‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 6 sur 23 · DIX-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LEÇON

Étude nécessairement simultanée de l'Angleterre et de la France au moyen âge. — Faible influence de la civilisation romaine sur l'Angleterre. — Race teutonique incessamment renouvelée. — Efforts de Guillaume le Conquérant pour faire prévaloir l'idiome français en Angleterre. — Résistance de la langue nationale. — Monument de celte langue au xu« siècle. — Poésies des ménestrels. — Chants populaires. — Robin Hood — Imitation de nos romans et de nos fabliaux. — Imitation de l'Italie. — Cliauccr, de lui et de ses ouvrages.

Messieurs,

La France est trop mêlée à l'Angleterre dans le XIV* siècle, pour que nous puissions bien connaître la littérature de l'un de ces pays sans étudier celle de l'autre. Avant d'aller plus loin en France , nous sommes pressés de voir quels germes la conquête de Guillaume, c'est-à-dire l'invasion guerrière et politique du génie français, avait laissés en Angleterre. et quelle influence à son tour l'Angleterre, par ses victoires, exerça sur notre patrie.

Cette réciprocité d'invasions entre la France et

l'Angleterre, ce contact perpétuel d'alliances ou d'hostilités pendant plusieurs siècles, est un des grands spectacles du moyen âge. De là vint qu'une nation du Nord, une race teutonique reçut de bonne heure une forte empreinte de la civilisation o'omane ; de là cette singularité qui nous montre les inventions et les formes desTroubadours et desTrouvères dans l'idiome tout germanique de la vieille Angleterre. Ainsi se touchent et se réunissent les diverses parties du vaste sujet que nous avons essayé de parcourir.

En effet, Messieurs, vit-on jamais deux pays, se détestant davantage, plus intimement unis? La langue, les lois, les usages, les familles françaises occupent le sol anglais avec Guillaume; la nation anglo-normande possède à son tour une partie de la France, et voit son roi couronné dans Paris.

Durant ce long intervalle et cette lutte opiniâtre qui change de terrain, les langues indigènes des deux pays se sont mêlées; le français a d'abord prévalu comme langue du vain(jueur et comme langue savante -, puis le vieil idiome anglais a refleuri sur sa souche Icutonique d'abord tout(5br;inchée par le glaive des Angevins et des Poitevins, soldats de Guillaume.

Mais avant de suivre les époques de cette révolution, il faut chercher quel était l'ancien dépôt de civilisation romaine laissé dans la Grande-Bretagne. Les Romains n'avaient jamais conquis et possédé ce pays au même point que les contrées méridionales de l'Europe, lis y q^vaient rencontré, dans les provinces du

Nord, une in\^ncible résistance, et partout une soumission incertaine et agitée. Ils n'avaient pu y faire dominer leurs mœurs-, les Bretons rejetèrent longtemps l'idiome latin : linguam romanam abnuebant; et, bien que les nobles du pays eussent fini par l'apprendre , il n'y devint pas d'un usage fréquent et populaire. Aussi, à l'époque de l'affranchissement du monde par les barbare^, lorsque le -joug romain fut levé, nul peuple ne redressa la tête plus promptement que les Bretons. Il faut entendre là-dessus leurs vieilles chroniques.

Les Césariens, disent-elles (car les Romains ne furent jamais pour les Bretons qu'un poste de soldats étrangers), ayant opprimé i'ile pendant quatre cents ans, et extorqué par an trois mille livres d'argent, repartirent pour la terre de Rome, afin de repousser l'invasion de la horde noire. Us ne laissèrent, à leur départ, que des femmes et de petits enfants, qui tous devinrent Cambriens.

Ainsi la vieille race barbare et indigène reparaît en un moment sur le sol breton. Cet événement est accompli dès le v' siècle \ et on pourrait supposer que toute trace de la langue et de la civilisation romaines disparut en même temps de la Grande-Bretagne. Mais depuis la première entrée des légions, une autre cause avait agi-, et si elle ne servit pas là comme ailleurs à compléter et à doubler, pour ainsi dire, la prise de possession des Bomains, elle devait en maintenir du moins qucbiucs restes.

Avec les proconsuls, les généraux, les soldats, les

percepteurs d'impôts, étaient venus, dès le second siècle, les prêtres d'une religion nouvelle. Sous le César Constance, qui commandait l'armée romaine en Bretagne, ils eurent beaucoup de puissance; et la foi, secrètement protégée, fit de grands progrès. Cependant, leur action n'étant pas aidée par une entière soumission du pays aux usages de Rome , elle fut moins complète que dans les Gaules. Les Eglises chrétiennes qui se conservèrent dans la Grande-Bretagne firent des schismes à leur manière, et furent de bonne heure séparées de T Eglise de Rome.

Vous le savez, le christianisme, presque à sa naissance, avait vu les hérésies se multiplier en Orient, parce que la culture des lettres, les prétentions orgueilleuses de l'esprit et le talent sophistique y faisaient naître les disputes. L'Occident, au contraire, moins savant, avait été moins divisé. La foi était aidée par l'ignorance des peuples et la difficulté qu'ils avaient à imaginer eux-mêmes une erreur. Ce que le savoir et la métaphysique faisaient en Grèce, l'indépendance d'esprit, la haine du joug et de l'idiome romains, l'attachement aux usages nationaux, le firent en Angleterre.

Ainsi, dès la première conquête, médiocre influence de l'esprit romain sur celui de la Grande-Bretagne, action du christianisme, tardive, inégale, indépendante de l'Église romaine : voilà ce qui doit expliquer comment ce pays, voisin de la Gaule, subjugué comme elle par les Romains, et depuis conquis par elle, a

AU MOYEN AGE. lol

gardé dans sa langue une nationalité si distincte et si fortement marquée.

Cette nationalité ne cessa de se fortifier par les invasions et les mélanges de peuples qui survinrent après l'éloignement des Romains. C'étaient comme autant de couches homogènes, malgré quelques variétés apparentes, qui s'amoncelaient sur le même sol. Ainsi les invasions saxonnes se mêlèrent à la race cambrienne, sans l'altérer 5 ainsi les Danois, qui succédèrent aux Saxons, n'étaient qu'une autre famille de la même race du Nord; ainsi les Normands, qui vinrent après les Saxons et les Danois, n'étaient euxmêmes que des Danois adoucis par le ciel de France et recrutés par des Français. A ces révolutions se rattachent trois époques du langage parlé dans la Grande-Bretagne. Dans la première, qui dure trois cent trente ans, depuis l'invasion saxonne, ce langage est appelé briiish-saxo. Les Danois parurent ensuite : c'était une variante de la première conquête. Là commence la deuxième époque de la langue, Iei?aws/«-saxo, dans lequel furent écrits les ouvrages du roi Alfred. Puis vinrent les Normands transformés en Français, comme des voleurs qui auraient pris les habits de ceux qu'ils avaient tués. A leur suite ils amenaient des hommes de toutes les provinces de France , et .«'^ confondaient avec eux par la langue et les usages. De là date une troisième époque dans la langue de la Grande-Brctcigne, le normand-saxo^ principe de la langue actuelle.

Vous le voyez, l'Angleterre fut sans cesse ramenée à son origine par les causes mêmes qui altèrent celle des autres peuples, par les invasions étrangères. Ces invasions lui amenaient autant de nuances de sa propre nature. Elle se retrouvait toujours, en s'alliant, même par force, à des parents un peu éloignés.

Voilà comment ce fond de nationalité anglaise , sans cesse surchargé par des éléments qui dans leur hostilité même avaient quelque chose de sympathique avec lui, a survécu à tout, et, à travers quelques influences véritablement étrangères , s'est maintenu toujours. Voilà, pour nous réduire à la question littéraire, comment la langue anglaise est encore aujourd'hui une langue tout à fait teutonique, malgré ce que la conquête devait y laisser de formes françaises.

Pendant les luttes des Saxons contre les Danois, l'Angleterre avait eu un grand homme-, et soudain s'était opéré le mouvement que produira toujours un grand homme dans un siècle harhare. Plus savant que Charlemagne , Alfred avait lui-même cultivé les lettres, et traduit en langue vulgaire Paul Orose et Boëce, les deux auteurs latins en faveur au moyen âge. Mais ces hommes que la nature jette par hasard au milieu d'un siècle qui n'est pas fait pour'eux obtiennent beaucoup de gloire, et n'exercent qu'une influence peu durable. Cependant au nom d'Alfred viennent se lier les noms d'Alcuin et du vénérable Bède. Les lettres latines furent cultivées avec soin dans les monastères anglais 5 et la théologie servit à ranimer le goût

de l'étude. C'est une réponse à l'opinion de ceux qui ont regardé le règne de la théologie dans le moyen âge comme une époque perdue pour l'intelligence humaine. La théologie a été la forme que prenait alors la pensée. De même que, dans un autre temps, toutes les idées se traduiront en idées politiques, et s'apphqueront aux grands problèmes de la société ; ainsi, dans le moyen âge, les esprits se faisant une occupation à la fois plus subtile et plus désintéressée, toutes les idées, toutes les forces du raisonnement s'appliquaient à la vie future. Mais par cela même que cette occupation toute métaphysique avait quelque chose de vague et d'incertain, elle avait aussi quelque chose de grand, de hanli, de singulièrement favorable à l'élévation et à l'originalité de la pensée. Ne vous étonnez donc pas que sous cet amas théologique on trouve parfois une étonnante sagacité, un grand esprit stérilement consumé. Le théologien d'une époque eût été le philosophe d'une autre. Les théologiens anglo-normands du xii* siècle nous offriraient plus d'une marque de celte vérité. Mais ils ont écrit en langue latine ; et c'est surtout dans la langue vulgaire que nous cherchons à constater les travaux et les progrès de l'intelligence 5 c'est là qu'elle nous paraît indigène et moderne.

La langue vulgaire anglaise, telle que la conquête la trouve et la modiiic, voilà notre étude.

Guillaume est arrivé-, il a gagné la grande bataille d'IIaslingSj tout tombe devant lui j il fait périr plu-

sieurs des grands d'origine saxonne qui ont échappé au champ de bataille ; il dépouille les couvents, les. églises; il chasse les évêques; il fait dresser un grand livre noir oij sont inscrits les gens suspects, c'est-àdire les nobles, les riches; il les dépouille, et met à leur place des Normands, des Français, des gens de la conquête. Tout cela. Messieurs, a été supérieurement retracé par un habile écrivain ; et je ne veux pas essayer une contrefaçon de ses vives peintures. Mais ce qu'il n'a pas décrit, ou du moins ce que l'on peut décrire avec plus de détails, c'est la révolution du langage après cette invasion. C'est là, sans doute, le plus faible, le plus imperceptible des intérêts dans l'histoire de la conquête ; cependant ce point de vue peut offrir aussi quelque importance historique.

Voulez-vous savoir jusqu'à quel point l'esprit des conquérants a transformé la nation conquise? regardez à Tidiome du pays. Dans un mélange de plusieurs peuples il y a, vous le savez, un singulier rapport entre la prédominance des mots et celle des races- Le sang anglais a prévalu, puisque aujourd'hui la langue anglaise est seule restée maîtresse. La grammaire ici nous apprend l'histoire. D'abord le conquérant, un des plus impérieux dominateurs qui aient jamais pesé sur le monde, en môme temps qu'il s'emparait des couvents , des châteaux , dos terres , de l'argent, des femmes du peuple vaincu-, en même temps qu'il s'ingérait dans tout, réglait tout, forçait ses nouveaux sujets d'éteindre leurs feux à six heures

du soir, voulut aussi les dépouiller de leurs souvenirs et leur prendre leur idiome natal.

On vit là cette naturelle résistance de l'homme aux influences excessives, illimitées, que la force veut exercer sur lui. Malgré tous les efforts du vainqueur pour décréditer la langue anglaise, elle prévalut. Un évêque savant et pieux était chassé de son siège parce qu'il ne parlait point français. Des témoins déposaient-ils en anglais devant les tribunaux , c'était merveille si on les écoutait. Il ne s'agissait pas là d'interprètes jurés-, on mentait quand on ne parlait pas français. Aussi tous ceux qui voulaient avoir quelque faveur ou même quelque repos, les ambitieux, les gens paisibles parlaient français comme ils pouvaient. Les couvents, ou du moins tous les emplois supérieurs des couvents étaient donnés à des Français qui avaient importé leur langue, et exigeaient qu'on la parlât autour d'eux. Tant que la main de fer de Guillaume fut là, on prononça fort mal le français en Angleterre-, on y mêla beaucoup d'incorrections ; mais on le parla. Cela se soutint encore sous ses premiers successeurs. La vanité même finit par s'accommoder de ce qui d'abord semblait un joug onéreux. Beaucoup d'Anglais indigènes croyaient à ce prix se confondre avec la race des conquérants. « Les hommes de province, dit un chroniqueur, oublient leurs dialectes de Cornouailles, de Galles et de Devonshire, et s'étudient à parler français pour paraître nobles. » Le chef-lieu de ce français qu'on parlait en Angleterre était Rouen. C'étaient de

là que venaient incessamment à ia cour de Londres des trouvères qui entretenaient le goût de la langue et de la poésie romane.

La conquête delà Normandie sous Philippe Auguste fut le premier coup porté à cette influence 5 la communication des deux pays ne fut plus aussi fréquente; le français d'Angleterre, séparé de sa souche continentale, fut moins jeune, moins vivant; il eut bientôt quelque chose d'étrange et de suranné, dont en France on se moquait. Cependant la cour du roi d'Angleterre et la plupart des seigneurs maintenaient toujours l'usage exclusif du français, et, dans les écoles publiques, le français seul était enseigné et parlé. Voilà ce qui me paraît prouvé par un passage trèscurieux d'un auteur anglais du xiv* siècle :

Les enfants à l'école, contre l'usage de toutes les autres nations, sont forcés d'abandonner leur propre langue, et de dire leurs leçons, et tout ce qui les occupe, en français : ainsi l'ont établi les Normands, depuis leur première venue en Angleterre. Des enfants de gentilshommes sont instruits à parler français, du jour où on les remue dans leur berceau, et où ils peuvent parler et jouer avec un hochet. Les gens du pays veulent ressembler aux gentilshommes, et se plaisent à parler français, pour être crus tels. Cette mode était fort usitée, depuis le premier temps ; elle commence à s'affaiblir un peu : car John de Cornouailles, un maître de grammaire, a changé la leçon dans son école, et l'étude du français en celle de l'anglais. Richard . de Laincry et d'autres ont appris de lui cette manière d'enseigner; de manière qu'aujourd'hui, l'an de N. S. 1385. et la neuvième année du roi Richard II, dans toutes les écoles d'Angleterre, les enfants abandonnent le français et apprennent l'anglais.

Ainsi, vous le voyez, c'est seulement trois siècles après la conquête que la loi tyrannique de Guillaume commence à fléchir, et que les enfants des Anglais peuvent apprendre à lire dans leur langue.

Il faut que l'instinct national soit bien fort pour que cette domination si longue d'un idiome étranger n'ait pas laissé dans la langue anglaise des traces plus nombreuses. Il est vrai, la langue nationale, chassée des écoles pubhques, avait continué de lutter dans les familles contre l'idiome étranger des vainqueurs. Le maintien obstiné du langage et des mœurs faisait partie de la résistance du peuple. Nul doute que cette portion de l'Angleterre qui répugna si longtemps au pouvoir des Normands ne s'attachât à la vieille langue du pays, comme au symbole môme de sa liberté et de sa défense. Il semble que ce puissantjntérêt a dû produire quelques poésies, quelques chants populaires, oiî le vieil anglais, le brilish-saxo, se retrouverait d'autant plus pur, et préservé par une haine patriotique de la contagion de l'idiome normand. Toutefois il subsiste peu de ces monuments originaux, do ces protestations en langue nationale contre l'invasion étrangère; je n'en connais aucune qui date des premiers jours de la conquête. Les plus anciens essais de poésie anglaise qui nous aient été conservés offrent un tout autre caractère. En même temps (jue Guillaume le Conquérant employait la rigueur de ses édits pour proscrire l'idiome national, il faisait servir la langue anglaise même à sa politique. Voici comment :

Travaillait -il à dépouiller les riches monastères saxons, ou à les transférer à des hommes de race normande, il chargeait sans doute quelque ménestrel de faire en langue anglaise des vers moqueurs contre les moines, et préparait ainsi leur spoliation aux yeux du peuple. On est fort tenté d'admettre cette conjecture, lorsqu'en remuant les plus anciens déhris de l'idiome anglais, on trouve, au lieu de chants populaires contre l'avarice et la tyrannie des vainqueurs, un conte satirique sur les moines, qui fut chanté dans un festin public, à la cour de Guillaume. Quoi qu'il en soit, la langue de ce conte est le british-saxo, légèrement modifié par la nouvelle conquête; on y reconnaît tous les types de l'anglais actuel, avec des variantes d'orthographe :

Au loin sur la mer, près l'Espagne occidentale, est une île de Cocagne : nulb terre sous le ciel n'abonde en autant de biens. Quoique le paradis soit joyeux et brillant, Cocagne est d'un plus bel aspect. Qu'y a-t-il dans le paradis, que verdures et fleurs? Malgré le plaisir qu'on y trouve, il n'y a pas de viande, mais seulement du fruit ; il n'y a pas de salle à manger, mais beaucoup d'eau pour éteindre la soif.

Le poëte contait alors que dans cette île de Cocagne, symbole des couvents anglais, et supérieure au paradis, on trouvait de grands châteaux bâtis tout en pâtés de perdrix et en powdings, etc., etc. Voilà les plaisanteries satiriques d'un temps grossier; elles n'ont d'autre intérêt pour nous que d'avoir servi les progrès du conc^uérant.

AU MOYEN AGE. lo9

Cet idiome anglais et cette poésie populaire, que les vainqueurs employaient contre les vaincus, devaient aussi donner aux vaincus plus d'une arme contre leurs maîtres. Si les Normands plaisantaient les riches abbés du pays pour les dépouiller, les Anglo-Saxons tâchaient de mettre leurs églises à couvert, en célébrant la gloire et les miracles des saints qu'elles avaient eus. Delà, grand nombrede légendes versifiées au xirsiècle. Les saints de ces légendes étaient toujours de race saxonne, de bonne vieille race. L'imagination du pauvre peuple semblait les invoquer contre les Normands.

Aux faits merveilleux qui remplissent ces histoires il se mêle parfois de touchantes anecdotes. J'aime mieux les pieuses fictions des vaincus que les durs sarcasmes commandés par les vainqueurs. Il est, par exemple, une légende de Thomas Beckett, qui offre un début, sous la rudesse du vieux style anglo-normand, plein de charme et d'intérêt. Vous savez que Thomas Beckett, dont l'histoire a été de nos jours habilement restaurée par la vive imagination de M. Thierry, était un homme de race anglaise qui devint favori d'un roi normand, archevêque de Caiitorbéry, lutta contre ceux qui l'avaient protégé, fut martyr de son courage, ou si l'on veut, de son ambi tion. La légende raconte la naissance de Thomas Beckett, et rapporte à ce sujet une anecdote gracieusement romanes{[ue.

Le père de Thomas Beckett, Gilbert, Anglais de race

et homme assez obscur, était parti pour la croisade, dans l'espérance d'acquérir quelque gloire sous la bannière normande. Il fut fait prisonnier, et reteni' dans la maison d'un chef sarrasin. Il intéressa vivement la fdle de son maître, et par le secours de cett^' jeune femme, qui d'abord sacrifia son amour à la liberté de celui qu'elle aimait , il s'échappa. Mais il laissait après lui de trop puissants souvenirs. La jeune fille, ennuyée de son absence, s'enfuit aussi pour le retrouver. Elle ne savait que deux mots d'anglais. London et Gilbert, le nom de son amant et le nom de la ville où il était né. Suivant la légende, elle s'embarque avec ce secours dans un port d'Asie, et répétant toujours London et Gilbert, elle arriva jusqu'à Londres. Perdue dans cette grande ville, et redisant ces deux mots, elle attire la foule autour d'elle. Les uns voulaient l'exorciser; d'autres cherchèrent Gilbert. Enfin, l'homme qui était appelé de si loin reconnut cette voix.

Les plus graves personnages de l'Eglise furent consultés sur cet événement, ce voyage extraordinaire, cette persévérance ^ ils déclarèrent tout d'une voix qu'il fallait baptiser la jeune fille et l'épouser. Et c'est de ce mariage que naquit le grand martyr Thomas Beckett. Voilà une histoire fort gracieuse, si elle n'est pas véridique. Il y a deux ballades populaires qui la racontent, et une vie des saints qui la consacre 5 ainsi n'en doutez pas.

Voilà quelques essais de l'imagination du peuple

conquis. Longtemps les vainqueurs en firent peu d'estime. A la cour de Guillaume et de ses premiers successeurs, on n'accueillait que la poésie française des trouvères, ou les chants méridionaux des troubadours.

Richard Cœur-de-Lion faisait, nous l'avons dit, de^ vers dans les deux dialectes romans. La pièce célèbre qui lui est attribuée se conserve sous les deux formes-, et si Blondel, qui, suivant la chronique, découvrit par ses chants le roi prisonnier, était un trouvère, il est certain que Richard eut souvent à sa cour et dans son camp des troubadours, dont il était le protecteur et le rival, tandis qu'il paraissait, au contraire, négliger fort la langue et la poésie du peuple anglais. Cependant ce prince, qui dédaignait ses sujets, et qui, dans sa vie aventureuse, habita si peu l'Angleterre, fut l'homme dont les exploits remuèrent*le plus fortement l'imagination des Normands et des Anglais. Il força deux peuples, divisés sur tant de choses, à s'accorder en un point, l'admiration pour le roi Richard.

Aussi c'est surtout à dater de son règne, et à l'occasion des souvenirs de sa vie, que se manifestent les premiers signes du talent poétique en langue anglaise. Au commencement du xu* siècle, lorsqu'on écrivait un roman de chevalerie en Angleterre, on l'écrivait en français, parce que ce n'était qu'un homme de race normande, ou un protégé des Normands à qui venait une telle idée. Depuis le roi Richard, je vois lo II. 1^

i62 , LITTÉRATURE

goût de la chevalerie, l'imagination chevaleresque se répandre, s'étendre à toutes les classes du peuple, et les récits d'aventures, les romans , se multiplier dans la langue du pays. Je vois alors un grand nombre de romans français traduits en anglais.

On avait en Angleterre ce roman d'Alexandre le Grand qui se retrouve dans tous les pays de l'Europe; on avait des romans d'Hector et d'Achille, de Jason et d'Hercule, de Charlemagne, de Roland, d'Olivier, des douze Pairs, des Chevaliers de la Table-Ronde, de l'enchanteur Merlin, de Lancelot du Lac, etc. ; les uns, traditions défigurées de la poésie antique 5 d'autres imités de la France 5 d'autres nés du sol anglais. Parmi ces derniers, rien n'offre plus d'intérêt et de poésie que le roman historique de Richard Cœur-de- Lion. C'est un reflet des croisades et de l'Orient. On y voit quelle vive impression le ciel de Syrie avait faite sur les guerriers septentrionaux-, c'était pour eux le pays des merveilles et de la magie. Le roman de Richard est presque contemporain du héros; et cependant, les faits y sont partout altérés, pour faire place à l'Orient. Richard, vous le savez, était né du second mariage d'Éléonore de Guienne. Nul fait plus connu et plus difficile à oublier que ce mariage, qui avait valu de belles provinces aux Anglais et coûté tant de maux à la France. Le poëte n'en tient compte. n n'hésite pas à donner pour mère à Richard une princesse de Syrie, que le roi d'Angleterre a fait demander en mariage par ambassadeurs. On voit, au

premier livre du roman, la fille du Soudan remonter la Tamise, dans toute la pompe de son cortège oriental. Ce sont des fêtes merveilleuses, des trésors extraordinaires, des talismans, des miroirs magiques, toute la féerie des Mille et une Nuits. Cette influence arabe, qui naissait en Espagne de la conquête, les Septentrionaux allaient la chercher eux-mêmes à sa source, et elle se reproduit dans toute la littérature chrétienne qui suivit les croisades.

Parmi les poèmes chevaleresques, alors si multipliés chez les Anglais, il en est où l'on trouve un caractère de liberté qui appartient au génie particulier de cette nation. Le roi Alfred avait dit dans son testament que les Anglais doivent être aussi libres que la pensée. La trace de ce vœu d'un bon roi se retrouve dans les plus anciens monuments de la poésie anglaise, après la conquête. Les Anglais portèrent un esprit d'indépendance politique jusque dans leurs fictions chevaleresques. Ce peuple, qui semble avoir emprunté à l'esprit litigieux des Normands, ses vainqueurs, de nouvelles forces pour défendre ses droits, et qui fit servir la procédure à la liberté, montre ce caractère dès le xni" siècle. Il est indocile, frondeur, peu ébloui de la pompe des cours, et très-empressé à relever les fautes des rois et les vices des évoques. Ses fictions les plus frivoles en apparence ont un but moral. Ses romans de chevalerie ont quelque chose de plus sérieux que les nôtres. L'écrivain ne se borne pas' à entasser des aventures merveilleuses, il tâche

d'en faire sortir quelque instruction utile et souvent hardie. Un de ces romans m'a frappé, sous ce rapport. On y raconte les infortunes d'un roi puni de son orgueil par la plus étrange mystification. Le début seul suffira pour indiquer la forme de l'ouvrage.

En Sicile était un noble roi, beau, fort et vaillant jeune homme. Il avait, dans la grande Rome, un frère, pape de toute la chrétienté, et en Allemagne un autre frère, empereur, qui battait les Sarrasins. Ce roi était appelé le roi Robert, Personne ne le vit jamais avoir peur; on le nommait le [Victorieux. En aucun pays, il n'y avait son pareil, roi ou duc, de loin ou de près; car il était la fleur de la chevalerie. Son frère était empereur ; son autre frère vicaire de Dieu, pape de Rome, comme je l'ai dit auparavant: il se nommait le pape Urbain. Il aimait également Dieu et les hommes. L'empereur s'appelait Valamon. Il n'y avait pas de plus vaillant guerrier après son frère de Sicile, dont je vais parler quelque peu.

Ce roi pensa qu'il n'avait pas d'égal dans le monde, de loin ni de près; et dans sa pensée, il eut de l'orgueil; car il n'avait d'égal nulle part. Une nuit de la Saint-Jean, il voulut aller à l'église pour entendre les vêpres ; et il lui sembla qu'il étail trop longtemps : son esprit était plus occupé des honneurs du monde que de Jésus, notre Sauveur. A Magnificat, il entendit un vers qu'il fit répéter au clerc dans sa propre langue; car il ne savait pas ce qu'on chantait en latin. Le vers était ce que je vous dis :

« Deposuit potentes de sede, « Et exaltavit humiles. »

Le clerc dit tout franchement : « Sire, telle est la puissance de Dieu, qu'il peut élever ce qui est bas, et abaisser ce qui est élevé, en un moment. Sans mentir, Dieu peut faire sa'vo-

lonté en un clin d'oeil.» Le roi dit, avec une folle pensée: a Vous lisez et chantez des fables. Qui pourrait me réduire à telle extrémité? Mon nom est Fleur de chevalerie. Je puis détruire mes ennemis; il n'est pas d'homme sur terre qui puisse tenir contre moi : donc c'est une chanson frivole. » Il pensa follement ainsi, et, dans cette pensée, le sommeil le prit sur son siège, comme raconte le livre.

Quand les vêpres furent achevées, un roi tout semblable à lui se leva et sortit. Tout le monde le suivit, tandis que le véritable roi était oublié. Le nouveau roi, je vous le dirai, était un ange divin, envoyé pour abattre son orgueil. L'ange mena joyeux déduit dans la salle du palais. Chaque homme était content de lui. Le roi se réveilla. 11 crut qu'il était arrivé un malheur à ses gens; car il était là tout seul; et une nuit noire tombait sur lui. Il appela ses hommes : il n'y eut personne qui dit oui. Mais le sacristain de l'église, à la fin, vint tout doucement près de lui, et dit : « Que fais-tu ici, mauvais larron? Tu es ici pour commettre félonie, pour voler Dieu et la sainte église. » Le roi s'enfuit bien vite, comme un homme qui serait égaré; il s'arrêta devant son palais, et appela le concierge : « Faux traître, ouvre les portes, vite. » Le portier dit : «Qui appelle ainsi?» Il répondit: «Tu verras bien qui nous sommes; tu sauras bien que je suis ton maître. Tu seras couché bien bas en prison, et pendu comme un traître, au nom (le la loi. » Enfin le roi entre et arrive dans la salle, où il trouve sa place occupée par l'ange, qui lui fait mettre un habit de fou ; et il est le fou de la salle.

Nous ne suivrons pas cette singulière histoire. L'empereur Valiimon fait inviter le roi de Sicile à se rendre à Rome auprès de leur frère le pape. L'ange reçoit l'invitation, et fait le voyage en grande pompe, avec le pauvre fou à sa suite. L'épreuve est longue et fort diversifiée; Rome et l'Eglise ne sont pas épargiK'cs

par le malin. romancier-, et le roi, transformé en Fou, apprend plus de choses dans sa nouvelle profession qu'il n'en avait su pendant tout son règne. Enfin l'ange, trouvant la leçon suffisante, se fait connaître, et remet le roi de Sicile sur son trône.

Voilà, ce me semble, Messieurs, dans un roman du xni^ siècle, le germe de l'exemple de cette sorte de gaieté maligne et sérieuse que les Anglais s'approprient sous le nom caractéristique à' humour , gaieté qui fait le principal mérite de Swift et de Sterne, et semble naturellement appartenir à un peuple spirituel occupé de ses affaires, et se servant de l'esprit pour aiguiser le bon sens, et non pour s'en passer.

Presque tous les romans de chevalerie qui furent remaniés par les.poëtes anglais du xiii* et du xiv*" siècle reçurent quelque chose de cette teinte ironique et hardie.

Il est une autre poésie plus indigène, mais d'un intérêt fort limité, qui naquit alors des suites de la conquête. Elle n'a pas le caractère élevé, la grandeur de patriotisme que l'imagination moderne se plaît à y supposer. C'est tout simplement la poésie des braconniers et des bandits que la rigueur des lois refoulait dans les forêts de la Grande-Bretagne.

Il y a seulement cette différence que, dans le moyen âge et dans un pays subjugué, un bandit avait quelque chose d'un chevalier et d'un proscrit, deux caractères honorables et poétiques.

On l'a bien compris de notre temps, parce que

l'exemple était sous nos yeux. Nous avons lu les poésies des Klephtes, pendant que les Klephtes, de voleurs devenus citoyens, se battaient pour leur pays.

La conquête de Guillaume, la domination de ses successeurs , les insolences des seigneurs normands, avaient créé en Angleterre un grand nombre de fugitifs et de mécontents, hors la loi du pays, dont ils étaient les défenseurs. Cantonnés dans les bois, les marais, les montagnes, ils faisaient la guerre au gibier du roi, et parfois aussi se vengeaient du gouvernement par le pillage des voyageurs. Le peuple , accablé de taxes et de corvées par les Normands, admirait l'audace de ces hardis braconniers, et les aidait, quand il pouvait, à échapper à la tyrannie commune.

Il est un des héros de cette vie aventureuse dont le nom est resté très-célèbre en Angleterre : Robin Hood. C'était, vous le savez, un braconnier par état, chef de voleurs par accident. Parmi les attributs de la domination normande, un de ceux auxquels les vainqueurs tenaient le plus, c'était la chasse exclusive. Des lois terribles punissaient les infracteurs de ce privilège. (Chasseur intrépide, bientôt voleur entreprenant, Robin Iloodfut célébré par l'imagination populaire dans toute la Grande-Bretagne. Son nom retentissait, comme de nos jours, dans les îles de l'Archipel et dans la Morée, les noms de Nikitas, de Colocotroni et d'autres chefs, qui avaient acquis beaucoup de gloire en enlevant des moutons et parfois des pachas.

Les romances du Cid nous retracent l'Espagne hé'

roïque et chrétienne du moyen âge. Le fabliaux de Rutebeuf et des autres trouvères parisiens nous montrent la sournoiserie moqueuse des mœurs bourgeoises. Les vieilles ballades sur Robin Hood et ses compagnons offrent un caractère d'originalité fort différent, et propre à l'Angleterre. Sous l'extérieur uniforme de la poésie du moyen âge, sous ce coloris identique de barbarie, tâchons de saisir ces nuances diverses, ces variantes de la situation et de l'imagination des personnages. Toute la poésie normande et picarde ne donnerait rien de semblable à tel chant sur des braconniers anglais du xni* siècle. Ce n'est plus ni l'imagination chevaleresque, ni la galanterie provençale, ni la malice bourgeoise, bien paisible dans les rues étroites de la cité, se raillant des prieurs et des moines. C'est la poésie du montagnard-, c'est la libre audace de l'homme des bois qui n'a que son arc et ses flèches, et le sentiment de cette vive et fraîche nature d'Angleterre et d'Ecosse.

Marquons soigneusement ces différences dans l'uniformité du moyen âge : car il faut l'avouer en passant, Messieurs, toute cette littérature des siècles d'ignorance est un peu monotone. Il n'y a que l'art qui sache produire la variété. C'est le charme de ces grandes époques de lumières et de bon goût, que notre satiété moderne se plaît à critiquer.

Voici une vieille ballade qui peut-être a subi quelques corrections de siècle en siècle, et a été plus ou moins refaite par l'imagination qui la chantait, mais

dont le fond est bien anglais, bien montagnard :

Quand le taillis est brillant et le gazon beau, et les feuilles larges et longues, il est doux, en se promenant dans la forêt, d'écouter le chant des petits oiseaux.

Le merle chantait, perché sur une branche, si fort qu'il réveilla Robin Ilood, dans le bois où il était couché.

« Ma foi, dit le gentil Robin, j'ai fait celte nuit un rêve : j'ai songé de deux robustes bourgeois qui pouvaient se battre corps à corps avec moi.

« Il m'a semblé qu'ils me frappaient, et me liaient, et me prenaient mon arc. Si je suis Robin en vie sur cette terre, je me vengerai d'eux.

— Les rêves sont légers, dit Petit-Jean, comme le vent qui souffle sur la colline. Si le vent a été plus fort que jamais celte nuit, demain il peut se tenir coi.

— Levez-vous, tenez-vous prêts , mes braves homme§; Jean viendra avec moi. Je vais chercher là-bas ces robustes bourgeois, dans la verte forêt où ils sont. »

Alors ils jetèrent sur eux leurs habits verts, et prirent chacun son arc ; et ils s'avancèrent pour chasser dans la forêt , jusqu'à un bouquet de bois où ils se plaisaient le plus d'ordinaire.

Là, ils aperçurent un robuste yeoman qui s"appuyait contre un arbre. H portait à son côté une épée et une dague, qui avait tué bien des gens; et il était enveloppé dans un manteau qui couvrait sa tôle et sa taille.

«Tenez-vous là, maître, dit Petit-Jean, sous cet arbre; et j'irai à ce robuste yeoman là-bas, pour savoir ce qu'il veut. — Ah ! Jean, tu ne liens pas garnison près de moi ; je trouve cela singulier. Quand donc ai-je envoyé mes hommes en avant, et me suis-je tenu derrière? N'était la peur de faire éclater mon arc, Jean, je le briserais la lèlo. «

Comme souvent les paroles engendrent la haine, Robin et Jcdu se séparèrent. Et Jean est parti pour Barnosdalo. Il cou-

naît tous les chemins. Et quand il vint à Barnesdale, il y eut grande douleur : il trouva deux de ses compagnons tués sur une pelouse , et Scarlett fuyait à pied, à travers les troncs d'arbres et les pierres ; car le fier shérifF, avec cent quarante hommes, courait après lui.

« Je vais tirer un coup, dit Jean; avec la force du Christ, je ferai que ce shérifF, qui court si vite, voudra s'arrêter. »

Alors Jean banda son arc, et le prépara pour tirer. L'arc était d'un bois tendre , et tomba à ses pieds. « Malheur à toi, maudit bois, le plus maudit qui soit jamais venu sur un arbre! tu es ma perte aujourd'hui, quand tu devrais être mon secours. »

Le coup ne fut que faiblement tiré. Cependant la flèche ne partit pas en vain; car elle rencontra un des hommes du shériff, et William A Trent fut tué.

Il aurait mieux valu pour William A Trent d'avoir été au lit bien triste, que d'être ce jour sur la pelouse verte du bois, pour rencontrer la flèche de Pelil-Jean.

Mais, comme on dit, quand les hommes viennent aux mains, cinq valent mieux que trois. Le shériff eut bientôt pris Petit- Jean, et l'attacha contre un arbre.

« Tu seras traîné dans la plaine et pendu haut sur la colline. — Mais tu peux manquer ton dessein, dit Jean, si c'est le vouloir du Christ. »

Ne parlons plus de Petit-Jean, et pensons à Robin-Hood, comment il est allé vers le robuste yeoman, là où il se tenait sous le feuillage.

« Bonjour, bon compagnon, dit Robin. — Bonjour, bon compagnon, dit celui-ci. 11 me semble, par cet arc que tu portes dans ta main, que tu dois être un bon archer.

— J'ai perdu mon chemin et ma matinée, dit Vyeoman. — Je le conduirai à travers le bois, dit Robin; bon compagnon, je serai ton guide.

— Je cherche un banni , dit l'étranger ; on l'appelle Robin Hood : j'aimerais mieux trouver ce fier banni que quarante bonnes livres sterling.

— Maintenant viens avec moi, vigoureux gentilhomme, et tu verras tôt Robin. Mais d'abord prenons quelque passe-temps sous ces arbres verts; faisons quelque épreuve au plus furi, dans le bois. Nous avons chance de rencontrer ici Robin Hood, au premier moment. »

Us coupèrent deux branches d'épines qui poussaient sous un buisson, et ils les placèrent entrelacées, pour faire un but à leurs flèches. « Commence, bon camarade, dit Robin Hood. — Non, par ma foi, bon camarade, dit l'autre; tu seras mon guide. »

Robin tira le premier, et ne manqua le but que de la largeur du doigt. L'homme était un bon archer; mais il ne pouvait en faire autant. Le second coup qu'il tira, il mit dans la guirlande; mais Robin tira beaucoup mieux que lui; car il perça la branche du milieu.

0 Bénédiction sur toi, dit l'homme, bon compagnon! Si ton cerf était aussi bon que ta main, tu vaudrais mieux que Robin Hood. Maintenant, dis-moi ton nom, sous les feuilles du bois.

— Non, ma foi, dit Robin, jusqu'à ce que tu m'ayes dit le tien. — Je demeure dans la vallée, dit celui-ci, et j'ai juré do prendre Robin; et quand on m'appelle par mon vrai nom, jo suis Guy de Gisborn.

— Ma demeure est dans ce bois, dit Robin; je suis Robin Hood de Barnesdale, que tu as si longtemps cherché. »

Quiconque ne leur est ni allié, ni parent, aurait eu beau spectacle do voir ces deux hommes se rencontrer avec leurs sabres flamboyants, de voir comment ils combattirent deux heures d'un jour d'été, etc.

L'adversaire de Robin Hood est un yeoman, c'està-dire un liomme de cette riche bourgeoisie qui forme encore aujourd'hui la garde nationale de l'Angleterre, et qui monte à cheval, dans l'occasion, pour repousser les briseurs de métiers. Le yeoman est tué, comme

(72 UTTÉRATURE

VOUS le croyez bien. Le héros braconnier , Robin Hood, sort du bois tenant à la main la tète de son ennemi, comme Rodrigue, dans les romances espagnoles, apporte celle du comte de Gormaz. Il tue le shériff, et délivre Petit-Jean qu'on allait pendre. Et vive Robin Hood , vivent les braconniers ! Mort au sbériff! voilà la morale du poëme.

Ainsi, Messieurs, dans cette revue fort incomplète, nous avons déjà noté divers,genres de poésie : fabliaux satiriques, dictés par les conquérants, contre les moines du pays; poésie religieuse, pieuses légendes de saints, destinées à lutter contre l'invasion guerrière, ecclésiastique et civile des Normands-, poésie populaire à la gloire des braconniers hardis et des chefs de bandes. Nul de ces essais ne marque encore la naissance d'une littérature. Les romans de chevalerie, indigènes ou imités, étaient les seuls ouvrages de quelque importance qu'eût produits la langue anglaise : mais la poésie en était fort rude et sans aucun art.

Au xni* siècle, la France, comparée à l'Angleterre, était plus développée pour les lettres et pour le goût, et bien moins avancée dans la pratique de la liberté et l'art du gouvernement.

Cet esprit de liberté inspirait dès lors, il est vrai, une originalité piquante même sous la rudesse du vieux style anglo-saxon, qui lutta quelque temps contre un progrès nouveau de la langue anglaise devenue commune aux vainqueurs normands. C'est

ainsi qu'au milieu du xiv* siècle, l'auteur de la vision de Pierre Plowmann, dans la violente satire qu'il fait de toutes les professions et surtout des clercs et des moines si bien rentes par la conquête, semble un de ces braves Saxons enterrés sous le champ de bataille d'Hastings, dont le spectre vient d'un rire sardonique narguer les possesseurs des châteaux et des abbayes.

A cette vision il faut joindre le Credo de Pierre Plowmann, également inspiré par la haine des moines et déjà plein de cette gaieté amère et triste qui fait l'humeur de Swift et de Sterne. C'est alors enfin que l'Angleterre possède un écrivain, un poëte, un homme en qui on ne peut méconnaître beaucoup d'esprit, l'art de conter, et ce mélange d'érudition et de naïveté qui rend si piquants plusieurs écrivains du moyen âge. Je parle de Chaucer. C'est de lui que la plupart des critiques anglais datent le premier âge de leur poésie littéraire. Bien plus récent que les troubadours, venu après le Dante, Pétrarque et Boccace, Chaucer, qui fut leur élève, ne saurait leur être comparé. Il a cependant son mérite et son tour original. Mais il est fort difficile à traduire, ou pour la langue ou pour la bienséance. Il a de plus beaucoup écrit; et j'avoue qu'embarrassé souvent par son vieux stvle, SCS idiotismes, ses allusions, je ne l'ai iias lu tout entier. Tâchons du moins de démêler quelques-uns des caractères de son épocpie et de son tale?:!t.

Né à Londres, en 13128. Chaucer s'éleva par l'es-

\ Il LITTÉRATURE

prit de cour et de flatterie. Il fat de bonne heure page d'Edouard IIl, puis confident du duc de Lancastre, puis envoyé d'Angleterre à Paris, ensuite à Gênes. Il vit, il connut Pétrarque en Italie. C'est de lui qu'il emprunta le sujet de cette touchante histoire de Grisélidis, si bien racontée par Boccace. Il en met à son tour le récit dans la bouche d'un clerc d'Oxford, avec un prologue de quelques vers à la gloire de Pétrarque :

Je veux vous dire un conte que j'ai appris à Padoue d'un digne clerc, qui a mérité ce titre par ses discours et ses œuvres; il est maintenant mort et cloué dans sa bière. Je prie Dieu de donner le repos à son âme, François Pétrarque, le poète lauréat, ce clerc illustre, dont la douce éloquence illumina l'Italie d'un éclat poétique, comme Tite Live l'avait échnirée par la philosophie, les lois et toute autre science...

Ainsi c'est un homme du Nord qui vient puiser à la belle civilisation du Midi. Ce n'est plus l'esprit natif de la vieille Angleterre, plus ou moins mélangé d'esprit normand; c'est un lettré anglais qui connaît bien les deux Italies, et a devant lui plusieurs modèles. Chaucer savait à fond la langue latine, et l'écrivait avec goût-, il traduisit la Consolation de Boëce. On voit qu'il avait lu tous les ouvrages latins de Pétrarque; et quand il imite les poëmes italiens, où Boccace avait lui-même imité les Latins, souvent il abandonne la copie, pour s'attacher à l'original, qu'il rend avec plus d'énergie et de fidélité que ne l'avait fait Boccace. Ainsi, dans Ardte et PalémoUy épisode

emprunté de la Théséide , il reproduit d'après Stace la belle description du temple de Mars, faiblement esquissée par Boccace.

Terrarum exuvise circum, et fastigia templi Captae insignibant génies, caelataque ferro Fragmina porlarum, bellatricesque carinae.

Bellorum solus in aris

Sanguis, et incensis qui raplus ab urbibus ignis.

Tous ces traits revivent avec une grande force dans le vieil anglais de Chaucer.

Malgré cette étude et ce goût d'imitation classique, il n'est pas de meilleur peintre que lui du moyen âge, pas d'écrivain où les mœurs, l'esprit, le langage de ce temps soient mieux conservés. Voilà son originalité. C'est unTrouvère anglais-, c'est un conteur de la cité de Londres. Il imite nos fabliaux et les chants amoureux des Troubadours. Mais il a son caractère propre de liberté politique et religieuse-, et son imagination savante est nourrie de fables orientales, comme de réminiscences latines.

Aujourd'hui, Messieurs, j'effleure à peine cette analyse, sur laquelle nous reviendrons. Indiquons seulement quelques points.

C'est Chaucer qui marque le premier développement de la poésie anglaise. Le français n'est plus pour lui la langue de la conquête, mais une langue littéraire. C'est ainsi qu'il traduit en vers le Roman de la Bose comme il aurait imité un ouvrage classique des

anciens. Dans cette version, il lutte habilement contre « style de ses deux modèles, et semble parfois l'emjorter, soit que son anglais paraisse moins vieilli que le français de Guillaume de Lorris, soit qu'il ait ajouté quelques traits de hardiesse. Car, il faut le dire, à ses titres d'homme de cour, de savant, d'ami de Pétrarque, d'imitateur de Boccace, il joignait celui d'hérétique. Il fut un des premiers disciples de Wiclef, dont la secte alors naissante hâta l'émancipation de l'esprit anglais.

Rappelez-vous quelle place la rehgion occupait dans les esprits au moyen âge, combien elle était plus puissante même que la chevalerie. Or, tandis que dans les pays tout à fait cathoUques l'Eglise de Rome retenait les vérités chrétiennes sous le voile de la langue latine, et ne permettait pas qu'elles fussent exposées en langue vulgaire, le premier signe, le premier effort de l'hérésie fut de traduire la Bible pour tout le monde; et la popularité de la religion accrut ainsi celle de la langue. De même que la traduction de la Bible par Luther servit puissamment à fixer l'allemand, je ne doute pas que les versions de Wiclef et de ses disciples n'aient hâté le perfectionnement et étendu l'action de la langue anglaise. Chaucer se fit le poète de cette réforme; c'est-à-dire toutes les pensées hardies qui étaient enveloppées dans la théo-. logie de Wiclef, toutes les inductions, toutes les conséquences que les esprits libres pouvaient tirer de la lecture immédiate de la Bible, Chaucer les exprimait

vivement, et les animait par des satires contre la cour de Rome et les abus de la vie monacale.

La chevalerie même n'est pas épargnée par le bon sens épigrammatique de Chaucer. Les romans de chevalerie régnaient partout ; eh bien, dans Chaucer, vous trouvez, sous une forme ironique, la protestation de la saine raison et du goût contre ce genre d'imagination stérile à force d'être extravagant. Son sir Thopas est le précurseur de Don Quichotte. Cette parodie fait partie des Contes de Caniorhèry, recueil d'historiettes dans le goût du Décaméron ^ mais écrites en vers, avec moins dé charme et de poésie que n'en offre la prose de Boccace.

Le cadre de ce recueil est, du reste, ingénieux. Chaucer ne suppose pas, comme l'a fait Boccace avec une insouciance immorale, des récits amoureux au milieu d'une peste-, il rassemble à Southwark, dans une auberge, divers pèlerins, venus pour honorer la châsse de Thomas Beckett. Dans l'inaction de la soirée, ces pèlerins se content des histoires touchantes ou gaies. Leur réunion seule est assez drainalique. Elle offre tous les états, tous les personnages du moyen âge : un chevalier, un écuyer, un médecin, une abbesse, un moine, un huissier de la cour ecclésiastique, un étudiant, un vendeur d'indulgences, etc., etc. Chaucer, parlant à son tour, commence l'histoire de sir Thopas. Il accumule les enchantements et les prodiges. Mais au milieu du récit, lorsqu'il avait déjà tué un grand nombre de géanls, un II. 12

Î73 LITTÉRATUTÎE

des auditeurs l'arrête et lui dit : « Plus de ces contes, pour l'amour de Dieu-, vous ne faites que perdre le temps 5 ne rimez pas davantage. Dites-nous en prose seulement quelque chose où il y ait un peu de gaieté et d'instruction.» Cliaucer laisse là son histoire, et commence une allégorie morale de Mélibée, qui a pour épouse la Prudence^ et pour fille la Sagesse,

Toute cette histoire est assez commune, mais elle renferme de sages conseils et une excellente morale, pour un faiseur de contes parfois licencieux, comme Chaucer. C'est un des premiers essais de la prose anglaise. Malheureusement Chaucer est peu piquant, lorsqu'il est moral.

DIX-NEUYIÈME LEÇON.

[Nouveaux détails sur la poésie anglaise au xiv* et au W siècle.

— Poêles érudils : Gower. — Ménestrels. — Médiocrité de toute cette poésie. — Imitation moderne du vieux style anglais ; essais pseudonymes de Cliatterton. — Caractère de la poésie française au commencement du xv* siècle. — Charles d'Orléans. — Reproduction artificielle de notre vieille poésie; Clolilde de Surville.

Messieurs,

Au XIV* siècle, la langue française, importée parles Normands, se conservait encore en Angleterre, dans tous les actes publics, comme le symbole de la conquôte. Ce qui nous frappe en cela, c'est le résultat politique. Si l'on songe en effet que, peu d'années après cette époque, l'Angleterre avait à demi subjugué la France, qu'un roi d'Angleterre s'était fait l'héritier présoiiiptif du royaume de France, et que son fils, enfant, fut sacré à Paris, dans l'église Notre-Dame, on jugera sans peine à quel point l'ancienne naturalisation de la langue française en Angleterre pouvait favoriser l'envahissement de la France, et servir à confondre les deux peuples sous un môme joug. Cela

peut expliquer aussi comment, jusqu'à la fin du XV* siècle, les actes du parlement britannique furent rédigés en langue française, et comment, aujourd'hui même, c'est en français que le roi d'Angleterre prononce certains mots caractéristiques, certaines formules sacramentelles de sa prérogative. Ces mots sont là, comme le reste, le débris d'une grande ambition, celle de régner sur la France.

Mais ce français de chancellerie a peu de rapport avec les lettres. La prononciation normande, qui déjà j^àtait notre idiome parisien, était encore gâtée par l'accent anglais. Aussi les Anglais de race se moquaient de ce français de conquête, implanté dans leur pays. Chaucer est rempli d'allusions plaisantins à ce sujet. Parle-t-il d'une abbesse, dans le proïogUG de ses Contes de Cantorbèry . il la représente ainsi :

La supérieure était une nonne souriant d'un air simple et doux. Elle n'avait pas de plus grand serment que par saint Éloi. Elle parlait français, bel et bien, d'après l'école de Stratford et Bowe; car elle ne savait pas le français de Paris.

There was also a nonne a prioresse , That of hire smiling waslull simple and coy; Hire grctest othc n'as but by fCint Eloy, etc. And Frcnche slic spake full l'jiyre and fetisly, After the scole of Stralford atte Bowe; For Frenche of Paris was to hire iinknowe.

Quoi qu'il en soit, un progrès de la langue anglaise suivit cette longue influence de la nôtre. Le style de Chaucex est en partie formé sur le modèle du Roman

de la Rose et de nos meilleurs fabliaux. Non-seulement il imite avec art plusieurs tournures de notre langue, souvent, par une bigarrure moins beureuse, il introduit dans son style anglais des mots, des pbrases toutes françaises-, par exemple, ce refrain, qui coupe une de ses ballades anglaises : « J'ai tout perdu, mon temps et mon labeur. «

Ailleurs il conserve en français les noms de nos personnages allégoriques : Faux-Semblant, Beî-Accueil, etc.

On voit qu'à cette époque les hommes de cour, les magistrats et les savants, en Angleterre, étudiaient et employaient notre langue presque comme le latin. On lit' dans un vieux règlement d'Oxford, que les écoliers d'un collège n'avaient la permission de causer entre eux qu'en latin ou en français'. Enfin tous les poêles anglais du xiv" siècle savaient assez bien notre langue pour l'écrire.

Le principal rival de Chaucer, Gower, avait fait un grand ouvrage en trois parties : Spéculum meditaniis; Vox clamaniis ; Confessio amaniis : c'est un poëme polyglotte. La première partie était en vers français, la deuxième en latin, la dernière en anglais. Le livre est d'ailleurs fort ennuyeux dans les trois langues. C'est de la poésie scolasticjue, comme toute la poésie savante du moyen âge -, et le génie de Dante n'est pas là. Gower a fait d'autres poésies françaises plus agréa- » Si qua intcr se proférant, colloquio latino vel saltcm gallico perfruantur.

bles et plus courtes, entre autres un recueil de ba?lades, qui tomba jadis au pouvoir de Fairfax, général habile, et, de plus, curieux antiquaire, mais pauvre homme d'Etat, facilement dupé par Cromwell. Ef tête de ce recueil, on lit quelques vers que je vous citerai ;

A l'université de tout le monde.

Johan Gower ceste ballade envoie; Et si je n'ai de François la faconde, Pardonnez-moi que je de ce fourvoie.

Je suis Anglois, si quier par telle voie Estre excusé; mais, quoique mal on die, L'amour parfait en Dieu se justifie.

Cependant ce poëte, qui fut fort goûté à la cour, qui réunissait à une faculté naturelle de versifier en anglais des connaissances assez étendues, qui savait le latin, le grec, Thistoire, la mythologie, la scolastique et l'alchimie, n'a du reste aucun génie. On voit que la littérature anglaise , hormis les heureuses saillies et la verve satirique et déjà hérétique de Chaucer, n'était alors inspirée que par la France et l'Italie. Le goût assez grossier des poètes anglais distinguait, du reste, fort peu entre ces différents modèles. De mauvaises compilations latines du xiii* siècle, telles que le Gesta Ro7nanoriim, éla.ient consultées avec plus de soin que les élégants écrits de Pétrarque.

Savez-vous comment Go^ver parle du premier grand poftte moderne? «Un certain poëte d'Italie, dit-il, qui était appelé Dante.. » Singularité de la gloire!

comme elle est lente à se former! Voilà le premier hommage que Dante ait reçu dans la patrie de Milton ! Boccace était surtout admiré pour son savoir et ses compilations latines. La science était si nouve^lo alors, qu'elle semblait du génie, et qu'on vous savait gré d'un souvenir comme d'une invention. Cela justifiet-il les objections répétées de nos jours contre l'étude et l'influence des littératures classiques? Nullement. Sans doute elles semblaient accabler quelques esprits faibles qui, surchargés tout à coup de tant de souvenirs, succombaient sous le poids. Leurs ouvrages, stériles d'invention, se remplissaient de lieux communs empruntés à l'antiquité -, mais l'ignorance ne les eût pas mieux inspirés.

Il y avait dans le peuple quelques esprits plus vifs qui, sans culture et sans lettres, étaient poètes. Nous ne parlons pas de ces bardes gallois qu'Edouard persécuta, et dont les vers sont perdus. Mais il y avait des ménestrels , semblables à nos troubadours. Ils étaient inviolables-, ils avaient le droit d'entrer en tous les lieux; on leur devait le vivre et le couvert, et ils s'acquittaient en chansons. Je trouve à cet égard un édit curieux, daté du xiv' siècle, et rendu par ce môme Edouard, destructeur des bardes du pays de Galles :

Edouard, par la grâce de Dieu... aux shérifs, salut. — Attendu que beaucoup de personnes fainéantes, sous couleur de profession de ménestrels, ont él6 et sont reçues à boire et à raan;;cr dans les maisons dos autres, et no sont contentées,

tSl LITTÉRATURE

6 moins de présents des maîtres de la maison; voulant réprimer ces procédés outrageux et cette paresse, avons ordonné que .personne ne pourra s'introduire, pour boire et manger, dans les maisons des prélats, comtes et barons, à moins d'être ménestrel, etc., etc.; il n'en pourra venir là que trois ou quatre au plus, le même jour. Et quant aux maisons de moindre qualité, nuî n'y pourra entrer, à moins d'être demandé; et ceu> qui le seront devront se contenter de boire et de manger, sa ns faire aucune demande ; et s'ils pèchent contre cette ordonnance, ils perdront le rang de ménestrels.

Comme la liberté fut hâtive dans la vieille Albion, cette poésie des ménestrels se mêla de bonne heure à des intérêts politiques. Un jour que le roi Edouard II, tenant grande cour plénière, recevait ses prélats, ses barons, et, suivant l'usage agreste du temps, dînait sous la feuillée , une femme habillée en ménestrel s'approcha, sur un coursier de bataille, tout auprès du roi, et lui chanta une chanson qui renfermait la plus vive satire de tout son gouvernement. Ensuite, usant du privilège de femme et de ménestrel , elle piqua des deux et se retira , laissant la cour trèsébahie et le roi très-irrité dé cette Adresse.

Vous pouvez croire que de bonne heure aussi les puissants s'inquiétèrent d'une pareille liberté 5 elle était odieuse à ceux qui gouvernaient, et chère au peuple, qui croyait y voir une protection. Plusieurs édits montrent les ménestrels persécutés. L'espèce de proscription qui d'abord avait frappé les bardes gallois au milieu de leurs forêts suivit ces chantres phjs civilisés qui circulaient dans les cités et les villages

d'Angleterre. Vous voyez se prolonger jusqu'au règne d'Elisabeth cette lutte des chanteurs contre les hommes puissants. Un des actes qui les frappent date du règne de la despotique Elisabeth. Par cet acte, tout ménestrel errant doit être jugé et puni comme vagabond . On n'excepte que les acteurs d'intermèdes, apparte nant à des barons du royaume, ou à quelque personnage de rang plus élevé. Ainsi cette poésie hardie et libre des premiers temps était réduite à la domesticité. Au reste, il ne semble pas que, même dans ses jours de hberté, elle ait eu quelque grande inspiration. Je lis attentivement l'histoire de la poésie anglaise de Warton, le recueil de Percy -, je parcours les vieilles chroniques-, je cherche, je compulse, et, je l'avoue, je ne trouve aucun génie dans les restes de cette vieille poésie anglaise. Le pur, l'académique Addison s'est amusé, dans quel([ues chapitres du Spectateur, à comparer à Virgile la ballade populaire de Chevy- Chase ; mais son admiration nous semble un peu subtile. Je ne trouve donc, à cette époque, aucii'. monument de l'originalité anglaise r;ue l'on puisse comparer à ce que faisait alors la France ou même l'Italie dans les arts : point de chronique comme celle de Froissarl ; point de vers comme ceux de Pétrarque. Ce n'est pas que l'on n'écrivît beaucoup en Angleterre. Toutes les inventions de France et d'Italie, au xiv* siècle, étaient aussitôt traduites en anglais. La communication d'itlécs entre quatre ou cinq nations de l'Furope était dès lors très-fréquente et très-ra-

1f5R LlTTÊUATLllE

pide. Ce degré de civilisation qui semble le caractère de notre époque, cette circulation littéraire qui nous apporte si vite un roman de Walter Scott ou des vers de Byron, est plus ancienne qu'on ne le croit; elle date du xiii« et du xiv® siècle.

L'Angleterre , alors , empruntait beaucoup plu? qu'elle ne créait. Elle traduisait nos romans et nos fabliaux. Mais sa poésie nationale était stérile et sans grandeur. La fiction est venue depuis aider à la vérité. On a supposé, dans une époque très-récente, des compositions anglaises dont la date se rapporte au moyen âge. C'est une ruse et un passe-temps des littératures vieillissantes de contrefaire le passé et d'en imiter les formes et le langage pour rajeunir le présent. Cette tentative fut faite en Angleterre ; elle doit vous intéresser, parce que le nom du contrefacteur poétique rappelle un esprit original.

Au milieu du dernier siècle , on vit paraître dans les journaux de Bristol des poésies données sous le nom de Rowley , prêtre anglais du xv* siècle. Ces poésies offraient beaucoup dïmagination et une vive sensibilité 5 les formes, les constructions étaient surannées-, l'orthographe plus encore. L'Angleterre savante fut fort occupée de cette découverte. On avait vu successivement paraître une description de moines passant sur le vieux pont de Bristol, un fragment prétendu de la tragédie d'O/T/Za. des chœurs de ménestrels, un chant sur la bataille d'Hasting->.

Quel était l'auteur de ces publications? Un enfant

de quinze ans, Chatterton. Il y avait dans l'âge, dans l'inexpérience d'un tel éditeur, quelque chose qui favorisait la fiction. On devait croire qu'il disait vrai; car comment aurait-il eu l'habileté de mentir ainsi? comment ce savant archaïsme pouvait-il appartenir à un enfant? On admira donc beaucoup ces vieilles poésies, jusqu'au moment où Walpole, esprit fin et curieux antiquaire, découvrit la fraude.

Maintenant, comment cette fraude a-t-elle été faite? Il faut en dire quelques mois. Nous achèverons l'esquisse de la vieille poésie anglaise en marquant par quels artifices un homme de talent la simulait au xviii^ siècle. Chatterton était fils d'un maître d'école. Rêveur et studieux dès l'enfance, il montra une sorte d'attrait et de curiosité instinctive pour les impressions gothiques et les anciennes écritures. Dans la' modeste succession de son pauvre père, il se trouvait quelques vieux papiers, tirés d'un coffre autrefois déposé dans la cathédrale de Bristol. Le petit Chatterton s'applique longtemps à les déchiffrer, à les transcrire, à imiter la forme des caractères; et puis, il annonce d'un air mystérieux, à sa mère, qu'il a découvert un trésor. Peu de temps après il envoie au journal de Bristol la première pièce , qui attira l'attention. '

Eh bien, ces belles poésies, cet enfant de quinze ans les avait faites. C'était un génie singulier, d'une dissimulation étonnante à cet âge, et jetant une sorte de naïveté dans ces œuvres si complétemenl factices.

tS8 LITTÉRATURE

Passionné d'un désir de gloire et de fortune, le pauvre enfant quitte Bristol, et vient à Londres avec ses vieilles poésies et une vivacité d'iniagination qui s'intéresse à toutes les querelles politiques. Il est accueilli par les wliigs, engagé à écrire pour l'opposition. Il écrit dans les journaux des morceaux de polémique, qui ne sont pas ennuyeux après soixante ans, et où l'on remarque une intelligence des querelles du temps, et une finesse de réflexion satirique, merveilleuses dans un petit antiquaire de seize ans, qui n'avait jamais fait autre chose qu'aller à l'école et copier de vieux manuscrits. Adopté avec cette faveur qui est la protection que donne le public, Chatterton s'imagina qu'il allait tout obtenir. Il répétait même qu'avant de mourir il aurait rétabli le peuple anglais dans ses droits. Mais cette faveur publique s'adressait à un jeune homme sans prévoyance; et elle était elle-même peu prévoyante. On accueillait avec empressement Chatterton 5 on le comblait d'éloges -, on admirait sa science, son génie, son courage; et on ne savait pas s'il avait dîné; et lui, fier et dissimulé, cachait sa misère, comme il avait déguisé son talent poétique, pour le faire mieux applaudir. On le voyait sans cesse dans les réunions brillantes; il enchantait tout le monde par la vivacité de sa conversation, par ce mélange de sarcasmes contre les ministres du jour et de prétendues découvertes sur la poésie du xv* siècle. Puis, il sortait de là; il rentrait dans son grenier, et tâchait de dormir, parce qu'il n'avait pas de quoi manger.

Ce rôle pénible, ce mélange de misère et de célébrité, de souffrances physiques et de succès d'amour-propre, il le soutint quelque temps avec une singulière énergie. Puis, un jour, ce pauvre enfant, désespéré, s'empoisonna. Aussitôt qu'on apprit sa mort et tous ses malheurs, l'intérêt, l'enthousiasme, prirent un caractère plus sérieux. Quand il fut mort, on s'occupa de savoir comment il aurait pu vivre. On fit une souscription. Ces paroles ne voulaient pas provoquer un rire d'ironie. Ce secours tardif ne fut pourtant pas inutile. Chatterton, au milieu de ses bizarreries, aimait tendrement sa mère et sa sœur. Lors même (ju'il n'avait rien pour lui, il leur envoyait des présents et leur parlait sans cesse de sa fortune et de ses espérances. On recueillit et on publia ses œuvres au profit de sa famille : c'étaient les prétendues poésies de Roictey et des traductions d'originaux qui n'ont point existé 5 car Chatterton avait un goût singulier pour ce genre d'imposture littéraire.

Mais cette fiction ne pouvait se soutenir devant des yeux exercés. Rien de plus malaisé que cet effort pour se transporter dans le passé, pour en prendre le costume et le langage. On imite, on emprunte quelques formes de style, quelques locutions surannées; mais le caractère des idées vous trahit toujours. On sait combien nos grands poètes mêmes ont manqué la vérité des mœurs grec(iues et romaines. Shakspcare est plus infidèle encore aux costumes de l'antiquité, quoiqu'il soit plus fidèle au fond même de la nature

100 LlTTÉv^ATURE

humaine. La vérité du moyen âge n'est pas moins tliilQ ile à saisir pour un moderne. Que serait-ce quand il s'agit, non pas seulement d'imiter le moyen âge, mais d'en être , de faire un ouvrage antidaté du XV* siècle? Je laisse de côté les fautes matérielles, les confusions de style , qui décèlent l'artifice ; je ne m'arrête qu'aux idées. Dans un des prétendus Chants de Ro^Yley, sous la vieille orthographe et les vieux mots artistement combinés par Chatterton, je retrouve ce que je vais traduire :

0 loi! que reste-t-il maintenant de toi! CEIla, l'enfant chéri de l'avenir! que mon chant soit hardi comme ton courage, et aussi durable pour la postérité!

Je reconnais tout de suite la forme de la pensée moderne, bien que Chatterton eût écrit ce texte d'une écriture gothique, et sur du vieux parchemin, qu'il avait soigneusement sali.

Mais laissons là cette fraude trop évidente d'un rare et malheureux jeune homme. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la vraie poésie anglaise du xiv' et du xv* siècle n'a produit, à l'exception de Chaucer, rien de puissant et d'original. Les philologues anglais peuvent étudier, pour l'histoire de leur langue, les poèmes de Lygdate, pleins d'imitations italiennes^ la vieille chronique de Hardings. Les règnes de Richard III et de Henri VII comptèrent beaucoup d'obscurs versificateurs, mais aucun qui puisse trouver place dans une revue générale et comparée des littératures. Le grand

mouvement du génie anglais n'a daté que de la réforme.

Dans les recherches sur le travail et le développement des esprits, il faut tenir grand compte de l'apparition accidentelle des hommes de génie. On répèle que tout homme est l'ouvrage de son temps ; mais il est aussi vrai de dire que tel siècle a été l'ouvrage d'un homme. Sans cet homme le siècle continuait à cheminer dans une ornière tracée : cet homme paraît, et le pousse ailleurs et plus loin. Ce grand accident d'un homme de génie, venu à propos dans les arts, l'Italie l'éprouva dès la lin du xiii* siècle : l'Angleterre n'eut quelque chose de semblable qu'au xvi'. Jusque-là, et dans le temps qui nous occupe, elle était, pour les lettres et la poésie , inférieure auî autres nations. La longue durée de ses guerres civiles, les agitations de son gouvernement, tout cela détournait les Anglais de ces paisibles études, déjà si florissantes en Itahe, et ranimées en France sous Charles V et dans les dernières années de Charles VII.

Ainsi revenons à notre France. Ce mélange des deux peuples, commencé par la conquête de Guillaume et tristement continué pour nous par l'invasion de Henri V, mit, pendant soixante ans, les deux nations ennemies dans un commerce perpétuel d'usages et d'idées. Si Gower faisait des vers français , nos plus ingénieux poètes de cette époque savaient parfaitement l'anglais. Quelques-uns d'eux, et le premier de tous, Charles d'Orléans, ont fait des vers en celle

langue. Si on avait parlé français à la cour de Guillaume et de ses premiers successeurs, en revanche, à cette cour que le duc de Bedford, au nom de Henri VI, tenait à Yincennes, les seigneurs français tâchaient de prononcer l'anglais. Cependant la politique des princes anglais, comme rois et comme vainqueurs, était toujours d'affecter l'hahitude famihère de la langue française.

Du reste, les mêmes événements étaient l'unique préoccupation des deux peuples. Parcourez-vous , dans les deux idiomes de cette époque, tout ce qui n'est pas traduction ou théologie, partout vous trouvez la bataille d'Azincourt : c'est le grand souvenir. Les chroniqueurs racontent qu'au retour de Henri V à Londres, après cette victoire, la salle de Westminster était rempUe de musiciens et de poètes. On chantait :

Ils virent saint Georges marcher devant le roi ; ils sonnèrent gaiement de la trompette, pour commencer la grande bataille. Nos archers tiraient de grand cœur , et firent bientôt saigner les Français; leurs flèches passaient vite; ils en perçaient nos ennemis, à travers les cuirasses et les heaumes.... Sept mille furent tués en rang.... Les Français, malgré tout leur orgueil, e'enfuirent. Je me rends, criaient-ils de toutes parts, etc., etc.

Je n'achève pas. Mais, rentrez-vous en France, la même image vous poursuit. Si je parcours les poésies d'Alain Chartier, il me parle de quatre dames attachées de cœur à quatre guerriers, qui se trouvaient à cette funeste journée. Chacune d'elles raconte et son amour et sa douleur ; un des guerriers a été tué glo-

rieusement sur le champ de bataille, un autre fait prisonnier et conduit en Angleterre ; on ignore le sort du troisième-, un dernier est bien portant, et s'est enfui. Vous devinez sans peine des quatre dames quelle est la plus malheureuse : celle qui ne pleure que l'honneur de son amant.

Voilà, Messieurs, sous la plume du pédantesque Alain Chartier, une marque de ce qui nous intéresse le plus, l'intime union des pensées, des sentiments d'un peuple avec sa littérature. A d'autres époques, ce sont les traductions, les imitations, les' systèmes qui défraient la littérature. Elle est certainement plus puissante, et plus vraie, lorsque ce sont les événements du jour qui en deviennent le sujet et qui en font à la fois la nouveauté et la passion.

Alain Chartier, malgré l'hommage inusité que Marguerite d'Ecosse lui rendit pendant qu'il dormait, nous parait assez mauvais poète. Quoiqu'il ait eu dans la prose un commencement d'élégance et d'harmonie, ses vers sont plats et rudes ; mais le sentiment patriotiaue , ce regret cruel que les maux de la France communiquaient à tout noble cœur, arrive jusqu'à lui ; et dans son poëme des Quatre Dames il y a quelques traits d'une expression touchante.

Les Joyeuses Ecritures^ dont il fait honneur à sa jeunesse, allaient mal à son talent érudit et grave. La tristesse l'inspira mieux 5 il changea de ton ;

Car en moy n'est entendement ne sens D'escrire, fors ainsy comme je sens :

Page 1