II
Langueur me fait par ennuy qui trop duro En jeune aage vieillir, malgré nature,
dit-il, en tête de son Traité de f espérance ou Consolaiion des trois vertus; et dans ce traité en prose, mêlé de vers et d'allégories, comme la Consolation de Boëce, il dit çà et là des choses belles et fortes sur l'affliction du pauvre peuple français, sur les fautes des cours, des grands, du clergé. Même sentiment, et parfois même éloquence dans un dialogue oii dame France, abandonnée de ses amis, lui apparaît en vision^ et en très-piteux habit. Les succès du vainqueur y sont imputés aux vices du vaincu \ puis le chevalier et le peuple s'accusent, et se renvoient l'un à l'autre la honte et les malheurs du pays. Le clergé intervient à son tour 5 et la France enfin les exhorte à se réunir, et à n'avoir pas dispuiation haineuse, maïs fructueuse. Azincourt est toujours là ^ et, sous cet appareil un peu scolastique, des sentiments vrais sortent de l'âme de l'écrivain.
Cette bataille d' Azincourt, dont nous ne faisons plus ici qu'une date littéraire, se lie pour nous au souvenir du plus heureux génie qui soit né en France au XV* siècle, d'un poëte véritablement original, que Boileau ne connaissait pas, puisqu'il ne lui a pas accordé la louange réservée pour Villon,
D'avoir su le premier, dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
Ce poëte était un prince, Charles d'Orléans, né d'une princesse italienne, Yalentine de Milan. Cette
AU MOYEN AGE, iOS
origine et l'éducation qu'elle suppose expliquent le goût si pur de Charles d'Orléans. L'heureux reflet de la civilisation italienne était passé sur lui.
Jetée au milieu de la- cour cruelle et corrompue d'Isabeau de Bavière , Valentine de Milan , par sa douceur, ses aimables vertus, était la consolatrice de l'infortuné Charles VI. Mais ses grâces mêmes et la supériorité de son esprit , mal compris d'un siècle barbare , la faisaient accuser de magie. Vous avez présents à la mémoire l'horreur de ces temps, la misère du peuple, les assassinats de prince à prince dans les rues de Paris. Le roi était fou-, son conseil à peu près. L'époux de Valentine, Charles d'Orléans, et le duc de Bourgogne, se disputaient le pouvoir. Le duc de Bourgogne fait tuer son rival; puis, rentré au conseil, il raconte le crime, en disant que le diable l'a tenté. Le roi n'y peut rien -, Valentine fuit avec ses enfants. On trouve un cordelier, Jean Petit, qui, devant les grands et le peuple assemblés à la place Maubert, prononce un long discours pour justifier et célébrer l'assassinat du duc d'Orléans. Valentine de Milan ne survécut pas à l'année de son deuil.
Élevé sous les yeux d'une telle mère, dans le goût des fêtes et des arts, témoin de ses vertus et de son courage, Charles d'Orléans avait dix-sept ans lorsqu'il la perdit. Au lit de mort, elle avait chargé ses enfants de poursuivre le meurtrier de leur père. Ainsi, la première pensée de Charles d'Orléans, si fort en contraste avec la gaieté poétitiue et galante de son
caractère, fut la vengeance. Il s'arme, se ligue avec les ducs de Bourbon et de Berry, et fait la guerre à l'assassin de son père. Le duc de Bourgogne meurt assassiné. Réuni alors à la couronne de France, le jeuae Charles d'Orléans figure à la bataille d'Azincourt. Fait prisonnier, il est conduit en Angleterre; et il y fut gardé vingt-cinq ans.
Cette captivité nous a valu le volume de poésie le plus original du xv« siècle, le premier ouvrage oiî l'imagination soit correcte et naïve, où le style offre une élégance prématurée, où le poète, par la douce émotion dont il était rempli, trouve de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas de la langue et de la mémoire d'un peuple. Sans doute, quelques empreintes de rouille se mêlent à ces beautés primitives; mais il n'est pas d'étude où l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie, offrait déjà de créations heureuses.
Ce n'est pas que l'éducation poétique de Charles d'Orléans ne paraisse se lier à cette école subtile et allégorique dont le Roman de la Rose était le code; sans cesse Favz-Semblant, Bel-Accueil, Dangier, et autres personnages, figurent dans ses vers. Plus d'une fois il altère ce qu'il sent lui-même par les choses qu'il imagine, ou plutôt par les imaginations toutes faites qu'il emprunte. L'allégorie était devenue une espèce de mythologie, dont les poètes n'osaient se départir. Mais, sous ce costume nouveau, sa démarche
est gracieuse et libre. Et puis, quand il regrette la France et les affections qu'il y conserve, il est poëte de cœur.
Ce n'est pas tout-, il est aussi très-spirituel. On doit le remarquer, l'esprit, qui n'est pas la plus précieuse qualité dans les lettres, est celle qui peut-être vient le plus tard. L'esprit est moins naturel, moins spontané que le talent 5 il se forme de tout ce qu'il entend ; il suppose une société savante , habile , raffinée. Au moyen âge, ce n'est pas l'esprit qui domine dans les lettres. Il y a telle nation dont les poésies, pleines de grandeur, n'offrent aucune trace d'esprit, aans le sens moderne du mot. Charles d'Orléans a surtout de l'esprit dans l'expression et dans le tour-, c'est un esprit, comme celui de La Fontaine, formé d'enjouement, de délicatesse et de malice. Est-il rien de plus gracieux que sa première élégie sur lui-même?
Au temps passé, quand Nature me flst En ce monde venir, elle me mist Premièrement tout en la gouvernance De une dame que on appeloit Enfance , Eu luy faisant estroit coumandemcnt De moy nourrir et garder tendrement, Sans point souffrir soing ou mcrcncolie Aucunement me tenir compaignie.
Jeunesse vient ensuite, et je ne vous dirai pas toute son histoire-, mais elle conduit le poète à un manoir où il est fort bien reçu, en disant son nom. Après
beaucoup d'instructions, il reçoit là des lettres patentes ainsi conçues :
Dieu Cupido et Vénus la déesse,
Ayans povoir sur mondaine Liesse,
Salus de cueur par nostre grant humblesse
A tous amans; Savoir faisons que le duc d'Orléans, Nommé Charles, à présent jeune d'ans, Nous retenons pour l'un de noz servans.
Par ces présentes ; Et luy avons assigné sur noz rentes Sa pension en joyeuses attentes, Pour en joïr par noz lettres patentes
Tant que vouldrons ;
En espérant que nous le trouverons Loyal vers nous, ainsi que fait avons Ses devanciers, dont contens nous tenons Très-grandement, etc., etc.
N'est-on pas surpris de trouver dans cette langue rude et nouvelle un si facile et si ingénieux emploi des formes qui résistent le plus à la poésie? Cette manière d'assouplir gaiement la langue de la chancellerie, de parodier les édits royaux, semblerait appartenir au style de Voltaire. Et voyez d'ailleurs comme le langage est aisé, coulant, naturel, pour le xv* siècle.
Vous jugez bien, Messieurs, d'après les lettres patentes qui furent délivrées au duc d'Orléans, et dont il a fait grand usage, que je ne puis pas analyser tous ses ouvrages. Je les indique avec le sang-froid d'un antiquaire, comme avait fait M. l'abbé Sallier. Près-
que toutes ces poésies, le monument le plus gracieux de notre vieille langue, sont très-frivoles par le sujet. Je ne parle pas d'une chanson latine, non publiée, mais qui se trouve dans le manuscrit original, avec ce refrain :
Laudes Deo sint atque gloria ',
Je laisse aussi de côté deux chansons anglaises, qui montrent à quel point Charles d'Orléans avait mis à profit sa captivité 5 et j'étudie en grammairien ses chansons françaises.
Sous le rapport de l'art, remarquons d'abord qu'il observe rarement le mélange alternatif des rimes masculines et féminines. Cette règle n'était encore suivie que dans les rondeaux et dans quelques pièces en vers d'inégale mesure. Charles d'Orléans y porte une grâce singulière. Ses vers sont entrelacés habilement, ses refrains amenés avec goût.
Charles d'Orléans n'était pas seulement poète galant et délicat, il était guerrier, il était prince. Captif depuis cette malheureuse journée d'Azincourt , sachant les misères de la France, tant ravagée par l'Anglais, il devait exhaler sa douleur dans ses vers. Mais, je l'avouerai, ce qu'il regrette surtout, c'est le beau snU'il de France, le beau mois de mai, les danses et les belles dames de France. Il a peu de mélancolie
' Aujourd'hui celte pièce est imprimée. Voy. l'édition des Poél'tcs du duc Charles d'Orléans, publiée par M. A. Champollion, Paris, 1842, petit in-S*, p. 270.
sur le reste. Il semble homme d'humeur vive et gaie, qu'un sourire et un rayon de soleil raniment tout à coup. Ses paroles sont charmantes, pour chanter le beau temps et les doux loisirs :
Les fourriers d'esté sont venu3 Pour appareiller son logis; Et ont fait tendre ses tappis De fleurs et verdure tissus.
Cueurs, d'ennuy piéçà morfondus, Dieu mercy, sont sains et jolis; Alez-vous-en, prenez pays, Yver, vous ne demourez plus.
Les fourriers d'esté sont venus.
Le Temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye, Et s'est vestu de broderye, De soleil raiant, cler et beau.
Il n'y a beste ne oiseau, Qui en son jargon ne chante ou crye; Le Temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau Portent en livrée jolie Gouttes d'argent d'orfcverie :
Chascun s'abille de nouveau.
Le Temps a laissié son manteau
Bien que Charles d'Orléans nous paraisse souvent trop distrait des maux de la France par les plaisirs qu'il trouva dans l'exil, il s'attendrit parfois au nom
de son pays-, et ses vers ont alors le charme d'un demi-sourire au milieu des pleurs :
En regardant vers le païs de France, Ung jour m'avint à Dovre sur la mer; Qu'il me souvint de la doulce plaisance Que souloye oudit païs trouver.
Si commençay de cueur à souspirer; Combien certes que grant bien me faisoit De veoir France que mon cueur amer doit.
Alors chargeay en la nef d'Espérance Tous mes souhaitz, en les priant d'aler Oultre la mer, sans faire demourance, Et à France de me recommander.
Ailleurs il plaisante avec grâce sur le bruit de sa mort répandu dans la France, qu'il n'a pas vue depuis si longtemps, et il se donne à lui-même un certificat de vie, dans une forme poétique et gaie ;
Nouvelles ont couru en France Par maints lieux que j'estoye morî; Dont avoient peu de desplaisance Aulcuns qui me bayent à tort :
Aullres en ont eu desconfort, Qui m'ayment de loyal vouloir.
Comme mes bons et vrais amis.
Si fais à toutes gens sçavoir Qu'encore est vive la souris.
Je n'ay eu no mal ne grevance, Dieu mcrcy, mais suis sain et fort; Et passe temps on cspcranco Que paix, qui trop lon^jucmenl dort.
S'esveillera, et par accort
A tous fera liesse avoir.
Pour ce, de Dieu soient maudis
Ceulx qui sont dolents de veoir
Qu'encore est vive la souris, etc.
On remarquera que l'expression de Charles d'Orléans est ingénue, familière, sans avoir jamais rien de bas. C'est sa grande supériorité sur Villon, qui aurait mieux valu, nous dit Marot, « s'il avoit demeuré en la cour des rois et des princes, oii les jugemens s'amendent et les langages se polissent. « Il y a dans Charles d'Orléans un bon goût d'aristocratie chevaleresque, et cette élégance de tour, cette fine plaisanterie sur soi-même, qui semble n'appartenir qu'à des époques très-cultivées. Il s'y mêle une rêverie aimable, quand le poëte songe à la jeunesse qui fuit, au temps, à la vieillesse. C'est la philosophie badine et le tour gracieux de Voltaire dans ses stances à madame du Deffand :
Je fus en fleur.au temps passé d'enfance; Et puis après devins fruit en jeunesse; Lors m'abattit de l'arbre de plaisance, Vert et non mûr, Folie ma maîtresse.
Boileau se vantait d'avoir parlé poétiquement de sa perruque : Charles d'Orléans, tout brillant chevalier qu'il est, parle de ses lunettes ;
Par les feneslres de mes yeulx, Ou temps passé, quant regardoye, Advis m'estoit, ainsi m'aid Dieux,
Que de trop plus belles veoye Qu'à présent ne fais ; mais j'estoye Ravy en plaisir et lyesse Es mains de madame Jeunesse.
Or maintenant que deviens vieulx, Quant je lis ou livre de joye, Les luneltes prens pour le mieulx, Par quoy la lettre me grossoye, Et n'y voy ce que je soloye :
Pas n'avoye ceste foiblesse, Es mains de madame Jeunesse.
Jeunes gens, vous deviendrez tieulx (tels), Se vivez, et suivrez ma voye.
Sans doute il y a dans ces poésies charmantes un reste de négligence et de dureté qui arrête quelque peu le lecteur. C'est pour nous une épreuve, une pierre de touche certaine, pour démêler d'avec les contrefaçons modernes ce qui porte la date véritable du moyen âge. Quel que soit l'heureux génie d'un écrivain de ce vieux temps, il reste toujours quelque chose de gothique et d'étrange.
Ce caractère est plus adouci dans les poésies de
Charles d'Orléans que partout ailleurs, si vous les
comparez aux vers d'Alain Chartier, et même aux
vers de Christine de Pisan, fille d'un astrologue ita-
ien que le sage roi Charles V avait fait venir à sa
^our. Mais il y a dans le style et la pensée de ce temps
in reste de rudesse chocpiant pour le nôtre. Si donc
jamais on vous montre des poésies du xv" siècle, où le
plaisir que vous éprouvez soit sans interruption et
sans effort, où le style, chargé seulement, pour mémoire, de quelques mots surannés, coule du reste avec aisance, et soit partout précis et clair, ditesvous bien que ce n'est pas du moyen âge-, il y a mensonge plus ou moins habile.
C'est par un nouvel exemple de ces fraudes littéraires que je terminerai cette revue comparative et trop abrégée. Nous avons eu, comme les Anglais, une contrefaçon élégante, une spirituelle mystification sur la poésie de notre xv^ siècle. De même que Chatterton leur a forgé le vieux Rowléy, nous avons cru quelque temps à Clotilde de Siirville. Ses poésies retrouvées ont fait grand bruit en France il y a vingt ans. Le monument est curieux : c'est une petite construction gothique, élevée à plaisir par un moderne architecte. Mais le goût qui a présidé à cette œuvre factice, la vérité des sentiments qui se cache sous la combinaison du lan^affe, tout cela mérite d'être étudié.
En 1802, on annonça les poésies inédites de Clotilde de Surville, noble dame du xv* siècle. Ce nom de Surville n'était pas inconnu dans notre histoire , et avait été récemment porté par un marquis de Surville, homme de cœur et d'esprit, qui servit en Amérique, revint en France pour émigrer, y rentra pour combattre, et fut cruellement mis à mort par une commission militaire.
Il paraît que le marquis de Surville, passionné pour la poésie, avait d'abord été poëte moderne, vu qu'il était né dans le xvin" siècle. Ses essais se per-
dirent dans la foule. M. de Surville alors tâcha de vieillir sa muse. Une curiosité féodale, qui lui faisait relire avec plaisir les vieux titres de sa famille, le portait à imiter l'ancien style. Ses amis ont prétendu qu'il avait retrouvé les poésies d'une arrière-hisaïeule, qu'il les avait déchiffrées , transcrites (car on n'a jamais montré la copie originale), et que , peu de jours avant de mourir, il avait recommandé par une lettre ce précieux dépôt. A-t-on supposé cette lettre ? ou bien a-t-il voulu lui-même tromper sur une chose aussi frivole, dans un moment si solennel et si triste? Quoi qu'il en ^soit, l'authenticité de ces poésies n'en est pas moins invraisemblable. Quand on a lu Charles d'Orléans, on reconnaît dans les poésies de Clolilde une fabrication moderne, qui se trahit par la perfection même de l'artifice.
Les objections techniques se présentent d'abord. Clotilde, dans ses poésies, est beaucoup plus savante que son temps. Elle cite des livres qu'on n'avait pas : elle parle des satellites de îjaturne, qui n'étaient pas encore découverts : elle observe dans sa versification des règles qui n'existaient pas : elle est fidèle à l'entrelacement rigoureux des rimes : elle évite avec scrupule les hiatus de voyelles. Enfin, sous les vieux mots accumulés et sous la vieille orthographe, elle a je ne sais quel tour d'idées moderne, et celte élégance d'un idiome depuis longtemps assoupli. Mais, la fraude une fois prouvée, reste le mérite de la fraude en elle-même. Ces i)oésies sont charmantes.
Admettez-vous que ce soit un raisonnable et bon travail d'écrire en vieux français, comme on écrit en latin ou en grec, il faut goûter beaucoup les poésies de Clotilde de Surville. Je ne dis pas qu'un profond philologue comme M. Raynouard ne puisse noter dans cette œuvre en langue morte des erreurs grammaticales , des anachronismes de mots , des barbarismes, et parfois une correction vraiment fautive pour le xv** siècle ; mais les qualités mêmes qui prouvent la supposition de l'ouvrage augmentent l'attrait de la lecture. C'est un certain degré de précision et de clarté peu connu dans le moyen âge. La justesse, l'ordre, la liaison des idées manquaient alors. Cette netteté d'esprit, qui a passé des ouvrages les plus sérieux aux plus frivoles, ne se faisait pas sentir dans les idées, hormis en Italie, où la langue avait été subitement perfectionnée par trois hommes de génie. Quand je lis Clotilde de Surville, tout me montre une main moderne. On a eu beau choisir de vieux mots qu'on a eu soin d'expliquer au bas de la page, le tour, le mouvement, la phrase, sont d'une date récente. Écoutez ces vers charmants :
Qotilde au sien amy doulce mande accolade,
A son espoulx, salut, respect, amour!
Ah! taiidiz qu'esplorée et de cœur si malade,
Te quier la nuict, te redemande au jour, Que deviens? ofi cours-tu? loing de ta bien-aymée
Où les destins eutraisnent donc tes pas? Faut que le dize, hélas! s'en croy la renommée.
De bien long tanis ne te revoyrai pas I
Bellone, au front d'arhain, ravage nos provinces;
France est en proye aux dents des léoparts : Banny par ses subjects, le plus noble des princes
Erre, et proscript en ses propres remparts, De chastels en chastels et des villes en villes,
Contrainct de fuyr lieux où debvoit régner ; Pendant qu'hommes félons, clercs, et tourbes serviles
L'ozent, ô crime! en jusdment assigner!... Non, non; ne peulx durer tant coulpable vertige :
0 peuple Franc, reyiendraz à ton roy!...
Cette lecture ne vous a pas laissé un moment d'embarras. C'est le français moderne, à la netteté des constructions. C'est une contrefaçon très-élégante, trop élégante peut-être.
Encore une remarque. M. de Surville était un fidèle serviteur de la cause royale. Il s'est plu, je crois, dans la solitude et l'exil, à cacher ses douleurs sous ce vieux langage. Quelques vers de ce morceau, sur les mallieurs du règne de Charles VII, sont des allusions visibles aux troubles de la France à la fin du xvni^ siècle. C'est encore une explication du grand succès de ces poésies. Elles répondaient à de touchants souvenirs ; comme l'ouvrage le plus célèbre du temps, le Génie du chrislianisme^ elles réveillaient la pitié et flattaient l'opposition.
Vous êtes trop jeunes , Messieurs, pour avoir souvenir de cela. On aimait à trouver, sous le puissant empereur , des souvenirs d'opposition dans une femme poète du xv" siècle. Ce plaisir est perdu pour nous. Il reste l'œuvre inisènieuse d'un homme de
talent, et, chose remarquable! quelques poésies pleines de naturel et de sensiLilité, sous un travail évidemment artificiel. Ce travail même atteste cependant l'impossibilité, pour une époque, d'ei? contrefaire une autre. La leçon de goût qui sort de là, c'est qu'il ne faut pas tenter sous son propre nom ce que l'on ne peut faire non plus sous un faux nom. Que chaque siècle écrive la langue qu'il parle. Une époque de raffinement ne doit pas simuler la barbarie. Si on la simule sous un nom ancien , la contrefaçon se trahira 5 si on essaie de la simuler sous son propre nom, on restera tout à la fois inférieur à son tempy et à soi-même.