DIX-SEPTIÈME LEÇON
Situation de la France au xiv" siècle. — Progrès politique des esprits; importance nouvelle du tiers état. — Poésie satirique; le Roman de la Rose. — Influence des événements sur le talent historique. — Froissart ; ses premières occupations, sa vie errante ; détails tirés de ses poésies. — Composition de ses chroniques. — En quoi plus vrai que les historiens de l'antiquité. — Sa manière de peindre.
Messieurs,
Le talent historique, en langue vulgaire, qui signale au XIV* siècle l'Italie et l'Espagne, se retrouve sous la même date en France, avec non moins de bon sens et plus de charme. Ce synchronisme entre les httératures romanes serait complet, si nous pouvions y 'comprendre une province d'Espagne qui eut sa couronne et son idiome à part, le Portugal 5 mais le Portugal, qui devança l'Espagne dans la carrière des découvertes aventureuses, eut plus tard qu'elle des chroniqueurs et des historiens. Ce n'est qu'au milieu du XV* siècle que la langue et l'esprit de la nation sont assez fixés pour que l'histoire soit écrite avec une supériorité digne des événements.
Il est à cette époque, un chroniqueur portugais qui, eut à raconter cette tragédie si touchante d'Inès de Castro, et à peindre cet implacable amour de don Pèdre. C'est Bertram Lopes, gardien des archives du Portugal déposées dans la Tour du Tombeau^ historiographe, et pourtant narrateur sincère et pathétique. Mais, fidèle à la chronologie, non moins importante pour les idées que pour les faits, nous ne voulons pas antidater un examen des éloquentes chroniques de Lopes. Nous en parlerons ailleurs. Aujourd'hui, nous sommes au xiv® siècle et en France.
Combien l'Italie était déjà brillante et cultivée! auel beau réveil de l'esprit humain que cette poésie sublime, cette élévation métaphysique, cet art délicat et passionné! Pourquoi la France en était-elle si loin, elle dont la langue, dont la poésie semblaient d'abord plus hâtives que la langue et la poésie itahennes.? Nous retrouvons ici la nécessaire alliance de l'histoire et de lahttérature, nous sommes obligés de demander aux événements la cause de cette inégalité dans le progrès des nations vers les arts.
La France, au xiv* siècle, fut livrée à l'anarchie, à la guerre civile, aux invasions étrangères. Quand on voit les règnes malheureux de Philippe de Valois et de Jean, cette captivité du roi, cette prise de possession de la France par les Anglais, la folie de Charles VI et les crimes d'Isabeau de Bavière, on exphque comment deux siècles ont séparé l'époque littéraire de la France et celle de Tltahe.
Gardons-nous de penser toutefois que, dans cette infériorité 'OÙ elle était retenue par ses malheurs, la France n'ait pas montré plusieurs signes de progrès social. Un premier fait l'atteste: je parle de l'assemblée des états sous le roi Jean. Jusqu'à présent, nous nous sommes avancés dans l'histoire littéraire du moyen âge, sans trouver encore ce grand symptôme du développement d'un peuple, la puissance politique de la parole, le talent appliqué à autre chose que la distraction des esprits, et servant à gouverner les peuples.
Les silencieuses cortès de Castille ne nous ont rien offert : un court passage d'Ayala a pu faire présumer que leur liberté était presque un cérémonial. Nul monument d'éloquence républicaine dans les républiques d'Italie. L'Angleterre, nommée ici par anticipation, l'Angleterre, dans les luttes de ses barons contre Jean sans Terre, agit beaucoup plus qu'elle ne parla-, ou du moins, s'il est vraisemblable que, dès cette époque, la forme du gouvernement y produisit l'éloquence, les documents mutilés ne permettent pas de juger quels furent alors chez les Anglais le caractère et l'effet de cette puissance nouvelle.
Il semble qu'en France, au milieu du xiv" siècle, de plus grands périls, de plus grandes épreuves pour le patriotisme devaient animer les assemblées alors si fréquentes. Jean II, menacé d'une nouvelle guerre contre les Anglais, convoque les états en 1355. Les députés d<' la noblesse, du clergé et des bonnes villes
sont réunis dans les salles du parlement de Paris. Le chancelier ouvre les états par un discours, où il déclare, entre autres promesses, que le roi n'altérera point les monnaies : c'était alors la ressource la plus habituelle des rois, et l'abus qui excitait davantage l'inquiétude et la révolte des esprits. Puis le chancelier demande des troupes et de l'argent. Les trois ordres répondirent, chacun par l'organe d'un seul orateur, qu'ils étaient appareillés de vivre et de mourir avec le roi; mais ils décrétèrent que l'unanimité des trois ordres était nécessaire pour toute proposition.
Ainsi, Messieurs, sous l'immobilité apparente de la société française, un grand progrès s'était accompli. Le tiers état, si longtemps inférieur et opprimé, était devenu l'égal des deux autres ordres.
Maintenant (le croiriez-vous?), dans les historiens du temps, dans le plus ingénieux de tous, cette déclaration si importante est à peine indiquée. Froissart , avec sa légèreté de troubadour, se borne à dire que les états mirent « corps et avoir au service du roi; » et il calcule le nombre des hommes d'armes et l'argent de l'impôt. Le grand événement qui se passait dans ces états est comme indifférent à l'imagination de l'historien; il disparaît, à ses yeux, devant le bruit militaire, l'esprit de chevalerie et la domination royale. Ce n'est pas tout cependant. Le roi déclara, par une *■ ordonnance, que les fonds alloués pour la guerre seraient levés par des commissaires et surveillés par des
intendants que nommeraient les états -, que nulle somme ne serait distraite de cet usage; et que, si on tentait de le faire, les députés étaient tenus, sous la foi du serment, de résister à cette violence. Il renonça désormais à toutes les vexations qui faisaient le privilège de sa maison et de sa cour, au droit de prendre sur les gens du peuple, è/é, vin^ vivres, charrettes, chevaux^ et soumit ses officiers au payement et à la poursuite pour les choses qu'on leur aurait fournies. Il s'engagea, pour lui-même et pour toute sa maison, à ne jamais exiger de prêts par force -, il interdit aux créanciers la faculté de transférer leurs droits à des personnes privilégiées. Il promit que nul sujet du royaume ne serait plus enlevé à ses juges ordinaires, etc., etc. Voilà quelques-unes des nombreuses réformes et des garanties de justice que renfermait cette ordonnance, espèce de charte, presque semblable à celle que les barons anglais venaient d'imposer à Jean sans Terre.
La captivité du roi de France et la nouvelle convocation des états par le jeune dauphin accrurent encore cet esprit de liberté. Les débats de cette époque orageuse, s'ils s'étaient fidèlement conservés, oiî'riraient sans doute un curieux monument du génie français-, on y verrait combien le tiers état s'était élevé depuis deux siècles, pour être entré en partage avec les deux ordres qui avaient eu si longtemps le privilège de la guerre et de la science. Nous aurions vu là ce qu'il est difficile de trouver ailleurs, une expression
vive de l'esprit du tiers état, une éloquence sérieuse et pourtant populaire.
Les livres de cette époque , excepté les fabliaux, sont toujours de la littérature ecclésiastique ou chevaleresque ; ce sont toujours des raisonnements théologiques ou des descriptions de beaux faits d'armes, de tournois et de fêtes seigneuriales. La part du peuple, bien moins grande dans la littérature qu'elle ne dut l'être dans les assemblées des états, se bornait à des vers malins, oii l'on satirisait plutôt les vices du clergé que l'insolence et la tyrannie des nobles. Le monument le plus curieux de cette libre poésie, c'est le Roman de la Rose, commencé dans le xiii* siècle par Guillaume de Lorris, continué dans le xiv^ par Jean de Meung. Un défaut du Roman de la Rose, c'est qu'il est difficile de le lire, et peu séant quelquefois d'en parler. C'est un ouvrage singulier, spirituel et docte pour le temps. Il n'appartient plus à cette littérature naïve qui ne se souciait pas de l'antiquité, et qui, dans son style gaulois, dérivait de la langue latine sans le savoir. Remarquez-le, Messieurs, lorsque, dans nos théories d'innovations , nous accusons les deux derniers siècles d'avoir intercepté la poésie nationale des siècles antérieurs, et d'avoir, en se faisant Grecs et Romains, supprimé cet esprit indigène, ces croyances naïves de notre vieille France, nous nous méprenons sur un fait. Cette Httérature née du sol, cette fleur des champs, n'a guère existé; toujours quelque germe étranger était là.
Dès le milieu du xiii' siècle, vous voyez l'antiquité surgir de toutes parts et pénétrer en tous sens cette littérature qu'à sa rudesse on serait tenté de croire instinctive et originale. Le Roman de la Rose^ par exemple, est surchargé de souvenirs antiques -, c'est la glose de VArt d'aimer d'Ovide, avec un mélange d'abstractions, d'allégories, de subtilités scolastiques. Dans ce cadre, que l'esprit galant et chevaleresque du siècle avait choisi , le poëte a jeté mille traits malicieux. Il en est quelques-uns qui expliquent comment La Fontaine aimait si fort le Roman de la Rose. La Fontaine le lisait patiemment, curieusement -, ce vieux style le faisait travailler. Il arrivait à quelques traits piquants contre les moines, contre le clergé 5 cela soutenait son attention. Un peu à la gêne dans la gravité de son siècle, il était reconnaissant de trouver dans un vieil auteur ce qu'il aurait bien voulu dire, ce qu'il laisse quelquefois deviner dans ses fables. Cela lui inspirait trop de faveur pour cette poésie, dont il aimait les malices bien plus que les négligences. Je suis sîir que le jour où, lisant le Roman de la Rose, il a trouvé ce petit passage :
Le dieu d'amour, cil qui départ • Amourettes à sa devise, C'est cil qui les amnns attise, Cil qui abat l'orgueil des braves ; Cil fait les grands seigneurs esclave?, Et fait servir roync et princesse, Et repentir none et abesse,
La Fontaine a été fort satisfait.
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Voilà les beautés du Roman de la Rose.
Maintenant essayerai-je une analyse ? dirai-je que dans ce poëme le principal personnage, en quête pour obtenir le but de ses vœux , est traversé par Male-Bouche et Dangier, et autres acteurs allégoriques; qu'il est rassuré par Bel-Accueil ; qu'il s'entretient avec des amis, discute avec des dames 5 qu'une foule d'histoires sont racontées ; qu'on trouve là, je ne sais pourquoi, les cruautés de Néron, la mort de Sénèque, ailleurs celle de Lucrèce, un morceau sur l'alchimie, des digressions sur Boëce et son livre, des épisodes de chevalerie, un éloge de saint Augustin? C'est une bibliothèque mal rangée. Il y règne quelque chose de cette singulière variété de souvenirs qui préoccupait Dante, lorsque, libre, à la faveur de son cadre immense, il mêlait Saladin et Virgile , Tristan et Charlemagne, tout enfin. C'était le caractère du temps. L'homme de génie savait tirer de cette confusion un effet sublime : le conteur agréable, comme Guillaume de Lorris ou Jean de Meung, en profitait pour débiter, à tort et à travers, tout ce qu'il avait appris.
Sur ce point , les deux auteurs du Roman de la /?ose n'ont rien à se reprocher l'un à l'autre. Du reste, ce qui est rare, le continuateur paraît avoir plus de talent que l'inventeur. Jean de Meung écrit avec diffusion , mais beaucoup d'esprit ; ses satires devaient singulièrement amuser ses contemporains \ il a quelques traits de cette mo(|uerie dont Rabelais fut un si
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grand maître. On raconte de lui que, voulant obtenir les honneurs d'une belle sépulture ecclésiastique, il avait légué au couvent des cordeliers deux coffres pesants et qui semblaient remplis de choses précieuses. Après toutes les cérémonies faites en grande pompe, quand on ouvrit les coffres, on n'y trouva que des ardoises chargées de figures et de signes géométriques. Les moines trompés voulaient reprendre à Jean de Meung ce qu'ils lui avaient donné, la sépulture -, mais un arrêt du parlement, dit-on , prévint ce scandale. Que l'anecdote soit plus ou moins douteuse, Jean de Meung, -s'il n'a pas attrapé les moines après sa mort, s'en est du moins fort moqué de son vivant. Nulle part l'oisiveté, le luxe, l'avarice que l'on reprochait aux gens d'Église, ne sont attaqués plus vivement. Ces épigrammes, fussent-elles injustes parfois, sont historiques; elles montrent surtout que la lutte contre l'Église était, au moyen âge, beaucoup plus tolérée qu'on ne le croirait 5 qu'il y avait même dès lors ce que l'on vit éclater en Allemagne au xvi* siècle, un secret accord entre les princes et les libres esprits ; que les princes, fatigués des menaces et des extorsions de la cour de Rome , ménageaient la hardiesse de quelques Trouvères et de quelques savants, comme une arme à opposer à cette puissance. La société moderne a offert, depuis le xui° siècle jusqu'au xvii'', ces alliances accidentelles du pouvoir avec l'esprit, ces tentatives du libre examen, tacitement protégées. Mais le Roman de la Rose et la Bible Gxiyot , cette
autre satire grossière et fidèle des mœurs du temps, tout cela ne peut se comparer à l'éclat poétique de l'Italie. Le premier écrivain de la France, alors, ce fut un chroniqueur. On peut le remarquer : tout siècle de révolutions développe le talent historique. Voyez notre époque : ce n'est pas simplement par l'étude, c'est, pour ainsi dire, par le contre-coup des faits que les esprits sont portés aujourd'hui vers l'histoire. Dans les derniers siècles de grands talents écrivirent l'histoire ; mais le spectacle de grands événements leur manquait. La supériorité même de leur esprit, en les rendant juges sévères du passé, satiriques ingénieux, ne les rendait pas peintres expressifs et naturels d'événements qu'ils n'avaient pas vus, et dont rien ne leur donnait l'idée, dans l'élégance sociale et la douce tranquillité de leur temps. Au xiv*^ siècle, époque d'ignorance, où les arts se développèrent peu dans la France agitée de révolutions et de guerres, il était naturel, au contraire, que le talent d'écrire l'histoire naquît des événements. Ainsi, tandis que vous voyez les Villani s'élever en Italie, Ayala porter dans les chroniques espagnoles un naturel âpre, une éloquence nue et simple, en France, la vivacité du coloris, l'enjouement de l'imagination anime le récit historique : Froissart a commencé d'écrire.
Quel était Froissart ? un homme d'Éghse, un bon chanoine, qui même avait été quelque temps curé; et cependant son histoire et ses poésies ne sont, comme il le dit, que récits de guerre et d'amour. Il faut pren-
dre le xiv' siècle comme il a été ; il ne faut pas s'effaroucher de voir un clerc tonsuré faire un volume de poésies galantes, ne rester en place nulle part, être toujours à la suite des fêtes et des noces, mener joyeuse vie, laisser son argent chez les taverniers, par exemple, cinq cents écus chez les taverniers de Lestines, village où il était curé. Tout cela était fort simple. Deux choses manquaient alors, le sentiment de la décence et celui de l'humanité.
Né à Valenciennes, dans le Hainaut, vers l'an i 337, Froissart était fils d'un peintre d'armoiries. Il étudia pour devenir prêtre, bien qu'il parût avoir peu de vocation 5 car il nous dit de lui-même que dès douze ans, il n'aimait que :
Veoir danses et carolles,
Oïr ménestrels et parolles •
Qui s'apertiennent à déduit.
Ses goûts allèrent se fortifiant avec l'âge.
Au boire je prens grant plaisir :
Aussi fai-je en beaus draps vestir.
En viande fresche et nouvelle, Quant à table m'en voy servir, Mon esperit se renouvelle.
Violettes en leurs saisons, Et roses blanches et vermeilles Voy volentiers; car c'est raisons; Et chambres plainnes de candeillcs, Jus et danses, et longes veilles, Et beaus lis pour li rafreschir, Et au couchier pour mieulx dormir,
Espices, clairet et rocelle :
En toutes ces choses véir Mon esperit se renouvelle.
Avec ces inclinations, aussitôt qu'il eut pris les ordres sacrés, il s'attacha d'abord à la maison de sire Robert de Namur, seigneur de Montfort. Ce seigneur, qui remarquait en lui une curiosité naturelle, une perpétuelle attention à s'enquérir des faits d'armes, l'engagea, fort jeune encore, à composer la chronique des guerres du temps. Froissart se fit historien : c'est le titre qu'il se donnait lui-même. « Je suis un historien, » disait-il en se présentant 5 et il faisait des questions sur toutes choses. Être un historien à cette époque n'était pas condition facile. Que raconter? le passé, on l'ignorait faute de livres; le présent? mais nulle communication régulière entre les peuples; du secret autour des princes (car plusieurs étaient absolus déjà)-, peu de liberté; les troubadours avaient péri, depuis la croisade sanglante des Albigeois. Pour savoir, il fallait courir les aventures, être un historien errant, comme il y avait des chevaliers errants. Il fallait aller de ville en ville, de château en château, et voir sur les lieux, apprendre des personnages mêmes tout ce qu'on voulait dire. Cette ambulante étude convenait à l'humeur libre et hardie de Froissart ; et, s'il voyagea pour écrire l'histoire, je crois qu'il se fit historien pour voyager. Il se mit à l'œuvre dès l'âge de vingt ans ; mais il eut quelques distractions qu'il nous raconte :
, , . . Sus l'eure de prime,
S'e?batoit une damoiselle A lire un rommant; moi, vers elle M'en vinc, et li dis doucement Par son nom : a Ce rommant, comment L'appelés-vous, ma belle et douce? »
Elle cloïse atant la bouche ; Sa main dessus le livre adoise.
■ Lors respondi, comme courtoise, Et me dit: «De Cléomadés Est appelés ; il fu bien fés, Et dittés amoureusement.
"Vous l'orés; si dires, comment Vous plaira, dessus vostre avis. »
Froissait consentit sans peine à dire son avis. Li dame à son tour demanda des livres.
... Jones homs, je vous prie Qu'un rommanc me prestes pour lire.
Bien véés, ne vous le fault dire, Que je m'i esbas volenliers ; Car lires est un douls mestiers.
Froissarl , en prêtant ses livres, y joignit des vers -, il allait au bal et dans les compagnies. Tout à coup il apprit que la jeune demoiselle, qui était riche et de noi)le maison, allait se marier. Il en fut malade de chagrin trois mois durant, fit des vers bien tristes, et enfin il lui prit envie d'aller outre-mer, hors du pays, pour se remettre un peu en santé. Il partit pour l'Angleterre, 011 il fut très-bien accueilli par les seigneurs, les dames et demoiselles. La reine, Philippe de Hainaut, le protégeait beaucoup. Il faisait des versj cl.
malgré la mélancolie qu'il avait apportée de France, il passait assez bien son temps. Il s'ennuyait toutefois. La reine, qui en devina le motif, lui dit :
D'or en avant congié vous donne, Mais je le voeil et si l'ordonne Qu'encor vous revenez vers nous.
Puis, elle lui fit présent de chevaux, argent et joyaux. Il partit, retrouva en France tous ses chagrins, et résolut de s'éloigner encore. Il revint en Angleterre, auprès de la reine, qui le reçut mieux que jamais, et le fit son clerc. En cette qualité, il faisait des poésies d'amour. Mais il s'occupait toujours de sâ grande chronique, et il profitait de la faveur des princes pour voyager et s'instruire. Il alla visiter l'Ecosse, alors pays perdu. Il approcha famihèrement du prince de Galles, le grand homme de ce siècle. Il suivit à Milan le duc de Clarence, qui allait épouser la fille de Galéas II. Des fêtes, voilà ce qu'il fallait à Froissart î Celles de Milan eurent quelque chose de plus remarquable que les tournois et les parures : c'était la présence des trois esprits les plus agréables du temps, Froissart , Boccace et Chaucer. Il paraît que Froissart se mêla beaucoup des préparatifs du bal, et qu'on y dansa même un virelai dont il était^ l'auteur, et qui fut très-applaudi. En rappelant ces succès et ces plaisirs de cour, Froissart n'oublie pas les florins d'or et les ducats que lui donnèrent gracieusement le comte de Savoie et le roi de Chypre.
Froissart avait bien envie de retourner en Angleterre et d'y retrouver la protection de cette bonne reine Philippe-, mais il apprit sa mort. Désolé, il revint à son pays et on lui donna la cure de Lestines, dans le diocèse de Cambrai . Il la garda peu de temps, et reprit la vie plus agréable des cours. Il alla près de Wenceslas, duc de Brabant, prince généreux et qui faisait des vers. Froissart lui servit de secrétaire et de poëte -, il retouchait les vers du duc, et y mêlait les siens. Il réunit le tout dans un roman de Méliador, ou du Chevalier au soleil d'or. Wenceslas mourut : Froissart chercha une autre cour et un autre maître. Il passa au service du comte de Blois, qui le fit clerc de sa chapelle, et il composa pour sa cour des pastourelles et des épithalames. De là, il eut envie d'aller voir la cour de Gaston Phœbus, comte de Foix. Il se mit en route sur un bon cheval, avec une lettre du comte de Blois, et menant en laisse quatre lévriers. En cet équipage, il arrive à la cour de Béarn et y reçoit le plus gracieux accueil. Il assistait tous les soirs au souper du comte :
Là, toutes les nuis je lisoio Devant lui, et le solaçoio D'un livre de Méliador, Le chevalier au soleil d'or, Lequel il ooil volontiers; Vx me (iist: « C'est un boa us mpsfiers, Boaus maislrcs, de faire tels cliobcs. » Dedans ce romane sont encloses Toutes les chanrons que jadis
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Féil le bon duc de Braibant, Dont l'âme soit en parady? !
Le comte de Foix aimait les vers ; il passait pour le prince le plus vaillant, le plus aimable et le plus généreux de son temps. On vantait sa courtoisie et sa magnificence. Enfin, on ne pouvait lui reprocher qu'une seule action : il avait tué son fils. Il n'y a pas, Messieurs, dans ce langage une surprise préméditée, mais une expression des mœurs du temps. 11 est vrai, ce crime épouvantable , qui ajoute tant à l'infamie de Philippe II, et qui souille toute la renommée de Pierre le Grand, le comte de Foix l'avait commis; et telle était encore la barbarie des mœurs au xvi' siècle, que l'horreur natureUement attachée à un tel forfait disparaissait presque dans les qualités chevaleresques du prince, et que Froissart vous raconte cela sans indignation, sans elTroi. Froissart avait été trois mois de Vhosiel du comte-, il avait admiré sa bonne mine, son humeur libérale, sa sagesse, sa piété même; du reste, nul souci.
En quittant cet excellent prince^ Froissart partit à la suite de la comtesse de Boulogne, qui afiait épouser le duc de Berri. Il fut encore là de toutes les fêtes, et fit une pastourelle pour le lendemain des noces.
Il obtint, vers ce temps, le canonicat de Chimay ; puis il se remit à voyager plus que jamais, pour la composition de son histoire. Il allait de Hollande en Picardie, de Paris à Valenciennes, se trouvait aux conférences de Lollinghen , à l'entrée d'Isabeau de
Bavière à Paris, à l'entrevue du pape et de Charles Vi dans Avignon, au serment de Gaston de Foix dans Toulouse, regardant, écoutant, questionnant.
Il lui restait quelque chose à dire sur les guerres d'Espagne, et il lui manquait pour cela le témoignage des Portugais. On l'avait assuré que plusieurs chevaliers de cette nation se trouvaient à Bruges. Il part pour Bruges -, il apprend là qu'un autre chevalier portugais , vaillant et sage , était en Zélande 5 et le voilà qui se met en route, pour aller en Zélande savoir des nouvelles du Portugal. Il y trouve son homme, graciexix et accointable.^ et le lient six jours de suite , lui faisant raconter des histoires et anecdotes, qu'il couche par écrit. Après avoir épuisé la mémoire de ce chevalier, il part pour une autre recherche. .11 vieillissait ; et son ardeur de savoir et de courir n'en était que plus vive. Il s'embarqua de nouveau pour l'Angleterre. Il a conté lui-même sa réception à la cour, et comment il présenta au roi Richard II son roman de Méliador :
Si le vit en sa chambre, dil-il, car tout pourveu je l'avoie, et luy mis sur son licl; cl lors l'ouvrit cl regarda dedans, et luy plut Irès-grandcmenl; et plaire bien luy devoil; car il csloit enluminé, escrit et historié, et couvert de vermeil veloux à dix doux d'argent dorez d'or, et rose d'or au milieu, à deux gros fermaux dorez, et richement ouvrez, au milieu rosiers d'or. Adonc demanda le roy de ([uoy il Iraitoit, et je luy dy : D'amour. De cesle responsc fut tout rcsjouy; et regarda dechms le livre en plusieurs lieux, et y lisit, car moult bien parloit et lisoit François; et puis le Gt prendre par un sien chevalier qui
se nommoit messire Richard Credon, et porter en sa chambre de retrait, dont il me fit bonne chère.
N'est-il pas édifiant, Messieurs, d'entendre un poëte dire que son livre a dû plaire, à cause de la reliure, et parce qu'il était enluminé et historié'? C'est une joie d'auteur bien modeste. Mais à cette époque la beauté du manuscrit avait grande part dans le mérite de l'ouvrage.
C'est au petit lever du roi d'Angleterre que ce livre avait été présenté, et tout le monde entourait Froissart. Un écuyer du roi, imaginant alors que ce poëte était de plus un historien, s'approcha et lui dit ; « Messire Jehan, n'avez-vous pas trouvé quelqu'un qui vous ait parlé du voyage que le roi a fait en Irlande?— Nenni, » répond Froissar t. Et voilà ce personnage qui lui raconte tout ce qui s'est fait en Irlande; et Froissart le met dans sa chronique.
Ainsi figurez-vous ce poëte de cour, et ce chroniqueur ambulant, toujours en quête d'événements, qu'il recueille tantôt par hasard, tantôt avec beaucoup de peine. Je ne sais s'il portait avec lui dos livres, ni où ni comment il travaillait 5 mais, à force de voyage d'allées et de venues, cette grande chronique se trouva faite, au milieu de la vie la plus remuante qui fut jamais. Seulement vous me demanderez ce que devenait, pendant ce temps, son canonicat de Chimay. Ce canonicat, il n'y allait jamais, excepté dans les deux ou trois dernières années de sa vie, quand il ne fut plus homme de fêtes et de plaisirs. Ce fut sans doute
dans cette retraite qu'il écrivit la dernière copie de ses chroniques, on ne sait pas vers quelle année.
On a soupçonné Froissart d'avoir fait des variantes dans ses récits. On a dit que, changeant de maîtres, allant d'une cour à l'autre, il altérait parfois les manuscrits de son histoire, selon les lieux et les temps. Aucuns ont prétendu que, lorsqu'il passait le détroit et visitait la cour de Richard, la chronique avait quelques pages de plus, où les Anglais étaient toujours vainqueurs et fort aimés dans les provinces conquises-, puis de retour en France, il abrégeait, changeait, ajoutait, dit-on. Le reproche nous parait peu fondé Froissart travailla partout à son histoire-, mais ce qu il lisait à la cour des princes, c'était surtout romans et vers d'amour. Quoi qu'il en soit, la chronique de Froissart, dans l'état où elle nous a été rendue par un habile éditeur, offre une assez grande impartialité. Il y a sans doute peu d'indignation pour les pillages et les cruautés des Anglais -, mais ce n'est point par une traîtresse complaisance pour le plus fort, ce n'est point parunelàchedésertiondu vaincu : c'est qu'un certain sens moral, une certaine chaleur d'humanité, manquait à l'historien comme à ses personnages. Les laits hideux de vengeance, de perfidie qui nous révoltent, excitaient alors assez peu d'étonncment : et l'historien serait inhdèle à son temps s'il avait marque pour son compte plus d'émotion et de colère. Il aime les Anglais, cela est vrai; mais il aime aussi la bravoure des Français. Il est pour le Prince Noir. Il est auss,
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pour Bertrand da Guesclin-, et quand du Guesclin, avec ses compagnies franches etses habitudes d'homme de guerre, fait de mauvaises actions, ce qui lui arrive parfois, quand ce rude chevaher laisse assassiner don Pêdre dans sa tente, Froissart jette le manteau làdessus; cela ne l'indigne pas; il est tout aussi indulgent pour du Gueschn qu'il peut l'être même pour un roi d'Angleterre.
Nous avons indiqué, bien ou mal, comment l'homme a vécu, et comment il a fait son Uvre; comment ses distractions furent son travail , son étude ; comment c'est sur les grands chemins et dans les cours , dans les fêtes , qu'il a recueilli les documents de son ouvrage.
Maintenant, ce livre, que nous paraît-il? une histoire presque universelle des États de l'Europe, depuis l'année 1322 jusqu'à la fin du xiv* siècle. Je dis presque universelle ; car, dans la pensée de l'auteur, ce qui prédomine c'est l'Angleterre et la France : l'Angleterre, avec ses victoires, son invasion; la France, avec la défaite de son roi Jean, les victoires et la sagesse de Charles V, les malheurs et l'égarement de Charles YI. Autour de ce centre de récit, premier objet de l'historien, venaient se réunir des histoires tout entières, amenées là comme par épisode. Du Guesclin et le Prince Noir, après s'être heurtés en France, se rencontrent en Espagne. Froissard suit ses héros. L'Espagne le fait penser au Portugal. Ainsi, nulle distribution savante et systématique, la préoccupation
de l'historien devenant la règle de son récit. Quelquefois d'heureux contrastes, d'adroites transitions, l'historien mis en scène, ses aventures mêlées aux faits de l'histoire. Par exemple, dans ce voyage qu'il fit pour conduire quatre lévriers à Gaston de Foix, il rencontra sur la route un chevalier, nommé messire d'Espaing du Lion , homme habile dans les négociations et dans les guerres. Il l'accoste, et, tout en chevauchant de concert, il l'interroge. Il rencontre une ville fortifiée, un château fort : il questionne le chevalier, qui raconte à Froissarl que cette ville a été emportée d'assaut, que ce château fort a été pris par ruse; enfin, tout ce qui s'est passé. Froissart met cela dans son récit, avec tout le dialogue. Quand on lit Hérodote, on aime qu'il vous parle de son voyage en Egypte, de ses questions aux prêtres des dieux et de leurs réponses. Froissart, qui n'avait pas lu Hérodote, fait comme lui ; il intercale dans ses chroniques son voyage de Blois à Orthez, et tous les récits que lui fait le chevalier :
En chevauchant, le gentilhomme et beau chevalier, dès qu'il avoitdit au malin les oraisons, dovisoit tout le jour avec moi; (Icinandaul nouvelle, et aussi quand je lui en demandois, il m'en répondoit...
Après disner, le chevalier me dit : « Chevauchons ensemble tout souef, nous n'avons que deux lieues de ce pays, qui valent bien trois de France, jusques à notre gîte. Je répondis : « Je le vueil. »
Et ailleurs :
Messire Espaing du Lion me dit : « Messire Jean, allons voir la ville. — Sire, dia-je, je le vueil.» Nous passâmes au long de
la ville et vînmes à une porte qui sied devers Palamininch, et passâmes, et outre, vînmes sur les fossés. Le chevalier me montra un pan de mur de la ville, et me dit : « Véez-vous ce murillec? — Oïl, sire, dis-je ; pourquoi le dites-vous? — Je le dis pour tant, dit le chevalier, vous véez bien que il est plus neuf que les autres. — C'est vérité, répondis-je. — Or, dit-il, je vous le conterai, par quelle incidence ce fut, et quelle chose, il y a environ dix ans, il en advint. Autrefois vous avez bien ouï parler, etc.... »
Cette forme est employée tout un demi-volume; et bien qu'elle soit accidentelle, l'art n'aurait pas mieux imaginé. C'est un passage de la narration générale à une foule de petits détails, qu'il eût été difficile de semer dans cette narration. Les pauvres historiens modernes sont accablés sous le nombre des faits et des circonstances 5 ils sont obligés de les exposer dans un récit bien long, ou de les résumer en réflexions abstraites. Froissart ne suspend jamais le récit ^ mais il change le narrateur : tantôt c'est lui, tantôt un personnage. Il se réserve les grands événements, les batailles, les fêtes; il les raconte comme s'il en avait été spectateur. Puis cette foule de menus faits et d'anecdotes qui gêneraient sa marche, il en charge parfois un interlocuteur ; et la vivacité de l'entretien ajoute une nuance au récit et pique l'attention du lecteur. Conter est tout le génie de Froissart ; mais il conte admirablement.
Nous avons noté dans Villani les recherches instructives, la précision des détails, le soin de la vérité, non-seulement dans la peinture, mais dans l'explica-
tion des événements. Rien de tel dans Froissart ; il ne s'inquiète pas des causes et des moyens. Son livre en ressemble d'autant plus aux romans de chevalerie, où l'on ne dit jamais les détails prosaïques de la vie. Vous ne trouverez rien d'exact dans Froissard sur les impôts, le commerce, les provisions de guerre-, mais il décrit parfaitement les drapeaux, les devises, les champs de bataille et les cours, tout ce qui frappait l'imagination et les yeux, ir ne donne pas la statistique du camp, mais il donne le tableau des tournois. Quant à la peinture des hommes, elle est admirable. Edouard III, le Prince Noir, le roi Jean, Charles V, le connétable de Clisson, Bertrand du Guesclin, Gaston, toutes ces physionomies sont là : vous entendez les discours de ces hommes, soit que l'historien les répète littéralement, ou qu'il les invente, dans un parfait rapport avec leurs caractères et avec leur temps, qui est le sien. Le dirai-je? à cet égard, il me paraît avoir un avantage sur les anciens. Dans les discours qui parsèment leur histoire, vous reconnaissez l'écrivain plus que le personnage. L'élégance de Titc-Live, la concision ornée et brillante de Tacite ont empreint d'un caractère à peu prés semblable tous les discours qu'ils rapportent; mais les paroles que Froissart met dans la bouche de Charles V, au lit de mort, ont dû être prononcées-, l'auteur n'y est pour rien. S'agit-il de personnages inférieurs, de bourgeois, pour lesquels Froissart n'a pas grand goiH, l'historien conserve leur langage avec uno parfaite simplicité, malgré sa
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préférence pour les tournois et le beau monde de la chevalerie.
Dans le dernier siècle, on a voulu mettre en scène le dévouement des six bourgeois de Calais. On a fait une tragédie qui est la chose du monde la plus fausse, bien qu'elle ait eu un grand succès. Tous ces bourgeois sont plus que des chevaliers ^ ils paraissent uniformément guindés à un ton d'héroïsme. Lisez Froissart; tous les personnages y sont vrais. Le gouverneur de Calais aura son courage et sa fierté à lui; c'est un homme d'un autre ordre que les bourgeois-, il parlera autrement. Les bourgeois, qui ne sont pas des citoyens d'Athènes ou de Rome, n'auront pas cette rage de mourir que leur a donnée Dubelloy : et c'est là le subhme de leur action, avec un cœur d'homme, un cœur de bourgeois, si vous voulez, avec peu d'envie d'être tués, ils se sont offerts pour leur pays. Ils craignent d'être pendus-, et, malgré la peine que cela leur fait, ils vont chercher le roi, qui est bien capable de les faire pendre sur place. Quand ils arrivent devant le roi d'Angleterre, qui est fort irrité et veut qu'ils meurent, rien ne les défend, que la pitié de la reine; elle est là enceinte; et la vue de ces six homme, la hart au col^ lui fait mal; elle pleure, et demande si bien leur grâce, que le roi l'accorde, tout en grondant.
Il y a un fait que Froissart n'a pas dit : cette bonne reine d'Angleterre, tout en larmes à la vue de ces six hommes qu'on va pendre, quand le roi très-clément leur a pardonné et a seulement pris tous leurs
biens, elle accepte une part de la confiscation, et garde à son profit la maison d'un de ces malheureux qu'elle fait renvoyer la vie sauve.
Toujours ce même défaut de délicatesse morale dans le moyen âge. J'imagine que Froissard a négligé ce fait, parce qu'il n'a pas été blessé du contraste. On mettait les vaincus à rançon -, ils n'étaient pas pendus; c'était bien assez pour eux : du reste, leurs maisons étaient bonnes à prendre.
Mais écoutons le récit de Froissart , admirable, à cette nuance près :
.... Lors mossire Jean de Vienne vint au marché, et fit sonner la cloche pour assembler toutes manières de gens à la halle. Au son de la cloche, vinrent hommes et femmes; car moult désiroient à ouïr nouvelles. Quand il furent tous venus cl assemblez en la halle, hommes et femmes, messire Jean de Vienne leur démontra moult doucement les paroles toutes telles que ci-devant sont récitées, et leur dit que aultrement ne pouvoient estre, et eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils ouïrent ce rapport, ils commencèrent tous à crier et pleurer, et n'eurent pour l'heure pouvoir do répondre ni de parler, et mesmcment mcssire Jean de Vienne larmoyoit moult tendrement.
Une espace aprez se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville, qu'on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous ainssi : a Seigneur, grand pitié et grand mcschicf sercit de laisser mourir un tel peuple que ici a, par famine ou aultrement, quand on y peut trouver aucun moyen... J'ai sgrand espérance d'avoir grâce et pardon envers Noire-Seigneur si je meurs pour ce peuple sauver, que Je veuil estre le premier, et me mettrois volontiers en ma chemise, à nud chef, et la hart au col, en la murcy du roi d'Angleterre.» Quand sire
Eustache de Saint-Pierre eut dit cesle parolle, chacun l'alla adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pies, pleurans tendrement; et estoit grand pitié de là estre, et eux ouïr, écouter et regarder.
Secondement, un autre très-honneste bourgeois et de grand affaire, et qui avoit deux belles damoiselles à filles, se leva et dit tout ainssi qu'il feroit compaignie à son compère sire Eustache de Sainl-Pierre ; et appeloit-ou icelui sir Jean d'Air.
Aprez, se leva le tiers, qui s'appeloit sire Jacques de Vissant, qui estoit riche homme de meuble et d'héritage, et dit qu'il feroit à ses deux cousins compaignie.
Ainsi fit sire Pierre de Vissant, son frère; et puis le cinquième, et puis le sixième, et se déveslirent là ces six bourgeois tous nus en leurs braies et leurs chemises, en la ville de Calais, et mirent hart en leur col, ainsi que l'ordonnance le portoit, et prirent les clefs de la ville et du chastel, chacun en tenoit une poignée...
Si s'en allèrent les six bourgeois en cest estât que je vous dis, avec messire Gautier de Manny, qui les amena tout bellement devers le palais du roy...
Le roy estoit à cette heure en sa chambre, à grand compaignie de comtes, de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en Tarroy qu'il avoit devisé et ordonné; et se mit hors, et s'en vint en la place devant son hostel ; et tous ces seigneurs aprez lui, et encore grand foison qui y survinrent pour veoir ceux de Calais, ni comment ils finiroient, et mesmement la royne d'Angleterre, qui moult estoit enceinte, suivit le roy son seigneur. Si vint messire Gautier de Manny, et les bourgeois près lui qui lesuivoient... Le roy se tint tout coy, et les regarda moult cruellement ; car moult haïssoit les hahitans de Calais. Ces six bourgeois se mirent tantost à genoux par devant le roy, et dirent ainssi , en joignant leurs mains, « Gentil sire et gentil roy, véez-nous cy six qui avons esté d'ancienneté bourgeois de Calais et grands rtiarchands : si vous apportons les clefs de la ville et du chastel... Si veuillez avoir de
nous pitié et mercy par votre très-haute noblesse...» Le roy les regarda très-ireusement : et, quand il parla , il commanda que on leur coupast tantost les testes.
Tous les barons et les chevaliers qui là estoient en pleurant prioient si acertes que laire pouvoien* au roy qu'il en voulust avoir pitié et mercy; mais il n'y vouloit entendre. Grinça le roy les dents, et dit : « Qu'on fasse venir le coupeleste. »
Adonc fit la noble royne d'Angleterre grand humilité, qui estoit durement enceinte, et pleuroit si tendrement de pitié que elle ne se pouvoit soustenir. Si se jeta à genoux par devant le roy son seigneur, et dit ainssi : « Ha, gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand péril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demandé, or, vous pris-je himiblement et requiers en propre don, que pour le fils de sainte Marie, et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six hommes mercy. »
Le roy attendit un petit à parler, et regarda la bonne dame sa femme, qui pleuroit à genoux moult tendrement; si lui amollit le cœur; car envis l'eust courroucée, au point où elle estoit; si dit: « Ha, dame, j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que cy. Vous me priez si acertes que je ne le vous ose escondirc; et combien que je le fasse avec peine, tenez, je les vous donne; si en faites vostre plaisir.» La bonne dame dit : « Monseigneur, très-grand mercy ! » Lors se leva la royne, et fit lever les six bourgeois et leur oster les cordes d'entour leur col, et les emmena avec li en sa chambre, et les fit reveslir et donner à disner tout aise, et puis donna à chacun six nobles et les fit conduire hors do l'osl à sauvelé.
Les peintures de la vie féodale tracées par Froissar l présentent tous les contrastes de rudesse et de courtoisie chevaleresque, de barbarie et d'humanité. Uno infinie variélé naît de sa naïve exactitude. Son ânio
vive et mobile, enjouée plutôt que forte, est un miroir fidèle où se reflète tout le moyen âge. Vous a-t-il raconté quelque grand événement, a-t-il peint cet héroïsme des bourgeois de Calais, dont il ne paraît pas fort attendri pour son compte, mais qu'il a rendu si touchant par l'émotion des spectateurs, il vous dira d'aussi bonne foi un conte de fées. Oui, un conte de fées; le mot n'est pas exagéré. Pendant son séjour à Orthez, Froissart était étonné de voir à quel point le comte de Foix était promptement instruit de tout ce qui se passait en pays étranger. Il s'enquiert auprès d'un écuyer du comte, qui se prend à rire, et lui dit : « Voirement faut qu'il le sache par voie de nécromancie. « A ce mot, l'historien ouvre les deux oreilles, et presse l'écuyer de s'expliquer, promettant bien de n'en dire mot, tant qu'il sera en ce pays. L'écuyer le tirant à part, dans un angle de la chapelle du châtel d'Orthez, commence son conte dont Froissart n'a rien perdu. « Il y avoit en ce pays un sire de Corasse, qui savoit à point nommé tout ce qui se faisoit en Angleterre, en Allemagne, en Hongrie, et le rapportoit à notre bon seigneur Gaston de Foix.- -Comment cela? — Il avoit à ses ordres un esprit malin qui venoit lui tout conter-, cet esprit s'appeloit Orton. » (Quand on sait le nom d'un génie, on est bien sûr de son existence.)
« Mais d'où venoit ce génie? — Le sire de Corasse disputoit quelques dîmes de son éghse à un clerc de Catalogne. Il fut condamné par le pape à Avignon.
Le clerc vint avec la sentence pour se mettre en possession-, mais le chevalier n'en tint compte, et renvoya le clerc avec menace. Quelque temps après, une nuit qu'il dormoit, il est réveillé par un bruit affreux dans son château; et le lendemain ses gens lui dirent que toute sa vaisselle étoit brisée. Même noise, même désordre la nuit d'après dans la chambre du chevalier. Il ne peut se tenir de crier : — Qu'est-ce? et le tapageur invisible lui répond : — C'est le clerc de Catalogne qui m'envoie : tu lui fais grand tort, car tu lui ôtes les droits de son héritage ; et je ne te lairray en paix que tu hii aies fait bon compte. — Ah! lui dit le sire de Corasse, le service d'un clerc ne vaut rien, laisse-le en paix et me sers. Le malin esprit, en effet, change de condition, et se donne au chevalier, qu'il venait visiter toutes les nuits, lui apportant nouvelles de tous les lieux du monde. Le sire de Corasse tenait au courant Gaston, qui approuvait fort l'emploi d'un émissaire aussi prompt et surtout aussi peu dispendieux. Malheureusement, par le conseil de Gaston, le sire de Corasse voulut connaître la figure de son messager. (Nouvel incident conté longuement). Orton se déguise en deux fétus de paille, puis apparaît sous la forme d'une truie maigre. Le sire de Corasse lâche sur elle ses chiens. Le malin esprit, indigné d'un tel procédé, ne revient plus faire de rapports au sire de Corasse, (|ui mourut l'année suivante. » Voilà ce que s'est laissé conter et ce que redit sérieusement le bon Froissart. Yillani aurait su que Gaston de Foix entre-
tenait des espions dans les cours d'Europe, et l'argent que cela lui coûtait. Froissart , endoctriné par le récit de récuyer , soupçonne seulement que le comte Gaston , depuis la mort du sire de Corasse, s'est procuré quelque autre messager diabolique.
Heureusement, de ces contes à dormir debout, Froissart passe à des récits de la plus expressive vérité.
J'ai cité la mort de Charles V -, il y a beaucoup d'autres tableaux non moins grands. Le roi Jean , prisonnier dans la tente du prince de Galles, offre une peinture admirable. Vous vous souvenez de l'entrevue de Paul Emile et de Persée dans Tite Live. Paul Emile n'y paraît qu'un vainqueur dur et dédaigneux, auquel l'historien a prêté quelques lieux communs de morale philosophique. Froissart est supérieur à Tite- Live, en étant plus simple.
(Juand ce vint au soir, le prince de Galles donna à souper au roi de France et à monseigneur Philippe, son fils, à monseigneur Jacques de Bourbon, et à la plus grande partie des comtes et des barons de France qui prisonniers esloient. Et assist le prince le roy de France et son fils monseigneur Philippe , monseigneur Jacques de Bourbon , monseigneur Jean d'Artois, le comte de Tancarville, etc., à une table moult haulle et bien couverte; et tous les autres barons et chevaliers aux autres tables. Et servoit toujours le prince au devant de la table du roy, et par toutes les autres tables, si humblement comme il pouvait. iNi oncques ne se voulut seoir à la table du roy, pour prière que le roy lui sçut faire; ainssi disoit toujours qu'il n'esloit mie mcoces si suffisant qu'il apparleinst de lui seoir à la table d'un si hault prince et de si vaillant homme que le corps de lui estoit, et que montré avoit la journée.
C'est que le prince de Galles, bien que vainqueur du roi Jean, se souvenait qu'il était son vassal. Ainsi, du milieu de cette féodalité si cruelle, si barbare, sortait une urbanité nouvelle. Le souvenir d'un certain devoir faisait que le vassal victorieux dans une bataille servait à table humblement son seigneur vaincu et prisonnier.
Et toujours s'agenouilloit par devant le roy, et disoit bien : «Cher sire, ne veuillez mie faire simple chère, pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir; car certainement monseigneur mon père vous fera tout l'honneur et amitié qu'il pourra, et s'accordera à vous si raisonnablement que vous demeurerez bons amis ensemble à toujours. Et m'est avis que vous avez grand raison de vous réjouir, combien que la besoigne ne soit tournée à votre gré; car vous avez aujourd'hui conquis le hault nom de prouesse, et avez passé tous les mieux fesans de votre costé. Je ne le dis mie, cher sire, sachez, pour vous railler; car tous ceux de notre partie et qui ont vu tes uns et les autres se sont par pleine science à ce accordés, et vous en "donnent le prix et le chappelet, si vous le voulez porter.»
A ce p' mt commença chascun à murmurer, et disoieni entre eux, François et Anglois, que noblement et à point l6 prince avoit parlé. Si le prisoient durement, et disoient communément que en lui avoient et auroient encore gentil seigneur, s'il pouvoit longuement durer et vivre, et en telle fortune persévérer.
Dans certains récits de bataille, dans le récit de la bataille de Crécy, Froissart est véritablement homérique. On ne saurait décrire avec plus de force le choc do ces deux masses d'hommes d'armes qui se heurtent. Arrivez-vous dans le château de Gaston de Foix.
il est impossible de peindre avec plus de grâce la vie oiseuse, les délices, les fêtes de cette cour. Passezvous en Espagne, la tyrannie de Pierre le Cruel, la hardiesse de Henri de Transtamare , le génie du Prince Noir, sont devant vous. Rentrez-vous en France, la sagesse de Charles V, son activité, son administration habile et réparatrice, sont décrites avec un soin et un sérieux que fait ressortir l'enjouement habituel de Froissarl. Grands événements, anecdotes familières, nations diverses. Anglais, Flamands, Français, tout se mêle et se succède sans confusion 5 et jamais les couleurs de l'historien ne sont semblables, quoiqu'il soit toujours naïf, naturel, abandonnée