COURS DE LUXER
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
grammaire et de goût. Sa qualité de Breton, cl ce caractère de loyal frondeur qu'il avait pris, l'ayant, comme nous l'avons vu, soulevé contre les procédés arbitraires du duc d'Aiguillon, il reçut le conseil de quitter quelque temps Paris, et Gl, en 1766, son voyage d'Italie, qui complète scs peintures de mœurs ; car vous pensez bien qu'il n'y allait pas, à soixante ans, étudier les antiquités cl les arts, quoiqu'il y ail beaucoup vu et pratiqué Wiuckel- ■naun. Non, là comme dans scs Considérations, ses romans, scs mémoires, il ne s'attache qu'aux traits de mœurs et aux anecdotes, décrivant par un mol les Italiens de Rome, et ne peignant de toute l'Italie que 1rs hommes. Duclos, dans ce voyage, éprouva le plus sensible chagrin de sa vie, la perte de sa mère, qu'il avait conservée jusqu’à cent ans, et qu'il regrette avec une émotion bien rare dans ses écrits.
De retour à Paris, il écrivit son piquant voyage, et continua d'élrc, sous le ministère du duc d'Aigui Hou, redouté pour son caractère, et inviolable pour son esprit. Mort en 1772, il laissa, comme il se le promettait, une mémoire chère aux gens de lettres, et parmi les hommes d'esprit une place à part, qui ne fut pas remplie.
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SEIZIÈME LEÇON
Nouvelle face de l'histoire dans le dix-huitième siècle. —
Progrès de l'esprit critique et obstacles qu'il rencontre.
— Ce qui manque à Y Histoire de Louis XI par Duclos.
— Voltaire; en quoi il est supérieur comme historien.
— Examen de ses principaux ouvrages. — Frédéric II
historien ; scs M c moires militaires. Comparé à Napoléon.
Messieurs,
En 1743, Voltaire, alors à Paris, dans le tourbillon de sa vie brillaute et laborieuse, écrivait à Duclos, qui venait de lui envoyer YHistoire de /Amis XI : « J’en ai déjà lu cent cinquante pages; « mais il faut sortir pour souper. Je m'arrête à ces « mots : Ce brave Huniade Corvin, surnommé •i la terreur des Turcs, avait été le défenseur de u la Hongrie, dont Ladislas n'avait été que le « roi. Courage! il n'appartient qu'aux philosophes u d'écrire l'histoire;* cl, suivant une formule qu’il a fort prodiguée depuis : « Bonsoir, Salluste , » ajoutait-il.
Je ne sais si Voltaire donnait sérieusement cet éloge. Mais l'exemple qu'il cite, le trait dont il est frappé, indiquent assez le nouveau point de vue de l’histoire dans le dix-huitième siècle. Longtemps timide et asservie, elle devenait épigrammalique, et, dans ce genre même, sc contentait d’abord à peu de frais.
Il faut l’avouer , sauf l’incomparable génie de
Bossuet dans une œuvre à part, et malgré l’cxccl lent style de Saint-Réal et de Verlot, l'histoire, sous Louis XIV, était bien dégénérée du grand caractère que lui avait imprimé le seizième siècle; ou du moins , pour le garder, elle se cachait dans la liberté de mémoires posthumes. Hors delà, elle était officielle et menteuse, même dans le passé le plus lointain. C’était une tradition, une habitude, non-seulement de taire ou d’altérer certains faits par circonspection politique, mais de falsifier la couleur générale des événements et des mœurs , par respect pour le temps présent. On n’osait juger librement Charles IX ou Henri 111. Celte contrainte, aggravée sous les dernières années de Louis XIV, dura même après sa mort, et dans la licence qui suivit.
En 1716, l'homme qui devait illustrer l’érudition française au dix-huitième siècle, Fréret, était mis à la Bastille, pour avoir avancé, dans un Mémoire sur l'origine des Français, que les Francs ne formaient pas une nation à part, cl que leurs premiers chefs avaient reçu de l'empire romain le litre de Patrice.
On ne peut juger par ce zèle rigoureux pour la légitimité primordiale de la monarchie, à quel point les questions plus récentes cl plus vives sur l'administration et les impôts devaient être interdites à qui n’était pas rêveur privilègié, comme l’abbé de Saint-Pierre.
En 1731, Y Histoire même de Charles Xll, bien qu’elle ne touchât en rien à l'arche sainte du gouvernement de France, et malgré l’éloge fort exagéré du roi Stanislas, père de la reine, n’avait pu se produire que furtivement, à Rouen, à Lyon, cl grâce aux stratagèmes de Voltaire et à l’activité des contrefaçons.
Cependant , à travers celte routine d’entraves inutiles, l'esprit de scepticisme, qui s'élevait en France, devait s'appliquer à l'histoire, et bientôt la renouveler, sans la porter encore au vrai point delà critique. A cet égard, l'homme qui, dans ses immenses recherches avait amassé à la fois tant de doutes et d’anecdotes suspectes, Bayle, avait eu d'abord la principale influence. De savants hommes opposaient à celte influence une profonde élude des monuments de uolre histoire , soigneusement recueillis, mais timidement interprétés. L'érudition fut invoquée contre l’esprit novateur. C’est la pensée du chancelier d’Aguesseau dans les doctes conférences, cl les publications qu’il encouragea. Celte grande école d’érudition se soutint pendant toute la durée du dix-huitième siècle, mais circouspccle et craintive, au milieu du bruit que faisait l'école philosophique. Elle n’en produisit pas moins des trésors de recherches , depuis les profonds