ABRAHAM
Adieu, mon fils.
ISAAC
Adieu, mon père; Recommandez-moi à ma mère, Jamais je ne la reverray.
ABRAnAM.
Adieu, mon fils etc.
Malgré la faiblesse ou l'insipide démence de toutes ces compositions , elles occupaient si vivement les esprits que, dans la durée du xv' siècle, vous voyez le théâtre attaqué sans cesse par des sermons et par des arrêts, plus d'une fois interdit au nom du parlement , réclamé par le peuple , protégé par la cour. La sottise ne prescrit jamais aux yeux de tout le monde. Quoique la grossièreté des Mystères fût en rapport avec le goût du temps, il y avait des esprits éclairés que ces travestissements de la foi choquaient comme une profanation. Enfin les Mystères furent proiiihés. On porta sur la scène d'autres sujets-, on fit des drames avec toutes les histoires et même les contes. Ainsi la Grisélidis de Boccace fut représentée sur le théâtre. Mais ce même défaut de génie, cette grossièreté que rien ne rachète, cette froideur dans
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l'absurdité, qui déparent les Mystères, s'attachent à tous les autres drames sérieux de la même époque.
Il paraît que, chez nous, le sérieux, comme la poésie, ne parut qu'avec le progrès du goût et de la raison. De soi-même, et par instinct, l'esprit français n'allait qu'à la raillerie et à la satire. L'esprit français n'a toute sa force que lorsque sa justesse naturelle est développée par l'étude. Dans la liberté d'une verve ignorante, il n'a fait que des bouffonneries -, il n'a rien produit d'original dans le sérieux qu'à l'époque du goût perfectionné. Au xiv' et au xV* siècle, nulle composition n'est bonne, si elle doit être sérieuse : mais les ouvrages dont la malice fait le génie, qui vivent de saillies et de gaieté, ils devancèrent chez nous la civilisation et le goût : c'est la production vraiment indigène, et qui a poussé sans culture. Nos tragédiesmystères étaient pitoyables-, le pathétique du sujet ne donnait rien au poëte. Mais dans la plaisanterie, la parodie, de bonne heure nous avons eu des hommes supérieurs. Il en est même d'anonymes. Qui a fait V Avocat Pathelin? Je ne sais^ c'est tout le monde, je crois, comme tant de malins fabliaux, sans auteurs connus, comme tantd'épigrammes, tant de bons mots sans maîtres : c'est, pour ainsi dire, l'œuvre de l'esprit français; c'est la conversation courante du pays. Ainsi, quittons-nous les Mystères dont nous ne pouvons rien tirer, et nous rabattons-nous sur les jeux de la basoche-, allons-nous entendre ce que disaient les clercs, qui, dans les vacances du Palais, à
Pâques, s'étaient mis à jouer la comédie , et inventèrent les Sotties, les Moralités, sans s'inquiéter de Plaute ou de Térence, nous trouverons parfois un excellent comique. Il n'y a que l'embarras du choix et la difficulté des citations.
Voici, par exemple, une pièce dont le sujet et la forme devaient sembler fort piquants. IJ Ancien Monde, qui ouvre la scène, se plaint d'aller fort mal : « C'est grand'pitié que ce pauvre monde, » dit-il. Survient un personnage allégorique, qui n'en est pas moins très-vivant, très-réel, et se rencontre partout : ce personnage s'appelle Abus. Il endort le Vieux Monde, et lui promet de tout arranger : « Il ne faut pas, lui dit-il, tant vous tourmenter 5 prenez vos aises; dormez*, je me charge de tout. » Le Vieux Monde se met à sommeiller; eiAbus, resté maître du terrain, appelle ses acteurs. Il frappe à différents arbres, et l'on en voit sortir Sot Dissolu, habillé en homme d'Eglise; Sot Glorieux, habillé en gendarme; Sot Fripon^ avec une robe de procureur.
Allons, (les cartes à foison; Vin clair et toute gourmandise,
dit le représentant du clergé.
A l'assaut, à l'assaut,
dit le gendarme :
A cheval, sus en point, en armes.
Je feray pleurer maintes larmes A ces gros villains du village.
Avec ce cortège, Abus commence par tondre et dépouiller le Vieux Monde endormi. Puis il en crée un nouveau, qui va plus mal encore que l'ancien, et qui tombe dans l'abîme.
Une chose digne de remarque, c'est la liberté de cette attaque contre les corps privilégiés de l'Etat, et v.*,ette protestation en faveur des vilains contre les hommes d'armes et les gens d'Église, Aussi les Sotties n'eurent pas moins d'ennemis que les Mystères-^ on voulut également les interdire. Ce fut une alternative perpétuelle de rigueur et de tolérance -, on fermait, on rouvrait le théâtre de la basoche. Le roi lui-même n'avait pas été épargné dans la petite comédie de V Ancien 3Ionde. Un personnage disait :
Libéralité interdite
Est aux nobles par avarice;
Le chef même y est propice.
Mais ce roi était Louis XII; et, loin de se fâcher de répigramme, il dit : « J'aime mieux les faire rire par mon avarice, que si mes dépenses les faisaient pleurer. » Il ajouta môme souvent que la basoche était bonne pour lui dire bien des choses qu'on cachait à un roi, et l'avertir de beaucoup d'abus qu'il ne pourrait connaître autrement. Mais le privilège de la basoche ne survécut guère au règne de ce bon prince. François I", ce roi chevalier, ce roi despote, ce prolecleur des lettres, qui avait eu forte tentation de détruire l'imprimerie, ne tolérait pas les Sotties, dont la liberté aurait pu lui dire bien des choses sur l'im-
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prudence de ses guerres et le luxe de ses fêtes. Mais il semble, toute différence à part, que Ton vit alors sur notre théâtre comique la révolution qu'avait éprouvée celui d'Athènes. On passa d'une satire âpre et licencieuse à une raillerie plus fine et plus détournée. A ces allégories si directes et si vives qui frappaient les corps privilégiés, succédèrent de petites satires des mœurs domestiques.
Parmi ces pièces, il en est une excellente. Elle n'a qu'un défaut, d'être trop connue, et, pour ainsi dire, usée, vulgaire. Elle n'est pas cependant connue sous sa forme primitive, mais elle est devenue proverbe et lieu commun. Je n'en peux mais; et elle ne m'en paraît pas moins digne d'être étudiée dans le texte original, altéré par Brueys.
Cet Avocat Pathelin est bien vieux, puisqu'il paraissait déjà très-vieux à Pasquier, dont le style est aujourd'hui si gothique pour nous. Voici comment parle ce critique du xvi* siècle :
Ne vous souvient-il point de la responco que fit Virgile à ceux qui lui impropéroient l'étude qu'il employoit en la lecture d'Ennius, quand il leur dit que, en ce fesant, il avoit appris à tirer l'or d'un fumier? Le semblable m'est advenu naguères aux champs, où étant destitué de la compaignie, je trouvay, sans y penser, la farce de maistre Pierre Pathelin, que je leu et releu avec un tel contentement, que j'oppose maintenant cet eschanlillon à toutes les comédies grecques, latines et italiennes. L'autheur introduit Pathelin advocal, maistre passé en tromperie ; une Guillemette sa femme, qui le seconde en ce mestier; un Guillaume drapier, vray badaud, je dirois volontiers, de
Paris; mais je feroy tort à moy-même; un Aignelet berger, lequel, discourant son fait et son lourdois, et prenant langue de Pathelin, se faict aussi grand maistre que luy.
En effet, cette pièce est pleine de vrai comique : il y a du Molière, il y a du Rabelais. Le sujet est peu de chose : la farce de maistre Pierre Pathelin^ les ruses d'un avocat pauvre et fripon pour avoir un habit. Mais le dialogue est parfait de naturel, à quelques grossièretés près.
La scène s'ouvre par les reproches de Guillemette à son mari :
Je vy que chascun vous vouloit Avoir pour gagner sa querelle.
Maintenant chascun vous appelle Partout, l'avocat dessous l'orme.
Pathelin se défend comme il peut, et promet d'avoir un habit neuf :
Je m'en veux aller à la foire.
r.lîlLI.EMETTE.
A la foire?
PATHELIN
Par sainct Jean, voire, A la foire, gentil' niarclinnde; Vous desplaît-il si je marcliaiulo Du drap, ou quchiue autre sutlVago •^ui soit bon à notre mesnage?
Nous n'avons robe qui rien vaille
GUII.l.EMErTE.
Vous n'avez denier ni maille; yu(^ fereii-vouà?
PATHELIN
Vous ne sçavez; Belle dame, si vous n'avez Du drap pour nous deux largement, Si me desmentez hardiment.
Quel' couleur vous semble plus belle, D'un gris vert? d'un drap de Brucelle?
Ou d'autre? Il me le faut savoir.