissante à la fois.
Cependant, après avoir fait prédominer, dans les origines de la littérature castillane, cette forme historique de la romance populaire, nous rappellerons
quelques essais d'un autre genre, quelques imitations de nos romans de chevalerie, et surtout quelques poëmes mystiques naturels au génie espagnol , mais qui, sans doute, inspirés dans la monotonie du cloître, n'ont rien de la verve poétique des romances. Enfin, pour compléter cette revue de toutes les formes que la pensée recevait, à la même époque, dans les diverses contrées de l'Europe latine, nous opposerons à Villani et à Froissart les premiers essais des chroniqueurs espagnols en langue vulgaire.
Le plus ancien monument de cette poésie espagnole, que j'appelle une suite d'annales retenues par l'imagination populaire, c'est la Romance du roi Rodrigue. Je la traduis avec une rigoureuse exactitude ; je tâche d'en conserver les expressions; et , dans quelques idiolismes, vous reconnaîtrez plus d'une trace de la première et étroite affinité entre les dialectes romans.
Les troupes de don Rodrigue perdaient courage et fuyaient, tandis que, dans un huitième combat, ses ennemis étaient vainqueurs.
Rodrigue s'éloigne de son pays et de son camp royal. Il va seul, le malheureux; nul compagnon ne lui restait.
Son cheval, tout épuisé de fatigue qu'il est, ne pouvant être changé, chemine à son gré, sans être dérangé de sa voie.
Le roi marche si accablé, qu'il i>e sent plus; il est mort do soif et de faim, tellement que c'était pitié do le voir. Il est si c( uvert de sang, qu'il paraissait rouge comme la flamme.
Il portait ses armes bosselées, ruisselantes do sang; il iiortait une épée dentelée comme une scie par les couus qu'elle a reçus.
Son casque faussé s'enfonçait sur sa tête; son visage était gonflé par la souffrance.
Il monte sur la cime d'un coteau, le plus élevé qu il aperçoit. De là il regarde son armée, comme elle est vaincue. Il regarde ses bannières et les étendards qu'il avait, comme ils sont tous foulés aux pieds et couverts de poudre.
Il cherche des yeux ses capitaines, et aucun ne paraissait. Il regarde la plaine teinte d'un sang qui coule en ruisseaux ; et, triste de ce spectacle, il sentait en lui une grande pitié.
Pleurant de ses yeux, il parlait ainsi :
a Hier j'étais roi de l'Espagne; aujourd'hui je no le suis pas d'un seul village.
« Hier j'avais des villes et des châteaux; aujourd'hui je n'ai rien.
« Hier j'avais des créatures et un peuple qui me servait; aujourd'hui je n'ai pas un créneau que je puisse dire à moi.
« Malheureuse fut l'heure, malheureux fut le jour où je naquis et où j'héritai d'une si grande seigneurie, puisque j'avais à la perdre tout entière en un seul jour!
« 0 mort! que ne viens-tu! que n'enlèves-tu mon ànie de ce corps misérable, puisqu'on t'en rendrait grâces! »
La monarchie des Goths est tombée. Voilà le génie espagnol qui commence sous la servitude, et qui va grandir dans ce pénible apprentissage. Une résistance et un progrès continués pendant six siècles, jusqu'au moment oîi les bannières espagnoles viendront assiéger Grenade, et où l'on chantera les adieux du roi Boabdil, cette lente éducation d'un peuple, commencée par la défaite, acKevée par la victoire, tout cela est marqué par autant de poésies, dont la simplicité lait la grandeur, où le poëte n'est rien , où l'événement est tout.
Parmi les héros divers de ces chants , il en est un qui éclate par-dessus tous les autres, le Cid. Son histoire est à la fois authentique et romanesque. Ailleurs, dans la France si guerrière, la chronique et le roman sont deux choses distinctes. A l'exception de Charlemagne et de sa cour, dont l'histoire se perdait dans un passé déjà lointain , nos héros véritables ne servaient pas aux récits de nos Trouvères. Les personnages de tous ces romans , dont s'est amusé si longtemps l'esprit de l'Europe, et qui n'ont pu être tués que par l'imagination plus forte et la raison moqueuse de Cervantes, ces personnages, Cléomadès, Tristan de Léonois, etc., sont étrangers au monde réel. Mais le Cid est un héros intermédiaire entre la fable et l'histoire. Ses grands exploits, ses conquêtes, sa fière indépendance de la suzeraineté de Castille, tout cela est historique ; et en même temps le Romancero fait du grand capitaine un chevalier errant qui sauve l'honneur des femmes et punit la déloyauté. La grandeur historique et l'idéal du roman chevaleresque, voilà le Cid dans le Romancero.
Un jeune écrivain de talent et de goût prépare une traduction complète de ce recueil. Je désire beaucoup que son élégant travail soit bientôt publié. Mais je n'essaierai pas do détacher quelque cliose des cahiers qu'il a bien voulu me conlier : voulant toujours lier quelques idées aux exemples que je rapporte, il faut bien que je traduise moi-même ces exemples, de peur que, sous une autre main, ils ne contredisent mes
idées. Je vais donc vous citer encore les romances du Cid dans ma traduction, choisissant ce qui peut faire ressortir les diverses nuances de grandeur historique et de heauté poétique. Je ne discute pas la question d'ancienneté. Nul doute, je le répète, que ces poésies longtemps traditionnelles n'aient subi bien des variantes, par lesquelles chaque génération s'appropriait cette œuvre nationale. Cela même prouve combien elles sont indigènes. Elles se sont perpétuées en se modifiant, toujours sous l'empreinte du caractère espagnol.
Oui, sans esprit de système, sans admiration paradoxale, il est impossible de ne pas goûter vivement ces chants.
Je regrette que notre grand Corneille les ait à peine connus, et que, hormis deux romances, dont l'une est incomplète, il n'ait eu qu'un reflet de cette poésie primitive à travers des tragédies espagnoles du xvi* siècle. Plus on admire la passion, la poésie qui éclatent dans le Cid dé Corneille, cet amour de Chimène, si pur et si abandonné, ces caractères de don Diègue et de Rodrigue, plus on sentira vivement les romances espagnoles.
Les romances esquissent rapidement ce que le poëte français développe selon le génie de notre théâtre. Tout y est plus simple et plus rude. Je ne rappelle pas les vers de Corneille 5 mais que chacun se les récite à soi-même. Prenons le moment 011 le père envoie son fils à la vengeance, et où le fils hésite
entre son amour et son honneur. Voici maintenant la romance :
Le Cid restait pensif, se voyant jeune d'âge pour venger son père, en tuant le comte de Lozano. Il regardait la bande redoutable du puissant ennemi, qui avait, dans les montagnes, mille Asturiens, ses partisans; il considérait comment dans les cortès du roi de Léon, Fernand, le vote du comte était le premier, et son bras le meilleur dans les guerres. Tout cela lui paraissait peu devant une telle injure, la première qui se fût faite au sang de Lain Calvo. Au ciel il demandait justice; à la terre, un champ clos; à son vieux père, liberté de combattre; à. l'honneur, du courage et un bras. Il ne s'inquiète pas de sa jeunesse, parce que, dès la naissance, le vaillant hidalgo est destiné à mourir pour les occasions d'honneur. 11 découvrit une vieille épée de Mudarra le Castillan, qui restait là vieille et rouillée, par la mort de son maitre ; et songeant qu'elle seule suffisait pour la décharge de son devoir, avant de la ceindre, il lui parla ainsi, tout agité : « Tiens compte, vaillanie épée, que mon bras est celui de Mudarra, et qu'il va combattre lui-même avec ce bras, parce que l'offense est sienne. Je sais bien que tu auras honte de te voir ainsi dans ma main; mais tu ne pourras avoir la honle de reculer d'un pas : tu me verras sur le champ de bataille aussi brave que tu es de bonne trempe. Tu as recouvré un second maître, aussi bon que le premier; et si quelqu'un pouvait te vaincre, indigné d'un tel opprobre, je t'enfoncerais jusqu'à la garde dans ma poitrine,
« Allons, allons, au combat, parce que c'est l'heure de doimer au comte Lozano le châtiment que méritent sa langue si infâme et sa main. » Déterminé, le Cid va; et il va si déterminé que,
dans l'espace d'une heure, il demanda vengeance au comte.
Le défi (le Rodrigue au comte, la douleur et la joie du vieux don Dicgue, tout cela n'est pas moins éncrgi([uement rendu que dans Corneille. Rodrigue ap-
porta à son père la tête sanglante du comte -, puis commence ce drame de Chimène poursuivant la mort de Rodrigue . Mais la Chimène des romances espagnoles n'est pas combattue par l'amour. Un mot seul du roi donne l'idée que cet amour pourra naître. L'art du moyen âge n'avait pas imaginé ces contrastes passionnés où triomphe la tragédie moderne. Écoutez le chanteur espagnol ;
Le seigneur roi était assis dans son fauteuil à dos, jugeant les disrorris de sa nation mal réglée : libéral et justicier, il récompense le bon et punit le méchant, parce que les châtiments et .les récompenses font la sécurité des vassaux. Traînant de longs habits de deuil, entrèrent trente hidalgos, écuyers de Ciiimène, fille du tomtc Lozano, Elle demanda aux huissiers venus au-devant d'elle suspensiondes jugements. Ace moment, le roi envoya à la chambre de dona Uraca un message; et Chimène commença ainsi ses plaintes, à genoux sur l'estrade : a Seigneur, il y a six mois aujourd'hui que mon père est mort sous les mains d'un jeune homme, que les tiennes ont élevé pour être meurtrier. Quatre fois je suis venue à tes pieds, et quatre fois ma poursuite a obtenu des promesses, et justice, jamais. Don Rodrigue de Bivar, jeune homme orgueilleux et vain, profane tes justes lois : et lu favorises ce profanateur; tu le caches, tu le couvres; et puis l'ayant mis en sûreté, tu gourmandes les juges, parce qu'ils ne peuvent le prendre. Si les bons rois représentent l'image de Dieu et son office sur la terie envers les humbles humains, il ne doit pas être roi bien craint et bien aimé, celui qui manque à la justice et encourage les méchants. Tu vois cela, tu en juges mal ; pardonne, si je te parle mal ; l'injustice change, dans une femme, le respect en colère. —Gentille donzelle, répondit le roi Fernand, il n'est pas que vos plaintes ne puissent adoucir un cœur d'acier et de marbre. Si je garde
don Rodrigue, pour votre bien, je le garde : un jour viendra que par lui tu changeras en joie tes pleurs. »
Cette prédiction est le nœud du poëme. Bientôt Chimène, quiréclamaitlapunitiondeRodrigue, voyant sa valeur et sa gloire, le demande pour mari.
Grande était la renommée de Rodrigue de Bivar; il avait vaincu cinq rois maures du pays des Maures. Il les délivra de la prison où il les avait mis; ils se rendirent ses vassaux et lui promirent tribut. Le roi, qui s'appelait Fernand, était à Burgos: Chimène Gomez parut devant le bon roi; elle se tenait humble devant lui, et exposa ses raisons. « Je suis fille de don Gomez, comte de Gormaz; don Rodrigue de Bivar l'a tué avec valeur. Je suis la plus jeune dô trois tilles qu'avait le comte. Je viens demander que vous me fassiez une giàce en ce jour; et ce que je vous demande, c'est Rodrigue pour mari. Je me tiendrai pour bien mariée, parce que je suis certaine que ses exploits iront en croissant, et qu'il sera le plus grand, pour le rang, qu'il y ait dans votre terre. Vous m'accorderez un grand bienfait de lui faire grâce de bon cœur, parce que c'est le service de Dieu; moi-même je lui pardonnerai la mort qu'il a donnée à mon père, s'il consent à cela. » Le roi trouva bien ce que Chimène demandait; il écrivit au Ci'd ses lettres, lui disant qu'il vînt à Valence, oïl il était, pour une chose qui le comblerait de joie, Rodrigue, qui vit les lettres que le roi romand lui envoyait, monta sur Bubicça.
C'est partout la môme naïveté, la môme rudesse de mœurs. Les principaux incidents de la glorieuse vie du Cid sont ainsi consignés dans une suite de chants populaires. Sa lidélilé pour le roi don Sanche ; la mort de ce roi, assassiné sous les murs de Zamora; Tavéncment du frère de don Sanche, don Alphonse; le refus allier du Cid de lui prêter serment, tant que ce roi
n'aura pas déclaré qu'il est étranger à la mort du frère, dont il prend la couronne 5 la docilité du roi, obligé d'obéir à un sujet si puissant, et de jurer peut-être un mensonge, pour obtenir en revanche le serment du Cid; les persécutions suscitées à ce héros, son exil, ses victoires ; sa retraite chez les Maures 5 son mariage avec une seconde Chimène^ ses nouveaux exploits; le mariage et l'affront de ses filles ; sa vengeance ; la gloire de sa vieillesse -, les rois de l'Orient qui lui envoient des ambassadeurs et des présents -, sa mort -, son corps placé tout armé sur son fameux cheval Babieça, et ce corps inanimé qui gagne une dernière victoire et met en fuite les ennemis : voilà l'épopée du Cid.
On doit regretter que le célèbre Herder, dans sa traduction traduite par M. de Sismondi, ait souvent altéré la simphcité rude de ces chants. Sans doute, il ne faut pas, dans notre littérature savante, habile, toujours un peu systématique, contrefaire la simplicité gothique -, il ne faut pas, dans une composition moderne, écrire en langue du moyen âge 5 mais une plus grande faute, c'est, quand on traduit, de substituer notre siècle au temps passé.
Vieillir nos inventions, en les fardant d'une fausse simplicité; rajeunir les vieilles et rudes inventions du moyen âge, en les animant d'un coloris sentimental, à la moderne, double mensonge que le goût doit également repousser ! Traduisez le moyen âge, et ne le refaites pas.
Il ne faut pas mêler une élégance germanique du
xviii* siècle, un tour factice d'imagination, à l'âpreté de ces vieilles poésies, à leurs répétitions, à leur négligence parfois prosaïque; car, dans l'original, jamais l'expression n'a coûté d'efforts -, quand elle arrive toute poétique, l'auteur s'y plaît et la redit souvent, el quand elle manque, les faits parlent.
Lisez-vous, par exemple, dans une version française faite sur la traduction de Herder, la romance où le Cid est représenté dans sa vieillesse, entouré de ses fdles, et recevant un message et des présents du roi de Perse : tout est changé, embelli, gâté. Le poëte nous montre le Cid endormi dans son fauteuil, et Chimène du doigt faisant signe à ses filles de ne pas troubler le doux sommeil de leur père. Voilà bien les petits soins de sensibilité bourgeoise, que les poètes allemands aiment à retracer. Mais cela ne va point à l'ardente activité du Cid. Ce grand capitaine ne dormait pas de jour. Rien de pareil dans l'original espagnol. Voici la vraie romance toute simple :
La renommée du Cid arriva jusqu'aux frontières de la Perse; car elle allait par tout le monde, disant ce qu'il en était. Et commci le Soudan l'apprit, et qu'il sut bien la vérité des actions
Llcgô la fama del Cid A los confines de Persia, Cuando andaba por el mundo; Dando razon de quien era,
Y como lo oyo el soldan,
Y supo bien la ccrtcza
De los fechos del bucn Cid, Un grand prc&entc aparcja.
du vaillant Cid, il lui prépara un présent. Il chargea plusieurs chameaux de pourpre et de soie, d'or, d'argent, d'encens et d© myrrhe, et de beaucoup d'autres richesses. Et avec un de ses' parents, de sa maison et de sa table, il envoya ce présent au' Cid, en ajoutant ces mots : « Tu diras à Ruy Diaz le Cid que le Soudan se recommande à lui, parce que j'ai grand désir d'apprendre de ses nouvelles. Et par la vie de Mahomet, et par ma tête royale, je lui donnerais ma couronne, seulement pour le voir dans mon pays. Qu'il reçoive de ma grandeur ces faibles dons, en signe que je suis son ami, et le serai jusqu'à sa mort!»
Le Maure se mit en route, et en peu de temps parvint jusqu'à Valence, où il demanda permission au Cid de lui parler en face. Le Cid sortit pour le recevoir; et quand le Maure le vit, il trembla d'être en sa présence. Et comme il hésitait dans son
Cargo copia de camellos.
De grana, purpura y sedas, Oro, plata, encencio y mirra, Con otras muchas riquezas ;
Y con un pariante suyo De los de su casa, y mesa Le envia al Cid el présente, Diciendo desta manera :
■ Diras al Cid Ruy Dias,
Que el coldan se le encomienda.
Que de sus nuevas oir
Le tengo grande queiencia;
Y por vida de Mahoma,
Y de mi real cabeza, Que le diera mi corona, Per .solo velle en mi tieira
Y que aquese don pequeno Reciba de mi grandeza,
En senal que soy su amlgo,
Y lo seré, hasta que muera, etc., etc.»
trouble à faire son message, le Cid lui prit la main, et dit : « Tu es bienvenu, Maure, tu es bienvenu dans ma ville de Valence. Si ton roi était chrétien, j'irais pour le voir dans son pays. »
Avec ces discours et d'autres semblables, ils allèrent tous deux à la ville, oîi les habitants firent une grande fête. Le Cid lui montra sa maison, ses filles et Chimène : de quoi le Maure était ébloui, voyant une si grande richesse. Le Maure y resta quelques jours à se reposer, jusqu'à ce qu'il voulut s'en aller, et qu'il demanda permission de partir. Et en retour du présent qu'il recevait du soudan, Rodrigue lui renvoya d'autres choses qu'il n'avait pas. Le Maure congédié, Rodrigue resta, avec sa Chimène et ses deux filles, rendant de grandes grâces à Dieu.
Ce n'est pas là le Cid assis dans un fauteuil, sans pouvoir remuer. Il montre sa femme et ses filles comme un meuble : c'est la rudesse du moyen âge.
Je ne veux pas multiplier sans fin ces citations. Qu'il me suffise d'avoir caractérisé la vraie simplicité de ces œuvres primitives, simplicité admirable et bistorique, qu'on doit fidèlement traduire, mais qu'il ne faut pas simuler dans une œuvre moderne:^ car alors elle perdrait son premier mérite, la vérité.
Tandis que dans les Asturies, dans la Castille, dans le royaume de Valence, l'imagination populaire cliantait. les exploits du Cid, et que des portes sans nom faisaient ces immortelles romances, une poésie plus savante et moins durable florissait dans la Catalogne et l'Aragon. C'est un fait curieux que les efforts, les libéralités, la protection politiijue employés cà cet usage. Uien ne prouvera mieux d'ailleurs à quel point la poé-
sie provençale était devenue classique pour une partie de l'Europe. Voici comment s'exprime Zurita, dans ses Annales et Aragon, sous la date de 1398 :
Aux armes et aux exercices de guerre, qui étaient les passetemps ordinaires des anciens princes, succédèrent les inventions et la poésie vulgaire, et cet art qu'on appelle la gaije science. On commença d'en établir des écoles publiques. Et ce qui, dans les temps passés, avait été un honnête exercice et un délassement des travaux de la guerre, par lequel s'étaient signalés en langue limosine beaucoup de nobles esprits de la Catalogne et du Roussillon, s'avilit tellement que tous semblaient des jongleurs. Pour attester ce fait, il sulîit de rappeler ce que dit le fameux cavalier don Henrique de Villena , que « pour fonder dans le royaume une grande école de la gaye science, à l'imitation des Provençaux, et pour attirer les plus excellents maîtres de cet art, une ambassade solennelle fut envoyée au roi de France. »
Ainsi voilà, dans le xiv® siècle, en Espagne, au milieu des guerres civiles, le goût de la poésie poussé jusqu'à la science et à l'abus. L'imitation de la Provence était complète à la cour des princes d'Aragon, des comtes de Barcelone. Cette influence avait commencé au règne d'Alphonse II, roi d'Aragon, vers la fin du xn' siècle : elle se soutint longtemps; elle survécut à la décadence même de la poésie provençale sur son propre territoire. Mais les troubadours catalans se perdent, pour ainsi dire, dans le grand nombre des troubadours, et ne font pas une gloire particulière pour l'Espagne. La poésie catalane s'est effacée devant l'idiome et la poésie castillane, cultivés d'abord
avec moins d'étude et d'éclat, et qui, plus tard, ont exclusivement prévalu.
Pendant ce règne de la poésie provençale au delà des Pyrénées, la Castille, la Galice et le Portugal avaient toujours gardé leurs dialectes particuliers, immédiatement issus du latin. C'est dans le castillan du XIII' et du xiv" siècles que sont écrites les Romances du Cid. C'est dans cet idiome que nous trouverons encore quelques compositions étrangères au restede l'Europe, ou du moins plus spécialement marquées du caractère mystique de l'Espagne. Ce ne sont pas des fabliaux pieux et moqueurs comme ceux qu'on faisait à Paris à la même époque; ce ne sont pas des légendes insipidement fabuleuses, comme quelques-unes d'Italie, ce sont des légendes mélancoliques et passionnées; quelquefois môme ce sont des espèces de drames. Peut-être, sous ce rapport, l'Espagne a-t-elle devancé les autres nations. Il est un de ces drames dont je dois dire quelques mots.
L'auteur, d'abord, est un personnage singulier du xiv* siècle. Il était juif, nourri dans la science des Arabes. Cependant, au milieu de cette Espagne renommée pour l'inlolcrance, il parvint aux emplois, aux bonneurs; il fut protégé par plusieurs rois-, il excita la jalousie des évêques, et se soutint par son talent. Il s'appela Rabbi don Santo de Carrion.
Don Sanlo fut poëtc en langue vulgaire. On cite ties fragments d'une allégorie morale et dramatique (ju'il a composée sous ce titre : la Dame générale. Elle est
écrite clans un vieux castillan, rapproché du latin, et facilement intelligible. Qu'est-ce que c'est que cette danse? direz-vous. — Un drame, dont les personnages sont : la Mort, un prédicateur, et des personnes de toute condition, hommes, femmes, jeunes filles. La Mort ouvrait la scène :
Je suis, disait-elle, la Mort inévitable pour toutes les créatures
qui sont et seront dans le monde. J'appelle chacun et je dis : « Hélas! pourquoi t'inquiètes-tu de celte vie si courte, qui passe en un moment, puisqu'il n'est pas de géant si fort qui puisse se préserver de cet arc? Il convient que tu meures, quand je te frapperai de ma flèche cruelle. »
A c^ protagoniste succède un prédicateur qui, dans un long sermon, conseille de faire de bonnes œuvres, et de se tenir prêt pour la danse générale de la Mort ;
Après lui, la Mort reprend, et dit :
Tout ce qui naît clans ce monde, en quelque condilion que ce soit, vient à la danse mortelle. Celui qui ne voudra pas. je suis prêle à l'y faire venir, de force ou de gré. Puisque le frère vous a prêché que vous ayez tops à faire pénitence, quiconque ne voudra pas y mctlre ses soins est désormais désespéré.
La ronde va commencer. La Mort, promenant ses regards sur toute cette foule, s'écrie :
J'appeJle d'abord à ma danse ces deux jeunes filles que tu vois là si belles : elles sont venues à mauvaise intention, pour entendre mes chansons qui sont tristes; mais ni les fleurs, ni les roses, ni les parures qu'elles ont coutume de porter ne les défendent. Si elles le pouvaient, elles voudraient bien se séparer de moi; mais cela ne se peut, car elles sont mes fiancées.
il y a dans le poëte anglais Young une imagination semblable, la Mort qui, parée de diamants, vient au bal. Ce thème mélancolique avait couru le moyen âge. Le célèbre peintre Holbein, au xvi^ siècle, ne faisait que recueillir cette vieille tradition peinte sur les murs d'un cimetière de Bâle^ on ne s'étonnera pas de la retrouver sous le pinceau de Rabbi : elle convenait à la gravité naturelle, à la tristesse religieuse du caractère espagnol. L'identité nationale de chaque peuple se marque surtout dans sa littérature. Dès l'origine et dans la rudesse de notre vieille langue, vous trouvez déjà lebadinage, le tour léger, l'enjouement de l'esprit français. L'idiome italien est élégant et gracieux dès la fin du xni^ siècle. La sévérité du génie espagnol est déjà tout empreinte dans les poésies castillanes de la même époque.
S'il en est ainsi, ce que doit surtout nous offrir la vieille littérature espagnole, ce sont des poésies pieuses. N'est-ce pas l'Espagne, en effet, qui reste la dernière sous le poids de ces habitudes monacales du moyen âge, renversées, dans l'Europe, par le schisme du xvi" siècle et la philosophie du xvni% et affaiblies, même en Italie, par l'élégance sociale et l'esprit littéraire? Rien de tout cela n'a pénétré l'Espagne, malgré la double invasion des doctrines et des armes de la Erance. Les idées nouvelles y ont agité quelques esprits, mais elles n'ont remué que lentement ces niasses profondes, qui demeuraient dans l'admiration et l'obéissance pour es monies. On doit croire que c'est de bien
loin que datait un pareil pouvoir. On se tromperait.
Dans les xiii* et xiv* siècles, il y avait une sorte de liberté d'esprit chez les Espagnols. C'était leur bon temps -, c'était leur siècle d'indépendance religieuse. Malgré l'esprit austère et passionné du peuple, cette présence d'un si grand nombre de musulmans au milieu des chrétiens, ce long partage du même territoire, ce commerce habituel, cette richesse, ce génie industrieux des Maures, tout cela avait adouci l'àpreté de la haine religieuse. De là, dans les rois chrétiens d'Espagne, au moyen âge, une disposition à l'indépendance civile contre la cour de Rome 5 de là, chez le peuple espagnol, plus de liberté en matière religieuse que dans tout autre pays de l'Europe. C'est ainsi que l'Espagne chrétienne défendit les Albigeois, et qu'elle ne laissa point déposer ses rois par les excommunications du Vatican.
Les évoques d'Espagne, au xiii* et au xiv* siècle, interviennent dans les affaires civiles, en hommes d'Etat. Ce privilège qu'ils avaient eu, avant la conquête arabe, de concourir à l'élection des rois, les avertit de respecter un titre qu'ils peuvent donner eux-mêmes. On ne les voit point lutter par des anathèmes contre la puissance civile : ils aiment mieux la soutenir et la partager. Que leur nation soit victorieuse ou vaincue, on les voit, par politique, favoriser les traités qui, dans une ville, assurent aux chrétiens des églises, et aux Maures des mosquées. On les voit admettre même des distinctions tolérantes entre les
chrétiens qui ont été quelque temps sujets des Maures, et les chrétiens qui n'ont jamais suhi ce joug : ils exigent moins des premiers. Voilà le spectacle qu'offraient, au xiv" siècle, un grand nomhre de villes d'Espagne reprises par les Castillans sur les Maures.
Ainsi, à cette époque, rien de ce que vous voyez au xvf siècle, lorsque le farouche, l'impitoyable Philippe II brise les libertés de la nation espagnole, et abat le courage, la hardiesse d'esprit, par l'établissement de l'inquisition. Au xiv" siècle, rien de ces hymnes barbares, de ces exhortations au meurtre pour la foi, qui remplissent les pièces de Lope deVega et de Calderon. La vieille poésie espagnole n'est pas impitoyable dans sa superstition. Parlant de quelques guerriers ennemis , elle dit qu'ils sont « hidalgos y quoique Maures. » Certes, pour l'orgueilleuse et nobiliaire Espagne, n'était-ce pas une grande marque de tolérance, d'admettre qu'un mécréant, qu'un Maure fût gentilhomme?
Les légendes chrétiennes n'en étaient pas moins fort populaires. Après les romances historiques, la poésie mystique est ce qu'il y a de mieux dans la vieille Espagne. La piété était, en Espagne, indigène comme la valeur. On compte parmi les monuments de la langue castillane, au xm' et au xiv* siècle, beaucoup de légendes versifiées. C'était le Romancero de ('l'-:{,'lise; il se compose de vies des saints, ou de gloses poétiques de l'Évangile. Ce sont des vers rudes, sans éclat dans le style, mais avec une sorte d'invention
lOi LITTÉRATURE
dans les faits, un tour d'esprit hardi : nulle trace de cette pompe, de ce faste de langage qui remonte à Lucain et à Sénèque-, l'hyperbole est dans la fable, et non dans le langage grossier, mais naturel. Le cadre de ces légendes est parfois très-poétique. Je ne sais si notre critique moderne, subtile par satiété, n'a pas une admiration trop complaisante pour quelques vieux monuments du moyen âge, qui n'ont d'autre mérite qu'une extrême différence avec tout ce que nous voyons. Ce qui était commun dans le moyen âge, nous paraissant singulier dans le nôtre, finit même par nous sembler original. Je ne sais si je tombe dans ce défaut-, mais voici le début d'un poëme mystique espagnol qui m'a frappé. L'auteur veut raconter les douleurs de Marie pendant la Passion ' :
Au nom précieux de la sainte reine, de qui est né salut et soulagement pour le monde, si elle me guide par la grâce divine, je voudrais composer un poëme sur ses douleurs, les douleurs qu'elle souffrit pour son divin fils, en qui le péché n'eut jamais entrée, qui ne fit aucun mal, et fut très-mal jugé. Saint Bernard, un bon moine, fort ami de Dieu, voulut savoir l'excès de la douleur que je vous raconte; mais il ne put trouver une autre voie que de s'adresser à celle à qui Gabriel dit : « Dieu soit avec vous. » Plusieurs fois, l'homme pieux, versant de vives larmes de son coeur affermi, fit à la glorieuse Vierge la demande qu'elle lui envoyât cette consolation. L'homme de bien disait de toute son âme : « Reine des cieux, avec qui le Messie
* El Duclo de la Virgen {los dolorcs de nuestra senora), par don Gonzalo de Bercco :
En el Qome precioso de la santa rejna.
a partagé tout son pouvoir, ne perds pas l'apanage de ta pitié. Toute la sainte Église y gagnera beaucoup, et aura plus de Hoire devant toi. On saura de plus grandes nouvelles a ta louange que n'en publient tous les docteurs de France. >> Le moine appuya si bien ses raisons, que sa voix monta jusqu aux deux. La sainte Marie dit : « Songeons à nous rendre la; ce moine ne veut pas nous laisser de loisir. » La Vierge gloneuse descendit, vint à la demeure où le moine priait, le capuchon baissé: « Dieu te sauve, lui dit-elle. Mon âme déchirée me porte à te donner secours et consolation. - Dame, du le morne, si tu es Marie, qui de tes mamelles a nourri le Messie, je voulais savoir de loi ce que tu as souffert. Je m'occupais de cela; car eu toi est toute mon espérance. -Frère, dit la dame, ne doute pas de la chose; je suis dame Marie, épouse de oseph. Ce que tu me demandes me rend curieuse et pensive. Je veux que moi et toi nous composions un récit. - Seiiora, dit le moine, je sais bien que la tristesse ni la douleur ne te peuvent toucher; car tu es dans la gloire de Dieu notre Seigneur. Mais je cherche conseil; fais-moi celte grâce, je te prie, de me dire d'abord -.Quand le Christ fut saisi, étais-tu avec lui? comment l'observais-tu? avec qui l'écou tais-tu? Je te prie de m,en parler quelques moments. -Frère, dit la dame , c'est chose pesante de renouveler mes amiclions; car je suis glorifiée. Mais je nai pas oublié la (lèche qui m'a blessée ; je la sens là dans mon cœur. »
La Vierge alors commence son récit : c'est la Passion racontée, non plus par un disciple, mais par une mère. Le poëme est termine par une apparition de Jésus-Christ, qui descend près de sa mère, dans la cellule du saint homme. Cela est hien supérieur aux représentations à demi bouffonnes du x\« siècle. Tout est grave et pathétique dans la légende espagnole, avec -me extrême simplicité de langage.
Vous remarquez, par le choix que le poète a fait de saint Bernard, à quel point les grands noms de France étaient alors célèbres. Il est visible qu'à cette époque c'était de la France que les idées religieuses, poétiques, se répandaient dans l'Europe. Plus tard, ce fut l'Italie que l'on imita, puis l'Espagne, au xvi* siècle, quand elle eut l'Amérique et Charles-Quint.
Aujourd'hui, nous n'en sommes qu'à l'époque oij l'Espagne, dans sa littérature encore peu féconde, inventait surtout de pieuses légendes et des romances populaires. S'il existe en effet, en langue castillane, de plus longs poëmes écrits au xiv* siècle, ce sont des traductions de nos romans versifiés du xni* siècle, du Roman d' Alexandre ^ du Vœu du Paon, et de quelques autres. VAmadis seul vient du Portugal. On trouve dans ces ouvrages la même ignorance, le même anachronisme de mœurs qui caractérisent nos romans, et nulle poésie véritable. Les beaux romans de chevalerie espagnols sont du siècle suivant. Mais ce qui appartient à l'Espagne du xiv* siècle, ce qui commence à marquer le progrès de la langue et des esprits, ce sont quelques écrits solides et sérieux en prose castillane. On y reconnaît l'influence arabe-, car les conquérants de l'Espagne étaient ses instituteurs.
Un de ces écrits se compose de leçons allégoriques et de sentences, comme les aime l'imagination d'Orient. C'est, avec d'autres circonstances, la même forme que le Dohpathos^ une suite de récits divers, j)our éclairer l'esprit d'un prince. C'est un ministre
qui joue là le rôle de sage, et n'emploie d'autre inlrigue, à chaque occasion difficile, que de conter une histoire. Ce recueil, intitulé le. Comte Lucanor^ est l'ouvrage du prince don Juan Manoël, qui, allié à la famille royale deCastille, occupa de grands emplois et servit avec gloire contre les Maures, dans le milieu du xiv^ siècle. Son livre est un monument curieux de la gravité espagnole et de l'esprit allégorique des Arabes.
Mais un monument plus important de la prose castillane, une antiquité bien autrement nationale, c'est la chronique d'Ayala. Un peuple n'a fait un grand progrès de civilisation que lorsqu^il possède sa propre histoire dans sa langue vulgaire. Joinville et Froissart ont marqué cette époque pour la France 5 les Villani, pour l'Italie. Ayala montre combien, sous l'apparente uniformité de ses vieilles mœurs chrétiennes et chevaleresques, l'Espagne avait changé, pour être parvenue de ses traditions chantées à des récits graves, impartiaux, politiques. Les temps qu'ils décrit ont d'ailleurs toute la grandeur de l'histoire. C'est l'époque de Pierre le Grand, roi de Castille, et de son homonyme le roi d'Aragon, auquel les peuples avaient donné le môme surnom de Cruel. La Caslille, que se disputaient Pierre le Cruel et Henri de Transtamare, est un champ de bataille où se rcnconlrcnt le Prince Noir et Bertrand du Guesclin. La politique étrangère se môle aux guerres civiles.
Un sujet semblable était ce qui convient le mieux à l'histoire, vaste dans son unité. Tout préparait Ayala
pour la tâche d'historien : il avait été ofBcier général, gouverneur de provinces frontières, chancelier du roi. Ainsi que Comines, avec lequel il a plus d'un rapport, il avait abandonné le prince qu'il servait, pour passer à la cour d'un plus heureux et d'un plus habile-, mais ce double rôle, cette sorte de trahison, lui donnait de grandes lumières sur les événements. Rien de plus satisfaisant par la clarté, rien de plus net et de plus ferme que ses récits 5 on peut les opposer aux chroniques de Yillani, et à la partie la plus sérieuse des chroniques de Froissarl., incomparable comme historien amusant. Avala est un narrateur correct, expressif, nourri de faits et de détails-, chez lui, la beauté du récit consiste dans une simplicité qui ne permet aucun ornement ni aucune altération.
Etes-vous curieux de savoir quelles étaient au XIV* siècle les cortès de Castille? Sans réflexion, une anecdote contée par Avala nous dit comment le roi savait éluder déjà et réduire à un cérémonial le droit des députés des villes :
Un jour, le roi don Pèdre était assis dans les cortès qu'il tenait
à Valladolid, et les députés du royaume avaient à lui répondre ; et il y eut un grand débat entre les députés de Tolède et ceux de Burgùs, pour savoir qui d'eux répondraient les premiers à ce que le roi avait dit... Don Juan Lunez de Lara, seigneur de Biscaye, soutenait le parti de Burgos, parce qu'elle est capitale de la Castille; et don Juan, fils de l'infant doc Manuel, le parti de Tolède, disant qu'elle avait été capitale de l'Espagne : et, par cette raison, tous les grands qui étaient là se divisèrent en deuit partis. Le roi dit alors ces paroles que son père avait
dites, dans une semblable occasion, aux certes d'Alcala : « Ceux de Tolède feront tout ce que j'ai recommandé, et amsi j ai parle pour elle; par conséquent c'est à Burgos à répondre. « Et il se fit ainsi; et les deux partis se tinrent pour satisfaits.
Mais ce qui frappe surtout dans Ayala, c'est l'impassible fermeté avec laquelle il retrace les cruautés et le= souffrances de ses personnages. Nulle part, la férocité du moyen âge n'est plus fortement rendue. L'historien fait comprendre par lui-même ses héros : sa pitié les accuserait trop et les ferait croire des monstres, tandis qu'ils n'étaient que des hommes passionnés, dans un temps encore barbare. Cette msensibilité du récit tient à ces fibres grossières du moyen àrve qui n'étaient pas pkis remuées dans celui ([ui racontait les crimes que dans celui qui les avait faits. Cependant le récit même d'Ayala, sans exprimer l'émotion de l'écrivain, montre avec une grande force le progrès de la cruauté, le goût ci'oissant du meurtre dans ce don Pèdre, qui tue ses cinq frères, sa femme, ses ennemis, ses courtisans, et meurt poignardé.
On le devine tout entier dans les détails de sa première cruauté, la mort de Garci Laso, ennemi du gouverneur de don Pèdre.
Ce même jour», aussitôt, le samedi soir, après que le roi était i Bur-(.s, la reine (lona Maria, sa mère, envoya un cVuyor B Garsi Laso, qui lui dit <iue, pour rien au monde, il ne vînt au
« Cionica dcl ny don Pedro, p. 40.
palais le lendemain dimanche : et Garsi Laso ne le voulut pas croire. Mais le lendemain dimanche, de grand malin, il fut au palais, et les portes étaient bien gardées ; et Garci Laso entra, et avec lui Ruiz Gonzalez de Castaneda , et Pero Ruiz Carrillo, ses beaux-frères, mariés à ses sœurs, et Gomez Carrillo, fils de Pero Ruiz Carrillo, et d'autres chevaliers et ëcuyers. Et dès qu'ils furent entrés où était le roi, la reine s'en fut dans une autre chambre, et avec elle était don Vasco, évêque de Palencia, son grand chancelier. Et aussitôt que la reine fut partie de là, on prit trois hommes de la cité de Burgos, qui s'appelaient, l'un Pero Ferrandez de Médina , l'autre Alfonso Ferrandez, greffier, et l'autre Alfonso Garcia de Camargo, et par surnom le Gaucher. Et après que ces hommes de la cité eurent été pris et tirés à part, don Juan Alfonso de Albuquerque dit à un alcade royal qui était là, et que l'on nommait Domingo Juan de Salamanza : « Alcade, savez-vous ce que vous avez à faire? » Et l'alcade alors alla vers le roi, et lui dit tout bas, don Juan Alfonso l'entendant : « Seigneur, vous ordonnez cela ; car je n'ose dire ce que c'est. » Et alors le roi dit très-bas, parce que ceux qui étaient là l'écoutaient : « Huissiers, saisissez Garci Laso. » Et don Juan Alfonso avait là, ce même jour, trois écuyers, ses créatures, auxquels il se fiait, avec d'autres hommes à lui, qui étaient debout, prêts et armés, et tenaient des épées et des poignards ; et on les nommait Alfonso Ferrandez de Vargas , Ruy Ferrandez de Escobar et Ferrand Garcia Médina. Et quand le roi eut donné cet ordre de prendre Garci Laso, ces trois écuyers de don Juan Alfonso aussitôt saisirent Garci Laso très-hardiment ; et alors Garci Laso dit au roi : a Seigneur, que ce soit votre merci de me faire donner un prêtre pour me confesser.» Et il dit à Ruy Ferrandez de Escobar : « Ruy Ferrandez, mon ami, je vous prie d'aller à dona Eléonore, ma femme, et de m'apporter un billet d'absolution du pape, qu'elle a.» Et Ruy Ferrandez s'en excusa, disant qu'il ne le pouvait faire; et alors ils lui donnèrent un prêtre qu'ils trouvèrent par aventure. El Garci Laso se relira vers un petit
portail, qui était, dans la maison, sur la rue, et là commença à parler avec lui de pénitence. Et le prêtre disait depuis, qu'à l'instant où Garci Laso commençait à parler de pénitence, il l'observait pour voir s'il avait quelque couteau, et qu'il ne lui en trouva pas. A cette heure que Garci Laso fut pris, Ruy Gonzalez de Castaneda, etPero Ruiz Carrillo, et Gomez Carrillo, son fils, et ceux qui tenaient le parti de Garci Laso se retirèrent dans un endroit du palais, et restèrent tous ensemble. Et don Juan Alfonso de Albuquerque dit au roi . « Seigneur, ordonnez ce qu'il y a à faire. « Et alors le roi chargea Vasco Alfonso de Portugal, et Alvar Gonzalez Moran, deux cavaliers de la garde d'Albuquerque, de dire aux huissiers qui tenaient Garci Laso de le tuer. Et ils furent au portail où était Garci Laso, et ils ordonnèrent cela aux huissiers. Et ceux-ci n'osaient le faire. Et ces huissiers s'appelaient, l'un Juan Ferrandez Chamorro, un autre Rodrigo Alfonso de Salamanca, un autre Juan Ruiz de Ona; et ce Juan Ruiz courut au roi, et dit : « Seigneur, qu'ordonnez-vous de faire de Garci Laso? Et le roi dit : « Je vous ordonne de le tuer. » Et alors l'huissier revint, et lui donna d'une massue sur la tête; et Juan Ferrandez Chamorro lui donna d'un poignard'. Et ils le frappèrent de beaucoup de blessures jusqu'à ce qu'il mourût. Et le roi ordonna qu'ils le jetassent dans la rue ; et cela se fit. Et ce même jour de dimanche, pour ce que le roi venait d'entrer dans la cilé de Burgos, il y avait une course de taureaux sur la place, devant, le palais de l'évèque, au lieu où gisait Garci Laso. Et on ne l'i-nleva point de là; et le roi vil comme le corps de Garci La>o était couché par terre, et comme les taureaux passaient sur lui.
' Diole con una porra... diolc con uiia broncha.
Lui doune, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
(CuRNKILLB.)
On a conspivé, en traduisant, ces idioUsaies qui marquent l'aftiailé (les deux langues.
ii2 LITTÉRATL'RE
Et il ordonna de le mettre sur un banc; et ainsi tout ce jour il resta là*.
Le seul remords de don Pèdre, son seul acte d'humanité est de faire ôter un cadavre de dessous les pieds des taureaux. Du reste, comme ce court récit est complet dans son horreur ! Cette absolution du pape gardée en portefeuille, ce meurtre dans un palais, ce combat de taureaux : en une page, vous avez toute l'Espagne, sa politique, sa religion, ses crimes et ses fêtes.
D'autresfaits caractéristiques sortent durécitd'Ayala. Ainsi vous disserteriez beaucoup pour savoir quelle était la civihsation des Arabes, comparée à celle des •Espagnols, de quel côté était la supériorité. Un fait va vous le dire.
Cet abominable Pierre le Cruel est vainqueur, avec l'assistance du Prince Noir. Il a tué impunément ses cinq frères et repoussé du Guesclin. Que fait-il alors? Il écrit à un sage docteur arabe, pour lui demander des avis. Il semble qu'il veuille devenir honnête homme, autant qu'il le peut. Le docteur arabe lui répond une lettre empreinte del'imagination et de la gravité orientales, pleine, au fond, de la philosophie la plus humaine et la plus sage. Il examine ce qu'a fait don Pèdre. Il lui dit : « Vous avez été tenté; » et sur cha^ que crime il lui donne un conseil.
' Un homme de talent, M. Philaréte Chasles, avait déjà traduit ce morceau, dans une dissertation piquante sur Ayala. Je n'ai pas adopté sa version, qui m'a paru s'éloigner quelquefois du texte.
AU MOYEN AGE, li3
Après ce récit, l'historien continue à raconter toutes les cruautés de don Pèdre. Il dit seulement que cette lettre l'avait touché, mais qu'il n'en tint compte. Ainsi il semble que, dans cette épopée historique, si simplement racontée, vous avez une vision de sagesse, qui s'est montrée à Pierre le Cruel, l'a averti vainement et se retire.
C'est un guerrier généreux, c'est du Guesclin qui est l'instrument à demi volontaire de la trahison par laquelle tant de crimes sont punis. La guerre a recommencé. Du Guesclin délivré a réduit aux abois le parti de don Pèdre. Il tient ce roi assiégé dans le château de Montiel. Don Pèdre, sans espoir, et trompé par de faux serments, vient une nuit à la tente de du Guesclin, et se met en son pouvoir.
Il s'aventura une nuit ' , et s'en vint à la demeure.de messire Bertrand, et se mit en son pouvoir, armé d'une épée et sur son cheval. Et comme il était là, descendu du cheval, sur lequel il était venu à la demeure de messire Bertrand, il dit à Bertrand : « Monte à cheval. Il est temps que nous allions...» Personne ne lui répondit, parce qu'ils avaient fait savoir au roi Henrique comment le roi don Pèdre était dans la demeure de messire Bertrand. Quand le roi don Pèdre vit cela, il pensa que la chose allait mal, et voulut monter sur le cheval sur lequel il était venu; et un de ceux qui étaient avec messire Bertrand se mit à la traverse, et dit: «Attendez un peu; » et il lui montra qu'il ne le laissait pas partir. Et cette même nuit vinrent avec le roi don Fernando de Castro, et Diego Gonzalez
' Cronica'del rey don Pedro, p. 654.
▲vcnturosc uaa ooche, c tinose para la potsada de mosen Beltran, etc. II. S
d'Oviedo, 61s du maître d'Alcantara, et Rodriguez de Senabria, et d'autres. Et lorsque le roi don Pèdre fut venu là, et lorsqu'il fut entré dans la demeure de messire Bertrand, comme ûous l'avons dit, le roi don Henrique le sut, parce qu'il était déjà là, averti et armé de toutes ses armes, et le bassinet en tête, attendant ce fait. Et il vint là armé, et il entra dans la demeure de messire Bertrand. Et comme le roi don Henrique vint, il se mit à la traverse du roi don Pèdre; et il ne le reconnaissait pas, car il y avait un longtemps qu'il ne l'avait vu. Et on raconte qu'un cavalier de ceux de messire Bertrand dit : « Prenez garde, voici votre ennemi ; » et le roi don Henrique doutait encore si c'était lui. Et on raconte que le roi don Pèdre dit deux fois: a Je le suis, je le suis. » Et alors le roi don Henrique le reconnut, et le frappa avec une dague au visage ; et on dit que le roi don Pèdre et le roi don Henrique tombèrent à terre, et que le roi don Henrique le frappa, étant à terre, d'autres blessures.
Quelle était l'émotion de l'historien dans ce récit terrible ? Il continue par ces mots : « Et là mourut le roi don Pèdre, le 23 mars de ladite année -, « et il fait tranquillement un portrait de sa personne. Seulement un mot échappe et révèle le sentiment de l'historien. « Il avait, dit-il, tué beaucoup d'hommes dans son royaume, par quoi lui arriva tout ce malheur. » Voilà toute la morale de cette terrible histoire, et le génie du moyen âge.