ON PLÉBÉIEN
Remarquez-vous ces paroles? César ne voulut pas prendre la couronne : donc, il est certain qu'il n’était pas ambitieux.
Admirable logique!
Antoine continue. Il ne va pas, comme l'Antoine de Voltaire, accuser Brutus de parricide.
Chers amis, je succombe, et mes sens interdits...
Brutus, son assassin ! ce monstre était son Al»!
Brutus ! où suis-je ? & ciel ! 6 crime ! ô barbarie !
Borne, qui pouvait abandonner Brutus, mais qui l’estimait, n’eùt pas souffert ce langage. Antoine, dans Shakspeare, est artificieux , et non pasdéclamateur. Il répète sans cesse que Brutus et Cassius son Ides hommes honorables, qu'il ne veut pas leur faire dommage.
Mais voici un papier scellé du sceau de César, (‘.'est sa volonté dernière, son testament. Antoine l’annonce, élue veut pas le lire. Le peuple de toutes parts demande la lecture.
Nous voulons entendre la volonté de César !
AXT01SE.
Prenez patience, chers amis. Je ne veux pas vous faire cette lecture : il n'est pas bon que vous sachiez à quel point César vous aimait. Vous n’étes pas «le pierre ou de bois. Vous êtes hommes; et si vous entendez lire le testament de César, cela vous irritera, vous rendra furieux. Il vaut mieux que vous ne sachiez pas qu'il vous a faits scs héritiers. Car, si vous devez... Ob! qu’en aviendrait-il?
vn rLÉoÉir.s.
ï,i»ez-nousletc»tament;nou*devon* l’entendre, Antoine, vous devez nous lire le testament, le testament de César !
a avoine.
Serez-vous patients? resterez vous immobiles quelques moments 7 Je crains de faire tort aux hommes honorables dont les poignards ont assassiné César.
VX PLUÉlEt .
C’étaient des traîtres... Eux des hommes honorables? — Le testament! le testament! la volonté «lerniêre de César! Lisez-nous le testament !
âRTOIRB.
Vous me forcez à lire le testament. Alors, faites un cercle autour du corps de César ; et laissez-moi vous montrer celui qui a fait le testament.
Alors il claie la robe sanglante «le César, compte cl décrit les blessures , nomme chacun des assassins; cl les cris du peuple éclatent.
Vengeance!— Courons.— Brûlons. — Cherchons. — Massacrons.— Ne laissons pas un traître en vie.
Et c'est Antoine qui parait les arrêter.
Mes bons amis, mes chers amis, que ma voix ne vous emporte pas k ce mouvement soudain. Ceux qui ont fait cette action étaient honorables. Quelles injures particulières ils avaient J venger, hélas! je ne le sais pas. Ils auront sans doute des raisons à vous donner. Je ne viens pas, mes amis, pour surprendre vos co urs : je ne suis pas un orateur comme Brutus; mais, comme vous le savez bien, je suis un homme simple et franc qui aime mon ami, cl ils le savent bien, eux qui me donnent permission publique de parler de lui. Je n’ai ni l’esprit, ni les paroles, ni l’art du débit, ou le pouvoir «le l'éloquence pour exciter les passions des hommes. Seulement, je dis vrai : je vous dis ce que vous- mêmes vous savez. Je vous mon tir les blessures de votre bicn-airaé César, et je les charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus, B: uius avec le cœur d’Antoine, j’enlèverais vos âmes, et «le chaque blessure de César je ferais sortir uDe voix qui exciterait jusque dans les pierres de Rome le soulèvement et la révolte.
TOCS.
La révolte ! — Brûlons la maison de Brutus ! en avant !— Courez ! cherchez les conspirateurs !
Cependant, l'artificieux Antoine les arrête encore, pour leur réciter le testament de César , les legs qu'il fait au peuple, les dons en argent qu'il assure à chaque citoyen. Il a gardé l'intérêt pour dernier aiguillon de la fureur; et il laisse partir ctifin , ou plutôt il lance le peuple déchaîné.
Ce n'est donc pas, messieurs, un diamant brut que Voltaire a taillé, un essai barbare dont il a fait sortir un chef-d’œuvre. Il a sans doute ajouté quelques traits éclatants à son modèle; mais il n'ègale point, dans cette scène, la gradation habile cl véhémente de Shakspeare, ni surtout ce dialo-
guede l'orateur et de la foulc.cc concert admirable des ruses de l'art et du tumulte des passions populaires.
Qu’a près cc beau mouvement.
Dieux ! son sang coule encore !
Antoine s'écrie :
Il demande vengeance.
Il l’attcud de vos main» «*l de votre vaillance.
Entendez-vous sa voix? éveillez-vous, Romains!
Ce sont lâ les houncurs qu’à César on doit ren«lre.
Des débris du bûcher qui va le mettre en cendre.
Embrasons l<*s palais de ces fieu conjurés.
Enfonçons daus leur sein nos bras désespérés.
Ce sont là d'assez beaux vers, mais un discours comme tant d'autres. Combien plus originale, dans Shakspeare, cette hypocrite modération d’Antoine, qui fait éclater des cris de mort, sans en proférer aucun, cl qui précipite cc peuple qu'elle a Pair de retenir !
Voltaire n'a donc pas corrigé Shakspeare, comme on le disait. Peut-être même, dans l’impatience de son goût délicat et moqueur, n'en a-t-il pas senti toutes les beautés: du moins, ne les a-t-il pas reproduites. Toutefois cette étude fortifia son génie. Il y puisa quelque chose de ccs grands effets de théâtre, de cette manière éloquente et passionnée qui animent ses drames , et en font un grand poète, après Racine.
DIXIÈME LEÇON
Tradition religieuse du dix-septième siècle conservée dans le dix-huiliemc. — Ecole janséniste. — D'Aguesseau. — Rollin; ses disgrâces; visites domiciliaires.— - Succès «le ses ouvragrs.— Sa correspondance avec Frédéric. — Ses amis : Mcsenguy, l’abbé d'Asfeld. — Louis Racine élève de Rollin.— Sa vie. ses ouvrages de critique. — I.educ de Saint-Simon, janséniste à la cour.— Ses Mémoires.
Le nom de Voltaire nous a d’abord entraînés; il semble que lui seul nous apparaisse dans cc dix-huitième siècle , qu'il a partout sillonné de sa lumière. Nous le voyons, dominant, par la poésie, un temps cl une civilisation peu poétiques, élégant et timide dans Pcpopce , puissant et pathétique au théâtre, fidèle aux traditions du goût, et rejetant (ouïes les autres. La poésie favorite de Voltaire, celle dont nous parlons le moins, celle poésie sceptique et moqueuse, qu’il osa dès sa jeunesse et qui ne vieillit pas chez lui. est l'image du dix-huitième siècle, domine la poésie sérieuse de Voltaire, elle avait un autre but que l’art même: elle servait au triomphe d’une opinion ; clic flattai t la mollesse des mœurs, comme la Hcnriade. Ahirc et Mahomet l'indépendance de la raison. Car
Voltaire , choqué des abus et non des vices de son temps, eut pour règle singulière de propager la réforme par la licence, et de corrompre les mœurs pour enhardir les opinions.
Mais en marquant cette influence, qui, parée de poésie, d'imagination, d'esprit, grandissait presque seule dans la société française, nous ne devons pas cependant négliger ou méconnaître une autre école qui se maintenait encore par le bon sens et la pureté morale, bien plus que par le génie. Cette école avait d'autant plus de force qu’elle se liait à un parti religieux. C'était le dernier reste de Port- Royal. Histoire, philosophie, littérature variée, poésie, celle école, peu nombreuse, avait tout embrassé. Elle se composait de quelques hommes de bien, dans des situations fort diverses, le chancelier d'Aguesseau, au ministère , ou dans sa retraite de Fresnes, Rollin, dans sa petite maison d'ancien recteur. Racine le iils, dans ses obscurs emplois de finance, le duc de Saint-Simon, dans l'cutrc-sol de Versailles, d'ou ce caustique et profond contemplateur a vu passer Louis XIV et la régence.
Ces hommes semblent les débris épars d'un autre monde, tout différent du monde sceptique, raisonneur, frivole, où régnait Voltaire, ainsi annoncé dans Saint-Simon: « C’était le fils du h notaire de mon père, M. Arouet, que j'ai vu bien « des fois lui apporter des actes à signer, et qui *• n'avait jamais pu rien faire de ce fils libertin, •i dont le libertinage a fait enfin la fortune, sous « le nom de Voltaire, qu’il a pris pour déguiser u le sien, n
Ce n’est pas tout, messieurs: à côté de ces hommes qui conservaient, en plein dix-huitième siècle, les mœurs graves et les pieuses traditions de l'âge précédent, il y avait une autre école, qui sans être du dix-huitième siècle, par la foi et les mœurs, lui appartenait par la simplicité du bon sens, la haine des nouveautés et une soumission modesLe et bourgeoise aux autorités établies, et aux usages reçus, lors même quelle n’y gagnait rien. C’ctail le parti des libres penseurs qui (l'étaient pas philosophes, des Crcbillon fils, des Prévost, des Lesage. Nous y viendrons tout à l’heure. Mais voyons d’abord ceux qui n'étaient ni philosophes, dans l'acception nouvelle du mot, ni libres penseurs.
Et, d’abord, pourquoi cette classe d'hommes, honorés par des vertus et des talents remarquables , eut-elle alors si peu de pouvoir? Ce ne fut pas seulement parl'impulsion contraire du siècle; mais le génie lui manqua, hormis à Saint-Simon, qui ne s’eu servit que pour des mémoires posthumes. Prenez, en effet, le chancelier d’Aguesseau? Quelle
éducation plus complète, sous la discipline d'un père vertueux! quelle science des affaires et de la législation! quelles vastes études de philosophie, d’histoire, de littérature comparée! quels grands emplois noblement occupés, plus noblement quittés! Que manquait-il au chancelier d’Aguesseau? Le génie; et par là meme, le goût lui a quelquefois manqué. Son esprit, enrichi de tant de souvenirs, avait peu de vues et d’idées. Son éloquence, tant vantée au palais, n’était qu’une rhétorique élégante. Son savoir et sa piété sc consumèrent en vaincs querelles sur une bulle, et ne servirent pas à défendre les grands principes que des mains hardies commençaient d'ébranler. D’Aguesseau fut respecté, sans être puissant : il n’arréU rien, il ne fit obstacle à aucune innovation. Si l'on parcourt ses lettres sur des questions de philosophie et de littérature, on n’y trouve rien d’original. Son ouvrage de prédilection, le Discours sur la vie de son père, est sans doute une précieuse image de ces vertus héréditaires dans quelques familles de l'ancienne magistrature. Les faits racontés ont même un intérêt historique, et peuvent éclairer quelques parties de l'administration de Louis XIV. On y sent ce caractère d’homme de bien , celle fermeté douce que fortifie la religion.
Mais le dirai-je? Un ouvrage dicté par des sentiments si purs est écrit cependant avec peu de naturel, dans un style à la fois trop oratoire et trop raffiné. Le savant et grave chancelier tombe dans le bel esprit. Son expression ornée cl un peu languissante devient parfois d'une singulière affectation. À-l-il rappelé que son père fut nommé maître des requêtes au conseil d'Élat, il ajoute avec une gravité coquette: » Les maîtres des reque- « les ressemblent aux désirs du cœur humain; ils « aspirent à ii'étrc plus; » c'est-à-dire, sans doute, à devenir conseillers d'État.
On a quelque honte de ces mièvreries dans un si grave personnage,* cl pourtant les dernières pages de ce discours sont belles et louchantes : c’est la mort d’un chrétien digne des anciens jours. Mais auprès de ce lit funèbre, entouré des cérémonies saintes et des larmes d'une pieuse famille, apparaît déjà l’esprit nouveau qui devait partout pénétrer. » Mon père, dit le chancelier, après avoir donne la u bénédiction à mon frère, et avoir prié pour lui, « ajouta quelques paroles pour lui recommander « de n’étre pas trop philosophe. »
Ce frère du chancelier ne tint compte des avis de son père. Plein d esprit et de savoir, mais indifférent à tout, il continua celle vie libre et obscure, alors très à la mode, et qui préparaille règne des esprits forts.
La supériorité de d'Aguesseau, c’était d’avoir
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
vécu dans le dix-huitième siècle, d’on avoir connu les grands hommes, d’avoir entendu leur parole. Comme la plupart d’entre eux, il était attache à cette espèce de réforme orthodoxe et mitigée , qui naissait de l’Église gallicane, et était désavouée par elle. Arnaud et Nicole sont les maîtres de raisonnement et de morale qu’il cite de préférence; et quoiqu'il ait faibli parfois, et que sa douceur de caractère fût mêlée d'indécision, il était janséniste, autant qu’un ministre peut l’étre. Mais qu'avait à faire cette vertu timide, entre un fripon comme Dubois, cl un corrupteur comme le régent? Il était tour à tour leur victime et leur instrument. Créé chancelier, puis bientôt privé des sceaux . cl exilé dans sa terre, pour s’élrc opposé au système de Law , il fut rappelé deux ans après, pour mettre par sa probité de l’ordre dans la banqueroute qu’il avait prévue. Il poussa la complaisance jusqu’à soutenir renregistrement de la huile Unigenitus , qu’il avait refusé, même à Louis XIV. Dans ccltecourdc la régence, sa faiblesse ne sauva passa vertu d’un nouvel exil. Rappelé sous le cardinal Fleury, il fut impuissant à prévenir la persécution religieuse que des intrigants cl des hypocrites faisaient éprouver, pour soupçon de jansénisme, à des gens de bien opiniâtres, peut-être les seuls chrétiens d’alors. Mais , renfermé dans le devoir de sa charge législafitc autant que judiciaire, il fil de belles ordonnances dont s’est enrichi notre droit civil, et donna le modèle de tous les talents et de toutes les vertus, hormis le talent politique et le courage civil.
A la même époque, dans une condition beaucoup moins élevée, un autre homme de bien défendait, avec plus de force cl de persévérance, les principes qu’il empruntait, comme le chancelier, aux traditions de Port -Royal. C’était l’auteur du Traité des filiales, Rollin, un professeur, un principal, oui Rollin, que nous croyons avoir fort surpassé par nos méthodes nouvelles, mais à qui Racine recommandait l’éducation de son fils, en disant : « M. Rollin «< en sait bien plus que moi là-dessus Rollin que le roi de Prusse, le moqueur et incrédule Frédéric, lisait avec goût, et auquel Voltaire lui -même a porté respect :
Nom loin de là Rollin dictait
Quelques leçons à la jeunesse;
El quoiqu’eu robe on l’écoutait.
Qu'il me soit permis, messieurs, peut-être en expiation de mon enseignement, et de bien des choses qui m'échappent, de m’arrêter sur l’éloge, c’est-à-dire sur la vie, sur les écrits, sur la vocation unique et touchante de Rollin, sur le souvenir de ce maître si cordialement ami de la jeunesse , si vertueux par bonté de nature et par goût des lettres, véritable saint de {'enseignement, qui , mieux
que personne, a consacré l’alliance des lionnes études et des bonnes mœurs , des belles-lettres , comme on disait alors, et des beaux sentiments.
Aujourd'hui nous sommes tous profanes, même dans notre dévouement à l’insl ruction de la jeunesse . notre esprit est préoccupé, distrait de mille autres pensées, ambition, vanité littéraire, succès de monde ou de parti. Mais Rollin, l'éducation de la jeunesse, et par elle le progrès des mœurs publiques, était toute sa pensée. Personne ne fut jamais meilleur citoyen, sans le dire, sans le savoir. I.c mélange naïf de l’antiquité et du christianisme, les vertus républicaines de ces grands hommes de Plutarque, les vertus soumises et douces de l’Évangile, l'enthousiasme pour le beau littéraire dans l'Écriture sainte, dans Homère, dans Bossuet, la tendresse attentive et paternelle pour l’cnfancc, l'affection grave cl pleine d’espérance pour la vive jeunesse, toutes ces émotions, réunies dans une âme saine et pure , au milieu de la vie la plus simple, de la plus décente pauvreté, voilà comment s’est formé Rollin. écrivain inimitable, sans être un écrivain de génie. Sa gloire même, sa gloire qui nous est chère, est la dernière et la plus utile leçon qu’il nous ait donnée. Elle montre jusqu'à quel point les dons de l’esprit s’accroissent et fructifient par les vertus, et quelle puissance l'amour du bien ajoute au talent.
Vous savez que Rollin est le fils d’un pauvre coutelier, qu’il obtint une bourse, fit d’excellentes études, une rhétorique brillante au collège du Plessis, sous le célèbre Hcrsan, devint professeur lui-même, recteur, principal du collège de Beauvais ; et, sans entrer dans le sacerdoce, en eut toutes les vertus et toute la ferveur. Vous savez aussi qu'il écrivit lard, à soixante ans, pour achever son œuvre, et pour continuer jusqu'à la fin son apostolat près de la jeunesse. Cependant, messieurs, sa vie n’est pas là tout entière, Rollin fut persécuté, on le destitua ; on le tint pour suspect. L’Académie française, qui estimait ses travaux, n’osa l'adopter. A sa mort, il n’obtint pas d’éloge public. Je vous l’ai dit. il apparteniiil à ce parti de gens de bien qui furent persécutés comme hérétiques sous l’incrédule régent.
Du temps de Louis XIV, Rollin n’avait pas échappé à l’inquisition religieuse qui attrista les dernières années de ce beau règne. Admirateur d'Arnaud, aimé du cardinal de Noailles, lié à la querelle de l'Université contre les jésuites, il fut poursuivi comme janséniste. On le força, en 1712. de quitter la direction du collège de Beauvais. Il sc retira dans une chétive maison du faubourg Saint-Marceau, où il avait un petit jardin, dont il décrit, dans une de scs lettres, le berceau de ver-
colins DK LITTERATURE FRANÇAISE.
dure, les deux allées, le polit espalier couvert de cinq abricotiers et de dis pêchers. C’est là qu’il vécut pour Dieu cl pour l'ctudc, et que, déjà sur le déclin de la vie, il commença scs ouvrages de critique et d’histoire. Son premier travail, ce fut le Traité des Études, monument de raison, de goût, et l’un des livres le mieux écrits dans notre langue, après les livres de génie. Cet excellent style français, toujours fort rare, était chose inouïe dans l'Université, exclusivement célèbre alors par les harangues latines. Aussi d’Aguesseau, en remerciant [\ollin de sou bel ouvrage, lui écrivait-il : « Vous parlez le français, comme si c’était votre <■ langue naturelle. »
Je n’analyserai pas, messieurs, cet ouvrage si connu, mais un peu négligé de nos jours, comme si on avait, depuis Rollin, découvert des méthodes nouvelles pour former l’intelligence et le cœur. Hélas! il n’en est rien : on n’a pas fait un pas; on ne fera pas un meilleur Traité des Études. Nulle part, l'éducation par les lettres, la seule éducation complète de l’homme moral, n’a été rendue plus utile et plus aimable. Je n’hesite pas à le dire : avec le Traité des Études bien compris et heureusement appliqué, vous formerez dans votre élève un cœur droit cl pur. un jugement ferme et sain, une imagination ornée, et animée par les plus naïves impressions du beau.
Rollin, dans ce livre, renversait l'échafaudage des anciennes rhétoriques, et tout cet artihcc de procédés oratoires que le génie grec lui-méme avait trop réduit en système, et qui était devenu la plus fausse et la plus puérile des sciences. A ces règles arbitraires, qu’on l'accusa de négliger, il substituait l'intelligence cl la vive admiration des grands modèles; il ramenait l'art au bon sens et aux expériences du génie.
Rousseau dit quelque part : « Figurez-vous d'un « côté mon Emile, et de l’autre un polisson de col- « lége lisant le quatrième livre de t’Éuéide, ou « Tibulle ou le Banquet de Platon ; quelle diflfë- « rente ! Combien le cœur de l’un est remué de « ce qui n'alfccle pas meme l’autre! » Je ne sais si la lecture de Tibulle est bien choisie, et j'ai quelque doute à cet égard ; mais j'admets eucorc moins le dédaigneux contraste que fait ici Rousseau; et j’opposerais volontiers à son Émile, le polisson du collège de Beauvais, l'élève de Rollin. Il n'aura pas été formé à grands frais par un maître destiné pour lui seul, avec des circonstances artificielles, et de petits coups de théâtre habilement ménagés; il ne recevra pas de leçons d'un faiseur de tours, aposté par son précepteur ; il n’ignorera pas jusqu'à quinze ans son Dieu et son âme; il n'apprendra pas la géométrie avant le cathéchisme. On
ne l'a pas entouré d’un monde fait pour lui, sous prétexte de lui apprendre à se mieux passer de tout : il est jeté dans la foule, il s’y débat, il y grandit sous la loi d’une vigilante discipline, sous la garde de la religion , partout présente à son jeune cœur, cl mêlée à toutes scs études par l’imagination et l'éloquence; il étudie avec une ardeur salutaire les modèles de grâce cl de sublime que l'on met sous ses yeux; il est à la fois instruit cl candide; et la préoccupation même du savoir prolonge son innocence. Il n'a pas, comme on ledit, appris seulement des mots, mais toutes les vérités intellectuelles, toutes les nuances morales que renferme la perfection du langage. Il a étudié dans le travail de la traduction la méthode pour penser. Il a recueilli, ainsi le voulait Rollin, mille notions de philosophie, d’hisloirc, de sciences naturelles, qui sont comme la matière de l'art de penser et d’écrire. De plus, encore enfant par le cœur, il a déjà commencé la vie d’homme par un noviciat de travail assidu. Il a fait avec zèle et persévérance son état d’étudiant, comme il remplira plus tard quelque devoir public. Ccsl qu’il est élevé pour la société, et non pas hors d’elle, comme ''Emile de Rousseau; et il apprend , dès le jeune âge, à quel prix elle donne son estime.
Ces maximes d’éducation, Rollin les avait puisées dans son expérience et dans le commerce de quelques amis vertueux. Son 7'raité des Études est une continuation de l'enseignement de Fort Royal. Seulement son âme affectueuse adoucit l'austérité de l’ancienne école janséniste, et rend la inéme pureté plus aimable. Il emprunte aussi à celte grande école, sur laquelle Pascal a jeté sa lumière, un goût de science et de recherches qui devait étendre l'instruction de la jeunesse. En cela, il était secondé par deux hommes dont le souvenir, effacé sous le torrent des opinions du dernier siècle, mérite d’étre rappelé. L’un était Mcscnguy, condamné par la cour de Rome en 1761 , auteur d'excellents ouvrages de religion et de controverse. Rollin l’avait recueilli dans son collège de Beauvais. C'est sous scs yeux que Mescnguy' composa ses beaux extraits de l’Ancien Testament, et son Exposition de doctrine chrétienne, précédée de trois entretiens, où l’on retrouve celte grâce éloquente de quelques-uns des Pères, alliée à des notions précises sur les sciences naturelles. Mcsenguy avait tracé dans un de ses dialogues religieux l’exacte description physiologique, dont s’emparait Voltaire dans une épltre:
Demandez à Sylva par qncl secret mystère,
Ce pain, cct aliment dans mon corps digéré.
Se transforme eu un lait doucement préparé;
Comment, filtre toujours par des routes certaines.
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler me» veines y
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. K
A mes sens épuises rend un pouvoir nouveau.
Fait palpiter mon cœur, et penser mon cerveau.
Mais on le reconnaît au deroier trait de ce passage, la science qui fortifiait la foi de Mesenguy, armait l’incrédulité de Voltaire. Les livres de Mesenguy sont une des meilleures études qu'on puisse indiquer à la jeunesse. Une méthode parfaite, un style élégant et pur y servent à l’exposition de graudes vérités; et la religion s’y montre partout appuyée du raisonnement.
Un autre ami de Rollin, le compagnon de ses promenades et de scs lectures, ce fut l’abbé d’Asfeld, frère du maréchal de ce nom, qui contribua si glorieusement à la victoire d’Almanta, cl parut seul digne de remplacer Berwick. Rollin vécut dans l’intimité des deux frères inséparablement unis. Il allait chaque année passer de longues vacances à leur terre de Colombe, lisant Plutarque et la Bible avec l'abbé d’Asfeld, cl écoulant curieusement le maréchal sur la politique cl la guerre. L'abbé d’Asfeld, comme Rollin, comme Mesenguy, comme Duguet, qu’il avait aidé dans la composition de quelques ouvrages, était janséniste; et malgré la gluire de son frère et ses vertus, il n’échappa point aux lettres de cachet sous le ministère moliniste du cardinal de Fleury.
Arraché à tous les siens, l’abbé d’Asfeld passa plusieurs années d'exil dans une campagne éloignée. Témoin de la tristesse du maréchal et de sa famille, Rollin fut ébranlé, et engagea son ami à quelques soumissions, pour obtenir un rappel momentané. L’abbé, regardant son exil comme un ordre de la Providence, et craignant que son retour ne parût un abandon de sa foi, refusa, quoique avec douleur. «Puis-je, après tant d'années, « rcpondait-il à Rollin , rétracter sans infidélité un « sacrifice dont l’éloignement de mes proches a fait « la portion la plus sensible et la plus méritoire? « Puis-je renoncer à une promesse qui m’assure de « la vie éternelle, pour avoir quitté mon frère cl «t ma sœur? « On dédaigne aujourd’hui les querelles religieuses; mais qui ne s'intéresserait à cette fermeté de conscience et de foi?
L’abbé d'Asfeld soutint avec sérénité son exil, par la prière, la lecture , et celle contemplation des oeuvres du Créateur qui inspirait, à la fin du dixhuitième siècle, les Études de la nature. C’est le sujet d’une lettre charmante, ou il raconte à Rollin l'emploi de Sâ vie solitaire, ses courses à travers la neige, le secours qu’il donne dans les champs aux pauvres femmes qui ramassent des ramées et des feuilles, et aux petits enfants du village. On croirait lire quelques pages des rêveries du Promeneur solitaire, n’étaient plus de simplicité et une paix du cœur que n’avait pas le philosophe
dans la retraite, et que le vertueux prêtre a conservée dans l'exil.
La cause janséniste, è cette époque, était malheureusement bien pisque persécutée: elle tombait dans le fanatisme et le ridicule. C'était le temps du diacre Péris, et de ses miracles défendus par la police, cl chansonnés par le public. Des hommes graves, des savants, des magistrats croyaient à ces miracles, dans l’espoir d’y trouver une protestation contre la bulle Unigenitus et la cour de Rome, à peu près comme Racine et tout Port-Royal avaient, en haine des jésuites, adopté le miracle de la sainte épine. Rollin partagea ccllecrédulilé de conscience ou de parti.
Les miracles n’étaient pas la seule arme des jansénistes. Ils composaient force brochures, et les publiaient furtivement, comme avaient paru jadis les Provinciales. On accusa Rollin de ces infractions k la censure; et le cardinal de Fleury ordonna des visites dans sa maison et dans ses caves, que le lieutenant de police appelait des souterrains. La recherche fut inutile, comme on peut le croire; et Rollin, justement offensé, se plaignit au premier ministre, du ton d’un honnête homme qui croit mériter qu’on se fie à sa parole. Le ministre, en mêlant à quelques termes assez flatteurs des reproches indirects sur les assiduités de M. Rollin à Sainl-Médard, exprimait le regretde voir un homme de lettres tel que lui ne pas se borner aux choses qui sont de sa sphère. C’est un raisonnement commode, et que le pouvoir applique parfois à d’autres matières que la théologie.
Le bon Rollin, sans désavouer aucune de ses opinions, répondit en opposant à tous les reproches sa vie retirée et ses ouvrages. « J’écarte, disait-il, u avec une rigide sécurité tout ce qui peut m'en « distraire. Je ne fais ma cour à personne; je n’imu portunc point les puissances, je ne sollicite point «de grâces, vous le savez, monseigneur. Il n’y a « point de place, quelque lucrative ou honorable « qu’elle puisse être, qui soit capable de me tenter: « il n’est pas nécessaire de m’en fermer la porte; « je m’en exclus moi-méme, pour vaquer sans par- « lage à un travail qu’il semble que la Providence « m’a imposé. » C'était son Histoire ancienne, dont les volumes se succédaient rapidement et avec la plus grande faveur publique. Le cardinal se le tint pour dit, et laissa Rollin tranquille, sans persécution ni grâces de cour.
La récompense lui vint d’ailleurs. « Un honnête « homme, écrivait Montesquieu, M. Rollin, a, par « ses ouvrages d'histoire, enchanté le public. C’est « le cœur qui parle au cœur. On sent une secrète « satisfaction d’entendre parler la vertu : c’est « l’abeille de la France. * Ce succès ne sc borna
VjC
Digiti.
pas à la France. Le nom de Rollin devint célèbre en Europe. On le félicitait de toutes parts; et il est curieux de voir, en 1730, le jeune prince royal de Prusse lui adresser presque les mêmes avances et les mêmes hommages qu'à Voltaire. Était-ce estime sincère et goût naturel pour le bon sens et le bon style de Rollin? Etait-ce désir de ménager et d'honorer une réputation chère au public? Je ne sais. Hais il y a loin de cette correspondance à d’autres lettres de Frédéric. Le jeune prince , à chaque nouveau volume qu’il reçoit, remercie Rollin en termes un peu emphatiques, le compare à Thucydide, le félicite de préparer pour la France un peuple de héros, un peuple de savants, loue sa morale et sa probité, et lui souhaite de pouvoir rendre les rois hommes, et les princes citoyens. Rollin, touché de cet honneur, se prit à son tour d’une vive affection pour Frédéric; et, lorsque le prince devint roi , il fut des premiers à saluer son avènement.
Pendant que Voltaire adressait au jcuue roi scs flatteuses éptlrcs,
Quoi ! vous êtes monarque, et vous m'aimez encor?
Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre,
Surtout dans les plaisirs , tous les ici do la terre !
Tbéodoric, lilric, Genséric, Alaric,
Rollin, sur un ton plus modeste, se félicitait de voir les lettres et les sciences monter, en quelque sorte, sur le trône avec Frédéric, et lui rappelant l’obligation de faire le bonheur des peuples que la Providence lui avait confiés, priait Dieu de le rendre un roi selon son cœur. Frédéric ne pot se défendre de quelque ironie, en remerciant son cher, son vénérable Rollin. « J’ai trouvé, disait-il, dans votre « lettre les conseils d’un sage , la tendresse d’une u nourrice, et l'empressement d’un ami. • Mais le bon Rollin ne vil que les paroles obligeantes, et ce qu’il appelait l’amitié du roi. Il en était tendrement ému, et l’en remerciait avec effusion de cœur : « Les « rois, lui écrivait-il, ne se piqueut pas d’ordinaire « d’avoir des amis ; et il est rare qu’ils en aient de « véritables. Votre Majesté n’en use pas ainsi. Elle h descend du trône jusqu’à son serviteur, et par là « trouve le moyen de se mettre de niveau avec lui, u pour en faire son ami. Oui, sire, je le serai toute « la vie. Mais c’est trop peu pour moi ; que me « reste-t-il encore à vivre? Je souhaite l’être penu danl toute l’éternité : cet unique vœu dit bcauu coup de choses. »
Que la pieuse candeur de celte expression est touchante! L'incrédule Frédéric n’en a-t-il pas souri? Mais combien ce langage est supérieur aux lettres où, trente ans plus tard, Frédéric et d’AIcmbert vieillis, sc lamentent sur leurs maux d’estomac, sans grand intérêt l’un pour l’autre, et voient
dans les infirmités qu'ils sc racontent le gage de leur prochaine rentrée dans le néant.
La pure et sublime croyance qui brilla sur la vieillesse et sur toute la vie de Rollin , est aussi l'âme de son ouvrage. C'est elle , c’est la foi à la Providence , à l’immortalité, à la vertu , qui a répandu dans ses récits un charme singulier de douceur et de gravité. On sait combien il traduit les anciens, combien il copie même parfois les modernes ; et cependant sa composition est une et animée. Il manque de critique et mémo d’érudition; il ne choisit pas toujours bien scs autorités; il ne connaît pas Pari ingénieux de tirer, par conjecture, des moindres textes, quelques inductions pour l’bisloire. On dirait même qu’il a quelquefois ignoré ou négligé de précieux détails, clairement indiqués dans les monuments antiques. Loin d’avoir le plus léger doute sur la série des rois de Rome, qui, de nos jours, sont devenus des mythes ou symboles, il prend tous les faits comme les donne Tite-Live ; il suppose Porscnna et les Gaulois vaincus, sans souci des textes contraires de Pline et de Polybe. Enfin, si la simplicité abondante et la candeur de sa diction semblent s’allier heureusement aux couleurs primitives d’Hérodote et aux temps qu'il décrit, on ne peut nier qu’elles ne rendent faiblement la vie guerrière et agiléedes républiques anciennes, et qu’elles n’altèrent ces fortes vertuset ces grandscaractères par un ton habituel de bonhomie modeste.
Toutefois, son Histoire ancienne et ce qu’il a composé de l’histoire romaine donnent une idée généralement vraiede l’antiquité, à peu près comme Mme Dacier fait mieux sentir Homère que ne le font des traducteurs plus exacts ou plus éloquents. Conseillez donc à la jeunesse de lire les longues histoires do M. Rollin ; ne les abrégez pas : les détails avivent le souvenir, et sont la poésie en même temps que la vérité de l’hisloire.
Le plus célèbre élève de Rollin fut Louis Racine, le bon versificateur, fils du grand poète, comme a dit Voltaire. Nous ne le considérons, en ce moment, que sous le point de vue de l’érudition et de la critique. Il a été, dans les lettres, comme dans la inorale, un des derniers et des meilleurs héritiers de Port-Royal. Aux traditions les plus pures du goût, il mêlait une curieuse variété d’étude. Versé dans l'antiquité et les langues modernes, connaissant Lopcz de Vega et Shakspearc, comme Sophocle, il avait beaucoup comparé, sans théorie subtile et sans admiration paradoxale.
Ses réflexions sur la poésie et sur l'art dramatique sont écrites avec un grand charme de simplicité. On voit que l’auteur aimait avec passion la chose dont il parle. Dans son admiraliondes beautés de l’art, il entre souvent aussi un intérêt de cœur
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
une piété filiale. Cet exemple n'était pas inconnu dans l'bistoire des lettres. Dante a été commenté par son fils; et on recherche encore avec intérêt cette interprétation domestique. Bien que ce commentaire, un peu sec et dogmatique dans la forme, s’occupe surtout de théologie, on y reconnaît parfois l’héritier du sang, à la vive intelligence des pensées du poêle; et tous les commentaires si savants, si subtils, que les beaux esprits des âges suivants ont accumulés sur la Divine Comédie, sont restés bien loin de celle glose première cl naïve.
Dans l’analyse que Louis Racine fait du théâtre de son père, la critique n’est pas fort élevée, fort étendue. L’attention aux formes du style peut sembler minutieuse. Dans un siècle rude cl prétentieux, on doit surtout dédaigner celte critique, comme on a perdu le secret de celle langue admirable. Mais l’homme de goût trouvera, dans les remarques simples cl modestes de Racine, plus à apprendre cl à méditer que dans les théories conjecturales de l’art : c’est le génie commenté par cette justesse de sens et celle vérité d’impression qui lui sont analogues, même en restant loin de lui.
Ces réOcxions diverses, ces remarques de style et de goût son précédées des Mémoires sur la vie de Jean Racine , monument de famille qu’a lu la postérité. Quoique Louis Racine fût encore dans l’enfance quand il perdit son excellent père, un souvenir plein d’attendrissement anime toute celle biographie. On y voit la vie de ces grands hommes du siècle de Louis XIV, à partir de Port-Royal, leur école. De tels Mémoires sont purs et sévères, comme le cœur qui les dictait ; et le respect filial n’y pouvait rappeler aucune anecdote sur la jeunesse passionnée de Racine, quand même l’austérité janséniste aurait permis de tels souvenirs. Mais quelques mots, à demi voilés, ont un grand charme.
«Oui, mou fils, il était né tendre; et vous l’en- « tendrez dire assez. Mais il fut tendre pour Dieu, « dès qu’il revint à lui. La passion des vers égara « sa jeunesse, etc. »
On peut sourire des pieux efforts de Louis Racine pour faire croire , et se persuader à lui-même que son père n’a jamais cédé à la passion de l’amour, et que la vive sensibilité qui anime ses ouvrages n’était qu'un prodigieux talent d’imitation. Il faut l'entendre nous prémunir sur ce point contre le témoignage imprudent de M“* de Sévigné. Combien celte discrète pudeur est préférable au minutieux étalage des confessions modernes, et à cct enregistrement historique des moindres faiblesses d’un homme illustre ! Combien même n’a-t-ellc pas plus de vérité ! car c'est la puissance d’une àmc passionnée, et non le facile empressement à céder aux passions, qui sert bien le génie.
Corneille, dans une vie étroite et bourgeoise, a trouvé les plus sublimes accents de l’héroïsme et de l’amour. Racine, avec une âme tendre, contenue par une vie studiense, par l’ardeur de la gloire, et par le joug â demi rejeté des leçons de Port-Royal, mit plus de feu et de passion dans scs vers que n'en donnaient à Byron les courses d'une vie aventureuse et l’emportement du plaisir. Et quand Racine eut renoncé, par scrupule, aux peintures ordinaires du théâtre, un autre ordre de sentiments et de poésie n’cst-il pas né pour lui de la simplicité même de sa vie chrétienne et retirée?
« Mon père, dit Louis Racine, était de tous nos «jeux. Je me souviens de processions, dans « lesquelles mes sœurs étaient le clergé, j’étais le «curé; et l'auteur û'sithalie chantant avec nous, « portait la croix. «
N’est-ce point dans la candeur de ces amusements que Racine a trouvé ces vers si nouveaux?
Quelquefois à l’autel
Je présente an grand prêtre ou l’encens ou le sel; J’entends chanter de Ilieu les grandeurs infinies;
Je vois l’ordre pompeux de scs cérémonies.
Les détails de celte vie de Racine, si simples, et, comme nous dirons, si prosaïques, reçoivent un nouvel intérêt de quelques peintures de cour qui s’y trouvent mêlées. De Mm" Racine, qui, belle et pieuse, ne connaissait pas un vers des tragédies de son mari, on passe à l’altière Wasthy, surprenant, au chevet du lit de Louis XIV, Mm* de Mainlenon, qui écoulait seulcavec le roi une lecture de Racine. Un personnage qui anime la scène de ces Mémoires, et qui est là comme le censeur public, c’est Boileau, avec son inflexible probité d’hotnme et de critique, sa franchise sans gène, sa droiture étourdie, même à Versailles. Il fait d'autant mieux ressortir l'exquise élégance, le charme d’imagination et de douceur, qui brillaientdans chaque parole de Racine, eten faisait, hors des lettres méme,un autre Fénelon, non moinsdélicat, non moins fier, égalementlouché des malheurs du peuple, également disgracié, pour cet amour du bien qu’on appelle chimère.
On a souvent rapporté l'anecdote de ce Mémoire politique composé par Racine, et qui fit dire à Louis XIV avec humeur : « Parce qu’il est grand « poêle, veut-il être ministre? » Louis Racine nous raconte le chagrin et les inquiétudes que ce mot répété dounaità son père. Pauvre Racine! il n’était plus reçu dans le cabinet du roi; il n’allait plus chez de Mainlenon. Déjà suspect de jansénisme, il se voyait accablé sous un tort plus grave ci plus rare, le tort d’avoir osé réfléchir sur les affaires du temps. Se promenant un jour tristement dans le parc de Versailles, il put enfin s’approcher de Mœ0 de Mainlenon, qui le reçut avec
boulé et lui promit son appui. Mais Racine, mêlant scs pensées pieuses et ses regrets de cour, prenait peu d'espérance. •* Je sais quel est votre crédit, «madame, dit-il; mais j'ai une tante qui m'aime «d'une façon bien différente. Cette sainte fille «demande toujours pour moi des disgrâces, des « humiliations et des sujets de pénitence ; et elle « aura plus de crédit que vous. » A ce moment de l’entretien, on entendit le bruit d’une calèche.
« C’est le roi qui se promène, s’écria Mme de « Mainlenon; cachez-vous. » Racine se cacher au {tassage du roi dont il avait illustré le règne ! Il obéit, comme à l’accomplissement des pieuses prières de sa tante, la sainte religieuse de Port-Royal; mais il revint de Versailles la mort dans le cœur.
Les derniers moments de Racine, son testament, sa sépulture à Port-Royal, l'effroi conservé dans sa famille pour la gloire des lettres, la comparution de Louis Racine devant Boileau, quand lejeuuc homme est soupçonné par sa mère de se déranger jusqu’à faire des vers, tout cela fait des Mémoires sur Racine un tableau de mœurs inimitable. C’est un filon de l’or pur du dix-septième siècle qui sc prolonge dans l’âge suivant.
Resté sans fortune, avec l’amour des lettres, Louis Racine, marié de bonne heure, passa vingtcinq ans dans les emplois de finance. Il n’y avait plus pour la poésie celte protection magnifique de Louis XIV; et le nom glorieux de Racine servait moins au jeune poète que la note de jan»éni»me ne pouvait lui nuire. Il vécut loin de la faveur et de la cour, dans l’intimité de quelques hommes pieux et lettrés.
Le plus illustre de scs appuis était d'Aguesseau. Un moment, Louis Racine, accusé de quelque faiblesse de jeune homme, craignit le refroidissement de cette noble amitié. On ne peut liresans émotion, dans la correspondance du chancelier, la lettre qui rappelle Louis Racine à Fresnes; car d’Aguesseau n’était plus à la cour ; et c’était de la maison d’un exilé que le jeune poète tremblait d’élrc exclu.
Racine trouva dans la noblesse parlementaire un autre ami également attaché aux traditions littéraires et religieuses du dix-septième siècle. C’était Lefranc de Pompignan, que la terrible raillerie de Voltaire rendit presque ridicule, et qui fut cependant un magistral aussi indépendant qu’éclairé, et un citoyen courageux. Lefranc de Pompignan avec sa Didon se crut un moment le rival de Voltaire, et l’illusion était grande; mais il n’en fut pas moins un homme do talent et de goût, auteur de quelques vers admirables, cl l’un des hommes du dix-huitième siècle qqi connut le mieux l’antiquité.
Jusqu’ici les écrivains que nousrenconlronsdans le dix-huitième siècle, fidèles aux doctrines de l'âge
précédent, se recommandent plutôt par la sagesse d’esprit et la pureté de goût, que par l’cclat du talent. Mais à la même époque écrivait, dans la langue et l’esprit du dix-septième siècle, un des génies les plus originaux de notre littérature, le premier des satiriques en prose, inépuisablecn détails de mœurs, et qui peint d’un mot, comme Tacite, créateur d’une langue tout à lui, et, sans correction, sans ordre, sans art, admirable écrivain.
Cet homme est le duc de Saint-Simon, avec son ardente curiosité, sa fièvre de cour, et sa justesse de coup d’œil dans le feu de la passion. Il cumplètc notre esquisse morale de celte colonie janséniste, conservée dans le dix-huitième siècle. Il n’est pas plus entaché des souillures de la régence, qu’il ne s’était courbé sous le sceptre de Louis XIV. Il va d’un siècle à l’autre, la tète haute, l’esprit libre, ou dominé seulement par les préjugés de son choix. Il est pétri de contradictions. Il aime le jansénisme à Port-Royal, le hait au parlement, déteste le pouvoir absolu, même dans Louis XIV, cl ne conçoit la liberté que pour les duc» et pair». Il $c trompe souvent, quand il agit, quand il conseille; mais quel connaisseur des hommes, quand il ne faut que les peindre! De Fénélon jusqu’à Dubois, que de caractères du vice et de la vertu, que de contrastes, que de nuances admirablement saisis, que de surprises faites à noire nature! Comme il sc complaît , comme il sc dilate dans l’approfondissement d’une âme humaine ! Comme sa verve d’indignation le rend attentif à tout, et comme sa malignité devine juste, même en exagérant!
Vous figurex-vous ce spectateur si intelligent et toujours ému, assistant à soixante années de cour, de fêles, d’intrigues, déchiffrant sans cesse les intentions, et copiant, avec une ardeur toujours égale, les personnages si divers qui posent devant lui?
Le fade et froid Dangeau s’était occupé du même travail , et avait écrit chaque soir, pendant cinquante ans, son journal de la cour. Mais il faut voir comme Saint-Simon ressuscite toutes ces figures mortes sous la plume du vieux courtisan. Lisez les notes quo Saint-Simon a jetées à la marge du journal de Dangeau: son expression électrique inet en mouvement tout cet ossuaire de cour.
Quant aux propres Mémoires de Saint-Simon, formant des annales suivies, même dans une publication incomplète et par extraits, ils ont offert la plus expressive histoire du dix-seplième siècle, cl, pour ainsi dire, une nouvelle forme, une variété caractéristique deson admirableliltérature. On y trouve, en effet, une éloquence de plus, l’éloquence qui manquerait encore, même après Pascal, Bossuet et Sévignc, le style de cour dans un homme de génie, le style sans frein dans un homme plein
d'honneur et de vertn ; enfin, ce qui est plus rare, celte entière sincérité de l’écrivain, cette âme mise à nu par le récit dans un travail solitaire qui ne s'adresse qu’à l'avenir.
Ce sont là , en partie , les mérites des notes et des Mémoires de Saint-Simon. Il avait quarante ans à l'époque où mourut Louis XIV. C'est depuis celle époque surtout qu’il écrivait ses souvenirs, qui restèrent inédits et sans influence sur l'opinion jusqu'aux dernières années du dix-huitième siècle. Voltaire, presque seul, en avait eu connaissance, et avait promis en bon courtisan de les réfuter. Après lui, Marmontel en tira quelques demi-pages originales, pour animer scs languissants Mémoires de la Régence. Et, cufiti , dans ce grand éclat de publicité de 1789, on en fit paraître plusieurs volumes confusément extraits. Puissions-nous un jour les posséder entiers, sans retranchements et sans cartons!
Il n’est pas de secret que le temps ne révèle.
Les archives même du Vatican, le saint des saints en fait de diplomatie, sont venues à Paris, cl chacun a pu les consulter. Les archives de nos affaires étrangères ne garderont pas indéfiniment leurs trésors. La censure, qui n’est jamais bonne, est surtout bien inutile envers le passé. A la distance d'un siècle et d’une révolution sociale, les indiscrétions cl les médisances n’ont aucun danger, et clics renferment souvent une portion de vérité, qui n’est plus que de l’instruction sans scandale (1).
ONZIÈME LEÇON
Autres prosateurs de l'ancienue école dans ledix-huilième siècle. — Romanciers classiques, moralistes : Lesage. — Prévost. — Madame de Tenctn. — Mademoiselle do Launay.
Dans son catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV , Voltaire a jeté le nom de Lesage avec ces mots d’une brièveté tant soit peu dédaigneuse; «i Son roman de Gil-Ülas est resté, parce qu’il y a •i dunalurel.ii La première partie de Gil-Blas parut, en effet, l’année même de la mort de Louis XIV ; mais par le génie, plutôt que par la date, ce livre
(I) Ce vœu, ai souvent exprimé, s’est accompli avant même la nouvelle révolution qui a donné plus d’essor à toute publicité. En 1829 parurent les premiers volumes delà belle et complète édition des Mémoire* de Saint- Simon, recueil incomparable, dont l'ensemble renferme beaucoup de parties égales ou supérieures à tous les fragments choisis qu’un en avait tirés jusque-là. C'est le vrai »iècU de Louis XIV : l’ouvrage de Voltaire n’est qu’une brillante esquisse et un panégyrique. Je n’ai pas voulu cependant allonger ici mes anciennes observations sur Saint-Simon, de peur de répéter et d'affaiblir ce nu’a dit cette année un jeune et célèbre professeur dans plusieurs
appartient à l’âge littéraire dont il marquait la fin. Lesage doit être compté parmi les écrivains les plus purs et du goût le plus vrai dans notre langue. Si c’est là ce que Voltaire a voulu dire, l’éloge est juste : u Son roman de Gil-Blas est resté , parce « qu'il y a du naturel ; » oui , du naturel , ce don précieux qoi manquait à plusieurs hommes de talent du dix-huitième siècle.
A cet égard , Lesage dans sa vie obscure et modeste, sans prétention de secte ou de parti, fut un modèle à part , un classique de bonne plaisanterie et de bon sens, qui descendait en droite ligne de Molière, cl avait emprunté la judicieuse et fine observation de l.a Bruyère, avec plus de simplicité dans l’expression.
Metton$-lc donc à part, comme un de ces prosateurs de l’ancienne école qui, dans le dix-huitième siècle, conservèrent te goût du siècle précédent.
Né en 16G8, à Vannes en Bretagne, Lesage, après d’excellentes études chcx les jésuites de cette ville, et quelques années perdues dans un obscur emploi de finance, vint à Paris chercher fortune, et fit, parmi d’autres essais littéraires, une traduction des lettres d’amour du sophiste grec Aristcncle, singulier début d’un écrivain si naturel. Bientôt, par le conseil d’un ami , il étudia la langue et la littérature espagnoles , mine abandonnée depuis Corneille. II n’en tira d’abord que de petites comédies, bien écrites, mais d’un effet médiocre, cl une traduction de la mauvaise suite de Don Quichotte. par Avcllaucda.
Soit que l’amour du plaisir, ou les embarras de fortune, ou le goût de libres éludes, ou peut-être toutes ces choses à la fois aient occupé la jeunesse de Lesage , il fut de ccs hommes dont le talent ne parut que dans leur maturité. Il avait quarantecinq ans quand il publia te Diable boiteux , et cinquante quand il filjouer T ur caret.
Dans la langueur et l’ennui où s’éteignaient les dernières années du siècle brillant de Louis XIV, la vive satire du Diable boiteux eut un prodigieux succès; le litre et le fond étaient pris de l'espagnol, mais rajeunis par des allusions toutes contemporaines. L'édition fut enlevée rapidement ; et deux jeunes seigneurs sc disputèrent, l'épée à la
do ses spirituelle* et piquantes leçons. Je souhaite seulement de voir publier toutes les notes de Saint-Simon sur Dangeau, comme nous avons maintenant tous ses Mémoires. La publication que M. Lemontry a faite de ces notes n’en renferme qu’une partie, choisie avec goût, mais dans une inleotion presque unique : et tout ce qu'a écrit Saint- Simon , en fait de peintures de mœurs et d'anecdotes , mérite également d'être connu. On peut négliger seulement quelque.! Disset talion* et Considei niions où son génie l'abandonne, où son expression s’embrouille et languit ; car il est bien moins publiciste que peintre de mœurs et graud écrivain.
main, dans la boutique du libraire, le dernier exemplaire de ce livre, où la cour était si bien peinte.
Animé par cette faveur publique, Lesage fit sou chef-d’œuvre, le chef-d’œuvre de la comédieroman, Gil-Blaa. Puis, en vieillissant, il traduisit ou imita de l’espagnol Guaman tf Alfarache, Estetanillc , le Bachelier de Salamanque. De là, sans doute, le procès littéraire fait à Lesage sur la propriété de son meilleur roman; car, de nos jours encore une prétention nationale lui dispute son Gil-Blaa, en disant : « Il nuus a pris même « ses plus médiocres ouvrages; à plus forte raison « son chef-d’œuvre, » raisonnement d’après lequel les Espagnols pourraient soutenir que Lesage, ayant emprunté d’eux scs petites comédies du Point d'honneur et de Don Cisar, il a dû leur prendre aussi Turcarot.
Un mol, messieurs, sur cette controverse qui, bien comprise, est un honneur sans exemple pour Lesage. Jamais, en effet, dans ces simulations de mœurs étrangères, ces contrefaçons de costumes, admises en littérature, on ne vil l'art porté si loin, que le peuple imité se prétendit luiméme l’auteur de l’imitation, et prit la fiction a la lettre. C’est là pourtant ce qui est arrivé de GU- Blat et des Espagnols. Dans le siècle dernier, un homme d’esprit de celte nation, le père lsla, bon prédicateur et assez bon romancier, soutint que l’ouvrage de Lesage avait clé vole d’un manuscrit espagnol inédit, et pour grande preuve, le retraduisit sous ce litre fanfaron et bien espagnol: «Les « Aventures de Gil-BIas de Sanlillane, volées à l’Es- « pagne par M. Lesage, restituées à leur patrie et leur langue naturelle par un Espagnol zélé, •> qui ne souffre pas qu’on se moque de sa nation. >* Le père lsla n’indique pas, à la vérité, le manuscrit original; il n’cmploic que des inductions, et parfois les plus contradictoires.
Lesage a-t-il admirablement peint le duc de Lcrmcs cl le comte d’OIivarès : « Voyez, s’écrie le « père lsla, le vol est évident. Un Espagnol seul « pouvait si bien connaître nos ministres! » Lesage est-il tombe dans quelqu'une de ces erreurs de lieux et de distance, dont les livres seuls ne préservent pas : « Voyez, dit le père lsla, quelle ruse «i pour cacher son vol , pour en effacer la trace : « c’est l'artifice de Cacus ! »
De tout cela, messieurs, il faut conclure seulement l’admirable vérité et le succès universel du Gil-Blaa , traduit dans toutes les langues , revendiqué pour espagnol en Espagne, et rcAmuu indigène en France pour la vivacité, le naturel et la gaieté.
Le n’csl pas que . dans celle affaire, nous pré-
tendions tout à fait nier la dette envers l’Espagne, mais elle est autre qu’on ne le dit. Notre Gil-Blaa n'est pas volé, quoi qu’en ait dit le père lsla, et tout récemment le docte Llorenle. Il n’y a pas eu de manuscrit mystérieux trouvé par Lesage, et caché pour tout le monde; mais nui doute que Lesage n’ait habilement recaeilli celte plaisanterie sensée, cette philosophie grave avec douceur, maligneavec enjouement, qui brille dans Cervantes et dans Quevcdo , et dont quelques traits heureux se rencontrent toujours dans les moralistes et les conteurs espagnols. A cette imitation générale et libre, Lesage mêle le goût de la meilleure antiquité : il est, pour le style, l'élcve de Térence et d'Horace.
Lesage a été dignement loué, de nos jours, par Waller Scott. L’inventeur du roman historique, celui qui a rafraîchi l’imagination de notre vieille Europe, en invoquant tous les souvenirs du moyen àgc, toutes les singularités des coutumes locales, des superstitions populaires, a senti le prodigieux mérite d’un roman qui occupe, divertit, intéresse avec les incidents de la vie commune, où tout est neuf et près de nous, où l'homme de notre société, l’homme d’hier, l’homme d’aujourd'hui est sans cesse devant nos yeux. Le merveilleux, l’extraordinaire a sans doute un grand charme, surtout à deux époques, quand la réalité est encore mal connue, et quand elle est épuisée; mais, dans l'intervalle, il est uu point où ce qui piatt surtout, ce qui est invention, c'est le vrai, découvert avec justesse et vivement exprimé.
Waller Scott, par souvenir de lui-même dans sa notice de Lesage, a loué surtout l’expression pittoresque et le talent de description du romancier français. Par exemple, il admire le site agreste et le minutieux inventaire de la grotte où se cachait don Raphaël, sous un habit d’ermite. La description est heureuse eu effet , et surtout sans longueurs; mais ce genre de beautés est secondairo pour Lesage : il n'a nul besoin de prestige des lieux et de la surprise faite à l'imagination par quelque spectacle ou quelque personnage mystérieux. Le cours ordinaire des choses est son meilleur théâtre ; il ne tire ses incidents cl sa nouveauté que du cœur de l’homme.
Dans le Diable boiteux, il n’avait écrit que des anecdotes et des fragments sur la vie humaine. C’était la forme naturelle de l’ouvrage, cadre ouvert aux portraits satiriques, aux réflexions morales, aux épigrammes, à la rêverie. Il y avait toutefois de l’unité et quelque invention dans le caractère du Diable, pris de l'espagnol , mais fort perfectionne. Lesage en avait fait le diable hou homme, lui donnant cette nature friponne cl déliée.
Digitize
malicieuse plutôt que méchante, qui domine dans son personnage de Scipion , et dont Gil-Blas lui même a quelques traits. Asmodée est resté le génie familier de tous les héros de Lesage, le dé~ mon de la bonne plaisanterie. Asmodée est bien supérieur au diable Chrysal, diable d'ailleurs fort spirituel, qu'a imaginé, d’après le Diable boiteux, un romancier anglais, enlevant pour lui les toits des maisons royales et des palais ministériels. Le roman de Chrysal était une excellente satire politique qui ne sc comprend plus guère aujourd’hui ; le roman de Lesage , une satire morale encore piquante. L’auteur y a pris tous les tons, même celui d’une grave et religieuse éloquence. Son chapitre sur les tombeaux est presque une méditation d'Uervey , n'étaient quelques bons traits de maligne satire qui sc mêlent i la morale cl préviennent la monotonie.
Mais enfin ce ne sont là que les notes et Y album de voyage du grand peintre de la vie humaine. C’est fclans Gil-Blas qu’il la décrite par une fiction fort simple, celle d’un spectateur qui s'est mêlé à tout, a passé par toutes les conditions, depuis celle de valet jusqu’à celle de premier commis et de sous-ministre , et a fait connaissance avec tous les vices, tous les travers, tous les ridicules, par l'exemple d'autrui, et souvent par le sien. Cette forme a été partout imilée.\Ou a fait le Gil-Bla a de chaque pays; et le meilleur livre que nous ayons sur l’Orient, l 'Anatate de SI. llopc, est une espèce de Gil-Blas, racontant par quelle succession d’aventures il a tour à tour essayé toutes les conditions de la vie grecque et musulmane. Mais en Orient, celte variété de tableaux ne peut naître que d’une foule de vicissitudes violentes et romanesques. Dans notre civilisation paisible, c’est une suite d'événements fort simples qui nous montre la société sous tous les points de vue. Aucun incident pris à part n'est rare ni singulier^' Quant au personnage principal, comme acteur et comme témoin, il est également tiréde la moyenne de l’humanité. 11 n’a ni vertus ni talents extraordinaires^
.... Quemvis inediâ crue turbâ.
Aut ab a v an lia, aut miser ambilione laborat.
Nam vitiis ncroo aine nascilur; optimos ille est
Qui minium urgetur.
I Aussi le tout est conté d’un ton si simple et si vrai, qu'a près avoir lu le livre, on connaît, et parfois dans le monde on retrouve les personnages. Gil-Blas, par exemple, « c’est un homme « d’esprit, né pour le bien, mais facilement en- « traîné vers le mal, profilant de l'expérience qu’il « acquiert à scs dépens pour tromper à son tour “ les hommes qui l’ont trompé, sc livrant sans » trop de scrupule à cette représaille, et quittant
« volontiers le parti des dupes pour celui des fri- « pons ; capable cependant de repentir et de re- « tour ; conservant jusqu'au bout le goût de la « probité, et se promettant bien de redevenir « honnête homme à la première occasion. »
Ce n’est pas moi, messieurs, qui ai tracé cet ingénieux portrait ; je le prends comme résumé historique dans un éloge de Lesage. Quant au docteur ôangrado, au poète Fabrice, cl même à l’archevêque de Grenade, ils sont tellement connus qu’il n’y a plus à les décrire : leur nom est leur portrait.
i Un seul reproche sérieux a été fait au roman de Gil-Blas, c'est l’absence trop marquée de toute élévation de sentiments. L’égofsmc, la poltronnerie, la servilité, y sont peints avec indulgence, a-l-on dit; et on s’y plaît avec les fripons. Noos l'avouons, il y a peu d’exaltation morale dans Gil-Blas. C’est la marque du temps où il fut écrit. Il appartient à l’école de ces écrivains libres penseurs, mais non philosophes, qui dans leur hardiesse un peu bourgeoise riaient sous cape des vices du siècle, mais prenaient tout doucement le monde comme il est, sans espoir de le réformer. De ce nombre étaient Crëbillon fils, Piron, et plus tard Colle. Lesage eut sur eux l’inestimable avantage de respecter toujours les mœurs. Il est moins idéal, mais non moins pur que Walter Scott. Du reste, fort honnête homme pour son compte, et d'un caractère noble et désintéressé, il est sans colère contre les malhonnêtes gens. Lcscétés peu nobles de notre nature, l'égoïsme, l’intérêt, la complaisance servile, le défaut de courage, ne le choquent pas asscx; il en rit, et parfois les excuse. Un critique célèbre a vivement blâmé celle habitude d’esprit qu'il appelle prosaïque. Nous y voyons surtout la marque du temps, l'esprit de ces dernières années du règne de Louis XIV, qui se foudenl si bien avec les premières de la régence, époque de corruption sourde, de religion sans foi, de bassesse, de vénalité. Lesage ne s’indigne pas de vices si communs sous ses yeux ; mais il les rend, pour toute punition, avec une vérité parfaite.
Quand il peint l’ébranlement de la vieille monarchie espagnole, les sottes obstinalionsdes ministres, les friponneries des premiers commis, évidemment il songeait à la France. Les touches sont légères et prudentes. Lesage n’est pas philosophe ; il n’aime pas les novateurs, même en littérature. C’est un libre penseur du vieux temps, qui , loin de la cour et du grand monde, content des douceurs d’une vie obscure, rit tout bas de ce qui sc passe audessus de lui. Ce point de vue était tout autre que celui de La Motte, de Fonlcnclle,dc Voltaire, nova-
<ft coins DE LITTERATURE FRANÇAISE.
leurs, mais courtisans, sceptiques en religion, mais ménageant fort les cardinaux premiers ministres.
Lesage, très-sévcrc pourFontcnelle elles csprit3 subtils qui veulent changer la langue du blanc au noir, n'épargne pas davantage le génie tragique de Voltaire. Non content de s’en moquer sur le théâtre de la Foire, où venaient les grandes dames de la régence avec le même empressement que leurs laquais, c’est Voltaire qu’il a mis dans Gil-Dlas, sous le nom du poète Gabriel Triaquero, dont les vers , farcit de maximes et mal rirnit , font fureur à faïence, et sont préférés à ceux du sublime Lopez de Vcga et du moelleux Caldcrou. Voltaire sans doute aussi s’est souvenu de ce passage, lorsqu'il a parlé trop légèrement de Lesage, dont il aurait dû beaucoup admirer la prose, aussi nette et aussi vive que la sienne.
Lesage, éloigné du monde, passa scs dernières années dans une retraite moins agréable que le château de Lirias, à Boulogne-sur-Mer, chez un de scs fils devenu chanoine. Son autre fils s’élail fait comédien. Dans la vieillesse et la surdité, Lesage conserva l’esprit et la gaieté du conteur le plus aimable, et mourut respecté de tous ceux qu’il avait fait rire.
La vie de Lesage, comme celle de quelques autres moralistes, s’écoula sans événements, et ne fut pas agitée de vives passions. Il avait pris pour devise le mot de La Bruyère, et s’y renferma : « Le philo- « sophe use ses esprits à démélcr les vices et le ri* « dicule des hommes. »
I) n’en est pas ainsi d’un autre romancier célèbre du même siècle, qui, dans scs fictions, prit le côté tragique de la vie humaine, dont il avait pour son compte éprouvé toutes les passions et tous les orages.
Le savoir-faire dans le monde, la justesse du sens cl la modération des goûts, assez de bonté, nulle sensibilité romanesque, voilà ce qui plaît à Lesage. L'abbé Prévost (I) est, au contraire, tout romanesque, mais vivement, naturellement. Ses aventures, source de scs écrits, commencèrent au sortir de l’enfance. C’était un des hommes les mieux doués de tous les dons extérieurs et de toutes les qualités brillantes de l'imagination et de l’esprit. Une sorte d’inertie rêveuse, d'insouciance monacale se mêlait en lui à des passions ardentes; cl sa vie s'écoula dans ces agitations, ces alternatives de faiblesses et de remords, qui donnent peu de dignité au caractère, mais servent bien le talent.
Mé, en 1697, à Uesdin, dans l'Artois, d’un père
(1) Un homme de talent, poêle cl critique plein d’imagination, vient d'écrire sur l'abbé Prévost quelques pages qui auraient dû faire supprimer celles-ci.
magistrat estimé, Prévost, élevé chez les jésuites de ta ville, fut d’abord fervent novice. Puis, à seize ans, il quitta le college, et s’engagea «lans l’armée, comme volontaire. Il se lassa bientôt de celle vie bruyante, ennemie de l’élude; il revint chez les pcrcs jésuites, avec une ferveur de repentir cl de noviciat que le talent qu’il annonçait fil sans peine accueillir. Mais bientôt ce ne fut plus l'inconstance d'esprit, ce fut une passion plus forte qui tourmenta Prévost, cl vint le disputer au cloître. R quitta de nouveau Jes pères, rentra dans l’armée avec un grade, et goûta vivement la vie libre ci dissipée d’un jeune ofiieicr. Dans l'emportement de faciles plaisirs, il avait conçu cependant une profonde passion pour une personne qui lui fui enlevée avec des circonstances obscures. « La fin u d'un engagement trop tendre, dit-il lui-même u dans une lettre, me conduisit au tombeau. C’est « le nom que je donne à l’ordre respectable où j’al- « lai m’ensevelir, et où je demeurai quelque temps « si bien mort, que mes parents et mes amis igno- « rèrent ce que j’étais devenu, »
Cet ordre était celui des Bénédictins de Sainl- Maur. Prévost, qui n’avait encore que vingt-deux ans, ne tarda pas d’y prendre la prêtrise, et fut choisi par tes supérieurs pour prêcher un carême dans la ville d'Évreux. Sa belle imagination ravit l’auditoire. Mais il ne remonta plus dans la chaire, et fut envoyé à l’abbaycde Sainl-Gcrmain-dcs-Prés, pour travailler aux collections savantes, il n’avait pas sans doute plus de goût pour ces arides éludes que n’en avait eu jadis le P. Mallebranche. L’ennui du clottre réveilla bientôt dans son cœur le souvenir du monde : cl, en compilant son volume de la Gallia christiana, il commença son premier roman. Son imagination, qui avait besoin de se répandre, animait les soirées d’hiver du couvent par de longs récits d’aventures qu'il faisait sur-lechamp, à la demande de scs pieux confrères; et parfois le jour surprit la savante congrégation dans ces veilles d’une nouvelle espèce.
Cependant, ni les plaisirs de l’imagination, ni l’élude ne pouvaient rcmplacercequ’il avait perdu. « Le senlimcn l me revint, a- t-il a voué quelque part ; h et je connus que ce cœur si vif était encore brü- « lanl sous la cendre. » Mais Prévost s’était lie celle fois pour jamais. Ne pouvant espérer la liberté, il souhaita du moins une captivité plus douce, et fit demander en cour de Rome sa translation à Cluny, monastère dont la règle était moins rigoureuse. Elle lui fut acordée. Mais l'évêque d’Amiens, auquel le bref était conûé, refusa de le publier. Prévost, qui, dans son impatience, avait brusquement quitté Sainl-Gcrmain-dcs-Prés, sc trouva sans asile, et s’enfuit en Hollande, évasion qui lui attira,
mème de Voltaire, le titre fâcheux de moine défroqué, Il faudrait savoir, avant de le juger, tout ce que cet homme, né tendre et passionné, avait souffert daus la sécheresse et les tracasseries du cloître, et combien il avait besoin de respirer Pair libre, au prix même du malheur et de la disgrâce publique.
Il vécut quelque temps à La Haye, et y publia les Mémoires d'un homme de qualité, son premier ouvrage. Les passions , qu'il peignait si virement , n'avaient pas cessé pour lui. Dans la société de quelques familles réfugiées, il connut une jeune personne protestante, aussi belle que malheureuse.
Il l'aima, s’eu fit aimer, et prodigua tout pour elle, sans vouloir cependant l'épouser, par un souvenir de scs anciens vœux. Elle le suivit en Angleterre, où il entreprit un journal littéraire, le Pour et le Contre, et fit paraître, en 1732, Clérelandel Manon Lescaut,
Les aventures de Prévost commençaient è devenir célèbres, en même temps que scs ouvrages. Un érudit français très-caustique, Lenglet Dufresnoy, publia que l'abbé Prévost venait d'étre enlevé par une femme, qu'il changeait de religion en changeant de pays, et allait bientôt se faire Turc, pour devenir mufti. Prévost se défendit du ridicule d'avoir été enlevé, et répondit aux autres reproches, en se représentant comme un homme d'études,
« qui passe quelquefois des semaines entières sans « sortir de son cabinet; civil par éducation, mais « peu galant; d’une humeur douce, mais mélanco- « lique; sobre, enfin, et réglé daus sa conduite. »
El malgré les écarts de sa vie, rien n'oblige de douter que cc portrait ne soit en grande partie véridique.
Après plusieurs années passées à Londres dans cette vie équivoque et laborieuse, Prévost, dont la réputation s'étendait chaque jour en France, obtint d'y rentrer. Il fut dispensé de ses vœux de bénédictin, et restant prêtre séculier, fut choisi pour aumônier par le prince de Conti, qui goûtait fort ses romans. Dans cette situation plus libre et plus heureuse, Prévost continua le Pour et le Contre, et publia le Doyen de Ktllerine,et d'autres ouvrages. Sa vie fut encore troublée. Accusé d'avoir pris part à une gazette qui déplut à la cour, il n'évita une lettre de cachet qu'en se retirant a Bruxelles. Il en revint bientôt; et, sous la protection du chancelier d’Aguesseau, entreprit sa grande collection de V Histoire des Voyages, en partie traduite de l’anglais, en partie composée par lui avec un talent quelquefois très -remarquable , et qui laisse bien loin l’incomplet et fautif abrégé de La Harpe.
En mime temps, il naturalisait dans notre langue les beaux romans de Richardson , et aidait ainsi
cette influence du goût anglais que Voltaire avait commencée parmi nous.
On sait quel accident funeste termina prématurément la vie de l'abbé Prévost. Comme il traversait le bois de Chantilly, pour retourner à une petite campagne qu’il avait, il fut frappé d’évanouissement. Trouvé au pied d’un arbre et rapporté sans connaissance, il expira sous le scalpel d’un chirurgien de village, à l’âge de soixante -quatre ans.
Il avait écrit plus que Voltaire, et on peut fort justement lui appliquer ce que Voltaire disait de Dryden : « qu’il manquait à cet homme, pour jouir « d’une grande renommée, de n’avoir fait que le « quart de ses ouvrages. » Une partie de ceux de l’abbé Prévost est, en effet, ou compilée pour des libraires, ou composée trop vite, sans recherches savantes et sans choix. Mais il eut deux grands mérites, la passion et le naturel. Il n’invente pas toujours heureusement; il se jette dans de faciles récits d’aventures ; mais il occupe, il attache, il est éloquent, u La lecture des malheurs imaginaires « de Cléveland , dit Rousseau , faite avec fureur et « souvent interrompue, m'a fait faire, je crois, plus « de mauvais sang que les miens. »
Dans les combinaisons si variées du roman moderne, on remarquera qu’il n'y a guère de source d'inlérét, de forme de nouveauté, que n’ait ressentie et que n’ait essayée Prévost. Il a devancé le plus célèbre des romanciers de nos jours, parla manière habile dont il mêle à ses personnages, dont il enlace dans ses fictions des noms et des souvenirs historiques. Il a peint non-seulement les caractères de la vie commune, mais les intrigues des partis, les passions des sectes, les fanatiques d'Angleterre, les catholiques d'Irlande, la colonie protestante qu'il rêve à l’Ile de Sainte-Hélène. Son imagination dispose avec candeur du monde entier. Le premier il a fait entrer sur la scène de l’humanité la vie sauvage, et tiré de nouveaux effets, non dçPcxagéralion factice des caractères, mais de la (U visité des mœurs et des climats.
Prévost est aujourd’hui moins lu que Lesage. Ses inventions ont fait leur temps , et ne seraient plus assez piquantes et assez neuves pour nous. Mais, quand elles succédaient à la grave littérature du dix-septième siècle , quand l'auteur ouvrit tout à coupcc monde d’aventures à l’imagination, je ne m'étonne pas qu’il ai t enchanté les esprits, et obtenu le même succès que Waller Scott de nos jours. Peut-être même a-t-il un avantage sur le grand romancier de notre siècle, c’est d’étre moins antiquaire, moins artiste, moins habile à découper dans l’histoire le cadre de son roman , et plus occupé de s’y placer lui-même, avec ses passions et ses souvenirs. C’est là ce qui jette , au milieu de tant
d a vcnlures, parfois peu naturelles cl peu liées, un grand air de vérité. Ses personnages ont quelque chose de lui-même : ils ont de grands intervalles de folle passion et de solitude mélancolique; ils sont tendres cl studieux ; ils passent par le cloître, ou ils y reviennent. Le héros des Mémoire» d’un homme de ^ua/iïé.Cléveland. Patrice dans le Doyen Killerine, tous ses personnages sont empreints de la physionomie de l’abbé Prévost, qui, suivant l’expression de Voltaire dans un moment de justice, « u'elait pas seulement un auteur, mais un •i homme ayant connu et senti les passions. »
Celte impression de ressemblance ne peut -elle pas se soupçonner aussi dans le chef-d’œuvre de l’abbé Prévost, son roman impérissable, où un intérêt si louchant naît de personnages en apparence si dégradés , et où le vice meme sc rachète et se transforme par la passion? Je ne voudrais pas faire tort à la jeunesse de l’abbé Prévost, ni supposer qu’il s'est jamais autant écarté de l'honneur que le chevalier desGrieux; mais j’ai peine à croire que plus d’une situation si bien peinte dans ce roman n’ait pas été sentie et éprouvée par l'auteur. Celle passion irrésistible du chevalier, cette fuite de la maison paternelle, ces retours vers l’élude et la théologie, cette évasion de Saint-Lazare, tout cela me parait bien ressembler aux noviciats interrompus de Prévost, et à sa brusque sortie de Saint- Germain -dcs-Prés. L'homme vertueux du roman de Manon Lescaut, l’abbé Thibcrge , ce prêtre indulgent, ce modèle des amis généreux, était un personnage réel, connu sous ce nom même, et dont Prévost avait peut-être éprouvé pour son compte la sagesse et l’amitié.
Sans admettre en tout celte conjecture, on ne peut douter que, dans ce roman , bien des choses ne soient peintes d'original, et que Prévost, dans sa vie d’aventures , n'ait rencontré celte femme si légèrcjcetlc coquette charmante et pernicieuse, qUx*TlACcs du malheur rend si noble et si tendre. Par là, ce livre, dont le début annonçait une aventure vulgaire, dont les détails offrent souvent des mœurs dégradées, s'élève, en finissant, au sublime de (a passion. Celte jeune courtisane devient une épouse admirable, et sa mort, dans les solitudes d'Amérique, n’est pas une scène moins éloquente que la mort d'Alala.
L’imagination n’est pas tout ici. Prévost avait souffert quelques douleurs semblables. Ce sont là ces anciens chagrins dont il parle, cl qui avaient laissé, dit- il, une empreinte durable sur sou visage.
Malheureusement, lorsque l'homme de talent trahit à demi dans ses ouvrages quelque triste mystère de sa destinée , les conjectures des oisifs
vont au delà; et, si son imagination attristée sc plaît à des fictions sinistres , on finit par soupçonner sa vie. Byron avouait des fautes cl des regrets: on lui a supposé des crimes (1). La vérité des peintures mélancoliques de l'abbé Prévost fut également expliquée par une lugubre calomnie. On imagina qu’il était poursuivi d'un affreux souvenir; que jeune, dans un transport d’amour et de fureur, voulant venger sa maîtresse , il avait repoussé son père avec une violence qui causa la mort du vieillard. Bien dans la réalité n’accrédite cette fable odieuse ; elle désespéra longtemps l’abbé Prévost , sans le détourner des tristes peintures où le portait son génie, et qui ont fait sa renommée. Tout semble attester d'ailleurs que cet écrivain mélancolique était un excellent homme , du caractère le plus doux et le plus aimable, tendre, généreux, sincère, prodigue pour les autres. Seulement la pauvreté le réduisit parfois à d’humiliantes démarches; et on souffre à la lecture d’une lettre où il sollicite un prêt d'argent de Voltaire, en lui offrant des éloges. L’abbc Prévost, du reste, ne fut jamais ni le détracteur du génie de Voltaire ,j)i le partisan de scs opinions. Malgré les aventures de sa jeunesse et son séjour de Hollande et d’Angleterre, il parait même avoir toujours le cœur touché de la religion. Il projetait, dans ses dernières années, de grands ouvrages pour la défendre; et il ne lui a manqué, pour être fort édifiant, que de n’avoir pas été prêtre.
Dans le même temps, une autre personne, également échappée aux vœux monastiques, portail, dans la peinture de lamour, un art plus délicat, et non moins de passion. C'était Hm* de Tencin , phénomène moral, qui réunit les plus étranges contrastes : une vie d’intrigues, de séductions intéressées, et un talent pur, sensible, passionné, la prostitution au cardinal Dubois, et l’amitié de Montesquieu.
U»« (je Tencin fut une des personnes qui ont pratiqué les premières avec succès le grand art d’arriver à la considération, sans estime. Petite religieuse dans un couvent de province, elle réussit à tout, à sortir de son couvent d’abord, à devenir dame ebanoinesse, puis à faire annuler ses vœux, à vivre à Paris dans le grand monde, s'appuyant des dévots et des philosophes, sc mêlant de bulles et de galanteries. Condamnée, comme femme, à n'avoir d’ambition que pour autrui , elle fil de son frère, abbé médiocre et fripon, un évêque, un archevêque, un cardinal, un ministre; elle l'eût fait pape, si Dubois eût régné plus longtemps.
(I) Voyez on article littéraire et psychologique de Gnrthe, où Byron est représenté rorome coupable d’un assassinat.
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Mais celle excellente sœur fut mère dénaturée, et, par obéissance, fit exposer furtivement son enfant au berceau, son enfant qu'une pauvre xitrière adopta, et qui devint d'Alembert. Mra* de Tencin ne fut pas tourmentée pour cette faute, comme l’était à Londres la mère moins coupable peut-être du poète Savage. D'Alembert ne daigna jamais se plaindre, ni réclamer son nom.
Le cœur de M®* de Tencin fut mis à d'autres épreuves. Un amant jaloux se tua chez elle, à ses pieds. Elle fut arrêtée et poursuivie criminellement pour cette mort, dont pourtant elle se justifia très-bien.
Ces incidents ne troublèrent qu’une part de sa vie. Le reste s’acheva dans une heureuse retraite, au milieu des plaisirs de l’esprit et de l’intimité assidue des premiers hommes du temps. Ce règne paisible, ce gouvernement des beaux esprits, qu'elte appelait ses bêtes, dura jusqu'à l’époque où M®u Geoffrin lui succéda, comme une bourgeoise à une princesse.
Quoiqu'il en soit, dans les agitations ou le calme de sa longue vie, M®e de Tencin écrivit quelques romans pleins de charme. Il n’y a besoin de dire que l’amour en est le sujet cl l’âme. C’est, du reste, l'élégance et l’imagination sensible de M®e de La Fayette, mais quelque chose de moins réservé, de moins sage.
Dans celui de scs romans qui remonte à une époque assez éloignée, /c Siège de Calait, on remarque parfois ce défaut de simplicité, et ces ornements de cour que notre belle littérature jetait sur le moyen âge. Mais, pour le goût, la passion, le naturel , rien ne surpasse les Mémoires du comte de Comminget. On y sent, comme dans les ouvrages de l’abbé Prévost, le contre-coup de la solitude et l’émotion du cloître. La dernière scène est d’un pathétique admirable. Un jeune frère de la Trappe, mourant et couche sur la cendre, fnil sa confession à haute voix, devant la communauté assemblée. Ce jeune frère est une femme : elle était libre, elle meurt ; et ses dernières paroles sont entendues par celui que ledésespoir de l'avoir perdue avait conduit dans le meme monastère, et qui est là, près d'elle, sous le vêtement qu’clle-méme avait pris. Depuis que la religion est surtout employée comme effet dramatique, et mise en lutte avec J'amour, a-t-on jamais imaginé situation plus touchante? L’auteur a mis dans une fiction autant de passion et d’éloquence que Mu* de Lcspi nasse dans des lettres véritables, témoignage d’un amour qui lui coûta la rie.
Le roman du Comte de Comminget , qu’une anecdote obscure a voulu ôter à M®c de Tencin pour le donner à M. d’ Argent al, est resté le plus
beau titre littéraire des femmes dans le dix-huitième siècle. La pureté délicate de Zaïde et «le la Princesse de Clècet s’y retrouve, avec une simplicité plus libre et plus animée. Surtout, on n’y voit rien de ces grâces un peu maniérées, fort à la mode dans la société même de M®* de Tencin. Tout est naturel et ingénu dans cet ouvrage d’une personne qui l'était si peu.
À la même époque, une autre femme de beaucoup d’art et d'esprit , qui avait aussi mêlé dans sa vie les intrigues de la politique et celles de l’amour, écrivait non pas des romans, mais des Mémoires assez peu sincères. C’était M,u de Launay, femme de chambre de la duchesse du Maine, sans grâce cl sans beauté, mais recherchée, pour son esprit, par les hommes les plus distingués du temps, chantée par Chaulieu, admirée par Fontenellc, flattée par Voltaire, et ayant eu l’honneur d’ôtre mise en prison pour conspiration de cour avec une princesse du sang.
Les écrits de M,le de Launay sont curieux à plus d’un titre, et surtout parce qu'ils marquent une époque de la langue et du goût, un certain art de simplicité mêlée de finesse, d’élégance discrète et de bienséance ingénieuse. C’était le Ion de la cour de Sceaux. C’était le style net et fin qui platt dans La Motte, auquel Fonlenelle ajouta de nouvelles grâces, que Mairan, M®° de Lambert, Maupertuis employèrent avec goût, que Montesquieu mêla parfois à son génie, et dont quelques nuances se rctrouventdansla concision piquante de Duclos, et dans la subtilité prétentieuse do Marivaux. Sous la plume de M11* de Launay, ce style est à son point de perfection, poli, enjoué, facile, cl parfois, lorsque son cœur est engagé dans cc qu’elle raconte, vif et coloré, en dépit de la modestie de l’expression.
Il y a peu de choses dans ces Mémoires, peu de choses dans la vie de M11* de Launay, vie de couvent cl de petite cour, sèche, bienséante, contenue. Fontenellc, qui avait beaucoup connu l’auteur . a dit du livre : « Cela est écrit avec une élégance » agréable ; mais cela ne valait pas la peine d’étre » écrit. — Les femmes sont de votre avis , lui « répondit-on ; mais les hommes n’en sont pas. « — Les femmes ont raison, reprit Fontenellc ; il » est vrai que ce n’est peut-être pas par raison. « La forme de cc jugement ressemble au lour d’esprit dont il fait la critique. Cc sont des contrastes ingénieux, quelque chose d’épigrammatique et de poli , un jeu calculé d’expressions , qui marquent des différences délicatement saisies entre les idées. A-t-on jamais mieux peint, par exemple, la froide et tyrannique amitié des grands, que dans cc peu de mois sur la duchesse du Maine : «Celle prifl-
rüüRS de littérature française.