‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 9 sur 44 · I.cs vers sont enfants de la lyre · texte numérisé non relu

I.cs vers sont enfants de la lyre

Il faut les chanter, non les Inc :

A peine aujourd'hui les lit-on.

Les raisonnements de La Molle étaient lus davantage, et le vers pompeux de Rousseau ne suffisait pas à rendre la poésie populaire.

Heureusement un homme de talent, qui faisait peu de vers , se chargea de défendre la poésie , cl fut inspiré par elle.

Quoi! de l'ode, dont Polymnie A ses amants nota les airs.

Il veut abjurer l'harmonie Qu’elle doit au charme des vers !

Pindare. Anacréon. Horace Ont donc abusé le Parnasse Par leurs immortelles chansons?

J’entends Malherbe qui soupire De voir qu’on ose de sa lyre Dédaigner les aimables sons.

Savez-vous ce que fit La Motte, pour répondre à cet élégant adversaire? Il mil eu prose les strophes de cette ode, soutenant qu’elle n'y perdait ricu. Le défenseur de la poésie avait, par une gracieuse image, comparé aux élancements d'un jet d’eau l’essor que la contraiutc du vers donne au talent poétique :

Delà contrainte rigoureuse Où l'esprit semble resserré,

Il reçoit celle force heureuse.

Qui l'élève au plus haut degré.

Telle, dans les cauaux pressée.

Avec plus de force élancée.

L'onde s’élève dans les airs j Et la règle, qui semble austère,

N’csl qu'un art plus certain de plaire, Inséparable des beaux vers.

De La Motte répondit par un petit raisonnement de physique. «Ce ne sont pas les canaux seuls qui « font que l’eau s'élève, c'est la hauteur du lieu « d’où elle tombe qui fait la mesure de son éléra- « lion. » La discussion ne devait pas aller plus loin : il était clair que La Motte avait le droit de médire de la poésie, puisqu’il ne la sentait pas.

cours m; littérature française.

TROISIÈME LEÇON

Importance du tliéitre dans l'histoire de» lettre» et de» mreurs. — Décadence de la tragédie française. au commencement du dix-huitième siècle. Nanliua de Lafosse comparé à 1>»m« »«» rée. — Fausse imitation dugenre classique: Lagrange-Chanccl.— Crébillon n’innovepas, mais exagère. — Son Alree r( Thyetle comparé celui de Sénèque. — Innovation systématique de La Motte. — Son attaque aux unité» et à la poésie. — Scs tragédies timides et routinières.

Messieurs,

De lous les genres de poésie, le plus instructif pour rhisloirc qui nous occupe, celle de l’esprit humain manifeste par les arls, c’est le poème dra’ malique , soit qu'il exprime les mœurs présentes et familières de la société, soit qu’il invente des fictions tragiques. Là, en effet, le poète est aux prises arec la foule. Ce que les anciens disaient de l'influence souveraine du peuple sur l’orateur se reproduit pour l’auteur du drame dans nos sociétés sans Forum :

Id sibi negotî porta tantum crcdidit dari Populo ut placèrent, quas fccisscl, fabulas,

disait l’élégant Tcrcnce , fidèle image d’une société qui se polissait par la victoire et les lellres. Plaire au peuple, voilà l’œuvre du théâtre. Rais quel fut ce peuple , dans les diverses époques de noire littérature? D'abord , une foule ignorante cl confuse qui se pressait aux mystères; puis la portion la plus curieuse et la plus instruite de ce pays qu’avaient agité les guerres civiles cl nobiliaires domptées par Richelieu ; puis un roi majestueux, une cour polie, et un public dominé par elle; puis quelques amateurs d’un art longtemps cultivé , les oisifs d’une grande ville et ces dames de cour qui. du temps de la régence, se plaisaient si fort aux spectacles licencieux de la foire. Longtemps plaisir aristocratique mêle d'un peu de démocratie, la tragédie élaildevenue un plaisir de convention pour des spectateurs blasés de chefs-d’œuvre ; et clic devait se corrompre ou languir tant qu’il n'y aurait pas quelque cause de renouvellement social.

Le dix-septième siècle, dans sa durée, avait vu la naissance, les progrès éclatants, plusieurs formes diverses et la décadence de cet art sublime. L’imitation avait succédé au génie; on avait marché dans la même voie, répété la môme passion : l’art était devenu lieu commun. Racine lui- même, avec celle lilscrlc d’esprit qu’.nt tous les inventeurs, avait conçu quelquefois la tragédie sans amour ; mais , comme celle passion élail l’âme de sa poésie et figurait dans toutes les pièces de Corneille, elle fut constituée règle du théâtre français.

Les autres formes qu’avaient habituellement observées les grands maîtres , l'expression, les longs et fréquents récits , la dignité mythologique ou du moins antique des personnages, la noblesse soutenue du dialogue, devinrent un usage invariable, au nom duquel on les blâmait eux-mêmes, lorsqu’ils s’en étaient écartés par naturel ou par génie. Kt comme la société, moins forte et moins scricusequc dans le dix-scptiéme siècle, restait paisible sous les mêmes lois, et n’était pas éveillée à dos passions nouvelles , elle applaudit au théâtre les faibles imitations des grands modèles. Si parfois un homme de talent , sorti de la foule des imitateurs, entrevoyait quelques grands effets trngiquesdans la vérité de l'histoire , ou dans la libre hardiesse d'un théâtre étranger, il les ramenait aux conventions de notre scène ; et , au milieu même d’une pensée originale, il évitait toute nouveauté dans les formes extérieures du drame, tandis qu’à d’autres époques on a recherché l’originalité dans les accidents et les caprices de costume. L’auteur de Manliu» avait un esprit élevé , connaissait bien le théâtre antique et la littérature étrangère; il est expressif et pathétique dans les sentiments de son drame, qui sont de tout pays. Mais il n’a pas osé laisser à ce drame le naturel des personnages modernes , et près de nous, il lui a fallu la toge pour les ennoblir ; il a fallu que le capitaine aux gages de Venise devint Manlius, et que Jafiier, le conspirateur infidèle . l’ami traître, parce qu’il est amoureux, s’appelât Virginius.

Ce n’est pas tout : comme le grand Corneille , au lieu de mettre la conspiration sur la scène, avait fait répéter par Cinna , devant Émilie, un extrait de son discours aux autres conjurés , l’auteur de Manliu » fait de même. On ne voit pas, comme dans Olway, sur le théâtre , les complices s’animant à la voix du chef, et, dans la foule, un d’eux plus froid , plus indécis, et, par son trouble, dénonçant d'avance son infidélité. Notre ancienne tragédie, si habilement dialoguéc, u'avail que peu de personnages , et clic ne mettait pas en scène ce que 1rs mœurs du temps ne connaissaient pas , les passions d’une assemblée factieuse. Lafosse n'a donc pas l’idée de placer Virginius sous les regards pénétrants de ses complices, de le faire pâlir aux images qui les transportent , et de préparer le dcncùmcnl par cette torture morale , si dramatique pour les spectateurs. La réserve de notre théâtre lui interdit également un amour naïf, abandonné comme celui de Bevildcra. Sa Valérie est une Ro. maine de Corneille, cl n’a rien de cette séduction passionnée qui change le cœur de Jafficr. Que vous dirai-je, enfin? le récit de la mort des deux amis qui, dans les bras l’un de l’autre, sc précipitent de

TABLEAU MJ DIX-HUITIÈME SIÈCLE

la roche Tarpéicnnc, est fort noble sans doute; mais cela est loin, pour la terreur tragique, du supplice ignominieux de Jafficr eide ses complices. Manlius, messieurs, n'en est pas moins une œuvre rare, admirable quand clic était animée de naturel par un grand acteur, cl sublime dans quelques parties.

Mais quand les imitateurs furent moins heureux, le théâtre français, toujours astreint à ces formes bienséantes et convenues, devint singulièrement froid et déclamateur. C'est le caractère qu’il a dans les ouvrages d’un poète élevé pourtant par Racine, et qui ne manquait pas de verve cl de passion, Lagrange-Chanccl,yfaé en 167G, et mort au milieu du siècle suivant. Scs premiers ouvrages précédèrent ceux de Crébillou; il nous apprend lui-meme dans ses préfaces, qu’à l'âge de seize ans, élevé dans l’hôtel de la princesse de Conli, souvent il y reçut les conseils de Racine. Il croit être fidèle à l'école de ce grand maître : il observe exactement les règles du théâtre; et dans la fable un peu romanesque de ses pièces, il conserve toujours l'étiquette cl la dignité; mais c’est en lui qu'on aperçoit combien notre théâtre , dégénéré des modèles qu'il croyait imiter, devenait faussement classique. Si Racine n'avait pas observé la vérité des mœurs grecques, il avait eu de l’antiquité la passion et la poésie. Mais les tragédies de Lagrange-Chance! , toutes grecques par le sujet, Oresle et Pytade, Mèliagre, Amasis, Alceste, sont le plus étrange détigurcment des mœurs et de l’imagination antique. Celle politesse moderne que Racine avait inéléc aux sujets grecs, et que l’on oublie dans le charme naturel de sa belle poésie, est devenue ici tout l’art et tout l'objet du prête. Orcste, Amacis, Alceste, et je crois même Iuo et Mélicerlc sont des personnages de cour qui gardent toutes les bienséances de leur rang, cl parlent d’ailleurs en assez mauvais vers. On ne peut rien concevoir de plus fade et de plus froid ; et on se demande comment de pareilles pièces étaient applaudies dans cette même cour de Sceaux, où le savant Alalézicux, un Sophocle à la main, en rendait toutes les beautés dans une version littérale cl passionnée. C'est que Sophocle n’intéressait cette cour, éprise de petites choses, qu’à titre de singularité. Mais en fait, on avait perdu tout sentiment de ce beau naturel. On ne l’eût pas souffert dans une œuvre nouvelle. On se croyait fidèle au bon goût , en observant les bienséances cl les règles qui n’avaicnl été qu’un accessoire du génie de Racine; et l’art se perdait par l'imitation même des modèles.

Il u'y a veine de poésie dans ce théâtre prétentieux et régulièrement romanesque de Lagrangc- Chancel ; et, pour trouver en lui quelque étincelle

de verve, il faudrait chercher dans scs chants satiriques contre le régent. Il y a là du moins les passions du temps, la haine de cour, cl la licence de mœurs. Le poêle n'a pas peur des plus affreuses images; et scs vers calomnieux, qui arrachèrent des larmes â l'insouciance même du régent, ont une empreinte brûlante. Mais, sans celle inspiration de pamphlétaire, la poésie de Lagrange-Chanccl est trop morte pour animer la fable surannée de ses drames.

Un esprit, doué de vigueur native, vint jeter enfin dans cet ancien moule quelques statues nouvelles. Homme inculte, original de caractère plutôt que de talent, Crcbilioa devait se tenir invologjasrenient au modèle qui était devant ses yeux cl sous sa main. Il se moque quelque part des auteurs tragiques qui, « au lieu de rester fidèles aux « exemples de nos grands maîtres, allaient, dit-il, « gueuscr chez les nations étrangères. » Crébillou u’a garde de le faire ; car il ne connaissait, je crois, de toute littérature, que nos anciens romans, puis le théâtre antique, tel qu’on le voit dans Corneille et dans Racine. I/idce qu'ils en donnent avait , dans son esprit, effacé et remplacé l’idée niémc de l’antiquité. Tour lui, les règles anciennes, c’ctail le type français de tragédie; et dans la préface de son Éleclrs, il se vente de n’avoir rien emprunté de Sophocle, et croit volontiers avoir fait une pièce plus régulière que lui, sans doute à cause de celle double intrigue d'amour qu'il a mêlée â l'horreur classique du sujet. Crébillou ne fut donc eu rien réformateur ou novateur. Assez sauvage cl fantasque de nature, il est plus humblement soumis que personne a toutes les lois du théâtre. Exposition, oracle, songe, récit, amour de prince et de princesse, unité de temps et de lieu, il n'a pas songe un moment à déroger à toutes ces lois, et s’il est incorrect, ampoulé, demi-barbare, c'est de la meilleure foi du monde, et sans intention de violer aucune règle établie. Mais dans celle simplicité peu systématique, il eut un coin de génie. En même temps que la plupart de ses pièces marquent l'ccucil de déclamation et de faux goût auquel était exposée notre tragédie régulière cl pompeuse, quelques-unes des beautés qu’il y a jetées montrent assez qu'il n'est pas de forme usée, ni de bornes étroites pour un talent vigoureux. Dans une partie du théâtre de Crébillon, on retrouve, à la correction près, cette enflure, celle pompe monotone des tragédies de Sénèque, qu'il ne connaissait peut-être que par les fautes de Corneille. C’est le même vide, le même defaut de vérité. On peut comparer Y J trie et Thyeste de l’un et l’autre, et dans la diversité des plans on retrouvera cette ressemblance.

coins DE LITTERATURE FRANÇAISE.

Quant à l’horreur tragique de Crébillon , elle n’elait pas une nouveauté, après le cinquième acte de Rodogune ; mais elle parut trop forle aux mœurs élégantes de son temps ; et aujourd’hui elle serait faible devant la profusion de meurtres qui jonchent notre sccnc. Crébillon, classique selon le sens vulgaire de ce mot, a d'ailleurs placé 3a terreur dans le lointain grec cl mythologique, Electre, Atrcc cl Thyeste, ces vieilles fables qui ne font plus peur. Il assure, toutefois, dans une préface, que l’illusion d'épouvante fut si forle, qu’elle lui fit tort à lui-même.

On x’éleva contre moi , dit-il , on me chargea de toutes les iniquités d’Alrée ;el l’on me regarde encore dans quelques endroits comme un homme noir, avec qui il ne fait pas sûr de vivre.

A ce compte on serait aujourd'hui fort en péril. Mais l’analogie était très-mal fondée; Crébillon, paisible, solitaire et paresseux, liseur de romans, était l'homme le plus doux du monde : seulement il avait voulu acheter par l’horrible quelques effets de théâtre. « Corneille, disait-il, a pris le ciel, Ra- « cine la terre; il ne me restait plus que l’enfer : «je m’y suis jeté à corps perdu. » Malheureusement il n'est pas aussi infernal qu’il le croit. La terreur primitive des situations qu’il emprunte est souvent énervée parce langage romanesque cl factice des imitateurs de Racine. Il y a beaucoup de fadeurs dans ce rude et inculte Crébillon. Quel lieu que celle maison d’Atréc pour des vers tels que ceux-ci :

Et je vais, s’il le faut, aux dépens de ma foi.

Prouver à vos beaux yeux ce qu'ils peuvent sur moi !

Ou bien,

Ah ! rendez-vous, seigneur ! je vois qnc la nature Dans votre coeur seusible excite un doux murmure.

Horace, lorsqu'il parle en critique de la fable d’Atréc et Thyestc, ne la permet qu’avec la précaution :

Ne ve humana palam coquat cxla nefarius Atieus; et l'on sent bien que ce hideux sujet, quoique mis en scène par son ami Varius, lui fait bondir le cœur. C’est qu'une tradition de la Grèce, au temps où elle était barbare cl cannibale, n'était déjà qu’une incroyable horreur pour la civilisation romaine. Un siècle plus tard, cependant, lorsque les imaginations étaient perverties et forcenées par la tyrannie, ce dégoût n’arrêta point un déclainalcur latin; il met en scène Thyeste, repu d'un effroyable nourriture, demandant ses (ils et écoutant les horribles équivoques d'Alrée, qui lui répond :

Ils sont ici. ils y resteront; nulle portion de ta famille ne te sera retirée ; je le donnerai les (êtes chéries que lu

souhaites ; je comblerai le père delà possession des siens : lu en seras rassasié, ne crains pas.

Dégoûtant spectacle qui aurait assez bien convenu dans une féle de Néron, mais qui, sans doute, ne fut jamais représenté, et resta enseveli sur les tablettes de l'auteur! Toutefois, ce poète avait eu le bon sens de ne pas altérer l’horrible légende grecque par un épisode d’amour. Les contrastes qu’il a cherchés sont d'une autre nature, cl ne manquent pas quelquefois d’un charme sévère. Ce sont les chants du chœur enviant une vie obsure ; c’est la joie mélancolique de Thyeste revoyant sa patrie, le palais de scs pères, et le stade oû il a couru dans sa jeunesse. Il hésite, il craint de se confier à des choses trop incertaines, son frère cl le pouvoir. Je ne sais; mais, en parcourant cette pièce, je suis (enté d’y reconnaître la main de Scncque lui-même, et un sinistre reflet de la cour de Néron. Je songe à Urilannicus en relisant ces vers :

Irâ frater abjectâ redit

Parie mque regni rcddil : el lacer» domûs

Cnmpunit arlus.

Nil limcndum video, sed limco tamen.

Ces paroles de Thyeste à son Gis ont aussi pour moi un autre intérêt qu’une déclamation élégante :

Crois-moi, on se complaît faussement aux grandeurs; on redoute à tort l'adversité. Ouand j'clais élevé, je n'ai pas cessé de trembler. Ob ! quel bien de 11c faire obstacle à personne ! Le crime ne visite pas les chaumières; on y trouve sur une table étroite des mets innocents. Dans l'or on boit le poison. Je parle d’après l’expérience : la mauvaise fortuite vaut mieux que la bonne. Je ne vois pas au-dessous de ma demeure, bâtie sur la crête d'un mont menaçant, trembler une ville humiliée ; l'ivoire ue brille pas sous tncs hauts lambris ; une gartlc ne défend pas mon sommeil ; je n'envoie pas des Hottes pécher la mer ; je ne la refoule pas sous le poids des môles jetés dans ses ondes. Nous ne dévorons pas les tributs des peuples; nos champs ne s’étendent pas au delà même des Scythes et des Parihcs ; nous ne sommes pas adorés avec l’cnrens ; nous n'avons pas usurpé les autels de Jupiter ; les ombres d'une forêt ne se balancent pas sur nos toits, et nos lacs ne rayonnent pas, enflammés de mille flambeaux ; nos jours ne sont pas donnés au sommeil et nos nuits an vin ; mais, eu revanche, nous ne sommes pas redoutes; sans défense, notre demeure est sûre; et notre humble fortune jouit d'un rqios profond.

Que vous en semble, messieurs? Ce n'est pas là, je crois, un lieu commun moral, une sentence traduite d'Euripide ; tous les détails sont etrangers à la Grèce : c’est la maison d'or de Néron ; ce sont ses lacs artificiels, ses fêtes au flambeau : c’est l'effroi que l’empire inspirait à Sénèque.

Du reste, à pari cet anachronisme d’allusion, la fable grecque est laissée dans sa monstrueuse simplicité. Nul obstacle, nul doulc n’arréle la vengeance d’Alrée; il tient, comme il le dit lui-même, sa proie dans ses rets, et il en dispose. Une sorte de confident cherche à calmer sa fureur ; el dans ses réponses il semble qu’on reconnaisse encore le génie du palais des Césars.

Ne crainj-tu pas, dit le confident d'Atrée. l'opinion du peuple? — Athée . Le premier bien de la puissance, c’est que le peuple soit forcé tout A la fois desouffrir et de louer les actes du maître, etc. — Le coarinasT. Que le roi veuille des choses justes, personne ne voudra le contraire. — Athée. Là où les choses justes seulement sont permises au maître, il ne règne qu'à demi.

Alrée développant alors les motifs de sa vengeance et de sa haine, le confident s’écrie que Thyeste doit mourir.

C'est la fin du supplice, répond Alrée; moi je songe au supplice. Qu'un maître clément tue. Sous mon pouvoir, la mort est une grâce qu'il faut obtenir.

C’est le mot de Tibère, se plaignant qu'un suicide s'était dérobé au châtiment.

On le voit donc : il y avait dans les souvenirs cl les mœurs de l'empire quelque chose d'analogue à l’horrible légende mise cil scène par Sénèque; et tout absurde qu'elle est , son siècle lui donnait des couleurs pour la peindre. Mais qu'avait de commun cc sujet avec la politesse sociale du dix-huitième siècle? De là, ce coloris romanesque emprunte par le poète , ce déguisement du Thyeste et de sa fille, l’amour du prince Plislhènc pour la belle étrangère, la reconnaissance du père cl du fils, cl tous ces lieux communs d’inventions.

Crébillon n’en est pas moins tragique dans quelques intentions et dans quelques vers de sa pièce toute moderne. L’interrogatoire de Thyeste est d’un grand effet ; la coupe sanglante imitée de Sénèque rend possible sur la scène un dénoùmenl affreux, que le poète latin avait surchargé de dégoûtants détails mêlés à ce trait sublime :

Natot et quidem noscis luos ?

Agnosco fralrem,

si bien rendu par Crébillon :

Reconnais-tu ce sang ? — 4e reconnais mon frère.

Du reste, nous n’irons pas, après un habile critique, recueillir tous les vers incorrects ou faibles de la pièce française. Cc qu’il importe de remarquer , c’est ce degré d’horreur insoutenable dans les mœurs modernes, cl pallié par de faux ornements. Crébillon, en imaginant sa fable dePlisthène, élevé comme le fils d'Atrée, pour immoler Thyeste, son propre père, s’était défié de l’horreur primitive de son sujet, et avait voulu en ajouter une autre, que lui a empruntée Voltaire.

Tout semblait réserver, dans cc jour si funeste.

Ma main au parricide et mon cœur à l'inceste,

s’écrie Plisthènc, quand il apprend que Thyeste est son père, et que la belle étrangère est sa sœur. Vous reconnaissez le vers et le dénoùmcnt de Mahomet :

L’inceste était pour nous le prix du parricide.

Crébillon con tinua de traiter les vieux sujets grecs, avec ces accessoires de romans modernes qui leur conviennent si peu. Il choisit Élcclrc, l’Électre d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, la filiale, la fraternelle Electre, celle dont l'âme farouche n'était adoucie que par le souvenir d'Oresle, qu’elle avait, enfant, porté sur sou sein ; et il la rendit sensible à la passion du prince llhis, fils d'Égisle :

Le vertueux Ithis, â travers ma douleur,

N'en a pas moius trouvé le chemin de mon coeur.

Non, je ne te hais point ! je serais inhumaine.

Si je pouvais payer tant d’amour par la haine.

El enfin au dcnoùmenl :

Ab ! plus tu m'attendris, moins notre hymen s'avance.

Et il s’applaudit de ccilc incroyable création, cl il plaint Sophocle de n’en avoir pas su faire autant. Cc langoureux épisode , qui n'csl pas le seul de la pièce, traverse et défigure l'horrible tradition du théâtre grec. Il faut subir les déclarations et le désespoir du prince llhis, et la passion de Tydée pour la sœur d’iihis. Il faut entendre, au dernier moment, à la nouvelle du meurtre d’Egiste, Ithis, qui se trouvait aux genoux d’Électre, s’écrier :

On assassine Égistc, ah î cruelle princesse !

et il faut avouer que ce théâtre fronçai » grec, inventé par le merveilleux art de Racine, cet habile mélange de la poésie d'Athènes avec les mœurs bienséantes de notre scène , produisait , dans de maladroits imitateurs, le dernier degré du ridicule et du faux. Ilâtons-nous de rappeler cependant qu’au milieu decelle partie carrée d’intriguesamoureuscs, jetée entre Orcstc cl les furies , le poète a des traits de naturel cl de force, et que l'on sent chez lui plutôt le vice du système que l’abscncc du génie. C’est que, privée de toute la réalité religieuse qui animait le théâtre grec, l’œuvre tragique, réduite à ne plus être qu’un amusement de l’esprit, avait perdu toute règle, hormis celle des unités, et qu’il n’y avait plus de bornes à la dégénération artificielle de ccs types inventés par l’antique poésie. Mieux valait cent fois y renoncer, que de les masquer â notre mode.

En effet, le seul ouvrage durable et vrai de Crébillon est celui qu’il écrivit loin des souvenirs grecs, sous une inspiration d’histoire et de roman que la vie commune peut offrir. Bhadamitlc et Zènobie, joué en 1711, quand il ne restait plus de la belle poésie du dix-septième siècle d’autre représentant que lioilcau, chagrin et mourant, voilà le seul ouvrage de génie qui ail immédiatement précédé Voltaire, et qui annonçât une nouvelle époque dans l’art du théâtre. Zcnobic est, après Pauline,

34 COURS DK L1TTÉR

une de ces physionomies de femmes belles et pures, d'une vertu plus touchante que ne peut l'Clrc In passion. C’est ainsi que, dans l'épuisement de l'art, une source d'émotions tragiques naîtra, non d'incidents forces et de passions exagérées, mais de la simplicité même d'un caractère habilement saisi. La frénésie impitoyable de Rhadainiste complète ce caractère; et le rôle de Pharasmame, dessiné avec tant de vigueur, mêle l'éclat du coloris historique à des scènes d'amour qui , celte fois , ne sont pas un lieu commun de théâtre, mais une création naFvc et vraie. Honnis le premier acte , mal écrit, parce qu'il est sans passion , cette pièce, éloquente cl tragique, marque tout ce que le talent pouvait faire encore dans les limites de notre ancien théâtre. Klle fut un accident heureux pour Crébillon, qui reprit, dans scs tragédies historiques, Xercès , Pyrrhus, Catilina, l'insipide habitude des grandes passions et des déclarations d'amour. Oii sait jusqu’où ce ridicule fut porté dans son Catilina, en présence des succès et des réformes théâtrales de Voltaire.

A côté des efforts d'un talent peu cultivé, et d’un faux goût traditionnel , il faut voir ce que l'esprit cl la théorie pouvaient tenter pour piquer la curiosité publique et rajeunir le théâtre. Ce fut l’œuvre de l.a Motte, moins remarquable par son talent que par ses vues, cl dont les idées, trop faiblement exécutées pour faire une révolution dans l’art , fournissent une date à la critique. La Motte cul un grand tort ; il n'était novateur que par le raisonnement. Scs tragédies sont régulières et meme timides : toute la hardiesse de l’auteur est dans la préface. Ainsi, dès son premier ouvrage, en tète des Machabèes, il s'attaque aux trois unités:

Qu’en up lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli

Tienne jusqu'à la Gn le théâtre rempli;

celte loi, que le grand Corneille commente si ingénument dans scs discours sur la tragédie, et qu'il avait respectée avec tant de génie dans Polycucte et dans Cinna. Après ccl exemple , après la soumission de Racine , il ne tombait dans l'esprit de personne quo l’on pùt faire autrement, et l'on n’oùt pas souffert le héros d'un spectacle grossier, enfant au premier acte, et barbon au dernier. Les libertés de l'opéra sur ce point ne tiraient pas à conséquence; on ne songeait pas même à la ressemblance que ce drame lyrique et musical peut avoir avec l'ancienne tragédie grecque. Un cherchait bien moins encore si celte liberté, frivole à l’opéra, ne pourrait pas , dans la tragédie historique, favoriser de grands effets de coloris et de vérité. La Molle loucha nettement la qucsliou, en disant toutefois qu’il hasardait un paradoxe. Il

VTURE FRANÇAISE.

prouva d’abord , et la chose était facile, que, dans nos meilleures pièces, l’unité de lieu coûtait beaucoup à la vraisemblance ; qu'il fallait des hasards impossibles, pour amener toujours les différents personnages dans le même lieu qui sert aux entretiens du prince, au complot des conspirateurs, à la confidence des amants; puis, il soutint que si les spectateurs se prêtaient à une première supposition qui les transportait dans Athènes cl dans Rome, leur imagination ne résisterait pas davantage aux changements de lieu, d’acte en acte. L'unité de temps ne lui parut pas plus raisonnable; il dilloulce que nous savons sur l’invraisemblance d’une intrigue complexe, nouée et dénouée en quelques heures, cl sur l’ennui des récits préliminaires.

Je ne serais pas étonné, continue-t-il, qu'un peuple sensé, mais moins ami des règles, s'accommodât de voir l'histoire de Coriolan distribuée en plusieurs actes. — Dans le premier. ce sénateur, arcusé par les tribuns, défendu pnr les consuls et les citoyens qu’il a sauvés, et enfin condamné par le peuple à un exil perpétuel ; dans le second, le déses- >oir de sa famille, et la douleur sombre et effrayante avec aqucllc il s’en sépare; dans le troisième, l’atidaco magnanime qu’il a de se présenter au général des Volsques, qu’il a vaincu tant de fois, et de lui abandonner sa vie. s’il ne veut s’associer à sa vengeance; dans le quatrième, ce héros aux portes de Rome qu’il assiège, les députations des consuls et des prêtres, et enfin les prières et les Urines d'une mère qui obtient grâce pour Rome, etc.

La Molle s’arrête là ; cl j’ignore pourquoi il ne montre pas dans un cinquième acte, Coriolan condamné, dans Anlium, par ceux dont il a trahi la vengeance. Il ne savait pas, au reste, que le cadre si naturel, copié pnr lui sur l'histoire, était rempli dès longtemps par un grand poète, dans un pays à quelques lieues du nôtre.

A vrai dire, on a regret au préjugé de paresse ou de dédain qui laissait notre littérature si fort ignorante de celle de nos voisins, l.a Motte, occupé de raisonner sur un art cultivé en France avec tant d’éclat, ne s'inquiète pas seulement de savoir s'il existe, de cet art, quelques modèles étrangers. La poésie dramatique espagnole, connue cl goûtée en France, au commencement du dix-septième siècle, y était maintenant tout à fait oubliée; et nulle littérature étrangère ne l'avait remplacée dans noire préférence. On savait vaguement que, depuis Charles II, les auteurs anglais lâchaient d'imiter les nôtres ; mais on n'avnil nul souci de leurs ouvrages. Le nom de Waller et de quelques poètes de cour nous était parvenu. Quant à Shakspcarc, on n’y songeait pas, et je crois que La Motte, singulièrement académique et bienséant, au milieu de ccs systèmes d’audace, eût clé effraye d'un tel exemple, s'il avait pu le connaître. A la vérité, il y eût vu les unités de temps et de lieux encore mieux enfreintes qu'il n'osait le souhaiter : Corio-

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

lan, haï du peuple, battant les Volsqucs au premier acte; vainqueur et plus envié que jamais, au second ; accuse, jugé, condamné, au troisième ; puis, au quatrième acte, son départ de Rome, son arrivée au foyer d’Aufidius, les inquiétudes de Rome menacée; au cinquième, le Forum cl le camp des Volsqucs, Coriolan d'abord inflexible, puis vaincu par sa mère, son retour dans Antium, et sa mort par la jalousie d’Aufidius; tout cela dans un mélange de prose cl de vers, selon le caractère cl l'éinotion des personnages.

Mais qu'eût dil l'élégant et discret La Motte de celte rude imilaliou des mœurs populaires, cl de ce langage injurieux el grossier qui remplit le Coriolan de Shakspeare? Ce n'était pas ainsi qu’il entendait les choses. Eu demandant l’ab> liliou des unités, il respectait d'ailleurs toutes les étiquettes de cour, cl n'eût pas conçu qu'on y manquât, ni qu'on'rcprcscnlât sur la scène des personnages de moindre condition que princes et princesses. S’il y déroge dans lot Mac ha bées, c’est en considération du titre de tragédie sainte ; mais il n’en introduit pas moins, dans la pièce, selon I'us3gc, une intrigue d'amour. Il s’y plaint du joug des unités qu'il n’ose rompre; et il ne sent pas le prodigieux ridicule de donner à Misaêl, le plus jeune des Machabécs, une passion partagée pour Antigone, la favorite d’Anliochus. Il était impossible de rapetisser davantage ce grand sujet, et de mieux montrer que le pnCle ne comprenait pas la liberté dramatique qu'il demandait.

Qu’importe également qu’il supprime l’exposition, cl montre, des les premiers vers, Antiochus ordonnant le supplice des Machabécs, et menaçant leur mère? Le drame n’en va pas plus vite, retardé qu’il est par d'interminables entretiens, et par les déclarations d'Antigone et de Misaêl. Que si , sortant de la règle étroite des vingt quatre heures, le poêle eût fait voir d’abord, dans Antiochus, la puissance cl l’enivrement de ces rois de Syrie surnommés dieux, el adorés par terreur ; qu'ensuite il nous eût conduits à Jérusalem, près d'une famille sainte, pratiquant avec plus de ferveur la loi de Dieu, dans l'esclavage de sa patrie; qu'une circonstance imprévue rapproche ces jeunes Hébreux des regards du grand roi ; qu’un d’eux, comme ce centurion nomme dans l'histoire de Julien, déchire son vêtement souillé d’une goutte d’eau lustrale jetée pendant le passage du prince ; qu’il soit saisi, torturé, sans être vaincu ; que le despote d'Orient, offensé de sa mort opiniâtre, cherche au delà une seconde victime, dans la même famille; qu'une horrible lutte soit ainsi engagée entre la cruauté de l’orgueil et le courage de la foi , que l’obstination du peuple hébreu , renaissant sous ses défai-

les, soit personnifiée dans ces sacrifices réitérés pour la même cause; que la mère, désespérée el invincible, soit soutenue par la religion , jusqu’à la perte du dernier de ses fils, et meurt pour le suivre, on conçoit la grandeur de ces scènes jetées à travers un drame irrégulier. Le temple de Jérusalem , où l'un s'entretient du courage des jeunes frères, et où la mère vient puiser sa force, aurait contrasté avec le palais d'Anliochus. Des entretiens populaires pouvaient marquer d'abord la terreur inerte des Hébreux, puis leur colère excitée par la pitié et l’exemple, puis leur prophétique espoir de vengeanre : ainsi ce sang versé pouvait devenir fécond pour le ciel et pour la terre , et servir à délivrer le peuple de Dieu , comme à témoigner de sa foi.

Mais aucune idée dans cet ordre historique et religieux ne se présente au poêle. Il voulait rompre les unités pour demeurer exactement sous la loi des lieux communs et de l'étiquette de théâtre.

Il supprime les récits du premier acte; mais ce n’est pas pour y substituer une action qui s’explique d’eile-méme. La tragédie s’ouvre par ces paroles d’Anliochus :

Faites à l'échafaud conduire ces Hébreux;

Nos dieux vout recevoir ou leur saug ou leurs vœux.

Puis la mère des Machabécs entre tout à coup, brave Antiochus , el le traite de tyran cl d’impie.

Je vais de vos enfants ordonner le supplice, répond le tyran.

— Ab ! comble tes bienfaits; qu'avec eux je périsse !

s'écrie Salmonée. El la pièce serait finie, n’était la passion de la favorite pour un des jeunes Machabécs, son intercession , ses prières , la jalousie d’Aiitiochus, le refus opiniâtre du jeune Hébreu. Pour un homme qui voulait innover au théâtre, c’était jeter scs idées dans un moule bien étroit cl bien vulgaire.

La Motte, après avoir blâmé les unités, sans oser les enfreindre dans une action large el libre, voulut remédier à un autre vice de notre théâtre.

Je désirerais, dit-il dans un discours sur la tragédie, à l’occasion de ttnmulu», qu’on tendit à donnera la tragédie une beauté qui semble de son essence, et que pourtant elle D’a guère parmi nous ; je veux dire, ces actions frappantes qui demandent de l'appareil et du spectacle. La plupart de nos pièces ne sont que des dialogues et des récits. Les Anglais out un goût tout opposé; ou dit qu'ils le portent à i'cxcès : cela pourrait bien être.

Et il indique les défauts de nos récits, ou trop poétiques pour cire naturels, ou trop circonstanciés , trop exacts , pour convenir à la passion. Et il se plaint que , dans la plupart de nos pièces, le spectateur assiste non à des événements, mais à

des discours. Malheureusement, malgré le spectacle prodigue dans liomulus , malgré le grand préire, le sacrifice et l'autel où jurent les deux rois devant les deux armées, la pièce est d'une froideur mortelle; cl La Motte put éprouver que faire assister le spectateur à des événements n’est rien, s'il n'entend des paroles éloquentes et passionnées. Ce langage n'était pas au pouvoir de notre ingénieux dissertateur, surtout dans ces sujets morts de l'antiquité, qui ne peuvent être ravivés que par une grande force d’imagination. Son IlomuluB n'est qu'une parodie romaine , enchevêtrée d’une rivalité d’amour, la plus ridicule du monde.

Blais, dans un sujet moderne, et d’un pathétique familier pour nous, dans Inès, La Motte trouva, sans système, quelques accents du cœur. La Blottc ne devint pas grand poète : celle métamorphose était au-dessus de son art; mais, lorsqu'au dernier acte, Inès dit, en s’adressant tour à tour à scs deux enfants et au roi, son persécuteur:

Embrassez, mes enfants, ces genoux paternels.

D'un œil compatissant regardez l'un et l'autre;

N'y voyez pas mon sanç, n’y voyez que le vôtre.

Pourriez-vous refuser à leurs pleurs, à leurs cris,

La grâce d'un héros, leur père et votre fils?

Puisque la loi trahie exige une victime.

Mon sang est prêt, seigneur , pour expier mon crime.

Epuisez sur moi seule un sévère courroux;

Mais cachez quelque temps mon sort à mon epoux.

Il y a là cette expression tendre et vraie qui fait la beauté du drame, cl que ne remplacent ni la force des combinaisons, ni l’éclat pompeux du spectacle. Cette lueur de naturel et de poésie ne brille qu’un moment sur Inès; mais elle a fait vivre l'ouvrage, et elle montre a l’esprit de système quelle source de nouveautés , toujours prête à s'ouvrir, est cachée dans le cœur. Malgré la faiblesse du style, Inèt ravit les spectateurs. Ce fut la gloire de La Molle, qui, poursuivant toujours son idée d’une réforme théâtrale, se félicite surtout, dans un discours à l’occasion d'/néz, d’avoir, dans celte pièce, supprimé les confidents. Vous savez l'impatience qu’ils inspiraient à Alfieri » cl comment il les a partout remplacés par des monologues, sans proGt pour la vérité. La Motte, qui blâmait également ccs deux monotones ressources de notre théâtre, s’est bien gardé de prodiguer l'une à la place de l'autre. Inès, dans un moment de trouble et de rêverie, s’adresse à peine quelques vers à ellc-mèmc; cL on ne peut du reste qu’approuver l’art délicat du poêle, qui ne lui a donné nulle confidente de son secret, surpris cl deviné de toutes parts.

Après avoir fait une tragédie louchante, cc qui surpasse tous les raisonnements, La Blottc reprit

avec plus d’ardeur son projet de révolution théâtrale , toujours si faiblement essayé dans scs pièces, et si bien exposé dans scs préfaces. Il avait attaqué les unités, les expositions, les récits, les confidents , les monologues : il crut n’avoir plus à se prendre qu’aux vers; et, par une erreur singulière dans un homme de tant d’esprit, les croyant une règle d’habitude et de préjugé, il en proposa la suppression. Ce n'est pas qu'il fût injuste et dédaigneux pour nos grands poêles : personne n'a mieux analysé que lui cc qu'il appelle la raison et l'élégance continue de Racine.

A l’égard du langage, dit-il, par une intelligence singulière de la valeur des termes. Racine s’en est fait un qui il 'appartient qu'à lui. Il est tellement éloigné du langage commun , qu'il n'en parait pourtant pas moins naturel. Combien d'alliances de mots inusitées jusqu’à lui, dont on n'a presque pas aperçu l'audace ! Ce qu'il inventait semblait plutôt manquer à la langue que fa violer.

Mais comme, pour La Molle, l’art des vers n'était que la rime et le nombre imposés à l'expression ingénieuse et précise de scs pensées, il faisait peu de cas de cet art qui lui semblait accessoire; il n'en concevait pas la puissance. El pour le prouver, il déconstruil les vers de Racine, s’étonnant alors qu’il y manque quelque chose, cl concluant que cc charme, qui n'est ni dans les pensées, ui dans les tours , ni dans les mois, csl chose bien futile.

A l'appui de cc raisonnement , La Blottc fit un OEdipe en vers, et un OEdipe en prose. Les deux pièces se valaient , et laissaient la question indécise. Vous le savez, la poésie se peut nier, comme la musique, comme la peinture, comme tout cc qu’il y a de plus élevé et de plus délicat dans les arts; tous veulent des sens cl une âme pour les saisir; leur privilège est d'être indémontrables par la seule abstraction.

La Blottc, celte fois encore, innovait à côté de la vérité. Il croyait rajeunir la tragédie cri lui ôtant les vers; et il la faisait parler en prose, avec tous les défauts de nos médiocres tragédies en vers, la pompe, la fadeur, la périphrase. La prose de son OEdipe semble du Campistron dégagé de l'hémistiche et de la rime. Il n'a pas senti d’ailleurs que la forme poétique était liée à ces sujets pris de l'antiquité, qui nous apparaissent dans le lointain, et qu'il était impossible de choisir plus mal le sujet de sa prosaïque épreuve. C’est que l'innovation était cherchée, non dans un retour à la nature si bien connue des anciens, mais dans une forme de langage. La Motte restait subtil et froid, tout eu parlant en prose. OEdipe, Jocaste s'entretiennent comme deux personnes bien élevées de nos romans:

Cruel époux, croyez-vous donc pouvoir disposer de vo* jours sans l’avenu de Jocaste ?— Je ne suis que trop seo-

sible à vos craintes, madame, cl l'intérêt de mon peuple disparaît presque, eu ce moment, devant le vôtre.

Toute celle mystérieuse horreur du drame de Sophocle se discute ainsi très-poliment.

La Molle avait eu la théorie de tous les changements extérieurs que peut éprouver la forme du drame tragique; mais il avait eu, moins que personne, dans ses ouvrages, hormis quelques vers tl’/néj, le sentiment de vérité qui peut la rajeunir. Ainsi Tari du théâtre allait en décadence au milieu des raisonnements de la critique qui analyse et ne crée pas : on attendait un homme de génie.

QUATRIÈME LEÇON

Début do Voltaire. — Sa tragédie â'OF.dipc, fort classique dans le sens fratifui*, comparéeà l’ouvrage de Sophocle. — Fautes graves contre le génie des mœurs grecques, et la théorie la plus élevée de Part. — Autres essais dramatiques de Voltaire. — Première ébauche du poème de la l.i'jH*. — Vie de Voltaire dans le grand monde. — Il quitte la France.

Messieurs,

Pendant que l'ingénieux de La Motte dissertait sur l'art dramatique, un jeune homme, sorti de chez les jésuites, où il avait entendu les spirituelles leçons et joué les petits drames latins du père Porée, le jeune À rouet, jeté dans le monde avec l’étourderie de son âge, déjà fameux par son esprit et par un séjour de quelques mois à la Bastille, avait trouvé, à vingt-trois ans, cette tragédie que cherchait La Moite.

Pour rendre le contraste plus piquant, il avait choisi ce même sujet d'OEdipe tant de fois traité; mais il y avait jeté son brillant coloris et quelque chose de cette élégante parure de langage qui plaît en France, et qu'on n'y voyait plus depuis Racine. Le jeune Arouet, quelque hardiesse d'esprit qu'il se sentit déjà, n'avait aucun système, aucune théo. rie nouvelle sur la tragédie ; il croyait de bonne foi à Corneille et à Racine, les admirait beaucoup plus que les Grecs qu'il entendait moins bien, et avait, d'ailleurs, sur la dignité et les bienséances théâtrales, toutes les traditions de la cour de Louis XIV. Il n'hésita donc pas à mettre dans OEdipe, sinon une passion, au moins une réminiscence d'amour, pour occuper la scène et varier l'intérét. Plus tard, il s'est beaucoup moqué de ce ridicule et des tendres paroles du prince Philoclètc à la reine Jocaste ; il en rejette le tort sur le faux goût du public, cl parait croire, à cela près, l'ouvrage irréprochable. La Harpe est du même avis, et trouve que Voltaire a, du reste, perfectionné le drame de Sophocle. Sa manière de raisonner est

simple; tout ce qui, dans la pièce française, est orné, brillant, selon le goût moderne, lui paraît supérieur à l'éloquente simplicité du grec. Il ne songe ni à la couleur antique, ni à la gravité que demande la religieuse terreur du sujet. Le marbre divin de Sophocle lui parait une pierre brute qu'il a fallu polir, et il remercie Voltaire d'avoir pris ce soin.

Ce n’est pas ainsi que pensait Racine lorsque, dans ses admirables imitations, il s'abstenait du théâtre de Sophocle, comme d’un modèle trop immuable et trop pur. Aux yeux du critique français, quelques artifices de scène, et parfois quelques coquetteries de langage ajoutés au drame grec, sont un progrès incontestable de l'art dramatique. Voltaire lui-même croyait avoir fort surpassé Sophocle, que dans scs préfaces il traite avec une extrême légèreté; car le jeune et brillant poète, qui bientôt défendit le goût français contre La Motte, ne comprenait pas alors mieux que lui le goût antique.

Cherchons, messieurs, dans un court parallèle, si Voltaire, en effet, perfectionnait Sophoplc. El d'abord, avouons- le, cette supériorité d’une œuvre d'imitation sur l'œuvre originale, ce perfectionnement d'une pensée antique par des combinaisons modernes, nous parait en soi chose impossible. Dites, si vous voulez, que celte seconde façon, travaillée par une main habile, est plus rapprochée de vos idées, de vos mœurs, vous plaît davantage; mais n’affirmoz pas qu'elle vaut mieux : il y a chance, au contraire, pour que ce mélango d'esprits opposés, ce double travail sur un même fond, ail produit quelque chose de moins parfait et de moins pur. Prenons pour exemple le plus admirable, le plus inspiré des imitateurs du génie grec, Racine. Esl-cc dans scs tragédies grocquesfrançaises, qu’il faut chercher son chef-d’œuvre? Ce qu'il change, ce qu'il mêle, ce qu'il ajoute à scs modèles, dans Phèdre ou dans Iphigénie, est-ce un progrès ou un expédient de l'art? Quelques-uns des artifices dont s’est servi Racine pour rapprocher de nos mœurs ces fabuleux sujets ne les altèrent-ils pas, n'en affaiblissent- ils pas le pathétique et la vérité relative? Pour l'effet tragique, la délivrance et l’heureux mariage d'Iphigénie, annoncés par Racine, valent-ils la simplicité terrible de la légende grecque? Pour la vérité des personnages, la ficre résignation de la jeune princesse de Racine vaut-elle les plaintes touchantes, la douleur nafvc et l'effroi de jeune fille dépeints par Euripide? Enfin, ccs gardes, cette cour, ce majestueux accueil que reçoit Clylemncstre, cela vaut-il, pour le spectacle et l'intérét, le char où Clylemneslre arrive avec sa fille près d’elle, le petit Orcstc endormi sur

scs genoux , et descend au milieu d'un chœur de femmes grecques, qui seules pouvaient la recevoir et l'approcher? Et dans Phèdre, la conversation de Théramène et d’Hippolyte, est-ce un début comparable à celte entrée du jeune héros grec, libre, pur, farouche, une couronne de fleurs sur la tète, animant scs compagnons aux rudes plaisirs de la chasse, cl dévouant son cœur à la chaste Diane dans un hymne d’une ravissante douceur? Qu’estce que la flamme d'Aricie, semblable à tant d'autres, au prix de cet amour idéal et de la scène sublime où la déesse, se révélant, console par une vision céleste l’agonie douloureuse d’Hippolytc?

Tout cela, soit dit avec adoration du génie de Racine. Mais la vraie grandeur de son art se montre surtout dans les pièces qu'il a tirées de l’histoire, où elles attendaient la vie poétique. Quand la statue était faite et animée par le ciseau grec, la défaire et la recomposer, c’était en altérer la grâce primitive; il eût mieux valu, peut-être, eu faire une simple et fidèle copie, sans autre uouveaule qnc l'expression; mais le goût du siècle voulait se retrouver dans ces remaniements do l’imagination antique. Admirons Racine de co qu'il a fait ou suppléé; mais ne prenons pas ces changements pour des progrès, dans le point de vue éternel de l’art. Le goût du dix-huitième siècle imposait à Voltaire, dans une œuvre semblable, un esprit plus moderne encore. Le respect de l’antiquité classique s’était fort affaibli, cl certaines conventions de théâtre avaient pris plus de force. Aussi quand le bon M. Dacicr, qui vivait encore, apprenant que le jeune poêle s’occupait d'OEdipe, lui conseilla de ne rien oublier de Sophocle, cl de traduire les beaux chœurs de la tragédie grecque, Voltaire se prit à rire. Il y avait cependant alors chez madame la duchesse du Maine un homme savant, son chancelier, je crois, M. de Malézieux, qui faisait la plus vive impression sur celle brillante et spirituelle société, en traduisant parfois devant elle, avec une extrême fldélilé, le livre grec â la main, une pièce de Sophocle ou d'Euripide.

On se souvenait aussi d'une anecdote d’Auleuil. Là, Racine, devant Boileau, Nicole cl quelques amis, la conversation étant tombée sur VOEdipe de Sophocle, l’avait pris, et traduit de verve sur-lechamp. « Il s’émut tellement,» écrivait un témoin bien des années après la mort de Raeine, « que «• tout ce que nous étions d’auditeurs, nous éprouve vàmes tous les sentiments de terreur et de comu pas-don sur quoi roule celle tragédie. J'ai vu nos » meilleurs acteurs sur le théâtre , j'ai entendu « nos meilleures pièces; mais jamais rien n’ap- <i procha du trouble où me jeta ce récit ; et au mo- « ment même où je vous écris, je m'imagine voir

h encore Racine avec son livre à la main, et nous u tous consternés autour de lui. »

Voilà un témoignage vivement senti ; cl Voltaire ne parle pas avec moins d'enthousiasme des traductions improvisées de M. de Malézieux ; mais il ne serait venu à l’esprit de personne de produire simplement sur la sccnc ce qui ravissait à la lecture. Voltaire se mit donc à l'œuvre pour accommoder Sophocle au goût du temps : il substitua le personnage épisodique de l’biloclèle à Créon, l'adversaire naturel d'OEdipe ; il remplaça Tirésias par un grand prêtre ; il ne donna pas d'enfants à OEdipc ; ils suspendit avec un art plus apparent la révélation de sa destinée ; il adoucit son désespoir ; il ne le montra pas aux spectateurs les yeux crevés et sanglants : il répandit sur le tout un vernis d'clcgance et de philosophie.

Mais où était ce grand spectacle qui ouvre la tragédie grecque, ces enfants, ces vieillards, ces prélrcs avec des bandelettes et des rameaux, priant aux autels des dieux , près du palais d'OEdipe, et espérant dans ce roi qui les accueille et les console? Quelle exposition que cet hymne de reconnaissance qu'ils lui adressent, dans l’excès même de leurs maux ! quel contraste entre celle invocation de son secours, et la fatalité dont il sera bientôt frappé! quel intérêt croissant dans l'arrivée soudaine de Créon, revenant de Delphes, la couronne de lauriers sur la tète! quelle gravité religieuse, quelle émotion populaire dans les chants du chœur qui suivent le récit de Créon !

Il faut l’avouer, l’entrevue du voyageur Philoctèteavcc un Thébain, son ami, le récit fait à Philoctèlc de tout ce qui 9’csl passé dans Thèbes, remplacent bien faiblement ces sublimes beautés. Dans la seconde scène, il est vrai, Voltaire a conservé quelques traces du chœur; mais au lieu des longues et touchantes prières, il met dans sa bouche une sorte de désespoir et de défi tout à fait étranger au génie antique :

Frappez, Dieu tout-puissant, vos victimes sont prête» :

O monts! écrasez- nous; cicux, tombez sur nos têtes ! etc.

Puis OEdipc lient une assemblée du peuple, comme dans Sophocle; seulement, ce qui aurait bien étonné les Grecs, i| a près de lui, dans cette assemblée, la reine Jocaste. qui prend la parole devant le peuple, Jocasle, pour laquelle Philoctète nous a fait connaître ses feux dans la première scène. Certes, sans parler mémo de la couleur locale, Sophocle avait fait preuve d’un art plus délicat, en ne montrant Jocaste que tard, et peu de temps sur la scène.

Dans la tragédie grecque, dès que l'affreux mystère est soupçonné d'OEdipe. Jocaste disparaît ; et

de scène en scène, on apprend sa solitude désespérée, ses gémissements, sa mort; mais on ne la voit plus. Le poète, qui ne craint pas d’étaler sur la scène le spectacle de la souffrance physique, a cru celte horreur morale trop forte, et l'a soustraite aux yeux. Dans la tragédie française, au contraire, Jocaste est partout : elle parle au peuple; elle s'entretient avec unccouOdente; elle écoule une redite d’amour du prince Philoclète; elle lui donne rendez-vous pour une seconde explication, quand il est accusé, et le défend avec ce reste d’intérêt que laisse un ancien amour. Quand le grand prêtre a désigné OEdipc, elle assiste en tiers à l'entretien de Philoclète et d'OEdipe ; enfin , après les scènes de confidence entre les deux époux, si bien imitées de Sophocle, elle reparaît encore sur la scène; elle parle de son fils :

Ne plaignez que mon fils, puisqu’il respire encore.

Elle y prononce, en se donnant la mort, les derniers mots du drame:

Au milieu des horreurs dont le destin m'opprime,

J'ai fait rougir les dieux qui m’ont forcée au crime.

Pensée dans le goût de Lucain, bien éloignée de la simplicité du génie grec. Certes, messieurs, il ri’y a pas besoin du progrès moral qu’ont amené les siècles pour sentir combien, dans la vue la plus élevée de l’art, ccl emploi répété d’un tel personnage est inférieur à la sévère discrétion de Sophocle : je le dirai même, cette faute u’est échappée au génie^de Voltaire que parce que le sujet du drame ti'élait pas sérieux pour lui , et qu'il oc pouvait entrer dans la primitive et religieuse inspiration de Sophocle ; mais alors même la bienséance moderne aurait dû l’avertir, s’il avait cherché autre chose qu'un texte à de beaux vers.

Nous voilà, sans le vouloir, messieurs, bien loin du critique célèbre qui jugeait que Voltaire avait perfectionné les détails de Sophocle, avait ménagé des nuances délicates, avait observé des convenances relatives à la personne et à la situation , et bien plus sensibles et plus fréquentes ches les modernes que chcs les anciens (I).

Non, messieurs, l’art, comme le génie, est du côté de Sophocle. Il fautendonuer quelques preuves. Dans la scène si dramatique où les deux époux s’interrogent sur le passé, La Harpe admire les ornements ajoutés par Voltaire à la répouse de Jocaste. OEdipc, déjà troublé de quelques indices, s'écrie :

Dépcigncz-moi du moins ce prince malheureux.

JOCASTE

Puisque tous rappelez un souvenir ficheux,

Malgré le froid des aus, dans sa mile vieillesse,

O) La Harpe, Cours de ItUctaluto.

1res yeux brillaient encor du feu de la jeunesse.

Son front cicatrisé, sous ses cheveux blanchis, Imprimait le respect aux mortels interdits;

Et si j'ose, seigneur, dire ce que je pense.

Laïus eut avec vous assez de ressemblance;

Et je m’aptdaudissais de retrouver en vous.

Ainsi que les vertus, les traits de mon époux.

Voilà, sans doute, des vers élégants cl polis; mais bon Dieu! que font ces douceurs conjugales, ces madrigaux domestiques dans un sujet terrible? Comment OEdipc, lorsqu’il a déjà marque son affreux doute, pcut-fl les entendre, cl Jocaste les dire? Le poète et le critique ne devaient-ils pas sentir qu’il n’y avait place là que pour le mot nécessaire, pour le mot le plus expressif et le plus court, entre ces deux âmes haletantes d'inquiétude, cl que tout ornement de langage, toute politesse de cour, est un contre-sens insupportable? Oii! combien Sophocle a plus d’art dans sa simplicité! Le voici mot à mot, sans la traduction improvisée de Racine.

OEdipe, agité des premiers souvenirs sur le lieu où péril Laïus, s’écrie :

O Jupiter! que veux-tu doue faire de moi?

JOCASTE

Hais toi, quelle est doue ta peusée, OEdipe?

OEDIPE

Ne m’interroge pas encore. Mais Laïus, quelle taille avait-il? Parle! quel âge avait-il?

JOCASTE

Il était grand. Sa tète commençait à blanchir; ses traits, d’ailleurs, n’étaient pas fort différents des tiens.

OEDIPE

Hélas! malheureux ! il semble que, sans le savoir, je me sois précipité sous la malédiction terrible.

JOCASTI.

Que dis-tu? j’hésite à te regarder, 6 roi !

OEDIPE

Je tremble que le devin n’ait été clairvoyant. J’en serai plus sûr, si tu ajoutes an mot.

Ailleurs, La Harpe trouve une vraie grandeur, un caractère héroïque dans le témoignage que Philoclèle rend à l’amitié. Sans doute, cc sont de belles sentences et des vers brillants :

Qu'eussé-je été sans lui? Rien que le fils d'un roi,

Rien qu’un prince vulgaire; et je serais, peut-être,

Esclave de mes sens, dont il m’a rendu maître.

Rien que le fils d'un roi dut être fort applaudi. Mais où est la vérité antique dans cc souvenir d’Alcide transformé en un guide austère, par qui Pâme éclairée.

Contre les passions se sentit assurée.

La fable a sa couleur, qui est sa vérité; on peut la rejeter comme surannée; mais l’allcrer ainsi u'ctail pas un progrès de l’art;' et que tout cela est loin du pathétique et de la poésie de Sophocle! Il y avait cependant un don précieux, inestimable dans le début dramatique de Voltaire : c’était la pre-

COURS I)E IJTTÊRATUUE FRANÇAISE.

micre fraîcheur d'un grand talent, celle vivacité, ce coloris d'élcgancc, qu'il tenait de l’élude et de la jeunesse. Un poêle était né, non pas tel que l'imagination peut le rêver de préférence, enthousiaste, naïf, original.

Val cm

Hune qualem ncqueo monstrarc, et sentio tantum

Aniietate carcns animus facit , omnis arerbi

Impatiens, cupidiis sylvarum

Le poêle du dix-huitième siècle, au contraire, est un homme des villes, léger, railleur, ami cl flatteur ironique des grands, habile à se jouer des travers, et à répéter les grâces et les vices d'une société élégante. Sa poésie n'éclatera pas d'images empruntées à la nature; elle n’aura pas de grandeur simple, et souvent elle se plaira dans une pompe un peu factice. En quelque lieu, en quelque temps que la fiction la transporte, elle sera toujours philosophique et pleine d’allusions modernes; car elle est un instrument de la pensée du poêle, plutôt qu'elle n’est celle pensée même. Elle ne sera donc tout à fait originale et vraie que là où elle peut librement se confondre avec les penchants et le langage même du dix huitième siècle , et devenir, dans une satire ou uneépllre, la plus vive expression de ce monde épicurien et sceptique.

Mais le temps de la régence, fort peu poétique par les habitudes cl les mœurs, attachait un respect de tradition aux formes le plus sérieuses de l’art. La célébrité, la gloire ne s’obtenaient qu’en les observant. Aussi Voltaire, en achevant OEdipe , commençait un poème épique sans songer si, dans les habitudes de son temps et de son propre génie , il trouvait cette grande vocation : il voulait la gloire, le bruit, la première place dans les lettres. Depuis OEdipe , il la cherchait au théâtre avec des revers et des succès douteux, dans Artèmire, Ériphile , Afariamne. Il était à la fois très-laborieux et trèsdissipé, répandu dans le monde et à la cour , aimant avec passion les vers, les plaisirs et même le jeu, voyageant sans cesse de château en château, travaillant sur les routes, s’occupant de tout, même de sa fortune, et à travers un poème épique, faisant de bonnes alîaircs avec les traitants, par le crédit des maîtresses de princes. Il pratiquait déjà cet art de flallerpouroserimpuncmcnt; il adressa il de Cambrai même des louanges à l'indigne successeur de Fénelon, au cardinal Dubois; mais la vue d’Amsterdam et de La Haye lui arrachait un cri d’indépendance : « Ici, pas un oisif, pas un pau- « vre, pas un petit-maître, pas un insolent. Nous «rencontrâmes le pensionnaire à pied, sans la- « quais, au milieu de la populace. On ne voit peri- sonne qui ait de cour à faire ; on ne se met pas

« en haie pour voir passer un prince; on ne con- « naît que le travail et la modestie. »

Bientôt, cependant, il revenait aux grands seigneurs de la cour de France, aux Villars, aux Sully, aux Richelieu. Il était des voyages de Fontainebleau ; il faisait des vers pour madame de Prie, avait pension sur la cassette, et était assez j content de la jeune reine, qui pleurait à Maiiamne. riait à l’indiscret , et l’appelait, dit-il, mon pauvre Foliaire .

Déjà une édition de la Henriade avait paru, furtive, incomplète, mais saillante de pensées, et pleine de beautés d’autant plus au goût du siècle qu'elles étaient moins épiques. Malgré son adresse et scs amis, le jeune poète, suspect de témérité philosophique, n’avait pu la dédier au roi. On murmurait dans le haut clergé contre certains endroits du poème; on parlait d’une censure de Sorbonne; mais la faveur publique était grande et protégeait le poète, quand tout à coup il fut averti cruellement de l'odieuse illégalité que les rangs et l’arbitraire laissaient encore dans la société française.

Un homme de grande naissance, dont il avait relevé l’impertinence par une épigramme, à table chez le duc de Sully , s’en vengea peu de jours après par un lâche guet-apens : Voltaire, attiré, sur un prétexte, à la porte de l’hôtel Sully , où il dînait encore, est saisi cl bàlonné par quelques laquais déguisés du chevalier de Rohan. Il ne trouve auprès de son ami le duc de Sully que froideur pour celle injure, cl sympathie de grand seigneur pour celui qui l'a faite.

Voltaire disparaît, s’enferme, apprend jour et nuit l’escrime et l'anglais, pour so préparer une vengeance cl un asile; puis, sortant de la retraite, il envoie un cartel au chevalier de Rohan. Celui-ci ne répondit point par le mol que l’ingénieux auteur ü'Édouard a placé dans une situation semblable : «Je ne puis, monsieur; j’en ai bien du regret :

« vous n’éles pas gentilhomme. » H accepta pour le lendemain; mais, dans la nuit, sur un ordre de M. le duc, premier ministre, Voltaire fut mis à la Bastille pour six mois, puis exilé. Libre, il revint furtivement à Paris, pour chercher encore son ennemi, qu'il ne trouva pas; puis il quitta la France.

Sa retraite naturelle était l’Angleterre : il en connaissait déjà l’esprit libre penseur. En France même, il s’était lié, depuis plusieurs années, avec un illustre Anglais, lord Bolingbroke, banni aussi de son pays mais par bon acte du parlement, après un glorieux ministère, et pour avoir essayé sans succès un changement de dynastie. Voltaire avait admiré dans Bolingbroke, avec cet air du grand monde cl ces goûts épicuriens qu'il aimait, une érudition philosophique, une immensité de

lecture, une science d'incrédulité toute nouvelle à ses yeux. Il avait joui avec délices de ccs entretiens dans la belle retraite que Bolingbmke s'était choisie en Touraine et qu'il venait d'abandonner en 1720, pour rentrer amnistié dans son pays. Voltaire, sorti de la Bastille, vint l’y rejoindre, et resta trois ans près de lui.

Ce fut l'époque où le jeune président de Montesquieu Ht le même voyage sous les auspices de lord Chestcrticld. L’Angleterre, de 1727 à 1730, fut donc ainsi l’école des deux premiers génies de notre dixhuiticme siècle. Plus tard, Bu (Ton commença ses grandes recherches de la nature, par l'élude et la traduction des découvertes anglaises, L’esprit le plus actif du dix-huitième siècle, après Voltaire, Diderot, emprunta de l’Angleterre ses premières études philosophiques et son premier essai d’Encyclopédic. Rousseau lira des ouvrages de Locke une grande partie de ses idées sur la politique et l’éducation ; Gond illac toute sa philosophie. Il semble donc, messieurs, qu’avant d’aller plus loin dans l'histoire littéraire de notre patrie, c’est le moment de nous arrêter au tableau des lettres et de la civilisation anglaises dans leur rapport avec la France, et d’indiquer rapidement ce qu’elles nous avaient emprunté, et les exemples qu’elles nous rendaient.

CINQUIÈME UEÇON.

Littérature anglaise à la (indu dix-septième siècle. — Imitation de la France après la restauration des Stuarts. — Poètes anglais formés sous cette influence. — Part d'ori- ; ginalitc qu’ils conservent. — Waller, Butler. Dryden , Rochester. — Drydcn, études sérieuses. — Progrès des esprits dans la philosophie naturelle. — Newton, llallcy [1686\ — Métaphysique religieuse et politique. — Révolution de 1G8K. — Nouvel essor des esprits. — Persistance du goût français; comment ce goût est modifié par les mœurs et la liberté anglaises.— Aristocratie lettrée, Temple, Halifax, Dorsct . Somrrs. Granville, Bolingbroke, Oxford, Chestcrlield.— Plébéiens portés aux affaires par les lettres : Rowc, Addison, Tickell, Sleele, Congrève , Prior, Swift , considérés comme hommes politiques.

Messieurs ,

La littérature anglaise, si fort ignorée du siècle de Louis XIV, avait plus qu'aucune autre, éprouvé l’iriOuence de celte grande époque. Quand la restauration des Stuarts vint assoupir, par le pouvoir absolu cl la licence des mœurs, ce bouillonnement des imaginations qa'aYaient excité la religion , la guerre civile et Cromwell; quand la voix rude du peuple anglais se lut devant la cour de Charles II , allié de Louis XIV cl soutenu par ses subsides , la pompe et l’esprit de France prévalurent d'abord à Londres sur le vieil esprit du pays, divisé, mécontent deiui-mémc, harassé de tant de mécomptes, et affaibli par le contact des crimes commis en son

nom. L’aristocratie anglaise, revenant d’oulrc-mcr, ou sortant d’une obscure retraite pour se presser autour du trône qui lui était rendu, ne songeait qu’à effacer dans les fêtes et les plaisirs la tristesse des temps qu’elle venait de subir. Le luxe semblait un gage de loyauté, le goût et l’imitation de la France une marque de fidélité monarchique. On croyait à White-Hall, parmi tant de sanglants et récents souvenirs, ne pouvoir trop se rapprocher do Versailles; il n’y avait fête agréable sans modes et parures venues de France; on parlait français à la cour : on y citait nos auteurs; cl le plus indiscipliné des poêles , comme le plus déréglé des hommes, Rochester, cet homme d'esprit fou, ce grand seigneur toujours ivre, se piquait d’ôlre disciple de Boileau.

Le facile Davenant, Deriham, Roscommon, et quelques autres seigneurs ou beaux esprits, avaient ce même goût français, ou du moins croyaient l’avoir; car il s’y mêlait une forte veine d’originalité , ou plutôt de licence anglaise , qui fait, je vous assure , qu’un élève comme Rochester aurait singulièrement effarouché un maître comme Boileau. La cour de Charles H chargeait les vices élégants qu’elle imitait ; le jeune roi surtout était aussi loin de Louis XIV dans scs faiblesses que dans sa politique. Avec beaucoup d’esprit, du courage et de longs malheurs bien supportes, il u’avait et ne pouvait inspirer rien de grand. Les mœurs cl les aven* turcs de sa cour se reproduisaient dans la licence du théâtre comique, auquel tout scandale était permis , tandis que la plus tyrannique censure pesait sur les écrits utiles. Wichcrley, élevé en France pendant le protectorat de Cromwell , en rapporta l'admiration de notre théâtre naissant , et, dans la suite, imita les chefs-d'œuvre de Molière, mais en les accommodant au goût du public anglais par un renfort de situations libres et de paroles cyniques. En même temps, le théâtre tragique de Londres copiait du nôtre les amours romanesques, sans perdre cependant son ancienne indécence.

Des écrivains de la république cl du protectorat, il ne paraissait plus que Waller, qui, après avoir été tour à tour partisan de la révolution, conspirateur royaliste, poêle de Cromwell , saluait le retour de Charles II par des vers non moins élégants, mais moins mérités que scs stances au protecteur. Dès sa jeunesse cl au milieu de la guerre civile, Waller avait eu dans sa poésie une pureté continue, une douceur, un tour facile et nombreux dont les meilleurs vers de notre Racan peuvent donner l'idée. L'élégance d’une cour comme celle de Charles devait ranimer ce talent; mais quoi qu’en ait dit le poète, il n’y avait plus pour lui cette inspiration de grandeur cl d’orgueil national que lui avait don-

nce Cromwell : la vérité manquait. La renommée poétique de Waller resta très-grande cependant.

Saiiil-Evrcmonl, qui vécut tant d'années à Londres en véritable émigré français, n'apprenant pas un mol de la langue et de la littérature du pays, croyait Waller un grand poêle, et le célèbre dans ses lettres. La Fontaine même en entendit parler , cl répéta son nom.

Eh ! qui ne recevrait Anacréon cher soi ?

Qui u 'admettrait Waller et La Fontaine?

Les noms de Ruchesler et de Denham , comme nobles cavaliers, qui faisaient des vers, passèrent aussi de la cour d'Angleterre à celle de France. Ils y furent vantés par Hamiiton, écrivain de génie dans les choses frivoles, qui, saiis doute, eût été le plus spirituel auteur anglais de son temps, s'il ne se fût avisé de se faire Français. Un autre poêle, plus constant dans son zèle royaliste que Waller, était le vieux Cowley, qui pendant la révolution avait passé plusieurs années à Paris comme agent de la reine Henriette et de Charles II. Sou goût un peu bizare, mêlé d'originalité anglaise et d'affectation italienne , remontait è l’époque qui avait précédé la guerre civile; mais une empreinte française se mêle à ses derniers ouvrages. Elle est également marquée dans ceux de Waller, de Deuhatn et de Davcnanl ; elle appartient à presque tous les poêles de ccttc époque, hormis Butler, le parodiste des passions républicaines ou religieuses , et Millon, leur poêle Milton, reste sublime d’un autre temps, qui vieillissait aveugle cl pauvre, attendant un immortel avenir avec la même foi que le Millénaire Ocerton , son ami , attendait le règne du Christ.

#Sous cette adoption du goût et de l'esprit français, qui se prolongea plus d'un demi-siècle, il se conservait cependant une forte sève d’humeur et d'imagination anglaises ; et il y a lieu d’étudier ici, moins les effets de l'imagination que le curieux mélange de deux génies opposés. Rocheslcr, qui avait également pris pour modèles Horace et Boileau, a cependant une forme de satire à lui , où parait au plus haut degré l’allure impétueuse et sans gène de l'esprit anglais. La moitié dosa Satire de l'homme est prise à Boileau; mais le reste n’aurait pu être imaginé dans la France de Louis XIV : c’csl une débauche de misanthropie moqueuse, c'est un feu de poésie cynique qui n'étaient permis qu'à un poêle grand seigneur, à qui ses services et son ivresse habituelle donnaient le droit de tout dire, dans la cour de Charles II.

Il en est de même des deux poêles qui se partagèrent la scène tragique pendant la durée de ce lègue, Drydcn et Olway. Tous deux ont beaucoup imité la France, quelquefois même avec peu île

discernement. Mais Dryden , malgré les idées et même les paroles françaises semées dans toutes ses préfaces, est un poète singulièrement national pour le tour et la forme; et Olway, dans son travail précipité, dans sa vie courte et misérable, terminée par la faim , a eu quelques beaux traits de poésie naturelle et passionnée.

L'idiome anglais louchait alors a sa plus heureuse époque; il se polissait, sans s'appauvrir; il avait toute sa riche collection de termes indigèucs, énergiques,concis, comme les vieilles langues du Nord; il y avait mélé une forte teinte de simplicité et d’imagination biblique. Du reste, quoiqu’il prit en courant beaucoup de mots français , il ne les employait, pour ainsi dire, que comme des noms propres ou des termes de mode, et n’altérait en rien la vieillcoriginalité de ses constructions précises, elliptiques, et l’énergie de ses innombrables métaphores; il ne se modelait pas, à cet égard, sur des langues moins régulières et moins poétiques ; il avait toute sa vigueur et sa physionomie propre. De là le beau style poétique de Dryden, quoique ce poêle manquât de géuie dramatique, et qu’il ait parcouru pendant vingt ans une carrière qui n’était pas la sienne, accumulant les beaux vers et les ré-, cils déclamatoires, les invenlious poétiques et les situations fausses.

Charles II, en prenant de Louis XIV l'exemple de la pompe cl des plaisirs monarchiques, n’imita pas ce prince dans sa munificence à récompenser les lettres. La littérature n'avait, sous son règne , que les entraves du pouvoir absolu, et s’adressait à un public souvent distrait par de sourdes inquiétudes et des mécontentements. Dans les premières années de la restauration , le poème de Butler, qui jetait une dérision piquante sur le zèle farouche et minutieux des puritains , était un service rendu à la cause royale. 11 y avait peu de générosité dans le poêle à frapper un parti vaincu ,dont les derniers chefs expiaient leur fanatisme sur l’échafaud ; il y avait encore moins de noblesse dans la manière dont ce poète salirisail, sous son nom propre, la famille de sir Luck, où il avait été recueilli et où il avait vécu. Mais tels étaient la haine et le dégoût qu’avait laissés dans les esprits la rude et fanatique domination des sectaires, telle était la crainte qu’ils excitaient encore, qu’on accueillit avec le plus vif empressement le poème d7 ludibra». Nul ouvrage, sous Charles II, n'élail plus lu, plus cité. Il servit sans nul doute à décrcdilercc rigorisme, celte tristesse puritaine qui se maintenaient comme une forme d’opposition et une menace à la nouvelle cour. Sous ce rapport, Charles II devait au puële une reconnaissance dont il ne s'acquitta qu’en lui citant parfois des vers d 'lludtbra*. Butler, félicite

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

et oobüé, mourut pauvre, laissant un ouvrage original, qui, par malheur, est intraduisible, et qui même a vieilli pour les Anglais.

On a comparé son Hudibra s à Don Quichotte. L'imitation n'est pas douteuse. Le chevalier puritain et son écuyer Ralfo furent évidemment inspirés par les deux personnages de Cervantes; mais le poêle anglais n'a pas l’élégance, l'imagination, la variété de l'Kspagnol. Hudibras surtout n’est pas amusant pour tout le monde, comme don Quichotte. La fidélité même de scs parodies traîne avec soi quelque chose de l'ennui qui s'attachait aux originaux puritains. Le poêle se moque bien, mais longuement. Ses p'aisanteries sont instructives pour l’histoire; mais qu'est-ce que des plaisanteries qu'il faut étudier? Le chevalier Hudibras est une bonne copie des pédants réformateurs; mais qu’il est loin de l'aimable cl admirable fou don Quichotte! El quant à l'indépendant Ralfo, bien qu'il soit poltron et souvent battu comme Sancho, ses arguments de prêche et de régiment n’égalent pas les proverbes du bon ccuycr. Ce n’est donc pas au chef-d’œuvre de Cervantes qu’il faut comparer Hudibras , mais plutôt à notre satire Minippêe. C’est le même bon sens goguenard et le même savoir original : la peinture des puritains vant celle des ligueurs, liais Hudibras n’avait pas, comme la Minippèe, le mérite de venir pendant le combat. et d'aider à la victoire. Les chants de ce poème ne furent publiés qu’en pleine restauration , de 1653 à 1677. Les plaisanteries de l’auteur sur la basse extraction des principaux personnages de la révolution , ses bons mots perpétuels contre les bouchers , les brasseurs et les savetiers, venaient bien tard, quand la restauration avait dispersé les restes de Cromwell , et qu’Harrison, Bradshaw et tant d’autres étaient morts dans les supplices. Il fallait un grand fonds de gaieté aristocratique pour rire encore du défaut de naissance de ces hommes.

Le grand et populaire succès d 'Hudibras est à cet égard un indice curieux pour l'histoire, autant que le livre en lui-même abonde en traits de mœurs, dont elle peut profiler. Le jacobite Samuel Johnson, qui donne à Butler le nom de grand, regarde son poème comme un des monuments de la langue anglaise. Ce livre a du moins l’incontestable avantage d’élre tout indigène par le sujet, les mœurs, les détails. A ce litre, il occupe une place à part dans la littérature du temps ; il a l'esprit du règne de Charles II, sans aucune trace d'esprit français. Vous savez même que Butler n’aimait pas nos vers, trouvant qu'il y en avait toujours un pour la rime, un pour le sens.

Mais revenons à l’école française du temps des Stuarts. Elle eut pour chef un écrivain auquel on

ne peut refuser un facile et beau génie, Dryden. Né en 1651 , ses premiers vers un peu célèbres furent des stances héroïques sur le feu lord protecteur. Il est vrai qu’un an apres il publiait un poème sur l'heureuse restauration et le retour de Sa Très-sacrée Majesté Charles 11, et qu’il ne cessa, dès lors, de louer et de servir la monarchie des Stuarts, jusqu’au point de se faire catholique sous Jacques II.

A part Milton, dont le génie n’est pas de celte époque, Dryden était le plus grand poêle qu’ait eu l'Angleterre , depuis Shakspearc, Plein de l'étude des anciens et des Français, il entreprit de polir, d'élever, d’enrichir la poésie anglaise gâtée par les affectations de Cowley, et qui, hormis Shakspeare et quelques vers choisis de Waller, était encore inculte, négligée, diffuse. Malheureusement la parcimonie do Charles II pour les lettres força Dryden de porter son génie vers le genre dramatique, peut-être épuisé dès lors pour l’Angleterre. Poète lauréat avec cent livres sterling et une pièce de vin par an, Dryden, pauvre et dépensier, composa dans un intervalle de vingtcinq ans, et à travers beaucoup d’autres ouvrages, vingt-sept pièces de théâtre, comédies, tragédies, opéras, toutes remplies de beaux vers et d’inventions ingénieuses, mais oubliées aujourd'hui.

Ce n’est pas qu’il n’ait beaucoup réfléchi sur son art. Un de ses premiers ouvrages fut un traite de la poésie dramatique, où les exemples des Grecs, des Français, du vieux théâtre anglais, sont habilement comparés et défendus tour à tour. Dryden, déjà connu par quelques drames, écrivit cet ouvrage à l’époque où Ja peste de Londres avait fait fermer tous les théâtres. Il y suppose un entretien littéraire entre lui, sous le nom de C rites, et £uyéae, Lisiüv, Aèandrt, trois hommes, dit-il, d’esprit et de qualité. C’étaient lord Buckursl, longtemps après ministre de Guillaume 111 ; sir Charles Sedlcy, homme de cour et poète ingénieux; sir James Howard, dont Dryden avait épousé la sœur, et qui faisait des tragédies médiocres. Toutes les questions de l’art sont discutées dans ce dialogue à peu près comme on le ferait aujourd’hui. Crites célèbre la perfection du théâtre grec et de la comédie latine. Il y trouve ccs fameuses règles que les Français, dit-il, appellent les trois unités, cl celle autre règle que Corneille a nommée la liaison des scènes ; et il termine en proposant à l’admiration Ben Johnson, comme un élève et un imitateur des anciens.

Un des interlocuteurs n’a pas de peine à répondre que les anciens, et méinc Térence, n’ont pas toujours observé les unités; et il les trouve inférieurs à Shakspeare pour le pathétique. Mais la

grande question est celle du goût français, dont l'amour-propre anglais souffrait avec peine l’in- (luonce. Sir John Scdley déclare qu'il y a quarante ans, ou n'aurait pas agité la question de prééminence entre le théâtre anglais et celui de France. « Mais depuis ce temps, dit-il, nous avons été si u mauvais Anglais, que nous n'avons pas eu le «loisir d’être bons poètes. Fletcher, Beaumont, «Ben Johnson venaient de quitter celte vie, « comme si, dans l'àgc de sang qui sc préparait, « ces belles cl douces éludes n'avaient plus eu « rien à faire parmi nous. Les Muses, qui suivent « toujours la paix, allèrent sc fixer dans un autre « pays. C’est alors que le grand cardinal de Richc- « lieu les accueillit, et que, par ses enconrage- « monts. Corneille et quelques autres réformè- « rent le théâtre français, qui. jusque-là , était « autant inférieur au nôtre, qu’il le surpasse main- « tenant, cl qu’il surpasse ceux du reste de l’Eu- « rope. » Sedlcy continue, en louant les Français d’observer avec scrupule les unité», de ne pas mettre une double intrigue dans chaque pièce, de ne point mêler le pathétique et la gaieté, de ne pas encombrer le théâtre d’événements. « En « s'attachant à l’unité d'un sujet, dit il, les Fran- « çais ont gagné plus de liberté pour la poésie, lis « ont le loisir de s'arrêter sur ce qui mérite in- « térèl , et d’exprimer les passions , véritable « œuvre du poôle, sans être brusquement empor- « lés d’une chose à l'autre, comme on le voit dans « les pièces de Caldérou. » Enfin , il approuve les longs et fréquents récits de la tragédie française.

« Bar là, dit-il, les Français évitent sur le théâtre « le tumulte auquel nous sommes exposés en An- « gleterre par nos représentations de duels, de « batailles et autres incidents qui rendent notre «scène semblable à une arène, etc... Car quoi « de plus ridicule que de figurer une armée avec « un tambour cl cinq ou six hommes derrière, ou «de voir un duel, cl l’un des combattants tué « avec un ou deux coups d’un mauvais fleuret.

« J'ai observé que dans toutes nos tragédies, l’au- «• diloire ne pouvait s’empêcher de rire, quand les « acteurs sont à mourir : c'est l’endroit le plus « comique de toute la pièce. Toutes les passions « peuvent être représentées au naturel sur le « théâtre, si , au talent qui les a bien exprimées,

« l'acteur ajoute une voix habilement conduite,

« et des gestes naturels sans efforts; mais il y a » des actions qui ne peuvent être imitées dans leur « grandeur : mourir, entre autres, est une chose « qu’un gladiateur romain pouvait seul rendre au « naturel sur la scène, quand , au lieu de l’imiter « et de la jouer, il la faisait réellement. Par ce « motif, il vaut mieux ne pas la représenter : les

« paroles d’un bon écrivain qui la décrit vivement « feront sur nous une impression plus profonde « qu’un acteur qui a l'air de tomber mort dc- « vaut nous. » L'ingénieux interlocuteur félicite encore les poètes français de ne jamais finir les pièces par ces brusques conversions, ces changements de volonté sans motif, communs au théâtre anglais, et de n'avoir ni scènes superflues, ni personnages inutiles. Enfin, il vante leurs vers rimes , comme bien préférables aux vers blancs des Anglais.

A èondre avoue sans difficulté ces mérites du théâtre français; mais il les trouve secondaires, extérieurs, beautés de statue et non d'homme. Il reproche à notre tragédie, réformée par le cardinal Richelieu, ces longues harangues introduites, dit-il , pour plaire à la gravité d’un homme d’église. Cinna et Pompée lui paraissent, non des pièces de théâtre, mais des discours sur la raison d’Etat, et Poljreucte une musique d'orgue. Après ces impertinences, il dit des choses assez sensées et cent fois répétées sur les inconvénients qu’enl raine la rigoureuse observation des unité»; et il conclut qu’il est plus aisé d’écrire une pièce française régulière qu’une pièce anglaise irrégulière, comme Fletcher cl Shakspearc.

Car notes bien, messieurs, Shakspearc n’était pas encore l'homme à part, unique, incomparable. On le nommait avec Fletcher et Beaumont, avec Ben Johnson , ce compilateur des anciens, qui compose une tragédie de longs fragments recousus. Dryden comprit la différence; et il a trace de Shakspeare, dans ce même dialogue, un portrait où respire un véritable cl judicieux enthousiasme.

«Je commence par Shakspearc, dit-il: c'clait « de tous les modernes , et peut-être de tous les •< anciens poêles, l'homme qui avait l'âme la plus •> vaste et la plus compréhensive. Toutes les ima- « ges de la nature lui étaient présentes, cl il les re- « produisait sans effort et par inspiration. Quand « il décrit quelque chose, vous faites plus que la « voir, vous la sentez. Ceux qui l'accusent d'avoir « manque d'instruction lui donnent le plus grand « des éloges. 11 savait d’instinct ; il u'avait pas bc- « soin des livres pour lire la nature: il regardait <• en dedans, et il la trouvait là. Je ne puis dire « qu’il soit partout égal à lui-méme: s’il l’était, je « lui ferais injure de le comparer même aux plus « grands hommes. Il est souvent plat, insipide; sa •• verve comique dégénère en grossièreté, son élé- « vation sérieuse en enflure; mais il est toujours « grand, lorsqu’une grande occasion lui est of- « ferle. Personne ne peut dire que Shakspeare, «trouvant un sujet convenable à son génie, ne

« se soit pas élevé au-dessus des autres poêles,

* Quantum Icota soient inter viburna cupressi. •

Malheureusement Drydcn, en raisonnant avec finesse sur les procédés de l’art, et cnadmiranlavec enthousiasme le génie de Shakspeare , ne parait pas avoir eu le sentiment de ce naturel dramatique, de cette vérité des caractères qui peut se retrouver dans tous les systèmes , dans toutes les formes de composition , et qui anima si souvent l’admirable élégance de Racine , comme elle éclate dans une poésie plus inculte et plus rude. Dryden est un artisan de beaux vers , qui les applique où il peut, sans fortes conceptions, sans émotions profondes; il est dénué de cette imagination qui invente des personnages, ou les ressuscite d’après l’histoire; il allait où l’appelaient les noms sonores et les grandes images, Montézuma, Cortcz, la conquête de Grenade, don Sébastien. Mais toutes les physionomies qu’il met sur la scène sont indistinctes; partout c'est la même abondance de métaphores, les mêmes sentences à fleur d’âme, sans rien qui touche et qui pénètre. Nous croyons cependant que Voltaire, dans son théâtre, a beaucoup profité de ce brillant poète, li y a des ressemblances assez marquées entre la pompe de son Attire, de sa Simi ramis, et ces belles tirades rimées de Dryden, surchargées d’images élégantes, mais un peu communes. Cette fausse magnificence, celte hardiesse qui n’est que dans le langage, fut pour le poète français un modèle qui le trompa peut-être sur l’emploi que son art pouvait faire des richesses alors nouvelles, de la scène anglaise. Dans Zaïre, dans ta Mort de Citar, il cache parfois , en croyant le corriger, le génie de Shakspeare sous les ornements de Dryden.

Mais revenons aux tragédies de Dryden, et à la poésie anglaise du temps de Charles U. L’imitation du théâtre français fut complète, hormis deux points : l'exacte observation des règles, et la vérité du pathétique. Les Anglais formèrent, d’après le modèle commun de nos tragédies, ce que Dryden appelle les pièces héroïques , dont le succès, dit-il, était dû tout entier a l’approbation et à l’appui de la cour. Il n’y avait plus la grossière licence de Shakspeare, ni ses anachronismes, ni ses mélanges disparates d’horreur et de bouffonnerie; mais il n’y avait plus de nature , plus de situations fortement tragiques, plus d’invention, plus d'hisloire.

Dryden, en particulier, ne parait pas s’élrc douté du puissant intérêt qui s'attache à la vérité d’un caractère dessiné d’après les faits; son Cortcz est un galant chevalier épris d’une fille de Montézuma, qui soupire pour lui, et offre, dans sa timidité, plusieurs traits de l 'Iphigénie de Racine. Shak-

speare, au lieu d’un Ici personnage, aurait pris dans la vieille chronique espagnole celle Maria , jeune Indienne d’obscur naissance , mais d’un esprit ferme et hardi, maîtresse de Cortcz, parce qu’elle était sa compagne de gloire et de péril, et servait à ses desseins comme Catherine à ceux do Pierre le Grand. Dans Dryden, Montézuma rappelle tout è fait la pompe de nos Romains de théâtre; les mots profonds et pathétiques que donnait l’histoire sont négligés par le poète, ou perdus dans un amas d’clégance. Qu'il mette sur la seine Àurenzeb, Antoine, Ferdinand, c'est toujours le même luxe de langage, le mémcéclatde fausses couleurs.

Aussi Dryden n’hésita pas è retoucher les ouvragesde deux génies naturels qu’il admirait, mais qu’il croyait embellir, Shakspeare et Millon. Il refit la Tempête, et il composa un drame du Paradis perdu ; ce fut même le premier succès de ce pauvre et sublime Millon , d'ètrc pillé cl rimé par un poète célèbre. En faisant un opéra du Paradis jierdu , en 1673, l’année même de la mort de Milton, Dryden proclama l’ouvrage qu’il imitait un des plus grands et des plus sublimes poèmes qu’ait produits son siècle et sa nation. C’était dire beaucoup alors ; car un auteur tragique estimé de cette époque , Nathaniel Lee , dont le Brutus n’a pai été inutile à Voltaire, félicitait poétiquement Dryden d’avoir poli l’or brut de Blilton, et fait briller la lumière de son génie sur ce monde grossièrement ébauché par le vieux barde. Dryden n’avait fait cependant qu’cncadrcr dans des scènes les inventions , les idées , souvent même les expressions de Milton, en les gâtant un peu par l’élégance et l’antithèse. Mais cela même servit à la gloire du poème original , dont les beautés furent ainsi plus rapprochées du goût contemporain. On peut juger, par cct exemple, de la fausse pompe que Dryden portait dans le genre dramatique et dans la haute poésie.

Pour compléter ce caractère artificiel de son théâtre, il le fit plus d’une fois servir à des allusions du moment, remplaçant sur la scène la tragédie rotnanesqueparla satire politique. Admirable poète, mais homme sans caractère ; son talent, si souvent exercé par les panégyriques et les dédicaces, devint un instrument de cour et de parti.

Marqué d’abord par une réaction sanglante, puis par une honteuse corruption, puis par un progrès de despotisme qui ne s’arrêta que devant la crainte de son dernier succès, ce temps de persécutions politiques cl de félcs,de conspirations et de controverses, entre une cour, une Église, un peuple, qui se faisaient peur l’un à l’autre et avaient tous peur du catholicisme, ce temps, dis-je, ne laissait pas le poêle libre et maître de lui -même. Les

,gle

lettres» d'ailleurs, et la poésie n’avaient pas encore pris rang pour leurcomptc dans la société. Quelques seigneurs les cultivaient, au moins pour s'en faire une arme de scandale et de moquerie. Mais unpoëte était encore à la merci du pouvoir et des bienfaits de tout personnage un peu considérable. Dryden , pauvre , était payé comme un artiste qui joue dans un concert ; et cette dépendance devait ajouter pour lui au poids que le pouvoir absolu faisait peser sur tout le monde.

Il faisait donc des pièces de théâtre , tantôt contre les catholiques accusés de la conspiration des Poudres, tantôt contre les presbytériens suspects de vouloir un changement de dynastie. Ces ouvrages n’appartiennent pas à l'art, mais à l’histoire polémique du temps. La passion docile qui les inspirait à Dryden servit mieux son talent lorsque, laissant les allusions du théâtre, il se livra sans détour à la satire politique.

Le bill d’exclusion porte contre le duc d’York comme un avertissement pour Charles II, les intrigues de Shaflesbury, l'ambition du jeune Monmoulh, tenaient l’Angleterre dans une sourde cl orageuse anxiété. Charles 11 chassa le parlement, exila Monmoulh , et embrassa , autant que le permettaient son insouciance cl sa légèreté , la politique, qui plus tard mise à découvert par un esprit court cl violent, perdit les Stuarls. Mais il y cul un premier moment de victoire pour la couronne. Dryden le célébra par son admirable poème d’^ésalon et d ' Achiiopel. Dans le silence du parlement et la liberté violente, mais douteuse, indirecte, anonyme, qu'avait alors la presse, ce poème, étincelant de verve moqueuse et de beaux vers, frappa vivement les esprits et donna pour quelque temps au parti de la cour une autre supériorité que celle des places et du pouvoir. Dryden, courageux dans son dévouement un peu servile, poursuivit celle guerre contre tout le parti whig, opposant de piquantes satires aux démonstrations populaires , et mettant plus d'une fois, dans celte défense officielle d'une mauvaise cause, les rieurs de son côté. Ce zèle s’accrut sous le règne de l'imprudent Jacques II. Non content de flatter le roi par scs vers, Dryden fut du nombre de ceux qui changèrent de religion pour lui plaire. Soit intérêt, soit faiblesse, soit entrainement logique du parti même ou il s'était jeté, l'auteur du Moine espagnol, de celte comédie-libelle contre Rome, se fit catholique; cl telle était la vigueur souple et hardie de son talent, qu’elle résista et parut survivre à celle inconséquence.

Mais durant celte même époque de littérature brillante et servile, l’Angleterre nourrissait dans son sein une haute école de philosophie, qui devait

bientôt puissamment servir au progrès de la raison générale et de la liberté. L’année même du retour de Charles II avait été marquée par la fondation de la Société royale de Londres, tant vantée par Voltaire aux dépens de nos académies, mais qui certainement fut encore une imitation de la France. Les académies ne font pas le génie : celle vérité est trop claire cl trop simple pour que l'un y cherche un lieu commun d'épigramme; mais elles répandent l'instruction , mettent en communies idées, et, par cela seul, elles multiplient les chances pour que le génie s’éveille et se produise. La Société royale, conçue d’après un mode plus libre que nos académies , sans pensions , et sans dépendance de la cour , fut , pendant les années orageuses de la restauration , un asile ouvert aux libres penseurs. C’est un curieux contraste que ce travail paisible de la philosophie anglaise , entre les derniers cris de détresse des partis vaincus, les vengeances du pouvoir, les conspirations des fanatiques, les fausses conversions des hypocrites, et tous ces maux qui infestèrent le règne des derniers Sluarts. Il semble que le libre penser, le bon sens dans le savoir, entourés de tant d’obstacles alors, n'aient été que plus excités à se frayer une roule loin de la foule. Ils la chercheront d’abord dans les sciences naturelles , moins comprises et moins suspectes.

La Société royale de Londres joignait, il est vrai, aux géomètres, même des poêles. Elle compta Dryden parmi scs premiers membres; mais elle n'en eut pas moins ce caractère particulier, digne du pays de Racon , d'élre consacrée surtout aux recherches et aux expériences, à la philosophie naturelle, scion la belle expression du temps. On lisait dans ses séances fort peu de vers , et beaucoup de savants mémoires. Ce fut là que Robert BoyJe fil connaître scs découvertes , que Harvey démontra la circulation du sang, que Wren et Wallis exposèrent leurs savants calculs , Hallcy ses découvertes astronomiques; enfin, ce fut là que Newton trouva des auditeurs et des témoins de son génie. La cour, tout en autorisant la Société royale de Londres, s’en souciait assez peu : le public ne la comprenait pas : mais il en rejaillissait cependant un curieux respect de la science, un sentiment d’orgueil national qui sc complaisait en elle, et que l'on trouve dans des vers de Dryden à un médecin du temps , auteur d'un Traité sur la pierre. Ce mouvement ne sc ralentit pas durant les plus mauvais jours. Le Livre des Principes de Newton est daté de l’année I68G, de l’époque meme où le pouvoirarbilrairc faisait ses derniers efforts , enlevait les chartes des villes, et ensanglantait l’Écossc par tant de cruautés. Au milieu de ce délire des passions humaines. Newton achevait son œuvre sublime, comprise

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

d'un petit nombre, mais déjà vénérée comme la gloire du pays. Celle impression est marquée dans de beaux vers que l'astronome Flalley publiait en tète du Livre des Principes. Notre La Fontaine avait dit pour des découvertes plus douteuses : Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu.

Iialley retrace avec autant de précision que de poésie les vérités memes du système du monde, telles que les a faites l'éternel géomètre :

Voici, dit-il. la règle du ciel, le calcul de Dieu, les lois ue le souverain Créateur, quand il fil le commencement # es choses, voulut respecter, et les fondements sur lesquels il éleva ses ouvrages. Les sanctuaires intimes des cieux aont ouverts; et on connaît la force qui fait tourner les

f; lobes les plus lointains. Le soleil immobile contraint tous es astres à graviter vers lui; il ne souffre pas qu’ils se meuvent en ligne droite, à travers le vide immense; mais il les emporte tous dans un cercle régulier, dont il est le centre. Déjà, se voit quelle route est tracée aux comètes effrayantes; déjà, nous n’admirons plus les apparitions de cet astre chevelu. Nous avons appris pourquoi la lune argentée suit un cours inégal, pourquoi, ne s'étant soumise jusqu'à présent à aucun astronome, elle rejette le frein des nombres, pourquoi scs noeuds reviennent, pourquoi son disque augmente. Nous avons appris par quelle force la changeante Phébé, tantôt refoule la mer qui laisse à nu les sables, et tantôt la jette sur ses bords : merveilles qui faut de fois tourmentèrent la pensée des sages! Nous voyons tout à découvert : la science a dissipé le nuage. Levez-vous, mortels, laissez les soins terrestres, et connaissez désormais la force de votre esprit né du ciel... Célébrez avec moi, par des chants, le révélateur de ces vérités mystérieuses. Newton, cher aux Muscs... Il n’est pas donné à un mortel d'approcher plus près des dieux.

Malgré la mythologie qui, selon l'usage du temps, se mêle à ces vers, on y voit le premier essai du grand art de peindre poétiquement les découvertes de la science, cet art que Voltaire a porte si loin dans sa belle épllre sur Newton.

Mais celte investigation du monde matériel n'étai t pas la seule voie (I) où marchât l’esprit philosophique chcx les Anglais. Il en était une autre, plus périlleuse, qu'avait ouverte la première révolution, et que suivaient encore quelques esprits indépendants : c’ctait celle du scepticisme, ou plutôt du rationalisme religieux et politique. Le doute, eu matière deculte et de gouvernement, était demeuré comme le résidu et la cendre éteinte de cet iueen* die qui avait embrasé l’Angleterre. Dans le feu même de la guerre civile et du fanatisme puritain, parmi les querelles et les démentis de sectes, l’incrédulité religieuse s’était glissée ; et la révolution avait eu, avec ses déistes lettrés, les Sidney , les Challoner , une secte d’incrédules assez grossiers , sous le nom de Nulli-fidiens. Toutefois, l’esprit religieux, la puissance de la Bible surtout, devenue

( 1 ) Dan* sa préface, Newton disait admirablement : •Toute « la difficulté de la philosophie consiste à rechercher, • d’après les phénomènes du mouvement, les forces de la • nature, et à démontrer, d’après ccs forces, les autres • phénomènes. »

le CorarCdes sectaires armés, avait exclusivement prévalu. Mais depuis 1688, la dérision jetée sur les fanatiques commença d'affaiblir sérieusement la foi chrétienne, embrouillée par les contradictions des sectes.

Au seizième siècle, les persécutions religieuses et la Ligue avaient fait en France bien des incrédules. La fin du dix-septième siècle vit en Angleterre , au-dessus des deux grands partis qui s'étaient choques pour le pouvoir et pour la liberté, sc former le parti des douteurs, recruté dans les deux camps. Le royaliste Hobbes avait clé plus incrédule encore que le républicain Sidney. Les plus spirituels courtisans et les premiers seigneurs du royaume donnaient presque tous le même exemple. L’étroit bigotisme du duc d'York excitait ce xèle des libres penseurs : contre lui l'incrédulité parut une défowse. Le célèbre Shaftesbury, ce vétéran de tous les partis, qui, après avoir été le confident de Cromwell , était devenu grand chancelier sous Charles II, est le premier patron de ccs libres penseurs. Il avait dans sa maison le sage Locke, qui , à la mémo époque où Newton trouvait le Système du monde, écrivait ses belles, mais insuffisantes recherches sur l’entcodemenl humain.

Shaftesbury, renversé par un dernier effort de l’esprit jacobitc, avait fui en Hollande. Il y passa quelques années dans l'attente d’une révolution nouvelle, dont il cùl été le plus habile artisan. Mais la mort le prévint.

Cependant le gouvernement de Jacques II continua d’étendre aux amis de Shaftesbury la haine et la défiance qu’il portait à cet homme d’Etat. Locke lui-mème en fut victime. L’aoccdolc est curieuse dans scs détails.

En 1684, le principal ministre Sundcrland, le même qui trahit Jacques II, écrivit à l’évéque d’Oxford : « Le roi est informé qu’un certain M. Locke, « qui appartint au feu comte de Shaftesbury , et «qui, dans plusieurs circonstances , a témoigné « un esprit d'opposition et de désobéissance, lient «une classe au collège de Christ - Church ; Sa « Majesté m'ordonne de vous instruire qu’elle vouu (Irait lui faire perdre sa place, et que vous ayez u à m’indiquer ce qu’il faut faire pour cela. » l/évêque, qui était en même temps doyen du collège, répondit « que, connaissant M. Locke pour un « homme suspect, il avait eu l'œil sur lui depuis « plusieurs années, mais que M. Locke était si bien u sur ses gardes, qu'on u'avait jamais entendu de « sa bouche un seul mot contre ou même sur le u gouvernement. Vainement, ajoute l’cYéque, oii « a souvent cl à dessein parlé devant lui . et eu « particulier, de la disgrâce de son protecteur et do

« la ruine de son parti, il a été impossible de décou- « vrir dans scs paroles ou dans scs regards le moinm dre signe d’intérél ou même d'attention. » L’évéquc irco ulTrail pas moins son zèle et celui du chapitre pour expulser M. Locke, s'il plaisait au roi; mais il eût souhaité qu’on attendit un peu, M. Locke ayant un conge pour maladie. ■ Je lui ai « fixé le 1er janvier pour son retour, ajoutait l’é- « véque ; et, s’il n’est pas revenu à cette époque,

■ je serai en droit de procéder à son expulsion. » Maison répondit aussitôt de White-Hall par l’ordre suivant : « Nous sommes informés de la conduite « déloyale et séditieuse de M . Locke; et nous vous « ordonnons, en conséquence, de le priver immé- « diatcmenldc sa place, ainsi que de tous les droits u et avantages qui en dépendent. La présente vous

■ servira de garantie. De par le roi : Sunderland. »

L’ordre fut aussitôt exécuté, et M. Locke chassé,

suivant l'expression de l’évéque dans sa réponse. On peut juger cette politique qui , au mépris des privilèges de corporation , frappait avec tant de violence un mérite si paisible et si désarmé.

Locke se retira dès lors en Hollande, où il trouvait une école de libres penseurs , les uns encore enveloppés d’érudition, n’écrivant qu’en latin, comme le médecin Vandal ; les autres mettant la philosophie dans des feuilles périodiques, plus sérieuses que les gros ouvrages de nos jours. Ces derniers formaient la littérature dissidente de Franco, Bayle, Basnagc, Leclerc, sceptiques érudits, examinateurs hardis des premiers temps du christianisme, et se servant pour cela des deux voies les plus populaires, la langue française et les journaux.

Locke, poursuivi, même dans cette retraite, par la réaction jacobite, en attendait paisiblement la fin. Àu mois de janvier 1688, il publiait, dans la bibliothèque universelle de Leclerc, les idées générales, et comme le programme de son Essai sur l’entendement humain. A la même époque, parlait des ports de la Hollande une bien autre réponse pour les aveugles persécuteurs qui opprimaient l'Angleterre. Guillaume, prince d’Orange, était débarqué à Torbay.

Locke revint dans sa patrie sur le vaisseau de la princesse d’Orange, et servit avec zèle la cause qui faisait triompher, mémo au profit d’un ambitieux habile, les lois cl les libertés de l’Angleterre.

Jacques II sc trouva seul et déchu, abandonné même de ses enfants. Le principe de la souveraineté du peuple, proclamé et ensanglanté par Cromwell, puis enseveli pendant vingt-huit ans, reparut pour donner une couronne. Le pouvoir parlementaire , que les Stuarts n'avaient jamais sincèrement admis, et qui venait de subir une dernière suspeusion de

huit ans, devint le principe et l'éme du gouvernement sous un «prince étranger. La liberté de la presse, restreinte d’abord par l’impérieuse influence de Guillaume, passa bientôt tout à fait dans les institutions et les mœurs. Dn reste des rudes principes de <640, mitigés, et pour ainsi dire, blanchis par le temps, par les tactiques légales de l’opposition, sous Charles II, et enfin, par la politique abstraite et modérée de Locke et de ses disciples, fonda, dans l’Angleterre, un nouvel esprit de liberté qui s’étendit à tout, et dut changer la face des lettres.

Le dégoût profond qu’avaient excité les entreprises cl les vengeances du zèle religieux tourna beaucoup d'esprits à l'indifférence et au scepticisme, comme il était arrivé déjà dans le feu mémo de la première révolution et sous la tyrannie des puritains. Ce fut le second âge incrédule, non plus partisan de la force et du pouvoir absolu, comme l'avait été Uobbcs, mais zélé pour la liberté civile, et inclinant à la démocratie. Alors parut Herbert, comte de Shaflcsbury, Wollaslon, Collins, Tindal, et tant d’autres, dont les doctrines se retrouveront bientôt dans la philosophie française du dix-huitième siècle. Le roi Guillaume, homme de guerre et homme d’affaires, triste, dur, occupé sans cesse de sa rude tâche contre Louis XIV, contre les partisans des Stuarts, et contre les whigs, auxquels il devait sa couronne, ne favorisa les lettres que par la liberté générale dont elles profilaient, ou du moins , quand il fil quelque chose pour elles, c’était dans un intérêt tout politique. Les grands écrivains, à ses yeux, étaient ceux qui faisaient des pamphlets pour sa cause.

La révolution de 1688, mémorable à tant d’égards, nous intéresse ici surtout dans son influence philosophique , dans la hardiesse et l’essor qu’ello donnait aux opinions que recueillit la France. Comme toute révolution , en brisant d’odieuses entraves, elle rompit plus d’un lien salutaire. Après le règne bigot cl sanglant de Jacques II, il y avait soif de liberté. Malgré la fausse tolérance que ce prince avait promise à tous les cultes, pour n’en favoriser qu’un , tous ayant eu peur de l'Église romaine, avaient repris contre elle une haine dont les coups portaient plus loin , et frappèrent sur la racine même du christianisme.

Guillaume fut accueilli d'abord avec joie , nonseulement par l’Église nationale , qu’il délivrait, mais par toutes les sectes, y compris la secte des incrédules, née de la folie des autres. Le petit troupeau même de Français réfugiés à Londres, pour vivre cl penser librement, la duchesse de Mazarin, Sainl-Évremont, ces restes de la société de Ninon, saluèrent avec transport l'avéncraent de

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Guillaume. Quant à lui, élevé dans l'indifférence hollandaise, en protégeant l’Église nationale, il n’avait d'ailleurs aucune répugnance des opinions sceptiques, et pensionna plus d’un incrédule qui écrivait pour lui. Les ouvrages irréligieux furent innombrables à celle époque et sous le règne suivant. Il y avait à cet égard commerce assidu, émulation active, entre l'Angleterre et la Hollande.

En ttiltô, Toland avait publié son Christianisme son s mystères. Il ne cessa dès lors d'attaquer le christianisme, et même quelques-uns des dogmes de la loi naturelle, dans son A asaréen et son Panthèisticon. Il proposait la formation d'une Église de libres penseurs, dont le rituel ironique est en partie publié dans le journal français de Leclerc. Tindal , qui avait été catholique sous Jacques II, n'attaquait pas avec moins de force l'Eglise d'Angleterre et le christianisme tout entier. Toland et Tindal étaient des théologiens érudits, devenus ennemis de leur culte. Collins et Shaftesbury sécularisaient davantage l'incrédulité, en l'appuyant sur l'élégance du géuie et des mœurs. Tous deux, disciples de Locke, avaient dépassé leur maître, qui, pour arrêter les conséquences tirées de ses principes , publiait sans succès son Christianisme raisonnable.

Ce travail des esprits sceptiques trouva d'habiles contradicteurs, mais ne fit que s'accroître. Dans les années où nous touchons, à l'époque du voyage de Voltaire à Londres, Wollaslon publiait avec grand éclat ses discours contre les miracles de Jésus-Christ , et le jeune voyageur français avait sous les yeux le spectacle de cette hardiesse, applaudie, appuyée par un grand nombre d'Anglais, mais poursuivie devant un jury, qui condamna le hardi novateur. A la vérité, de ce droit légal de tout dire, exercé par les sceptiques anglais, au risque de quelques amendes, naissaient aussi d'honorables défenses du culte établi. L'incrédulité puissante n’était pas maîtresse. Il y avait combat régulier sur la vérité du christianisme, sur l’existence même de Dieu; car rien n’était excepté du libre penser d'alors.

Sous le règne de Charles II, le savant Robert Royle avait assuré, par une dotation, un cours religieux dans l’église de Saint-Paul à Londres. La métaphysique la plus haute s'employait à la défense de la religion. L'illustre Clarke démontra dans la chaire de Saint- Paul, avec une puissance singulière de logique, l’existence de Dieu, l’immortalité de l'âme, et enfin la religion révélée, dont à la vérité il u’admellait pas tous les mystères. D'autres théologiens savants, Pearce, Lardncr, Warburton, épuisaient leur érudition pour la défense de la foi; mais leur manière même de combattre était philo-

sophique ; etquoiquc leurs écrits, solides et pieux retinssent un grand nombre d’âmes , quoique la littérature mondaine môme fût généralement religieuse comme on le voit dans le Spectateur , les opinions sceptiques prenaient grande influence; et il n'est aucun des raisonnements les plus hardis de la philosophie française au dix-huitième siècle qu’on ne trouve dans l’école anglaise du commencement de ce siècle. Bolingbroke la résumait en lui. Dans sa jeunesse dissipée, dans scs grands emplois sous la reine Anne, dans son exil, il n’avait cessé de se livrer aux recherches d’une érudition anlichréliennc. C’était ce curieux savoir qui charmait et confondait Voltaire, dans ses entretiens avec Bolingbroke, en Touraine. Là, au lieu de ce scepticisme libertin, sa première école et la seule philosophie des Vendôme et des Chaulieu , il trouvait une incrédulité savante, polyglotte, qui avait pour elle l’autorité d’un érudit, et celle d’un homme d'Élat.

On conçoit assez comment les reflets de celle érudition, les confidences de ce hardi scepticisme, cette essence d’irréligion qui s’exhalait de tant de livres que Voltaire lut rapidement, importés en Franco où il n’y avait qu’une douane impuissante pour les arrêter, et nulle influence morale pour les combattre, durent exercer un incalculable empire.

Dans cette débauche d’esprit philosophique qui suivit la révolution de 1088, le goût français continuait cependant d’agir sur les lettres anglaises. L’hostilité des deux pays n’arrétait pas celte influence: la haute civilisation du siècle de Louis XIV était plus forte que la politique et les armes; elle dominait au loin les vainqueurs du vieux roi. Dans la cour simple et sévère de Guillaume, on se moquait, il est vrai, des fades louanges prodiguées autrefois à Louis XIV ; et on faisait chanter par dérision quelques-uns des prologues de Quinault, si cruellement démentis. Mais nos grands écrivains étaient beaucoup lus par les meilleurs esprits de l’Angleterre; leur méthode solide, leur correcte et élégante énergie servaient de modèle. A mesure que l’Angleterre devenait plus sociable, plus éclairée, plus riche, elle se rapprochait, dans sa littérature, du bon goût et du bon sens français. Ce progrès allait croissant ; cl quoique, depuis la révolution de 1G88 , la différence fût devenue plus grande entre les institutions des deux pays, le rapport entre les deux littératures était plusscusiblc et plus marqué : c’est que la question n est pas tout entière dans les formes politiques. Sous le règne absolu de Charles II, l’Angleterre avait copié sans goût la littérature française du dix-septième siècle : sous le pouvoir légal et modéré de la reine Aune , elle atteignit à l'clégaucc que la cour de

Louis XIV avait communiquée à son siècle. Dans la poésie , elle vit s'élever une école ingénieuse et savante, dont l'ope fut le Boileau. Dans la philosophie, elle eut ces défenseurs habiles du christianisme, ces spiritualistes éloquents , qui luttaient contre la levée d'armes si libre cl si hardie des pyrrhoniens et des sceptiques. Descartes, Pascal, Fénelon , La Bruyère, Bossuet même dans quelquesuns de ses ouvrages, ont visiblement servi à former, à nourrir la forte logique et l'excellente discussion des Clarke, des Lardncr, des Tillolson. Ainsi le génie religieux de notre dix-seplième siècle se réfléchissait avec éclat sur celle portion de la littérature anglaise, au moment même où elle nous envoyait son scepticisme; et pendant que Voltaire allait étudier les hardiesses de la scène anglaise , Pope s'illustrait , eu cgal/nl la pureté didactique de notre poésie.

Toutefois, messieurs, cette époque de la reine Anne et le règne suivant offrirent dans les lettres, avec une réunion de talents et une pureté de goût que l'Angleterre n’avait pas connus jusqu'alors, d'heureux caractères d'originalité nationale et individuelle. C'était un temps de belle et riche littérature que celui où Temple , Arbulhnot , Walsh , discutaient les théories du goût, d'après la France et l'antiquité; où le vieux Dryden, survivant à la restauration, improvisait son ode à sainte Cécile ; où Congrèvc composait des comédies spirituelles, en s'aidant de Molière ; où Prior, Parncll, Thompson, Young, révélaient de poésie quelques-uns des problèmes philosophiques de leur temps ; où Addison écrivait les pages élégantes cl traçait les caractères originaux du Spectateur ; où Swift était le premier des satiriques philosophes, et donnait aux pamphlets politiques la duree d'une œuvre de génie; où Pope, si correct, si précis, quelquefois si passionné, interprétait tour à tour en beaux vers la passion d'Héloïse cl les systèmes de Leibnitz.

En même temps que le goût s'épurait, la condition des hommes de lettres tendait à s’ennoblir. La révolution de 1G88, malgré son caractère aristocratique, avait dû faire une part à l'esprit lettré, jusque-là considéré comme un amusement. Les écrits avaient eu grande influence pour la préparer ou la soutenir. Si l'on excepte le brillant et inculte Marlborougb, qui ne savait que la guerre et l’intrigue, les plus grands seigneurs et les principaux ministres de celle époque étaient des esprits très-cultivés , ayant le goût et le talent des lettres , Buckingham, Halifax, Dorsct, Sommers, Granville, Oxford : ils appelaient, ils employaient dans les affaires qui leur ressemblait. En France, on arrivait à la politique par l’Église, la magistrature, mais jamais par les lettres. Dcslouchcs était le seul

exemple d’un poète et d’un lettré que l’on eût cru capable d’une fonction publique.

Mais en Angleterre, à partir de 1688, on voit la littérature plébéienne associée partout à la noblesse savante et lettrée qui tenait les grands emplois. Prior, obscur de naissance, cl assez ignoble de mœurs, mais poète et penseur piquant, représenta l'Angleterre à la cour de Louis XIV ; le poète tragique Rowc cl Congrève occupèrent des places considérables ; Locke fut à la tète du bureau de commerce; Ntwton, membre du parlement, et directeur des monnaies; Siècle sc Gt redouter, au point d’élrc éliminé de la chambre des communes; Addison devint ministre; Swift, éloigné du pouvoir par son caractère ecclésiastique , et suspect au clergé par le scandale irréligieux de son conte du Tonneau , exerça par ses écrits la plus haute influence, et domina souvent le ministère de la reine Anne.

Et, rcmarqucz-le bien, ce n'était pas le talent des lettres, transforme eu éloquence de tribune, qui exerçait ce pouvoir : Swift n'entra jamais dans le parlement; Addison u'y parlait pas; et on sait l'histoire de celle phrase improvisée, qu'il recommença trois fois et ne put jamais Guir. Plus lard, nous verrons les lettres créer pour la tribune les Chalain , les Burke, les Slicridan, les Canning; mais alors leur puissance chez les Anglais était toute en elle-même, et tenait d'une part à l'éclat que le siècle de Louis XIV avait répandu sur les arts de l’esprit en général, cl de l'autre, à l'action puissante que la liberté de la presse donnait à la pensée.

SIXIÈME LEÇON

Influence de la révolution «le 1088 sur le* lettres anglaises. — Mœurs toutes politiques. — Liltvralurecorrecte. mais peu inventive. — Temple, Congrèvc, Rowc. — Mort de Guillaume lit et de Jacques II. Caractère du nouveau règne. — Grande influence des lettres sur les affaires. — Swift, Addison, Steelo.

Mcssiccrs ,

Que la liberté soit l'âme des lettres, qu’elle ail créé l’éloqucncc et souvent inspiré la poésie , qui n’est qu'une éloquence plus idéale cl plus pure, c’est, je crois, une vérité reconnue, et presque un lieu commun inoffensif. Distinguons cependant. Il fut, dans l’antiquité, une liberté héroïque, qui façonnait les âmes au sublime, cl passait de la vie civile daus les œuvres de l'art et de la pensée. Les passions qui naissaient d'elle étaient éloquentes et poétiques. Il n’en est pas toujours ainsi d'une autre liberté plus restreinte et plus sage, liberté

régulière et formaliste, telle que l'admet dans nos sociétés modernes la monarchie constitutionnelle, cl telle qu'on la vil se développer en Angleterre après la révolution de 1688.

Cette liberté fait naître plus de tracasseries que de grandes luttes, plus d'intrigues que de grandes passions. Sans doute, par scs effets éloignés, par son contre-coup, clic sert à la dignité de l'intelligence. comme au bien-être national ; mais, tandis qu'elle 's’établit et s’organise, c’est une machine trop laborieuse et trop complexe pour ne pas abîmer dans mille détails l’attention publique, cl pour laisser aux âmes celle vigueur originale, et celle indépendance solitaire qui fait les grands talents dans les lettres et dans les arts. Le ménage d’un gouvernement constitutionnel, s’il est permis de parler ainsi, occupe trop l'esprit pour être fort utile au génie. Il ne lui doiinc ni les passions et la grandeur de la liberté républicaine, ni les loisirs d'une monarchie splendide et paisible.

Sous ce point de vue, le gouvernement parlementaire de 1688, très-favorable aux hommes de lettres et de talent, dont il élevait la fortune cl créait l'influence, parut l'être moins d’abord aux progrès des lettres. Sans doute, il leur assura cet inappréciable avantage de la liberté d'écrire, que nous avions eue au seizième siècle, mais il le donna mêlé de tout ce que les petitesses de secte et de parti, les intrigues et la vénalité peuvent offrir de plus honteux. Guillaume, par son caractère et son génie, aimait peu les lettres : et son règne, longue chicane de toutes les ambitions contre la sienne, de tous les partis contre sa volonté, ne laissait de prise sur les esprits qu'aux intérêts de secte, aux manœuvres d’assemblées, aux intrigues de cabinet. L'œuvre même de Guillaume, l'établissement de la monarchie constitutionnelle par les chambres, la liberté de la presse cl le crédit public, celle fondation qui dure et grandit depuis un siècle et demi , n'était pas saisie par fes contemporains dans toute sa grandeur : elle était surtout pour eux une victoire de secte, une grande bataille gagnée par l'intérét protestant contre le pape cl contre Louis XIV. Dans une moitié de la nation, ce qui dominait, c'était la peur du prétendant , bien plus qu’une vive intelligence et une noble passion de la liberté légale.

La révolution qui avait appelé Guillaume étant tout aristocratique, bien qu’elle eût employé des passions populaires, elle semblait pouvoir se détruire par les mêmes forces et les mêmes noms qui l’avaient faite. De là, de perpétuelles intrigues, et, sous le jeu public du gouvernement parlementaire, le jeu caché des hommes de cour, des hommes d'église, des sectaires, voulant, les uns, rappeler

les Stuarts qu’ils avaient rejetés, les autres, maintenir Guillaume contre lequel ils luttaient. De là aussi, le prodigieux effort de Guillaume, n’ayant que des appuis inGdèles ou turbulents, gardant près de lui des hommes qui avaient changé de religion pour rester ministres de Jacques II , et forcé d’opter sans cesse entre les services douteux des torys et la tyrannique alliance des wbigs. Mais, durant un tel règne, la nation, toute préoccupée du travail difficile de son nouvel établissement, tout affairée de politique, avait peu de temps et d’attention pour les lettres , à moins qu'elles ne se fissent l'instrument de quelque intérêt de secte et de parti. Ainsi , beaucoup de pamphlets , et peu de grands ouvrages ; souvent un déplorable goût d’allusion, qui rapetissait aux querelles du temps les œuvres même d’imagination.

Ce n'est pas, comme on l'a dit, par le défaut de munificence du roi Guillaume que la poésie languit alors. Un des ministres du roi, Halifax, poète médiocre, mais zélé Mécène, favorisait les lettres plus que ne le fit jamais Colbert. Mais l’enthousiasme manquait dans cette révolution toute d'habileté politique et d’inllucnce aristocratique, accomplie avec le flegme hollandais. L’éloquence, la franchise, la grandeur se trouvaient peu dans les tactiques habiles et intéressées de ces parlements qui soutenaient et gênaient Guillaume. S'il y avait trace quelque part de ce feu de génie qui avait animé Milton, c'était dans les réunions obscures de quelques sectes, mécontentes de l'Eglise anglicane et du nouveau roi. Mais la littérature en crédit avait quelque chose de roide et d’uniforme , et n’était vraiment originale que dans l'histoire politique , sous la plume de Burnet, complice si passionné et si intelligent spectateur des choses qu’il raconte. Les Mémoires de Burnet sont un livre à part, où l’on sent l'homme qui avait écrit des pamphlets à bord de la flotte de Guillaume, mais où l'on reconnaît aussi un esprit merveilleusement droit, juste, supérieur à scs passions par sa sagacité. C’est dans ce livre qu’il faut étudier la révolution de 1G88; mais, en le lisant, ou comprendra que, dans un temps si politique, il dut y avoir bien peu de place pour les choses de goût et le génie des lettres.

L’esprit du siècle, d’ailleurs, esprit critique dans l’ordre religieux et civil, devait porter le même caractère dans la littérature. Nos controverses littéraires de la fin du dix-huitième siècle se reproduisaient, à la même époque, et comme d’ellcsmémes, dans l’Angleterre, qui avait tant d’autres objets de distractious et de soins.

Le chevalier Temple, homme d'Élat célèbre, ancien ambassadeur des Stuarts, et dans sa retraite souvent consulté par le roi Guillaume, discutait la

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question de la prééminence des anciens et des modernes, comme avaient fait La Motte et Fontencllc : seulement sa conclusion fut différente. Il n'y avait pas, en Angleterre, celte satiété d'un demi-siècle de chefs-d’œuvre, et ce besoin systématique de nouveauté. J usque-Ià les lettres anglaises n'avaient produit que deux génies puissants, épars à grande distance l’un de l’autre dans la vie de la nation , et qui n'étaient pas encore bien connus d'elle : Shakspcarc et Milton. Il n'y avait pas eu de groupe intellectuel formé, et de réunion d’hommes de génie, avec ces diversités originales et ce type commun de grandeur et de simplicité qui marquent une époque complète dans l'histoire des arts. Il n'y avait donc pas encore de décadence, ni de système pour remplacer l'inspiration.

Le chevalier Temple, dans son livre, fut tout partisan des anciens. Sa thèse était précisément l'extrême opposé des paradoxes de La Molle cl de Fontenelle; il péchait par l'excès contraire, proclamant, dans la patrie de Bacon, dans le siècle de Newton, la supériorité des anciens, même pour les sciences naturelles. Mais il admirait avec justice leur histoire, leur poésie, leur éloquence ; et, philosophe, homme d'État, esprit grand et libre, il donnait de cette admiration des raisons beaucoup meilleures que celles de madame Oacicr. Cette opinion était alors, eu Angleterre, celle de tous les hommes qui s'occupaient d'études. La littérature, qui avait été successivement populaire, biblique, licencieuse et courtisancsque , devint donc classique dans l’acception ordinaire de ce mot : elle sc forma surtout par l’exemple de l'antiquité et de la Franco, avec une sève propre de libre bon sens et d’humeur nationale. C'est le caractère de l’époque désignée sous le nom de la reine Anne, et dont Voltaire reçut et importa l'esprit, puissant sur le nôtre, par ses analogies, comme par scs différences.

Ce siècle de la reine Anne a commencé bien avant elle, et s’annonce dans l'activité même du règne de Guillaume. Tout ce qui n’était pas alors pamphlet politique ou religieux prit un caractère de correction et de régularité. I.c théâtre, ce témoin des mœurs publiques, s'épura beaucoup, et parut encore licencieux aux moralistes du temps. C'est l'époque de Congrève, le classique de la comédie anglaise. A vingt-sept ans, il avait fait jouer un drame cl quatre comédies. On ne peut guère, à cet âge, avoir appris la vie que dans les livres, cl écrire la comédie que d’après Molière. On le sent aux pièces de Congrève, d’ailleurs pleines d’esprit et conduites avec art, le Trompeur, Amour pour amour, le Train du monde. Ce sont d’excellentes éludes d’après l’école française, sans

copie servile. « On y trouve, dit Voltaire, le lanu gage des honnêtes gens , avec des actions de fri- «pons, ce qui prouve que Congrève connaissait « bien son monde, et vivait dans ce qu’on appelle « la bonne compagnie. » Comparées au cynisme du théâtre de Charles II, les comédies de Congrève sont, en effet, remarquables par la bienséance du langage ; mais il n’y a pas autant de vérité que de décence. Les mœurs y sont empruntées à notre théâtre, et l’intrigue à des romans. Jamais poêle, au reste, ne se lassa plus vite des succès du théâtre, et n’en fut mieux récompensé que Congrève. Appelé par le roi à une place considérable, il ne fit plus, le reste de sa vie, que de courts fragments de traductions poétiques, ou des vers officiels.

Il y avait plus de fonds et de verve dans Prior. Un des premiers actes de Guillaume fut de le récompenser d'une satire antijacobile par quatre cents guinées de pension ; mais , ayant démêlé sa grande habileté pour les affaires, il ne lui demanda plus de vers, et ne l'employa que dans des traités de commerce. Prior, tory d'inclination, épicurien de principe, homme d'État par habitude et par souplesse d'esprit, composa quelques poésies d’un tour heureux et d'une philosophie hardie, entre autres son HUtoire de l’âme. Puis, en se moquant des louanges de Louis XIV, il chantait celles de Guillaume, qui s'eri souciait peu.

Vers le mémo temps, un poêle tragique, sur lequel avaient jailli quelques étiucelics du génie de Shakspcarc, eut l'idée malheureuse de faire, sous les noms de Tamcrlan et de Bajazet, une tragédie toute en allusions à Guillaume et à Louis XIV. Celle pièce fut jouée dans l'année même où Guillaume, prématurément épuise de fatigues et d'efforts , devait achever sa glorieuse carrière. On l’applaudit avec enthousiasme, et longtemps après on la représentait chaque année à l'anniversaire du jour où ce prince était débarqué sur la côte d'Angleterre. Mais un ouvrage de ce genre ne peut compter parmi les mouvements de l'art, et je ne présume pas qu’il ait beaucoup servi à la gloire de Guillaume.

Ce personnage, extraordinaire dans l'histoire, n'était pas matière à poésie. Les circonstances mêmes de son élévation, cette prise de possession si hardie à la fois cl si formaliste, mélange de conquête cl de procédés parlementaires, n'avait pas ce qui frappe le plus l’imagination du peuple et du poêle. Le nom de la reine Marie, joint au sien, et celte idée d’une fille détrônant et remplaçant son père, jetaient, sur la gloire même de Guillaume, une sorte de tristesse, amèrement relevée par scs ennemis d’Angleterre cl de France. Vous vous

rappelez Pinfectire de La Bruyère, cl le nouvel Jbtalon , le nouvel Hèrode du grand Arnauld. Quelle réponse ne pouvait-on pas faire à ces injures au nom du peuple anglais? Mais, en Angleterre même, les partis, froisses par l'imperturbable fermeté de Guillaume, ne lui pardonnaient pas ce que, dans leur première ardeur, ils avaient fait pour lui. Whigs et torys couvraient tour à tour, par leurs murmures, la voix de l'admiration et même de la justice envers le seul rival de Louis XIV et le défenseur intéressé, mais (idèle, de la liberté de l'Europe. La portion même d’héroïsme qui était dans Guillaume, celte hauteur d'une âme si froide en apparence , celle ambition stoïque et capable, par fierté, de renoncer au pouvoir, avait plus de grandeur cachée que d'éclat. Les prêches seuls des ministres protestants de Hollande retentissaient de dignes éloges de ce prince; cl Saurin fut son Bossuet. Mais, en Angleterre, son génie, contrariant pour tout le monde, trouva peu d'enthousiastes ; et sa vie se consuma dans ces luttes qui préparent la gloire, mais n'en laissent pas jouir.

Le 16 septembre 1701, Jacques II, sous le poids de l'âge et de l'ennui , était mort dans le château de Saint-Germain, léguant à son fils son droit divin sur trois couronnes, et la protection de Louis XIV. Quatre mois après, Guillaume, vainqueur et affermi , reconnu roi par toute l'Europe, y compris la France, mourait de consomption, au comble de la grandeur. La scène s’ouvrait pour de nouveaux acteurs sur le trône cl dans l’exil; c’était une faible femme, pieuse, agitée, timide, qui succédait à ce fardeau , sous lequel venait de plier l'infatigable Guillaume. L’élévation de la reine Anne, également accueillie par les espérances diverses des partis, parut leur donner quelque calme à tous, et fut d’abord comme une sorte de trêve favorable aux arts de la paix. Puis , les succès militaires que Guillaume, avec ses grands talents de général, avait obtenus, rares et disputés, vinrent de toutes parts aux armées de la reine, conduites par Marlborough;cM’Anglcterrc futcnivrécdcla gloire, si coûteuse pour elle, de faire la loi sur le continent.

Anne, tory de cccur, et jacobilc si elle n’cùl été reine, fut cependant forcée d'abord de laisser le pouvoir aux mains de la puissante aristocratie des whigs. que soutenait le vœu populaire. La nation était satisfaite et confiante, les esprits pleins d’ardeur , les arts encouragés ; l’Angleterre atteignait à la politesse de notre dix-septième siècle.

Congrève , Addison , Prier, Parue]], Swift, florissaient à la fois, et Pope préludait à sa gloire. En même temps que l'Angleterre, humiliant la vieillesse de Louis XIV, entamait ses provinces , cl disputait l’Espagne à son fils, elle semblait aussi

attirer à soi celle belle civilisation des lettres qui avait marqué noire plus glorieuse époque, et nous dépouiller de nos arts comme de nos victoires. On sait avec quel enthousiasme fut ressentie par les Anglais la victoire de lUonhcim [1704] , cl les magnifiques récompenses qu'clJc valut à l’insatiable Marlhorough. Addison la célébra dans sa fameuse Campagne, gazette riméc . semblable au Fonlenois de Voltaire, et dans son opéra de fiotamondr; car la mode française prévalait au point de faire , pour un général whig , les mêmes apothéoses d’opéra si longtemps prodiguées et reprochées à Louis XIV.

Ce goût de louanges officielles dominait fort dans la poésie classique du temps, et produisait parfois d’étranges disparates. C’est fort bien de ne pas dénigrer Pindarc, comme faisait de La Molle; mais que penser de Congrève, qui, sur le modèle de la première olympique, compose une ode à grandes images, dont le héros est Godolphin, ministre de la trésorerie, et l’épisode, les chevaux qui promenaient dans nyde-Park la calèche du noble lord? l'iodarc, je le sais, faisait grand cas de l'or et des vainqueurs qui payaient bien : mais cela disparaît pour nous dans le lointain magique de l'antiquité; tandis que, dans nos temps modernes, en France, en Angleterre, on rira toujours un peu d'une ode pindarique adressée au ministre des finances. Le duc de Hariborough pouvait mieux supporter cet appareil; et toutefois les odes pindariques que lui décerne Congrève me choquent toujours parce placage de couleurs antiques sur l'homme moderne , le courtisan gagneur de batailles, doté de grosses (tensions par scs amis du parlement. Toute la poésie anglaise de ce -temps, correcte, élégante , rapprochée du goût français, me parait avoir tour à tour ('inconvénient d’ennoblir à faux les idées modernes par des imitations de l’antiquité, et d'affaihlir la simplicité antique par une élégance de cour: voyez Addison , voyez Congrève, voyez l’Iliade de Pope. Mais laissons un moment la poésie, pour étudier le mouvement général desesprits en A ngleterrc.

L'autorité des whigs commençait à peser au pays, f.a guerre glorieuse, qu’ils faisaient soutenir par les armes anglaises, semblait longue et stérile. Il se fit un retour d’opinion : on invoquait contre la domination legale et parlementaire des ministres jusqu'aux vieilles maximes de l’obéissance passive envers le trône ; on résistait en flattant. Un prédicateur fanatique, lcdocteurSbaverell.cn prêchant le pouvoir absolu à Saint-Paul, et dans plusieurs comtés d’Angleterre , excitait un enthousiasme extraordinaire, et comme uneémeutc de servitude. La portion même du publie anglais la moins faite pour céder à ce prestige , beaucoup d'amis de la

coiislitulion sc réunissaient aux torys par celle défiance et cette jalousie contre l'armée , si naturelle dans uii État libre. A toutes ces causes publiques de changements se mêlaient des impatiences de femme, qu’avait excitées, dans l’esprit si longtemps docile de la reine Anne , l’impérieuse fierté de la duchesse de Marlborough.

Enfin, après la suppression du parlement d'Écossc et la réunion politique des deux royaumes, la reine sc sentit assez maîtresse pour sc passer des whigs, qui, par cette mesure, avaient fortifie le pouvoir du Irène, en croyant n'opposer qu’une barrière au prétendant. Elle changea son ministère. Alors vint l’administration tory de Bolingbroke cl d’Oxford, marquée par des victoires, cl qui faillit l’étrc par une révolution. C’était, à travers bien des transformations , le dernier combat rendu par l'esprit de l'ancienne monarchie anglaise; cl il est remarquable que cet effort impuissant ail concouru avec la fin même du règne de Louis XIV, et ait paru placé sous l'influence de son génie mourant.

Dans cet intervalle, la paix d'Utreclil fut signée; l’Angleterre brilla de tout l’éclat de la politesse et des arts. Les luttes des partis sc dessinèrent sous des formes plus savantes cL plus modérées. La haute littérature devint la haute politique.

Swift, un simple ecclésiastique anglican, d’une paroisse d'Irlande, protégé dans sa jeunesse par le célèbre Temple , cl venu ù Londres avec le goût des vers et le talent de In polémique, fut le principal conseiller du ministère. Avec lui commencent en Angleterre la grande autorité des écrits périodiques et cet usage de traiter dans les journaux la politique, la religion, la morale, usage qui est aux livres imprimés ce que les livres imprimés furent à l’écriture.

Il avait paru, pendant la révolution de 1640, plusieurs journaux anglais, le Mercurius politicus , le Mercuriu» auticua , rusticua ; mais celte mode n'avait été, comme la publication même des discours du parlement, qu’un droit momentané, cl pour ainsi dire une licence de guerre civile. Cromwell cl les Stuarls avaient ramené la censure; elle dura même pendant les six premières années de Guillaume.

Plus lard parurent deux recueils puritains , la Revue de Foë, l’auteur de Robinson , l'Observateur de Lcslrangc, cl la Répétition, journal jacohitc.

Enfin, Steelc commença le Babillard, plus littéraire que politique, et Addison son Spectateur, généralement dicté par la saine philosophie et le bon goût. Mais, pour la verve politique, rien n’est comparable à l'Examinateur de Swift, qui parut en 1710, détail destiné à humilier Marlborough,

au profit du ministère qui se servait de scs victoires pour préparer la paix.

La reine, en effet , avait tout changé dans son gouvernement, excepté le général qui battait les ennemis de l’Angleterre ; cl Marlborough , dont le parti était déchu du pouvoir, avait consenti sans peine à rester à la tète de l’armée. Mais là, contredit, surveillé, soupçonné, il éprouvait mille amertumes. Ses amis politiques cherchaient à le consoler, en exagérant ses services et l’ingratitude du pouvoir. L’ami du ministère, Swift, répondit et n’épargna nulle vérité à l’avide et ambitieux Marlburough. Citons ce rare exemple d’une satire politique dont le temps n’a pas émoussé la piquante ironie : vous y reconnaîtrez cette humour, cette gaielc originale et sérieuse que s’attribuent les Anglais. Swift prend au mot les whigs qui comparaient le duc de Marlborough aux plus grands généraux romains; il suit le parallèle, en opposant au modeste appareil du triomphe antique les marques substantielles de reconnaissance qu'a recueillies Marlborough :

A Rouir, dit-il, au plus haut point de sa grandeur, un général vainqueur, après l’entière soumission des ennemis, avait eu lécompcnsc un triomphe, peut-être une statue dans le Forum, un bœuf pour fe sacrifice, uuc robe brodée pour la cérémonie, une couronne de laurier, un trophée monumental avec des inscriptions. Quelquefois cinq ernts ou mille médailles étaient frappées à l’occasion de la victoire, dépense qui, étant faite en l’honneur du général, doit, nous l'admettons, compter dans les frais; enfin quelquefois il avait un arc de triomphe. Voilà, autant que je puis inc le rappeler, toutes les récompenses que recevait un général vainqueur, au retour de ses plus belles expéditions, après avoir conquis un royaume, traîné captifs io roi, sa famille cl ses grands, fait du royaume une province romaine, ou du moins un Etat dépendant et humble allié de l’empire. Maintenant.de toutes ces récompenses , je n'en trouve que deux qui fussent un profil réel pour le général ,la couronne de laurier qui était faite et envoyécaux dépens du public, et la robe garnie. Encore je ne puis découvrir si cette dernière dépense était payée par le sénat, ou par le général. Cependant, je veux adopter l'opinion la plu» large; cl , quant au reste, j’admets tous les Trais du triomphe comme argent comptant dans la poche du général; et d’après ce calcul, nous allons établir deux comptes curieux, celui de la reconuaissaoce romaine et celui de l'ingratitude anglaise, et uous ferons la balance :

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