‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 8 sur 23 · VINGTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LEÇON

Suite de la poésie française. — De la chute et de la renaissance de l'art dramatique. — Premiers essais de la religieuse Hros-witha, dès le xi« siècle. — De l'origine des Mystères. — Idée de ce genre d'ouvrages. — Soties, moralités. — Le Savatier. — L'Avocat Patelin,

Messieurs,

Nous avons encore à parler de la poésie française au moyen âge, mais quelle poésie ! Nulle élégance, nulle douceur harmonieuse 5 une simplicité sans charme, une grossièreté sans force. Convenons bien de ce fait : la vraie poésie, naturelle, expressive, brillante de coloris et d'images, en France, elle ne fut jamais contemporaine que du bon goût; nous n'avons pas eu de poésie à la fois rude et sublime. Il n'y en a pas moins, dans ces œuvres faibles et barbares, de précieux indices d'originalité nationale , et le sujet d'une étude sur le travail de l'esprit humain et ses lents progrès. C'est là qu'il nous faudra chercher aujourd'hui la renaissance du plus beau des arts, du plus savant, du plus dillicile, de celui que l'antiquité grecque avait porté si loin, qui mourut avec l'aven^- II. 14

ment du christianisme et l'invasion des Barbares, qui fut seize siècles avant de reparaître, et qui se montre alors avec tant d'éclat et de diversité en Espagne, en Angleterre, en France : l'art dramatique enfin. Ce qui va nous occuper, ce sont quelques études, les unes vulgaires, les autres presque inédites, sur le premier débrouillement du théâtre dans l'Europe moderne. Je ne vous promets pas un égal intérêt dans tous les détails. Je crains que votre attention ne soit quelquefois trompée, comme l'ont été mes recherches. S'il est cependant une portion de la littérature qui soit intimement liée avec toute l'existence d'un peuple, qui serve à la fois à former ses mœurs et à les constater, c'est le théâtre. Ce que nous savons le mieux de la Grèce, c'est peut-être ce que nous en a dit Aristophane, dont le drame était pourtant si allégorique et si fabuleux. Nous avons perdu beaucoup d'anecdotes de la civilisation romaine, parce que chez elle le théâtre, imité du grec, était une œuvre littéraire plutôt qu'une expression sociale, et que les comédies vraiment romaines, ces pièces obscènes et populaires dont parlent Tertullien, saint Augustin , Arnobe , ont entièrement disparu pour nous.

Le coup mortel porté au 'théâtre vint du christianisme. Tandis que la philosophie grecque florissait encore et faisait dominer son langage jusque dans le palais des Césars, le théâtre, dès longtemps déchu faute de génie, était chaque jour avili par ses excès

et par la prédication chrétienne. Il méritait cet anathème. Impudique à un degré que notre imagination moderne ne peut concevoir, ce théâtre devait révolter les chastes regards de cette population nouvelle, qui naissait de la fange du vieux peuple. Parcourez les premiers écrivains du christianisme, Athénagoras, Terlullien, Cyprien, et tant d'autres, vous voyez leur colère s'allumer au seul nom de théâtre ; poètes, acteurs, spectateurs, ils enveloppent tout dans leurs âpres censures. Bien plus : JuHen essaie-t-il une restauration du paganisme, un recrépissement de ce vieil édifice-, une de ses réformes, c'est d'interdire les théâtres païens aux prêtres païens. « Avertissez-les, écrit-il au grand pontife Arsace, qu'un sacrificateur ne doit pas fréquenter le théâtre, ni boire dans un cabaret, ni exercer quelque métier vil ou honteux. » A dater du règne de Constantin , la législation porte témoignage de la sévérité du christianisme envers le théâtre. On voit, par divers édits, qu'il était défendu aux comédiens convertis de remonter jamais sur la scène, aux comédiennes de porter des pierreries et des étoffes précieuses, aux juges de fréquenter les théâtres, hormis les jours de fête, pour la naissance ou l'avènement de l'empereur.

On rappelle ces faits anciens, parce que c'est là qu'il faut chercher l'origiuB et l'excuse de l'anathème qui a longtemps pesé sur ,'ctle profession de comédien, si honoré dans la Grèce, (^e n'étaient pas des

hommes récitant en public de beaux vers et de nobles maximes, qu'avait flétris la prévention chrétienne : c'étaient des mimes, des bateleurs qui figuraient tout ce que l'imagination impure peut rêver de plus déshonnête. Cependant le christianisme déshonora le théâtre sans le détruire ; et même ce qu'il y eut jamais de plus infâme dans les scandales de la scène se vit dans Constantinople chrétienne et y fut représenté par une femme qui devint plus tard impératrice, Théodora.

Ainsi, le christianisme avait frappé d'anathème tous les théâtres, avait confondu presque dans une haine commune la pureté païenne de Sophocle et les souillures des mimes romains ; et cependant lorsqu'il est vainqueur, corrompu lui-même par les mœurs d'Orient, il souffre dans la ville bâtie pour être chrétienne de plus grandes turpitudes que n'en avait vu la Grèce idolâtre. La chaire chrétienne protestait depuis longtemps, et en vain : Constantinople était ivre de la licence du théâtre, comme de la pompe des cérémonies saintes. Telle est l'image qu'offrent souvent les sociétés vieiUies, où les éléments les plus contraires subsistent à côté l'un de l'autre, dans une égale impuissance de se supporter ou de se détruire. Ce fut, pendant quatre siècles, le sort du monde romain.

Mais ce qui vint ajouter la ruine à l'anathème, ce qui abolit enfin les théâtres , ce fut l'invasion des Barbares. Partout, dans l'Occident, où s'établissent

les Barbares, les jeux de la scène ont cessé. Dans la douleur des peuples, exprimée par quelques écrivains du temps, le regret des théâtres perdus se place presque à côté de tous les autres regrets de la patrie asservie et malheureuse. Un évêque, je m'en souviens, reproche aux habitants de Trêves, qu'après la désolation de leur ville, le massacre de leurs plus illustres citoyens, l'armée barbare s' étant retirée, leur première pensée, leur première supplique à l'empereur fut pour le rétablissement d'un théâtre.

Mais bientôt tout fut détruit, et le prétoire et le cirque. Le clocher seul de l'église surmonta cet amas de cendres et de décombres, entassé par les Barbares. De ces cirques magnifiques, de ces théâtres découverts, qu'on admirait dans les villes de Trêves, de Nîmes, de Lyon, de Marseille, de Poitiers, on en était venu à la rusticité de la cour de Clovis, qui, pour se distraire dans sa vieillesse , avait mandé de Rome un joueur de flûte. C'était là toute la pompe, et toute la musique du palais.

Ainsi, Messieurs, au vn^ siècle, mettez à part Constantinople , foyer de civilisation et de vices, égout de la vieille société, où se conservaient sa science et ses arts, comme ces chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'on a retrouvés dans la vase du Tibre ou sous les eaux croupissantes des Marais Pontins, mettez à part Constantinople, partout ailleurs les théâtres, les jeux dramatiques étaient détruits

Mais il semble que l'esprit de Thonmic ait uiccs-

samment besoin de ces émotions qu'inspire un spectacle tragique et majestueux, ou de cette distraction vive et gaie que donnent la satire et la raillerie comique. A peine le théâtre est-il tombé, bien moins sous lesanathèmes du christianisme que sous la hache des Barbares, qu'on voit, du milieu même de l'Eglise, sortir un nouveau théâtre. Oui , ces cérémonies saintes , ces pompes sévères , ces commémorations mystiques de notre foi, pendant lesquelles, d'abord, on proscrivait, comme une impiété, tout spectacle et tout jeux public, deviennent elles-mêmes un spectacle licencieux et profane. Au lieu de célébrer les fêtes, on les représente, on les joue, si je puis parler ainsi. On substitue aux symboles, à la prière, la représentation dramatique et détaillée. S'agit-il de la fête de Noël 5 on figure dans l'église tout ce que raconte l'Évangile, la crèche, les bergers, l'adoration des mages. Puis, ce besoin de gaieté grossière, que les hommes éprouvent d'autant plus qu'ils souffrent davantage, introduisit bientôt dans ces tragédies toutes faites, que la religion donnait, un mélange de comique. Voici ce que rapporte Cédrène, auteur byzantin du XI* siècle :

Théophylacte est l'auteur de cette pratique encore subsistante, d'offenser, dans les jours de fêtes, Dieu et la mémoire des saints, par des propos indécents, des rires, des cris, au milieu même des hymnes saints, que nous devons offrir à Dieu avec contrition de cœur, pour notre salut. Il avait rassemblé une multitude d'hommes déshonorés, et avait mis à leur lète ua certain Euthyme, qu'il avait donné aussi pour

intendant de l'église. Et il les instruisit à mêler à l'office divin des danses sataniques, des cris inconvenants, et des chansons prises dans les rues et les mauvais lieux.

Ainsi voilà un évêque qui avait attaché un théâtre à son éghse. Les cérémonies saintes étaient pour lui mêlées d'intermèdes comiques, où figurait une troupe de mimes auxihaires des prêtres. Et ce n'est pas dans les contrées ignorantes de l'Europe, c'est à Constantinople que cette innovation bizarre s'établit.

De là , sans doute, les abus qui passèrent dans nos églises d'Occident-, cette fête de l'Ane : Adventavit asinus -pulcher et foriissimus ; cette procession du Renard, et mille autres folies grossières devenues la petite pièce du culte religieux.

Ces grossières tentatives s'ignoraient elles-mêmes, ne savaient pas qu'elles étaient sur la route de l'art théâtral, et que même elles allaient à cet art sublime par un détour qu'avait suivi le génie grec. En effet, les érîldits en conviennent , c'est dans les mystères d'Eleusis qu'il faut chercher la première origine de l'art théâtral. Ces mystères, où l'enseignement religieux, la révélation du dogme , la prière, étaient mêlés à des représentations riantes ou terribles qui servaient d'épreuves aux initiés, ont pu, dit-on, donner l'idée de cette tragédie grecque, dont les premiers essais gardaient encore un caractère symbolique et religieux. Ainsi,, nos farces grossières du nioyen âge, nos pieuses parodies de l'Evangile, jouées gravement dans les éiilises. devaient conduire à la

tragédie , comme les Initiations d'Eleusis conduisaient au Prométhèe d'Eschyle et à VOEdipe de Sophocle : seulement nous nous sommes plus écartés que les Grecs de cette origine de l'art.

Cependant, à côté de ce débrouillement si pénible et si lent des esprits, alors qu'ils repassent par tous les degrés de barbarie, et qu'ils recommencent, sans traditions et sans souvenirs, toutes les tentatives et tous les hasards de la pensée ignorante, il y avait quelques études, quelques essais solitaires qui remontaient directement aux modèles antiques. Ces études, presque toujours inséparables du travail spontané des esprits dans le moyen âge, nous devons en parler ici. Nous avons rarement fait mention des ouvrages de cette époque, écrits en langue latine , parce que le vrai caractère des peuples ne se montre que dans l'emploi de leur langue vulgaire. Leurs impressions, leurs idées sont toujours altérées par l'usage nécessairement artificiel d'une langue morte. Oïl ne peut les bien connaître qu'en les écoutant parler, pour ainsi dire, leur langue naturelle, à travers la distance des siècles.

Cela posé, voyons cependant si cette littérature latine du moyen âge, lien de communication entre l'antiquité classique et l'esprit moderne, n'offre pas quelques essais qui aient préparé la renaissance de l'art dramatique en langue vulgaire. Nous avons déjà nommé Hroswitha, cette religieuse du monastère de Grandersheim, au xi^ siècle. Dans la solitude du

cloître, elle avait lu Térence; et , sur ce modèle, elle eut la pensée d'écrire, dans la même langue, de petits drames, consacrés à des sujets religieux. Elle essaya, la première, ce qu'on a renouvelé dans le xvi' siècle, d'enlever aux auteurs profanes leur style. Elle a fait six pièces dans ce goût; personne n'en a parlé. Ces six pièces sont fort courtes. Je ne sais si elles furent jouées souvent : un passage me le ferait croire.

Ainsi, en Allemagne, dans un monastère qui comptait cinquante religieuses de noble famille, il paraît que, vers 4080, on avait dressé un petit théâtre, comme à Saint-Cyr sous madame de Maintenon, et que là quelques jeunes sœurs, ayant sans doute obtenu dispense pour s'habiller en hommes, représentèrent une espèce de tragédie, la Conversion de Gallicanus. Voici le sujet de la pièce : Constantin le Grand avait promis de donner la belle Conslantia, sa fille, à un jeune Romain de haute naissance et de grand courage, mais encore attaché au culte des faux dieux. Une guerre suspend ce projet : le jeune amant y vole et se couvre de gloire dans un combat, où il est miraculeusemeiït sauvé. Touché de ce secours de la Providence, il se laisse convertir à la foi par deux oflicicrs de l'empereur, Paul et Jean. Dans sa pieuse ferveur, il renonce à la main de la princesse, qui, de son côté, se consacre à la vie rehgieuse. Voilà le premier acte, où Vunitè de temps, comme vous le voyez, n'esl pas fort rigoureuse. C'est une pièce libre, qui, en tout, dure vingt-cinq ans. Au second acte, trois

empereurs ont déjà passé ; c'est Julien qui règne. Julien, après avoir exilé Gallicanus, le fait tuer en Egypte. Puis sa persécution s'attache avec plus de violence et de haine aux deux ofïiciers du palais qui ;tv,ii('nt autrefois assuré l'heureuse conversion de Gallicanus. On ne voit pas le motif de cette colère. Mais l'auteur, dans la prose assez correcte de son drame, fait habilement parler Julien. Il y a là un sentiment vrai de l'histoire ; Julien ne paraît pas un féroce et stupide persécuteur, comme l'auraient imaginé les légendaires du vi^ siècle. La religieuse de Gandersheim avait saisi le caractère de Julien : on le voit avec sa modération apparente , son esprit impérieux et ironique. Il ne peut triompher de l'obstination chrétienne des deux officiers de l'empereur 5 il les exile, en laissant prévoir leur supplice.

Je traduis cette scène. Ce qui fait l'intérêt de ce morceau, ce n'est pas le degré de talent, c'est la date; c'est que , dans le xi* siècle, au milieu de la grossièreté féodale et de l'ignorance, lorsque rien ne rappelait le souvenir de ce grand art du théâtre, une femme ait écrit, et que des femmes aient joué cet ouvrage.

JULIEN

Je n'ignore pas, Jean et Paul, que vous avez été dès l'enfanco attachés au service des empereUiS.

JEAN

Nous l'avons été.

JULIEN

Il convient dès lors que, placés près de moi, vous serviez dans le palais, où vous avez été nourris.

PAUL

Nous ne servirons pas.

JULIEN

Est-ce moi que vous ne servirez pas?

JEAN

Nous l'avons dit.

JULIEN

Est-ce que je ne vous parais pas un Auguste?

PAUL

Un Auguste, bien différent de ses prédécesseurs.

JULIEN

En quoi?

JEaN.

En religion et en vertu.

JULIEN

Expliquez-vous.

PAUL

Les glorieux empereurs Constantin, Constant et Constance, auxquels nous avons obéi, étaient très-chrétiens, et se glorifiaient de servir Jésus-Christ.

JULIEN

Je le sais ; mais je ne veux pas les imiter en cela.

PAUL

Tu n'imites que le mal. Ils étaient assidus à l'église; et, ôtant leurs diadèmes, ils adoraient à genoux Jésus-Christ.

JULIKN.

Vous ne me forcez pas à la mémo chose, sans doute.

JEAN

Aussi tu ne leur ressembles pas.

PAUL

Comme ils offraient leur encens à Dieu, ils relevaient par leur vertu l'éclat du diadème impérial, et réussissaient dans toutes leurs entreprises.

JULIEN

Et moi aussi.

JEAN

Ce n'est pas de la même manière; pour eux, la grâce divine les accompagnait.

JULIEN

Niaiseries! Autrefois j'ai suivi sottement ces pratiques; j'ai été clerc dans l'église.

JEAN

Qu'en dis-tu, Paul? il a été clerc.

PAUL

Chapelain du diable.

JULIEN

Mais, lorsque j'ai vu qu'il n'y avait là rien d'utile, jemersuis tourné vers le culte des dieux, dont la faveur m'a porté au faîte de l'empire.

JEAN

Tu nous as interrompus, pour ne pas entendre la louange des justes.

JULIEN

Que me fait-elle ?

PAUL

Rien ; mais ce que je vais ajouter te regarde. Comme le monde n'était pas digne de les conserver, ces vci taeux empereurs ont été reçus parmi les anges; et la république malheu' reuse a été abandonnée à ton pouvoir.

JULIEN

Pourquoi malheureuse?

JEAN

Par le caractère de son souveraia.

AU MOYEN AGE. 22i

PAUL

Tu as déserté toute religion, et imité l'idolâtrie. C'est pour cela que nous nous sommes soustraits à ta présence, et à la société des tiens.

JULIEN

Quoique insulté par vous, je fais grâce encore à votre témérité, et je veux vous élever aux premiers grades du palais.

JEAN

Ne te fatigue pas ; nous ne céderons ni à tes menaces, ni à tes séductions.

JULIEN

Je vous donne une trêve de dix jours, pour revenir au bon sens et rentrer en grâce avec nous : sinon, ce qu'il faut faire, je le ferai; et je ne serai plus votre risée.

PAUL

Ce que tu dois faire, fais-le dès aujourd'hui. Tu ne pourras nous ramener ni à ton palais, ni à ton service, ni au culte de tes dieux.

JULIEN

Allez, retirez-vous; faites ce que je vous conseille.

Voilà, Messieurs, ce qui a précédé Corneille de six siècles. Mais ces tentatives obscures, enfermées dans un cloître, bornées à une langue morte, ne pouvaient avoir qu'une faible influence; et surtout elles ne peuvent servir à nous faire retrouver ce que nous cherchons dans l'étude du théâtre, le témoignage expressif et vivant des mœurs contemporaines.

Par ce motif. Messieurs, je ne m'arrêterai pas sur quelques essais de même nature, tentés avec plus de talent par un poète d'Italie, qui fut en même temps historien, Mussato. Ce qui dislingue une de ces com-

positions, c'est le choix que le poète avait fait d'un sujet tout récent, les crimes d'Excellino, un des plus odieux tyrans qui aient pesé sur les villes d'Italie. Mais l'imitation servile du style de Sénèque, la poésie factice des chœurs, une pompe déclamatoire, étrangère à Tesprit du temps, ôtent à cet ouvrage toute forme et toute vérité. Il ne paraît pas d'ailleurs que cette pièce, en langue morte, ait été jouée sur un théâtre.

Voulons-nous marquer avec précision quand, pour la première fois, cette représentation d'une pièce en langue vulgaire, cette action matérielle et morale d'un drame joué devant une foule qui comprend et s'émeut, s'est vue en Europe, la chose est difficile. Fontenelle, plus ingénieux qu'érudit, a fait des bons mots sur les antiquités de notre théâtre. Il admet, au XIV* siècle, l'existence d'un drame provençal, sous le titre de V Hérésie des prêtres. Mais le restaurateur de la langue et de la poésie romanes^ M. Raynouard, a prouvé que les troubadours n'eurent pas de littérature dramatique. Le troubadour était à la fois auteur et acteur \ il chantait ses propres poésies \ il récitait de longs romans. Il employait la forme du dialogue dans les Jevx-partis et les Tensons. Mais tout cela n'était pas l'art dramatique : c'était une forme d'égiogue, à l'usage des cours d'amour. Nous arrivons au milieu du xiii" siècle, sans trouver aucune trace évidente de compositions dramatiques en langue vulgaire.

A cette époque, cependant, toutes les fois qu'il survenait quelque solennité, un mariage royal, la présence d'un prince étranger, on donnait des spectacles dans les rues. Mais ces représentations étaient fort simples : tout le monde y jouait; on allait, on venait dans un certain ordre 5 on changeait deux ou trois fois de costume. Le peuple était chargé de représenter le peuple : on le divisait quelquefois en Chrétiens et en Sarrasins , en Romains et en Juifs. C'était une pantomime à laquelle on mêlait le jeu de quelques machines.

On trouve dans une vieille chronique du temps de Philippe le Bel quelques détails sur une de ces représentations. Le jour que Philippe le Bel arma son fils chevalier , il y eut un spectacle où paraissait la personne de Notre-Seigneur, qui mangeait des pommes avec sa mcre, et disait des patenôtres :

On entendit les bienheureux chanter dans le paradis, en la compagnie d'environ quatre-vingt-dix anges; on entendit les damnés gémir dans un enfer noir, au milieu de cent diables, qui riaient de leurs supplices. On vit aussi un renard habillé en clerc...

Voilà, Messieurs, selon toute apparence, la plus ancienne analyse d'un drame moderne en langue vulgaire.

Ces représentations allèrent se perfectionnant et se diversifiant. La comédie houffonne naquit au milieu du drame religieux. Mais ce n'est que vers 1 102, dans les premières années du xv' siècle, que le théàUe prit,

en France, une sorte de consistance. Quelques pèlerins, dit-on, qui depuis longtemps jouaient des mystères à Paris et dans la banlieue, étaient menacés d'interdiction par le prévôt de Paris 5 le roi Charles VI, mélancolique, et fort ennuyé, vint, pour juger l'affaire, voir une de leurs représentations. Il fut amusé, et par reconnaissance , il autorisa par un édit la confrérie dramatique.

Voilà le monument le plus ancien d'une sorte de constitution régulière donnée au théâtre, dans la pré' voté et vicomte de Paris.

Mais on ne peut douter que. bien avant cette époque, le goût des représentations religieuses n'ait inspiré parfois quelques essais d'invention dramatique. Sous le titre ^'Histoire ecclésiastique, Grégoire de Tours avait compris toute l'histoire de son temps. On dut de même , dans les siècles suivants , sous cette forme et sous ce nom de mystères , renfermer bien des peintures de la vie commune et des passions de tous les temps. Il est à regretter que les monuments de cette littérature soient encore presque tous inédits, et qu'on n'ait guère publié que les plus récents. Nous aurions vu la tragédie bien grossière sans doute , mais déjà distincte, se détacher des mystères. On peut citer en exemple un vieux drame du xni^ siècle, lijus de sainct Nicolai. Il y a loin , bien loin des rimes de l'auteur, Jean Bodiaus , natif d'Arras , aux sublimes accents d'Eschyle célébrant sur le théâtre d'Athènes la défaite de Xerxès qui s'enfuit avec un carquois vide. Mais il

s'agit également, dans l'une et l'autre pièce, d'honorer le religieux dévouement des hommes qui meurent pour leur Dieu et leur pays. Jean Bodiaus était contemporain de saint Louis ; et il exprime, dans son Prologue, le regret de n'avoir pu suivre ce saint roi à la croisade où périt le jeune comte d'Artois, son seigneur. Pour céléhrer sans doute ce souvenir, il représente un roi d'Afrique qui défend ses États contre une armée de croisés, et qui, après les avoir vaincus, est converti par un vieux chevalier que les mahométans avaient surpris à genoux devant une image de saint Nicolas. Une longue scène de la pièce montre les chrétiens qui, de toute part environnés par leurs ennemis, se disposent à mourir, tandis qu'un d'eux, nouvellement armé chevalier, adresse une prière touchante à Dieu, dont l'ange vient les consoler et leur annoncer le martyre :

Par Dieu, serés tout détrenchiés; Mais la haute couronne ares.

Je m'en vois à Dieu ! demeurés.

Le dernier vers est heau, et, pour un peuple religieux, il y avait là quelque commencement de tragédie nationale. Pourrait-on en trouver d'autres vestiges dans les nombreux manuscrits de notre moyen âge? Nul doute ; et la recherche est digne d'intérôl. On sait que, dans le xv" siècle , la vie de saint Louis, et non-seuletncnt sa sainteté, mais ses actes de grand roi et de roi justicier, inspirèrent un long drameà Gringore, poOte II. 15

du temps. Ne nous flattons pas cependant-, ce qu'on a publié des mystères du xv* siècle ne laisse espérer dans le môme temps le génie dramatique sous aucune forme sérieuse. Ces ouvrages sont presque tous insipides et monstrueux; on ne peut môme en rien lire devant vous. Ce qui était naïf alors semblerait une froide et indécente bouffonnerie.

Cependant il est fâcheux qu'à cette époque la langue n'ait pas été mieux faite , et qu'il ne se soit pas trouvé, par hasard, quelque homme de génie parmi les confrères de la Passion. Au fond, la matière était admirable. Concevez un théâtre qui serait, dans la foi des peuples, le supplément du culte môme; concevez la rehgion mise en scène, avec la sublimité de ses dogmes , devant des spectateurs convaincus ; puis un poëte d'une forte imagination, pouvant user librement de toutes ces grandes choses, non pas réduit a nous dérober quelques pleurs sur de feintes aventures, mais frappant nos âmes avec l'autorité d'un apôtre et la magie passionnée d'un artiste, s'adressant à ce que nous croyons , à ce que nous sentons, et nous faisant verser de vraies larmes sur des sujets qui nous paraissent non-seulement vrais, mais divins : certes, rien n'aurait été plus grand que cette poésie. Au lieu de cette curiosité à demi indifférente, qui, dans notre siècle, conduit au théâtre des spectateurs distraits par mille soins , supposez une assemblée attentive , ardente , pieusement émue par le sujet seul , indépendanunent des inventions du poëte ; mettez ces hommes

en présence des plus grands souvenirs qui aient formé leur croyance 5 ayez un poëte surtout, un poète

Cui mens divinior atque os

Magna sonaturum ;

faites-lui réciter, décrire, dialoguer ce drame suhlime et tout fait de la Passion; qu'il vous montre la persécution et les douleurs du Fils de Dieu, la trahison du faux disciple, les hésitations de Pilate; ce juge qui se lave les mains du crime qu'il laisse commettre; ces pirôtres et ce peuple égaré qui se saisissent du crime qu'on leur abandonne, et l'achèvent -, toutes les tristesses de la Passion, le reniement de saint Pierre, les douleurs de la mère au pied de la croix : pouvait-il exister jamais tragédie plus déchirante? Mais le poëte a manqué, et le sujet de la Passion, traité et remanié sans cesse , n'a produit que de froides et stériles absurdités , 011 la licence de tout dire n'a jamais inspiré quelque chose qui valût la peine d'être dit. 11 y a grand nombre de manuscrits divers sur ce thème de la Passion -, vous pouvez les feuilleter, vous n'y trouverez pas, je crois, une scène, une intention, une beauté durable.

Quant à la forme de ces repésentations, elle oflre plus d'une remarque curieuse. Le nombre des personnages était fort grand, l'action presque illimitée; elle se partage en journées. On représentait successivement toute l'histoire évangélique. Quel est le type ancien de ces drames ? On l'indiquerait difficilement.

Quintilien nous apprend que, clans les jeux dramatiques de la Grèce , on était admis à présenter au concours des pièces d'anciens auteurs, habilement retouchées, et que plus d'une remporta le prix sous cette forme nouvelle. Il n'y avait pas ces belles solennités pour les poètes de France, au xv® siècle; mais il paraît qu'on retouchait fréquemment et qu'on remettait sur la scène, avec des additions et des variantes, les drames de la Passion. La langue changeait souvent, précisément parce qu'elle était défectueuse, et qu'il y a, dans les idiomes, un point de maturité véritable qu'ils doivent atteindre avant de se fixer.

Mais, me dira-t-on, est-il possible que nul éclair de génie ne brille dans ce chaos ? Ces sujets, qui vous paraissent si pathétiques, et sur lesquels vous rêviez tout à l'heure fort vaguement une espèce d'utopie théâtrale, n'auraient-ils , dans tout le moyen âge, avec une application si constante des esprits, inspiré que des productions informes, oij le goût ne peut rien découvrir? J'en suis convaincu. Il y a peut-être quelque intention touchante dans cette prière de Marie :

Mon cher enfant, ma très-douce portée, Mon bien, mon cœur, mon seul avancement, Ma tendre fleur que j'ai longtemps portée El engendrée de mon sein proprement.

Mon doulx enfant, mon vrai Dieu et mon père !

Mais tout cela est noyé dans un déluge de mots insipides. Le dernier vers est beau peut-être, si l'auteur

S en est douté. Tout est manqué du reste. Cette scène, si naturellement expressive du reniement de saint Pierre, supposez-la traitée par un poëte comme Shakspeare ou même Calderon : rien de plus dramatique. Elle est dans nos Mystères si insipidement barbare, qu'il est impossible de la lire. La douleur de la mère au pied de la croix, ce dernier adieu qui a inspiré à Grégoire de Nazianze, dans sa tragédie trop imitée d'Euripide, quelques expressions si touchantes, est stérile pour le versificateur français.

Parmi toutes ces compilations de Mystères , ces diables, ces anges, ces personnages allégoriques, comme, par exemple, Repenlance, qui vient apporter à Judas une corde et un poignard, ce qui semble plus supportable, c'est un Mystère cV Abraham. Il y a du moins de la simplicité. Dans ce fatigant chaos de barbarie , lorsqu'on rencontre quelque chose qui n'est que médiocre avec un peu de naturel, on est tout ranimé -, c'est l'impression que produit cette scène du Mystère d'Abraham :

ISAAC

Mais veuillez-moi les yeux cacher, Afin que le glaive ne voye Quand (le moi veudrez approcher; Pout-cslre que je fouyroyo.

AHHA1IAM.

Mon ami,si je te lyoyc, No seroil-il point dcshonncslo?

ISAAC

Hélas 1 c'est ainsi qu'une bcsle.

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