‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 17 sur 44 · C .dre». de joli, vers, Fontenelle compta . son ,uf · texte numérisé non relu

C .dre». de joli, vers, Fontenelle compta . son ,uf

frag, Le savant BacUv . qu, ?n,H de ^dre

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..cesse, qui avait le malheur de lie pouvoir se . passer des personnes dont elle ne se souciait pas.»

Et de pareils traits se rencontrent sans cesse cl sans effort, dans le style de M"* de Launay !

Souvent l'esprit coûte quelque chose a la justesse : c'est une vive saillie, un caprice amusant.

Dans M11' de Launay, l'esprit c'est la plus One justesse de pensée et d'espression. Aussi avait-cl e étudié , comme M- de Grignan , la philosophie de Descartes et un peu de géométrie. Elle lirait de celle science cerlaiues analogies quelle appliquait même à l'amour. C’est ainsi que, fort jeune, elle Bt une remarque digne d Euclidc, sur une personne qui lui donnait souvent la main, pour la ramener le soir à son couvent : - Il y avait une gronde place à passer , et dans les commencements il prenait « son chemin par les côtés de celte place. Je vis « alors qu'il la traversait par le milieu : d ou je «jugeai que son amour était au moins diminue de « la différence de la diagonale au» deux côtes du « carre. » Mlu de Launay ne porta pas toujours celle précision scientifique dans les affections du cœur : clic aima , même sans être aimée.

Mais son plus grand malheur fut la servitude ou elle vécut, avec un esprit d’observation qui lui rendait le joug insupportable. De là aussi, dans ses Mémoires, quelques tableau* de mœurs vivement sentis, et peints de même. M,u de Launay a fait, pour une société de cour, deux comédies assez froides et presque ennuyeuses , malgré beaucoup d’esprit. Mais il y a, dans ses Mémoires, des scènes d’un excellent comique; par exemple, sa présentation à tout Versailles, par une grande dame qui s’est engouée d’elle, l’accable d’éloges, et la fait tenir debout dix heures durant, lui demande son horoscope, et une lettre d’affaires pour son procurcur. « Voilà, dit la grande dame eu traînant « sur ses pas sa protégée cette personne dont je « vous ai entretenue, qui a un si grand esprit, •«qui sait tant de choses. Allons, mademoiselle,

•< parlez. Madame, vous allez voir comme elle parle.

« — Elle vit quo j’hésitais à répondre, et pensa «« qu’il fallait m’aider , comme une chanteuse qui « prélude, à qui l’on indique l’air qu’on désire u entendre. — Parlez un peu de religion , dit-elle ;

«« vous direz ensuite autre chose. » Il y aurait eu de quoi embarrasser Voltaire lui-même. Mu# de Launay se tira pourtant de celle épreuve.

Présentée chez la duchesse du Maine, elle y fut d’abord femme de chambre, dans la rigueur du mot cl des fonctions. Puis une lettre à Fontenclle, sur un petit événement du jour , courut les salons et la rendit célèbre. Elle entra dans les plaisirs d’es- & fi>ips «in c. i i.kki pttoniifMi nui

ci ia renuu célébré. Elle entra dans les plaisirs ü esprit et les fêtes de Sceaux. L’abbé Chaulieu , qui devenait aveugle, s’éprit d’amour pour elle, et lui

fr-«ivp Le savant u«u,ici , n-- .

a-D.ci.tr, songea sérieusement à 1 éPou«r "

enfin 1. princesse quelle servait daigna lm parier fette haute faveur loi devint fatale . et cesl le point corieo* de l'ouvrage. On , voit ce e consoi ration de Cellem.re, tramée par «ne princesse bd esprit, avec les plus grands projet, du™ ..de et les plus petits ressorts. H ne s agissait rooins^ en effet, que d'une grand.

et du Midi, du rétablissement des » “**> cela pour arriver à renverser le «gcnl, et » rein blir M. le duc du Maine dans tous ses Prm,c«” dL bâtard légitimé , qu'il avait perdus , sans mol dire à b séance du parlement. Saint-Simon a fa. u récit incomparable de celle séance et du piètre rôle qu'v joua le doc du Maine. C'est I hymne d parti vainqueur. M1'* de Launay nous donne'cs mémoires secrets du parti vaincu, et on "« étonne pas de sa défaite. Jamais conspiration de femmecl,c bel esprit ne fut plus étourdiment conduite.

£ (l“he.se, dans son dépit de voir échapper àsonUutiri l'héritage de Louis XIV, à tour des érudits, des devineresses, des mtr. qants faiseurs de mémoires politiques, puis enfln s'arrête. l'idée de faire demander par .'Espagne la convocation des étals généraux en Frsn" . découverte de ce plan , b saisie de force mémo. m à l'appui , l'emprisonnement de la duche“' Maine et de son mari, sont des événements historiques assez connus. Le régent, tout engonrd.qu .1 étaU par les plaisirs, avait une grande supériorité sur de pareils conspirateurs. U n'y eut plus pour Mil. de Launay d'autre rôle cl d autre suje d récit qu'une prison bien supportée, puis un retour dans le palais désormais attristé de la duché, c .lu Maine réduite à ne plus être que la reine de

^‘u’ie et le style de M11* do Launay caractérisent parfaitement celte école spirituelle, parfois maniérée, loujours un peu scc do"‘ La Molle était le poêle, et dont Fontenclle fut c Voltaire. Il est impossible de songer moins à sa mère cl à sa sœur que ne le fait M>- de Launay ; et elle parait aimer fort médiocrement la princesse mémo, à qui elle s'était dévouée M n«

I un peu tard, et uniquement puur avoir le droit de ' monter dans les carrosses, à un officier suis. , M. de Staal, elle resta dans la petite ."T ^ Sceaux, qui se consolait par le bel esprit de ses revers politiques.

C’est là qu'elle vit et quelle a mahgnemcii dépeint Voltaire et M- du Châtelet , venant jouer la comédie. Ils dérangèrent un peu les allures concertées et les amusements officiels du palau; «

TABLEAU DU DIY-

M“* de Launay trouva que c’étaient des non râleurs dans une société. Elle ridiculise tant qu'elle peut leur conduite inusitée, et les livres d'algèbre, et la toilette de M®0 du Châtelet. Elle adressait scs peintures satiriques i M°*° du Défiant, qui n’était pas plus indulgente qu'elle, quoique jeune alors. Avec beaucoup d’esprit et d’élégance, MUa de Launay a le pli de sa condition : c’est une soubrette de cour, mais une soubrette; toutefois, pour la langue, le goût et l’histoire des mœurs, il faut lire ses Afémoires. Leur frivolité même est un curieux témoignage de l’esprit du temps.

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DOUZIÈME LEÇON

Retour à b poésie du dix-huitième siècle — Influence et supériorité de Voltaire dan* tous 1rs genres, hormis le lyrique et le comique.— Pourquoi ces deux formes de l'art loi ont-elles manqué? — lie l'école poétique, antiphilosophique.—Louis Racine; Lcfranc do Pompignan. — Drstourhes ; Piron ; Gresset.

Messieurs,

Malgré le passage de Voltaire dans le palais de la duchesse du Maine, nous étions là bien loin de la poésie. Cette cour de Sceaux était la miniature du Versailles de Louis XIV. On y sentait, en fait de goût, un peu de bâtardise. Il y avait beaucoup de politesse et de luxe, mais nulle grandeur; et Voltaire Jui-ntéinc y venait composer et jouer une comédie fort peu plaisante, qu’on ne cherche guère dans scs œuvres. Quand on voit cependant quel était alors le goût des esprits délicats du grand monde, on admire d’autant plus le génie poétique conservé par Voltaire, au milieu d’une société si peu faite pour la poésie. Dans le dix-huitième siècle, avec tant d’esprit rester poCte, ce n’est pas la moindre originalité de Voltaire ! Ni les fausses théories du temps, ni la distraction d’études sévères, ni les premières atteintes de l’âge n'affaiblirent, dans Voltaire, celte source féconde. Depuis sa retraite à Ciray, entre deux géomètres, Kœnig et M"** du Châtelet, quelles inspirations de poésie lui viennent encore! Alztre, Mahomet, Mèrope, Catilina, Orcstc, Aanine, quelle suite d’ouvrages éclatants !

Tout cela ne permet nullement de proclamer Voltaire,

Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène,

ni de le juger le plus tragique de nos poètes , comme a fait La Harpe. Le temps, ce critique souverain, a déjà montré que les oavrages dramatiques de Voltaire avaient rarement ces fortes teintes qui gagnent à vieillir. Nulle pièce de Corneille, même le Cid, n'avait été plus applaudie, à sa naissance,

que dans la reprise de gloire qu’eut ce grand homme, il y a vingt ans, un siècle et demi apres sa mort. Alors aussi, quelques-uns des chefs-d’œuvre de Racine excitaient un universel enthousiasme : et, je le crois, malgré le paradoxe et la satiété, ces retours du goût public se verront encore. Mais l’épreuve ne fut pas aussi favorable à Voltaire. Plus rapproché de nous par la date, il était cependant moins compris, moins aimé. Ses grands effets de théâtre et ses sentences philosophiques semblaient usés; sa bruyante éloquence de théâtre ne saisissait pas les âmes, comme le génie du vieux Corneille et la perfection passionnée de Racine. On démêlait dans son éclat beaucoup de ces fausses couleurs qui ne tiennent pas.

Voltaire dit quelque part : « Il y a des beautés m de sentiment, et des beautés de déclamation. » Rien ne se vérifie mieux par son exemple. Sans cesse il tombe dans ce genre de beautés déclamatoires. On en est étonné pour cet esprit si juste, si naturel, si vif. Mais c’est, je crois, que la grande poésie, le tragique, était un rôle de convention qu’il prenait à son gré, et dont il riait dans la coulisse. Voyez sa Correspondance ; comme il s’y joue de son fracas théâtral et de sa pompe poétique! Corneille et Racine travaillaient avec plus de bonne foi, et leurs beautés sont plus sérieuses.

Voltaire a voulu enhardir et animer la scène, multiplier les effets de théâtre. Il y a souvent réussi; mais, pour la grandeur et la nouveauté des caractères, ce qui est la vie même du drame, a-t-il approché de ses deux modèles? A-t-il rien de comparable à ces créations originales et neuves de don Diègue, de Pauline, de Sévère, de Burrhus, d’Acomat, de Joad? Sa diction, dramatique par le mouvement et par la chaleur, l’cst-elle autant par la vérité? Égale-t-clle la poésie de Racine ou de Corneille, quand il est Corneille? Et la perfection de la poésie n'cst-ellc pas une partie necessaire de notre théâtre sévère cl régulier?

Contre les sophismes de La Motte et de Fontcnellc, Voltaire avait défendu la poésie, comme son bien cl son domaine. Mais plus tard il se mit à l’aise dans cet héritage qu’il avait conquis, cl où il régnait seul. Il s'attacha de moins près au grand art de Racine, son premier modèle. Son vers, moins travaille, se remplit de paroles plus sonores qu’expressives; et sur le style poétique, il prit insensiblement quelques-unes des opinions qu’il avait combattues. Après s’être moqué de la peine qu'avait prise La Motte de mettre en prose une scène de Racine, il soutint que les bons vers ne devaient être que de la prose bien faite, à laquelle on ajoutait la mesure et la rime; et partant de ce principe, qui demandait moins de soins et d’eflorls, il fut souvent prosaïque

et négligé dans ses vers. Il eut peu de ces formes hardies, de ces tours originaux, deccs vives images qui sont l'accent même de la poésie.

Il n’en était pas moins fidèle à l’étiquette de notre théâtre; il en exagéra même la pompe habituelle et les périphrases bienséantes, sans les corriger par ces tours naïfs que Corneille trouvait dans la langue de son temps, et que Racine mêlait arlisteinent à celle de la cour. Par là, il fut à la fois moins poétique et moins simple, moins vrai que scs grands devanciers.

Voltaire n'en exerça pas moins sur son siècle la puissance prestigieuse du poète. Par une rare exception , il la garda même toujours, sachant la transformer selon les âges de la vie, et laissant échapper, à quatre-vingts ans, quelques-uns de ses plus heureux vers. Il est vrai que ces vers étaient dans un style familier sur le ton sceptique d'un vieillard qui se permet tout; et cette liberté était peut-être plus favorable au naturel d’un poêle qui n'était pas né, comme Racine, pour la perfection de l'art, cl n’avait pas la patience d'y atteindre.

Je ne m'étonnerais donc pas, messieurs, d'entendre préférer aux plus éclatantes tirades, aux plus belles scènes de Voltaire, son Épitre à Horace, ou scs Slances à Mm, du Dcffant.

Là, Voltaire est poète à sa manière, et poète original. Ailleurs, il est imitateur, et surpassé, f^u’on lise dans la tragédie de Mahomet cette vive apostrophe :

Si la Mecque est sacrée, en savez-vous la cause? Ibrahim y naquit, et sa cendre y repose;

Ibrahim, dont le bras, docile à PEtcrncI,

Traîna son fds unique aux marches de l'autel , Etouffant pour son Dieu les cris de la nature.

Le mouvement de ces vers entraîne ; mais, pour juger combien les couleurs poétiques en sont faibles cl communes, cherchez la mémo pensée sous l’expression de Racine :

fTétes-vous pas ici sur la montagne sainte Où le père dos Juifs, sur son fils innocent.

Leva sans murmurer un bras obéissant.

Et mit sur mi bûcher ce fruit de sa vieillesse.

Laissant à Dieu le soin d’accomplir sa promesse,

Et lui sacrifiant, avec ce lits aimé.

Tout l'espoir de sa race eu lui seul renfermé?

Trop inférieur à la perfection de Racine, Voltaire, dans la souplesse de sou génie, s’est quelquefois heureusement approprie la mâle gravité de Corneille. Ce caractère est surtout remarquable dans sa tragédie de Catilina, œuvre de son âge niùr, qu’il avait fortement travaillée, cl dont il joua lui-méme le principal rôle sur le théâtre de Sceaux. L’auliquité raconte la ruse pathétique d'un acteur qui avait mis les cendres de son propre fils dans l'urne d'Orcsle, pour être ému d’une vraie douleur en recevant celte urne sur la sccuc. C’est

ainsi qucVol taire nejouait pas un r6!e, mais était luiméme. quand il s’écriait par la bouche de Cicéron :

K orna ins. j'aimela gloire, et ne veux point m’en taire,

Des travaux des humains c’est le digne salaire;

L'ui n’ose la vouloir n’ose la mériter.

Celle gloire qu’il poursuivait depuis quarante années, partout et sans cesse, par les grands travaux cl les essais frivoles, par les plus belles inspirations de l'art et par la licence, il l’avait, il en jouissait, malgré toutes les calomnies cl toutes les haines. Les lettres régnaient sur l'Europe, et Voltaire sur les lettres. Son nom était le premier nom du siècle, après celui du vainqueur de Dresde, qui se faisait son disciple et lui demandait la gloire. Le pays te plus vanté par lui, l'Angleterre, lui rendait hommage ; et un de scs plus grands poètes lui disait en beaux vers :

« A loi, Voltaire, il est donne de plonger dans « l’ablmc des temps, d’élever les exploits des héros, «i d'agrandir le nom du monarque! A toi le drame, u le drame renouvelé! à toi la trompette épique! <•

Rien ne manquait à Voltaire, meme la faveur ou du moins les bienfaits de la cour. Mais, parvenu au comble de scs vœux, ayant épuise la gloire poétique, il était géué en France, pour -celte liberté d'opinion qu'il sentait croître en lui par le déclin même de l'âge. Mieux valait pour un philosophe être l'hôte cl fami de Frédéric, que le protégé de M*e de Pumpadour. Il partit donc pour Berlin, quelques mois après la mort de M 0,0 du Châtelet. Lâ, Frédéric, guerrier, philosophe, cl ennemi du christianisme comme Julien, vivait comme lui, sans cour cl sans luxe, dans la compagnie de quelques lettrés. Mais les transports de Julien, courant hors de son palais recevoir Libanius, ne pouvaient surpasser la joie qu'eut Frédéric en prenant possession de Voltaire qu'il fil son chambellan. On sait que l’enchantement dura peu : les amours-propres s’aigrirent, les tracasseries survinrent. Frédéric était, en amitié même, despotique cl moqueur. Voltaire médisait du roi, et même du poète. Ce n’est pas seulement une querelle au sujet de Mauperluis qui les brouilla. Voltaire, en composant à Polsdarn son poème sur la toi naturelle, y glissait des vers tels que ceux-ci :

Assemblage éclatant de qualités contraires.

Ecrasant les humains et les nommant ses frères.

Pétri de passions, et cherchant la sagesse.

Dangereux politique et dangereux auteur,

Mon patron, mon disciple et mou persécuteur.

Frédéric le sut, et ne le pardonna pas. De là, messieurs, après dix-huit mois de séjour dan $ to palais d'dlcine , bien des lectures , des confidences poétiques, des soupers philosophiques, des tracasseries cl des ruptures, l'érasiou de Voltaire

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

échappé de sa chaîne, et son avanie dans Francfort, où il est arrête, rançonné, fouillé par un commissaire prussien qui lui redemande les poeshiea du roi ton maître .

A partir de cette époque commencent la retraite et la puissance de Voltaire sur le territoire neutre qu'il s'était assuré. Comme la Hollande, au dixseptième siècle, Ferney devint un arsenal de libres opinions pour l'Europe; et Voltaire affranchi par l’âge, extremA senectâ liber, osa tout contre les préjugés, mais beaucoup trop contre la religion cl les mœurs.

(Test alors qu’il écrivit les derniers chants du poème frivole et licencieux dont il était , depuis vingt ans, obsédé comme d'une tentation. Mais c'est alors aussi que, dans une joie d’indépendance qui épure et ennoblit sa pensée, il laisse échapper ces beaux vers :

La Liberté! j’ai ru cette déesse altière.

Avec égalité, répandant tous les biens.

Descendre de Moral en habit de guerrière.

Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens,

Et de Charles le Téméraire.

Devant elle on portait ces piques et ces dards.

On traînait ers canons, ces échelles fatales, Qu>!le-métne brisa, quand ses mains triomphales De (ienèreen danger défendaient les remparts.

Un peuple entier la suit. . . ....

Il y a dans ces vers, inspirés par les Alpes cl l’histoire, une verve lyrique accordée rarement i Voltaire. C’est que le pôële était ému. Les vives impressions, les saillants contrastes sc multipliaient dans sa pensée.

Le Toilà ce théâtre et de neige et de gloire, Eternel boulevard, qui n’a pas garanti Des Lombards le beau territoire.

Ces mots et de neige et de gloire portent en un moment nos souvenirs sur la vanité de l'ambition humaine. C’est un genre de beauté familier à Voltaire, mais dont quelquefois il abuse.

Au reste, que Voltaire, avec sa facilité si prompte, sa piquante justesse qui lui interdisait de sc passionner pour des formules poétiques , ait été médiocre et gêné dans l'ode, cl soit resté bien au-dessous d’un rival qu’il dédaignait, on le conçoit sans peine. Mais il semble que le spirituel prosaïsme de ses vers aurait dû s’appliquer à merveille nu dialogue comique; et on peut s'étonner que l'auteur de tant de piquantes épilres, et du Pauvre Diable, n'ait pas compris, dans l'universalité de sa gloire poétique, le talent d'écrire la comédie en vers, que tant de poêles ont eu parmi nous.

Voltaire n’a été bon plaisant que dans son propre rôle, comme il n’a été grand poète que dans la poésie sceptique et mondaine. La comédie et l'ode lui manquaient également. Mais, dans la

comédie, ledix-huiticme siècle, à défaut de Voltaire, compta plus d’un talent heureux cl facile. Dans la haute poésie. Voltaire n’eut que des rivaux malheureux, qu’il écrasait tantôt de scs ouvrages, tantôt de ses critiques; et, quoiqu’il fut loin d’atteindre à la perfection de l'art, il resta le modèle, et tint l'imagination de son siècle au degré que lui-même ne dépassait pas. Son vers tragique ne fut point égalé; il n’y eut d’épopée après la lienriade que la Pètriide , qui ne fut pas achevée, et dont les fragments même paraissent longs à la lecture. Et quant aux odes, si Voltaire en fil de bien médiocres, les meilleurcsdu même temps n'avaient pas beaucoup plus de succès que les siennes.

Deux hommes cependant cultivèrent alors avec talent cette poésie inorale et lyrique, dont le dixhuitième siècleélail peu touche. Dans Icurélëgancc correcte et leur gravité, Louis Racine et Pompignan furent classiques, autant qu'on peut l’être sans génie. Louis Racine était bien loin de chercher la redoutable concurrence de Voltaire. Par scrupule religieux, autant que par modestie, il s’iulcrdisait d’écrire pour le théâtre. La poésie à elle seule ne lui semblait déjà que trop dangereuse : il voulait au moins la sanctifier par le but. Scs premiers vers, inspirés par sa pieuse éducation, étaient bien étrangers au monde du dixhuitième siècle; il chantait lu grâce, à l'imitation de saint Prosper.

Louis Racine a plus d’élégance et de goût que son modèle; mais il n'a pas celle ardeur et celte imagination du christianisme naissant. Il est théologien où saint Prosper ctaîl enthousiaste. Son mérite est de traduire en vers harmonieux, avec une douceur élégante, quelques beaux passages des Confessions de taint Augustin. On regrette que Louis Racine n'ait pas été averti par cet exemple meme des sources où il devait puiser la poésie, et qu’il sc soit réduit trop souvent à la sécheresse didactique. Né avec une âme tendre, il lui a manqué d'oser en avoir le langage. Par là, il a failli dans un plus grand et plus heureux sujet, la Religion . Que l'on compare les chants de son poème aux chapitres du Génie du Christianisme; c’est dans le livre de critique littéraire cl d'histoire qu’apparait la beauté du sujet essayé par Racine, et que sc montre la poésie de la religion. Toutefois celte différence ne tient pas au génie seul; mais on sent que la pensée du poêle est cnclutnée 60U9 sa foi. Il n’ose employer que les raisonnements et les paroles consacrés par la tradition.

Le plan de Louis Racine est net et régulier : d’abord il combat les athées par le spectacle de la création ; puis les déistes, les anciens phi losophes, les philosophes modernes, leur opposant à tous

la foi chrétienne comme vérité nécessaire, vérité sublime, vérité consolante. Les événements d’un tel poërae, c'étaient l'âge héroïque du christianisme, les souffrances des martyrs, la vie bienheureuse des solitaires , la chute des temples idolâtres, le renouvellement du monde, l'Église et les barbares. Malheureusement, le poêle si bien nourri par l'étude et la foi dans les anciens temps du christianisme, abandonne ces grandes images pour le raisonnement. Tout est chez lui dogmatique et sévère; nulle peinture naïve des temps apostoliques ; nulle description touchante des combals du cœur; point de Cymodocée, point de Vclleda.

Malgré l'immense richesse du sujet, le poème est court et monotone. L’auteur est occupé de glaner et d’extraire les pensées des défenseurs du christianisme; mais il ne représente pas le christianisme mèinc dans le cours de sa merveilleuse histoire. El puis, il quitte les grandes faces de son sujet; il se détourne de la colonne lumineuse pour tomber dans de petites querelles d'école.

Ce sont là de graves fautes de goût dans un écrivain si pur. Voltaire avait donné jadis au poème de la Grâce quelques louanges mêlées d’épi grammes, reprochant à l'auteur d’étre janséniste et trop peu soumis à l'Église. Plus tard, il fil une ingénieuse critique du poème de la Religion, sans y méconnaître la correction, cl parfois la beauté des vers. Racine garda le silence. Voltaire, non content de ces critiques, voulut faire la contre-partie de l’ouvrage de Racine; et il écrivit le poème sur la Loi naturelle, élégante profession de foi théiste, où ne manquent pas les bons raisonnements et les bons vers, mais qui laisse l’esprit incertain de sa route, et ne peut suffire ni à l’explication de notre nature, ni au besoin de notre cœur. Toutefois, dans le dix-huitième siècle, la poésie modeste et sévère de Louis Racine restait bien effacée par le brillant coloris de Voltaire. Il n’avait de supériorité que dans quelques hymnes tirés de l'Écriture , où le souffle de son père semble descendu sur lui.

Lefranc de Pompignan, son ami, le suivit dans cette carrière, après avoir essayé celle du théâtre. Il y avait réussi par sa médiocre tragédie d e Didon; et il avait entrepris, sous le titre de Zoraïde, le sujet que Voltaire a si poétiquement traité dans j4!zire. Mais il y renonça , pour ne plus s'occuper que de poésie morale et d’odes sacrées. Son vers, pur cl froid , reproduit heureusement la grave simplicité des Gnomiques grecs. Mais il faut l'avouer, ces vieilles vérités, simplement exprimées, étaient un peu fades au goût du dix-huitième siècle, à côté des discours en vers de Voltaire, si libres dans leur allure, et si piquants de scepticisme

et de nouveauté. On lut peu les épflrcs morales de Pompignan , encore moins ses cantiques sacrés.

Et pourtant il y avait parfois dans ces poésies une élévation et une harmonie dignes de nos premiers maîtres. L'âme de l'auteur était capable d'enthousiasme. C’est par là que, dans son ode sur la mort de Rousseau, il a été accidentellement si grand poète, et fait quelques vers impérissables qui nuisent peut-être à sa renommée; car ils sont si beaux qu'on n’en cite jamais d’autres de lui.

Nul homme, dans le dix-huitième siècle, ne connaissait mieux les anciens et n'avait une littérature plus variée. Malgré sa sévérité de goût et de principes, il a mis en vers quelques scènes de Shakspearc, et la prière universelle de Pope, comme il a traduit Eschyle , et le poème chrétien de Grégoire de Nazianzc. Nul secours ne manquait à son talent, ni l’élude, ni le loisir, ni la passion; car il était animé d'une vive haine contre la philosophie nouvelle , bien qu’il fût, par caractère , ennemi des abus et indépendant du pouvoir. Mais depuis le succès â'dtztre jusqu’aux facéties des tuais, des si, des quand et des pourquoi , il resta toujours accablé sous l’astre prédominant de Voltaire. On sent qu’il est mal à l’aise dans le siècle où règne celui-ci. lia tout l’embarras, toute la maladresse d’une vanité souffrante. II ne sut pas se résigner à un second rang, et il fit plus et moins qu’il n’aurait dû faire.

L’clégance travaillée de scs vers cl l’ordre sérieux de scs idées ne pouvaient teuirconlrc l’cclat, l’agrément infini et la hardiesse de Voltaire. On ne chercha pas ce que ses outrages pouvaient offrir de sensé, d'ingénieux cl parfois d'admirable. Vanté seulement par son ami le marquis de Mirabeau, ce novateur féodal, cet économiste antiphilosophe , il fut mal apprécié de son temps, et ne sera point vengé par l’avenir. Toutefois l'homme de goût qui voudra parcourir ses cantiques, ses odes, scs épltres, et jusqu'à sa traduction des Gèorgiques , y trouvera des beautés et de l'art.

Dans l’histoire des opinions cl des mœurs, les œuvres de Pompignan sont plus curieuses encore. Il représente un parti vaincu, et qui, sur quelques points, avait raison, le parti qui voulait une réforme sans révolution, le soulagement du peuple, cl non la ruine du culte et des mœurs.

Mais son esprit n'avait pas assez de force et d’éclat pour une telle lutte. Il attaquait la philosophie nouvelle dans des préfaces et dans des opéras. Un homme de goût de notre temps a fait un ingénieux commentaire sur le Promèthèe d'Eschyle, où il retrouve le type de la liberté de penser et de la civilisation opprimée par le pouvoir arbitraire. Dans une vue tout opposée, Pompignan fil de la même

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

tragédie une imitation lyrique dirigée contre la philosophie, ou plutôt contre Voltaire qu’il appelle Promélhée. Thémis elle-même accuse son fils Prométhée.

Tes arts ont pris la place et des lois et des dieux,

lui dit-cllc. Prométhée n’en tient compte; et, tout cii servant les humains , il continue de braver les dieux. Sa statue est couronnée dans une sorte d'apothéose, que lui décernent des artiste» et des citoyens. Il parait que Pompignan avait deviné le triomphe de Voltaire à la représentation d 'Irène. Hais tout à coup le tonnerre éclate et tombe sur les trophées. La ville est en feu, les édifices s’écroulent. Malheureusement celle allégorie prophétique est médiocre et sans verve. Pour attaquer l'abus des arts, il aurait fallu transporter dans un tel sujet quelque chose de l’éloquente âpreté de Rousseau.

Pompignan survécut à Voltaire ; mais il passa ses vingt dernières années dans la retraite, loin des échos bruyants qui renvoyaient alors la célébrité. Son orgueil était au-dessus de son talent, et ce fut la plaie de sa vie. Mais son talent n’en est pas moins digne d’estime, et son courage de respect; car il lutta contre le plus fort.

C’était la destinée de tous ceux qui voulaient , dans le dix-huitième siècle , résister au torrent de l’esprit philosophique. Le combat n’était jamais égal; et cela 11e tenait pas seulement à l’inégalité des talents. Mais les défenseurs des anciennes maximes, dans ce qu’elles avaient de pur et d’utile, étaient adossés à un rempart croulant de despotisme cl d'abus. Il y avait derrière eux les lettres de cachet pour soupçon de jansénisme, les scandales de cour , les persécutions ecclesiastiques , la censure. Dans un pays libre comme l’Angleterre, on a vu l’esprit moral cl religieux se ranimer et grandir par les attaques de l’esprit sceptique, les talents se partager dans les deux camps rivaux, et, à plusieurs reprises , les écrivains religieux cl spiritualistes l'emporter par l'cloquence, l’érudition et la faveur publique; mais en France, le scepticisme, réprimé, au lieu d'élre réfuté, pointait toujours victorieusement, et domina seul, du moins jusqu'au »chi»me de Rousseau. Les exceptions à cette règle étaient rares, et quelques-uues peuvent étonner. Le parti religieux était recruté par des poètes comiques, Deslouchcs, Grcssct, et jusqu'à Piron, qui faisait des épigrammes fort zélées contre les philosophes.

Cette singularité s’explique d'cilc-méme pour Deslouchcs : ce poêle tenait, par le goût et l’esprit, au temps passé. L'excellent comique llcgnard, et uième l’ingéuieux Dufresny, sont restés, par la

date, dans l’histoire littéraire du dix-septième siècle, dont ils avaient exploité les ridicules après Molière. Deslouchcs, né plus lard, tient de la même école; mais il n’a pas la même verve cl la même gaieté; et sa vie, mêlée de politique et d’affaires, annonce une époque nouvelle, comme ses ouvrages offrent un nouveau genre d’imitation étrangère.

Il parait que sa première jeunesse n’avait pas été sans orage, et qu’après ses éludes, il avait tour à tour servi comme volontaire dans nos guerres d'Espagne en 1703, et pris parti dans une troupe de comédiens. Ce dernier point cependant fut contesté longtemps après par la délicatesse de sa famille. Mais, qu’il ait été comédien ambulant à Lausanne , ou qu’il ail joué la comédie chez l’ambassadeur de France, M. de Puisieulx, le fait certain, c’est qu’il passa de cet emploi de sa vie errante dans les bureaux de l'ambassade.

Il faisait en même temps des vers, et les envoyait à Boileau, qui, tout en y blâmant quelques rimes, y trouvait, dit-il dans sa réponse, beaucoup de facilité , de feu , et surtout de religion. Nous ne connaissons pas, du reste, ces vers pieux, et nous ne pouvons juger de la poésie de Dcslouches que par son théâtre.

Il fit des comédies pour les sociétés devant lesquelles il avait joué. La première, te Curieus impertinent, fut applaudie d’abord en Suisse. Mais elle réussit également à Paris; et le jeune secrétaire d’ambassade donna successivement l'Ingrat, Clrrèsolu , te Méditant. Ces titres mêmes annoncent que Deslouchcs aspirait à la haute comédie, celle qui trouve et peint des caractères. Mais le choix n’était pas heureux : V Ingrat était odieux et triste; l'Irrésolu devenait monotone par le retour prevu de ses incertitudes , et n’était vraiment comique qu’au dernier vers du dcnoùment. Le Méditant n’était qu’une nuance du méchant , et n’avait rien de Sbéridan ni de Gresset. Ces trois pièces cependant, écrites avec goût et pureté, suffirent à la réputation poétique du jeune diplomate et servirent à sa fortune. Le régent n’avait pas le préjugé commun alors en France sur l’incapacité des gens de lettres dans les affaires, et en 1717 il fit passer Deslouchcs à Londres pour une mission fort délicate, en le mettant, il est vrai , sous la tutelle de l’abbé Dubois.

La diplomatie, à cette époque, et sous un pareil chef , était sans doute une école où le poêle moraliste aurait pu beaucoup profiter ; et tout ce qu'il apprit, soit comme assistant de Dubois, soit comme son successeur à Londres , quand Dubois fut roi de France sous le régent, devait offrir des leçons d'un piquant et vigoureux comique. Mais

m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.

Deslouche était discret; et nulle indignation de ce qu'il avait vu n'a transpiré dans ses écrits. Il négocia l'appui du roi d'Angleterre pour faire nommer Dubois à l'archevêché de Cambrai , sans songer peut-être qu'il n’inventerait jamais rien de si comique et qui peignit autant les mœurs du siècle.

Le séjour de Destouches b Londres ne fut pas sans influence sur sa vie littéraire : il y étudia la langue et le théâtre anglais, douze ans avant Voltaire. A la vérité, ce ne fut pas pour enhardir notre scène ; mais l'impression de la verve dramatique anglaise sur l’esprit bienséant et sage de Destouches n'co est pas moins curieuse à rechercher, et nous en dirons quelques mots.

Après six ans de résidence diplomatique , Destouchcs avait quitté Londres ; et, soit qu’il eût fait encore pour le cardinal Dubois quelque négocia* lion secrète , ou rendu par son esprit juste cl fin des services plus importants à l’Etal, il revenait à la cour avec graude faveur. Mais ce crédit ne lui valut guère qu'une place à l'Académie ; cl la cour, ayant changé de face par la mort du régent, il renonça pour jamais à l’ambition , et se retira dans une petite terre près de Melun, où il vécut heureux par la modération de ses désirs cl le succès de ses comédies. Une des plus applaudies etdes meilleures fut le Philosophe marié, emprunté à sa propre histoire. Il est assex singulier que ce soit une anecdote vraie qui ait fourni le lype d’un caractère si peu vraisemblable. Ou ne conçoit guère un homme jeune encore qui rougit d'élre marié à une femme aimable. Cette manie de l 'incognito dans le mariage est plus forcée que plaisante. Mais enfin Des* touches a tiré quelques effets dramatiques d’une situation par laquelle il avait passé ; et il parait qu’il a mis sur la scène non-seulement sa femme dans le personnage aimable de Mclitc, mais la sœur de sa femme, belle et capricieuse Anglaise, qui fut très-blessée du portrait. La pièce est d’ailleurs agréable par les détails. C’est le mérite de Deslouchcs. Il n’o pas de force comique, mais il a celte douceur de style dont parle César :

Le nibus atque utinàm scriptis adjuncta foret vis

Comica!

et il a dessiné avec grâce des personnages de femmes, même dans quelques pièces oubliées, telles que les Philosophes amoureux, qui suc cédèrent au Philosophe marié. Ce qui manque à Deslouchcs après la gaieté, c’est la vérité des caractères. Les siens sont presque toujours exagérés et faux. Ici nous croyons reconnaître l’imitation du théâtre anglais, dont les touches sont si souvent outrées. De son aveu, Dcstonchos lui a emprunté quelques bonnes caricatures , comme celle de M. Pincé, l'homme aux trois raisons; mais ce n’est

pas tout. Indépendamment de cette traduction presque littérale d’une petite pièce d’Àddison, Destouches, si peu gai, a voulu souvent imiter la gaieté anglaise.

Ce n’est pas qu’il uesoiltrcs-choqué des énormes libertés que les auteurs comiques se donnent en Angleterre, et qu'il n’ait vu avec surprise i Londres des dames vertueuses et modestes assister à des pièces si licencieuses, avec la faible ressource d’en rougir sous un éventail; mais s’il laisse aux Anglais l’indécence, il emprunte d'eux l'exagération du comique. Dans ses préfaces, en louant beaucoup les excellentes choses du théâtre anglais, les caractères plaisants, bien soutenus, le dialogue vif, agréable, énergique , le ridicule merveilleusement copié, il ne nomme, à la vérité, que Ben Johnson, Dryden et Cougrèvc; mais on ne peut douter qu’il n’eût aussi fort étudié Shakspearc, et ne l’imite sans mot dire. Lisez la préface du Dissipateur. Des louches, après avoir rappelé que Molière a imité l’Acare dcPlautc, se vante, lui, de n’avoir travaillé sur aucun modèle. Mais lisez le Dissipateur, vous y reconnaissez avec l'exagération anglaise, dans le rôle de l’honnête friponne, bien des traits affaiblis du Timon de Shakspeare.

La Harpe fait honneur à Destouches de la scène où un valet fidèle apporte le peu qu’il possède à sou maître abandonné de tout le monde ; mais ce n’csl que le pâle extrait d'une piquante et admirable scène de Shakspeare :

Ah ! ce trart-là m'accable!

Voilà le seul ami qui me demeure, ingrats!

Et cet exemple- là ne vous confondra pas!

Va-t’en

.... Va, sort,

Et lu m'obligeras.

Ce langage du Dissipateur est faible et contradictoire. Mais quand Timon répond à une offre semblable de son intendant, quelle verve amère, quelle ironie pathétique !

J'avais un intendant si sincère et si droit, et aujourd’hui si sccourable! Cola change presque ma sauvage haine. Laisse-moi te regarder en face. Excusez, 6 dieux ! ma fureur générale, universelle, perpétuelle. Je proclame l'existence d’un honnête homme; entendex-moi bien, d’un seul; rien de plut, je vous prie; et c’est uu intendant!

Puis, il s’en défie, l’interroge encore, s’attendrit, s’irrite, le chasse enfin.

La Fausse Aynès, la seule comédie de Dcstouchcs qui fasse rire, et l’Homme singulier, qu'on ne lit guère, sont aussi parsemées d’imitations anglaises. On le remarque seulement parce que sa froide régularité est si fort en contraste avec l'excessive vivacité de ses modèles. Au reste , même chose est arrivée à Voltaire, qui a tiré de la plus piquante pièce de Wichcrlcy son insipide comédie de lu Prude.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Quant à Destouches, malgré ce que l’étude ajoute à son esprit juste et fin, ce poêle que Voltaire nomme, tantôt le moins comique des comiques, tantôt wion cher Tèrence , ne fût pas resté au théâtre, et serait oublié sous le nombre de ses pièces médiocres, s'il n’eût enfin rencontré un sujet heureux, un de ces sujets qui élèvent le talent audessus de lui-mème, en lui donnant à peindre ce qu’il sait le mieux. Il essaya d’abord le sujet de l' Ambitieux, dont le modèle avait souvent posé devant lui dans sa vie d'ambassade; mais, soit défaut de vigueur, ou réserve habituelle, il ne saisit aucun des traits marquants du personnage, et ne fit jamais œuvre moins dramatique, et qui justifiât mieux les deux vers d'un poète de la Foire : Le comique écrit noblement.

Fait bâiller ordinairement.

Mais l’idce du Glorieux lui vint, et il eut enfin pour titre une excellente pièce. C’est qu’il avait frappé au vif sur un ridicule présent qui datait du bon temps de notre comédie, et qui n’avait fait que croître et s’épanouir, la mésalliance avide et dédaigneuse de la noblesse avec la richesse. Molière avait pris ce grand fonds de comique, à l’origine, au moment où l'homme de cour emprunte au bourgeois son argent et sa maison, mais ne se confond pas encore avec lui. Les choses avaient mûri depuis. Dans les dernières années de Louis XIV, les traitants s’étaient enrichis et enhardis. La puissance de l’argent avait grandi à côté de celle des titres. U y avait pour le poète comique double moisson de ridicule : d’une part, la condescendance comique et forcée des grands; de l'autre, la vanité croissante et les prétentions des nouveaux riches. Il ne suffisait plus d'emprunter et de ne pas payer; il fallait s'encanailler pour avoir la dot, comme dans l'École des Bourgeois. M. Jourdain, devenu plus opulent et plus rusé, sans être moins vaniteux, ne prêtait plus qu’à bonnes enseignes. Le roi lui-même en fit l’épreuve, et en donna le spectacle à sa cour. On vil ce prince, si superbe et si jaloux de l'étiquette, promener en personne, à Marly, Samuel Bernard, et lui montrer ses jardins avec mille coquetteries royales, dont s’indignait Saint-Simon. Le duc et pair ne pouvait supporter cette prostitution d’un roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Samuel Bernard. Mais quoi? le surintendant des finances Desmarcts ne savait plus de quel bois faire flèche. Le roi payait si mal, que personne no voulait lui prêter, le riche Bernard pas plus que les autres. Mais Bernard était fou de vanité, disait-on, cl capable d’ouvrir sa bourse, si le roi daignait le flatter. Un bon ridicule tenait lieu de crédit public.

Bernard fut encore plus fêlé sous Louis XV,

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maria sa fille au premier président Molé, et vécut avec les grands, qui supportaient à leur tour ses hauteurs de banquier cl ses brusqueries d’homme d'affaires. Ce grand modèle n’était pas le seul. Les opérations financières de la régence avaient multiplié les pauvretés et les fortunes subites, en même temps que le goût du luxe et du plaisir s’était accru pour tout le monde. Le rapprochement de la noblesse et de la richesse, leurs chocs, leurs alliances, leurs ridicules mutuels, et les vicesqu’elles se communiquaient en devinrent plus fréquents et plus comiques. C’est le point qu’a saisi Deslouchcs, et qu’il met en saillie dans ces deux personnages du noble, altier, fastueux, impertinent, et du riche, libertin, dur, sottement familier. Seulement, on peut trouver que Destouches n’a pas tenu la balance très-exacte entre les deux caractères principaux, et qu’il traite plusfavorablemenlla noblesse que la richesse. Ce ne fut pas, comme on l’a dit, par égard pour l’orgueil du comédien Dufresne, qui ne voulait pas être humilié dans son personnage. C’était une préférence naturelle à l'esprit de l’auteur, et d’accord avec ses opinions et sa vie.

Le portrait satirique où Destouches s’est complu, qu'il a vivement cl hardiment tracé, c'est celui du bourgeois, riche, insolent, vicieux,

Et seigneur suzerain de deux millions d’écus.

Il y a de l’excellent comique dans le rôle en sol, et dans son contre-coup sur le Glorieux. Ce dernier personnage n’est pas manqué, comme l'a dit Voltaire : il est seulement flatté. Il n'en offre pas moinsd’beureux traits de naturel et même de bonne plaisanterie, surtout dans la scène où le père du glorieux passe pour son intendant. Il n’y a pas faute dans le dénoùmcnt, comme on l’a dit encore, et le mariage du comte ne détruit en rien la leçon. Aurait-elle profilé davantage si l'insolence de la richesse eût congédié à la fin l’insolence du nom? Nullement. 11 valait mieux prolonger le conflit des deux ridicules, les mettre au supplice l’un par l’autre, cl enfin les mettre d’acord, par besoin mutuel , et sauf la correction que chacun d’eux a pu recevoir. C’était la vérité, et ce qui se passait dans les mariages d'intérêt et de vanité, si communs alors en France, cuire la finance et la robe ou l'épéc. Deslouches a fait une excellente pièce, parce que le comique en est à la fois anecdotique et durable, selon les mœurs d’une époque, cl scion le cœur humain. L’orgueil, tel qu’il le peint, n'est pas seulement un vice de caractère , mais un vice d'époque et d’institutions. Il serait difficile de bien comprendre les anciennes distinctions de la société en France, sans songer au Glorieux de Desquelles. Voilà pour la vérité.

loi COURS DE L1TTER

Sous le rapport de l'art, l’ouvrage n’est pas moins habilement dessiné. Ce qu'il y a d’imprévu, et, si l'on veut, de romanesque, dans le personnage de Lycandre, le père du glorieux, est placé à propos, nettement expliqué, et amène l'émotion croissante du drame, jusqu'au sublime de ces vers : J'entends, la vanité me déclare à genoux Qu’un père infortuné n'est pas digne de vous.

On ne peut guère blâmer que la caricature un peu forte du rôle de l’hilinle, bien que plusieurs traits de sa doucereuse politesse ne soient pas sans piquant et sans grâce. Quant au style de l’ouvrage , il est partout élégant , naturel , vif même, et varié suivant les personnages; et ce chef-d'œuvre inespéré de Deslouches est un des chefs-d'œuvre de la scène.

Il faut s'arrêter là , en parlant d'un poète qui n'eut pas, une seconde fois dans sa vie, pareille bonne fortune de talent. Destouches continua jusqu’à soixante ans de faire des comédies, toujours peu plaisantes , cl dont quelques-unes louchaient tout à fait au drame. Dans l'une d'elles, la Forte du naturel, il cherchait à relever la noblesse, cl la faisait presque d’institution divine.

Hais, las du théâtre cl peu content du public, il ne fil pas représenter scs derniers ouvrages ; cl, renonçant à une comédie de l'Eeprit fort, qu’il avait projetée contre les philosophes, il sc réduisit à les attaquer par des épi g ram ni es, qu’il envoyait au Mercure galant, et même par des dissertations Ihéologiques dont il remplissait ce journal. Ces traits, il faut l’avouer, étaient fort émoussés ; et il n’avait pas aussi beau jeu contre l'érudition de Bayle, les réticences de Fonlencllc cl les malignes insinuations de Voltaire, que Palissol l’eut dans la suite contre Diderot et La Mellrie. La cour de Louis XV cependant lui sut gré de sou zèle ; et, après sa mort, on lit au Louvre une magnifique édition de toutes scs comédies. La postérité en gardera deux ou trois ; et le Glorieux, qu’on ne joue plus, doit vivre autant que notre langue.

Deslouches avait iocliné au drame sérieux dans la comédie. Mais ce qu’il avait fait pour quelques scènes devint systématique pour des ouvrages entiers. Nivelle de La Chaussée, qui écrivait avec pureté des vers prosaïques, introduisit au théâtre le genre qu'on a nommé comique larmoyant, dont Diderot s’empara dans la suite, en supprimant seulement les bienséances et la rime. Toute une question de goût , de mœurs, de vérité, fut attachée à celte prétendue création ; et on y cherche encore le principe moderne qui doit rajeunir la tragédie.

Sans réveiller ce vieux débat , nous nous étonnons que le dix-huitième siècle ait cru inventer ce qui est partout, et pris pour un genre nouveau les fautes de goût, l’emphase et l'affectation qu’il jetait

dans un cadre aussi ancien que la vie humaine. Cela venait de l’idée singulière qui n'admet la tragédie qu’entre rois cl princes, ou du moins personnages héroïques. Mais la tragédie court les mes, comine disait Ducis. Il faut seulement bien choisir celle qu'on arrête au passage. Il faut qu'elle soit à la fois pathétique et instructive. Il n'est pas impossible que le comique se montre i côté d'elle, et fasse ressortir encore l’expression de ses traits ; mais cela doit être naturel, involontaire, amené par les chances probables de la vie, et non par un contraste artificiel. I<c Barnuselt de Lille, ce drame où la séduction des sens et la passion du jeu dans un jeune homme aboutissent au crime et au meurtre, est , malgré le rang obscur des personnages et la familiarité des détails, une vraie et terrible tragédie. Il y a un drame anglais plus attendrissant que Zaïre, bien qu’on n’y voie ni Orosmane ni Othello; c’est l’ouvrage d’un contemporain de Sbakspearc, Thomas Heywood, peu lu et peu cité même des critiques anglais. Il a mis sur la scène un mari outragé qui se sépare de sa femme sans fureurs , sans menaces, et la fait partir pour sa campagne. Tous les détails sont simples, prosaïques , empruntés à la vie commune. Le mari , M. Fraukford, seul avec un ami cl un domestique, parcourt la chambre nuptiale que sa femme vient de quitter, et où il ne veut rien garder qui soit à elle; il trouve dans un coin son luth qu’il lui renvoie cl qu’elle brise sur la route. Arrivée à la maison de campagne qu’elle doit habiter, bientôt on l’y voit mourante du regret de sa faute impunie. Ses paroles à son lit de mort, la présence, les adieux, le pardon de son mari, sont du plus louchant pathétique. Voilà bien celle tragédie bourgeoise, ce drame vrai, que Diderot sc vantait d’avoir trouvé. Mais la beauté d’un tel ouvrage tient à la naïveté même avec laquelle il a clé conçu par Heywood, qui appelle tout simplement tragédie ce qu'il sent et ce qu’il exprime avec attendrissement, sans souci d’ailleurs du rang des personnages cl do la simplicité vulgaire des incidents.

Celte idée ne veuait pas au dix-huitième siècle. Il laissait à la tragédie 9on royal domaine; mais comme il concevait aussi des souffrances vulgaires et des douleurs bourgeoises à mettre sur la scène, pour tout concilier , il appela d’abord ce tableau comédie. Tels furent les ouvrages de la Chaussée. Il n’y a pas l’ombre de comique dans la plupart de ses pièces , et les plaisanteries qui s’y trouvent ne sont qu'un hors-d’œuvre dans le sujet, comme dans le talent de l’auteur. Mais il y a de la vérité dans la peinture des mœurs. Ce sont quelques côtés tristes de la comédie du monde. Le Préjugé à la mode attaque un défaut social du dix-huitième

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

siècle, l'espèce de défaveur jetée sur le mariage. Mêlanide montre une des situations tragiques qui peuvent naître des liaisons irrégulières du monde, la rivalité et le duel imminent d'un père et de son fils. Il y a des sentiments délieats, des vers heureux, mais des nuances trop fréquentes de celle sensibilité fade qui plaisait au dix-huitième siècle. En s’occupant des sentiments naturels et des douleurs domestiques, le poète ne les voit et ne les retrace que dans un monde fort restreint et trèsartificiel. Son pathétique est, en général, un pathétique de salon, poli, complimenteur, exagéré. On doute qu’il y eut dans son âme une source vive d’émotion, surtout quand on pense qu'il composait des parades licencieuses avec la meme facilité que des comédies attendrissantes. Ce n’est pas la confusion des genres que nous reprochons à La Chaussée, c'est d'avoir rendu le drame à peu près aussi artificiel que la tragédie, c’est d’étre revenu au naturel par le romanesque, cl d'avoir prêché une bonne morale en termes doucereux. La décence qu'on a fort louée dans le théâtre sérieux de ce prêle, cl qu’il oubliait volontiers dans d’autres pièces, lient surtout à l’étiquette; et malgré Valeur de vertu que d’Alcmbert trouve dans ses pièces, la plus morale, â tout prendre, nous parait celle où La Chaussée introduit quelques intentions plaisantes, l'École des Mères .

A dire vrai, le défaut de La Chaussée n'est pas dans le mélange dequclqucs scènes attendrissantes, avec des images ou des situations comiques, mais dans le caractère de ce mélange, c’csi-à-dirc dans la langueur un peu maniérée de la tristesse, et dans le tour contraint de la gaieté. En soi la souffrance, les regrets sont une part trop grande de la vie commune pour ne pas trouver place dans le poème qui en est la représentation. Cela même est un des charmes de Térence. La première scène de \'Andrienne, n’offre-t-clfe pas un tableau plein de mélancolie, au milieu des apprêts d'une intrigue comique? On y décrit une cérémonie funèbre, des femmes en pleurs qui la suivent :

Funus iu 1er) m

Procedil; sequimur : ad sepulchrum venimus ;

In iguetn posita est : fletur...

Adeurrit prrcceps, muliercm ah igné rclrahil :

Mea Gl veerium, inqnit.quid agis? cartels perdition?

Tum ilia, ut consueturo facile amoreni cernercl,

Rejeeil se in eum liens quàrn familiariter.

Fénélon admirait le pathétique ingénu qui respire dans ces vers. On le retrouve partout chez Térence. Voyez, dans VUècyre, cette scène où une femme, rudoyée par son mari, veut se sacrifier au bonheur de son fils, et céder la place a sa bru. Quelle émotion simple et résignée.

Je no veux pas, dit le fdt, que tu quittes pour moi tes amis, tes parentes et nos fêles. — Non. répond lanière, ces choses-là ne me donnent plus de plaisir. Tant que l'Âge le permettait, je les ai goûtées : mais i Yn suis lasse. Mon premier soin maintenant, c’est que la longueur de ma vie ne soit gênante pour personne, et qu’on n'attende pas ma mort. Ici je suis odieuse, sans l'avoir mérité. Il est temps de me retirer.

. . . . Nihil jam mihi istie res voluptatis ferunt.

Dura ætatis tempus tulit,perfuncla satis sum : satiasjam tcoct Studiorum istorum : hæc mihi uuoc cura est maxima, ut

ne cui raeæ

Longinquitas ætatis obstet, mortemve expectet meam. llic video me esse invisamimmerito : tempos est concedere.

Qui ne serait attendri de ce langage si naturel? Le goût et la délicatesse du poëlo, c'est de n’avoir pas poussé à l’extrême l’intérét de cette situation. La haine dont se plaint la mère n’était qu’apparente, cl tout finit heureusement. Cette autre pièce où Térence nous montre un père inconsolable d'avoircloigné son filsparsa rigueur, et s’en punissant lui-méme dans les privations d’une vie solitaire et dure, n’cst-cc pas le modèle du drame attendrissant et l'image de celte tragédie quccachc souvent l’intérieur des familles? En fera-t-on un reproche au poète que César appelait un demi- Ménandre? y verra-t-on le signe prématuré de la confusion des genres et de la décadence? Il est vraisemblable, au contraire, que cette belle comédie grecque, dont Térence ri’était que l'ccho pur cl affaibli, offrait elle-même ces nuances de pathétique, sans lesquelles on n’aurait qu'une moitié du tableau de la vie.

Depuis que la parodie politique et la satire personnelle avaient été interdites au théâtre d’Athènes, on conçoit en effet que la comédie, dans une société moins artificielle, moins divisée, moins complexe que la nôtre, aurait eu peine à varier cl à renouveler scs portraits, si elle avait évité tout ce qui tient aux émotions fortes et louchantes de la vie commune. Les ruses et les plaisanteries des esclaves, les séductions folâtres des courtisanes, l’avarice et la duperie t^es pères, tout cela n’aurait pas défraye le théâtre de Ménandre, et suffi à ce génie d’éloquence qu’on admirait en lui. A voir les titres ou quelques vers cpars des comédies de Ménandre, on ne peut douter que son drame ne rassemblât toutes les couleurs de la destinée humaine, et n’oiïrll souvent des teintes de tristesse. N’csl-ce pas dans une de scs comédies qu'on trouvait celte maxime louchante et chrétienne :

Celui que les dieux aiment meurt jeune.

N’cst-ce pas lui encore qui a tracé ces vers d’une si profonde mélancolie :

Le plus heureux, je le dis, û Parmenou ! c'est l'homme qui, sans chagrins daus la vie, ayant contemple ces beaux spectacles, le soleil, l'eau, les nuages, le feu, s‘cu est retourné

bien vite d’où il éUit venu. Ces choies, qu’il vive cent ans ou un petit nombre d’années, il les verra toujours les mêmes, et il uo verra jamais rien de plus beau qu’elles. Regarde ce qu’on appelle le temps comme une foire étrangère, un lieu d'émigration pour les hommes; foule, marchés, voleurs, jeu de hasard, hôtelleries où l'on s'arrête. Si tu pars le premier, louvoyage est le meilleur; tu l'en, vas avec ton argent, et sans avoir d’ennemis. Celui qui tarde, périt après avoir souffert; et, vieillissant avec malheur, il est toujours privé de quelque chose. Il rencontre quelque part les ennemis qui lui dressaient des pièges. On ne sort pas de la vie par une mort heureuse quand on y reste trop longtemps.

Est-cc Ménandre (1), cst-cc Bossucl qui a tenu ce langage?

Ce n'est pas le palhéLiquc dans la comédie qu'il faut blâmer, mais c'csl l’espèce de pathétique fade qu'y porta le dix-huitième siècle. La Chaussée n'a pas créé un genre nouveau, comme le disait Voltaire; mais il a gâté souvent, par ralTectation et la monotonie, un genre d’intérét qui avait pu toujours se mêler à la comédie. II fallait que l'influence du temps à cet égard fût bien forte, puisque les talents le plus faits pour la vivacité piquante et l’enjouement du dialogue n’échappèrent pas è la manie langoureuse du drame.

Piron a débute par la triste pièce des Fils ingrats; et Gresset a mis sur la scène comique la mélancolie et les tristes vapeurs d'un suicide.

Mais ces ouvrages ne sont que l’exagération d’une forme naturelle de l'art; et ce n’csl pas là qu'on peut trouver les vraies créations de la poésie dramatique après ledix-seplième siècle; cherchonsles tout simplement dans la mine déjà fouillée, mais inépuisable, la comédie de mœurs, la comédie qui fait rire.

Les exemples, il est vrai, en sont rares au dixhuitième siècle; et ce rire même n'est plus celui de Molière : il a plus d'esprit que de gaieté. La haute comédie, la comédie naturelle et poétique n'en compte pas moins deux chefs-d’œuvre depuis le Glorieux. Nous ne parlons pas du reste. Le point de vue de la postérité abrège beaucoup l’histoire littéraire; les réputations qui ont survécu un siècle ou un demi-sieele sont dégagées de tous les titres douteux ou médiocres, et ne gardent plus que la parcelle d’immortalité qui s’y mêlait. Les œuvres de Piron, aujourd’hui, c’est la Métromanie. Piron a vécu quatre-vingt-quatre ans; il

(i) VHêcyre était elle-même imitée de Ménandre, bien que le poète romain n’en dise mot dans son prologue; mais nous l’apprenons par le témoignage d’un évêque des Gaules, qui. au cinquième siècle, lisait Tércnce et Ménandre dans une ville d’Auvergne :« Dernièrement, dit Sidoine

* Apollinaire, moi cl mon fils nous i ('passions Yllccyr» de « Térence. Je l’aidais dans son travail, me souvenant de la

* nature cl oubliant ma profession : et pour qu’il saisît plus

* complètement les vers du poêle comique, j'avais à la « main une autre pièce sur le même sujet, /*• Choir de »

* Arbitre*, de Ncuandrc. {Sid. t poil , epit. 4.)

a fait beaucoup de vers durs et négligés; il s’est essayé avec des succès fort inégaux dans tous les genres, depuis ceux qu’on ne nomme pas jusqu’à la traduction poétique des hymnes de l’Eglise. Il n’importe : de tout cela reste un monument, une épitaphe indestructible, une œuvre de génie. Par là, Piron, personnage peu régulier, peu grave, qui n'a soigné ni scs ouvrages ni sa vie, dédaigné dans son temps par le grand monde et par l'Académie, licencieux sans savoir être philosophe, sc trouve bien au-dessus de tant d’hommes de talent et de beaux esprits. Il est en tôle, il va seul. *11 sera nommé quand on ne répétera plus que sept ou huit noms de ce dix -huitième siècle où tant d'hommes furent célèbres. Ce n’est pas que, de son vivant même, il n’ait eu pendant quelques années l'avant-goùl de celte destinée. L'envie, qui est parfois fort louangeuse, imagina de l'opposer à Voltaire et de prétendre qu'il l’égalait au moins pour la tragédie et pour les bons mots. Piron luimême eut la bonhomie de tremper dans celle rivalité ; cl quand les comédiens, pour obtenir le changement de quelques vers de ses pièces en répétition, lui citaient l’exemple de M. de Voltaire, si prodigue de corrections et de variantes, il répondait fièrement : « M. de Voltaire travaille en marqueterie, et moi je jette en bronze. »

Ces bronzes n’ont pas duré , sauf la Aféfrotnanie. Ce n’est pas que dans Callisthène , Gustave, Fernand Cortès, on ne puisse trouver çà et là quelques scènes dramatiques, quelques vers assez beaux, quoique durs. Mais ce sont des ouvrages comme beaucoup d'autres; c’est la suite d'une école. Il n'en est pas ainsi des épigrammes de Piron; quelques-unes sont excellentes de correction et de verse. Mais Piron a abusé du genre; ol là aussi il devenait auteur par métier, comme dans scs pièces de la Foire et ses opéras.

Heureusement pour son génie, cet homme avait une passion prédominante, une idée fixe, les vers et la vielibre desanciens rimeurs. Après des éludes mal faites, où scs maîtres l'avaient déclaré, nous dit-il, atteint et convaincu d’une incapacité totale et perpétuelle, Piron dont la fougueuse jeunesse scandalisait sa famille de bons bourgeois de Dijon, ne voulant être ni abbé, ni commis de finances, ni avocat, ni médecin, s’enfuit à Paris pour être poêle. Il y fut d’abord très-malheureux, copiant des rôles d’écriture pour vivre; puis faisant des pièces au théâtre de la Foire, comme il avait fait des copies. Enfin, il s’élève jusqu'au Théâtre- Français, cl, à travers les sdccès et les chutes, fait retentir son nom et vit de son talent dans une joyeuse cl libre pauvreté. C’est là, c’est dans les agitations de la %ic de poète qu'il imagine de

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

prendre cette vie môme pour sujet , et conçoit un ouvrage sérieux et gai, enthousiaste et plaisant, dont le héros est l’auteur, jouant au naturel dans sa passion, et y sacrifiant tout. Jamais ce qu’on appelle verve n’avait été si bien 1’àme de l'écrivain; jamais l'illusion du naturel n'avait été si complète.

Est-ce vous qui parlez, ou si c’est votre rôle?

Ce mot d’une situation de la pièce est la devise de la pièce entière. Voilà pourquoi la Métromanie est une comédie à part, un chef-d'œuvre, sans que Piron soit peut-être un grand poêle comique. Il n’avait que celte pièce en lui ; c’était lui-méme. Seulement, ne disons pas, avec un critique célèbre, que la supériorité de celle comédie est moins admirable, parce que le sujet en est plus rare, plus détourné, et ne présente pour ainsi dire qu’un ridicule d’exception. Ce serait faire à une œuvre originale un tort de son originalité même. La perfection de l’art, c'est d’avoir personnifié avec tant de naturel et de vie la passion de la poésie, de telle sorte qu'on l’admire en riant, et que le ridicule soit mêlé de grâce et d’intérêt. Mais, dira-t-on, cette fois la comédie ne corrigera pas; le métromane est peint en beau; il y a de quoi séduire à la poésie, au lieu d'en détourner. L'inconvénient nous parait léger. Nous croyons peu à l’influence réformatrice du théâtre; et cet attrait pour la vie de poêle, celle complaisance de l’auteur pour le ridicule qu’il attaque, fait, en revanche, la vive inspiration de l’ouvrage, le naturel, l'élégance, la vivacité du style. On ne parle si bien que d’une chose passionnément aimée.

L’autre comédie originale du dix-huitième siècle est prise à l’extrémité opposée de l’art. Elle n’est pas inspirée par la fantaisie solitaire cl la vive préoccupation du poêle, mais écrite sous la dictée du monde, cl comme un calque brillant et fidèle des salons du dix-huitième siècle. Un mot à ccl égard sur le talent original de Gresset, qu'il siérait mai de louer longuement.

Doué d'une singulière flexibilité d’élégance, sans force d’invention, Grcssct parait avoir eu le privilège de reproduire dans d'heureuses esquisses chacune des scènes de la vie à laquelle il fut mêlé. D’abord, élève cl affilié des jésuites, la vie du collège, les occupations et les ridicules des cloîtres le frappèrent, et il les rendit avec autant de poésie que de gaieté; puis, échappé de la cellule, accueilli, pour scs jolis vers, dans les salons du beau monde, il en saisit avec une admirable justesse les tons malicieux et légers. Enfin, jeune encore, retiré dans sa ville natale, n'ayant plus que des ennuyeux à peindre, il prit quelque peu l'empreinte de son sujet. Il rima longuement le Parrain magnifique.

et un- autre poème contre un vieux médecin, lecteur de galettes, jetant toujours sur l'insipidité dn fond le coloris de quelques jolis vers marquetés d'épithètes brillantes. N'accusons pas trop celte vieillesse prématurée de son esprit; il nous en avait prévenus :

Mais apprenez que l'harmonie Ne verse ses heureux présents Que sur le matin de la vie;

Et que sans un peu de folie Ou oc rime plus à trente ans.

C’est en effet avant ccl âge qu’il avait achevé scs charmants badinages, l'ert-t'ert, la Chartreuse. Mais, après avoir vu le monde, il fit le Méchant, léger et immortel monument de ce siècle où l’esprit de société , le talent de converser occupa tant de place.

Le Méchant est la médaille des salons du dixhuitièinc siècle. Leur physionomie est là, comme la vive allure cl la facile conscience des jeunes seigneurs de la Fronde se retrouvent dans les Mémoires de Grammont. Voltaire lui-méme oc vous donnerait pas toute la langue spirituelle du dix-huitième siècle, si vous n’aviez le Méchant de Grcssct. Jamais toutes les grâces du monde, cette flatterie maligne, celle amcrlumc mêlée d’insouciance, ces exagérations si vives, celte verve de dédain, celte franchise d'égoïsme qui veut être gaie, cette raillerie apparente sur soi-même pour se moquer des autres, ce sacrifice de toutes choses à l’esprit, et cette satiété de l’esprit qui jette dans le paradoxe, celle légèreté enfin qui n’est souvent que le défaut d’attention et de raison , n’ont été si bien rendus; et l'effet poétique est né de cette peinture si fidèle d’une société sans âme et sans poésie. Cléon, copié sur un modèle du temps, est une création dans la langue de la comédie.

On dit que le grand Frédéric, qui sc donnait tant de peine pour être prêle franc iis, goûtait peu et ne saisissait qu’à demi le style du Méchant. Ce style, en effet, est le dernier raffinement d’une langue à part, qui ne s’apprend pas dans les livres, la langue dessalons. L’art merveilleux de Gresset, c’est d'avoir donné une vie durable à des nuances si fugitives, cl fixé les fantaisies de la mode en les imitant. Ce style n’a pas la force comique du style des grands maîtres; mais il est à la fois une création originale et un tableau de mœurs. Je ne sais si parce motif Gresset a dùse passer d’une intrigue dans sa pièce; mais on s’aperçoit peu de ce défaut; et par l’expression seule, il a fait à ravir ce que Voltaire lui reproche d’avoir manqué,

Des ma'urs du temps le portrait véritable.

Bien qucGresscl, ennuyé du collège et du cloître, eût reçu avec vivacité les impressions du monde,

vl pris d’abord les idées sceptiques et épicuriennes de son temps, on peut juger par le Méchant qu’il s'arrêta bientôt. Il a déjà dans celle pièce d’excellents traits pour peindre les froids calculs de l'intérêt personnel :

La parenté m’excède, et cm lien*, ce* chaîne*

De gens dont on partage ou le* torts ou les peines.

Tout cela, préjugé*, misères du vieux temps;

C’est pour le peuple cnRn que sont faits les parents.

. Chacun n’est que pour soi.

Voilà bien, dans l’application usuelle, la philosophie du dix-huitième siècle, quoique, à I époque du Méchant, elle n'eùl pas encore été érigée en système par Helvétius cl tant d’autres. Grcssct, qui avait clé quelque peu philosophe chez les jésuites, redevint religieux dans la société. Il s'éloigna d’abord du théâtre. La veine de corruption cl de ridicule, si bien effleurée dans le Méchant, pouvait encore beaucoup fournir au poêle; mais de bonne heure devenu grave, relire et marie en province, on peut croire que la délicatesse de son goût s’émoussa, en même temps que sa conscience devint plus timorée. Il avait achcvéccpcndant quelques comédies dont le titre promettait : l'Esprit à la mode, et le Monde tel qu’il est. Mais son scrupule s’étant fort augmente dans les entretiens de l’évêque d’Amiens, il les brûla; et ne croyant pas que la comédie pût sc sanctifier même en attaquant les philosophes, il ne réserva d'une pièce qu'il avait faite contre eux que quelques vers, pour les employer à la meme On dans un poème qui n’a jamais paru. Voltaire sans doute en fut la cause. Grcssct avait annoncé son pieux repentir, et le petit avto-da-fé qu’il faisait de ses comédies, par une lettre publique. Mais ccttc lettre, où le poêle parlait des vérités lumineuses de fa foi, et rétractait d'un ton solennel jusqu'aux hardiesses de f'ert- Fert, venant à tomber au milieu des salons oisifs et moqueurs de Paris, cul fort peu de succès; cl bientôt on répéta les vers malicieux de Voltaire :

Gresset sc trompe, il d’csI pas si coupable, etc. Celui-ci n’engagea point le combat, cl resta dans sa ville et ses bois de Picardie, d’où il ne sortit que quinze ans apres pour faire, comme directeur de l’Académie française, alors toute philosophique, un discours froid et prétentieux contre le style à la mode. L’ingénieux poète avait vieilli; sou discours n’était que la caricature de sa charmante comédie du Méchant. Il n’osait pas dire tout ce qu’il avait dans l’âinc contre la philosophie de son temps; et, sur le reste, son langage était devenu puéril ou suranné. Mais qu'importe un discours? Gresset fut poêle, peu de temps il est vrai, et sur peu de sujets, mais assez; car il vivra toujours. Il ferme celte première moitié du dix-huitième siècle, où le

grand art des vers sc soutenait par tradition ; et il égale Voltaire dans le seul genre où Voltaire fut grand poêle. L’imagination va changer de place : de longtemps, il u’y aura plus de poêle que BulTon et Rousseau.

■MllilHiWHHIlHlltIHiyilHHtHfHHMnHHmiHI»

TREIZIÈME LEÇON

FonUndle. — Application do bel esprit aux science».

— Nouvelle école de prose; se» défauts, son influence.

— Mairan. — Terratson. — Marivaux.

Messieurs ,

Nous avons réservé jusqu’ici un écrivain unique, sans être grand, auquel il a été donne d'être contemporain de deux siècles mémorables, qui siégea dans l’Académie près de Racine et de Boileau , fit même contre eux des épigrammes, et fut trente ans le rival de Voltaire et l'ami de Montesquieu ; qui prit part à la vieille querelle des anciens et des modernes, et donna des conseils pour V Encyclopédie. Je me souviens d’avoir ouï dire à M. Suard, qu’à son arrivée à Paris, il avait entendu dans le salon de M«* GeofTrin M. de Fontenclle, debout devant la cheminée, conter la peine qu’il avait eue en 1674, à soutenir, tout jeune qu’il était, la dernière pièce de son oncle le grand Corneille , la tragédie de Svrena, contre laquelle cabalaicnt les amis de M. Racine. « Mon onde, ajoutait Fontcnellc, dans les dix années qu'il vécut encore, m’apprit tout cc que je sais sur la poétique , cl m’indiqua , pour mon premier essai lyrique, le sujet de Psyché qu'il avait traité lui-méme en commun avec M. Molière, dont il était fort ami. »M. Suard, vieillard aimable et de l'esprit le plus fin , ressuscitait pour nous Fonlenelie; et nous scmblions toucher à cet âge héroïque des lettres françaises, où Corneille, Racine cl Molière illustraient le théâtre que Bossuet et Rourdaloueexconimuniaienl avec tant d’éloquence.

Ce n’esL pas que Fontenclle ait eu également le génie des deux époques auxquelles il assista ; mais enfin, des le temps meme où il n’était encorcqu’un bel esprit accusé de mauvais goût, cl dépeint malignement par La Bruyère, il se ménageait une sorte de gloire nouvelle , en appliquant fart du style à la science , et le doute philosophique à l’élude des lettres. Plus tard , après avoir été le novateur discret cl timide du dix-seplième siècle, il fut le sage du dix-huitième, dont il avait prévu plutôt que hâté le mouvement. Sans être un homme de géuie, il fut original; sans ardeur cl sans esprit de système , il exerça beaucoup d'itifiuciice sur les esprits, cl fut le créateur d'une école en littérature.

Fontenclle avait étudie d'abord chez les jésuites de Rouen , et fait la beaucoup de vers latins cl

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIECLE

même de vers grecs aussi beaux que ceux d'Homère, dit-il; car ils en étaient. Il pril ensuite la profession du barreau ; mais il s'en dégoûta bien vite, comme on peut croire; et, apres une cause perdue, vint à Paris chercher fortune dans les lettres.

Il y vécut d'abord obscur, de cette vie heureuse et occupée que vous savez, avec quelques jeunes compatriotes, studieux comme lui. Un d’eux était l’abbé de Saint-Pierre, plus célèbre dans la suite par scs rêveries que par scs talents. Cet abbé, qui avait une espèce de richesse pour un étudiant, dixhuit cents livres de rente, en avait donne trois cents à un jeune géomètre nommé Varignon, et s’était logé avec lui dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques. Fontcncllc et Vertot venaient les voir souvent. « Nous nous rassemblions, dit Fonte- «i ncllc, avec un extrême plaisir, jeunes, pleins de la «t première ardeur de savoir, fort unis, et, ce que u nous ne comptions pas alors pour un assez grand « bien, peu connus. » Qui n’est touché de ce souvenir, messieurs? Et, parmi ceux qui m’écoutent, n'en est-il pas plusieurs, dont le soir, dans ce même quartier Saint-Jacques, on aperçoit la lampe qui éclaire leurs veilles laborieuses et leurs conférences d’étudiant, d’où sortiront un jour quelques hommes célèbres, des Bichal, des Dupuylrcn, des Thierry?

Fontcnclle n’avait pas cependant celte ardeur opiniâtre à l’élude qui fait les grands monuments; il prenait un peu de tout dans les sciences avec mesure et facilité. Nul homme ne réalisa mieux la pensée de Tacite : Retinuit. quod est difflcillimum, ex sapientiâ mot! uni. Il ne s’enfonça pas dans le calcul et la géométrie, mais il en apprit assrz de Varignon et des livres, pour en parler avec justesse et clarté. Il n’étudia l’anatomie que dans ce cours fait par Duverney pour le Dauphin, et assidûment suivi par Bossuet. 11 ne fil aucun voyage savant, pas même une course de botaniste; mais il recueillit de toutes les sciences naturelles des notions exactes cl simples qu’il rendait avec grâce.

Malgré ce goût dominant pour la philosophie, comme on disait alors, Fontcncllc étant d’une famille de poètes, et voyant la poésie fort prisée dans le siècle de Louis le Grand, fit d'abord des vers, et, qui pis est, des tragédies. Une épigramme de Racine nous apprend le sort de son Aspar; cl son Brulu s ne vaut pas mieux. Toutefois, plus discret que La Motte, il ne médit pas de l’ancienne forme poétique, ni même de la rime. Il composa jusqu'à des églogucs, afin de montrer sans doute qu’un homme d'esprit peut tout faire ; et on a cité de lui celle à'ismène, qui n’est pas sans élégance et sans grâce, filais en même temps il publiait des lettres galantes, dont Molière se fut moqué autant que des précieuses ridicules; et même, dans ses Dialogues

des morts, I» premier ouvrage où il eût réussi, il jetait mille traits d’affcclalion et de faux goût.

Voltaire, qui certes avait plus d’esprit que Fon- (enelle, car il en affecte moins, a fait de ces Dialogues des morts une vive et saine critique* Il y relève le rapprochement artificiel et forcé des personnages, la mignardise des pensées cl du style. Il n’a pas de peine à montrer le ridicule de Fauslinc se comparant à Brutus, Julie de Gonzague à Soliman, et Diane de Poitiers à César. Et toutefois Voltaire semble avoir emprunté un peu de cet ouvrage sa manière d’expliquer les grands effets par les petites causes, cl de rabaisser à plaisir les événements cl les caractères, en prenant, comme il le dit, les deux hémisphères en ridicule. Au fond, ce langage est plus déplacé dans l’histoire que dans une composition factice cl satirique, comme des dialogues des morts. Lucien, peut-èlrlTrinvenlcur du genre, l'avait fait servir à la parodie de l’antiquité, dans un temps de scepticisme cl de décadence. Les Césars de l’empereur Julien, autre dialogue des morts, ne sont également qu’une satire. Le tort de Fontanelle, c’est que la sienne est sans but moral, toute composée de paradoxes qu’il ne croit pas, et de jeux d’esprit parfaitement inutiles.

L’auteur fut plus heureux dans une autre forme de dialogue, que l'antiquité avait ornée de toutes les grâces du génie, le dialogue philosophique; il le fit servir à l’exposition même des sciences. Galilée, un esprit créateur, avait donné cet exemple dans scs Dialoghi dette srienze nuore. Fontcnclle n’invente pas; il ne fait pas même un choix sévère entre les inventions des autres; et il aime de la science le merveilleux, le singulier, autant que le vrai. Son mérite est dans un agrément, une coquetterie de style, qui attire et amuse le lecteur. Le premier, il traduisit en langue vulgaire le système du monde, tel qu’alors on le connaissait du moins, encore à demi enveloppé de la vapeur des tourbillons, incomplet, obscur sur quelques points, mais tout étincelant, par intervalle, d’une immortelle lumière. Plus tard, cl dans la pleine clarté de science, on préférera plus de simplicité, et on pensera que ce qu’il y a de plus grand dans la réalité et pour l’imagination, l’astronomie, n’a pas besoin des petits ornements et des mièvreries galantes du bel esprit. On aimera mieux quelques pages de Fourrier sur Ilcrschcl, ou quelques paroles nettes et précises d'Arago, dans une leçon de l’Observatoire, que toutes les dissertations de Fontencllc sur les beautés blondes et les beautés brunes, au sujet de la lune. Mais souvenons-nous des vers de Boileau contre les femmes qui étudiaient l’astronomie, et meme contre l’astronomie, et nous excuserons peut-être Fontencllc.

La frivolité da cadre et des digressions n’empéclie pas d'ailleurs qu'il n’expose avec beaucoup de justesse ce qu'il sait bien, et ne démontre, comme un savant de nos jours, que le soleil est immobile, et que la lune n'a pas d'atmosphère. Il en mesure même les montagnes, d'après Cassini ; et quant à la supposition d'étres animés dans celle planète, sauf les galanteries qu’il leur prête, il n*a rien dit en cela de contraire aux decouvertes récentes.

A la vérité, l'nntiquilé avait dit la même chose. «Il k y a, suivant trois vers orphiques, cités par Proclus, «une autre terre immense, que les immortels « nomment Silini, que les hommes appellent « Mené, et qui a beaucoup de montagnes, bcau- « coup de villes, beaucoup de palais. » On ne croit plus aujourd’hui à ces palais ; mais on voit dans la lune plus de montagnes que jamais. Un autre Grec, Xenophane, auteur d’un système admirablement restauré ou deviné par un philosophe de nosjours (1), avait affirmé qu’il existait dans l'urbe de la lune une autre terre, et là une autre race d’hommes qui vivaient de la même manière que nous ici-bas, et qui, la nuit, recevaient la lumière d’un autre globe, comme nous recevons celle du leur (3). Le progrès moderne, c’est, non de ruiner tout à fait celle opinion, mais de la rectifier, en prouvant, par une statistique détaillée de la lune, que scs habitants ne peuvent avoir aucune de nos conditions d'existence, point d'eau, point de fluide, point d'air rcspirahlc, nulle végétation.

Mais Fontenellc avait lui-même aperça celte différence, et il en tirait tout à la fois un raisonnement et une précaution : « Elle regarde ces gens « scrupuleux et difficiles à contenter, dit-il dans sa «préface, qui pourront s'imaginer qu'il y a du « danger, par rapport à la religion, à mettre des « habitants ailleurs que sur la terre, etc. « Mais la science vient ici au secours de la science; et Fonlenelle prouve déjà très-bien que ccs habitants de la lune ne sont et ne peuvent être en rien semblables aux habitants de la terre. C’est l’idée sur laquelle Voltaire a bâti son Micromégas, en raillant Fontcnellc et en le copiant un peu.

En tout, cet ouvrage et le ton de la préface, que nous venons de rappeler, annonçaient une autre innovation que celle du sujet et de la forme. On y sentait une certaine liberté de penser, et même un commencement d’ironie sceptique, que Fontenellc porta bientôt de la science dans l’érudition. Nul

(1) M. Cousin.

(2) Üixit Xcoo plianes intra concavum lunæ sinum esse

aliam terrain, et ibl aliuil genus hominum simili modo rivere. quo nos in hic lerrâ vivimns. Habent igilur illi lunaliri bominesaUeramlunam,qu® illis nocturnu ni lumen exbibcat. sicut lirce exhibe! nobis ; et fartasse noster hic oibis allerius inférions lutta sit. (Ctcr.no )

doute que, par son esprit et son caractère, il n’appart Int à ce parti raisonneur et peu chrétien, qui n’avail jamais cessé tout à fait sous Louis XIV. Il était lié avec les savauts de Hollande, correspondait avec Basnagc, et lui envoya, dans une lettre, celte petite relation de Vile de Bornéo, satire allégorique du catholicisme, accueillie par Bayle, et qui remplit une page in-folio de son journal. Cette page, imprimée en Hollande, faillit compromettre gravement Fontenellc. D’Argcnson, déjà fort en crédit, le sauva du père Le Tcllier : et Fontenellc continua ses discrètes excursions de libre penseur.

Ayant reçu de Hollande le livre latin du docte Van Dacl, sur les Oracles du paganisme, il imagina d’eri faire un ouvrage amusant et de facile lecture. Au fond, rien de plus piquant que l'érudition; et c’est par le préjuge des lecteurs ou la faute des écrivains, qu'elle passe souvent pour ennuyeuse. L’objet du livre de Van Dacl, c’clail de prouver que les oracles n’avaient pas cessé , comme on l’avait dit souvent, à l'avénemenl du Christ, et qu’ils n’élaicnl pas le prodige du démon, mais la fourberie des prêtres païens. Je ne sais si un médecin anabaptiste, écrivant sur ce sujet en Hollande, n’avait pas quelque double intention de satire; mais la thèse qu’il soutient était d’ailleurs conforme au bon sens et à l’histoire. Il n’y avait, pour la religion même, nul intérêt a prétendre que le diable avait clé prophète, et à justifier l’erreur du paganisme par des prestiges surnaturels. Mais plusieurs I'èrcs de l'Église avaient donné dans celle illusion; et des docteurs modernes y tenaient encore. Cependant, Lamotle le-Vaycr, dès le commencement du siècle, en avait fait justice dans une lettre sur les Oracles (3), où il attribuait leur cessation à des causes tout humaines, tout historiques, cl leur long empire, à la fourberie, à l’équivoque et à la démence. Mais Lamotlc-lc-Vayer avait passé pour incrédule; et on sent, jusque dans la manière dont Fontenellc soutient la même opinion, certaine ironie discrète et un ton de badinage universel qui parut (rès-hardi. La prétention d’être toujours léger, mondain, y nuit un peu à l’érudition. Le style, agréable et piquant, est parfois gâté par les sous-cnlcndus, les demi-mots cl les petites grâces de salon.

Malgré ccs réserves et cet air de frivolité, l’histoire des Oracles ayant été vivement attaquée par le jésuite Ballus, Fontenellc, qui tenait bien plus à son repos qu’à une opinion, ou même qu’à un trait d’esprit, se détourna tout à fait des recherches de critique et d'histoire, et s’enferma dans l'Académie des sciences, dont il devint le secrétaire vraiment perpétuel en 1099. Vous savez qu’il remplit seul et

(3) Tom. XIII, p. 157.

sans cesse, pendant quarante-trois ans, celte belle cl noble fonction, aujourd'hui partagée entre deux savants. Il s’en démit à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, pour être un peu plus libre et achever quelques pièces de théâtre.

Ce demi-siècle, donné à la culture des sciences par un esprit si pénétrant et si juste, a produit la belle Histoire de f Académie , formée des Analyses de scs travaux et des Éloges de ses membres. Les Éloges sont connus et partout publiés; mais les Analyses sont demeurées dans le recueil de l'Académie, ou personne ne les lit plus. On ne peut cependant parcourir cctleimmensesériedc rapports sur des objets si divers, sans être émerveillé du génie facile de Fontanelle. Physique générale, anatomie, chimie, botanique, mathématiques, astronomie, optique, hydrographie, acoustique, mécanique, il rend compte de tous les points dcces sciences traités dans les discussions, la correspondance ou les Mémoires de l’Académie. La description précise d'un fait d'histoire naturelle succède à un exposé fort net de l'arithmétique binaire, inventée par Leibnitz, et retrouvéedans uneantiquitéchinoise. Vous êtes entretenu par le inéme homme d’une comète aperçue à Pékin, d’une aurore boréale visible trois années de suite à Paris, des taches du soleil et delà cataracte, du calcul des infiniment petits et des forces motrices de la vapeur, d'un système de musique et d’une roue ou d’une vis de forme nouvelle, des quatre lunes de Saturnect de la digestion.

C'est bien là, et dans un homme seul, le premier essai de cet esprit encyclopédique auquel aspira le dix-huitième siècle, et qui, plus lard, pour mieux embrasser toutes les sciences, en partage l’cludc entre des observateurs différents. Ajoutons que ces extraits, ces résumés, ce procès-verbal universel que Fontenclle rédigea pendant quarante ans, porte partout son caractère, partout la même netteté de sens, le même tour négligé, quand il n’y a point de place pour l'esprit , la même réflexion délicate et fine, dès qu’elle peut se montrer.

Que beaucoup de notions dont il parle fussent encore naissantes, beaucoup d'observations qu’il reproduit incomplètes et fautives, que la science de son temps fût bornée et qu’il ne la possédât pas tout entière, que sa clarté soit souvent superficielle et plaise en instruisant peu, il n’importe. On sentira, sous le rapport de la méthode et du goût, le seul qui nous occupe en ce moment, quelle philosophie, quelle intelligence générale des choses il avait dû puiser dans cet ensemble de vues comparées. Ou y voit aussi quel genre de supériorité il portait avec lui , et le charme singulier et célèbre attaché à sa conversation autant qu’à scs écrits. Il ne contait que des choses nouvelles. Il était le seul

HUITIÈME SIÈCLE, interprète entre l’obscurité de connaissances inaccessibles, et la curiosité du monde ; il rendait simple ce qu’on n'avait pas même compris jusqu’alors; et a la simplicité de l'exposition, il ajoutait les recherches délicates de la pensée. Il faisait en même temps ressortir avec art futilité positive qui se mêlait au merveilleux des sciences, et il intéressait le bon sens comme le bel esprit. De là son succès prodigieux et son influence.

Un monument immortel en est resté, scs Éloges, où il a fait pour les savants ce que Plutarque avait fait pour les guerriers et les politiques. Il les a montrés dans leur génie, dans leur caractère, dans la simplicité de leur vie privée. Il les a fait comprendre, il les a fait aimer. « L'histoire d’une académie, avait-il dit en commençant, ne saurait être que l’histoire de scs pensées. » À cette abstraction continue, I» Éloges sont venus mcler un intérêt réel, varié, une passion et des personnages. Grâce à la libre composition de l’Académie, cette belle revue offre tour à tour des noms de tous les pays, des représentants de la science sous toutes les formes et dans toutes les fortunes, souverains, généraux, hommes de guerre et d’action, contemplateurs paisibles, vastes génies qui ont tout parcouru, eu jetant la lumière, opiniâtres et patients esprits, qui n’ont éclairé que quelque coin obscur du champ des découvertes. L’unité du recueil, c’est l’amour de la science, le spectacle de ses progrès et l’avantage qu'elle apporte à la vie humaine. Rien des repulalionsqu’on y célèbre sont effacées, bien des travaux tombés dans l’oubli. Mais avec quel intérêt un y retrouve souvent, dans l’éloge d'un savant à peine nommé de nos jours, le germe ou le premier essai de nos inventions et de nos entreprises modernes; tantôt l'application du calcul des probabilités aux choses morales et politiques, tantôt le premier emploi d'un alphabet télégraphique (I), pour communiquer en quelques heures de l'aris à Rome.

Mais, à vrai dire, les notions positives éparses dans ce recueil n'en sont pas le premier mérite. On y trouve consignées autant d’erreurs que de découvertes ; elles y traitent d’égal à égal : la chimère des tourbillons y va de pair avec la loi de la gravitation. Souvent aussi, les résultats de la science y sont ramenés à une généralité superficielle, qui se comprend sans élude, mais qui n'instruit pas. Le prix de cet ouvrage est donc surtout dans le style, dans l'art plein d'agrément avec lequel l’auteur raconte. Ce u’esl pas que, même à cet égard, son goût soit irréprochable, et qu’il ait renoncé à toutes les affectations du bel esprit. Tantôt il les cherche dans le contraste d’un terme familier avec une idée

(1) P.la'jci de Jacques Bernouilly et d’Amonton».

savante, d’une expression galante et mondaine avec de sérieuses éludes. Tanl6t il rend avec subtilité une pensée commune, ou fait une plaisanterie froide et contournée. Quelquefois même il est obscur, à force de finesse. Il a ce caractère particulier, remarqué dans d'autres littératures, d'avoir gâté la diction avant la langue, et de composer souvent des phrases recherchées avec des expressions trèspures et des tours indigènes.

Sous ce rapport, il marque la mémo décadence que Pline ou Sénèque. Mais en même temps, et cette différence est due tout à la fois à l'influence des sciences et à la supériorité de sa raison, il a souvent une belle cl heureuse netteté que l’esprit orne avec discrétion cl ne surcharge pas. Il est même quelquefois simple, oui, simple, quoique Fontcnelle. Dirai-je plus? il est quelquefois touchant; il a presque de l’onction, en décrivant l’uniformité candide et silencieuse de quelques vies du dix-septième siècle, toutes partagées entre Dieu et la botanique, ou l’anatomie. Quand il entre dans le détail de certaines pratiques austères et minutieuses, on entrevoit sur ses lèvres un léger sourire d'homme du monde; mais il redevient aussitôt sérieux et attendri, autant qu’il peut l’étre, sur des vertus dont profile la science. Car il aime la science; il conçoit l'ardeur qu’elle inspire. Et le calme avec lequel il juge l'enthousiasme des autres ne semble en lui qu'une supériorité de raison et de lumières.

Nil admira ri prope rca est una, Numici,

SoUquc quæ posait faccre, et tervarc bcatum.

Un autre mérite des Éloges, c'est la philosophie dans le sens ordinaire du mol. Malgré la subtilité trop fréquente du style, je no sais dans quel ouvrage on pourrait recueillir plus de pensées justes pour l’usage de la vie, plus de vues morales sur le caractère des hommes. Seulement, le vrai, dans Fontcnelle, est toujours ingénieux et un peu détourné de la voie commune. Il s'y môle aussi une sorte d'ironie Icgèrcmorit sceptique. Fontcnelle semble une intelligence dégagée de ce qu'elle raconte, spectatrice de la vie comme de la science, et qui ne s'y met jamais tout entière.

De là , ces portraits inimitables de tant de savants solitaires, siloncicux, timides, auqucls le peintre ressemble si peu et qu’il comprend si bien. Ayant l’air de savoir au juste les bornes de leur esprit, et presque celles de l’esprit humain, il les interprète, les juge, les devine, voit le faible de la science et celui du savant, et donne pour dernière leçon de philosophie les petitesses des philosophes; le tout, sans amertume, sans satire, avec celle supériorité bienveillante qui connaît à fond notre nature et qui lui pardonne. Il y a là, pour le goût et le style , un tempérament mer-

veilleux qui ne s’est point retrouvé, malgré tout ce qu'un Condorcet, un Cuvier ont jeté d’instruction solide et de vues philosophiques dans des sujets semblables. Fontcnelle peut donc être considéré comme le modèle d’une éloquence à part, châtiée sans être sévère, qui n’emprunte rien à In poésie et s’interdit la passion. Elle a quelque ebose de celte pureté délicate et de celte précision que les anciens, si grands maîtres de la tribune, admiraient dans Lysias. Mais elle joint le bel esprit à l'atticisme.

A cet égard, elle eut un privilège bien rare ; elle ne perdit rien par les années, ou plutôt elle s'accrut avec la vieillesse de l'orateur. Comme la chaleur du sang et les vives images des objets agissaient peu sur lui, sa pensée resta la même, ingénieuse et calme; et l'âge donna parfois à son langage, ingénieux et poli, quelques teintes attendrissantes. Ccsl a quatre-vingt-cinq ans qu'il eut le plus d’éloquence, en parlant au nom de l’Académie française, dont il était membre depuis cinquante années, et qu’il avait vue se renouveler plusieurs fois : « Il m’est permis, disait-il à ses con- « frères, d’avoir pour vous une espèce d’amour « paternel, pareil cependant à celui d’un père qui « sc verrait des enfants fort élevés au-dessus de lui, « et qui n’aurait guère d’autre gloire que celle qu’il u tirerait d’eux. » A quatre-vingt-douze ans il fut encore l’orateur de la même académie, en recevant le successeur du cardinal de Rohan ; et scs pensées, ses expressions avaient gardé le même éclat tempéré, la même finesse élégante. Plus concis que Nestor, auquel il se compare, il n’avait pas un langage moins persuasif et moins doux. C’est par là qu'il fut l’idole d'une société polie, -toujours félé, et plein d'esprit et de grâce jusqu'à ceul ans.

On connaît sa prudence craintive et sa circonspection. L'Age sans doute n’avait pas dû l’en corriger. Quelquefois même, il eut des ménagements qu’on pourrait appeler d'un autre nom. Courtisan du cardinal Dubois, pour lequel il écrivait des manifestes, il le recula l’Académie, en le louant avec une exagération qui fait sourire la postérité, dont il promettait les suffrages au cardinal.

Dubois succédait au bon M. Dacicr. Fontcnelle ne manque pas d’y voir un grand honneur pour M. Dacier, « dont le nom, déjà lié par scs travaux à ceux de l’Iaton, de Plutarque, de Marc-Aurèlc, le sera désormais à celui du cardinal Dubois. » Cela est bien fort pour un philosophe, cl dit en faco à ce Dubois, que Saint-Simon a fouetté et marqué si justement.

Ce u'est pas tout: Fontcnelle s'émeut. « Les <i applaudissements que nous vous devions, dit-il, «■seront désormais non pas plus vifs, mais plus

u tendres. Dans un concert de louanges, il est facile « de distinguer les voix de ceux qui admirent et « dcccuxquiaimcnl. Toute votre gloire esldcvcnuc « la nôtre... Le régent du royaume a pense; son « ministre a pense arec lui, et a exécuté. Les siècles « suivants en sauront davantage : liez-vous â eux, u monseigneur. »

Eonlcnelle sans doute, comme un contemporain, cl un contemporain bien traité par le ministère, ne savait pas toute la vérité ; mais il devinait ce qu'on a mieux su dans la suite, la grande habileté que Dubois porta dans les affaires. Peul-cire aussi, nous le disons avec regret, le calme sceptique du philosophe voyait-il avec trop d'indulgence ce qui uc blessait que la morale. Peut-être entin, avait-il ce faible d'admiration que des gens d'esprit, parfaitement sages dans leur conduite, ont souvent pour les gens d'esprit hardis et corrompus. Quoi qu'il eu soit, Foulciielle se montra (idèlc à la mémoire de Dubois; cl quelques mois après la mort de ce ministre, il Iclouaitcncorc à l'Académie, au risque de n’élre, cette fois, applaudi par personne.

Dans son extrême vieillesse, Fonlcncllc, tout en restant attaché à la Ihéuric des tourbillons de Descaries, ne s’uccupa plus que de littérature et de poésie légère, comme dans 'sa jeunesse. Son génie n’était pas là; il n'a pas le goût vrai dans la critique. Scs grandes louanges de Corneille semblent une vanité de famille et une malice contre Racine, plutôt qu’uue admiration vivement sentie. On sait quel jugement il portail de Théocrilc; le poêle Eschyle lui paraissait une espèce de fou; entin il avait défini le naïf, une nuance du bas : ce qui montre assez comment il sentait la nature. Fonteuclle fut donc, en théorie cl en pratique, un corrupteur du goût. Il fit môme toute une école de décadence. Mais, ayant eu le bonheur d'appliquer son talent à des sujets instructifs, dont il a ingénieusement tempéré la sécheresse, et qui ont contenu cl corrigé l’affectation naturelle à son esprit, il a élevé un monument immortel; cl il mérite la première place dans notre littérature, après les hommes de génie.

On a fait une grande hyperbole académique, eu le supposant le promoteur de tout le dix-huitième siècle. Il n’avait clé d'abord que l’écho assezdiscrel des libres penseurs de Hollande. Sa hardiesse se bornait à quelques allusions délicates cl malignes ; et il s'arrêta de bonne heure. Mais, selon toute apparence, il n’en jugeait pas moins tout ce qui se préparait autour de lui. En 1745, il écrivait daus la préface de scs comédies : « Nous sommes dans u un siècle où les vues commencent sensiblement » à s'étendre de tout côté. Tout ce qui peut être t pensé ne l'a pas clé encore. L’immense avenir

« nous garde des événements que nous ne croirions « pas aujourd'hui, si quelqu'un pouvait les pré- « dire. » Voyait-il déjà les conséquences extrêmes des opinions sceptiques, et les dernières années du dix-huitième siècle? Sa réserve alors ne nous paraîtrait pas seulement prudence, mais vertu; et nous lui saurions gré de n'avoir pas aidé à celle grande destruction, où les vérités religieuses et morales étaient emportées avec les abus. /

l'onlcneilc eut des disciples de ses opinions et des imitateurs de son style. On les reconnaît, à leur égal éluign.micnt de l'orthodoxie soumise du dix-septième siècle, cl des témérités du dix-huilièinc. Ou les retrouve daus la philosophie cl la théorie des arts, dans les sciences et dans les lettres. Ce ne sera pas l'abbé Trublet, sou plagiaire, plutôt que son élève; mais ce seront des hommes d’uu esprit rare, Terrassori, Mairan, Marivaux, et, à quelques égards, Montesquieu lui-méinc, si l'histoire et l'antiquité ne l'eussent pas ramené bientôt à une école plus sévère.

Terrassou avait emprunté beaucoup de choses â Fonlcnclle, mais non l'art d’amuser. U était Carié sien comme lui, contempteur d'Homère, c’est à-dire de la grande et naturelle poésie, comme lui fort épris des sciences, cl les mêlant aux lettres. Mais, au lieu d'écrire, comme t'onlenelle, quelques pages fines et spécieuses sur les anciens et les modernes, il fit deux gros volumes au sujet de Y Iliade ; et puis il voulut la remplacer par un poëmc épique en prose, où les découvertes modernes seraient cachées sous les emblèmes de l’antique Égypte. De là Sèthos, le Télémaque de l'Académie des sciences, ouvrage cunuycux , malgré beaucoup d„o savoir cl d'esprit.

L’abbé Tcrrasson , qui ne rêve pas , dans Sèthos, un gouvernement moins idéal quec.'lui dcSalcnte, ne s'était pas cependant toujours tenu loin de la vie réelle cl des affaires humaines. Comme Foutenello, détail fort bien accueilli du régent. 11 écrivit même une brochure en faveur du système de Law. Le système fut utile à sou défenseur. Terrassou fit tout à coup fortune, prit voilure cl disait gaiement de soi-meme : u Je réponds de moi jusqu’à un million. » Mais ruiné bientôt, comme il s’était enrichi, il revint à Sèthos et à l'antiquité.

Voltaire a fort loue daus Sèthos l'éloge fuuèbrc de la reiuc Ncphlé. Les dix livres de ce roman, plusérudilquc poétique, offriraicnlencored’aulres beautés remarquables, des traits du mœurs bien saisis, des vues morales éloquemment rendues. Mais l'ensemble est froid, daus un genre de composition qui ne peut vivre qu'à force d'imagination cl de génie. Sèthos est entraîné par le même oubli que Tèlèplte cl les Incas. Télémaque et les Martyrs,

voilà nos seules pommes épiques. Terrassou n’en sera pas moins cumplé, au-dessous de Fonlenelle, parmi les précurseurs de l'esprit philosophique, au dix-huitième siècle, et les hommes qui renouvelèrent par système celte union des sciences et des lettres, que Descartes et Pascal avaient faite de génie, et dont Iluffon lira sou éloquence.

I/abbc Terrassou, en prenant à l'ccole de Fontcncllc l'esprit de critique cl le goût des sciences, avait eu le tort d'ambitionner, en même temps, les succès de l'imagination. Un autre cmule de Fonlenelle, qui lui ressembla par les agréments de l’esprit, le calme du caractère, et presque la longue vie , eut le bon sens de se renfermer dans le cercle des sciences. Ce fut Mairan, mort en 1771, à l'âge de quatre-vingt-treize ans , après une vie passée dans l’ctude cl dans les salons. Comme Fonlenelle, il fuL membre des trois Académies, fort aimé du régent, philosophe discret et spirituel écrivain. Hais il n'était pas seulement, comme Fonlenelle, l'interprète élégant des sciences ; il en avait le génie. Au lieu de commencer par des opéras et des lettres galantes, pour appliquer ensuite le bel esprit aux sciences , il s’élail annoncé d'abord par des observations précises. On le vit tour à tour appliquer la science à des objets d’utilité pratique, ou l'étendre par île belles cl neuves expériences. Géomètre, physicien , astronome, il découvrit, là où Fonlenelle avait agréablement parlé.

Mais le goût du temps cl la réputation même de Fontcncllc l’avertirent de mêler aux recherches pour les savants l'art de plaire pour le public. Des mémoires sur la réflexion des corps, sur la rotation de la lune, sur le froid cl sur le chaud, n’auraient pas suffi pour cela. Il choisit un sujet agréable par le nom seul et par l’espèce de merveilleux qui s’y mêle à la science ; il fit l'histoire complète de ces Aurores boréales , dont Fonlenelle avait marqué quelques récentes apparitions. C’est à la fois le livre d'un physicien , d’un érudit, d'un homme de goût ; et l'hypothèse scientifique en fût-elle erronée, comme on l'a dit depuis, le choix et l'examen des traditions, l’esprit philosophique, la clarté, l'agrément, n’en font pas moins de cet ouvrage un modèle île justesse et de goût : c’est Fonlenelle corrigé de quelque affectation.

Il est vrai que Mairan n’a pas conserve toute l’ingénieuse fécondité cl toute la finesse d’ol>scrvatiori morale de son modèle, dans les éloges des savants qu'il fil après lui. Il ne sait pas, comme Fonlenelle, démêler, dans l'uniformité de la vicia plus simple, de curieux traits de nature, et les mettre en relief avec une sorte de malice enjouée. Il laisse un peu sec et nu ccqui est sans intérêt par soi-même. Mais, quand le sujet a quelque grandeur scientifique , il

le présente dignement et le remplit tout entier. On le sent à l’cloge de Ilallcy, do ce digne compatriote et ami de Newton, qui fut érudit, géomètre, grand astronome , célèbre navigateur. Avec quel intérêt retrace- 1 -il celle belle vie de contemplation et d'aventures tout à la fois, ces courses savantes de Ilallcy, qui, revenu de l'ilc Sainte-Hélène, où il était allé examiner un point du ciel, repart pour Dantzig, afin de causer de sa découverte avec le célèbre llcve* lius. astronome et premier magistrat de cette ville, u II y arriva le iO mai 1679, dit avec simplicité « Mairan; et, sans autre préliminaire, les deux « astronomes observèrent ensemble, le même soir, u comme gens qui se connaissaient depuis long- « temps, et qui s’étaient vus dans cette commune •> patrie vers laquelle ils dirigeaient leurs regards.»

J'ai nomme Sainte-Hélène, messieurs. Ce nom, qui vous a frappés, était alors note pour la première fois par la science. Ilallcy avait fait le voyage de Sainl-IIclène pour compléter la liste des étoiles fixes et observer celles qui ne sont visibles qu'auprès de l'équateur et de l'hémisphère australe. Il en reconnut plusieurs déjàsignalées ; il en découvrit d'autres qu'il nomma de nouveaux noms, empruntés à l’histoire de sou pays et de son temps, et qu'a maintenus la science moderne. L’une d'elles, entre autres, fut appelée par lui le Chêne de Charles, en mémoire de l'arbre touffu qui avait caché dans son feuillage le jeune roi poursuivi par Cromwell. Napoléon aura retrouvé ce souvenir de la science à Sainte- Hélène; et, pendant les nuits brillantes de l’équateur, ce remplaçant des rois, bien plus grand quo Cromwell, aura pu reconnaître, dans le ciel même de son exil , une image de la royauté légitime rétablie par sa chute, et rêver à la durée éphémère des empires , sous la pâle lueur de la constellation de Charles II.

Mairan ne garda que trois années le poste difficile où il avait si bien remplacé Fonlenelle. Comme lui, il s’en démit, passé quatre-vingts ans, pour jouir librement de sa vieillesse. Sou esprit, non moins étendu que pénétrant, s’était porté sur toutes choses. Aussi bon helléniste qu'habile géomètre, il était fort zélé pour les travaux de i’Académiu des inscriptions, qu'avait un peu négligés Fontcnelle. Sa dissertation sur la fable de l'Olympe montre un esprit orne des plus riants souvenirs de la poésie grecque. Ses trois lettres au père Parennin sont, pour le temps, une divination. C’est là que, pour la première fois, est nettement expliquée la singularité de la langue et de l’écriture chinoise. Mairan compare cette écriture à nos chiffres arabes, également compris par les peuples qui expriment diversement ce que ces chiffres indiquent. 11 avait saisi entre l’Egypte et la Chine

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TABI.EAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

d'ingénieux rapports, contestés dans la suite, mais dont la première vue a mis peut-être sur la trace d'une grande decouverte de nos jours. Enfin , Mairan est partout un délicat observateur, un philosophe ingénieux, un écrivain précis, élégant et de bon goût. Voltaire, qui, dans la ferveur de scs éludes mathématiques, avait souvent consulte ce maître habile, lui porta toujours grande estime, sans oser pourtant le préférer à Fontcncllc, dont Mairan n'a pas les défauts , mais dont il n'a pas le piquant et la grâce.

Le succès qui s'attacha, dès l'origine, aux Éloges de Fontcncllc avait mis à la mode ce genre de composition. L’Acadéntie des inscriptions, d’abord uniquement occupée de devises modernes cl de médailles autiques , eut aussi son historien qui , sous des formes un peu sèches, alliait l'urbanité du monde à l'érudition. L'école accréditée par Fontenellc se reconnaît jusque dans le froid et sévère AI. de Dose, parlant de Monlfaucon et de Mabillon. C'est quelque chose de discret plutôt que de simple, de tenu plutôt que d’élégant. Parfois même, la précision exacte des idées et du style devient subtilité; cl l'art, quoique un peu nu, n'est pas exempt de cette affectation que Barthélemy porta longtemps après dans son agréable et savant ouvrage. Toutefois, l'ami des lettres ne peut lire sans un vif attrait ces premiers mémoires biographiques sur une compagnie qui a soutenu sans décadence la gloire de l'érudition française, cl d'où sortent encore, de nos jours, tant de précieux travaux.

Un des caractères de la supériorité de Fontcncllc, ce fut la diversité de son influence. Elle ne polit pas seulement le langage des sciences cl de l’érudition ; elle créa dans les choses mêmes d'imagination, une école nouvelle, école qui manque parfois de goût à force de finesse, mais qui, sans nulle poésie , a quelque invention, et offre çà et là des nuances originales. L'ingénieuse H™0 de Staal était de celte école, et la contenait dans un juste' milieu de précision et de délicatesse. Marivaux eu exagéra le caractère , la renforça d'une teinte métaphysique et subtile, la corrompit quelquefois jusqu'au jargon, mais y mêla des beautés véritables.

Arrêtons-nous, messieurs, sur cet écrivain, qui, malgré sa prétention d’clre né de lui-méme, se trouve rangé dans la descendance de Fonlcnclle , mais à part , et comme un disciple inventeur. Nul doute que Marivaux n'ait d'autant plus emprunte à Fonlcnelle, qu'il travaillait -beaucoup sa propre manière, et se fit original à la sueur de son front. Ses premier» écrits le montrent clairement. Né à Paris en 1G88, élevé avec soin dans le goût des lettres, son premier ouvrage, une comédie, te Père prudent et équitable, n'était que

froid et médiocre. C'est plus lard , par l'éducation du monde cl des lettres, que son esprit et son style acquirent la subtilité prétentieuse qui les a rendus célèbres. D'abord même Marivaux ne lira du scepticisme cl de l'esprit novateur que le mépris pour l'antiquité, et le goût assez bizarre d’en faire la parodie. On sait qu’il commença par celle d'Homère. La traduction de La Molle suffisait pour cela. C'était une parodie innocente, en vers secs et froids. Marivaux, qui avait réellement beaucoup d'huineur contre la gloire d'Homère, le travestit, mais ennuyeusement. Puis de V Iliade, il porta ses rimes burlesques sur Télémaque, dont La Motte et Fonlcnelle faisaient plus de cas que d’Homère, et qu'il traita de meme. Ce goût de la parodie, vraiment singulier dans uu esprit qui se pique d’être original, le conduisit à travestir aussi le chef-d’œuvre de Cervantes, oui, Don Quichotte , c’est-à-dire l’épopée de la parodie, la seule parodie sublime qu’on ail jamais faite. Tous ces efforts -là, ce me semble, étaient bien malheureux, même en y joignant une tragédie d 'vinnibal, qui fut fort applaudie , cl où le vieux capitaine carthaginois disait à Laodicc, fille de Prusias :

Hélas î un doux espoir m'amenait dans ces lieux,

cl disputait tendrement le cœur et l'hymen de la princesse à l'ambassadeur romain Flaminius. Tout cela était bien ridicule sans doute. Heureusement, les écrits et la conversation de Fontcncllc avertirent Marivaux de son talent; et il chercha, dans une prose ingénieusement travaillée, l'effet et le coloris qu'il demandait bien inutilement à la poésie.

Fonlcnelle avait lui-même appliqué à la comédie le mélange de familiarité coquette et de finesse qui caractérise sa manière habituelle. Ses pièces de théâtre, qu'ou n'a guère jouées, cl qu’on ne lit plus, ont, pour le tour du dialogue, la subtilité des sentiments et la recherche de naïveté maligne, un air de parenté avec le théâtre de Marivaux. Il y manque l'intrigue et celle invention de scène qui soutient l'attention du spectateur. Marivaux cul au contraire ce mérite, et par là il devint le créateur d’un genre nouveau, fort dégénéré de la bonne comédie , mais éloigné du drame, et amusant parfois, sans être gai. Celte comédie, que Voltaire appelait métaphysique, et qui semble plutôt sensuelle avec subtilité, était conforme au temps , et vraie par la recherche même du langage. Il y cul, dans les mœurs du dix-huitième siècle, un côté de licence qui passait la comédie régulière. Mais la partie éléganlcct ostensible de ces mœurs n’eut pas d’interprèle plus piquant et plus fidèle que Marivaux. C'est là qu’ilapprit cesanalyses de sentiments, ces grâces maniérées et ces éter-

nellcs surprises ducœur qui remplissent son théâtre. C’était de l’amour à l'usage de la bonne société.

La révolution des mœurs intlua peu sur cette comédie artificielle. On sait combien elle était applaudie, il y a vingt-cinq ans, sous l'empire. Iillc a sans doute exagéré la nature, comme tous les types expressifs; mais elle fait partie de l'histoire morale du dernier siècle; cl il suOil de la désigner ainsi sans critiquer en détail ce que Voltaire appelait les draines bourgeois du nèologue Marivaux, cl ce qui paraîtrait aujourd'hui d'une pureté classique à bien des gens.

A notre avis cependant, ce n'est pas au théâtre que Marivaux est vraiment supérieur. 11 est plus à son aise dans le roman. 11 ne prèle pas son genre d'esprit à tous ces personnages : il s’en sert pour raconter. 11 est peintre moraliste; il est souvent pathétique, cl trouve, dans un vif sentiment des misères humaines, une éloquence naturelle. C’est par là qu'il a mérité tant de lecteurs, avec deux romans qui ne sont pas même finis, Marianne et le Paysan parvenu. Ce sont les seuls ouvrages de notre langue, où, pour la peinture de la vie, la sensibilité morale de Richardson soit égalée, sans dessein de l'imiter : c’est la belle innovation de Marivaux ; c’est son génie. Il est expressif cl touchant par les détails , pris dans In vie la plus simple, la condition la plus obscure. C'est le genre de mérite qui doit faire vivre quelques fragments de son Spectateur , ouvrage oublié. Avez-vous lu sa lettre d'un père qui sc plaint d’un fils ingrat? II u'y a pas une afTeclalion, pas un effort : ce sont des circonstances toutes simples, senties par une âme vive; et rien n’est plus éloquent. Marivaux ne tenait pas du calme sceptique de FontcncJlc. Il était fier, délicat, sensible; et par là, dans l'insouciante gaieté du dix-huitième siècle, il eut un tour d’imagination à part. Son esprit pourrait sc confondre avec celui de son temps , et n’en serait qu’une forme exagérée cl souvent factice : son humeur est à lui , et elle a empreint quelques pages d'un cachet qui ne s'effacera pas.

H : SttëttM'MîH'

QUATORZIÈME LEÇON

Montesquieu; sa jeunesse. — De l'esprit de société Hans le dix-huitième siècle. — l.cs Lettre» persane». — Voyages de Montesquieu; sa liaison avec lord Cbcstcrfield; son séjour en Angleterre. — La Grandeur et la Drcadence de » Romain». — • Niebuhr. — lie l‘K»prit de» loi».

Je vous prie de considérer que l'enseignement classique cl même technique doit occuper la plus grande part de nos séances. Il ne faut donc pas que

quelques-uns de nos jeunes auditeurs soient attirés ici par l’espérance d’entendre des généralités hardies cl nouvelles pour eux, sur la politique et l'histoire. Je me les interdis , au contraire. Peutêtre meme je m'attacherai , pendant quelques séances, à être plus spécialement ennuyeux, pour déconcerter les conjectures et les reproches. Cependant, à part la facilité qu'ou a toujours de prendre celte dernière précaution , il est certain que le sujet n'y prèle nullement; car jamais intérêt plus vif, spectacle plus piquant, plus varié, ne fut offert à la curiosité ; jamais littérature ne répéta plus vivement époque plus spirituelle.

Un point de vue qu’il ne faut pas oublier, c'est le caractère mélangé, complexe de notre littérature, cl les emprunts qu'elle fait au passé cl à l'étranger. Par là, elle n’est pas seulement l’expression de la société, comme on l’a dit; elle est souvent le reflet du monde entier. C’est un foyer où rayonnent les lumières de tous les âges. Ce qui domine au dix- huitième siècle, c'est l'élégance sociale, la légèreté mondaine, l'esprit épicurien et sceptique, la mollesse des mœurs cl la hardiesse des idées. Il n’y en a pas moins place, dans la même époque, pour le génie de l'antiquité, et pour une éloquence qui le reproduit ou qui l'égale.

Mais voyons d'abord l'influence des mœurs, avant celle de l'élude.

Un jeune président à mortier du parlement de Bordeaux, doué, comme son compatriote Montaigne, de cette imagination fantasque et vive qui appartient au pays, mais contraint, par devoir d’état, à pâlir sur le Digeste et à écouter des plaideurs, cherche une distraction dans des éludes plus libres. La philosophie lui suffirait bien; et la controverse, même théologiquc, ne lui déplairait pas. I.c premier fruit de ses lectures cl son premier ouvrage fut un traité pour établir que les païens n'étaient pas de plein droit frappés de damnation éternelle, opinion adoptée de nos jours par un prélat fort orthodoxe, et qu'on retrouve dans saint Justin et dans beaucoup d'autres l'crcs.

A la controverse semi-lhéologiquc, l'esprit du jeune magistral mêlait, avec la même ardeur, des recherches de philosophie naturelle. Il était un des fondateurs d’une Académie des sciences dans Bordeaux, cL il y lisait des mémoires sur les glandes rénales , sur la cause de l’écho , sur la pesanteur des corps, sur leur transparence, précieux témoignage de celle curiosité universelle qui agitait les esprits, après le grand siècle des lettres. Il projetait même, sous le rapport géologique cl physique , une histoire générale de la terre. Un en trouve l'annonce dans les journaux du temps, avec prière à tous les savants de l’Europe d’envoyer leurs obser-

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

valion cl leurs mémoires A Bordeaux, rue Margaux , chez M. de Montesquieu, président au parlement de Guyenne , qui en payera le port.

Mais en même leinps, à travers sa grave profession et ses savantes études, Montesquieu , à peine âgé de trente ans, achevait les Lettres persanes , le plus profond des livres frivoles, ce livre si bien écrit, si vif, si moqueur, si fait pour amuser te public, après l'ennui des dernières années de Louis XIV, et pour le faire réfléchir, après l'orgie de la régence. Si Voltaire lui-méme le trouve peu sérieux, n’oublions pas quel était le goût du temps et ce qu’il fallait pour lui plaire. Souvenons-nous que Fontenellc fut pendant vingt-cinq ans le premier écrivain de France, parce qu'il était le plus bel esprit de salon.

Il fallait qu’un homme aussi grave que Montesquieu eût en même temps infiniment d'esprit, qu’il saisit la gloire, en s’abandonnant à la mode ; il fallait qu'il débutât dans la carrière du génie par l’agrément et la satire légère afin d'acquérir le droit de devenir aussi sérieux qu'il devait l'être pour le besoin de sa pensée. Ne vous étonnex donc pas qu'nn magistrat, qu'un publiciste, qu'un homme qui, lorsqu'il faisait son état, élad au moins un juge, cl qui , lorsqu'il sortait de son étal, était un esprit spéculatif, un écrivain de l’école de Platon, ait commencé par un livre que nous ne pouvons pas lire ici. Cela s'explique par les mœurs du temps, et ce tribut que les plus grandes intelligences payent à l'opinion commune.

Voltaire veut que les Lettres persanes soient empruntées du Siamois de Dufrény. Il y a bien en effet quelques expressions sur la robe et l’épée, et une plaisanterie Sur les jeunes marchandes du Palais, qui ont passé du poète comique au président. Mais ce n’est pas la fiction vulgaire de Dufrény, et ses observations fort superficielles que Montesquieu avait, je crois, envie d’imiter. Ce qu’il imite, ou plutôt ce qu'il égale, c’est La Bruyère, pour la vivacité piquante des portraits, l'hyperbole moqueuse, la verve de peintre moraliste; c’est Pascal, dont il a souvent l’expression nerveuse cl hardie, avec les teintes élégantes d’une autre époque , et une licence sceptique, une imagination sensuelle dont Pascal aurait frémi. Dans ce style si amusant , si net et si coloré , il y a toutes les opinions de Fonlenelle, mais rien de sa manière. C’est plus tard que Montesquieu y tomba quelquefois, par le désir d’orner un peu trop ce qui est assez beau de soi-méme , la justice et la vérité. Ici , le fond seul est frivole; tout est mûr, vigoureux, précis dans l'expression.

Au reste, ce qui dominait dans ce premier écrit, épicurien et moqueur, c'était le goût des études

politiques, et la philosophie de l’histoire, chose alors bien nouvelle en France. C'est là que se portait évidemment le génie de l’auteur. En ce sens, on peut dire que tous les ouvrages sc tiennent, sc suivent et qu’il y a dans les Lettres persanes , le genne de P Esprit des lois.

On ne songeait pas, il y a un siècle, à examiner en quoi les peuples modernes diffèrent des anciens sous les rapports statistiques. Ce mot même n’clail pas inventé. On n’avait pas non plus agité vingt autres questions relatives aux éléments de l'étal social , à l'in fluence des lois sur les mœurs, à l’industrie qui n'avait pas encore de nom collectif, et n'était qu'une dépendance obscure de négoce. Cette Angleterre même, qui, suivant l’expression de Montesquieu, mêle le commerce avec l’empire, n'avait pas encore remarqué que son empire naissait de son commerce ; cl en France , Colbert seul l’avait deviné.

Tout à coup un livre frivole, amusante satire du dernier règne de la société présente, pose hardiment toutes ces questions, les résume avec profondeur, les résout par des épigrammes, et mêle des pensées de Tacite et de Machiavel à quelques peintures dignes du Sofa de Crcbillon. On conçoit le prodigieux succès d’un tel livre, publié six ans après la mort de Louis XIV, dans celle France égayée, remuée, ruinée par la régence. Tout s'y trouvait spirituellement dit, paradoxes et vérités piquantes, système de I*aw et jansénisme, salons de Paris et politique de l'Europe.

Quoique cet ouvrage jurât un peu avec la profession de l'auteur, le ton en était si fort au goût du siècle, que Montesquieu fil ensuite paraître le Temple de Gnft/e, qu’il n’avait écrit, disait-il, que pour des têtes bien frisées et bien poudrées : tant l'homme de génie, le penseur original avait besoin de se concilier d’abord la bonne compagnie et les gens à la mode! Il en était fort accueilli dans scs frequents voyages de Bordeaux à Paris ; et il voulut s’en rapprocher, en quittant Bordeaux, où sa charge de président l’ennuyait un peu. « Je n’en- « tendais pas la procédure , dit-il ; ce qui m’en « dégoûtait le plus, c’est que je voyais à des bêtes « le même talent qui me fuyait, pour ainsi dire.» Il vendit donc sa charge, en 1726, et ne fut plus qu’homme du monde cl homme de lettres : ce qui semblait encore , dans ce temps, une petite dérogation, pour un president à mortier, né baron et seigneur de château. Pour achever son établissement d’homme de lettres, il ne lui manquait plus que l'Académie. On l’y porta tout d'une voix, après quelques désaveux qu’il fallut faire au cardinal de Fleury, pour les Lettres persanes. On rejeta quelques hardiesses de ces Lettres sur le compte des

éditeurs de Hollande; on fil lire no vieux cardinal une édition expurgée; et Montesquieu fut académicien, («ans qu'on osât, en le recevant, trop parler de l'ouvrage même qui lui donnait un si grand litre.

Ce fut alors que ce génie, qui jusque-là s'élail forme entre deux influences bien diverses, l’élude des anciens et les salons de I'aris, voulut regarder au delà, voir l'Europe, connaître les peuples chez eux. Il partit pour Vienne, où il retrouvait, à la cour et dans la société du prince Eugène, toute la politesse de France. Mais il considérait en même temps les mœurs indigènes du pays; et il alla jusqu’en Hongrie surprendre les derniers traits de cette vigueur féodale, qu’il a si vivement dépeinte dans quelques lignes de Y Esprit des lois. De là, il vint en Italie regarder les arts et les constitutions de ces villes libres, sans indépendance , qui semblaient un musée de petites républiques. Il s'arrêta quelque temps à Florence, en admiration devant un pouvoir absolu qui ne pesait à personne. « Un •i objet des plus agréables pour moi , dit-il, ce fut •i de voirie premier ministre du grand-duc sur une

petite chaise de bois, en casaquin et en chapeau « de paille, devant sa porte. Heureux pays où le « premier ministre vit dans une pareille simplicité « et dans un pareil désœuvrement ! »

Mais de là il vint à Venise. Il parait que ce célèbre et mystérieux gouvernement, qui n'était plus déjà qu’un vieil épouvantail, frappa l’imagination de Montesquieu , au point de lui faire peur. On fait ce conte du moins. Montesquieu , à Venise, examinait tout avec grand soin, cl vivait beaucoup avec un autre voyageur , lord Cbcstcrfield, le plus spirituel et le plus Français des Anglais de ce temps. Les deux amis discutaient sur toutes choses, même sur une bien vieille question , la prééminence entre les deux peuples. Chestcrfield avouait que les Français avaient plus d’esprit, mais il soutenait que les Anglais avaient inflniment plus de bon sens; et Montesquieu n’en convenait pas. A travers ces petites discussions, Montesquieu reçoit un jour, dans son cabinet, la visite d’un inconnu, d’assez pauvre apparence, qui lui dit: « Je viens, monsieur, vous révéler un important secret. Votre qualité d’étranger, et vos recherches, vos questions pour tout connaître à Venise, vous ont rendu suspect au gouvernement. Par ordre du conseil des Dix, vos papiers vont être saisis, et vous arrêté dans la nuit. » Puis l’inconnu se relire, sans plus de détails. Montesquieu, fort troublé, ne perd pas de temps pour mettre ordre à scs papiers, jette au feu scs notes les plus hardies sur l’inquisition vénitienne, et fait demander des chevaux de poste pour minuit. Lord Chcslcrlicld rentrant le trouva

dans tout l’émoi de ce départ précipite. L’Anglais écoute le récit de l'avertissement singulier qu'a reçu Montesquieu ; puis il fait à ce sujet quelques objections de bon sens. Quel homme est cet inconnu? quel intérêt peut-il porter au voyageur? Comment peut-il savoir les secrets du conseil des Dix? Est-ce un espion , un agent des inquisiteurs? Pourquoi les trahirait-il gratis? Et de doute en doute, il fait sentir que Slonlesquicu a cru trop légèrement cl brûlé scs papiers trop vite.

Après celte petite épreuve, les deux amis partirent pour la Hollande, qui leur offrait, mieux que Venise, l’image de la liberté industrieuse et des mœurs républicaines. De Hollande, Montesquieu s’embarqua pour l’Angleterre, sur le yacht de son ami lord Cheslcrfleld, le 31 octobre 1729. Il y a tout à l'heure cent ans. Cent ans, messieurs! quel court espace dans la vie de l’univers ! et cependant quelle vaste révolution, quel changement de mœurs a rempli cet intervalle ! que de chores sont nées et se sont développées! que d’opinions ont grandi et sont devenues des puissances, depuis que Montesquieu venait étudier l’Angleterre , examiner scs lois et jugeait sa constitution, qu’un siècle de grandeur n’avait pas encore consacrée, et qui, mal comprise sur le continent, n’y paraissait qu’un vain simulacre ou un essai turbulent de liberté, sorti de la guerre civile cl tout froissé par elle!

Depuis ce temps, que do choses l’Angleterre a faites’! Alors elle avait en Amérique, des colonies naissantes et soumises. Puis, ces colonies ont grandi rapidement, cl sont devenues si fortes, que, séparées tout à coup de leur impérieuse métropole, elles ont jeté dans le monde un nouveau monde politique. L’Angleterre avait alors une compagnie de marchands. qui négociait dans l'Inde, et commençait à lever de petites armées pour défendre scs comptoirs. Puis, ces armées sont devenues de grandes armées , recrutées par une partie des vaincus. Un commis aux écritures du comptoir de Madras, devenu général, a renouvelé la conquête d’Alexandre, et préparé la domination de sa patrie sur cent millions de sujets. Un second empire britannique, avec sou luxe, scs immenses richesses, sa race conquérante et scs peuples conquis, pèse sur toute l’Asie. Et celle Angleterre que n’a l-ellc pas fait encore? Elle avait longtemps disserte sur les axiomes: Mare clausum , mare liberum ; elle s’était longtemps bornée à établir le domaine souverain de laCrande- Urelognc sur les mers d'Écossc et d’Irlande. Maintenant elle a jeté des garnisons menaçantes depuis Malle jusqu'à Sainte-Hélcne, et depuis Corfou jusqu'à Ccylan; elle a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan.

Ce n’est pas le panégyrique d'un peuple étranger,

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

mais un fait que nous retraçons; et il ne s'agit pas seulement ici de ces prodigieux succès , devenus au dehors l'éclatante couronne de la constitution anglaise. Âu dedans s'est accru le principe vital de cette constitution. Montesquieu était d'abord en doute à cet égard : vous le voyez aux notes négligemment jetées, à l’époque de son voyage. La licence des papiers périodiques frappait singulièrement ; et, tout en expliquant celte illusion bruyante de la presse , qui fait croire que le peuple va se révolter demain, parce qu'il crie, dans un pays libre, ce qu'on pense ailleurs, il en parait lui-mème étourdi. « Les choses ne peuvent demeurer long- « temps comme cela, «* dit-il. Il prévoit une république en Angleterre ; il la redoute pour la France. « Elle agirait par toutes scs forces, ajoule-il; au « lieu qu’avec un roi, l'Angleterre agit avec des « forces divisées. » t Sa pensée n'allait pas plus loin ; et il ne songeait pas au danger do l'exemple pour notre vieille monarchie. Seulement il enviait tout bas pour elle quelques-unes des libertés anglaises; et peut-être espérait-il les trouver dans nos parlements, malgré le doute moqueur de son ami lord Cheslcrfield, qui lui disait, bien à faux, je veux le croire : « Vous u autres Français, vous savez élever des barricades ; « mais vous o'élèvcrez jamais de barrières. » Après deux ans de séjour à Londres, Montesquieu revint, enrichi, comme Voltaire, de tout un ordre d’idées nouvelles, mais sans empressement de les produire. Au contraire, comme s'il n’eût recueilli dans ce voyage que des matériaux pour l'étude et pour la méditation , il se relira paisiblement à la Brèdc , et y mûrit son traité sur la Gratuleur et la Décadence des Romains.

C’est une chose remarquable que ce besoin de solitude qui préoccupa les grands esprits du dixhuitiime siècle, toutes les fois qu’ils voulurent élever un monument durable. Voltaire, le dieu de la inode et de la société , s'exila sans cesse de Paris. C’est dans une petite chambre à Rouen , c’est dans des auberges où il passait inconnu , c’est dans le tranquille séjour de Cirey, qu'il fit ses plus beaux ouvrages. C’est à Montbar , dans le dédain des frivolités de salon, que Buflon poursuivit ses grands travaux et leur imprima , dans les longues heures de la retraite, quelque chose de la durée et de la majesté de la nature. Enfin, Rousseau lui-même, malgré sa vie errante , ses passions , scs querelles, la pauvreté lui douna la solitude. Montesquieu la chercha. Quoiqu’il u’eùt rien à craindre, sous l’inquisition à la fois molle et ombrageuse de cette époque, et que, pour lui du moins, l’esprit eût ré habilité la hardiesse, il s'éloigna du monde, pour mériter la gloire.

Ou ut voir encore le château de Montesquieu, non moins vénéré que celui de Montaigne. Tout y est simple, ctrappellcl'aucien temps. Celte tourelle, où le philosophe a tant médité, avait servi, un siècle auparavant, pour canarder les ennemis qui infestaient la plaine. Voici le bureau noir sur lequel écrivait Montesquieu , son vieux fauteuil , cl le chambranle de la cheminée, usé à une seule place, par le pied qu’il y posait en travaillant, étendu dans ce fauteuil. Voici le grand verger où son jardinier lui demandait, avec l’accent gascon, des nouvelles de ses amis, Vabbat Cuasco cl I ’abbat Cerati. En dehors, étaient scs bois et ses champs, qu’il n’avait pas accrus, qu'il n'avait pas diminués, et dont rien n’est resté aux héritiers de sou nom.

Ainsi, a la même époque où Voltaire, revenu de Londres, jetait au public ses Lettres anglaises, si légères cl si inaligi es, Montesquieu, se détournant des sujets modernes, appliquait la philosophie de l'histoire à l'inolfensive antiquité, et ajournait pour bien des années ce bel éloge de la constitution anglaise, qui remplit un livre de \' Esprit des lois, et s'y trouve amené dans la revue impartiale de toutes les formes de gouvernement. En allcudant, il écrit sur les Romains : ubcriorctn securiorentque malcria m. Là même, il n’csl point critique hardi et novateur: nourri du génie des grands historiens de Rome, il les égale pour le style, cl il profite pour le reste de Machiavel et de Bossuet.

Vous avez lu Machiavel sur Tile- Lite i vous connaissez le caractère de son ouvrage. Rien n’est moins paradoxal et moins spéculatif. Machiavel est un penseur pratique ; il lisait Tilc-Live, comme le cardinal de Retz lisait tous les récits de conspiration, afin de faire ses études de conspirateur, l-i grande science du temps était la politique, non la science des principes et des droits , mais la politique d’action et d'expérience, l’art de dominer, honnêtement ou non. Machiavel suit du reste à la lettre l'histoire des Romains; il ne fait pas d’objections conjecturales sur la vérité des faits; il les prend pour bous, et passe à l’application, « Brulus a eu raisou de faire périr scs fils ; car, de nos jours, voyez ce qu’il en a coûté à Soderiui, pour avoir épargné scs neveux, qui avaient conspiré contre lui. » Et ainsi va Machiavel, montrant la raison des choses dans leur durée ou dans leur succès.

Bossuet, si éloigné de celte politique rharnellc, comme il aurait dit, suit pourtant une méthode qui revient à peu près au même. Il ne raflinc pas sur les probabilités historiques ; il croit ce qu'ou a raconté; cl, après avoir fait la grande part de Dieu et de ses desseins, il explique tout par les passions des hommes.

Au retour d'Angleterre, où il avait vécu dans

m COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.

celle société de politiques et de raisonneurs, qui se mettaient à rire, dit - il, au mol de religion, l'autour des Lettre» persane» était bien loin sans doute du point de vue historique de Bossuet; mais son esprit n'en était pas plus éveillé au doute, sur l'histoire même. Ouvres son livre. Il admet, avec une couüanceque rien ne semble affaiblir, la suite des premiers rois de Rome. Il prend ce récit à la lettre, sans y voir de mythes ou d'emblèmes, comme on ferait de nos jours. Nulle invraisemblance ne l'arrête. Son imagination de poêle et d'orateur le tire d'une difficulté par un mot éloquent.

La critique moderne demanderait , dès les premières pages, comment il peut se faire qu'un peuple pauvre et grossier, qu'une bande de pitres et de brigands, ait construit dans sa ville nouvelle ces immenses égouts , dont un art si hardi a courbé les voûtes formées de vastes pierres qui , sans lien et sans ciment, s'unissent et se soutiennent en se louchant. Montesquieu se borne i dire : « On com- « mençait déjà à bâtir la ville éternelle. » Kl ce trait d'imagination oratoire est sa seule réflexion.

De nos jours, un Allemand, jurisconsulte, philologue, antiquaire, ayant longtemps vécu parmi les monuments et les textes latins, et déchiffré quelques lambeaux de palimpsestes, a découvert, dit on, une autre histoire romaine. Son scepticisme est ingénieux et savant. Témoignages négligés ou mal compris avant lui, élude comparée de la civilisation naissante chez les divers peuples, explication de l'antiquité par le moyen âge, notions ou preuves de l'histoire empruntées à la scieuce du droit, il emploie tout habilement. Il a vu , par exemple , qu'en Espagne, en Ecosse, en Scandinavie, partout, des espèces de ballades héroïques avaient précédé l’histoire. Il a lu les Chant» populaire», récemment recueillis, des Servieris cl des Grecs modernes, il en conclut que l'histoire des premiers temps de Rome n’csl que le recueil fait en prose de chants semblables conservés dans le pays.

L'histoire de Romulus lui parait, à elle seule, toute une épopée. Dans Tullus-Hoslilius, les Horaccs, et la chute d'AIbo, il voit un autre poème épique. L’arrivée de Tarquin-Priscus à Rome, l'enfance de Scrvius, Tarquin le Superbe et sa parricide épouse, Brutus et sa feinte folie , la mort de Lucrèce , la guerre de Porscnna, la bataille près du lac Régille, annoncée sur la place publique de Rome par Castor cl Pollux , qui rafraîchissent leurs chevaux haletants à la fontaine d’Apollon, ne sonl-ce pas des fragments de traditions chantées, des anneaux épars d’un cycle épique mutilé ou perdu? Ne voyez-vous pas ces vieux récits populaires tomber de bouche en bouche jusqu'à la prose éloquente de Tile-Livc, ou Niebuhr croit reconnaître quelque part les

mètres de Vhorrendum carmen, comme Thierry retrouve, dans le début pompeux de la loi salique, les restes d'un vieux chant national?

A dire vrai, etsauf un certain dogmatisme dans le doute, celte critique de Niebuhr n’est pas nouvelle: Dans le sixième volume des Mémoires de l'Académie des inscriptions, je trouve déjà 1’aullieulicilé des premiers siècles de l'histoire romaine fort savamment attaquée. Seulement, le critique, au lieu de chants populaires , voit partout des copies de traditions grecques. Ainsi, il retrouve l’épisode des Horaccs et des Curiaces dans uu fragment des Arcadiques de Démarale ; et Scevola n’est que l’imitation d’un récit d'Agatharchide. Un autre érudit français, M. de Beaufort, avait, d'une manière plus curieuse encore, discuté les premiers temps de l’histoire romaine ; et il n'est pas une objection de Niebuhr qu’il n’ait entrevue ou démontrée.

Montesquieu n’avait pas pris de tels soucis. 11 n’approfondit pas même toujours ces institutions, auxquelles il attribue la grandeur de Rome. Il peint, d'après Tile-Livc, le sénat et le peuple. Mais il n'explique pas des choses en apparence contradictoires, la fidélité des clients qui tous étaient des plébéiens, cl les révoltes du peuple qui devait être composé de client*. Sur l’organisation du patricial, son origine sacerdotale, sur les familles romaiues, il n'avait rien éclairci, là où Niebuhr a jeté tant de lumière. C’est dans l’auteur allemand qu'il faut voir la société romaine se former du mélange de plusieurs peuples, avec des droits divers. C'est lui qui, par des exemples pris à la Grèce, au moyen âge, à des hommes de nos jours, nous fait comprendre bien des choses de l'histoire romaine sur lesquelles on passait sans y regarder. Voyez l'Écossc, nous dira-t-il ; avant que la civilisation eût aplani les mœurs comme les montagnes, cl que les aspérités de ce poétique sol eussent disparu sous les canaux et les chemins de fer, elle comptait des clans nombreux, puis un peuple distinct de ces clans. C'est ainsi qu’à Rome il existait des plébéiens, qui n’avaient pas de famille, de clan : Foi gentem non habetis , et des familles civiles , des clans, gente», qui réunissaient des hommes sans parenté naturelle, cl de rang inégal , patriciens et plébéiens.

A travers les digressions et les longueurs , Niebuhr explique admirablement plusieurs points semblables. Mais ne se trompe- 1- il pas, en cherchant toujours dans les récits vulgaires une tradition poétique ou uuc allégorie? N"abusc-l-il pas de la symbolique, quand il veut absolument ne voir, dans le rapt des Sabines, qu’un symbole, attestant que le droit de connubium n’existait pas entre les deux villes unies? Est-ce donc chose incroyable, dans les mœurs barbares , que des femmes cnle-

vées? et le savant historien, qui compare ailleurs la cité de Home naissante à un village de Souli, ne trouverait-il pas, dans l'histoire des Grecs modernes, plus d'enlèvements que de symboles?

Il y a donc excès à tout nier, comme à tout adopter dans l'histoire. Mais l'investigation du passé par la critique, l’intelligence des monuments comparés n’en ont pas moins fait de véritables progrès depuis Montesquieu. Cela même tourne à sa gloire. Son livre sur les Romains n’csl pas une source d'instruction complète. Bien des choses ont été dites depuis, auxquelles il n’avait pas songé. Mais ce livre est un monument du grand art de composer et d’écrire. C’est ainsi que le triomphe des dons propres de l'imoginatiori et de la pensée éclate encore dans ces défaites inévitables, que le progrès du temps fait éprouver au génie. S’il est vaincu parfois, dans ce qui appartient à la patience dos recherches, au hasard des découvertes, il l’emporte, dans ce qui appartient à lui-méme, la méthode et la pensée. Se fùt-il trompé sur quelques détails , sur quelques vérités historiques même, il n’a pas failli à celte vérité intellectuelle, celle beauté de l’expression, qui produit une œuvre vivante et durable, un bien propre et à toujours, comme disait Thucydide, xr H/ut ici, et non

un jeu d’esprit pour amuser en passant.

On ne peut trop admirer la riche brièveté de l’ouvrage, et celte concision de génie, dans un sujet immense. Niebuhr, avec trois vplurnes de recherches et de digressions, vous conduit jusqu’à l’établissement des décemvirs; et il vous laisse, pour fruit d’une laborieuse recherche , beaucoup de doutes cl quelques vues neuves. Montesquieu, en deux cents pages, résume et peint à la fois toute l’histoire politique des Romains, c’est-à-dire du peuple auquel avait abouti l’antiquité et d’où est sorti le monde moderne.

On a supposé plusieurs modèles à ce livre original. On a cité les Considérations de Saint-Évremont, le Traité du puritain Walter Moyle sur le gouvernement de ltome. Montesquieu, dans le fait, n’a eu que deux sortes de maîtres, les anciens et Bossuet. De là, le caractère élevé, le style grave, simple , nerveux de son ouvrage. C’est une étude antique, pour la forme comme pour le sujet. Il y a seulement la différence de la vie toute spéculative de Montesquieu à la vie active de l’antiquité.

Un Thucydide, un Polybc, un Salluste, un Tacite avaient manié les affaires humaines dans les camps et dans les conseils. Thucydide s’était mélé aux factions d’Athènes, avait eu l’avantage d’élre général, de commander des (lottes, d’élrc banni. Tacite avait occupé de grandes charges, et traversé les périls de la vie sénatoriale sous l’empire. Mon-

tesquieu , par la destinée de son temps , fut seulement un sage oisif, un homme de lettres, comme il disait lui-méme avec quelque regret, en se plaignant des institutions, ou plutôt du défaut d’institutions de son pays. Son livre est une œuvre d’étude, conçue loin des affaires, loin des passions, loin des cours, loin de tout ce qui avait anime ou éclairé Machiavel, Guicciardin, de Thou. Ht cependant , quelle profonde sagacité , quelle justesse vigoureuse, quelle assimilation naturelle de sa pensée à celle de ces grands historiens pratiques de l’antiquité! que de choses étrangères à la mollesse heureuse du dix-huitième siècle il voit par le génie, et réalise par la peinture, soit la perpétuité de l’esprit de conquête dans le sénat, soit la première révolte du monde barbare dans Milhridatc, soit les proscriptions, soit la longue cl orageuse décadence de l’empire I Combien sa philosophie contemplative devient éloquente et passionnée, lorsqu'il s’écrie à ce dernier tableau :

C’est ici qu'il faut sc donner le spectacle des choses humaines. (Ju'on voie dans l'histoire de Rome tant tlcguerres entreprises, tant desaug répandu, tautde peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage; ce projet d’envahir tout, si bien formé, si bien soutenu, si bien lini, à quoi aboulil-il , qu'à assouvir le boobeur de cinq ou six monstres? üuoi ! ce sénat n’avait fait évanouir tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelques-uns de ses plus indignes citoyens, et s'exterminer par scs propres arrêts!...

Dans la foule de faits et d’idées, de généralités et de détails qu’a rapidement condensés Montesquieu, on peut nier quelques points : je n’en choisirai qu’un. Après avoir montre l’empire qui sc rétrécit, et l’Italie qui devient frontière, Montesquieu accuse Constantin d'avoir hâté la ruine de l’empire, en le transférant à Byzance. Mais n'était-il pas beau d’aller au-devant de l’ennemi, de le repousser par une nouvelle capitale, cl de se couvrir du Bosphore quand on perdait le Rhin? La grandeur de celle politique ne parait-elle pas dans la faiblesse meme de cet empire grec, qui, si décrépit et si attaque, s’est traîné pourtant jusqu'à la fin du moyen âge, et presque jusqu’à nous, tandis que la ville de Rome, débarrassée de l’empire, cl ne gardant que le pontificat, sert de passage de la civilisation antique aux temps modernes, et empêche que, dans cette grande révolution, il y ail un seul jour de barbarie absolue pour l’Europe?

Peut-être aussi relèvera-t-on, dans cet ouvrage si plein et si rapide , quelques traits de celte exagération un peu théâtrale qui sc mêle à l’énergie et au pathétique du dialogue d'Eucratc et du fragment sur Lysittiaquc. C’est le cachet du temps : il sc retrouve même dans Y Esprit des lois. Et cependant quel admirable ouvrage!

Je voudrais en parler brièvement, pour ne pas inc copier moi-même. Je dirai surtout ce qui peut en faciliter et non en épargner l'étude. Mais pour cela, il faut, par quelques recherches, confronter cet ouvrage avec le passé et avec l'avenir qu'en* trevoyait Montesquieu et qui s'est accompli. Puis nous laisserons les commentaires , et nous vous renverrons à \' Esprit de» lof», qui, comme tout livre original, excite la pensée autant qu'il la satisfait, et est plus fécond, plus il est étudié.

Le sujet par lui-même est le plus grand que puisse se proposer l’esprit humain , la philosophie des lois, la science des principes et des règles qui font exister les États. Cette science fut le plus grand effort des sages, si nous remontons au temps où il y avait des sages, c’est-à-dire des hommes qui, méditant loin de la foule pour la gouverner, remplaçaient par leur raison solitaire et épurée, ce qu'on appelle aujourd’hui la raison publique. 11 nous est resté, sous les noms d’Archytas, de Slhcnida, de Zaleucus . quelques préambules qui attestent le caractère tout religieux et tout moral des premières lois. Ce caractère se retrouve à l'origine de tous les peuples. Plus tard, au lieu de faire de la législation , les sages ne firent plus que des spéculations sur les lois. Ce fut l'œuvre de Platon, œuvre hautement avouée dans lesdeux grands traités de la République cl des Loi», mais également reconnaissable dans presque tous scs écrits; car partout que cherchc-t-il? une vérité, une justice, une sainteté qui ne dépende pas des conventions humaines, mais de l'idée éternelle des choses, et qui résulte, non pas de la volonté d'un pouvoir, mais de l'expression d’un droit antérieur. Seulement Platon , sur cette doctrine de son maître Socrate, élève les belles utopies de sa propre imagination, et conçoit une société toute factice et tout arbitraire, d'après le modèle du juste et du beau qu'il se propose.

A côté de cette philosophie des lois, toute théorique, il s'en formait une autre, tout expérimentale, concluant le droit du fait, et trouvant la raison des choses dans leur établissement et leur durée. Il y a deux mille ans qu’a été fixé le premier cadre de V Esprit de» loi»: c'est Aristote qui l'a tracé, et qui l'a rempli par l'analyse comparée de tous les gouvernements qu'il connaissait, et dont il avait rassemblé les cent cinquante-huit constitutions. On est frappé de voir que ce jeune et étroit univers de la Grèce, d’une portion de l’Asie, de la côte septentrionale d'Afrique et de quelques Iles, avait déjà épuisé toutes les combinaisons politiques cl tous les systèmes qui se sont produits dans notre inonde agrandi cl vieilli. Monarchie absolue, mixte, tempérée , république variée sous toutes les formes, influence du climat sur les mœurs cl sur le

gouvernement, influence des lois politiques sur les lois civiles, quel point de vue moderne ne trouvet-on pas déjà dans Aristote ?

Pendant qu'Aristote résumait ainsi les législations du monde grec et barbare, soumis par Alexandre, Rome avait grandi ; et elle portait déjà des hommes dignes, selon Tile-Live, d’arrêter la fortune d’Alexandre, s’il se fût détourné vers l’Italie. I/CS lois des Doute Tables existaient, ces lois que Cicéron préfère, pour la sagesse et l’utilité, à tous les recueils des philosophes, et que Tacite appelle le complément de l'équité, fini» æquijuri», première origine et fondement de cet amas de lois, sous lequel peinait le monde romain : ut antehàc flagitii», Ua tune lr gibus laborabatur. Que les premières lois romaines aient été ou non empruntées d’Athènes, on sait que plus tard la philosophie grecque pénétra dans ces lois, mais une philosophie assortie elle-même à l'âpreté de l’esprit romain, et qui donnait à ses rigueurs instinctives l'appui de la méthode et du raisonnement. Les jurisconsultes de Rome appartenaient presque tous à la secte stoïque. On en retrouve la trace dans leur argumentation et leur langage, aux plus belles époques de la civilisation romaine.

Mais l'esprit de nationalité et l'esprit de secte réunis sont peu favorables à l'étude comparative des divers systèmes de lois. Rome ne concevait et n'approuvait que Rome. Cela paraît même dans l’esprit le plus universel qu’elle ait produit, Cicéron. Son livre de» Loi» n’est qu’un commentaire admiralif des anciennes lois, des anciens rites de la patrie. Quant à son traité de la République, dont la découverte récente nous a tous un peu trompés, surtout moi qui en traduisais avec ardeur les feuillets mutilés, les recevant un à un de Rome, je crois, autant qu'il est permis de conjecturer sur des fragments, que Cicéron y Jetait peu de vues nouvelles. Il louait Rome, et imitait Platon. Il reproduisait cette idée (1) du gouvernement mixte, celte théorie des trois pouvoirs que l’on rencontre dans le pythagoricien Hippodame, et que Montesquieu va chercher dans les bois de Germanie. Varron, Nigidius, Sulpicius, d’autres contemporains célèbres de Cicéron, furent des antiquaires cl des jurisconsultes; mais il n’y eut pas de publiciste romain.

Plus lard, et durant la décadence romaine, l’esprit fut absorbé dans la pratique et le détail des lois. Il n’y eut plus oinbre de droit politique ; et le droit civil môme fut currompu par la servitude. Le respect de la vie du citoyen, qui avait autrefois

(I) Placcl esse quiddam in republicâ prn slans elrcgalr; esse aliud aucturilati princi| um partum ac tributum, cwe quastlan) rcs seivatas judicio volunlatiquc mulliuidiuis.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

rendu les lois si douces, ayant cessé, elles devinrent atroces. Seulement, de cet abîme de maux cl d'oppression, sortait un droit nouveau, une législation toute pénitentielle et médicinale, celle de l’Église chrétienne. Il faut le dire, dût celte parole déplaire, le droit canonique a été la première émancipation de l'esprit humain : car, émanciper l’homme, ce n'est pas le soustraire à toute règle, à toute loi ; c'est le faire passer du joug de la force à celui de la morale, de l’obéissance aveugle à la croyance, du supplice au repentir.

Eu cela les publicistes chrétiens, dès le commencement, furent admirables. C'est dans une lettre de saint Augustin qu’on trouve la première protestation contre la peine de mort, même à l’égard de meurtriers convaincus. L’cvéque d'Hippone écrit au tribun Marcellin pour lui demander la vie de quelques sectaires , qui avaient tué deux prêtres catholiques. « Il faut, dit-il, que ces hommes suu bissent la prison, au lieu du supplice, afin d'étre « ramenés d'une énergie malfaisante à quelque u travail utile, et de la folie du crime à la raison et « au repentir. » C’est, vous le voyc* , le système pénitentiaire de la philanthropie moderne anticipé de quinze siècles par la foi chrétienne. Ces idées, que la religion opposait à la loi romaine, dominèrent souvent les lois barbares. Non seulement le droit canonique, considéré comme droit spécial, fut un grand progrès de douceur cl d’équité ; mais, chez plusieurs peuples, il se fondit avec le droit commun cl le transforma. Ou reconnaît surtout cette influence dans le code célèbre adopté, à la fin du septième siècle, par le concile de Tolède, et qui, sous le titre de Fuero juMgo, gouverna longtemps la Castille. Le préambule et les axiomes generaux de ce code rappellent le caractère moral et philosophique des lois de Zaleucus. C'était de nouveau le pouvoir législatif exercé par les sages.

Cependant, après la chute de l'empire romain, et au milieu de la survivance de l’Eglise, l’Europe, délivrée et envahie, restait soumise à une foule de coutumes contradictoires et barbares. La tradition des luis romaines, qui n’avait jamais été complètement effacée dans les États du Midi, y reprit, dès le treizième siècle, un grand empire, comme raison écrite ; et du chaos même des coutumes barbares sortit de nouveau, par le fait et par le besoin, Ja science comparée des lois, la philosophie sociale. On eu voit partout des traces , dans les docteurs du temps, dans les scolastiques, dans les poêles. Le Dante discute, dans son livre de Monarchiâ, ces questions de droit politique que la querelle du sacerdoce et de l'empire avait soulevées dès le onzième siècle. Saint Thomas les ré-

sout par la souveraineté du peuple, dans son traité de Reyimine principum ; et il éclaire en même temps toutes les parties du droit civil, par des inductions tirées de la vérité morale.

A la même époque, la France eut un publiciste dont les idées, reproduites plus de deux cents ans apres par Bodin, n’ont pas été inutiles à Montesquieu. C'était un moine italien, Gilles de Home, appelé en France pour l’éducation de Philippe le Bel, et nommé par lui archevêque de Bourges. Les deux premiers livres de son ouvrage de Regimine principum ne sont qu'une direction de conscience à l'usage des rois. Mais le troisième est un traité de droit politique, où l'auteur examine les diverses formes de gouvernement et les lois civiles qui s*y rapportent, discute les opinions d'Aristote, de Platon, et même ec fragment d’Hippodame, si curieux et si peu connu. Gilles de Borne est grand adversaire de la servitude personnelle, et ne reconnaît de royauté que celle qui se conforme aux lois éternelles de la justice. Il est même partisan de la république, dans les petits États du moins. Ce livre est un exemple de plus du degré singulier de culture qui se conserva toujours dans quelques esprits du moyen âge.

Vous savez quelle grande place la scieuce du droit occupa dans le travail immense du seizième siècle. Enseignée depuis trois siècles, avec éclat, dans les écoles de Bologne, de Padouc, de Florence, clic prenait en France plus de précision et de vigueur, en s’y mêlant à l'action réelle des parlements. La science du droit écrit avait servi la domination allemande et les prétentions de l’Empire dans rilalie, pleine de républiques : elle fut, en France, sous la monarchie, le meilleur instrument de liberté. Budé porta dans celte étude sa profonde érudition, et fut un grand archéologue; mais Cujas fut un législateur, tout en ne faisant que disposer et éclaircir les vastes monuments (Je la jurisprudence romaine. L’esprit du publiciste et du citoyen anima les travaux des autres grands jurisconsultes du même siècle : Brisson, le martyr des Seize, qui mourut en demandant vainement quelques jours pour achever son dernier ouvrage sur le droit romain; Dumoulin, que d’Aguesseau appelle un profond génie ; Guy-Coquille, le savant et courageux député aux états généraux , qui a montré l'intime union des lois cl de la vie d’un peuple, dans son Histoire du Nivernais; Loisel, qui retrace si bien les graves études cl l’esprit de liberté du barreau; Pasquier, La Rochc-Flavin, du Tillet, qui ne sont que des antiquaires, mais des antiquaires nationaux; L'Hospital enfin, sage et modéré novateur, dans sou beau traité de la Rùformation de la justice.

m coins DE LITTERATURE FRANÇAISE.

Tant de travaux divers sur la science du droit devaient naturellement conduire à la recherche des fondements de la société ; et tout y poussait les esprits dans la France du seizième siècle, où les diverses formes du gouvernement, l'hérédité, l’élection, la république aristocratique, la démocratie n'étaient pas seulement mises en présence par la spéculation et la controverse, mais se heurtaient par le combat. Chercher les principes dans ce chaos fut l’œuvre essayée par Bodin dans scs six livres sur la République. Bodin , qui compile plus qu'il ne raisonne, était cependant mieux qu’un crudit : il avait l'imc d’un citoyen. Député aux états généraux de Blois, il y soutint avec fermeté les droits populaires, sans esprit de faction; et, plus lard, il défendit les droits du prince contre les sectaires et les ligueurs qui voulaient le déposer. Mais alors même il réclamait des limites à l’autorité royale, et refusait au roi le pouvoir de lever des impôts sans le consentement du peuple. Sur ce point, cl sur beaucoup d’autres que Montesquieu lui-méme n’a pas touchés assez librement, Bodin n’a fait que commenter notre vieux droit public ; car, en France, c'est le despotisme qui est l’innovation.

L’ouvrage de Bodin avait de plus un autre caractère qui excita vivement l'attention du seizième siècle : c’étaient la généralité des vues cl la variété des exemples. Son livre était une sorte de théâtre politique, où passaient toutes les religions, tous les gouvernements, toutes les coutumes diverses, au grand étonnement des hommes si passionnés alors pour leur foi antique, ou leur nouvelle croyance. Bodin reproduisait le premier cette vieille idée de l’influence des climats, tant répétée depuis : il voulait la substituer à l'influence des astres, alors trcs-accrédiléc, et dont il attaquait le ridicule empire, quoiqu’il crût lui-méme aux sorciers. Il fut tour à tour accusé d’athéisme ou de magie. Mais son livre, traduit dans plusieurs langues, commença à répandre quelques idées de droit public en Europe. Il fut le Montesquieu du seizième siècle. Mais sans vues originales, et ne marquant d’aucune empreinte la langue informe dont il se sert, il n'avait rien du génie qui aurait pu donner une vie durable à son ouvrage.

C’est dans Rabelais, dans la satire Ménippéc, dans Montaigne, qu’on trouvera des principes de justice sociale, des idées de réforme exprimées avec autant de profondeur que d’éloquence. Elles y sont éparses, cachées par la-bouflonncrie dans Rabelais, tempérées par l'insouciance philosophique dans Montaigne; mais elles attestent tout ce que l'étude de l'antiquité, les luttes religieuses et la guerre civile mettaient d'idées politiques en mouvement.

La grande histoire du président de Thon marquait au plus haut degré l'esprit de la liberté légale sous la monarchie. Calvin avait été le législateur despotique d’une démocratie. Cependant la réforme suscitait partout les questions de liberté civile enfermées dans la question même de liberté religieuse; et comme les gouvernements du moyen âge étaient nés de l’Église, les novateurs politiques naissaient des théologiens dissidents.

Ce fut un curieux spectacle donné par l’Europe du seizième siècle. A mesure que la souveraineté pontificale faiblissait dans les esprits, la souveraineté du peuple grandissait; et bientôt les catholiques mêmes l’invoquèrent. Le droit positif fut considéré dans un nouvel esprit , et la spéculation devint plus hardie. Un catholique zélé, Thomas Morus, donna l’exemple de ces libres contemplations, dans sa célèbre Utopie. C’était l'idéal de Platon, sous une autre forme , et la censure allégorique, non plus de la démocratie d’Athènes, mais de la royauté féodale.

Dans la première partie de cet ouvrage, Thomas Morus , qui n’était pas encore chancelier, blâmait avec force la rigueur des lois anglaises, la mort appliquée au vol , et la prison à la mendicité ; et il cherchait le remède à ces maux de la société dans une répression plus humaine et une meilleure économie sociale. Puis, il touchait aux questions politiques , et mettait en scène un voyageur philosophe, revenu de celte Amérique récemment découverte , où les imaginations d’Europe rêvaient tant de merveilles, et où cet homme disait avoir vu la merveille plus rare encore d’un parfait gouvernement. Peut-être l’Amérique avail-ellc déjà, dans l'antiquité, fourni une place à ces illusions des sages? La ville des Allantes, décrite par Platon, a de singulières ressemblances avec Mexico. Quant à Plie d’Ulopie, la description géographique en est aussi fabuleuse que l'histoire ; ou si elle ressemblait à quelque chose, ce serait à l’Angleterre même.

Il n’y a , du reste , dans celle Ile, ni cour fastueuse, ni seigneurs entourés d'un nombreux cortège, ni métiers de luxe à côté de la misère publique. Les biens sont presque également partagés. Le commerce et l'agriculture occupent tous les habitants : ils y sont formés dès l'enfance dans les écoles publiques. D'autres écoles sont, à certaines heures, toujours ouvertes aux adultes. Les magistrats sont électifs et annuels. Le roi est choisi , au scrutin secret, par le sénat, entre quatre candidats désignés par le peuple; cl son autorité est à vie, s’il n’est déposé pour tendance à la tyrannie. Il n'y a pas d’armcc; mais tout le peuple sait manier les armes , cl déteste la guerre. Tous les cultes sont

sogle

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

libres en restant paisibles , depuis l'idolâtrie jusqu'au pur déisme. Mais les hommes qui, en préchant leur religion, excitent une révolte, sont bannis; et on voit, dans le récit de l'auteur, un chrétien, qui a donné cet exemple, subir cette loi.

Je ne sais ce que Henri VIH pensait d'un tel ouvrage, et si celte innocente rêverie, qui n’em|>é' cha pas Thomas Morus d’étre fait chancelier d’Angleterre, ne fut pas, comme le traité de Clementiâ de Sénèque, un fâcheux ressouvenir pour le prince devenu tyran. Mais on doit reconnaître dans ce livre, fort admiré parles contemporains, un curieux indice du travail et du vœu des esprits.

Sous le règne brillant et absolu d'Élisabeth, on n'écrivit plus d'utopie politique; et le droit public de la nation, si abandonné par les parlements, ne trouva pas d'autres organes pour le défendre. Bacon détournait timidement son génie de ces questions redoutables; et, quand il ne le consacrait pas aux sublimes découvertes des sciences naturelles, il le retenait dans l’examen des points de droit civil et de procédure parlementaire. Les publicistes du pouvoir absolu parurent avec Jacques I" ; mais toutes les doctrines de liberté entées sur les vieilles lois anglaises, et développées par le protestantisme, se produisaient également. Elles curent leurs théoriciens inflexibles et leurs jurisconsultes dans Pyme, dans Selden, dans Sidney; leurs enthousiastes et leurs spéculatifs dans Milton et dans Arringhlon. L 'Oceana est une seconde utopie, faite contre la démocratie militaire, comme celle de Morus contre la royauté féodale. En face de celte utopie populaire, le despotisme fit aussi la sienne. Filmer, dans te Patriarcat , Hobbes, dans le traité du Magistrat et de la Puissance citile, établissent le pouvoir absolu, l'un sur le droit divin , l'autre sur la force. Une révolution nouvelle, hâtée par ces sophismes, les fitdisparattrc; cl l’Angleterre, redevenue libre sous un roi, traita hautement toutes les questions interdites à la France de Louis XIV.

La Hollande les discutait aussi , mais avec plus d'érudition que de liberté; et le républicain Grotius semblait ne pouvoir secouer le joug des codes de l’empire. En Italie, la science du droit continuait d'élre une étude de savant, d'antiquaire, mais non de citoyen. Gravina cependant y jetait de vives lumières par la supériorité de l’esprit philosophique, en même temps que Vico en ébranlait les fondements par ses hardis systèmes.

En France, la lâche du chevalier Filmer échut à Bossuet. Ce grand homme fut le publiciste du siècle de Louis XIV, comme il en était le prédicateur et le théologien. Sa Politique, tirée de l'Écriture sainte, a pour type une royauté absolue

cl paternelle. Tout, dans Bossuet, depuis cette imagination qui se laissait ravir aux splendeurs royales, jusqu'à ce bon sens qu’il appelle le maître de la vie humaine, favorisait rétablissement d’un pouvoir ferme et régulier. Il n’avait pas sans doute l’àine servile : mais il vivait â Versailles, et ne concevail, dans une société bien ordonnée, qu’un roi chrétien, maître de tout, et des peuples soumis. Louis XIV n'admettait pas d’autre doctrine. Fcnélon , presque seul alors, rappelait l'ancien privilège des états généraux de voter les subsides, et se plaignait de l’autorité absolue que les rois avaient prise. Salente était son Atlantide. Durant ce règne, toutefois , si le droit politique était suspendu, le droit civil proflta de tous les accroissements de l’esprit humain. Domal fut justement nomme le restaurateur de la raison dans la jurisprudence ,* et l’esprit équitable et modéré du législateur dicta les belles ordonnances rédigées par Lamoignon. La France avait toutes les lumières du génie, pour éclairer la science des lois ; il ne lui manquait encore que cette liberté, dont l’absence faisait dire plus lard à Montesquieu, en létc de son ouvrage : P r oient sine maire creatam.

QUATORZIÈME LEÇON, (mm.)

Suite des considérai ions sur V Esprit du loi» — Premiers publicistes du dix-huitième siècle.— Essai d’une Académie des sciences morales et politiques. — L'abbé de Saint- Pierre; le marquis d'Argcnson. — Divisions de YEsprit de» loin. — Quelques objections à ce sujet. — Voltaire; M. de Tracy.— En quoi la théorie de M ou icsquieu est véritable et appuyée par des faits nouveaux. — De la monarchie de Louis XV, et des Etats-Unis.— De l'opinion de Montesquieu sur l'influence des climats. — Passage d’Hippocrate.— Exemples nouveaux. — Réponse à quelues antres critiques de VEnprit dts loi». — Caractère istinctif et utilité actuel le de cct ouvrage. — Résumé sur la persoune, le génie et l'influence de Montesquieu.

Messieurs ,

La fln du règne de Louis XIV, en affranchissant les esprits sur tant de points . les tourna vers la politique. Ces idées de réforme et de liberté que Fénélon avait proposées dans des mémoires confidentiels, étaient devenues l’entretien do tous les esprits éclairés. Le régent trompa, délournaquelquc temps celte dfsposiliou nouvelle : Fleury parut la ménager d’abord, mais pour l’endormir. Sous son ministère et de son aveu, il se forma deux sociétés de sciences morales et politiques : l’une, il est vrai, présidée par un jésuite , et siégeant à l’hôtel de llohan; mais l'autre, plus hardie, et connue sous le nom de club de Ventre-sol, comptait parmi scs membres l’abbé de Saint-Pierre, le marquis d'Àrgenson, ce ministre patriote, perdu dans le règne Uc Louis XV, et Bolingbrokc, qui, bien que jaco-

bite, était, par scs habitudes de liberté anglaise et de scepticisme , un grand révolutionnaire pour Versailles. Ces réunions, que le vieux cardinalministre finit par craindre et supprimer, attestent l'esprit nouveau et le goùt d’études politiques que rencontra Montesquieu, et dont il anima son génie.

On peut placer parmi les précurseurs de V Esprit des lois, cet abl>é de Saint-Pierre, moqué par Voltaire, cl traduit en beau français par Rousseau. Et d'abord , il fut le martyr de la foi nouvelle , en fait de liberté. Vous savez que l'Académie française le raya solennellement de sa liste, pour avoir, dans un discours è la louange des conseils d'administration établis par le régent, critiqué le gouvernement du feu roi. L’abbé de Saint-Pierre, qui était homme de qualité, n*en fut que plus hardi à professer ses idées de réforme politique. Louis XIV avait jugé Fénelon le plus bel esprit cl l'esprit le plus chimérique de son royaume. Les gens de cour trouvaient l’abbé de Saint-Pierre rêveur, mais bon homme. On le laissa dire; cl hormis sa disgrâce académique, la liberté de la presse exista pour lui seul. Il écrivit contre les faveurs de cour et l'aveugle distribution des emplois. Il proposa l'établissement d'une Académie divisée eu deux classes, dont la plus élevée fournirait une triple liste de candidats, sur laquelle le roi choisirait scs ministres. Cela n'étail-il pas remarquable, douze ou quinze ans apres Louis XIV? cl n'élail-cc pas un singulier prélude au régime constitutionnel, et aux ministères de majorité?

L’abbé de Saint-Pierre allait frappant çà et là sur les abus de l’ancienne monarchie, et proposait des réformes à tout. On riait des réformes souvent impraticables; mais l’abus était décrédilc, cl le profond changement de l'état social apparaissait sous les naïvetés impunies du bon abbé. Par exemple, dans le titre seul d'un de ses écrits : Projet pour rendre les ducs et pairs utiles, on pouvait reconnaître le vice d'une société qui gardait une aristocratie de cour, et n’avait point d'aristocratie politique. L'abbé de Saint-Pierre prenait ainsi un à un tous les rouages du gouvernement d'alors: lits de justice, lettres de cachet, impôts excessifs donnés à bail à des traitants, vénalité des charges; et sur toutes choses, il envoyait des mémoires aux ministres, sauf à n’ètrc pas lu; il publiait même de temps en temps quelque forte vérité entourée de rêveries qui la faisaient passer à la censnre. La paix perpétuelle est le seul de scs plans dont on se souvienne aujourd’hui : et on conçoit que ce plan n'ait pas choqué le cardinal Fleury, ministre d'humeur fort pacifique, malgré la déplorable guerre dans laquelle, à quatre-vingt-neuf ans, il jeta la France. Mais l'abbé de Saint-Pierre touchait

à bien d'autres questions politiques et religieuses. Il était de la race de ces hommes doux et opiniâtres qui suivent patiemment leurs idées jusqu'au bout, et n’en changent jamais. La collection de ses écrits, la plupart, il est vrai, publiés après sa mort, est un programme complet de révolution sociale, dont In hardiesse étonnait même Jean-Jacques Rousseau.

Dans la petite Académie de l’entre-sot, comme à Versailles, l’abbé de Saint-Pierre avait toujours passé pour un rêveur, plutôt que pour un politique : on y contredisait ses plans par des notions précises de droit public cl d'histoire ; et il donnait à rire à Bolingbrokc. Il n'en était pas de même d’un autre membre de cette société qui devint ministre, cl qui avait le portefeuille des affaires étrangères, à l'époque de Fonlcnoy, le marquis d’Argenson. Voltaire, son ami , l’a renvoyé, je le sais, à être secrétaire d’État dans la république de Platon ; mais Voltaire adressait ce jugement à Richelieu, et il flattait quelque peu le vieux maréchal, en sc moquant d'un grand seigneur populaire et d’un ministre homme de bien. Sans doute ; le marquis d’Argenson avait l’esprit réformateur; mais ses vues n’étaient nullement chimériques.

Le marquis d’Argenson n’en était pas même encore à la théorie du gouvernement représentatif; il n’approuve pas la constitution d’Angleterre; il lui reproche de rendre les rois nuis , et la juge peu durable. (!c qu'il conçoit pour la France, c'est la monarchie absolue s'appuyant sur des institutions municipales ; c’est l’unité du pouvoir politique et la liberté des communes.

« Tout l'art du gouvernement, dit-il. ne consista t: jamais que dans la parfaite imitation de Dieu. Les « politiques ont épuisé leurs réflexions k donner ou « à retrancher du pouvoir de celui qui gouverne en « faveur de ceux qui sont gouvernés. La puissance « tribunitienne chez les Romains, le droit des parti lemcnts cbex les Anglais, celui des étals nalio- « naux, provinciaux ou de remontrances, chex « nous, de tous ces remèdes mal appliqués, il rie « résulte que des maux; ils partagent la puissance,

■ tandis qu’elle doit être une et décidée. *

Il aurait pu ajouter surtout qu’elle doit être éclairée; mais, comme vous le voyez, le marquis d’Argenson , dans cet ouvrage plus cité que bien connu, était fort monarchique, et paraissait même peu goûter celle monarchie mixte, dont l’unité se forme par transaction.

Il prend pour devise une foi, un roi, une loi . Mais si l'on se reporte aux abus de l’ancienne monarchie, qu’il décrit en quelques pages, de la manière la plus énergique et la moins déclamatoire, ce plan si simple n’en était pas moins une grande révolution ; car c’était l'introduction du droit coin-

mun daus la France lout hérissée de privilèges et d'inégalités.

Tel est le caractère d’une espèce de constitution que le marquis d’Argensou avait rédigée sous forme d’ordonnance royale, et que, dès 1739, il montrait confidentiellement à ses amis. Là, plus de privilèges féodaux, plus de redevances seigneuriales, plus de terres privilégiées et exemptes d’impositions envers l’État; enfin, pour toute la France, égalité de charges et de droits, toutes les provinces devant être plus libres que ne l’étaient, par exception, quelques pays d'états. Les provinces étaient partagées en ditlrict», qui sc divisaient en villes, bourgs et arrondissements, dont les administrateurs, élus chaque année, devaient répartir l’impôl, assurer la police, et sc réunir en session de quinze jours pour former l’assemblée du district. Chaque province avait de plus une assemblée des états , formée d’un certain nombre de députés des districts, et de quelques proprietaires, qui siégeraient de plein droit, mais sans former une chambre à part, et 6ans votes prépondérants. Ces étals provinciaux devaient entendre, chaque année, l'exposé des besoins du royaume, mais sans qu’il fut à leur option d’accorder ou de refuser, de restreindre ou de modifier la part des charges que leurs provinces auraient à supporter.

Avec les privilèges nobiliaires, le marquis d’Argenson supprimait celte foule de charges vénales et lucratives qui couvraient la France; et il mettait partout à leur place une administration gratuitccl locale; car il est ennemi de la centralisation presqueaulantquc du privilège. Il veulquelcs communes fassent beaucoup par elles -mêmes, et qu’il ne faille plus un arrêt du conseil pour réparer un mauvais pas, ou reboucher un ttvu. Vous voyez, messieurs, que la révolution n’a pas renouvelé tout en France : l’égalité est venue; mais la centralisation n’a pas cessé. Le marquis d'Argenson, du reste, laissait au roi tout le pouvoir législatif, sauf une communication consultative aux cours souveraines : mais point d'assemblées nationales, point de triple pouvoir, point de gouvernement de majorité. Le roi et des communes, le roi et des conseils généraux électifs.

Pourquoi tous ces détails, messieurs? Pour mieux comprendre VEsprit des lois. Nul grand écrivain n'est né de lui-même. Tout a préparé le livre de Montesquieu, son temps, comme ses études. I«e gouvernement pouvait paraître encore absolu : il y avait lettres de cachet et censure; mais le libre examen était entré dans la société. Les querelles de sectes et le doute philosophique, le jansénisme et la régence, la vertu et les mauvaises mœurs l’avaient également favorisé.

Le cardinal Fleury, doux, économe, absolu avec modestie, avait fait de son mieux pour assoupir la France. 11 avait amorti la contradiction des parlements, triomphé des intrigues de cour; mais il it’avail pu atteindre le libre penser, réfugié dans les lettres, d’où il devait tout regagner. Après Fleury, avait enfin régné un jeune prince, qui parut annoncer des qualités brillantes, cl fut d’abord aimé du peuple. Mais, faible, ioappliqué, voluptueux, il n’était bon qu’à acheminer lentement la vieille monarchie vers sa ruine. Despotique comme Louis XIV, il arrêtait une humble remontrance du parlement de Paris par les mots: Taises-vous. Mais il ne prenait ce poids immense du pouvoir absolu, que pour l'abandonner à des ministres et à des maîtresses. La gloire militaire cependant vint donner un éclat inattendu au règne de ce prince engagé dansdesguerres impolitiques; mais enfin, c’étaient des guerres, et cela charmait la France. Celle de 1 733 nous avait acquis la Lorraine; celle de 1740 nous valut la glorieuse journée de Fontenoy, couronnée par la paix d’Aix-la-cbapelie, en 1748, l’année même où parut l 'Esprit des lois.

Montesquieu, qui avait commencé cet ouvrage vingt années auparavant, et l’avait poursuivi à travers un circuit d'immenses lectures, sentant la vie s’avancer, avait pressé le travail, et passé trois ans de suite à la Brode, pour finir. Maintenant, il fallait publier. Pour échapper à la censure, l’ouvrage fut imprimé à Genève, et rapidement répandu en France, en Angleterre, en Italie. On en fît vingtdeux éditions en dix-buil mois. Les questions du gouvernement civil, si longtemps cachées à tous les regards, étaient devenues le plus grand objet de la curiosité de l’Europe.

La publication de V Eprit des lois, en 1748, coupe en deux le dix-buitième siècle par une date mémorable. Nul ouvrage neuf et de génie ne pouvait être écrit avec plus de modération et de réserve; nui esprit indépendant ne fut moins novateur que Montesquieu. L’étendue même de scs éludes et de son esprit le disposait à l'impartialité; et, par caractère, il n'avait pas cette conviction ardente, intraitable, qui failles réformateurs. Il a dit quelque part qu'il n’éprouva jamais de chagrin dont une demi~heure de lecture ne l’ail distrait.

Le marquis d’Argenson, qui, sans avoir son génie, sentait plus vivement, le juge de même. « M. de Montesquieu, dit-il, ne se tourmente pour u personne; il n’a point pour lui-même d’ambi- •< tion; il lit, il voyage, il amasse des connaissanu ces : il écrit enfin ; et le tout uniquement pour h son plaisir. * Aussi , d’Argenson , lout en parlant avec admiration du grand travail de Montcs- I quicu, prédit « que cc ne sera pas le livre qui nous

** manque, bien qu'on y doive trouver beaucoup « d’idées profondes, de pensées neuves, d'images « frappantes, de saillies d'esprit et do génie, et « une multitude de faits curieux, dont l’applican tion suppose encore plus de goût que d'étude. » Celte prédiction, messieurs, ne serait-elle pas aujourd'hui même un assez bon jugement?

Autrefois, je l'avouerai, j'avais cru voir dans l’ouvrage de Montesquieu uue composition savante, complète dans toutes ses parties, et j’en avais essayé l'analyse. Tout m'y paraissait méthodique et lumineux : en l’ctudiaut davantage, je l’ai moins compris. J’ai cru du moins y remarquer des contradictions, des lacunes, et plus d'un problème sans réponse.

Peu de livres, au reste, ont été plus contredits que Y Esprit des loi», pour l'ensemble et pour les détails. Ou y a relevé des divisions arbitraires, de fausses conséquences, des faits inexacts. Il a subi les plus rudes atteintes de l’esprit et de la logique, depuis Voltaire jusqu'à ,M. dcTracy. La révolution française l'a tout d'abord dédaigné et outre-passé; l'idéologie l’a mis en pièces; la science politique l’a laisse en arrière, et s’est enrichie d'expériences qu’il ne connaissait pas. Et cependant, malgré ces attaques et ces progrès, le monument n'a rien perdu de son prix, et subsiste tout entier. C'est qu’il a le mérite d’élrc surtout historique; c’est que les vues générales en sont vives et justes, et qu’il n'y a guère que des erreurs partielles : ce qui, dans les ouvrages de génie, ne compte pas plus quo les fractions dans un grand calcul. Montesquieu n'a pas fait une théorie pour guider le législateur, un système de réforme future, mais uue élude comparée du passé; il a expliqué les lois comme des faits. Par là son livre est demeuré si instructif et si fécond. Des idées conjecturales auraient passé plus vite.

Deux philosophies, qui sont nées toujours dans le loisir des nations polies, le scepticisme et l'épicuréisme, envahissaient le dix-huitième siècle. Elles y tenaient vingt écoles dans des salons célèbres, clics y pénétraient les mœurs de la cour et de la ville, et formaient le caractère des écrits les plus agréables au public. De ces doctrines était partie, à la fin de l'àgc précédent, la puissance de Bayle, ce précurseur de l’Encyclopédie. C’était le premier prestige de Voltaire lui-méme; c'était larme presque unique et la séduction de beaucoup d'écrivains médiocres, comptés pour de hardis penseurs.

Montesquieu jugea et dédaigna ces systèmes. Il avait pour ami le jeune Helvétius, épris avec candeur de tout le matérialisme du temps. Il lui confia son ouvrage près de paraître. Helvétius en fut

mécontent, le trouva faible, arriéré, dénué de grandes vues, et tremblant pour la gloire de son ami, le détournait de le publier. Mais où sont aujourd'hui les théories d'Helvétius, et les nouveautés hardies qu’il écrivait pour les salons à la mode? Elles sont rayées de la philosophie, et servent seulement d'appendice à l'histoire morale du dix-huitième siècle. Le livre de Montesquieu, au contraire, en admettant ces expériences positives cl cette étude physique de l'homme, à laquelle tendait le dix-huitièmesicclc, est remonté à des principes plus élevés et plus durables. Malgré quelques expressions jetées çà et là, et, suivant nous, inexactes par leur matérialisme même , le caractère de sou livre est une métaphysique généreuse. Succédant au scepticisme et à l'épicuréisme léger, brillant, de la première moitié du dix-builième siècle, l 'Esprit de* loi* commence la réaction spiritualiste que continua Rousseau.

Montesquieu traite d'abord la question de la justice absolue, de cette justice qu'avaient niée Carnéade et les sophistes grecs, tant copiés par Bayle. 11 reconnaît des rappurls d'équité antérieurs à toute loi positive, cl même à toute existence humaine; et il ajoute ces paroles : « Dire qu'il n'y a v rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent « ou défendent les lois positives , c'est dire qu'a- « vaut qu’on eût tracé de cercle, tous les rayons « n’étaient pas égaux. » Voltaire ne voit là que l'ancienne querelle des réalistes cl des nominaux, une subtilité métaphysique. Nais cette subtilité , qu'est-ce autre chose que l'idée même du devoir et de la vérité morale? Oui, il y a une justiceantérieurc; et c'est pour cela que les lois justes sont possibles; car l'hoinme ne crée rien ; et il ne saurait créer la justice ; il ne peut que la déduire d’un type éternel.

Ce principe agira sur l'ouvrage entier; il en est toute la morale, au milieu de cette infinie variété de lois artificielles, arbitraires, que Montesquieu parcourt comme autant de faits historiques, dont il cherche la cause et les conséquences , mais qu'il n’approuve pas. Dans ce point de vue, beaucoup «l’objections faites à V Esprit des lois disparaissent. Commençons par celle qui porte sur la division célèbre des gouvernements.

On a trouvé celte division tour à tour vulgaire ou fausse. Voltaire nie que le despotisme soit une forme de gouvernement distinct cl durable. L’habile dialecticien de nos jours, qui a commenté pied à pied V Esprit des lois, M. de Tracy, renverse d'abord celle division, cl propose d'y substituer celle des gouvernements spéciaux et dos gouvernements nationaux, les premiers, quelle que soit leur forme, qui sont fondés sur un autre droit quo la volonté générale; les seconds, où cette volonté

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

agit soil par elle-même, soit en confiant ses pouvoirs à un seul homme, même à vie, même héréditairement, même d'une manière illimitée.

Mais, en bonne foi, cette division nouvelle n'a guère le droit de blâmer l'ancienne. N’esl-cc pas , en effet, une dérision que de réunir sous le même litre, au nom d’une volonté nationale antérieure, et la république la plus libre, et le despotisme le plus illimité? N’est-ce pas se payer d’un mot , et méconnaître les faits et les principes, que de mettre, d'un côté dans une même classe, le gouvernement impérial et les États-Unis d’Amérique, et, de l'autre, l’aristocratique Angleterre et l'apathique Espagne? Cela rappelle certaines classifications de Linnée, où les êtres les plus disparates, l'homme et l’unau-al, sc trouvent réunis sous la même espèce, à cause de quelques conformités secrètes aperçues par la science, et perdues pour le vulgaire dans une profonde dissemblance.

Dans l’ordre moral, ce rapport sur un seul point, quand il y a opposition sur tous les autres, ne fait souvent qu’accroître l’intervalle; et le gouvernement absolu d’un seul, qui se dit national, n’est qu’un despotisme plus fort et plus aveuglement obéi. C'était celui des empereurs romains, auxquels une loi avait, dit-on, transmis tous les pouvoirs du peuple, et qui étaient ainsi les successeurs uniques du Forum, comme le Forum avait été l’impitoyable roi du inonde.

Je croirais donc la vieille division adoptée par Montesquieu plus claire cl plus vraie que celle des gouvernements tpèciaux et des gouvernements nationaux , qui deviennent fort spéciaux quand ils sont tyranniques.

Les conséquences que Montesquieu attache à sa division en Étals monarchiques, républicains, despotiques, n’ont pas été moins contestées que cette division même. Qu’est-ce que l’bonneur , a-l-on dit, dans ces monarchies dont vousavez peint avec tant de force les vices et la vénalité ? Qu’estcc que celte vertu dont vous faites l’apanage des républiques, si souvent factieuses et corrompues? Quant à la crainte, on ne discute pas , et on la laisse volontiers au despotisme.

Montesquieu avait fait comme M. de Tracy : il ménageait dans sa théorie le pouvoir contemporain, et lui laissait une place honorable, ne rangeant pas, comme Machiavel, la France, dans le même ordre de gouvernement que la Turquie. Au fond, c’était justice : il fallait bien reconnaître cette monarchie pure, mais non despotique, où le souverain peut tout, mais ne veut pas tout ce qu’il peut; où l’obstacle n'est pas dans la loi, mais dans la conscience, le point d’honneur, l'usage. Comment concevoir autrement les belles années

du règne de Louis XIV, et tant de génie sans liberté? C’est qu’il y avait, pour beaucoup d’esprils du moins, de l’honneur dans l’obéissance, et de l'élévation morale dans le dévouement. On servait un maître ; mais on en était fier. A ce sentiment, reste épuré d’une monarchie militaire, Montesquieu voulait joindre une autre force morale, l’indépendance de la magistrature. Il la trouvait également dans l'histoire : c’était encore l'honneur, sous anc autre forme.

Quant à la vertu qu’il demande aux républiques, qu’est-ce autre chose, sinon un principe de sim plicité et d'égalité, un amour du pays, un attachement à ses lois? Cette condition est si essentielle, qu’on la remarque aux époques les plus diverses de l’histoire. Montesquieu ne cède pas, comme l'a dit Voltaire, à des admirations de college pour l’antiquité. Voyez, au treizième siècle, dans les vers du Dante, la description de Florence : n’est ce pas la mérne image de patriotisme et de simplicité, la même vertu que dans les meilleurs temps des républiques dépeintes par Plutarque? Voyez au seizième siècle : à part la différence de la civilisation cl du culte, Calvin est législateur dans le même esprit que Lycurgue. Voyez au dix-septième : à l’origine des institutions démocratiques qui fondèrent les États-Unis d'Amérique, on retrouve le même asservissement de la vie privée à la vie publique, le même esprit de renoncement et de privation, la même police morale que dans ccs constitutions de l'antiquité, dont M. de Tracy tourne en dérision la rigueur monacale. Les colons puritains du Connecticut et du Massachusetts, ccs premiers fondateurs de la république américaine , ressemblent à des Spartiates, sauf l'incomparable supériorité du christianisme. Leur vie entière était placée sous la sanction publique; leurs lois réglaient minutieusement leurs actions, et frappaient le péché comme le crime. Il était interdit de voyager le dimanche; la paresse, l'ivrognerie, le mensonge, étaient punis de l’amende et du fouet; l’adultère était puni de mort. Et maintenant que ccs mœurs rigides se sont adoucies, que les arts industriels, le commerce, l’amour du gain dominent les États-Unis, leur démocratie subsiste, parce que l’esprit du christianisme, de celte religion pure et réprimante , est encore la vertu publique du pays.

Ce grand exemple s’est développé depuis Y Esprit des lois. Montesquieu ne connaissait encore des législateurs de l’Amérique que George Penn ; mais il remarquait déjà que «l l’Angleterre, aimant » à donner à ses colonies la forme de son gou- « verncmenl propre , cl ce gouvernement portant « avec lui la prospérité, de grands peuples sc for-

« niaient «fan* le» forêts qu'elle envoyait habiter, •

Après la définition des gouvernements et de leurs principes, ce qu’on a le plus attaqué dans Y Esprit de» loi», c'est l'influence attribuée aux climats. Les hommes pieux s'effrayèrent de cette idée, et accusèrent l'auteur de tomber, sur ce point, dans le matérialisme du temps. Voltaire, par un autre motif, traita celte influence de chimère, et y opposa l’exemple de la Grèce esclave, cl des récollels chantant au Capitole. Plus tard , l’esprit de révolution la méconnut, en se flattant de ranger tous les peuples sous le niveau de la même démocratie. Voyons cependant si celte observation n'est pas en général aussi juste qu'elle est ancienne.

Nous lisons dans Hippocrate (1) un beau passage, qu'on peut traduire ainsi :

• Si les Asiatiques sont plus inhabiles à la guerre et de moeurs plus douces que los Européens, la cause en est surtout aux saisons, qui, cbex eux, ne sont point marquées par de grands changements de chaleur ou de froid, mais offrent une température presque égale. Il n*y a pas alors ccs vives secousses de Pâme , et ces fortes révolutions du corps, qui naturellement effarouchent l'humeur, et la rendent plus indocile cl plus violente qu'elle ne le serait dans une situation uniforme. Car ce sont les brusques passages d'un extrême à l'autre qui excitent le moral des hommes, et ne le laissent pas eu repos. C'est par ces causes, ce me semble, mie les Asiatiques sont pusillanimes; et de plus, par leurs lois. La plus grande partie de l'Asie est soumiseà des rois ; et là où les hommes ne sont pas maîtres d'euxmêmes et libres, niais régis despotiquement, ce n’est pas raison pour eux de s’exercer à la guerre, mais bien plutôt de cacher leur courage; car le danger qu’on leur propose n'est pas également pai tagé : on les contraint d'entrer en campagne, de souffrir et de mourir pour des maîtres, loin de leurs enfants, de leurs femmes et de leurs amis. Tout ce qu'ils feront de courageux et de viril élève et enracine leurs maîtres, et pour eux, ils ne moissonnent que le péril et la mort. De plus, il est inévitable que la terre de res pauvres gens soit dévastéepar les ennemis et par l'inaction. C'est pourquoi, s'il naît parmi eux quelqu'un de courageux et d'énergique, il est détourné de son génie naturel par les lois. Voici une grande preuve de cette vérité : tous ceux qui , dans l’Asie, Hellènes ou barbares, ne sont pas soumis à des maîtres, niais libres sous leurs propres lois, et travaillant pour leur propre compte, tous ceux-là sont très-braves. Les périls qu'ils courent, ils les courent pour eux-mêmes; ils emportent eux-mêmes le prix de leur valeur, comme ilssouffriraicut eux-mêmes la peine de leur lâcheté. *

On voit bien que ccs paroles sont échappées de l’âme d’un Grec; on y sent l'orgueil de celle liberté qui avait vaincu le grand roi. Seulement Hippocrate, en donnant aux climats tant d'influence sur l'énergie des hommes, accorde aux lois une puissance plus grande encore ; et il néglige de rechercher si la nature même de ces lois n’a pas été déterminée par celle des climats, cl si, par exemple, les peuples libres de l’Asie n’élaicnl point placés dans des régions montagneuses et froides.

Montesquieu va plus loin, et fait partout dominer l'influence du climat sur les lois mêmes. C’est

(1) ïltft àipuv, ùê snr***

à nous de juger si l'expérience ne confirme pas la théorie, et s’il est vraisemblable que la république se fonde à Naples, et que le gouvernement représentatif s’affermisse au Mexique. Sans doute, la loi murale, le droit primitif, n’est pas transformé par les climats; et cela même est une preuve de son absolue vérité. Un degré de méridien n’y chaogc rien, quoi qu’en ait dit Pascal. Mais combien les mœurs, les coutumes, les usages civils, et parlant les institutions politiques, ne sont-ils pas soumis à celte influence? Avec les neuf mois glacés de Saiul-Pétersbourg, vous pouvez avoir des révolutions de palais et quelques émeutes terribles; mais un gouvernement libre, des comices populaires , jamais. Montesquieu, en portant fort loin l’influence du climat, l’a cependant soumise, sur quelques points, à la religion; cl il nous montre le christianisme qui, dans l'Éthiopie, transforme les mœurs données par le climat. Mais combien, sans doute, ce jehristianisme d’Éthiopie nous semblerait étrange, s’il était vu de près? Le plus grand exemple de l'efiicacil^cosinopolite de l'Évangile, ce fut dans les premiers siècles, alors que Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Carthage étaient chrétiennes, comme Rome et Constantinople. Mais cette première conquête d’une foi nouvelle fut successivement repoussée par l'influence naturelle des lieux : et le christianisme, perdant tour à tour ces terres brûlantes et barbares qu’il avait gagnées, fut rejeté en Europe. Mais de là, par la science et les arts, il doit reprendre et dominer toutes les parties du monde. Déjà, sous les formes les plus diverses , il possède l’Amérique. Ce sont trois prêtres catholiques qui ont successivement soulevé l’Amérique méridionale; et, dans les libres Étals de l’Amérique du Nord, régnent toutes les communions chrétiennes. Du fond de l'Angleterre et de la Uussie, la Bible, traduite dans toutes les langues» se répand incessamment chex tous les peuples de l’Asie, et jusque dans les steppes les plus barbares de la Tartane et les lies les plus lointaines du grand Océan. Et bien que ce ne soit pas la propagande religieuse, mais le commerce, la civilisation, la conquête, qu’on se propose pour premier but, la loi chrétienne s'avauce à la fois par loulcs les routes de l’activité humaine, et envahit l’univers sur tous les points. C’est la révolution que verra l’avenir. Dans ccs grandes usines de la civilisation, à Londres, à Paris, le christianisme a été souvent discuté, mccounu, renié; mais au loin il s’étend avec la civilisation même; et, qu’elle le veuille ou non, il est inséparable de son triomphe. Comme elle.il couvrira successivement le monde; et, lorsque le génie de nos arts viendra seconder la ualure dans ccs contrées barbares, au milieu de loulcs

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

les paissances de l'industrie humaine, s'établira de soi-méme la religion de la race européenne.

Mais combien les esprits étaient loin de cette vue du christianisme, dans le dii-huilième siècle, enl re la première ferveur du scepticisme cl les restes de l'oppression religieuse! Montesquieu, en aimant la religion, avait encore à combattre pour la tolérance. S'il n’eût fait que plaider cette grande cause, son œuvre se confondrait avec celle de son siècle, et ne servirait plus à instruire le nôtre. Un service plus durable, et toujours nécessaire, qu'il a rendu à l’espèce humaine, c’est d’avoir revendiqué, sous toutes les formes , et développé , sous la plus parfaite, les principes de la liberté politique et civile.

Voltaire lui-méme, qui osa tant de choses, n’avait hasardé, dans ses fameuses Lêttres sur les Anglais, qu’un assez froid éloge de la constitution britannique. Au fond, la liberté le touchait peu. Dans un pays tel que la France, où nulle puissance politique n’existait, hors de la cour, il était la première puissance spirituçjk** et ce rôle ne lui permettait pas d’en regrettar un autre. Aussi, le voit-on toujours beaucoup plus sceptique sur la religion que sur le pouvoir, s’accommodant assez bien des faveurs d’une monarchie absolue, goûtant assez la politique arbitraire de son vieil ami, le maréchal de Richelieu, aimant mieux les ministres et les favorites que les parlements, et même, à la fin, célébrant le coup d’État du chancelier Maupou. Malgré la circonspection politique de Voltaire, scs Lettres anglaises avaient été saisies, par défiance contre ce pays de révolutions et d'hérésies. Quinze ans plus tard, le sage Montesquieu fait de la constitution anglaise, admirablement expliquée , un modèle et un objet d’envie pour l'Europe. On dirait qu’il la comprend mieux que les Anglais eux-mémes, et qu’il en révèle le bienfait à ceux qui le possèdent. La différence des points de vue a dû l’aider, il est vrai. Pour les Anglais, la constitution était une nfTaire et un combat de tous les jours. Le jeu même de cette constitution, en divisant le peuple anglais en hommes de parti, y avait laissé peu d’esprits assez désintéressés et assez calmes pour en bien étudier les effets et les ressorts. Les philosophes avaient subi cette loi, comme les autres. Locke, par exemple , disciple flegmatique des vengeurs armés de la liberté aux prises avec le roi, interprétait la constitution anglaise, comme les puritains et Sidncy l’avaient défendue. En traitant du gouvernement citii, au lieu de montrer les sages tempéraments des lois de son pays, il en exagérait le principe avec une rigueur à la fois technique et violente.

Dans l’époque qui suivit, en Angleterre, les querelles des partis, non plus sanglantes, mais assi-

dues et tracaisiircs, n’étaient nullement propres a favoriser le jugement éclairé d’un peuple sur ses propres lois. Le tory Swift s'appliquait bien plus A diffamer ses adversaires qu’à faire aimer In constitution de son pays; et il ne comptait guère pour liberté précieuse que le droit de se moquer des whigs. Les whigs eux-mémes, que le caractère de leurs opinions devait plus particulièrement attacher à l’élude et à la défense des droits du pays, en faisaient un sujet de controverse plutôt que de méditation. Leur meilleur écrivain, Addison, formé par l’esprit français, académicien spirituellement démocrate, vantait Guillaume III cl Milton, bafouait le prétendant, ridiculisait avec grâce la fureur des haiocs politiques, mais s’occupait fort peu de l’admirable mécanisme qui fonde à la fois la liberté et la puissance anglaise. Bolingbroke lui-même , cet homme qui avait le génie du monde, des affaires et de l’élude, n’a nulle part, dans ses écrits, indiqué les vrais caractères de la constitution anglaise. Toujours les nuages de l’esprit de parti, de la colère, de l’ambition trompée, ont offusqué celte vive intelligence. Il n'est rien, dans les lois de son pays, qu'il n’ait attaqué, rien qu’il n’ait défendu, selon le temps, la passion, l’intérêt.

Parlerai-je des jurisconsultes anglais, qui se sont plus spécialement occupés des formes mêmes et des procédés de la constitution ? Serez-vous fort avancés , quand vous aurez étudié, ebez eux, le développement de ces trois propositions : Potestas parlementaria est secundùm origine m anti quissima, secundùm dignitatem révérend issi ma , secundùm scientiam capacis situa ? La méthode pedantesque de celte théologie qui avait ensanglanté les trois royaumes semblait s'étre transmise aux publicistes anglais. El toutefois , dans le raisonnement étroit et judaïque de ces vieux docteurs, dans leur application littérale de la loi ou de la coutume, dans leur attachement opiniâtre à certaines formes, sans raisonnement théorique à l’appui de ces formes , réside la grande vertu de la constitution anglaise. La liberté y est partout armée : elle a sa procédure et scs secours qu’elle a gagnés successivement, cl qu’elle ne perd jamais. Elle n'est pas le fruit d’une théorie ; niais elle ne se modifie pas d'un jour à l’autre, au gré d’une théorie nouvelle. Le jury, pour toutes les causes, indépendant et unanime ; la liberté de la presse ; la garantie effective, et non pas simplement la déclaration de la liberté individuelle; le droit de plainte judiciaire , dans tous les cas et contre toute personne : ce sont là des choses acquises, invariables, dont les publicistes anglais constatent seulement les règles et l’usage, et qui valent

mieux pour la liberté d'un pays que les grandes maximes de nos constitutions successives. Mais revenons : cette minutie 'légale , cet esprit traditionnel de liberté, qui caractérise les jurisconsultes anglais, était bien loin cependant de s'élever à l'intelligence complète cl au tableau politique et moral de l'Angleterre. Ce que Montesquieu a écrit sur ce sujet, il en est l'inventeur; il l’a fait d'après la vérité. Personne, avant lui, pas plus en Angleterre qu'aillcurs , ne s'était avisé de réunir tous les faits priucipaux de l'ordre politique, de les expliquer l'un par l'autre, cl tous par les mœurs et la situation du peuple auquel ils s'appliquent. Celle utopie , composée d'après la réalité, est le plus bel hommage qu'ait reçu la monarchie anglaise et lui survivra.

Rien de technique, ni de conjectural dans l'analyse de Montesquieu : il pénètre aux sources de vie de la constitution anglaise ; il l'a fait voir cl sentir en action. Il n'a prononcé nulle part les mots de jury, de responsabilité des ministres , de liberté individuelle, d 'habeas corpus, de gouvernement représentatif, cl tant d'autres qu'on répète. Mais il décompose admirablement les idées de ces mots ; et tout le droit politique anglais se trouve expliqué en quelques pages par la seule force des conséquences. Il vous montre comment la liberté du peuple n'est pas le pouvoir du peuple : il cherche avec vous les causes et les effets de celle liberté; il les déduit comme des vérités nécessaires ; et vous trouvez tout le droit public anglais, depuis la liberté sous caution jusqu'à l'inviolabilité du roi, sans laquelle il n’y aurait plus de liberté pour personne. Quelle intelligence du passé, et quelle pré* voyance! Les esprits ordinaires, les grands esprits même pour peu qu'ils aient les passions de leur temps, n’atlaqucnl et ne redoutent que l'abus ou le danger dont ils sont témoins. Moulcsquieu voit au delà : sous la royauté du dix-buitièrac siècle, et en la blâmant, il conçoit la tyrannie des assemblées. «Tout serait perdu, dit-il (1), si le même u homme ou le meme corps des principaux , des « nobles, ou du peuple, exerçait les trois pou- «i voirs, celui de faire des lois, celui d’exécuter w les résolutions publiques , cl celui de juger les «i crimes. »

Cette accumulation de pouvoirs ne fît-elle pas en effet le despotisme de la Convention? Et le génie de la constitution anglaise, n'c$l*ce pas de les avoir divisés, de telle sorte que l'on craigne la magistrature, et non pas les magistrats, que les tribunaux ne soient pas fîxes, et que les jugements le soient, comme un texte précis de loi ; que la puissance

(I) Espril des loi», liv. VI, chap. vi.

exécutrice soit, dans les mains d'un monarque, le contrôle, et l'influence dans les assemblées?

Je sais que, pour des esprits ardents, cette division semble une vieillerie. Quelques politiques n'y croient pas non plus ; et pour eux la puissance législative n’est qu’une apparence, uneformeà travers laquelle le pouvoir exécutif doit tout en traîner. D'autres enfin , en donnant beaucoup à la puis* sancc législative, ne la conçoivent que par élection, cl sans concours d'hérédité. L'avenir jugera ces opinions, que Moulesquieu n'eut pas admises. A ceux qui, raillant la division des pouvoirs, ne conçoivent qu’une législature souveraine , sans le contre-poids d'un monarque inviolable , il répondrait qu'ils auront une république non libre; et notre révolutiou l'a prouvé. A ceux qui veulent une législature dépendante , ou un simulacre de législature, il rappellerait sa belle théorie des trois pouvoirs, qui, forcés d'aller par le mouvement des choses, sont forcés d'aller de concert. Mais à la vérité, pour la force môme de celte législature, il voudrait une nature diverse, une double origine. A côté de l'clcclion, il maintiendrait l'hérédité, convaiucu que, sans ce principe, la législature sera, selon les temps, trop faible ou trop forte contre le pouvoir exécutif.

Enfin, à toutes les opinions il rappellerait que le danger des gouvernements libres est dans les armées, qu'on ne corrige pas ce danger en voulant les faire dépeudre immédiatement du pouvoir législatif, mais en réduisant leur nombre et leur force; et il ajouterait à son chapitre de V Esprit des lois celte prédiction trouvée dans scs papiers : « L'Europe se perdra par les gens de guerre. »

Dans cet examen rapide d'une œuvre immense, ne pouvant tout apprécier, il faut choisir au raoius quelques sujets d'étude. Le droit politique, qui est la partie la plus élevée de l'histoire , a dù nous occuper. Le droit civil est une science à part, et nous ne pouvons disserter ici sur la législation qui régit les contrats ou les héritages, bieii qu'une loi des successions, en particulier, puisse être toute une institution politique ou tout uu changement social. Mais il est une autre partie du droit, témoignage visible de l'étal des mœurs et objet de la spéculation des sages, qui peut doublement nous instruire : c'est la législation pénale.

Cherchons ce qu'elle doit à Montesquieu, quelles idées avaient précédé celles de ce grand homme, ce qu'il a reçu, et ce qu'il a donné.

J'ouvre l 'Esprit des lois, cl je lis une énumération de quatre sortes de crimes, * contre la reli- « gion, les mœurs, la tranquillité, la sûreté ;>• puis, cette interprétation du droit de punir :« C'est une « espèce de talion qui fait que la société refuse la

<t sûreté à un citoyen qui en a privé, ou en a u voulu priver un autre. Celte peine est tirée de « la nature de In chose, puisée dans la raison, et « la source du bien et du mal. Celte peine est u comme le remède de la société malade. Lors- » qu'on viole la sûreté à l'égard des biens , il peut u y avoir dea raisons pour que la peine soit capi- »< taie. >• Eh quoi! une espèce do talion , et, dans certains cas , la mort pour vol , était-ce là le priu • cipe le plus équitable où la justice humaine se fût élevée dans le dix-huitième siècle? N’avail clle pas une meilleure raison à donner d'elle -même que le talion, cet instinct de la force brutale, qui faisait dire aux peuples barbares : OEil pour œil ! dent pour dent !

A ces tâtonnements d'un génie si ferme , à ces expressions indécises et contradictoires, il est évident que la question était neuve encore, et que Montesquieu n’avait pas cherché le principe de la pénalité; car le talion n’est pas un principe; cl Montesquieu d'ailleurs ne s'y renfermait pas, puisqu’il admettait la mort pour le vol. C’est là, messieurs, qu'on peut reconnaître le procédé de ce grand esprit qu’aucune théorie ne domine, et pour qui la philosophie des lois n'est qu’une expérience. Depuis un demi -siècle, on est allé beaucoup plus loin. Un scrupule inconnu s’est élevédans le monde; la légitimité de la peine de mort a clé mise en doute; on s’est demande quel était le droit de la société sur In vie du coupable présumé (car un jugement même n’est que la plus grande des présomptions), cl s'il convenait à notre justice d’appliquer une peine irréparable. En admettant meme que la peine de mort ait pu être légitimée par le besoin social et l'impuissance d'obtenir autrement une répression suffisante . on s'est demandé encore si celte légitimité n'était pas conditionnelle et temporaire, et si elle ne devait pas cesser, quand l'étal des mœurs rendrait efficace unepénalilé moins sévère.

Un regard jeté sur les siècles antérieurs nous fera comprendre comment ces grandes questions sont nées si tard, et pourquoi le génie lui -même ne s’en avisait pas. L’antiquité, dont Montesquieu admirait les vertus cl les lois, avait partout consacre la plus grande des injustices, l'esclavage domestique. De celte première violation du droit naturel était sorti un cortège d’autres injustices, et d'abord des lois terribles contre les esclaves. Cet homme qu’on avait fait esclave, pour ne pas le tuer, suivant l’étymologie du mot et le raisonnement de Grotius, on le tuait volontiers, parce qu’il était esclave , et que le malheur de sa condition lui inspirait souvent des sentiments que la mort seule pouvait réprimer. De là toutes ces tortures , cl ce

supplice de la croix dont il est parlé dans les comédies latines. Mais tandis que la nature humaine était si fort rabaissée par un culte sans morale, et par l'atrocité permanente de l’esclavage, le droit politique vint à son aide. Le sentiment de la liberté suppléa celui de l'humanité. Ainsi, dans Rome, la peine de mort , barba renient prodiguée contre l’homme simple, contre l’esclave, frappait rarement le citoyen. El lorsque, après longues années, pendant lesquelles la tôle d'aucun Romain n’était tombée sous la hache, les lois Porcia et Scmpronia, protectrices de ce grand privilège, parurent impossibles, on les éluda par une sorte de fiction, qui était un dernier hommage au nom de citoyen romain. Le meurtrier, l'incendiaire, avant de subir le supplice , était dépouillé de ce caractère , de ce sceau d’inviolabilité , que l’institution politique avait mis sur lui; on le déclarait aerrus jhbucb, esclave de la loi pénale; alors on le tuait, il u’ctail plus rien ; il n’elait plus qu’un esclave ; il n’était plus qu’un homme.

Le monde conserva ou regretta de telles lois pendant plusieurs siècles. La philosophie d’un Cicéron, d’un Tacite, l'aménité de mœurs d'un Pline le jeune n'imaginaient rien au delà ; et les supplices, devenus si fréquents sous l’empire, n’excilaicnl l’indignation que parce qu’ils frappaient sur des chevaliers et des sénateurs. Quant à la vie des esclaves, elle n’elait pas comptée.

Il en fut autrement lorsque le christianisme parut dans le monde. Tout à coup, ce privilège unique du citoyen, maintenant viole par l’empire, et cet abaissement uniforme où étaient tombés les Grecs, les Gaulois, les Africains, les Romains eux-mémes, est remplacé par l’évaluation générale du caractère humain, si je puis parler ainsi. Il n’y a plus, dans l’opinion religieuse, ni citoyen, ni étranger, ni maître, ni esclave, ni vainqueur, ni vaincu; les mystères mêmes du christianisme, indépendamment de scs maximes, ce salut de l'homme par le sang d’un Dieu, ce prix inestimable de la créature humaine, ces pensées, en apparence toutes théologiques, devinrent des pensées publiques; et cette religion si humble fut la première qui commença à rehausser le prix de la vie de l’homme, de l’homme non plus enveloppé dans la toge de citoyen , mais esclave, dépouille, coupable méinc. De là , une grande révolution dans les idées. Celle peine de mort , dont l’homme n’avait été préservé quelque temps que par le caractère de citoyen, c’est-à-dire par la souveraineté tnéme, et qui, depuis, sévissait indistinctement sur un monde d’esclaves , est diffamée tout ensemble, et bravée par les chrétiens. Ils la souffrent, iis l’acceptent avec ardeur pour eux-mêmes ; mais ils

m COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.

la déclarent inique et sacrilège envers tous les hommes.

Entendez-vous ces premiers apologistes , saint Justin , Athénagoras , Théophile. Voyez quelle horreur ils témoignent pour ces supplices dont le paganisme avait fait des jeux publics. « Les chré- « tiens, disent-ils. n'assistent jamais à la punition « des criminels, même condamnés scion les lois ; « ils se croiraient souillés par la vue seule du sang « humain. » Combien ce religieux scrupule ne dut-il pas s’accroître dans la société chrétienne, par la longue expérience du martyre! Ainsi, sous le règne de Constantin , on vil les mêmes doctrines marquer d'abord la victoire du christianisme. La première idée qui se présenta , c’est que la qualité de prêtre, ou même d'initié au sacerdoce, était incompatible avec l'exercice du droit de mort. L'ancienne fiction de la loi romaine était retournée, pour ainsi dire. La loi, pour frapper du glaive un citoyen , avait eu besoin d’abord de le déclarer esclave : la religion ne pouvait tuer aucun de ces hommes, qu'elle déclarait rachetés du sang d'un Dieu. Aussi, voyez-vous, dans le troisième siècle, comment saint Ambroise, que l’enthousiasme populaire veut nommer évêque, essaye d’échapper à cette grande dignité? Il vient, comme juge, prendre part à une procédure où la question est infligée à quelques accusés; et, par cela seul, il semble qu'il se profane lui-même et se rende inhabile à l’épiscopat. Bientôt, malheureusement, ces idées sublimes s'altérèrent. L’empire, avec cette habitude féroce de tyrannie, qui se déplaçait, mais ne se corrigeait pas, jeta sa hache dans la balance chrétienne, et décréta la peine de mort contre les idolâtres cl les hérétiques. La pureté de la foi devint le seul privilège, comme t'avait été jadis le nom de citoyen romain; et le sang des idolâtres, des hérétiques, de ceux qui n'élaicul que des hommes, fut impitoyablement prodigué.

11 est beau cependant d’étudier, dans saint Augustin , la protestation de l'esprit évangélique contre l’emploi du glaive et la rigueur des supplices. Nous avons rappelé sa lettre au tribun Marcellin; elle atteste que si, dans quelque autre occasion , le saint évêque a reconnu au pouvoir civil le droit de frapper de mort les hérétiques, c'était une contradiction dans sa doctrine : c’était l’empire qui corrompait l’Église. Il ne s'agit pas dans cette lettre de sectaires qui dogmatisent et qui prêchent, mais de sectaires qui ont tué ou blessé des prêtres catholiques; et Augustin cependant repousse, à leur égard, la peine du talion, comme une loi injuste, qui ne console pas la victime, et qui rabaisse le juge. Il propose de condamner seulement les meurtriers à la prison, « pour les ramc-

« ner d'une énergie malfaisante à quelque travail u utile , et de l’égarement du crime au calme et au u repentir. »

Mais tandis que la foi chrétienne proclamait ces idées sublimes , au milieu du déclin de l'empire, toute civilisation périssait; et le monde, déchu de la douceur grecque et de l'urbanité romaine, voyait reparaître l'atrocité des supplices avec la tyrannie des empereurs et l'invasion des barbares. Lorsque les Golhs, les Vandales, les Huns, accourus du fond du Nord, renversèrent, noyèrent dans le sang l'ancienne société, brûlèrent à la fois les églises et les temples, les prétoires et les cirques, du milieu de celle société nouvelle où le christianisme , plus ou moins altéré, resta tel qu'un levain précieux, sortirent des législations cruelles comme les peuples qu'elles régissaient.

Ne prenez pas, en effet , pour un signe d'humanité ces dispositions des lois bourguignonnes et ripuaircs, qui permettaient d'cchanger contre de l'argent la peine de mort. Loin d’attester l’estime pour la vie de l’homme, c’était une marque du mépris qu'on en faisait : elle paraissait si peu de chose qu’on la rachetait pour quelques sous d’or. Mais, en même temps, cette législation, qui transigeait si facilement sur l'homicide, prodiguait, dans d'autres cas, la peine de mort, sans permettre le rachat. Elle n'était indulgente que pour le meurtre, parce qu'elle le commettait sans cesse cllc-môme.

Quoi qu'il en soit, le rachat de la peine fut aboli, cl la rigueur des supplices demeura seule. On sait combien elle a duré, à quels crimes imaginaires elle s'appliquait. A peine, de siècle en siècle, quelques voix réclamcrcnt-cllcs. Nous avons cité Morus dans son utopie ; il faut y joindre Montaigne. Blais, au commencement du dix-septième siècle, quand tout s'élevait et se polissait, la législation pénale parut s'endurcir ; c'est que le despotisme croissant apportait plus de rigueur dans les lois que le progrès de la société n'introduisait d’humanité dans les mœurs. Voyez le code pénal écrit sous la dictée de Richelieu. Les dispositions sanguinaires y sont multipliées non pas seulement contre les crimes politiques, mais contro toute espèce de délits. On seul que ce pouvoir a voulu être terrible, là même où il n’était pas inquiété. Nous avons dit comment Ig règne de Louis XIV atténua celte rigueur, et quels précieux travaux de législation furent achevés alors. Nous bénissons encore la mémoire de Lamoignon, qui ne voulut pas qu'une seule voix de majorité fût suffisante pour condamner. Mais, dans ces célèbres ordonnances de Louis XIV, combien la peine de mort est encore prodiguée! El voyex-vous, dans les esprits les plus élevés et les plus délicats du même siècle, avec quelle indifférence on s’entre-

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TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

tient des exécutions prévôtales, et « de ccs paysans « bretons qui ne se lassent pas de se faire pendre ? »

Que de temps, messieurs, pour en revenir à cette philanthropie chrétienne de saint Augustin! Le dirai-je? c'est dans l'écrit d’un de ses disciples, dans la fameuse lettre de Pascal sur l'homicide, qu'on voit paraître au plus haut degré, avant Montesquieu, le respect de la vie de l’homme. C’est de ce point qu’il faut apprécier YEsprit des lois, et tant de vues si belles et si ueuves alors sur la modération des peines, les ménagements-dûs à l’accusé , le droit de la défense.

Voltaire n’avait rien dit encore de ces graves sujets, et Beccaria n'écrivit qu'après Montesquieu et sous son influence. Montesquieu seul a plus fait que tous ceux qui l’ont suivi. Selon l’allure de son génie, prudent et modéré, il n'a pas prétendu restreindre le pouvoir pénal de la société; mais il inspirait un esprit général de douceur cl d’équité; et , dans son siècle, la Toscane vit abolir la peine de mort.

De nos jours, et tout récemment, on a repris la même question, tour à tour par des arguments spéculatifs et par la précision des détails techniques. Nos philanthropes répètent l’évéque d'il ippone. Son idée de calmer une énergie malfaisante parla prison elle travail, cl d'amciiorer le coupable par la peine, est aujourd'hui le but de la législation des Etats-Unis. El vous le savex, elle ne s’y réalise qu’à la faveur et par l’assidu dévouement du même zèle religicuxqui la proclamait il y a quinzcsiècles. Sans lui, la prison, le confinement «o/iïaiVe devient une peine terrible comme la mort, et sc terminerait par la folie. Nous ne discuterons pas ici, messieurs, ce problème laisse à la civilisation croissante de l'Europe. Qu’il nous suflise de rappeler, sur une question si haute, le premier vœu du christianisme à son entrée dans le monde social, puis la sanglante et longue interruption qu'y apporta la barbarie, puis la renaissance du même vœu sous une autre influence, quand le progrès des temps et des arts eut effacé les dernières traditions du moyen âge , puis alors le débordement d’une autre barbarie, d'une grande révolution politique avec scs crimes cl sa puissance , qui, de même que la barbarie du cinquième siècle avait donné démenti aux charitables espérances du christianisme, vint donner démenti aux spéculations de la philosophie.

En effet, au sortir de ce rêve de philanthropie qui avait succédé à YEsprit des lois, après ccs théories d’indulgence cl d'humanité qui avaient occupé les Beccaria, les Filangieri, les Turgot, les Condorcet et d'autres indignes d’être nommés, vous avez à traverser une mer épouvantable de sang, où celte vie de l'homme, qu'on déclarait

inviolable, est impitoyablement sacrifiée. Puis vous revoyez des hommes généreux s’occuper encore à élever cet édifice qui a été deux fois, à quinze siècles de distance, si cruellement dispersé, tantôt par la tempête de la barbarie sauvage, tantôt par la tempête de la barbarie politique.

Cette œuvre sera lente encore; plus d’une fois peut-être elle paraîtra s'arrêter : mais il y a , dans le droit pénal , des choses désormais acquises à l'humanité et qu'elle ne perdra plus. Montesquieu est un de leurs gardiens. I.c premier, surtout , il a pose cette idée féconde que la nature de la peine peut, cl dès lors doit s'adoucir, à mesure que la société devient plus paisible cl plus éclairée.

Je m'arrête dans cette analyse, qui pourrait être infinie; car c’csl assurément le livre du dix-huitième siècle où il y a le plus d’idées, et, malgré la réserve de l’auteur, le plus d’idccs qui appartiennent à l'avenir. Souvent, il est vrai, sa pensée ne s’applique qu’à des choses passées cl mortes, l'histoire des fiefs, par exemple , jetée on ne sait pourquoi à la fin de l’ouvrage, dont elle n'est ni la couclusiou ni le résumé, quoiqu'elle s»il un chef-d’œuvre d'érudition précise et de sagacité; mais souvent aussi, cette pensée est toute vivante et contemporaine , tant elle a bien pénétré les lois éternelles des sociétés! et Washington a pu, comme il le disait, apprendre tout ce qu’il savait de politique dans ce livre fait pour l’ancienne Europe. Aussi YEsprit des lois, à sa première apparition , fut-il peu compris. Il dérangeait l'expérience, et il ne pouvait être complètement loué que par elle. Je ne parle pas de la foule des critiques, mais de Voltaire. Il fit sur cet ouvrage une phrase éloquemment ingénieuse et beaucoup de notes critiques, la plupart fausses ou minutieuses. Mais il parut compter pour peu dechosc les grandes vues de l’auteur, et prendre seulement pour de l’esprit de profondes vérités dites spirituellement.

Montesquieu portail ainsi la peine d'une qualité distinctive de son génie. Si nul écrivain n'a plus de trait cl de saillies, nul publiciste n'a plus de sens et de justesse. Mais sa vive expression , son tour ingénieux trompaient les lecteurs français sur le sérieux et la solidité de ses réflexions. Le lourd Crévier le trouvait frivole; cl M®** du Dcffand croyait avoir le droit de le juger par un bon mot.

Montesquieu était arrive avec effort au terme de son ouvrage. « Je suis accable de lassitude, écrt- « vail-il. Je compte me reposer le reste de mes u jours. » Sa vue, de tout temps faible, était presque entièrement épuisée par ses grandes lectures. Ce fut une joie pour lui d’apprendre que le mal qui s'élail formé sur son bon œil était une cataracte. Il en parlait gaiement. « Mon Fabius Maximus,

» écrivait-il , M. Genclron, me dit qu'elle est de « bonne qualité , et qu'on ouvrira le volet de la ««fenêtre. » En attendant, Montesquieu jouissait du repos à la Brède, qu’il avait fort embellie. Il y soignait ses prés et son vin. Il le vendait lui-même, et recommandait fort de ne pas le mêler à d’autres vins. « Lord Elliban, écrivait-il. peut être sûr qu’il « l’a immédiatement, comme je l’ai reçu de Dieu : « il n’est pas passé par les maint des mar- « chands. »

Dans les années qui suivirent la publication de V Esprit des lois, Montesquieu crut remarquer que les commandes de l’Angleterre sur ses vignobles devenaient plus considérables; et il en était doublement flatté, x On me demande, écrivait-il en 1752, u une commission pour quinze tonneaux. Le succès » que mou livre a eu dans ce pays-là contribue, a « ce qu'il parait , au succès de mon vin. » V Esprit des lois, en effet, fut Irès-goûlédes Anglais. Maison peut s’étonner que lord Chestcrfleld, ami de l’auteur, et qui avait lu trois fois cet ouvrage, recommande surtout à son (ils le chapitre sur la politesse et le bel usage du monde. C’était la marque du siècle dans toute l’Europr. La France avait plus d’influence par l'empire de ses modes que l'Angleterre par l’exemple de scs lois.

Parmi les juges du génie de Montesquieu à l’étranger, il y avait l’ancien ami de Voltaire, le roi de Prusse. « Je sais qu'il est dans le monde uii roi •< qui m'a lu, écrivait Montesquieu; cl M. de Mau- •( pertuis m’a mandé qu'il avait trouvé des choses u où il n’élail pas de mon avis. Je lui ai répondu •i que je parierais bien que je mettrais le doigt sur « ces choses. » Je le crois bien, un despote, même philosophe, doit trouver beaucoup à dire à Y Esprit des lois ; et Montesquieu n’était pas de ceux qui prenaient l’incrédulité du prince pour une liberté publique. D’autre part, la Sorbonne était encore plus mécontente que Frédéric, et songea plusieurs lois à une censure, que pourtant elle ne fit pas. L’ouv rage n'eut donc à subir, avec les critiques des philosophes, des Gnancicrs et des gens du monde, que lesatlaquesdu gazeticr ecclésiastique, dernier et faible dépositaire de l’esprit janséniste. Montesquieu, pour lui répondre, secoua la fatigue et la langueur que lui avaient laissées les dernières recherches de son ouvrage; et, à soixante-trois ans, il fut plus quejamais vif, moqueur, étincelant d’imagination et de malice. La défense de V Esprit des lois est un chef-d’œuvre de logique et de plaisanterie. Ce grand homme cependant touchait au terme de sa vie. 11 mourut le 10 février 178a, au milieu du calme de la monarchie absolue, jouissant du respect public cl de la familiarité des grands. Scs obsèques furent suivies par des philosophes, qui, dans leurs vœux

secrets, surpassaient déjà de bien loin scs sages idées de réforme; et Voltaire, survivant au seul homme qui opposait à sa gloire une renommée plus paisible cl presque aussi éclatante, régna sans partage sur la société française , jusqu’à l’avénemcnl tout démocratique du génie de Rousseau.

QUINZIÈME LEÇON

Moralistes de l'école philosophique : double tendance. Vauvenargues, Duclos; leurs rapports divers avec la société de leur temps. — Quelques détails sur 1a vie de Vauvenargues. — Caractère louchant de ses écrits; élévation de ses maximes. — Duclos, peintre de mœurs, plus licencieux que hardi.

Messieurs,

Je vous ai presque fatigués de Montesquieu; vous vous dédommagerez en l’étudiant. Vous y trouverez bien des choses que je n’ai pas su vons dire; car je cherche moins à vous donner mes pensées qu’à susciter les vôtres. Far la lecture cl la critique, j’essaye de reconstruire a vos yeux le dixhuitième siècle. Je vous montre ces œuvres d’un art tantôt sublime , tantôt mesquin et corrompu, ces hautes cl rares colonnes devant lesquelles nous nous arrêtons, ces ornements sans nombre qui remplissent leurs intervalles. Partout il y a deux choses distinctes à observer dans cette grande époque, l’action de quelques hommes de génie, et le mouvement de la société même, qui se confond avec le caractère général de la littérature et la riche diversité des talents secondaires.

Quelques écrivains de génie font la gloire d’une époque. Mais que l’art d'ccrire ait été puissant et à la mode, que l’esprit des lettres ail fait partie de l'esprit du monde et qu’il l'ait à la fois reproduit cl excité, c'est le Ira t distinctif du dix-huitième siècle, c’est le fond de son histoire ; et, par là. dans cette histoire, les noms mêmes qui ne sont pas placés au premier rang offrent un intérêt curieux, et sont une partie nécessaire du tableau.

Aujourd’hui je ramènerai voire souvenir surdeux écrivains qui, séparés par de grandes différences de caractère, d’esprit et de destinée, représentent, avec une égale fidélité , la double tendance de la philosophie morale dans le milieu du dix-huitième ièclc. Peintres de cette époque, ils en témoignent, par la manière dont l'un d’eux la subit . et dont l’autre y résiste : ce sont Duclos cl Vauvenargues ; le bourgeois, homme d’esprit, introduit parles lettres et le plaisir dans la société des gens de cour, [dus licencieux que philosophe, se faisant à peu de frais une réputation de hardiesse qui ne coûte rien à sa faveur, cl sera bientôt surpassée; le gentil-

tableau du dix-]

homme, sans pouvoir cl sans protection, s’adressant aux lettres pour obtenir la gloire qu’elles seules pouvaient donner, aimant la philosophie par élévation de cœur, mais la voulant sévère et presque religieuse. Ce fut là son originalité; et, comme il y joignait le goût des modèles les plus purs et un in turel heureux pour l'éloquence, cette originalité lui a inspiré quelques belles pages de notre langue. Vauvenargucs n’est pas, comme on l’a dit, un disciple de Voltaire, quoiqu’il ait été le premier admirateur éloquent de son génie. Non, Vauvenargucs est bien plutôt un disciple du siècle précédent, un studieux amateur de Pascal et de Fénelon. Il n'a du dix-huitième siècle que ce qu’il ne peut pas ne pas en avoir, la haine de la persécution, et le doute sur le dogme. Mais combien il est loin de cct épicuréisme, qui, avec toutes les variantes de grâce frivole et de sécheresse dogmatique, d'indifférence ut de cynisme, de froid calcul et d’exaltation sensuelle, de prudence ou d’emportement, est la croyance uniforme du dix-huitième siècle, depuis Fonlencllc jusqu’à Mirabeau? Comment s’etait-ii formé hors de celte influence? Il avait évité Paris, où la morale pratique du dix-huitième siècle était surtout en usage. 11 u'y vint que malade, solitaire, pour y travailler, et pour y mourir à trente-doux ans. Il n'avait connu ni ces orgies de princes où fui fêlé Voltaire, ni ces débauches de jeunes seigneurs qu’imitait fort bien la bourgeoisie , ni ces cafés bruyants et raisonneurs où s'exerça Duclos, ni enfin toute cette vie de luxe et d’industrie qu’avait créée l'agiotage, ni ccs sociétés de bel esprit que présidaient quelques femmes sans mœurs. Figurezvous dans une noble famille de Provence, à Aix. un jeune homme né avec le goût de la méditation et des lettres, mais destiné par sa naissance au métier des armes. Après de faibles études, il est entré officier dans un régiment. Il lit d’abord la campagne d’Italie, puis la guerre de la succession en 1741; et il était, sous le maréchal de llelle-lslc, à cette périlleuse retraite de Prague, que Voltaire a comparée à la retraite des Dix Mille sans pouvoir la rendre aussi célèbre. Il y souffrit d’un froid excessif et en resta malade et affaibli.

Mais au milieu des épreuves de la vie militaire, son talent même s’était formé. Son premier écrit fut sans doute l’éloge funèbre d’un jeune officier, son ami, son compatriote, qu’il avait vu mourir près de lui, sous la rigueur du ciel de Prague. Cet éloge a quelque chose d'antique, ou d’inspiré par Fénélon. « Aimable Hippolytc, dit-il à l’ornbre de « son ami , aucun vice n’infeelait encore la jeu- »< nesse; tes années croissaient sans reproche, et » l'aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant. La « candeur et la vérité régnaient dans les sages dis-

a cours avec l’cnjoucmcnt cl les grâces; modéré « jusque dans la guerre , ton esprit ne perdait « jamais sa douceur et son agrément. » Puis, à ce langage orné, mais candide, d’une vraie douleur, se mêlent l’incertitude sur l’avenir qui suit la mort, et toutes les agitations d’une philosophie nouvelle.

Vauvenargucs porta ces pénibles problèmes le reste de sa vie. Nous avons cru sentir quelquefois, dans les pensées memes de Pascal, le tourment d’un doute semblable. Mais Pascal avait, pour conlrepescr ce doute, cl la tradition de son siècle, et les habitudes de sa vie, et le travail de sou esprit, et sa volonté tout entière. Le jeune Vauvenargucs, au contraire, était poussé de toutes parts au doute, et n’avait, pour s'en défendre, que la pureté de son âme mécontente des solutions grossières qui bornent la vie aux sens et aux plaisirs. La douleur, celle rude institutrice, qui fait réfléchir les esprits qu’elle ne brise pas, le portait à méditer sur les fins de l’honitne et sur son être : aussi, malgré les passions inséparables de la jeunesse, comme il dit quelque part, et malgré les infirmités, on le voit, dans le bruit d’une garnison, écrivant un traité sur le libre arbitre, et le conciliant avec la justice et la providence de Dieu. On peut sans doute porter dans ces questions un savoir plus étendu, une méthode plus précise et plus sévère; mais combien celle élévation métaphysique était alors rare cl délaissée! Ilapprochcz-la de l’ironique essai publié par Voltaire sous le titre du Philosophe ignorant, cl vous saurez gré à ce uoble et jeune esprit des méditations qu’il s'imposait. Celle élude morale, faite sans autre guide que les grands écrivains du siècle précédent, se confondait, pour Vauvenargucs, avec la leçon de goût et de style. Il puisait à la même source l’amour de la spiritualité et du beau. Il était chrétien par les lettres, comme saint Jérôme s’accusait d’être païen par elles, au quatrième siècle de notre ère.

Je ne sais même si, dans Vauvenargucs, celte influence ne pénétra pas jusqu'au fond de l’âme, et je doute, que superficielle et extérieure, elle rende suffisamment compte de quelques fragments tels que sa Méditation sur la foi, sa Prière à la Trinité. On a dit que ccs épanchements religieux n’avaient été qu'un jeu d’esprit, une gageure philosophique, pour jeter le doute sur la sincérité mémo de Bossuet, et montrer qu'on pouvait parler majestueusement de la religion sans y croire. Je répugne à celte anecdote, qui me gâterait la candeur de Vauvenargucs, et que démentent d’autres passages de ses écrits, où se trouvent, non pas des témoignages aussi apparents de piété, mais ces retours, ces velléités cl, pour ainsi dire, ccs tentations de l.t foi qui décèlent les combats de l'esprit eu nous.

COt'KS DK UTTÉRÀTUUE FRANÇAISE.

Il eu coulerait de prendre pour une réserve cl une précaution ce qui semble la préférence naturelle de cette àme tendre et ingénue. N’oublions pas aussi que ce ne fut pas un rapport d'opinions irréligieuses » une communauté de hardiesse qui le rapprocha d'abord de Voltaire. Le bon goût dans les lettres fut leur premier lien.

Un jour. Voltaire, dans l’éclat de sa gloire cl préparant Mèrope, reçoit de M. le marquis de Vauvcnargucs, capitaine en garnison à Nancy, une lettre élégante et ingénieuse sur Corneille et sur Racine. Voltaire répond avec sa grâce et scs louanges accoutumées, en blâmant doucement le jeune critique d’être trop sévère pour Corneille. Vauvcnargues, dans une nouvelle lettre, insiste, en se corrigeant un peu; et il envoie à Voltaire quelques courts et précieux essais de critique sur Bossuet, Pascal et Fénelon, ces trois grands classiques.

A la même époque, Vauvcnargues, d’une sauté faible, et fatigué de la vie des camps, aurait voulu trouver l’emploi de scs réflexions et de scs éludes dans une autre carrière utile à l'État. Comptant sur le mérite qu’il sentait eu lui, et croyant que sa naissance et ses services pouvaient sc passer de protection, il avait adressé au roi Louis XV cl à son ministre des affaires étrangères, M. Amelol, une de ces lettres candides cl Aères qui ne sont pas lues jusqu'au bout, et qui n'obtiennent rien. Voltaire, informé de cette ambition d’honnéte homme, s’entremit avec chaleur, parla du jeune capitaine éloquent cl philosophe à M. le duc de Duras, et sollicita pour lui M. Amelot, dont il était fort courtisan, et pour lequel il rédigeait des manifestes. m M. Amelot, écrivait-il à Vauvcnargues, sait son « Démosthène par cœur : il faudra qu’il sache son « Vauvcnargues. »

Malgré le zèle de Voltaire, M. Amelol ne se pressa pas. Le jeune officier, las d'attendre, se démit de son grade cl se relira dans sa famille, après avoir écrit au ministre une nouvelle lettre très-noble, qui, grâce à Voltaire, fut enfln suivie d’une réponse favorable; mais Vauvcnargues n’en put profiter. La petite vérole, après avoir mis ses jours en péril, le laissa plus affaibli que jamais, languissant, déflguré et presque privé de la vue.

C'est après tant de mécomptes amers que ce jeune homme, fait pour la gloire, et qui aurait voulu la chercher sur toutes les routes, se rejeta Yers la seule espérance de l’élude. Pour la goûter avec plus de fruit cl d’émulation, il vint à Paris. Il y passa les deux dernières années de sa vie, connu de peu d’amis cl souvent visité, dans sa modeste demeure de la rue du Paon, par Voltaire revenant de Versailles.

Voltaire était alors dans un de ces rapides instants de faveur, gagnés à force de gloire, et perdus presque aussitôt par quelques hardiesses ou quelques flatteries trop familières. Il venait enfin d'étre reçu à l'Académie, à cinquante-deux ans. Le roi l'avait nommé historiographe, et chargé de faire un opéra pour le mariage de monseigneur le Dauphin. Il était protégé par M“e de Pompadour, et reçu à la toilette de la reine, où il ûl un jour grand éloge de Vauvcuargucs.

Mais malgré ce zèle et ce crédit de Voltaire, rien de sa faveur tardive ne se détourna sur un jeune gentilhomme de province relire du service, intirme, sans fortune, et qui écrivait dans les intervalles de scs souffrances quelques pages sérieuses. Mais Voltaire lit plus pour Vauvcnargues : il l'honora, le consola, et par scs louanges aimables et vives, prodiguées celle fois avec justice, il fut pour lui la gloire, celle gloire tant souhaitée par le noble jeune homme, et que tout semblait lui refuser.

Vauvcnargues, en effet, modeste jusque dans son ardeur de célébrité, avait voulu concourir pour le prix d'éloquence propose par l’Académie. Vous savez que, même au milieu du dix-huitième siècle, le sujet de ces prix élail toujours quelque maxime lirce de l’Ecriture sainte. En 1745, l’Académie avait choisi celte parole des Proverbes : « Le riche « cl le pauvre se sont rencontrés; le Seigneur a « fait l’un et l'autre. — Dite» et pauper obviât* - •( runt sibi; utriusque operalor et Domina», » — Texte sublime où se cache le terrible problème que Rousseau devait agiter vingt ans plus lard, avec tant de hardiesse et d'éclat, cl que la société ne résoudra jamais! Vauvcnargues essaya de le traiter. Son discuurs, qui ue fut pas couronné, est encore une preuve des religieuses inclinations de son esprit.

Il est curieux d’y voir comment la sagesse de Vauvenargucs semble avoir pressenti , cl réfuté d’avance les inductions exagérées d’une misanthropique éloquence. En quelques lignes, il a réduit d'avance à sa triste nudité la vie sauvage , dont Rousseau devait offrir aux salons de Paris la chimérique apothéose; et il y renvoie, pour trouver celle égalité, qui ii'élail fondée, dit-il, que sur la pauvreté et l’oisiveté communes. A ce tableau, il oppose l'inégalité des talents développée par l’activité même de la vie sociale, l'égali lé des peines dans les conditions diverses, la nécessite inviolable de l'aumône et la certitude d'une autre vie. La raison moderne peut trouver l'ouvrage incomplet et faible ; mais, dans les formes mêmes empruntées â la chaire chrétienne, on sent une émotion vive.

Quoi de plus éloquent que ccs dernières paroles : u Dans tous les étals de la vie, s’il nous fal-

u lait attendre nos consolations des hommes, dont « les meilleurs sont si changeants et si frivoles, si « sujets à négliger leurs amis dans la calamité , A « triste abandon ! Dieu clément ! Dieu vengeur des u faibles! Je ne suis ni ce pauvre délaissé qui lan- « guit sans secours humain, ni ce riche que la « possession même des richesses trouble et embar- « rasse. Né dans la médiocrité, dont les voies ne » sont pas peut-être moins rudes, accablé d’afllic « lions dans la force de mon âge , ù tnon Dieu !

« si vous n'étiez pas, ou si vous n'étiez pas pour « tnoi, seule cl délaissée dans ses maux, où mon âme « espérerait-elle? Scrail-ce à la vie qui m'échappe,

« et me mène vers le tombeau parles détresses?

« Serait-ce à la mort, qui anéantirait avec ma vie « tout mon être? »

Ce fut dans cet étal de souffrance et d'affliction que Vauvenargues, faisant un choix dans les essais qui l'avaient occupé jusque-là, publia, quelques mois avant de mourir, une Introduction à la connaissance de l'esprit humain, suivie de réflexion» et de maxime*. L'année môme de sa mort, cet ouvrage reparut avec les corrections préparées par lui, sous les yeux de Voltaire. Rien longtemps après, en 1797, quelques autres petits écrits de Vauvenargues furent retrouvés et imprimes. Et enfin, il y a sept ou huit ans seulement, on a publié, sous le titre d'OEuvre» posthumes, les variantes, les ébauches de scs premiers écrits, et quelques morceaux inédits , entre autres dixhuit dialogue * de* mort*, qui rappellent, avec moins de force, le bon sens et la simplicité des Dialogue* de Fénélon.

Nous avons donc maintenant sous les yeux tout Vauvenargues. Nous pouvons suivre, sur ses brouillons mômes, le travail de cet esprit élégant et pur, et surprendre en môme temps le secret de son âme.

Sans avoir la hauteur du génie de Pascal, Vauvenargues a eu cette ressemblance avec lui den'étre pas un philosophe qui observe à loisir, mais un homme qui souffre, qui écrit pour le soulagement de son cœur. Critique supérieur, sans beaucoup de littérature, et seulement par la vive intelligence de quelques excellents livres, il fut moraliste profond, sans beaucoup de connaissance des hommes, et surtout par l'étude de lui-méme et le travail assidu sur son âme. C'était un soin dont ne s'avisait guère la philosophie raisonneuse et sensuelle du dix-huitième siècle. Ce fut là ce qui distingua Vauvenargues et fit sa vertu. Cherchons dans Vauvenargues, non pas cette variété d’expériences et cette riche diversité de portraits qui plaît dans ï.a Bruyère. Vous n'avez pas affaire à un spectateur spirituel et désintéressé de la vie, mais à une

âme aux prises avec la douleur, et qui s’est améliorée par elle. De là l'intérét et le charme sérieux de celte lecture.

Ce jeune homme mal élevé, mais plein d'honneur, jeté dans la vie militaire, en avait partagé d’abord la dissipation cl la licence. Il y mêlait pourtant déjà le goût des lettres. Il faisait, sur les plaisirs de son âge, des vers dont il rougissait plus tard, en les envoyant à Voltaire, juge peu redoutable de pareilles erreurs. « Je manquais beaucoup « de principes, dit-il, quand je hasardai ces pièces « déshonnêtes, u La réflexion et la souffrance lui en donnèrent bientôt. L'amour de la gloire entra dans son àme. Philosophe, il resta fier d’avoir été soldat. C’est à sa campagne de Bohême qu’il songe en écrivant ces mots : « Le contemplateur molle- « ment couché dans une chambre tapissée, invec- « livc contre le soldai qui passe les nuits d’hiver le « long d'un fleuve, et veille en silence pour le salut « de la patrie. »

Mais, soldat, il avait été plein de pitié ; c’est peutêtre sa propre histoire qu’il raconte dans le portrait du jeune homme , qui , moqué par ses amis pour sa bonté, même envers le vice, leur répond : « Mes amis , vous riez de trop peu de chose ; le « monde est rempli de misères qui serrent le coeur; « il faut être humain. Le désordre des malheureux «est toujours le crime des riches. « Tout cela, dans une garnison, avait dû lui donner cet air d’originalité qui appartient à la vertu. Les traits qui, dans ses écrits , peignent ce caractère, sont excellents; il les a tous résumés dans le beau et mélancolique portrait de Clazomènequi ri’estautrc que le sien.

« Clazomène a fait l’expérience de toutes les « misères de l’humanité. Les maladies l’ont assiégé « dans son enfance, et l'ont sevré, dans la fleur « de son Age, de tous les plaisirs. Né pour deseba- « grins plus secrets , il a eu de la hauteur et de « l'ambition dans la pauvreté. Il s’est vu, dans ses «disgrâces, méconnu de tous ceux qu’il aimait. « L’injure a flétri sa vertu; cl il a été offensé de « ceux dont il ne pouvait prendre vengeance. Ses « talents, son travail continuel, son attachement « pour ses amis n’ont pu fléchir la dureté de sa « fortune. Sa sagesse n’a pu le garantir de faire des « fautes irréparables. Il a souffert le mal qu'il ne « méritait pas, et celui que son imprudence lui a « attiré. La mort l’a surpris au milieu d’une si péni- « blc carrière, etc., etc. La hasard se joue du travail « et de la sagesse des hommes ; mais la prospérité « des hommes faibles ne peut les élever à la hau- « leur que la calamité inspire aux âmes fortes; et « ceux qui sont courageux savent vivre cl mourir « sans gloire.»

110 COURS I)E I.ITTÉR

Vous n’en doutez pas, cYst à lui-même que | Vauvenargucs pensait en écrivant ces derniers j mots; c’est sur sa blessure qu'il avait la main. Il ! aima passionnément la gloire dans le siècle de la vanité; et cependant, au fond de l'âme , il prisait plus la vertu que la gloire. C'est là ce qui lui a inspiré, quelque part, une pensée à la fois fière et modeste , qui achève son portrait : « On doit se u consoler de n’avoir pas les grands talents, comme h on sc console de n’avoir pas les grandes places.

« On peut cire au-dessus de l'un cl de l’autre, par « le cœur, n

J,' Introduction à la connaissance de l'esprit humain n’est pas un litre de gloire. A côté de quelques vues fines, il y a bien des choses inexactes cl faibles. L’ouvrage n’est pas achevé, et n’est pas même fortement conçu. Ce sont des ruines, mais où ne se retrouve pas, comme sous la main de Pascal, la grandeur du monument projeté. Le génie de Vauvenargucs, c’est-à-dire le caractère louchant et rare que son âme donnait à son talent, sc réduit donc à quelques pensées détachées sur la inorale et à quelqnes jugements sur le goût. On en ferait un petit nombre de pages, mais exquises cl dignes des grands matlrcs. Le beau n’y paraîtrait, comme le voulait Platon, que la splendeur du bon, réfléchie dans les arts. Par là , sans études, sans théories savantes, Vauvenargucs prend d’abord une grande place parmi nos critiques. Il vient après Fénélon. Il a celle sensibilité que l'admiration rend éloquente. Peu importe même que scs opinions ne soient pas toutes assez impartiales , qu’il ait mal jugé Corneille et trop admire le théâtre de Voltaire. Il est bien d’être faible et partial pour une gloire contemporaine; et puis Voltaire n’avait fait alors, ou du moins publié que scs œuvres les plus pures. Vauvenargucs l’admirait avec tendresse, tout en saisissant avec une vérité presque malicieuse ses torts de caractère, qui n’étaient peut-être chez lui que les accidents nécessaires de son infatigable cl perpétuelle activité. Mais enfin cet enthousiasme pour Voltaire ne fut pas pris sur d'autres renommées. Vauvenargucs resta l'adorateur des grands génies clifilicns, dont la gloire et la croyance importunaient Voltaire ;ti c'est à leur école qu’il écrivit ses .Maximes morales, quoique dans un esprit nouveau d'indépendance. C’est par là qu’elles se séparent de toute la philosophie du dix-huitième siècle, cl forment un code à part, stoïque, spiritualiste, 'religieux. Je sais bien que Voltaire en a choisi quelques-unes dans un autre sens. Il n’est pas de livre suivi , où quelque contradiction ne rompe l'unité. Que sera -ce dans un recueil divers et sans suite? Toutefois, cette réforme morale , ce travail sur iui-méme . qui occupait

Vauvenargucs, ramène toutes ses pensées à quelques points invariables : la vertu, l'amour de la gloire , Dieu, la soumission à sa providence. Sous ce rapport, ses Maximes sont encore une confession indirecte de sa vie.

Dans ces maximes : « On n'est pas né pour la « gloire, lorsque l’on ne connaît pas le prix du « temps; — Les premiers feux de l'aurore ne , u sont pas si doux que les premiers regards de la « gloire. » je retrouve les efforts et les espérances de sa jeunesse. Dans celles-ci : » Nos talents sont u nos plus sûrs cl nos meilleurs protecteurs; —

« Le lâche a moins d’afTrouts à dévorer que l'ambi- « lieux, n je reconnais son honnête fierté, cause de sa disgrâce. Dans cette autre maxime : « Tout « le monde empiète sur un malade, prêtre, méde- » cin, etc., etc. ; et il n’y a pas jusqu'à sa garde u qui se croie en droit de le gouverner, » je vois la langueur et le tourment de scs derniers jours. Et dans celle autre enfin : « Le désespoir est la plus grande de nos erreurs, » je reconnais la constance de son âme, dont je surprends les agitations dans celle autre pensée : •• L’intrépidité d'un » homme incrédule , mais mourant, ne peut le » garantir de quelque trouble, s’il raisonne ainsi :

» Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpait blés intérêts, et j'ai pu me tromper encore sur u la religion. Or je n’ai plus le temps ni la force u de l’approfondir, et je meurs... »

Ce doute mélancolique a bien l’air d'avoir tourmenté toute la vie de Vauvenargucs , et d’élrc un de ses malheurs, senti d'autant plus vivement que son âme était plus délicate et plus pure. Évidemment, il sc roidil contre l'incrédulité de son siècle comme Pascal, par moment, sc soulevait en dehors des croyances du sien, pour y retomber de plus haut. Sans la mcinc force, Vauvenargucs est battu des mêmes vents contraires. Tantôt , il s’arrête , il se piétine sur la pente, en s'attachant à Dieu et au spiritualisme; tantôt il roule vers l'ablmc d'uu doute illimité; tantôt il sc rejette en arrière vers la foi qu’il invoque , plutôt qu'il ne l'adopte. Ce combat est visible. Dira-t-on que vingt passages où vous le retrouvez sont seulement des études de style et des imitations littéraires? Quand il jette celle réflexion si simple : o New- « Ion, Pascal, Dossucl, Racine, Fénélon, c'est-àu dire les hommes de la terre les plus éclairés, •< dans le plus philosophe de tous les siècles, et *i dans la force de leur esprit et de leur âge, ont cru Jcsus-Christ, » fait-il un pastiche oratoire? N’csl-ce pas un cri qui lui échappe pour adjurer ces grands génies contre Voltaire et contre luimême? Ailleurs, en effet, son esprit agité ne recule devant aucune des conséquences extrêmes de la

philosophie naturelle; il va même jusqu a tirer des découvertes de Newton, si religieux, la négation possible d’une cause première ; il écrit ces paroles :

« La cause occulte de N. Newton est celle qui il produit la pesanteur et l'attraction des corps; a mais il n’est pas impossible peut-être que cette «: pesanteur cl cette attraction ne soient à elles- « mêmes leur propre cause ; car il n’est pas néccs- « sairc qu’une qualité que nous apercevons dans » un sujet y soit produite par une cause; elle peut « exister par elle-même. On ne demande pas pour- •> quoi la matière est étendue ; c’est là sa manière « d’exister ; elle ne peut être autrement. Ne se » peut-il pas faire que la pesanteur lui soit aussi « essentielle que l’étendue? Pourquoi non? il n’est u aucune portion de matière qui ne soit étendue :

*< l’élendue est donc essentielle à la matière. Mais « s’il n’y a aucune portion de matière qui ne soit « pesante, ne faudrait-il pas ajouter la pesanteur « à l’essence de la matière? Si le mouvement n’est « autre chose que la pesanteur des corps, nous « voilà bien avancés dans le secret de la nature. »

Ce dernier mot du panthéisme était-il sorti des entretiens de Vauvenargues avec Voltaire, lui expliquant Newton? Mais Vauvenargues, s'il conçut cette opinion, ne s’y arrêta pas. Son âme avait besoin d’une loi religieuse à suivre et d’une providence à adorer. Ce qu’il appelle la demi-profondeur de llayle lui déplaisait. Dans la préférence déjà marquée de son siècle pour les vérités mathématiques, il déclara que les vérités morales n’avaient pas moins de certitude et d'évidence, cl s'employa tout entier à les épurer et à les défendre, en les donnant pour but à la philosophie et pour inspiration à l’éloquence et aux lettres. Il attaqua dans les mœurs la doctrine de l'intérêt personnel, qui n’était pas encore passé dans les principes. Il eût été, s’il eût vécu plus longtemps, le Fénélon de la philosophie moderne.

A la même époque s'élevait un moraliste d'un caractère fort différent, ou plutôt un peintre de mœurs, et peintre bien assorti au dix-huitième siècle; car il mil de la philosophie dans des contes de fées, et de la licence sans amour dans des romans. Ce fut Duclos, honnête homme d'ailleurs, et fort estimé de son temps. Nul exemple ne marque mieux le rôle des lettres au dix-huiticmc siècle, et l'importance qu'elles donnaient, même séparées de l’éclat du génie.

Né en 1701, d’une petite famille bourgeoise de Diiian , et envoyé à Paris pour faire d'abord scs études, puis son chemiu, s'il le pouvait, Duclos, doué de beaucoup d'esprit et d’un esprit libre et caustique, après une jeunesse fort mêlée, revint aux lettres par la honneel par la mauvaise société, qui en avaient également le goût, et, par les lettres.

arriva promptement à la considération et à la fortune. Protégé à la cour, assez redouté desminislres. populaire dans sa petite ville, qui le nomma députe aux étals de Bretagne, Duclos, sans travailler beaucoup, fît du caractère d'homme de lettres une puissance. Indépendant, mais circonspect jusque dans sa vivacité bretonne, il fut l’ami du cardinal de Bernis et des encyclopédistes. Il fut ménagé par Voltaire, sans être son disciple, ni son Batteur; et il ne se brouilla pas même avec J. -J. Rousseau. A la vérité, un recueil (1), récemment public, gâterait fort ce portrait de Duclos, et ferait de lui un égoïste sans mœurs, un homme faux cl (racassier. pire que le Méchant de Gresscl. Mais outre que les médisances posthumes méritent peu de foi, ce n'est pas le caractère privé deDuclosquc nous cherchons, c’est son caraclère public d’homme de lettres.

Duclos avait commencé des Mémoires de sa vie, qui devaient être son meilleur ouvrage. Malheureusement, ces Mémoires, qu'il écrivait dans sa vieillesse, s'arrêtent trop tôt , et ne conduisent l’auteur que jusqu'au seuil des salons, où il entra plus tard. On peut y joindre, pour supplément, le piquant récit de son voyage à Rome, cl de son séjour en Italie. Mais ce n’est qu'un intervalle de six mois; et il reste dans la vie de l'auteur, contée par lui-même, une lacune de plus de trente ans. Il faut, pour la remplir, consulter ses autres écrits. On y verra que Duelos vécut dans le monde, surtout avec les gens d’esprit cl déplaisir qui avaient du crédit. D’abord, il écrivit pour eux, et ce qu’il leur voyait faire. De là les Confessions du cornée de***, longue galerie d’aventures uniformespar la promptitude du déuoùmcnt, suite de portraits quelquefois asseï piquants, mais sans passion et sans grâce, confessions un peu scandaleuses de la bonne société du temps.

Grâce à celte vérité, le peintre n’a pas de frais d'invention à faire. Seulement, il accumulejusqu’à l’invraisemblance la même espèce d’incidonls. Tous les états, la noblesse, la robe, la finance, la simple bourgeoisie, y passent à leur tour. C’est déjà l’égalité dans le vice. Sans doute, la corruption ne datai l pas, en France, du dix-huitième siècle; et on peut de Duclos renvoyer à Brantôme. Mais le progrès des mauvaises mœurs, c’est qu'elles étaient devenues philosophiques et raisonneuses. Lin mari, homme grave et respecté, qui disserte d’un ton léger sur sa honte avec un de ceux qui la causent, une femme abstraite et calme dans le désordre, qui cxpliqucscs faiblesses comme le ferait Helvétius, voilà des personnages nouveaux que Duclos met en scène, et auxquels il a bien l'air de donner raison,

(I) Mémoire» de Modo me d'fpinrty.

IH

tant il les pcinl avec complaisance! Ce dccri sérieux et raisonné du mariage est un des traits des mœurs du dix-builièmc siècle. L'honneur réduit à un préjuge , le ridicule jeté sur la pudeur appartient à la même époque. C'est l'intention qui a dicte le meilleur roman de Duclos, comme le petit conte de Cosi-Sancta, malignement tiré par Voltaire d'un cas de conscience posé par saint Augustin. Mais ce roman, la Baronne de Lus, commencé par ironie, devient parfois pathétique. En cela, une certaine droiture d’âme avait élevé l'écrivain au-dessus du monde poli, auquel il emprunta plus d'un modèle, et qui incme passait pour mettre la main à scs ouvrages.

De ce monde étaient des ambassadeurs étrangers, devenus par un long séjour beaux esprits français, quelques hommes de cour, Maurepas, Demis, Pont de Veslc, et quelques riches amateurs des lettres et de l'érudition. Le petit conte d'acajou peut donner l'idée du genre de littérature qui charmait cette société. Il fut composé d'après quelques gravures assez libres, dont le premier texte, écrit de main de grand seigneur, avait été perdu ou supprimé. C’est une gageure de salon. L’auteur l’a remplie avec beaucoup d’esprit : mais ce n'est pas le naturel cl le badinage exquis d’IIamillon. Le tour en est trop sentencieux pour un conte de fées, cl les épigrainmes trop travaillées pour une plaisanterie. Le meilleur de l'ouvrage est la préface , qui. par l'air cavalier et dédaigneux pour le public, semblait partir d’un auteur homme de cour.

Mais, si Duclos prit en cela les airs de la société où il vivait, il n’empruntait le talent de personne. Il s’est même beaucoup moqué de ces hommes dont l’oisiveté forme , pour ainsi dire, l’ctat, qui s'empressent, conseillent, veulent protéger, et croient naïvement ou tâchent de faire croire qu'ils ont part aux ouvrages et aux succès de ceux qu’ils ont incommodé» de leurs conseil».

Mais, avant que Duclos réclamât ainsi contre ces vaniteuses amitiés, il s'était vu porté par elles à l'Académie des inscriptions, où il entra sur la réputation desavoir que lui avaient faiteses entretiens de salon. Duclos, en effet, sans être fort savant, avait d'excellentes éludes à la disposition d’un esprit méthodique et nerveux; et les Mémoires qu’il composa pour l'Académie sont au nombre des meilleurs et des plus courts du recueil. Mais ce fut un emploi passager de son esprit. Il fit de l’érudition , comme il Ot même des vers. Son talent particulier était de saisir vivement ce qu’il avait devant les yeux . et de résumer scs conversations dans un livre, en gravant par l’expression la remarque de mœurs qui s’oublie, ou le trait d’esprit qui passe. C’est le mérite des Considérations de Duclos.

N’allez pas les comparer aux Caractères de La Bruyère. Il a bien moins d’art, d’invention, d’éloquence, je dirai même de hardiesse. Duclos était un sage de son temps. Il ne fronde qu’à demi et à coup sûr; il a de l’humeur sans passion; et, comme il le disait plus tard , il ne veut ni se déshonorer par la flatterie , ni se perdre par la vérité. Aussi Louis AV, qui lisait peu, lut les Considérations sur les tuteurs , et les appela l’ouvrage d’un honnête homme. Je le crois bien! aucune des plaies profondes de la vieille monarchie n’y était touchée assez au vif pour réveiller l’indolent monarque.

Cependant, ces réticences sont elles-mêmes fort expressives. Si, par exemple, le mot d c femme ne se trouve qu’une seule fois, et d'une manière presque insignifiante, dans le livre des Considérations, ce n’est pas seulement réserve et prudence sur des scandales de cour ; mais fauteur voulait être dccent et sérieux; cl à celte époque, il ne le peut qu'en sc taisant. Afin de réparer celle omission volontaire, il ûl un supplément aux Considérations , qu’il appela Mémoire sur les mœurs du dix-huitième siècle; mais, pour le sujet et pour les détails, cc supplément n’est qu’une suite aux Confessions du comte de99*. L amour n’y a d’autre forme que la fatuité, la licence et l’intrigue.

Mais revenons aux Considérations sur les mœurs, qu’on peut citer plus aisément,

Duclos ne les publia qu’après V Histoire de Louis XI, et déjà membre de l’Académie. C’est fœuvredesa maturité. En l’écrivant, il pouvait dire : J’ ai vécu. Et , en effet , il excelle à faire comprendre la vie, c’cst-à-dire le savoir-faire et lesavoir-causer du dix-huitième siècle. Il n'a pris de l'esprit philosophique ni le prosélytisme ni l'emphase ; et quoiqu'il dise dans sa préface : «J’userai en citoyen do « la liberté dont la vérité a besoin, » il est, en général, fort discret dans scs censures. Il loue les hommes de cour, dont il s’était bien trouvé pour sa considération et pour sa fortune. Il ne parle ni des parlements, ni des jansénistes, ni des jésuites. Il se plaint même de l'esprit de licence, et réclame, dit-il, en faveur des préjugés. Cependant, sous celte réserve, sedécouvrenl bien des innovations, à commencer par le mot de cttojren, que Jean-Jacques n'avait pas encore accrédité. A tout prendre, si Duclos est un libre penseur modéré, c’est par fermeté naturelle de sens autant que par esprit de conduite. Il n’aime pas plus le joug des coteries que celui du pouvoir, ne se soumet pas plus à la philosophie qu’à l'Église. Seulement, il évita toute rupture éclatante avec les philosophes; et il prit de la philosophie cc qu'elle avait de net et de sensé, comme aussi, je le crains, ce qu'elle avait de pratique et d’égoïste. Peintre de mœurs, et non conseiller

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

moral, il fait comprendre à merveille la révolution qui s’était faite dans la société, et qui en préparait une autre dans l'Étal.

>: Les mœurs, dit-il, font à Paris ce que l’esprit i> du gouvernement fait à Londres. Elles confondent « et égalent les rangs dans la société. Tous les « ordres vivent à Londres dans la familiarité, parce « que tous les citoyens on L besoin les uns des autres: « l’intérêt commun les rapproche. Les plaisirs pron (luisent le même effet à Paris. Tout ceux qui se «< plaisent se conviennent, avec celte différence •c que l’égalité, qui est un bien quand clic part d’un «principe du gouvernement, est un très-grand « mal quand elle ne vient que des mœurs, parce «< que cela ne vient jamais que de leur corruption.»

C était voir de loin et finement.

Ce que Duclos a peint le mieux dans son ouvrage, c’est ce qu’il a peint d’après lui-méme: lesgensdu inonde elles gens de lettres. Du reste, il est bien moins varié, bien moins fécond que La Bruyère; surtout il ne relève pas, comme lui , par l’imagination et l’art, les vérités d'observation les plus simples ; et quand il rencontre les mômes idées que ce grand maître , il est, par comparaison, singulièrement sec et froid. « Je n’ai point de coloris, * avait-il dit, « mais je serai lu. » Il se fait lire, en effet, comme un homme se fait écouter, pour son caractère autant que pour son esprit. Ce qui lui tient lieu de coloris, c’est un certain tour vif et brusque , une sorte d’impatience caustique. « Le « caractère, avait-il dit, est la forme distinctive « d’une àme d'avec uneautre, sa différente manière « d’être. Les hommes sans caractère sont des visages « sans physionomie. » Duclos n’était pas de ces hommes; et son caractère a passé dans son style. Il était brusque et fin , et, comme il dit lui-mémc, « très-colère, nullement haineux, et, ce qui est rare « parmi les gens de lettres, sans jalousie. » Par là, son livre est un livre de bonne foi : ni fausse sensibilité, ni faux bel esprit, ni prétention de générosité ou d’indépendance. Ses maximes expliquent sa vie.

Voulez-vous savoir pourquoi Duclos, qui se ménageait si bien avec les grands, et revenait de sa session des états de Bretagne dans la voiture du gouverneur, défendit si vertement La Chalotais contre le ministère et la cour? Il vous le dira luimême dans scs Considérations : « Il n’y a per- « sonne qui n’ait quelquefois occasion de faire une « action honnête, courageuse cl toutefois sans « danger. Le sot la laisse passer, faute de l'aperce- « voir; l’homme d’esprit la sent cl la saisit. » Il y a là franchise et modestie. L'esprit seul ne juge pas toujours bien cc qu’il peut oser; et, quand il est sans cœur , il lui échappe parfois des lâchetés inutiles. Aussi Duclos dit-il ailleurs fort bien : « La

« probité sans courage n’est digne d’aucune considération; elle ressemble à l’altrilion qui n’a u pour principe qu’une crainte servile. »

Le livre de Duclos, qui grondait le dix-huitième siècle , sans le blesser au vif et surtout sans l’ennuyer d’une longue morale, eut le plus grand succès de vogue et d’estime. Les gens de cour qu’il avait loués le vantèrent, cl les philosophes, encore timides, lui surent gré d'ètrc plus hardi que Fontcnclle. La seconde édition du livre fut dédiée à Louis XV , traité de grand roi dans la dédicace. Mme dc Pompadour venait de faire nommer Duclos historiographe de France, à la place de Voltaire, qui s’était demis de cette fonction, mais écrivait le Siècle de Louis XIV . Duclos la garda toute sa vie, mais ne l'exerça pas , du moins pour le public. Il eut cependant toute facilité pour bien voir et bien juger. Les portefeuilles lui furent ouverts. Archives de ministères, confidences de ministres et de favorites, rien ne lui manqua : mais cela même, sous Louis XV, devait réduire l'histoire aux proportions de Mémoires secrets. Duclos a été le Procopc de cc lemps, mais sans avoir fait, comme l'historien byzantin, une contre -partie officielle et flatteuse : il n’a écrit que les Anecdotes. C’était son tour d’esprit, son attrait; et, sous ce rapport , les deux volumes qu’il a laissés sur Louis XIV, la Régence et le règne de Louis XV, nous paraissent moins un livre d’histoire qu’une suite de tableaux de mœurs. Dans ce genre, du moins, cc livrcest très-remarquable et très-piquant, et n'a guère perdu que par l'écrasant voisinage de Saint-Simon.

Là , en effet, Duclos, avec son style net, vif, coupc, n’a jamais ni cette forte imagination, ni cctlc éloquence de haine ou de mépris qui anime Saint-Simon, ccl autre Bossuet mondain et négligé. Mais il excelle à saisir le ridicule ot à conter certaines scènes qui tiennent plus de la. chronique privée que de l’histoire. Il ne peint guère, mais il définit ou résume , avec une concision expressive, qu’une humeur d'honnête homme anime et rend originale. Le sacre de l’abbé Dubois, ce qui le précède, ce qui le suit, est là de main de maître. Saint-Simon, qui l’avait vu, n’a pas mieux dit. Il en est de meme du contrat de mariage dccc même abbé, et de vingt autres historiettes non moins bonnes. Mais, dans aucun temps, même dans le plus vicieux ou le plus frivole, ces minuties ne sont l'histoire. Il y a toujours, à travers tout cela, des choses sérieuses, plus ou moins bien conduites, des caractères, des talents; ou, s'ils manquent, il y a des causes inévitables de destruction, et une ruine continue, que l’historien doit discerner cl peindre. Duclos n’y songe pas.

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Il serait impossible, en le lisant, de comprendre un mol du- système de Lavv, si bien éclairci de nos jours. La politique de Dubois n'y est pas mieux expliquée; cl rien n’y fail soupçonner la suite et les vues que cet homme , faux et vénal . mais habile, porta dans le traite de la triple alliance .

Rien également ne fait connaître quels étaient, à la mort de Louis XIV, les forces, les ressources, les impôts, les dépenses. C'elait bien le moment de drc5Scrrinveiilaircdcla monarchie, après un règne si long. Mais Duclos , qui remonte assez en arrière * «dans ce règne, n’y glane que des anecdotes, quelques-unes fort curieuses, mais sans suite et sans lien. Ce u’csl pas traiter dignement mente la fin d’une grande époque et la vieillesse d’un grand roi. On s'étonne que l'historien, auquel tous les dépôts étaient ouverts, ait négligé ou ne connaisse pas tant de pièces originales sur le gouvernement de Louis XIV, dans ses dernières années et jusqu'à la minute du discours qu'il avait préparé pour une convocation des étals généraux, à laquelle il crut être, un moment, réduit. Tant cette laborieuse machine du pouvoir absolu faisait défaut, môme à sun auteur!

Le récit épigrammatique cl morcelé de Duclos convient mieux aux temps qui suivent la mort de Louis XIV ; et les intrigues qui furent parfois alors tout le gouvernement y sont rendues avec un mépris fort plaisant. Duclos profite peu des documents de diplomatie cl d'affaires qu'il avait eus sous les yeux; mais il conte toujours à ravir, ou indique exactement de petites anecdotes, qui, par le contraste avec de grands événements , sont des traits d'bistoire.

Savez-vous comment cl où furent décidés le traité et la guerre qui sauvèrent Marie-Thérèse, mirent en péril Frédéric, et attirèrent tant de défaites sur la France? Duclos vous dira que ce fut dans une conférence entre de Pompadour, l'abbé de Bcrnis cl l'ambassadeur comte de Slaremberg, tenue le ââ septembre 1733, à la petite maison de Babiole, lieu bien digne du principal plénipotentiaire. L'historien, qui, malgrcsa rudesse, était fort admirateur du brillant abbé de cour, raconte même comment il fut lui-méme un peu de la négociation , on prêtant son logement du Luxembourg pour la suite des conférences, où fut arrêté ce qu'on ferait vouloir au roi Louis XV et a son conseil.

De pareils souvenirs sont caractéristiques, et achèvent le tableau des mœurs du temps.

Duclos soutient, il est vrai, que Je plan de l’abbé de Bcrnis fut gâté par M"»* de Pompadour. qu’elle le rendit plus offensif, et par In perdit tout. Ce qu’il y a de certain, du moins, c'est qu’en vou-

VrURE FRANÇAISE.

lanl la guerre, elle disgracia le général qui pouvait la faire, cl choisit ce prince de Soubisc, si cruellement battu à llosbach, puis le nomma maréchal de France , apparemment pour le consoler de sa défaite.

Duclos est surtout choqué du renvoi de l'abbé de Bcrnis, qui avait fail, dit-il, tout ce qu’il devait à l'égard de de Pompadour, et qui n’avait pas été le plus yif partisan du traité, quoiqu'il l’eût signé. Il nous donnerait volontiers pour un grand ministre ce courtisan d’une favorite, cc poêle médiocre et vain, qui, dans les motifs de guerre, fil entrer pour quelque chose une plaisanterie jetée contre scs vers par le roi de Prusse, plus mauvais poêle que lui, mais grand politique et grand capitaine :

Évitez de Bcrnis la stérile abondance.

Cette partialité, que Duclos garda toute sa vie, le rend injuste pour le seul homme qui, sous Louis XV, releva ou dehors la politique de la France , le duc de Choiseul , successeur de Bcrnis dans le ministère. Pour rabaisser ce ministre , qui joignait à la noblesse du sang celle du cœur, Duclos descend meme à des injures de coterie. « Avant qu’il jouât un rôle . dit-il du duc de Choi- « seul, je l'ai vu écarté de plusieurs maisons. Il u s’en fallait peu qu’on ne le regardât comme une « espèce. » Cc jargon, pas plus que ce jugement, u’est digne de l'histoire.

Plus loin , il reproche au duc de Choiseul et la paix nécessaire de 1763, et jusqu'au pacte de famille. C’est user de malheur d'avoir méconnu le seul homme d’Élal de cette époque, celui qui chassa les jésuites, sans plier devant les philosophes, donna la Corse à la France, malgré l'Angleterre, nous rendit une marine et une armée, suspendit la ruine de la Pologne, et en aurait prévenu le désastreux partage, si la vigueur de ses desseins eût été comprise et suivie. Qu'il parut d'ailleurs vain, léger, occupé de séductions frivoles, cette marque des mœurs du temps devait être relevée dans un homme d’Etat; mais il ne fallait pas y réduire tout son caractère cl tout son rôle.

Duclos, qui, du reste, travaillait sans géuc et à ses heures, sc borne i un exposé fort sec de la guerre, dont il avait si bien conté les causes anecdotiques; et il ne pousse passes mémoires au delà, quoique sa vie se soit prolongée jusqu’en 1773, et qu’il eût gardé jusqu’au dernier moment la vivacité piquante de son esprit.

Homme du monde et secrétaire de l’Académie, il consuma beaucoup de temps et d'rspril en conversations piquantes, ou en li avaux obscurs de

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