‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 19 sur 44 · G COURS DE LITTER · texte numérisé non relu

G COURS DE LITTER

Mémoires üc Fréret, qui renferma dans la chronologie et l'antiquité l'indépendance de son esprit, jusqu’aux finc9criliqucsdcFoncemagnc,aux décou vertes de de Guignes et aux collections de I-a Porte Dulhcil.

Fréret, dans son beau Mémoire sur la certitude historique, marqua dès lors les limites où devait s'arrêter l’école critique dont il était le chef, et il se plaignit que le caractère de son siècle semblait être de ramener tout au doute absolu, tandis que le degré dans le doute, pour arriver au vrai, est la science de l'historien. Cet art dont il possédait le principe, Fréret en donna le modèle dans une foule d'écrits sur des points obscurs d'histoire ancienne ou orientale. Mais le souvenir de la Bastille l'éloignait des sujets modernes; et quoique excellent écrivain par la méthode et la lumière, il n'était lu que des savants. Voltaire même ne l’a guère cité que pour lui attribuer des ouvrages qui n'étaient pas delui ,et que la polémique anlichréliennc plaça furtivement sous son nom, après sa mort.

En admirant les travaux de ce grand critique, trop savant pour douter de tout, ce n’est pas à lui qu’il faut reporter la forme nouvelle que reçut l'histoire dans le dix-huilième siècle; car son impartialité, sa réserve méthodique égalent la profondeur de scs recherches. Revenons donc à l'homme qui remuait tout, dans tous les genres, à Voltaire.

Sa première entreprise historique, Charles XII, est un chef-d’œuvre de narration; et le héros, les faits, l'époque, ne voulaient pas un autre mérite. Voltaire commença cette histoire, à la (in de son voyage d’Angleterre, en relisant (iuinlc-Curce, et en faisant causer le chevalier Dessaleurs, qui avait longtemps suivi le service aventureux de Charles XII. L'Europe était encore pleine du bruit de ce roi. L’historien recueillit, en courant, des détails cl des témoignages; et il écrivit dans quelques moisde retraite profonde à Rouen, avec cette vitesse qui faisait partie de sa verve, et tout en composant u la fois Érxjthile et ta Mort de César.

Mais , s’il mêlait les travaux , il ne confondait pas les tons : il ne jeta sur Charles XII rien de la pompe un peu factice qu'il donnait à scs Romains de théâtre. L’ouvrage est dans un goût parfait d’élégance rapide et de simplicité. Pour les choses sérieuses, les descriptions de pays et de mœurs, les marches, les combats, le tour du récit tient de César, bien plus que de Quintc-Curce. Nul détail oiseux, nulle déclamation, nulle parure : tout est net, intelligent, précis, nu fait, au but. On voit les hommes agir, et les événements sont expliqués par le récit. Il y a même un rapport singulier cl qui plaît entre l'action soudaine du héros et l’allure svelte de l'historien. Nulle part notre langue o’a

TU RE FRANÇAISE

plus de prestesse et d'agilité; nulle part on ne tronvc mieux ce vif et clair langage, que le vieax Caton attribuait à la nation gauloise, au même degré que le génie de la guerre : « Duas res gens u galtica induslriosistimè persequitur , rem mili- « tarent, et argutè toqui. »

Ce livre a cependant rencontré deux sérieux critiques. L’un est le grand capitaine qui repassa plus désastreusement sur quelques-unes des traces de Charles XII en Russie. Napoléon , dans sa funeste campagne de 1812, en louchant aux lieux qu’a nommes Voltaire, trouvait son récit inexact et faible, et le jetait pour prendre le journal militaire d’Adlerfeldl. On conçoit, en effet, que les descriptions devinées par l'historien , d'après des cartes et des livres, n'aient pas satisfait la rigueur de la géographie militaire, la plus exacte de toutes, par le but décisif qu'elle se propose. Voltaire cependant eut, un des premiers, l'art de mêler l’image des lieux à celle des événements, pour l'intelligence cl l’effet du récit; témoin sa description si bien placée du climat de la Suède, sa vue des plaines de la Pologne et des forêts de l'Ukraine, sa route tracée vers Smolcnsk. Mais cette géographie de peintre, avec ses brillantes perspectives , ne suffît pas au général qu'une erreur de quelques lieues peut fatalement tromper; cc n'est pas là cette carte historique qui ressemble à un plan de bataille, celte topographie de conquérant, que Napoléon voulait, et qu’il a jetée lui- même en tête du récit de sa campagne d’Italie, comme le cercle magique où il enfermait sa proie. Un autre défaut dtVilûtoirede Charles XII, lue surtout pendant la campagne de Russie, c'est que le récit, toujours si net, et d’un coloris si pur, manque parfois de sérieux, et n'a jamais celle mâle tristesse et cette austérité qui peint et fait sentir les grandes catastrophes, même sans les déplorer.

L'autre critique qu’a rencontré Voltaire, c’est Montesquieu, qui, tout en trouvant admirable le récit de la retraite de Schu Hem bourg, morceau des plus vifs qu’on ait écrits , dit-il , ajoute sèchement : « L'auteur manque parfois de sens. » Montesquieu n'ayant pas dit en quoi Voltaire manquait de sens* je n’essayerai pas de le suppléer, cl je verrai là plutôt une de ces decisions outrecuidantes que les génies contemporains ne s’épargnent pas entre eux.

Dans le fait , Y Histoire do Charles XII , si amusante à lire, est plus vraie qu’on ne croit. Le chapelain Norherg, qui nomme Voltaire un archi menteur, ne l'a convaincu que rarement d’inexactitude; et il n'ajoute, dans ses trois volumes in-4*, que bien peu de détails importants au récit pressé de Voltaire : tant la diffusion est stérile, cl l’art d’écrire laconique ! Le héros suédois ne vaul pas

TABLEAU Dl! DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

Alexandre; mais Voltaire est bien supérieur à Quiule-Curce.

L’exemple donné par Voltaire n’était qu’à son usage y et fut peu suivi. L’histoire moderne, en devenant philosophique, ne prit pas plus d’intérêt: elle n'eut ni la belle composition des annales antiques, ni le naturel de nos vieux récits. Loin de croire alors que le talent dût emprunter les formes de nos chroniqueurs , on ne daignait pas remarquer ce qu’ils ont d’expressif cl d'original. On lais* sait chez eux la vie de l'histoire; ou u’en lirait que des restes arides. L'étude des monuments semblait propre à éclaircir les faits; mais on ne soupçonnait pas qu’elle put y jeter la vérité de mœurs et In passion qui fait lire un récit.

Avez-vous lu celle f'û de Louis XI, dont Voltaire remerciait Duclos? Vous serez de mon avis. L’auteur avait eu sous les yeux d’excellents travaux. Un abbé, Legrand, docte bibliothécaire, avait passe trente ans à réunir les pièces de celle histoire, et en avait extrait lui-même un récit analytique et suivi. Duclos n’eut qu’à semer dans ce défrichement; et rarement l’œuvre de l’historien avait été mieux préparée. Mais cela ne suflit pas. Le bon abbé Legrand, dans ses patientes recherches avait une passion, un but, l’admiration pour Louis XI, en tant que prince absolu. Duclos n’a pas pris ce préjugé. Il distingue le bien et le mal; il naiiue pas la tyrannie : mais il est froid; et, soit qu’il blâme ou qu'il approuve, son récit est frappé d'une mortelle langueur. On voit d’ailleurs qu’il n’a pas vécu, par l’imagination, dans ce temps qu’il décrit, dans ce reste de moyen âge, encore grossier, confus, et déjà si astucieux et si Ûn. Tous ces personnages dont il parle, ces grands vassaux, ces ministres, ce prévôt, ce barbier de Louis XI, sont figures mortes et effacées. De là, malgré la méthode, les dates, les détails, l’histoire est obscure : elle est obscure parce qu’elle n’intéresse pas.

Il s'agit de grands événements, d’une révolution dans la politique et les mœurs. La féodalité, qui avait tout couvert, se retire avec la puissante maison de Bourgogne. La France unie devient plus forte. Le commerce et la richesse s'acheminent des républiques d'Italie vers les royaumes mieux gouvernés. L’imprimerie s'établit en France, sous la protection d’un despote. Vous êtes aux commencements de la monarchie absotuc et de la bourgeoisie, au point de départ lointain de Richelieu , à l'origine plus lointaine encore et plus obscure de la France de 1789. Vous avez des personnages de toutes sortes, oppresseurs cruels, opprimés courageux, loyaux chevaliers, courtisans pervers, prêtres enthousiastes, cl le peuple même qui commence à prendre vie et se mêle à tout. Et ce-

pendant, rien ne vous saisit et ne vous attache.

Sont-ce les faits qui manquent ou qui résistent à l’historien ? Mais quoi ! lorsque, de nos jours, un vrai peintre, un homme éclairé de cette seconde vue qui est le sens intime de l'histoire, intéresse si virement le lecteur, il lui suffît d’un fait isolé, d’un événement accompli souvent sur un obscur théâtre. La commune de Noyon, ou celle de Vézclai, les révolutions d’une petite ville de province, la tyrannie d'un évêque, la grandeur d'âme oubliée de quelques obscurs citadins , lui donneront un récit plein d’instruction et de chaleur, dont tous les détails préoccupent, dont tous les personnages sont distincts et reconnaissables. C’est donc le talent qui fait, c’est-à-dire qui retrouve l’histoire. La vie humaine est toujours féconde; tout sujet réel a sa physionomie. Mais les yeux qui la saisissent à travers le temps, l’imagination qui sait la peindre, se trouvent rarement.

Revenons à Duclos. Il ne s'agit pas de le comparer à l'homme d’Etat et d’expérience, à l'historien pratique du quinzième siècle, Comines, dont le récit, tronqué ou dissimulé parfois, est pourtant si caractéristique et si bien assorti aux personnages. Il ne nous rappelle pas non plus l’historien lettré de Louis XI, ce Mathieu, qui, dans son français du seizième siècle, chargé d’imitations antiques, a des traits dignes de Tacite, et quclqac vigueur de haine empreinte dans le style. Enfin Duclos se rapproche encore moins de cette manière de nos jours, qui, pour peindre les vieux temps, en imite les récits négliges, la bonhomie et le langage. Il est homme du dix-huitième siècle, à la déclamation près, étudiant le passé avec un peu de dédain, et le décrivant avec justesse et froideur. Son récit, plein de détails de guerre, de négociations et d’intrigues, nous dit tout, excepté ce qui frapperait l'âme et laisserait un long souvenir. Il vous contera fort tranquillement le procès du duc de Nemours, jugé par commission et sous les verrous. « Lorsque ce procès fut instruit, dit-il, le roi s’en « fit rendre compte. Ayant appris qu’on avait fait « sortir le duc de Nemours de la cage où il était, u pour l'interroger , il blâma l’indulgence des «juges, ordonna que le prisonnier fût interrogé « dans sa cage, et fixa loi-mémo la forme de Pinn terrogaloirc. »

Il y a là bien peu d'iudignation de philosophe, et même d’homme. Vous ne voulez pas déclamer, dirai-je à l’historien : à la bounc heure ; mais du moins soyez exact. Citcz-nous la lettre de Louis XI, cl nous verrons comment il fixait la forme de l’interrogatoire.

« Monsieur de Saint-Pierre, je ne suis pas con- •i lent de ce que ne m'avez averty qu’on lui a oslc

h les fers des jambes, cl qu'on le fail aller en autre u chambre pour besogner avec lui... Garder bien .. qu'il lie bouge plus de sa cage, et qu'on ne le < mette jamais dehors, si ce n'est pour le gehenner,

« et qu'on le géhenne en sa chambre : et vous prie « que , si jamais vous avex voulcnlé de me faire « service, tout tue le failet bien parler . »

Tacite n’eût pas perdu ces paroles naïves de tyran, il les eût mises dans l'histoire, comme il rapporte le journal du geôlier qui gardait et torturait les fîls de Gcrmanicus. Duclos poursuit avec le laconisme impassible de Suétone : « On fit un » échafaud pour le duc de Nemours, et on mit des- « sous les enfants du coupable, afin que le sang de » leur père coulât sur eux. » S’il ne s'indigne pas, qu’il se taise du moins après de telles horreurs, cl qu'il n'ajoute pas, en finissant, que « Louis XI fut « également célèbre par scs vices et par scs ver- •> tus, et que, tout mis en balance, c'était un roi. »

Dans un seul chapitre de son Essai sur les mœurs , Voltaire a bien autrement caractérisé Louis XI, et vengé l’humanité, sans méconnaître l'esprit d’un temps encore barbare, cl l'habileté d'un méchant prince, qui fit parfois servir scs crimes au bien public.

Ce souvenir me conduit au plus important ouvrage historique du dix-buitième siècle, à celui où sont réunis, avec le plus d'éclat, les lumières et les préjugés de la nouvelle école qui racontait à son tour le passé. Ce n’est pas, en effet, par un chefd’œuvre de narration amusante cl vive, tel que Charles XII, ni par un élégant et sage tableau, comme le Siècle de Louis XIV , que Voltaire pouvait introduire ses opinions dans l’histoire. Il lui fallait un cadre plus vaste et plus libre : il avait à faire aussi son Discours sur l'histoire universelle.

Cet Essai, qu’il a retouché, étendu, enhardi, gâté, pendant vingt années, il l’avait entrepris et presque achevé dans la force de l'âge et dans la vive ferveur de scs éludes si diverses. On le sent, presque partout, à la correction précise cl à l’élégance animée du style. Ce fut à Circy qu'il en composa la plus grande partie, dès 1740, pour du Châtelet, dont l’esprit mathématique goûtait peu l'histoire. Il y jeta quelque chose de tout ce qui le préoccupait à la fois, sciences exactes, philosophie sceptique , littérature. S'il faut l'en croire même, l’élude comparée de la poésie tenait une très-grande place dans son premier plan. Il avait traduit, dit-il, plusieurs morceaux de la poésie arabe, et les plus grands traits de tous les poêles originaux, depuis le Dante. Mais ce premier travail lui fut dérobé, et il n’en aurait gardé que les vers sur la chute de Barmécidc, et la délicieuse traduction de quelques stances de Pétrarque. Nous

ne sommes pas ccrlains de celle anecdote. Les vers de Voltaire ne sc perdaient pas j cl peut-éire confond-il ici. dans un souvenir on peu vague, bien des imitations de poètes anglais et italiens, qu'il destinait d’abord à cet essai historique, et qu'il a dispersées dans ses autres ouvrages.

Quoi qu’it en soit, cet ornement, jusque-là si négligé dans l'histoire, était un des traits de la physionomie nouvelle que Voltaire donnait à celte grande étude. Les imitateurs sont venus en foule; mais il était beau alors, même après le président de Thou, de chercher, le premier, dans la naissance et le progrès des arts de l’esprit, l’unité d’une histoire générale. Le moyen âge et les siècles suivants, si pénibles à étudier, si chargés de faits incohérents, obscurs, mal contés, devenaient clairs , rapides, agréables à lire. Une lumière apparente sc répandait sur toutes les parties de cet immense récit. La nouveauté des premiers chapitres de Voltaire sur la Chine, l’Inde, l’Arabie, en suppléant aux omissions de Bossuet, ouvrait d'une manière remarquable, la continuation, ou plutôt la contrepartie du travail de ce grand homme, qui s'était arrêté au règne de Charlemagne, quoiqu'il voulût embrasser tout le reste. Nous avons môme de la main de Bossuet le programme de cette seconde partie. C’est une suite de notes bien sèches, par ordre de dates, jusqu’en 1661, des phrases à peine faites, et çà et là quelques réclames de génie, échappées dans ce travail ingrat d’une table de matières. Bossuet, comme il l'indique dans une lettre au pape, avait l'intention de traiter avec étendue, dans cet ouvrage, l’histoire de Mahomet, de l’islamisme. Que n’cùt-il pas dit sur tant d'autres grands hommes et tant d'autres grands faits du monde moderne? Mais il ne commença pas; et, sur ce terrain qu’il avait divisé et mesuré, d'autres mains bâtirent un édifice bien différent. Ce n’est pas que Voltaire, dans cet ouvrage, ait partout brûlé ce que Bossuet eût adoré. Il est encore impartial par moments, capable d’admiration, et même de gravité ; témoin les beaux portraits du pape Léon IX et de saint Louis. Ce n’est pas aussi que là où il professe des idées de liberté civile et religieuse, contraires h celles de Bossuet, il n’ait raison devant notre siècle et l’avenir. Mais, dans une partie de cet ouvrage, et surtout dans les additions qu’il y faisait, eu devenant plus vieux et plus libre, sa vue moqueuse du christianisme altère la vérité de l'histoire, en détruit l’intérét, et substitue des caricatures au tableau de l'esprit humain.

L'ingénieux, l'cclatant Voltaire, à l’abord du moyen âge, éprouve, et nous le concevons, la même répugnance que le politique Machiavel. C’est une sorte de colère contre les grossiers des-

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Irucleursde l'ancienne civilisation, un ennui profond de ces temps nouveaux., mais barbares, de ces superstitions sans art et sans génie, de ces noms obscurs ou durs, de ces Pierre et de ces Jean, qui remplacent les César et les Pompée, comme disait Machiavel. Voltaire est même éloquent, pour peindre celte décadence universelle; et, dans quelques mots énergiques, il grave toute la pensée qui a inspiré Gibbon. « Vingt jargons u barbares succèdent à celle belle langue latine, « qu’on parlait du fond de l'Illyric au mont Alla;, u Au lieu de ces sages lois qui gouvernaient la h moitié de notre hémisphère , on ne trouve plus u que des coutumes sauvages. Les cirques, les « amphithéâtres, élevés dans toutes les provinces , w sont changés en masures couvertes de paille. Ces <■ grands chemins si beaux, si solides, établis du «t pied du Capitole jusqu'au monlTaurus, sont cou- « verts d'eaux croupissantes. La même révolution « se fait dans les esprits; et Grégoire de Tours, le u moine de Sainl-Gall, Frédégaire, sont nos Polybc v et nos Tile-Livc. »

Mais dans ce chaos, énergiquement dépeint, aperçoit-il une lueur nouvelle? Suit-il les générations à la trace, cl montre-t-il l'appui qui les soutient? Il ne le peut; car la rcligiou chrétienne lui semble le symbole et la cause de celte barbarie, que seule elle adoucit et qu elle doit détruire.

Aussi Voltaire sc hâte de quitter les premiers temps du moyen âge, où l'imagination ne se plaît qu'en s’y arrêtant; il rejette les détails par ennui; et mille choses piquantes et sérieuses seraient sorties de ces détails mêmes. Il déclare que l’histoire de ces premiers siècles de l’ère moderne ne mérite pas plus d'être écrite que celle des ours et des loups. Ët cependant l'homme est là tout entier, avec sa grandeur, ses passions, scs idées , sa métaphysique; car le moyen âge est une forme de civilisation à part, plutôt qu’une barbarie. Il s’y conserva toujours de singuliers restes de la politesse romaine. Le christianisme, héritier plutôt que destructeur de la société antique, en avait sauvé les plus précieux débris, à travers l’inondation des barbares du Nord ; et, dès qu’ils s’arrêtèrent un moment sur le sol conquis, l'intelligence humaine se trouva d’elle-méme en voie d'apprendre et d’inventer; et la trame fut reprise.

C'est ce rayon dans la nuit que l’historien aurait dû reconnaître et suivre. Mais, pour cela, il fallait èire juste envers l’Eglise, et cludier, sans aversion et sans moquerie , ce culte et celte vie religieuse, où s’étaient longtemps réfugiées toute l’intelligence et la liberté humaines. Cela nous est facile aujourd'hui ; facilement même nous embellissons ce pa9$é, longtemps méconnu ; et nous y

supposons un chimérique âge d’or de poésie. Mais, au temps de Voltaire, et pour Voltaire, le moyen âge est un ennemi dont il lui semble que la société nouvelle n’est pas encore assez débarrassée.

Celte époque fut donc plus haïe que jugée, plus satiriséc que dépeinte. On poursuivait sur elle la réforme de plusieurs lois barbares, encore subsistantes, et l'abolition de celle foule d'abus aggraves depuis qu’ils étaient sentis. Le dix-huiticine siècle, lorsqu’il avait encore sous les yeux les cardinaux scandaleux, les prélats mondains, les riches bénéficiers oisifs, se souciait-il de reconnaître qu’autrefois, à partir d'Ambroise et d’Augustin, les évêques avaient rempli un ministère admirable, unique, impossible pour tout autre? Et les ennemis des couvents inutiles du dix-huitième siècle s’inquiétaient-ils de savoir si on n'avait pas dù aux couvents du moyen âge l’inviolabilité de tout ce qui restait de vie morale et studieuse, la culture renaissante des heaux-arls , la tradition des lettres, et de nouvelles découvertes dans les sciences?

Le plan de Voltaire, le litre même de son ouvrage auraient voulu de telles recherches. Peutêtre les avait-il commencées ; mais sou imagination n’est pas assez impartiale pour en profiter. Cet esprit, si élégant et si vif, était trop choqué de la rudesse ou de la subtilité des écrits du moyen âge, pour démêler tout ce qui s’y cachait de sens et d’originalité. De même, dans les héros de celle époque, incultes ou superstitieux, il lui en coûte de remarquer et de faire ressortir les qualités du génie. Ainsi, ecl historien philosophe, qui prétend s’occuper moins du détail des événements que de l'esprit des nations , et qui , pour juger cet esprit , recueille çà et là quelques échantillons de poésie, ne s’avisera pas de consulter et de citer les lettres de Grégoire Vli cl d’innocent 111, ce monument extraordinaire de l’esprit humain dans le onzième et le douzième siècle. Il jugera ces temps fanatiques et barbares. Mais comment Tétaient-ils? Quel degré de génie, d’habileté, de profondeur, se mêlait à ce fanatisme et à celte barbarie? Voilà ce qu'il néglige, et cela de bonne foi, par l'impatience naturelle d’un esprit délicat, autant que par le dédain d’un incrédule.

Cette faute , si c’en est une pour vous , est fréquente dans l 'Essai mtr les mœurs. L'auteur n'aime pas son sujet; il Ta en pitié, il le méprise; et par cela même il s'y trompe assez souvent, malgré tant de sagacité et même d'exactitude.

Car ne supposez pas Voltaire généralement inexact. Ce que V Estai sur les mœurs renferme d'études est immense. Il est peu de livres où sc trouvent moins d’erreurs de dates et de faits; et

litized by CjOOqIc

lüO COURS DE LITTER

sans érudition affectée, Vollairc remonte souvent aux sources les plus sûres. Ce qui manque seulement à son ouvrage , c'est la chose même qu’il promettait, la philosophie, c'est-à-dire le jugement impartial de toutes les époques.

On reproche aussi à Vollairc de n'avoir pas d'unitc, dans un cadre si vaste, de ne pas marcher vers un but, de prendre plaisir à montrer les choses humaines conduites au hasard. Cela ne nous parait pas fondé. Sans doute, Voltaire, qui était jeté si loin du point de vue providentiel de Bossuet, n’a pas non plus le point de vue systématique de quelques modernes. Il aurait été bien étonné d'entendre dire que la barbarie même du sixième siècle était était une époque de progrès ; et Herder ne lui aurait guère paru moins mystique que Bossuet. Il a cependant aussi son unité, son but à travers quelques disparates. Ce but, c’est le zèle de l'humanité et l'amour des lettres, qui adoucissent les mœurs et ornent la vie. Aussi, à mesure que son récit se dégage de la barbarie et monte vers la lumière, il est plus éloquent et plus vrai. Le mouvement du seizième siècle, le lever des arts sur l'Europe, les grands événements accomplis sous Charles-Quint, Henri IV, Richelieu, l'influence de quelques grands hommes et le progrès continu de la société, tout cela est rendu avec une vive simplicité, une facilité de génie, qui laissent paraître les choses sans les orner.

Rien de semblable avant Vollairc ; et, depuis lui, rien qui ail effacé son ouvrage. Fcrguson, dans l'histoire de la Société citilc, Robertson, dans son Coup d'œil général sur l'Europe , avant Charles- Quint. ne sont que des élèves de Voltaire, avec plus de gravité que leur maître. Le talent de notre siècle pour les éludes historiques, en reproduisant , avec plus de profondeur et de vérité, diverses parties de ce tableau , ne l’a pas surpassé dans son ensemble. Encore aujourd'hui, il n'y a pas, sur l’histoire générale du monde moderne, un autre livre durable que VEêtai de Vollairc.

Peut-être un ouvrage de ce genre ne doit-il pas être tenté de nouveau ; et le sentiment même de la vérité historique doit en détourner les plus heureux talents. Dans le moyen âge , où le monde était si peu connu, on commençait les annales d’une ville ou d'un monastère par un abrégé de l'histoire universelle. A la renaissance, lorsque le monde, traversé en tous sens, se découvrait à lui-même, la curiosité sc porta naturellement sur l’histoire comparée des peuples, dans le siècle qui voyait naître de si grandcschoscs.Théodorcd'Aubigné, dcThou, Walter Ralegh écrivirent, avec beaucoupdedétails, l’histoire universelle de leur temps. Aujourd’hui, que le monde est mieux connu, un écrivain (les

VTURE FRANÇAISE.

compilateurs ne comptent pas) n'essayera pas de raconter seul l’histoire universelle; mais des esprits élevés seront tentés de chercher et de déduire les lois générales de l’histoire, science encore à faire, si elle peut être faite.

Voltaire a voulu seulementen résumer le tableau, en recueillir les anecdotes; sans souci d’ailleurs d’y trouver une loi generale, et en cherchant moins le rapport que le contraste des effets et des causes. Il a gardé le mérite de la clarté, du récit intéressant cl rapide, et cette louange d'avoir été quelquefois peintre dans un abrégé. Lors même qu’il ne l’est pas, il omet rarement tes détails nécessaires.

Raconte-t-il l’invasion de Guillaume le Conquérant et la journée de Hastings, il n’a pas sans doute ces fortes couleurs d’un historien de nos jours; il ne décrit pas, comme lui, avec une vivacité homérique, l'année des envahisseurs qui s'assemble, et les promesses du chef, et l'espoir de chacun, et la flotte qui appareille, et le vent qui gonfle ses voiles, et la descente et la bataille. Il ne montre pas le camp fortifié des Saxons, près de Hastings, leurs grandes haches, qui, d'un revers, brisaient les lances cl coupaient les armures de mailles, les Normands repoussés, et Guillaume, cru mort, qui sc jette au-devant des fuyards et leur barre le passage, les menaçant et les frappant de sa lance. 11 ne raconte pas les accidents variés et le drame de la journée; et surtout, à la blessure et à In mort de Harold, au carnage des siens, il ne fait pas succéder celle histoire de deux moines saxons, qui viennent demander les restes du roi vaincu, bienfaiteur de leur couvent, le cherchent sous l'amas des corps, dépouillés d'armes cl de vêlements, cl ne le reconnaissant pas, tant scs blessures l’avaient défiguré! se font aider par une jeune femme, n Elle s'appelait « Édithc, et on la surnommait la belle au Cou de m Cygne. Elle consentit à suivre les deux moines, et « fut plus habile qu’eux à découvrir le cadavre de « celui qu’elle avait aime. »

Celte touchante anecdote, qu'un artiste célèbre a récemment empruntée à l'historien, jetée ici à la fin d’un énergique et terrible récit, forme un contraste que le goût ne peut trop admirer. C’est là ce grand art, imité de l’antique, et qui fait du récit un poëinc et un tableau, où l'imagination sert à trouver la vérité et à fixer le souvenir. Rien n'est plus expressif et plus rare.

Voltaire, dans une histoire générale cl une narration rapide, n'a pas de telles beautés; mais il est net et précis ; et pour l'exactitude, il a souvent prévenu nos recherches. Il y avait doute, parmi les savants, sur le lieu du départ de la flotte normande. Était-ce Saint* Valéry en Caux, ou Saint- Valéry sur Somme? Thierry sc décide pour le

loi

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

dernier, d'après un manuscrit récemment découvert. Mais Voltaire avait rencontré juste, et devine le manuscrit. Il n’a point omis non plus le chantre de bataille Taillefer, et sa chanson de Roland ; et il marque même que Taillefer, après avoir entonne son chant, se jeta dans la mêlée et y fut tué, souvenir qu'a négligé Thierry, dans un récit plus étendu et si supérieur pour l’éclat et la vérité.

Voltaire a presque toujours cette exactitude. Il connaissait les textes originaux, que si rarement il indique. On le voit par ces grandes et rapides esquisses de la domination des Portugais dans l'Inde, et de la conquête des Espagnols en Amérique. Barros, Hcrrera, G nr ci lasso, Cas- Casas ont fourni bien des traits et des couleurs à cc récit; et c’est là que sc retrouvent les traces heureuses de celle élude presque universelle où Voltaire avait etc poussé par toutes les ambitions de son génie. La singulière épopée espagnole I 'Jraucana, étudiée, ou du moins parcourue pour en parler à l’occasion de la Henriade , lui a donné plusieurs teintes historiques pour caractériser les compagnons de Bizarre.

En tout, Y Essai sur les mœurs, en faisant lire cc qui était illisible sous la plume des compilateurs, et ce que le dix-huitième siècle ne cherchait pas dans les chroniques, créa l’étude de l’histoire moderne.

Quelques passages, ajoutés surtout dans la vieillesse de l'auteur, choquent les esprits graves par d'indécentes plaisanteries. Ce défaut est encore plus marqué dans la Philosophie de l'Histoire, dont Voltaire lit, après coup, l'introduction à son Essai sur les mœurs. El puis l'historien n’est pas là maître de son sujet. Il avait médiocrement étudié l'antiquité, dont il veut donner une idée sommaire, après Bossuet, Les erreurs de noms et de dates, les citations tronquées, et, il faut le dire, les ignorances abondent dans sa prétendue critique de l'histoire ancienne.

Guénée, Larcher en prirent avantage. Ils prouvèrent fort bien à Voltaire qu'il ne savait ni l'hébreu ni le grec, et avait lu fort légèrement les anciens; ils le convainquirent de fortes méprises. Guénée même l’attaqua parfois avec ses propres armes, et fut plaisant contre ce prince des moqueurs, comme l'appelle ll“* de Staël. Voltaire redoublait ses bons mots. Mais cc n'était plus de l'histoire. Il retombait alors dans son merveilleux génie pour le pamphlet et la parodie; cl ce n’est pas cela que nous cherchons, mais le degré d’élévation et de lumière qu’il a porté dans l'histoire moderne.

Son plus beau litre, a cet égard , est le Siècle de Louis XIV. Là, on ne peut p’us lui reprocher une sorte de partialité moqueuse contre son sujet : au

contraire, son admiration va jusqu’à la complaisance; et, de nos jours, l’histoire philosophique a chicané bien plus sévèrement la gloircdc Louis XI V. Mais Voltaire, par l'imagination, les habitudes et le goût, appartenait à celle monarchie dont il a si peu les opinions. Cela même fait l’originalité, cl, si on peut le dire, la candeur de son ouvrage. On voit que son cœur est gagné à celte époque de l'éloquence, des beaux vers, des palais superbes et de la société polie. Cc n’est pas par précaution qu’écrivant à Polsdam il loue tant le gouvernement et la cour de Louis XIV. C’est qu'au fond, il ne préfère rien à cc pompeux édifice de gloire et du luxe. Il n’en voudrait retrancher qu’une seule chose, non pas la guerre, non pas même le pouvoir absolu, mais cel esprit religieux, qui était alors si intimement lié à tout cc qu’il admire. A cet égard même, il contient, cette fois, sa passion habituelle; et l'Eglise a profité, à ses yeux, de la splendeur que le génie des lettres répandait sur elle.

Cet ouvrage de Vollairecst, par l’élégance même de la forme , une image du siècle mémorable dont il.offrc l'histoire. Ou y voudrait seulement plus de grandeur et d'unité. L’historien, qui prend assez souvent le ton d'un contemporain, ne voit pas cependant, d’un seul coup d'ceil, les faits, les caractères, les mœurs se développer devant lui. Il aime mieux diviser son sujet par groupes distincts de faits homogènes, racontant d'abord et de suite toutes les guerres, depuis Uocroy jusqu’à la bataille d'Hocbstedt, puis les anecdotes, puis le gouvernement intérieur, puis les finances, puis les affaires ecclésiastiques, le jansénisme, les querelles religieuses, etc. Mais les guerres ne se comprennent pas bien sans les finances, et l’un et l'autre sans l'esprit général du gouvernement. Tout, dans l'intérieur, n’avail-il pas précédé et préparé celte action si libre et si forte de Louis XIV au dehors? On voudrait voir grandir, au milieu de la fronde, ce jeune roi , despote par fierté naturelle et par nécessité. Maiscc n’est qu'au second volume, après toutes les conquêtes et toutes les défaites de Louis XIV. que vous racontez sa visite menaçante au parlement de Paris, cl cc coup d’Étal qu'il fit, si jeune, en habits de chasse cl en bottes fortes. Celle révolution dans le gouvernement est reléguée parmi les anecdotes.

La vérité, comme l'intérêt, aurait gagne à un récit moins morcelé. L’activité multiple rt continue de ce règne en est le caractère : il fallait donc la mettre constamment sous les yeux du lecteur. Les fêtes se seraient mêlées aux guerres , les lois aux conquêtes, la religion aux intrigues de cour , et les lettres à tout. On aurait suivi, sous toutes les formes à la fois, la grandeur croissante du souverain

152 COLUS DE UTTERÀTURE FRANÇAISE.

c( de la nation, puis leur déclin cl leur dernier eiïort. On s'étonne que Voltaire, qui voulait, dans rbistoirc, une exposition, un nœud et un dénoùrnent, comme dans une tragédie, n'ait pas saisi ce plan si dramatique et si simple que lui offrait la suite même des faits. Quel est le dénoûmentde son ouvrage? Comment résume- t-il ce grand règne? Par où finit-il? Par un chapitre sur la querelle des dominicains cl des jésuites, au sujet des cérémonies chinoises, et par une plaisanterie sur une croix apparue dans Pair à la Chine. Nais où est votre jugement sur le siècle? Quelle idée complète et dernière en donnez-vous? Comment meurt Louis XIV ? et comment la faiblesse et l'aveuglement du pouvoir absolu paraissent-ils dans son vain effort pour mettre son royaume sous la garde de scs bâtards? Quel est l'état de la France à sa mort? Quel sentiment public accompagne ses funérailles? Voyez, dans Tacite, à l'ouverture des 7unales, avec quel art, en peu de pages, revivent tous les souvenirs du règne et du génie d'Auguste!

Ce vice de composition, vraiment extraordinaire, n'empêchera pas que l'ouvrage de Voltaire ne soit un monument durable du siècle qu’il décrit. On portera plus de critique dans le mémo sujet; mais on ne montrera pas mieux k génie de cette société puissante et polie, dont Voltaire avait vu la dernière splendeur, cl dont il parlait la langue. C'est par là que son récit est original, et ne peut plus être surpassé.

Le même caractère ne s'attache pas au reste de scs travaux historiques. La bonne foi ne lui était pas possible dans ce qu'il a nommé le Précis du règne de Louis XL'; et dans sa préface de l7?/iloire de Pierre le Grand, il établit ce singulier principe, que les faiblesses des princes ne doivent pas être toujours divulguées, et que l'histoire doit cacher quelque chose. Cicéron conseillait mieux l’historien: Ut ne quid falsi dicere audeat , ne quid reri non audeat .

Voltaire, qui se plaint si souvent des mensonges historiques et en a découvert un assez bon nombre , finit malheureusement par réduire l'histoire au panégyrique et au pamphlet. Ce libre génie obéissait à mille petites passions. Il se recommandait à 11™* de Fompadour de tous les ménagements qu'il avait eus en parlant des maîtresses de Louis XIV; et il n'était pas fâché de plaire à Mm° Dubarry, en composant une fautive et satirique Histoire du parlement de Paris. Enfin, lorsqu'il écrivit, avec plus d'esprit que jamais, les Mémoires de sa rie, mêlé souvent à la politique, il surpassa, en parlant du roi de Prusse, la licence de Procope ou de Suclonc.

Voltaire a donc parcouru tous les tons de l'his-

toire, depuis les recherches savantes jusqu'aux anecdotes cyniques. Scs Annales de l’Empire prouvent qu’il était capable même d'un travail aride de dates et d'analyse , sans un trait d'esprit ou de hardiesse, sans une épigramme.

Que si maintenant, d’un seul coup d'œil, nous repassons tant d'ouvrages historiques de Voltaire, puis son infatigable controverse pour les défendre, ses critiques de Méxerai, de Daniel, du président ilcitaull, de La Bcaumelleet de tant d'autres, nous trouverons que, s’il a souvent altéré l’histoire, il l'a du moins émancipée; que, s’il a parfois rapetissé de grands événements, méconnu de grandes vertus, il a fait dispar.it Ire beaucoup de fausses traditions et d'erreurs; que, le premier, sans peindre au vrai le moyen âge, il l*a dégagé de la pompe factice des écrivains modernes, et, en se moquant de ses mœurs barbares, a préparé les esprits à les mieux connaître. Là, comme ailleurs, Voltaire a plus détruit que créé. Nais, parle scepticisme, il a fraye la route â la saine critique; et, par la prévention philosophique, substituée à la prévention religieuse, il a ramené à celle vive justice envers le passé, qui sert i le mieux comprendre et à le peindre.

Voltaire eut , du reste , peu d'imitateurs de sa manière d'écrire l'histoire. On répéta ses opinions; mais on n'atteignit pas à cet art de conter si net et si vif; on en perdit même tout à fait la trace; et nos historiens philosophes du dix-huitième siècle furent, en généra) , languissants ou dcclamateurs.

Exceptons Frédéric 11, si malheureux élève de Voltaire, en poésie, mais qui devait apprendre plus facilement de lui cet art d’écrire l'histoire, auquel scs propres actions le préparaient. Mais d'abord, et avant que la guerre eût développé tout son génie, il avait composé, dans le goût et avec la manière de Voltaire, les Mémoires pour servir à l'Histoire de la maison de Brandebourg. l/bisloricn de Charles XII passa mémo pour avoir travaillé beaucoup à ces Mémoires ; et, à vrai dire, quelques réflexions, quelques portraits semblent çà et là déceler sa touche élégante et légère. Il s’en est d'ailleurs fort défendu , déclarant, disait-il, à la face de l'Europe, qu'il n'avait été, pour cet ouvrage, que le grammairien du roi.

S’il en est ainsi, le grammairien n’a pas toujours fait son devoir. Le style est fort inégal, quelquefois agréableel vif, quelquefois très-plat. Mais les causes des événements sont habilement marquées, les faits bien exposés, et la politique décrite de main de tnallrc. L’auteur, qui publia lui-mèmc cet ouvrage, parmi les œuvres du Philosophe de Sans- Souci, y garde dans le style, une bienséance qu’on ne trouve pas dans scs œovres posthumes. Il faut

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

avouer môme que, malgré l'impartialité qu'il affecte en jugeant les princes de sa famille, la rusticité des vieilles mœurs allemandes disparaît un peu trop sous l’étiquette et la politesse françaises; et les Mémoires bien autrement naïfs de la princesse Willielmiue sont nécessaires, pour ajouter à la peinture de la cour et de la famille de IcJecteur la dose de barbarie qui manque dans les récits de Frédéric.

Du reste, ce n’est pas là que le talent historique du roi de Prusse se montre le plus à son avantage. C’est dans l'histoire de ses Campagne» qu’il faut le chercher, au risque de vous abimer dans les retranchements et les manœuvres. C’est là qu’apparaft le génie de la tactique moderne, et souvent aussi l’àinc du grand homme aux prises avec de grandes épreuves. Les meilleurs vers de Frédéric, ou plutôt les seuls lions, parmi tant d'insipides qu’il a faits, lui ont échappé dans une nuit d'angoisse militaire, après une bataille perdue, et sous l’approche de quatre armées ennemies. Capitaine ou poète, c’était le péril qui donnait l'élan à son génie. Historien, il a dû s'animer, surtout en racontant ses propres campagnes et les crises désespérées de sa fortune.

Son style, que Voltaire ne corrigeait plus, est fort négligé, et souvent d'un homme qui, malgré tant de prose cl de vers français , ne sut jamais l'orthographe de notre langue. Mais quelle clarté, quel ordre, quelle ardeur contenue! El quelle modestie, quel désintéressement de soi-méme, cii décrivant ses plus grandes victoires! Il ne mauque au récit que celte simplicité facile et forte, celte vigueur correcte où excelle César, et qui ressemble aux attitudes élégantes et nerveuses du gladiateur antique, ou plutôt à la marche svelte et sûre du soldai romain. Frédéric, malgré ses éludes françaises, est Allemand. Il a dans sa narration plus de sécheresse que de simplicité, plus de négligence sans goût que de naturel. Et puis, les détails purement militaires surabondent; et qui n’est pas tacticien le suit avec peine dans les vicissitudes de sou héroïque stratégie. Aussi, les Mémoires sur la guerre de sept ans et sur celle de 1798 ne seront pas lus comme ceux de César, et gagnent à être abrégés par Napoléon , dans les admirables notes qu'il jetait, à Sainte-Hélène, sur les campagnes classiques des grands capitaines.

Un autre ouvrage de Frédéric, Y Histoire de mon temps, n’est pas seulement militaire et technique. L'auteur y disserte librement sur le progrès du déisme en France. Mais, ce langage, quelque curieux qu’il soit de la part d’un roi , replace cette histoire dans la foule des livres philosophiques du temps, et atteste moins le génie de l'auteur que les opinions dominantes. (Mus opiniâtre et plus heu-

reux capitaine que Napoléon, auquel il a arraché de si glorieux éloges , Frédéric lui est inférieur comme écrivain. Admirable pour avoir su jouir des profils de la guerre, gardé scs conquêtes, et fait succéder à tant de combats sanglants une longue cl heureuse paix, Frédéric, dans le repos de scs études et la pleine jouissance de sa gloire , n’a rien écrit sur scs Campagnes qu’on puisse comparer aux pages que Napoléon, captif et mourant, dictait à Saintc-llclèno.

Il n'est besoin de dire que ce parallèle est ici bien impartial. Publiés par fragments, dans un ordre assez confus, les Mémoires de l’empereur n'ont été que peu lus en France. La faute en est sans doute à la sévérité du fond, qui, tout stratégique cl militaire, n'offrait rien aux passions du moment. La forme même, si précise cl si grave, ne devait pas attirer la fuulc des lecteurs. Mais qu’on étudie quelques parties de ce monument iucomplct, la campagne d'Italie de 1797, la guerre de la Vendée, la campagne d’Égypte, quelle vigueur et quelle simplicité de coloris! quelle profondeur et quelle gravite dans l'expression! Parfois même, quel éclat, quelle grandeur d'imagination!

Il serait curieux de prendre le passage où Frédéric, dans les Mémoires de son temps, décrit d’un ton malicieux et moqueur le déclin des croyances chrétiennes chez les peuples lettrés de l’Europe, et de le comparer à ce fragment où Napoléon rève Paris devenu lacapilaledu catholicisme. et la chaire de Saint-Pierre transférée à Notre-Dame. La différence des deux hommes, encore plus que celle des deux époques, est là bien visible. Du rcsle. Napoléon, qui n’aimait pas Tacite , par instinct de despote, l'cgale quelquefois pour la majesté du style historique. Nous n'en citerons qu’un exemple :

Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pou voir, lorsque, cédant tour i tour à l'inilucnce des partis contraires, et vivant au jour le jour, sans plan tixe.saus marche assurée, il a donné la mesure de sou insuffisance, et que les citoy ens les plus modérés sont forcés de convenir que l'Etat n'est plus gouverné; lorsqu'cnlm.à sa nullité au dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple lier, je veux dire l'avilissement au dehors, alors une inquiétude vagtic se répand dans la société, le besoin de sa conservation l'agile; et promenant sur elle-même ses regards, elle semble chercher un homraequi puisse la sauver.

Ce génie tutélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son sein ; mais quelquefois tl tarde* paraître. En effet, il uc suffit pas qu'il existe; il faut qu'il soit connu ; il faut qu'il se connaisse lui-même. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, tontes les menée* impuissantes; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement nominal : et, malgré son impéritie et sa faiblesse, les effoits de scs ennemis ne prévalent point cnntre lui. Sais que ce sauveur impatiemment attendu dunne tout à coup un signe d'existence, l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles s'aplanies- ni devant lui , et tout un grand peuple, volant sur son passage, semble dire : Le voilà !

Telle était la situatiou des esprits en France, on l’an-

zed by G»oogle

née 1790. lorsque, le 9 octobre, les frégates la Muiron, la Carrère, les chrbecks la Revanche et la Fortune vinrent, à la pointe du jour, mouiller dans le golfe de Fréjus (I).

Rien de semblable à ce morceau, rien de si grave et de si animé, de si profond et de si fier, ne se rencontre dans Frédéric, ni même dans César. C'est l'imagination de Tacite, colorant la pensée de Richelieu. Frédéric est loin de là; cl malgré sa passion pour les arts de l'esprit, il restera, dans ce qu'il a écrit sur lui-môme, à une égale distance au-dessous de César eide Napoléon, moins simple, moins élève, moins parfait que le premier, bien moins grand que le second. Peut-être même, de tous les ouvrages de ce roi auteur et philosophe, la postérité ne connallra-l-cllc que quelques letlrea à d'Alemberl et à Voltaire; et trop asservi à leurs opinions, son génie ne viendra qu'à leur suite.

DIX-SEPTIÈME LEÇON

Continuation de l'ancienne école historique. — Comment elle est moditiéc. — le président Iténauit. — Mably. — Travaux du président de Brosses sur l'histoire romaine. — Les continuateurs de R ni lin; Crévier; Lcbeau. — Controverse historique; l’abbé Guénée.

L'histoire, ce premier chant national et ce dernier travail littéraire des peuples, doit occuper tant de place dans notre siècle, qu'on nous pardonnera de rechercher avec un peu d'étenduccc qu’elle a fait dans le siècle précédent. Elle n'y fut pas seulement philosophique; elle y eut aussi son école, amie du passé, et liée par système à l'ancienne monarchie, école qui s'est prolongée jusqu’à nos jours, où elle soutient par le paradoxe ce qu'elle tâchait d'établir alors par l'érudition. Celle école eut même, dans le dix-huitième siècle, assez de crédit, grâce à l'influence d’un homme d’esprit, le président Renault , u fameux par ses soupers et u sa chronologie, » disait Voltaire.

Son stbràgè de C Histoire de France, table de matières fort sècbc, entremêlée d'anecdotes et de réflexions fines, fut réimprimé sans cesse au dixhui Licine siècle. C'est un livre exact cl curieux. Le président Renault, homme riche et homme de plaisir, surintendant de la maison de la reine, et ancien ami de Mroc du Châtelet, fut, dans son temps, une espèce d'Allicus, qui se ménageait avec art entre les ministres et le parlement , la cour et les philosophes. Nous n’avons rien des écrits d'Allicus ; mais l'idée que nous en donne son ingénieux biographe justifie cc parallèle. •• II fut, dit u Cornélius Nepos, grand imitateur des usages de

(1) Mémoires pour servir & l'histoire «le France sous Napoléon, écrits à Sainte-Hélène, tome I-', p. 51.

« nos pères, et fort amateur de l'antiquité, la coati naissant si bien qu'il en a donné le tableau com- « plct dans le livre où il retrace la succession des u magistratures. Il n’est pas une loi, une paix,

« une guerre, une affaire mémorable du peuple « romain qui ne s'y trouve marquée à sa date ; et,

« cc qui était fort difficile, il y a tellement lié l’his- « loire des familles, que nous en pouvons tirer les « généalogies de tous les hommes illustres (1).»

Cc travail, que, dans le déclin de la république mourante, Alticus faisait, à ses heures de loisir, pour consoler la vieille aristocratie romaine, le président Rénault l'avait entrepris pour l'honneur de l'ancienne monarchie , de toutes paris ébranlée par les opinions nouvelles et le progrès même do la société. R est aussi fort soigneux des anciens usages, et fort attentif à la généalogie des anciennes maisons. Atlicns avait essayé de la poésie, mais en la faisant servir à l’histoire par de petites inscriptions de quatre ou cinq vers, mises au bas du portrait des grands hommes, dont elles renfermaient toute la vie abrégée (2). Le president Renault ne fit de vers que des chansons fort gaies; mais il tenta cc qui a réussi de nos jours, l'histoire mise en drame. Il manquait pour cela d’imagination et de feu; et quoiqu'iladmircct veuilIcimiterShakspeare, jamais esprit ne fuL moins fait pour cette terrible poétique. Sou François II est une histoire en dialogue, plus ennuyeuse encore qu'un froid récit. Le style même en est flasque et monotone, tandis que, dans les formes étroites d'un abrégé, le président écrit avec une netteté pleine de sens et une coucision piquante. On lit peu maintenant son ouvrage; cl toutefois il n'est point de livre sur notre histoire où se trouvent réunis et condensés tant de curieux détails.

Au premier abord, la multitude des dates, les paragraphes secs et sans suite rebutent le lecteur; mais poursuivez: l'instruction viendra, et avec elle le plaisir que peuvent donner la justesse cl la sagacité. Beaucoup de points sont éclaircis. Les changements des mœurs et des lois sont habilement marqués; et l'auteur, sans jamais peindre les événements, et presque sans les raconter, les fait bien comprendre. Les chapitres qui terminent l'histoire de la première et de la seconde race renferment ,

(1) Morts etiam majorum summus imitator fuit, antiquitalisque amator : quant adeô diligenter habuit cognitam, ul ram totam in eo rolumine rxjmsuerit, quo magistratns ordinavit. Nullaeuim lex. neque pax, neque bellmn. neque res illustris est populi romani. quæ non in eo, suo lemporc, sit notata ; et, quod difiicillinnim fuit, sic fainiliaruinoriginrm subtexuit, ut ex eo clarormn virorum propagines possimus cognoscerc. (Corn. Nepos. in Alt., cap. xvu.)

(9) Attigit quoque poeticen ;... ità, ut sub singulotum iniaginibus facta magistrat usque connu non ampliùsquaternis quinisvc versibus descripscrit. {Ibid )

T ABIJSAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

en peu de mots, beaucoup de saine érudition. Le président a parfois des résumés pleins de force et des portraits habilement touchés. Il avait beaucoup étudié un des modèles du genre, Vellclus Paterculu$;et il l'imite, tout en restant plus naturel et plus simple. Il suflil de rappeler sou portrait du cardinal de Relx , ingénieux autant qu'expressif, et tout parlant de ressemblance.

Le président . par ses traditions de famille, son éducation, ses éludes, était un homme du siècle de Louis XIV. Aussi, dans ses réflexions sur celte grande époque, a-t-il des traits singulièrement heureux et justes. Quant à la philosophie, si, dans l’histoire, on entend par ce mot l’indépendance de jugement et l’esprit de liberté, ne lui en demandez pas. Malgré sa robe de magistrat, il incline visiblement pour le pouvoir absolu , et il en regarde les empiétements illimités comme autant de droits inaliénables, suspendus dans les mauvais jours du moyen âge, mais que les rois de la troisième race, depuis Hugues Capcl jusqu'à Louis XV, ont successivement et heureusement reconquis. Ainsi, peu de souci des libertés municipales, peu de détails sur les états généraux , nul penchant pour la réforme. C’est le conlre-picd de l’ouvrage, plus patriotique, mais beaucou p moins savant, dcThourcl.

Dans les dernières éditions de sot» Abrégé, le président Ilénaull hasarda même quelques attaques contre la philosophie nouvelle. En relevant la barbare contradiction de Calvin, qui, devenu persécuteur, fil brûler Michel Servel comme hérétique, l’historien ajouta celte singulière phrase ; « Le « tolérantisme est toujours la prétention du parti le « plus faible.» Le vieux sang de Voltaire s’anima dans ses vieilles veines; et il écrivit une admirable lettre au president sur ce mot tolérantisme , et celle complaisance pour la persécution. Voltaire avait raison; mais il avait eu tort de prétendre que la religion catholique avait seule persécuté, et que le paganisme romain avait été fort tolérant pourle christianisme. C'était nier l’histoire; et, sur ce point, Voltaire fut battu par le président.

Cependant, grâce aux anciens éloges de Voltaire, Hénault avait attiré l’attention sur notre histoire nationale, longtemps inaccessible ou négligée. Son Abrégé chronologique avait popularisé le goût des recherches. Parmi les hommes qui s'y livrèrent, et reprirent, dans un esprit nouveau, les questions qu’au dix-septième siècle le comte de Boulaiuvilliers cl l'abbé Dubos avaient paradoxalement agitées , il faut compter, au premier rang, Mably, écrivain à part dans le dix-huitième siècle, novateur forlérudil.philosophecnncmides philosophes, et, dans l’étude de l'histoire en particulier, à la fois classique et réformateur.

Né à Grenoble en 1709, cl frère de l’abbé de Condillac, Mably était allié, par sa famille, au cardinal de Tenciu. Après de bonnes éludes chez les jésuites de Lyon, ayant pris le polit collet ecclésiastique, sans vocation, il vint à Paris pour se livrer aux lettres. Accueilli dans le salon de M®* de Tcncin, où il connut Fontcnelle cl Montesquieu, il publia, en 1740, son premier ouvrage, le Parai - Zèle des Français et des Romains. Les doctrines de ce livre, reniées dans la suite par Mably, étaient très-favorables au pouvoir absolu. Aussi, le cardinal de Tcncin, devenu ministre, et plus exercé à l’intrigue qu'aux affaires, employa beaucoup en secret le jeune abbé son parent, et sc fit donner par lui force notes et mémoires dont il se parait au conseil du roi.

D’un caractère vif et haut, Mably ne s'accorda pas longtemps avec le cardinal, qu’il servait par besoin du travail cl curiosité des affaires, plutôt que par calcul d'intérêt ou d'ambition; et il rompit avec lui, ne remportant de cette intime liaison que beaucoup de connaissances sur la diplomatie. Il en composa le prcmicrouvragcqui ail un peu divulgué cette science privilégiée. Son livre du Droit public de l'Europe, fondé sur les traités , parut hors de France, la même année que Y Esprit des lois.

Mably n’avait rien de ce tour piquant et de cette vive imagination qui faisaient lire Montesquieu. Mais, écrivain modeste, en même temps que hardi penseur, travaillant pour ses propres idées, et non pour la vogue ou la gloire, il ne craignit pas de traiter les mêmes sujets que ce grand homme, et de reveniraprès lui sur les Romains et sur l’analyse des lois. Ses vues, sans être originales, étaient distinctes de celles de son temps, et ne furent pas sans influence sur les coinmcncomcnls orageux du nôtre. Mably ne pensait ni comme Voltaire , ni comme Montesquieu , sur les arts, le luxe, le commerce, et tout cette vie moderne qu’on a nommée civilisation. Il préférait les institutions des républiques anciennes. C’étnit le contraire des doctrines à la mode sur la perfectibilité.

Les Entretiens de Phocion, que Mably opposait à l'ingénieux et candide ouvrage de Ghastcllux sur la Félicité publique, sont une censure sévère du dix-huilièmc siècle. A cette censure, il est vrai, manquait l’expression éclatante et passionnée qui donna tant d'admirateurs à Rousseau. Mably n'en est pas moins le précurseur du philosophe génevois. Il dit, avant lui , avec beaucoup de savoir, les mêmes choses; mais il les dit sans éloquence; et quoique assez âpre, il était peu lu. Son enthousiasme pour les vertus patriotiques et les mœurs de Sparte serait resté enseveli dans ses livres, si l’imagination de Rousseau n’avait mis le

feu à ce rêve paisible de logicien eide savant. Avec l'aide puissante de ce conducteur électrique, les idées et le nom de Mably ont agi dans notre révolution ; mais ce n’est pas à lui-rr.êrnc1 qu’en appartient l'honneur ou le blâme. Il n’elait pas fait pour un succès populaire. Son mérite réel et le litre qui recommandera son nom, c’est une élude sérieuse et sagace des monuments de notre histoire, expliquée surtout par la législation cl les coutumes.

Dans ses Observations sur l' Histoire de France, Mably a fait ce que ni Mrzcrai ni Daniel n'avaient su ou osé faire; et il a commencé les vraies annales de notre pays, indiquant avec justesse ce perpétuel anachronisme par lequel nos historiens, en racontant le passe, n’avaient jamais peint que les «œari, les préjugé» et le» u»age» de leur temp » (1). Ce n’est pas sans doute que Mably ait évité lui-méme ce défaut; et que parfois il ne façonne, d’après les théories modernes, les institutions et les h onnies des vieux temps de la monarchie. Par exemple, il nous assure que Charlemagne connaissait les droits imprescriptibles du peuple, cl avait pour lui cette compassion mélce de respect, avec laquelle les hommes ordinaires voient un prince fugitif et dépouillé de ses Étals. J’ai quelque doute A égard, et je crois aussi que, dans les courtes sessions du champ de mai, les députés du peuple avaient fort peu de crédit. Mais les recherches de Mably n’en sont pas moins curieuses et profondes.

Mably reproche à Voltaire d'avoir parlé des capitulaires sans les avoir lus. Pour lui , il n'a négligé aucun des monuments législatifs de notre histoire; et c'est parlé que son livre est remar quablc. Malheureusement, le style est faible et diffus; et, je ne m’étonnerais pas qu’on préférât au texte de Mably les notes et les citations qui terminent chacun de ses volumes. Mais souvent l’auteur fausse ou exagère la portée de ces pièces, pour antidater de quelques siècles les idées qui lui sont chères; et, de même qu’avant lui une érudition servile avait mal interpolé les vieux monuments de notre histoire, pour leur faire mentir la servitude, ainsi souvent Mably leur fait mentir la liberté; et d’une formule insignifiante il lire tout un principe, toute une théorie, que les faits ne justifient pas. Quoiqu’il en soit, on s’instruit avec Mably. Le chapitre où il cherche par quelles causes le gouvernement a pris en Angleterre une autre forme qu’en France, était aussi neufque hardi, [/ouvrage entier respire un sentiment élevé, qui n’est jamais déclamatoire.

Mably , malgré son libre penser en politique , n'était pas du parti encyclopédiste. D'Alcmbcrtlc

(1) Préface de Mably.

lATURE FRANÇAISE.

dénonce, dans une lettre à Voltaire, comme un dissident, un ennemi de la philosophie; ce qui lui parait étrange, «personne, dit -il, n'ayant plus « affiché , dans scs discours et dans ses ouvrages, « les maximes antireligieuses et antidespoliques « qu’on reproche aux philosophes. » La remarque n’est pas tout â fait juste : Mably est surtout antidespotique. Il n’aime aucun joug, et pas plus la tyrannie d'une opinion que celle d’un pouvoir. Il avait du sérieux dans l'esprit, de la simplicité dans les mœurs, de l’austérité dans le caractère. Tout cela pouvait fort bien , et sans contradiction , lui rendre antipathique le mélange de licence cl do servilité, commun à quelques philosophes. Il goûtait peu les grâces vives et mondaines de Voltaire; et, en histoire, il lui reproche nettement ce qu’il appelle sa mauvaise politique et sa mauvaise morale.

Mably, qui n’a rien emprunté de l’éloquence des anciens, en était d’ailleurs l’admirateur exclusif, cl ne vante que Thucydide, Xénophon, Sallusto et Tile-Live. La supériorité, selon nous très-fondée, qu’il leur donne sur tous les historiens modernes, était encore une dissidence que la Tanité contemporaine no lui pardonna pas. Rigoriste plutôt que novateur, croyant au passe plutôt qu’à la perfectibilité, Mably, en politique, en morale, en littérature . fit donc une secte à part ; et par là il mérite d'être lu, quoique son caractère ait été plus original que son talent, et qu’il eût dans l’esprit plus de fermeté que de vues.

Vous savez qu’à l’époque où la malheureuse Pologne, mourant par l’inertie de la politique française, demandait des constitutions aux philosophes de France, comme un malade désespéré appelle des empiriques, Mably fut consulté en même temps que Rousseau. Avant de répondre, il partit pour Varsovie , et étudia pendant un an la nation qu’il avait à rétablir, et dont l'Autriche, la Prusse et la Russie attendaient avidement les lambeaux. Nous parlerons ailleurs de ce vain effort de politique spéculative, en rapprochant Mably do Rousseau. Ici , nous avons voulu marquer seulement ses travaux historiques. Estimables en eux -mêmes, ils n’eurent pas d'action immédiate sur la science, et fournirent plus tard seulement quelques maximes et quelques mots à l'esprit de révolution. Mais, de son temps, Mably, opposé souvent aux philosophes, tout en servant au même but, obtint peu d'influence, comme tout dissident qui sc sépare à la fois du pouvoir et de l’opinion dominante.

On trouve quelque chose de ce caractère et de cette destinée dans un autre écrivain, que Voltaire et l'école philosophique repoussèrent constamment de l’Académie, ctqui n’en était pas moins un habile historien, et un érudilaussi indépendant qu’éclairé.

C'est le président de Brosses, né en 1709, à Dijon , et mort en 1777, à la tète du parlement de Bourgogne, dont il faisait partie depuis plus de quarante ans. Au milieu d'un siècle si chargé de talents secondaires, le président de Brosses nous parait un de ces hommes rares, qui, ayant eu, dans le tour de leur esprit, dans le caractère de leurs éludes, un coin d’originalité, doivent être placés les premiers après les hommes de génie. Son nom retentit peu dans le dix-huitième siècle, quoiqu'il ait composé plusieurs excellents morceaux pour l’Encyclopédie. Profond dans la connaissance des langues et de l'antiquité, esprit sagace et libre, mais écrivain circonspect, il ne traita guère que des sujets obscurs, ou détournés du chemin de la foule, le culte de* dieux fétiche*, le mécanisme de* langues , Y histoire de* navigations dan t les mer * du Nord; et il travailla trente années sur Salluste avec une minutie qui semblait d'un commentateur plutôt que d'un écrivain philosophe. Il n'en a pas moins fait un des meilleurs livres d'histoire du dix-huitième siècle, et presque un livre original, bien que tout composé de pièces de rapport.

Comme Montesquieu , les lois romaines, auxquelles il s'appliquait par état l'avaient conduit, dès la jeunesse, à méditer l'histoire de Rome. Il voulut l'étudier sur les lieux mêmes. A trente ans, il partit pour l'Italie, et y passa deux ans. Les lettres qu’il écrivait de Rome à ses amis sont fort libres, et ne ménagent pas le temps présent. Mais le jeune sceptique était de plus antiquaire ; et il mit son séjour à profit pour prendre , dans l'aspect des lieux et des ruines, celle vive intelligence du passé, sans laquelle on compile, mais on n'écrit pas. Il donna la première idée de son curieux savoir par des Lettres , publiées en 1750, sur l'état actuel de la ville souterraine d'Herculanum ; puis il entreprit, à travers d'autres études, de ressusciter historiquement la république romaine, comme les fouilles savantes exhumaient Hcrculanum.

Ce travail se lia pour lui, è l'étude, et à la traduction , A la restauration de Salluste, dont il était à l’excès épris, peut-être par quelque analogie secrète d'humeur et de génie. En effet, malgré le prodigieux intervalle entre la vie paisible d’un président de chambre et les agitations d'un tribun , d’un préleur romain, d’un confident de César, en étudiant le président de Brosses , on lui trouve plus d’une ressemblance avec Salluste, un certain cynisme d'expressions, allié à la rigueur des principes, l'éloge des vieilles mœurs et le goût du libre penser, la profondeur d'esprit, et dans le style une rudesse un peu surannée. Par là, de ce travail à la Frcinsheimius, de ce supplément où il encadrait en

mosaïque les parcelles conservées du récit de Salluste, le président de Brosses a fait un ouvrage neuf, intéressant, animé. C'est YHistoire de la république romaine, pendant treixe années seulement. Mais quelles années! celles où Rome, à peine émancipée de Sylla, eut è lutter, parmi les révoltes ou les lâchetés de scs magistrats, contre Scrtorius, Spartacus, Sylla, jusqu’au moment où clic vint tomber de lassitude dans les bras de Pompée. On sent de quel pinceau Salluste avait dû retracer cette histoire. Quelques touches en restent encore empreintes sur divers fragments.

Avant d'essayer de les mettre en ordre, et de les compléter, de Brosses voulut d'abord traduire ce qui restait entier de Salluste; cl il fit paraître, en latin et en français, Catilina, la Guerre de Jugurtha, les deux lettre* à César. Nulle part Salluste n'a été mieux compris : et pourtant celte traduction, souvent lourde et languissante, ne doit être à nos yeux qu'une étude. De Brosses avait trop peu d'art dans la diction, et pensait trop, peut-être, pour bien traduire. Mais, dans cette œuvre mixte d’imitation, de recherches conjecturales et d’inductions hardies, qu'il sc proposa sur la graude histoire de Salluste, il fit un livre vraiment remarquable. Ces petits fragments, ces mots épars de Salluste, qu’il a tous employés, l'ont guidé d’une manière étonnante, et se trouvent replacés dans le récit avec une justesse qui parfois confond. Une foule d'autres notions, recueillies de toutes parts, ont formé Je corps du récit. Rarement la géographie a été mieux adaptée à l’intelligence de l’histoire. Les trois grandes guerres qu'il raconte sont éclaircies par l’exacte description des lieux, depuis les villes de l'Espagne romaine jusqu’aux terres barbares du vaste empire de Mithridale ; et quand il s’agit de l'Italie cl de la guerre servile, cette exactitude, plus précise encore, explique, en même temps qu'elle peint la longue résistance cl la singulière lactique de Spartacus.

Plein de souvenirs antiques, animé par cette ardeur d'érudition qui attache du prix à tout, ne néglige aucun détail, ne perd aucun indice, l'historien nouveau de Rome ne réussit pas moins à mettre en scène les hommes qu'à montrer les lieux.

Avec les fragments épars de Salluste, cl une foule d’indiccsminulieusement recueillis dans toute l’antiquité et jusque dans la chronique arménienne de Moïse deChorinc , alors peu déchiffrée , il a reconstruit toute l’histoiredc Mithridale. Dans l’ordre des temps, il n'avait à raconter que sa troisième guerre contre les Romains. Mais, aux causes et aux événements de celte guerre, il réunit tout ce qui peut éclairer les obscurs accroissements du roi barbare, et faire comprendre sa puissance et son génie.

Sallusle, dans une phrase conservée, parle d’Artaban, premier fondateur du royaume que Milhridale reçut de ses aïeux. L’écrivain moderne indique savamment toute cette descendance; et arrivé à Milhridate Eupator , il dépeint son enfance cultivée, mais cruelle, déjà capable de crimes, et s'emparant du tr6nc par l'empoisonnement de sa mère, puis sa jeunesse solitaire et sauvage, nourrie dans les bois, à la poursuite des bétes féroces, et à l'clude des plantes vénéneuses et des antidotes.

Sans affirmer, comme l’a fait de nos jours un érudit célèbre, que Milhridate eût, avant l'àge de dix-huit ans, achevé plusieurs guerres, il le montre quittant ses États pour voyager presque sans suite, comme Pierre le Grand , avec lequel il a plus d'une ressemblance, par le génie, l'impétuosité des passions, et cet art de commander à des barbares, en étant soi-méme à la fois barbare cl civilisé. Il le montre trahi pendant son absence, et sur le bruit de sa mort, puis reparaissant implacable pour Laodice, sa femme et sa sœur, et pour les principaux de sa cour, mais aimé des peuples, et agrandissant chaque jour son empire par des conquêtes sur les Scythes et les Grecs du Bosphore , gagnant ou dépouillant ces petits rois de Bilhynie, de Paphlagonie, de Cappadoce, que protégeait Rome, et sc préparant de longue main à la combatlreelle-mémc par la révolte de tous les peuples qu'elle avait asservis. Ce jour arrive enfin. Milhridate chasse les légions romaines de leur province d'Asie, laisse égorger par les peuples cent mille de ces étrangers, et, revenant en armes sur l'Europe, montre tout à coup à la Grèce son farouche libérateur.

Il était difficile de mieux éclaircir l’histoire et de mieux peindre la physionomie de ce nouvel Annihal , de cet Annibal roi, dont Sallusle avait raconté les campagnes contre Lucullus cl Pompée. Arrivé à ce point de l'ouvrage perdu , l’imitateur de Sallusle redouble les efforts de son industrieuse érudition. Le siège opiniâtre dè la ville de Cyzique, la retraite forcée de Milhridate, la perle de sa flotte, son royaume héréditaire envahi , sa fuite dans les déserts et jusqu'aux gorges du Caucase, pour y ramasser de nouvelles armées , tout cela forme un récit énergique et curieux, fait à neuf avec les ruines cl parfois avec la poussière de l'antique monument. Guidé par quelques mob de Sallusle, le président de Brosses a pensé qu'une description détaillée des lieux avait dû trouver place dans cette partie de la narration originale; cl il entreprend d’y suppléer par un tableau géographique des contrées riveraines de l'Euxiu, curieux et savant travail, mais dont l'étendue vient rompre toutes les proportions de l'histoire.

Après avoir repris son récit par l'ambassade inu-

tile de Mithridate à Tigrane, le président de Brosses , comme Salluste l'avait fait sans doute, se hâte d’achever le récit delà guerre servile, et de la mort de Serlorius ; et il n'a plus à peindre que le dernier ennemi survivant des Romains. Il ne continue pas même jusqu'à la fin de Mithridate. Dans la tâche un peu fantasliquequ'il s’est imposée, il a voulu borner son récit au même point que Salluste ; et il s'arrête au retour de Lucullus à Rome, parce que Sallusle avait, dit-on, fini là son histoire. Mais l'avant-dernière campagne de Mithridate contre Lucullus, l'indocilité des légions romaines, le courage désespéré du vieux roi, sont admirablement décrib. On sent tout le parti que l'historien moderne a dû tirer d'une des pièces les plus curieuses de l'antiquité, la lettre de Mithridate au roi des Parlhes. Il n'y voit pas une fiction d'orateur, mais un manifeste, un témoignage, d*où il emprunte des lumières pour l'histoire. Soutenu par ce reste d'antiquité, il y égale parfois son récit ; et tel est, chez lui , l'effet d'une érudition vraie et d'un vif enthousiasme, que, malgré la contrainte d’une composition formée de pièces de rapport, il est souvent énergique, rapide, éloquent. Au-dessous de Bossuet et de Montesquieu, il n’y a pas dans notre langue, un plus beau fragment d'histoire ancienne que celle restauration d'après l’antique.

Avec moins d'art et d'étendue, le president de Brosses appliqua son érudition et son style expressif à quelques autres sujets romains. Son Mémoire sur Scaurus, sa Vie de Sallusle sont d'excellents morceaux de critique. On ne peut dire à quel point tout ce qu'il a fait dans ce genre est supérieur aux faibles cl iuexacb travaux qu'ont essayés sur les lettres latines d'Alcmberl, Marmonlel, La Harpe; et il faut plaindre Voltaire d’avoir repoussé de l’Académie française un si savaut homme, un si ferme et si piquant esprit, parce qu'ils avaient eu procè9 ensemble pour quelques cordes de bois, enlevées indûment par Voltaire sur le domaine de Tournay dont il avait acheté la jouissance a vie. Spirituel et profond observateur, philologue du premier ordre, antiquaire, historien, il n*a manque au président de Brosses , pour être fort célèbre dans son siècle , que de vivre à Paris, et de se dire philosophe , autant qu’il l’était. Ses ouvrages méritent d’étre mieux goûtés de notre temps; et le beau travail surtout , que Voltaire nomme peu plaisamment sa Salluslerie, devrait être réimprimé arec la suite de fragments originaux recueillis pour le composer, et qui manquent la plupart dans toutes les éditions de Salluste.

A ce goût passionné, à ce soin de l'érudition dans uu homme de beaucoup d’esprit, il faut reconnaître que le président de Brosses datait d’un

Googl

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

autre temps que celui où il vécut. C’est on libre penseur et un libre écrivain, à la façon du seizième siècle plutôt que du dix-huitième. J'imagine qu’il eût mieux tenu son coin parmi les auteurs de la satire Ménippée qu’avec ceux de l'Encyclopédie. Aussi ne passe-t-il pas à Voltaire ses plaisanteries contre l’érudition; et il faut voir comme il le relève, pour avoir traité de pédant le docte Saumaise. Fort admirateur de son génie, et goûtant, je crois, sans scrupule, son amusante licence, il ne lui épargne cependant pas quelques bonnes vérités. Nous citerons, par exemple, cette réflexion qu’on lit à la lin de la Vie de Salluste, au sujet de la décadence du goût chez les Romains : « Les hommes » se ressemblent dans tous les temps, et nous «4 voyons aujourd'hui le beau style du siècle de u Louis XIV altéré par la fausse imitation de deux u des plus beaux esprits de notre siècle, par l’afk feclation d’avoir voulu ci-devant copier de l’un « sa manière spirituelle et galante, scs traits fins « et délicats , quelquefois peu naturels et trop « recherchés, de vouloir aujourd’hui prendre de u l'autre le ton philosophique , la manière bril- « lanle, rapide, superficielle, le style tranchaut, u découpé, heurté; les idées mises en antithèse cl « si souvent étonnées de se trouver ensemble. Mais u celui-ci, le plus grand coloriste qui fut jamais, le « plus agréable et le plus séduisant, a sa manière « propre qui n’appartient qu'à lui, qu’il a seul la « magic de faire passer , quoiqu’il emploie (ouït jours la même à tant de sujets divers, lorsqu'ils u en demanderaient une autre : c’est un original « unique, qui produit un grand nombre de faibles •i copistes. »

C’était d’une main flatteuse loucher au vif cependant ; et Voltaire en eut peut-être autant d’humeur que de l’assignation pour les cordes de bois. Il n’importe ; ce que nous avons voula marquer, c’est l’indépendance d’esprit du président de Brosses, autant que son érudition et son talent historique.

l)e son temps, et après lui , l’histoire romaine n’est plus écrite, en France, que par des compilateurs, cl le pyrrhonisme de Voltaire a beau jeu pour les attaquer. Ce n’est pas que le froid disciple de Rollin, Crévier, soit sans mérite, et n'écrive d'un style naturel et sain. Ce n’est pas non plus que l'habile latiniste Lcbeau n'ait fait dans son Histoire ( lu Bas-Empire, un immense et précieux travail. Mais le premier, qui comprit si peu Montesquieu, n’était pas fait pour profiler de Tacite; et après l’avoir copié maladroitement, dans une partie de son histoire, quand cet appui lui manque, il est trop dénué à la fois de coloris et de critique. Lcbeau cherche le coloris jusqu'à 1’afleclalion ; mais il est savant, et ne manque point de critique. Toutefois,

au point de vue du dix-huitième siècle, de tels travaux, inspirés par toute la candeur de la foi chrétienne, sans être soutenus de la vraie philosophie de l’histoire, qui aurait rendu aux principes et aux combats de celle fui toute leur grandeur, devaient disparaître devant l'admiration qu’inspira bientôt la savante incrédulité de Gibbon.

La vieille école historique, admiratrice des anciens, peu critique, peu libre, allait donc s'affaiblissant, et semblait reléguée dans les collèges.

Lebeau fut peu lu; et cependant scs recherches étaient les plus curieuses et les plus étendues qu'on eût faites jusqu’alors. 11 les avait portées môme sur l’art militaire, autant du moins qu'un érudit peut l’essayer avec des livres. Il avait soigneusement consulté la législation , qui occupe tant de place dans l’histoire de l'empire romain. Il distribue les événements avec ordre, et raconte avec intelligence et vivacité. Il est assez impartial, bien que zélé croyant. Il juge Constantin, et peint fidèlement Julien. L'histoire assez obscure des guerres de Rome dans l'Orient, et contre les Parthcs, est habilement exposée, quoiqu'il y mêle à tort quelques harangues de rhétorique, dans la bouche de Rendues ou d’üormisdas. Arrivé aux bas siècles, dans la confusion et la barbarie des matériaux de l’histoire, il choisit avec discernement cl conserve à son récit un ton d'élévation et de noblesse qui u’est que trop uniforme. En tout, cet ouvrage, qu’un savant de nos jours a rectifié dans quelques parties, est un mouument remarquable, et doit attacher au talent de l'auteur une estime que méritaient ses vertus cl son amour de la science.

Lebeau u’est désigné, dans Voltaire, que sous le nom du aieur Lebeau , qui fournit à la Sorbonne embarrassée une phrase latine pour sa censure de l'abbé de Brades. Mais l'homme qui savait le mieux en France, de son temps, la langue et la littérature latine, l’auteur des curieux Mémoires sur la légion romaine, l’historien du Bas-Empire, avant Gibbon, ne doit être jugé ni sur les plaisanteries de Voltaire, ni sur le dédain affecté de quelques crudits étrangers. Le seul grave reproche qu’on peut lui faire, c’est, en épuisant toutes les difficultés de son vaste sujet, d’en avoir négligé la principale beauté, c'est de n’avoir pas fait d’avance la contre-partie de Gibbon, de ne s’être pas arrêté plus longtemps sur la peinture de ces colonies du christianisme, qui remplissaient le monde romain, et de ces saints hommes qui étaient les seuls grands hommes d’alors.

Le pieux écrivain du dix-huitième siècle subissait-il, sans le vouloir, l'influence de son temps? jugeait-il trop peu historiques les choses mêmes qu’il vénérait? Je suis tenté de le croire. Far là,

ICO COURS DK LITTÉRATURE FRANÇAISE.

il a perdu tant de beaux et louchants details que saint fiasile, saint Ambroise, saint Hilaire de Poitiers, saint Jérôme, saint Augustin, Salvien lui offraient sur la vie de leurs siècles et ('histoire du monde romain. Par là, il a perdu tant de grands et singuliers tableaux de la conversion des barbares sur tous les points de l'empire envahi, et tout ce trésor de vérités de mœurs caché dans les légendes. Il s’est beaucoup occupé de la religion, mais là où elle était officielle et corrompue, mélécaux querelles deseanuques du palais, menaçante et impitoyable dans les édits de quelques empereurs, puérile et tracassière dans les interminables controverses de l'Église de Byzance. Sage et modeste chrétien, il a tout raconté, tout admiré du christianisme, excepté sa grandeur, sa charité conquérante, et son génie, qui créait un monde nouveau sur les ruines de l’empire.

Mais que faisait cet oubli au dix-huitième siècle, cl que lui importait un livre savant, qui n’était pas philosophique?

Un seul écrivain du parti religieux se faisait lire avec quelque attrait, précisément parce que, dans s)ii élégance soignée, il dissimulait un peu et fardait la cause qu’il défendait. C'était l’abbé de La filcltcric, très-infidèle traducteur de quelques livres de Tacite, mais auteur d’une Pie de Julien, faite avec goût, sinon avec force, et qui fut beaucoup lue dans le dix-huitième siècle. Grâce à cet ouvrage, où l’originalité du sujet n’est nullement sentie, l'abbé de La Blettcrie eut même quelque temps, et partout, la réputation d’un bon historien. Les philosophes lui savaient gré d'avoir un peu ménagé Julien, c’est-à-dire de n’avoir fait ressortir ni sa passion, ni son génie. Les croyants le louaient d’avoir défendu la foi chrétienne, et développé dans une note le prodige des feux souterrains qui empêchèrent la reconstruction du temple de Jérusalem, au témoignage d'Ammicn Marcellin lui-méme.

Malheureusement, l’abbé de La Blettcrie, dans sa gloire, avait blessé Voltaire. Dès lors, mille traits piquants tombèrent sur lui, sur son Tacite, sur quelques expressions un peu bourgeoises qui lui étaient échappées ; et il se tut devant ce redoutable adversaire.

Dans le monde, et parmi les lettrés qui n’étaient pas des crudils, Voltaire régnait seul, sur l’histoire comme sur le goût. Sa critique ou plutôt sa plaisanterie faisait loi. On sait avec quelle prédilection il l'appliquait à une partie longtemps inaccessible et sacrée des annales humaines. Il n'est besoin de rappeler tout ce que, dans sa vieillesse, il a écrit contre la Bible, et que de doutes insidieux, que de sarcasmes et d’intarissables bouffonneries il a tirés souvent de quoi, messieurs? de scs dis-

tractions, de ses contre-sens, de ses propres ignorances.

Longtemps, dans cette carrière, il n’eut pas d’adversaires sérieux, et surtout il n’eut pas d’adversaires amusants et piquants comme lui-mcmc. Un homme, par ses grandes connaissances dans les langues et dans l’histoire, et par la causticité de son esprit, eût été, pour Voltaire historien et antiquaire, le critique redoutable qui lui a manqué. Mais cet homme, le président de Brosses, était, sur les points les plus graves, sceptique comme Voltaire; et quant à Nonnotle, Burigny, Hooteviile, et tant d'autres, qui s’attachèrent à le combattre, ils étaient ridicules par le défaut de talent, lors même qu’ils avaient raison.

Celte prodigieuse inégalité entre l'attaque et la défense eut de graves conséquences pour la religion : et tandis que, dans la libre Angleterre, chaque levée d’armes des sceptiques suscitait une vive représaillc des orthodoxes, et que de savants hommes , d’habiles écrivains se formaient dans les deux camps, Voltaire, prohibé, mais non réfuté, ébranlait chaque jour, par la fausse érudition cl lu sarcasme, une croyance que les prêtres ne savaient plus défendre.

Où étaient , en effet, dans le clergé mondain, cl parmi les prélats de cour du dix-huitième siècle, les hommes armés d’une foi savante, tels que furent, en Angleterre, Lardner, Shcrioke, Warburlon? Quels dignes athlètes avait chez nous le christianisme? Son principal défenseur était, je crois , Frcron. Ce délaissement d’une grande cause entre des mains indignes , cet abandon du temple par ses lévites, ne sont pas assez comptés parmi les événements de cette époque. Rien ne favorisa plus puissamment la victoire des opinions nouvelles. Le clergé français ne sut pas, comme le clergé anglican , réparer par la science les pertes de la foi. Partagé entre l’intolérance et la frivolité, voulant arrêter les opinions du siècle et sc laissant entraîner trop souvent à ses mœurs , invoquant contre le scepticisme les rigueurs décrédilécs d’un pouvoir corrompu , au lien de combattre par ia science et le talent, il demeura faible, et dépassé de toutes parts, au milieu du grand mouvement des esprits.

Quelques exceptions cependant peuvent et doivent être remarquées , à cct égard , dans l'histoire littéraire du dix-huitième siècle. L’crudilidn irréligieuse, dont Bayle avait été le plus subtil interprète, et que Voltaire rendait si contagieuse par la plaisanterie, rencontra enfin dans les rangs du clergé un spirituel et savant contradicteur : ce fut l’abbc Guénce, l’auteur des Lettres publiées sous le nom de quelques Juifs,

Ainsi , ce grand corps religieux et savant du dix*

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

huitième siècle, celle Église gallicane, divisée eu plusieurs écoles rivales, mais qu'un cri d'alarme réunissait contre l'ennemi du dehors , en élail venue à ne plus compter qu’un seul défenseur un peu célèbre. L'épiscopat avait encore des hommes de bien, et racine des saints, tels que Beaumont l’archevêque de Paris; mais il n’avait plus de prédicateur éloquent. Celte société puissante, qui avait produit Bourdaloue cl tant de savants hommes, avait péri sous la haine excitée par son intolérance et ses intrigues. Elle laissait après elle quelques érudits paisibles et dispersés, et un écrivain dont l'cloqueuce, attestée par un seul discours, s’est ensevelie sous les ruines de son ordre. Cet autre parti religieux, cette confrérie laïque, ennemie des jésuites, et qui triompha de leur chute, après être descendue, par degrés, de la hardiesse et du génie de ses fondateurs, au mérite modeste et au zèle laborieux de ses derniers disciples, s’était, nous l’avons dit, décrcdiléc par les folies des convulsionnaires, et semblait ne plus être qu’une secte assez obscure d'hommes de collège opiniâtres, et de légistes mécontents.

Cependant Voltaire, harcelant de citations, de raisonnements, d'invectives et d'epigrammes ce que, dans VEssai sur les mœurs, il avait attaqué par la réticence et l’ironie, multipliait sous toutes les formes sa guerre haineuse et frivole aux antiquités, à l’histoire, aux dogmes du christianisme. Scs ouvrages, lus dans toute l'Europe, cl réfutés, sur quelques points, en Angleterre, par de graves et sérieux docteurs, ne rencontraient en France aucune réponse qui se fil lire. Le savant (.archer l’avait bien convaiocu de quelques erreurs sur le grec et sur Hérodote; mais Larcher ne défendait pas la Bible contre lui. Non réfuté, ou mal réfuté, sans combats sérieux, sans contradicteurs écoutés du public, Voltaire répétait à son gré les mêmes plaisanteries et les mêmes erreurs matérielles, déconcertait une réfutation maladroite par un bon mol, et dominait les esprits, sans même se donner la peine de discuter avec eux.

C’est alors qu’il reçut, dans sa faible armure d’érudition ecclésiastique cl hébraïque , la seule flèche qui ait porté coup.

Un juif bordelais, M. Pinto, homme d'esprit, auteur de quelques essais d’économie politique, et selon toute apparence, fort rapproche des opinions philosophiques du temps, s’était ennuyé des plaisanteries et des injures dont Voltaire accablait les anciens Hébreux, et, par contre-coup, leurs descendants. Il en réfuta quelques-unes dans une lettre assez bien écrite et fort respectueuse , qu’il lui envoya. Voltaire, touché des éloges, fit une réponse gracieuse, s’accusa d'injustice, promit uii

carton, qu’il ne fit pas, et, dans ses Questions encyclopédiques et dans scs écrits, malmena plus que jamais les juifs et toute leur histoire. M. Pinto n’était pas de force â l’en faire repentir, et se tint à l’écart. Mais il eut alors un habile successeur, l’abbé Guénée, dont il faut parler plus longuement.

Né en 1717, et mort en 1803, i quatre-vingt-six ans, l’abbé Guénée a vu, dans sa longue carrière, les progrès irrésistibles, le débordement, et, apres le débordement, le retrait inespéré de l'opinion irréligieuse qu’il avait combattue. Il a vu le christianisme assailli pendant un demi-siècle d’arguments et de sarcasmes, aboli par une révolution, restauré par un conquérant. Il a vu l’œuvre de Voltaire naissante, victorieuse, démentie. Quelles ne devaient pas être les pensées de ce vieillard , qui avait défendu contre le génie moqueur de son siècle l’authenticité des traditions hébraïques et chrétiennes, lorsque ces saintes traditions, longtemps avilies, reniées et comme anéanties sous la fange et le sang, reparurent tout à coup, ramenées ù Notre-Dame par Bonaparte, tout brillant de souvenirs et de la pompe de cet Orient où elles avaient pris naissance! Quel miraculeux retour aux yeux du prêtre fidèle! cl corabieu il devait croire à la cause qu'il avait soutenue jadis, et qui se relevait ainsi contre toute espérance.

Mais redescendons de ces grands spectacles a Icpoque même où le pieux abbé Guénée , dans le repos et la licence de la seconde moitié dn dixhuitième siècle, avait entrepris sa guerre contre l'idole toute-puissante de la France lettrée. Personne alors, nous l’avons dit, ne repoussait avec quelque talent les raisonnements insidieux , les ironies voilées, les diatribes véhémentes dont Voltaire, anonyme ou pseudonyme, poursuivait, sous mille formes, le christianisme et son histoire. La seule et détestable réponse qu’on y faisait, en France, c’était le supplice barbare infligé à un jeune étourdi que les facéties aulichréliciincs, goûtées de la ville et de la cour, avaient enivre jusqu'au délire, mais qui ne méritait qu’une réprimande, au lieu de la torture et de la roue.

Hors de France, Voltaire avait rencontré un redoutable contradicteur, mais trop savant pour la France d’alors, et donnant, par ses témérités paradoxales, des armes même à l’incrédulité qu'il foudroyait. C'était Warburlon , l’ami de Pope, le profond et diffus auteur de la Divine Légation de Moïse .

Warburlon avait lui-même soulevé, par la première publication de ce livre, bien des scandales théologiques. Par une asscrlion un peu hardie et une conséquence fort bizarre, il soutenait, dans tout son ouvrage : 1° que Moïse n'avait annoncé

nulle part l'immortalité de l'Ame, et que ce dogme n'entrait pas dans la première rélévation faite aux hommes; 2" que cela même attestait la divine mission de Moïse, qui avait pu se passer d'un dogme si nécessaire et si naturel a l'homme.

Voltaire, charmé de la première assertion, trouva d'abord très-savant le livre de Warburlon , et répéta que la Bible était matérialiste, et que les juifs n'avaient aucune idée de l'âme immortelle, avant la captivité de Rabylone. Mais Warburlon, qui, dans son pays, avait été vivement contredit par le docteur Lowlh cl d'autres érudits, était lui-méme fort zélé pour la foi chrétienne, et ne supportait pas qu'on abusât contre elle de son candide paradoxe. Il reprit donc amèrement Voltaire. Il se moqua du poète qui faisait l'érudit, releva ses bévues d’orientaliste, et parla de l'ègoût d'impiété où il ramassait ses arguments.

Surpris de rencontrer un adversaire aussi oulrageux que lui-méme, Voltaire s’emporta contre l'évéque de Glocestcr à une fureur vraiment bouffonne, l'accablant d'injures, et le tutoyant dans un pamphlet sous le nom de Vadé, cl bien dignede celle invocation. C'était un des mille tours de Voltaire, dans sa polémique antichréliennc, de poursuivre Warburlon comme un écrivain sans religion , sans morale, et de l'appeler gravement le commentateur de Shakspcarc , et le calomniateur de Moïse. Warburlon ne répondit pas. Il avait percé a jour la fausse érudition de Voltaire. Mais il n'était pas lu en France. Pour combattre Voltaire avec succès, d'ailleurs, il fallait avec la même érudition, plus d’esprit et de goût. L’abbé Guénéc avait ce triple mérite.

Nourri dans les meilleures traditions de l'école de Rolliu, il avait occupé, vingt ans, au collège du Plessis, l'ancienne chaire de ce maître illustre. Comme lui, aux éludes latines, il alliait un sentiment exquis de notre langue. Plus que lui, il connaissait la haute antiquité; et, par l'activité d'un esprit curieux et pénétrant, il était passé de l'étude du grec à celle de l'hébreu, et avait joint à la connaissance approfondie des lettres anciennes l'élude alors négligée des principales langues modernes.

L'Angleterre avait fourni à Voltaire des maîtres et des exemples de scepticisme : l'abbé Guénéc y trouva des érudits religieux, des philosophes chrétiens, et traduisit d'abord quelques écrits, tels que l’ouvrage de lord Littleton sur la conversion et l’apostolat de saint Paul , les discours de Sced sur l’excellence de la Bible, la réponse de West aux arguments incrédules de Woolslon. Puis, ayant remarqué sans doute que la méthode un peu lente du dogmatisme anglais n'avait point faveur eu France, il chercha pour son compte une forme

plus vive et plus piquante, et commença ses Lettree à Voltaire , sous le nom de Juif « polonais et allemands, c'est-à-dire de ceux mêmes que M. Pinto avait un peu sacrifiés, dans la réponse où il défendait le reste de sa nation. L’abbé Guénée imita de lui cependant le ton de respect et d'admiration envers V oltairc ; mais la critique et la raillerie même n'y perdirent pas.

Les rôles furent changés. C’était de Voltaire qu'on pouvait rire. Les nouveaux juifs, avec beaucoup de politesse, lui montraient ses contradictions, ses légèretés, ses ignorances. Avait -il nié l'authenticité du Pentaleuque, alléguant l'impossibilité d’écrire un si long ouvrage du temps de Moïse, où, dit-il, on ne gravait que sur la pierre et en hiéroglyphes, une discussion nette cl savante se jouait de toutes ses objections; elle lui indiquait déjà le double usage des hiéroglyphes, tantôt signes de l’objet, tantôt lettres phonétiques, et faisait ressortir l'absurdité de prétendre qu’on n’avait pu former des caractères sur le papyrus, le lotos, les feuilles de palmier, quand on savait les tailler dans la pierre. Ailleurs Voltaire avait -il trouvé, dans quelques paroles d'EzéchicI, un texte inépuisable d'immondes plaisanteries sur le déjeuner du prophète, une explication précise, continuée depuis par les récits de Volney, montrait dans ce passage du texte hébraïque un incident habituel de la vie pauvre du désert , l'usage de faire cuire un maigre gâteau d'avoine sous la fiente desséchée des chameaux. Accusait -il enfin le peuple juif d’avoir été anthropophage, la réponse était simple : il avait fait un contre-sens énorme, et pris, dans le latin de la Vulgalc, ce qui s'adressait aux bétes féroces et aux oiseaux de proie , pour une invitation faite aux Hébreux.

Presque partout, c’est la même manière de réfuter, accablante et modérée. Sur quelques points toutefois, l’esprit du lecteur n'est pas satisfait; car il y a , dans les livres saints , des choses insolubles à la raison. Mais alors ce n'est pas l’objection qui a créé la difficulté, c'est le fait même; et on regrette seulement que l'ingénieux apologiste ail voulu ne manquer jamais de réponses et d'explications. En voulant tout rendre croyable, d'après les vraisemblances vulgaires, il tombe parfois dans un détail technique , dont Bossuet se fût indigné. Telle est, par exemple, une exposition des procédés possibles pour la fonte du veau d’or. Bossuet se fut aussi étonné d'entendre citer, en preuve de la beauté patriarcale de Sara, l'exemple de Diane de Poitiers, et même de Ninon de Lcnclos, qui faisait de grandes passions à soixante ans. Celte défense lui aurait paru peu sérieuse, et peu digne d'un prêtre, comme il disait.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

I/abbé Guénée a beaucoup d'esprit; mais il veut trop en avoir. Cela le rend parfois mondain, subtil et presque de mauvaise foi. Il use de ménagements, de détours, et ne sait pas avouer avec force ce qu'il croit. Ce n'était pas défaut de foi, mais influence du temps et respect humain. Il n'y a pas d’ardeur dans co livre. Cest une défense habile, plutôt qu’une confession haute et sincère. Par là même, l’ouvrage plut au siècle qu'il ne heurtait pas. L’évéque Warburton, traitant avec outrage le poète Foliaire', et lui reprochant ce qu’il appelle ses blasphèmes, n’eùt pas réussi en France. L’abbé Guénée, savant et poli, fut beaucoup lu. En continuant ses Lettres, et en répondant aux répliques de Voltaire, il s’anima. Supérieur dans les détails par la connaissance profonde des langues et de l’antiquité, il n’cut pas moins d’avantage sur quelques points élevés du dogme et de la morale. Le chapitre où il traite de l’intolérance religieuse chez les anciens est un chef-d’œuvre de discussion; et sa démonstration de la croyance des juifs à l’immortalité de l’âme, opposée aux doutes et aux variations de Voltaire, est solide autant qu’éloquente. Voltaire lui-même en fut frappé, et après les épithètes ordinaires iïignorant et d'imbécile, dont il affublait ses ennemis, il en revint à convenir que le secrétaire des juifs avait de l’esprit, et un style pur; qu’il était poli, mais mordait un peu fort. Il lui répondit sur ce ton dans le pamphlet : Un Chrétien contre six Juif», où, sans détruire une seule objection un peu forte, sans prouver qu’il ne s'était pas trompé sur les langues, la géographie, rhistoirc, sans défendre ou sans corriger une seule de ses méprises, il amuse et étourdit les lecteurs par les milles fascinations de son esprit et de sa gaieté.

L’abbé Guénée ne pouvait atteindre jusque-là, tout ingénieux qu’il était; mais il répondit, en ajoutant de nouvelles Lettres fort remarquables sur les points principaux de la législation mosaïque. On peut regretter qu’ayant plus d’une fois, dans cette querelle savante , traduit des passages du texte hébreu avec une énergie qui leur donnait un jour nouveau, il n’ait pas étendu ce travail, et combattu les faux jugements de Voltaire sur l’éloquence et la poésie des livres saints. Cela eût mieux valu pour la cause de la religion que certaines subtilités de controverse, où il s’arrête souvent. Il eût fait, co homme de talent et de goût, ce que le docteur Lowth a fait en érudit seulement, et ce que La Harpe a tenté avec plus de zèle que de science; et vous connaîtriez davantage son ouvrage , le meilleur que nous ayons sur un sujet qu’on ne peut trop cludicr.

DIX-HUITIÈME UEÇON.

Progrèi et popularité croissante de la philosophie nouvelle.— Ce qu'elle avait emprunté aux sciences mathématiques.— Maupertuis, précurseur et maître de Voltaire dans l'explication des découvertes de Newton. — Conséquences de ces découvertes dans l’ordre métaphysique. — Diverses écoles de philosophie française formées à l’étranger : matérialisme ; théisme ; christianisme rationnel.— Les ouvrages de La Mettric.— L’Académie de Berlin.— Les Lettre* d’Euler à une princesse d’Allemagne. — Philosophes genevois; Abauzit, Charles Bonnet.

Messieurs,

Le caractère de la philosophie française, dans le dix-huitième siècle, fut d’être universelle, de prendre toutes les formes, de sc mêler à tout. Je ne crois pas, du reste, qu’elle ait découvert beaucoup de vcrilés, ou même inventé beaucoup d’erreurs. Mais ce qui était dispersé à différentes époques de l’histoire de l'esprit humain , elle le réunit et le reproduisit à la fois, reprenant sous d’autres noms les paradoxes sceptiques de sophistes grecs, depuis Carnéade jusqu’à Lucien, et mêlant les rêveries d’Épicure au théisme de Socrate et à l’animosité de Julien. Surtout elle fut une secte, une opinion active, encore plus qu’une science. Comprimée d’abord en France, elle eut, au dehors, des missionnaires et des prosélytes; et bientôt, par sa colonie de Berlin, elle anima scs disciples de Paris. C’est ce point de vue quo nous éludions do préférence, et qui fait le mieux ressortir l’élat des lettres et de la société.

En effet, que la philosophie produise par l’observation une nouvelle analyse des facultés humaines, ou qu’elle donne une nouvelle démonstration de la loi morale, ces précieux et austères travaux peuvent être longtemps le partage d’un petit nombre d’esprits, et rester sans influence sur la foule; car cela veut être étudié pour être bien compris , et ne peut agir que par une lente réflexion. Mais les opinions qui affranchissent d’un joug, qui détruisent une croyance, se répandent bien plus vile; et si, en ébranlant quelques grandes vérités, incommodes aux passions, elles attaquent aussi des préjugés cl des abus que le bon scus ne peut défendre, quelle faveur, quel appui ne doivent-elles pas trouver! Ainsi, dans la France du dernier siècle, chaque jour devait s’accroître et se précipiter le mouvement de la philosophie nouvelle, licencieuse et réformatrice, épicurienne cl amie de l'humanité, mêlant des choses contraires et même incompatibles, mais flattant par-dessus tout l'indépendance de l’esprit.

Nous avons vu comment cette philosophie s’était produite d'abord, à la suite et à l’abri des sciences

l(>i COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.

mathématiques et avec l'ingénieuse circonspection de Fonlcnelle; puis, comment Voltaire l'avait rrihardic à se moquer de tout, et avait attaqué les croyances avec le secours des vices élégants du inonde; et comment un autre génie, plus palriotique et plus sage, avait tourné la liberté de penser vers un but plus noble, l’empire des lois, le respect des institutions, lcdécri du pouvoir arbitraire. Mais combien d'aulrcs efforts l'esprit philosophique n'avail-il pas tentés dans cet intervalle! Mous le chercherons d’abord dans la route que Fonlcnelle avait ouverte, celle des sciences mathématiques rendues intelligibles cl populaires.

Dcscartcs, si grand comme philosophe, avait été inventeur dans les sciences; mais il avait mélé les systèmes aux decouvertes, et régné sur les esprits, à la fois par l’erreur et par la vérité. L'impartial Fonlcnelle lui-méme fut exclusivement cartésien, et se montra tel jusque dans l’éloge de Newton. Après Fontcnclle, qui avait répandu tant de lumières et d’agrément sur les sciences, il restait donc à énoncer encore en langue vulgaire leurs plus grandes et leurs plus récentes découvertes.

L’exposition complète de la philosophie naturelle de Newton fut, pour la France, une nouveauté hardie, dont Voltaire eut le principal honneur, mais qu’un autre avait préparée. Ce rival malheureux du grand poète qui chaula et expliqua clairement l’attraction et la gravitation , ce fut Maupcrluis, homme plutôt singulier que supérieur* qu'on ne peut comparer ni àr Fonlcnelle ni à Mairan, mais qui doit garder une place dans la philosophie scientifique du dix-huitième siècle.

Né en 1698, d’une famille noble de Saint-Malo, et d’abord mousquetaire, puis officier de cavalerie, cl studieux, comme Vauvenargucs , dans le loisir de; garnisons, un goût vif pour les mathématiques et l'astronomie lui fil quitter promptement l’étal militaire, et lui mérita , dès vingt-cinq ans, une place à l'Académie des sciences. Il y fut le premier défenseur des principes de Newton, et y composa quelques mémoires estimés dans le temps. 11 fit le voyage de Londres pour se fortifier dans la philosophie naturelle , comme on disait alors, au lieu où elle était le plus avancée cl le plus libre. U y fut avant tout autre Français, reçu membre de la Société royale, cl il en revint plein de l’esprit de ces grandes découvertes, alors peu connues cl suspectes en France. Son Discourt sur la figure des astres, précéda de six ans les Éléments de la philosophie de Newton, publics par Voltaire; cl on ne peut douter que Mauperluis n’ait aidé, dans la composition de cet ouvrage, l’auteur de Zaïre , dont il était alors l'ami, et qui sc plaisait à le nommer sou maître.

Un voyage plus lointain venait de 'jeter sur Mauperluis uii grand éclat de faveur publique. Il était parti en 1736, avec le savant géomètre Clairault, et deux autres membres de l'Académie, pour mesurer, sous le cercle polaire, un degré du méridien , tandis que de La Condamiue allait prendre une mesure semblable sur les montagnes du Pérou. Le but deces observations était de connaît rel'cxactc dimension de la terre, en vérifiant si elle était aplatie vers les pôles. Mauperluis, à son retour, accueilli è Versailles, et célébré par Voltaire, fit un savant et ingénieux récit de son voyage et du travail de ses associés ; et il jouit quelque temps de la plus grande faveur dans les salons brillants de Paris.

Ce fut à cette époque sans doute que , familier dès longtemps avec les recherches mathématiques de Newton, il revit l'élégante analyse qu’en faisait Voltaire , entre sa tragédie d 'Attire et les entretiens de M”a du Châtelet. Imprimé à l’étranger en 1738, le livre de Voltaire ne pénétra pas sans quelques obstacles en France; mais il y répandit promptement la gloire de Newton et l’idée générale de ses immortelles découvertes. Les Anglais ne sc méprirent pas cependant sur l'influence qu’avait eue Mauperluis à cet égard. Un de leurs écrivains, que nous citons parce qu’il n'était en cela que le témoin de l’opinion commune, Goldsmilh(l), écrivait en 1760 :

« M. de Mauperluis est le premier à qui les phi* « losophes anglais sont redevables de l’admiration «t du reste de l'Europe... La philosophie de New ton « et la métaphysique de Locke avaient paru ; mais, « comme toutes les vérités nouvelles, elles rencon- « traient à la fois de l’opposition et du dédain. En u Angleterre cependant, elles étaient étudiées, com- « prises, et par conséquent admirées. Il n'en était « pas ainsi sur le continent. Fontcnelle , qui sem- « blait présider à la république des lettres, ne vou- « lant pas reconnaître qu’il avait consumé toute sa d vie dans une philosophie erronée, et unissant sa « voix à la désapprobation universelle, les pbilo- « sophes anglais restèrent presque entièrement « inconnus. Mauperluis cependant les étudia. Il m crut pouvoir attaquer les opinions de son |>ays «sur la physique, et n'en être pas moins bon <i citoyen. Il défendit nos compatriotes ; il écrivit « eu leur faveur; et enfin, comme il avait la vérité « de son côté, il fil triompher sa cause. Les écrits ■ de Mauperluis étendirent la réputation de sou « maître Newton, et associèrent sa renommée à « celle de notre grand prodige. »

Aujourd'hui, le Discours sur la figure des

(I) Goldsmith’s Miscellaneous Works, t. IV, p. 150.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

09//T9 par Maupcrluis est à peine connu, même des savants : Voltaire seul est cité. Mais on conçoit que, dans un temps où les découvertes de Newton étaient encore combattues, le suffrage d’un géomètre ail été plus compté par les Anglais que celui d’un poêle.

Maupcrluis, d’ailleurs, avait donné, dans ce discours, le modèle d’une exposition nette et précise, moins ornée que celle de Fontenelle. Mais il n'avait pas cette vivacité, cet agrément naturel qui suit partout Voltaire et le fait toujours lire. De plus, il n’avait adopté les découvertes de Newton qu’avec une sorte decirconspcction scientifique. Voltaire les proclamait comme une hardiesse philosophique, et n’était pas fâché d’inquiéter les orthodoxes avec cette puissance nouvelle de l'attraction communiquée à la matière. Ce n’est pas que Voltaire ne crût en Dieu, et qu’il n’ait placé celte croyance è la tète de son analyse de Newton ; mais il faut avouer que, dans ce premier chapitre, il est un disciple trop peu fervent de Newton , cl que. tout en reproduisant scs preuves de l’existence de Dieu, il en affaiblit presque la force.

Ainsi, apres avoir reconnu, avec Newlon, la nécessiléd’un être intelligent pour première cause, il ajoute : « Cet être intelligent est-il absolument distinct du grand tout qu’il anime? Existe-t-il à part?» Et plus loin : « La philosophie nous montre qu’il y a un Dieu; clic est impuissante à nous apprendre ce qu’il est;... s’il est dans la matière, ou s'il n'y est pas.» Et ailleurs encore, il convient que , dans le système qui admet un Dieu , il y a de grandes difficultés è surmonter; tout en ajoutant que, dans (es autres systèmes, on a des absurdités à dévorer.

Ce Dieu qui serait dans la matière ressemble bien au monde éternel de Pline : œtemus, immentus , lotus in loto , immà verà ipse totuni. C’est le matérialisme même; et cela est bien loin des idées pures et sublimes que Newton se fait de la Divinité, en appuyant l’induction morale sur les faits mêmes de la science. Pourquoi Voltaire, au lieu de ces petits arguments épars et déchiquetés, n’a-t-il pas traduit le sublime épilogue du livre des Principes?

Les corps célestes persisteront dans leur mouvement circulaire parles lois de la gravitation ; mais ils n'ont pu, dans l'origine, recevoir de ccs lois mêmes la place régulière de leurs orbites... Les révolulionsdes six planètes principales qui tournent autour du soleil, et des dix lunes qui tournent autour de la terre, de Jupiter et de Saturne, tous ccs mouveine uts invariables ne proviennent pas de causes mécaniques, puisque les comètes font un circuit tout i fait excentrique, et se porteot librement dans toutes les parties des cieux. Cette belle coordination du soleil, des piauètes et des comètes, n’a pusc former que par la sagesse et par l'empire d'un étreintelligent et puissant (1 ). Et si les étoiles fixes sont des centres de systèmes semblables, tous ces systèmes, con-

(t) Elegantissima hscce solis.planetarum et cometarum

st ruits avec une sagesse semblable, seront soumis à l'action d’un seul maître, lia lumière de» étoiles fixes étant de même nature que la lumière du soleil, et tous les systèmes envoyant réciproquement la lumière à tous Icssystèmcs, pour que les étoiles fixes ne soient pas précipitées l'auc sur l'autre par leur poids, c'est encore lui qui a mis entre elles ua immense intervalle. C’est lui qui régit tout, noupascomme l'âme du moude, mais comme le maître de toutes choses ; et à cause de sa souveraineté, ou le nomme ordinairement I e Seigneur Dieu (8), le Tout-Puissant,

Ce mot de Dieu n'est qu'uneexpression relative, et prise dans le point de vue de ceux qui lo servent ; sa divinité, e’est sa domination, non sur sa propre sub»laucc, comme te croient ceux pour qui Dieu est l'âme du moude, mais sur tout ce qui lui est soumis. Dieu est un être éternel, infini et absolument parfait. Mais un être, quelque parfait qu’il soit, s’il n’a pas de sujets, n’est pas le Seigneur Dieu. Nous disons, en effet, mon Dieu, votre Dieu, le Dieu d'israël.le Seigneur Dieu; mais nous disons pas mon éternel, votre éternel, l'éternel d’Israël; nous ne disons pas mon infini, mon parfait. Ccs appellations ne sont pas relatives â celui qui sert Le mot Dieu signifie généralement maître; mais tout maître n'est pas Dieu. La domination d'un 'être spirituel constitue Dieu.

Decetledominalion véritable, il suit que le vrai Dieu est vivant, intelligent et puissant ; de ses autres perfections, il suit qu’il est souverainement parfait. Il est éternel et iufini, tout-puissant et tout sacbaut. Il dure de l'éternité â l'éternité; il assiste de l'infini à I infini, lt n'ost pas la durée et l'espace; mais il dure cl il assiste; il dure toujours; il assiste partout (3); et, par son existence continue et universelle, il fait la durée et l'espace. Comme chaque parcelle de l’espace existe toujours, et que chaque uiumcutinili visible delà durée existe partout, pour le Créateur et le Maître de toutes choses, il n’y a pas de /munis, il n’y a pas de nulle part.

Toute âme qui perçoit, dans de» temps divers, avec des appareils divers de sens et de mouvement, est une lier sonne une et indivisible. Des parties se succèdent dans le temps, et coexistent dans l’espace: mais ni l'un ni l’autre n’a lieu dans la personnalité de l'homme, ou dans son principe pensant, et bien moins encore dans le principe pensant de Dieu. Tout homme, en tant qu'il perçoit les choses, est un seul et même homme, dans tous et dans chacun de ses organes, tant que sa vie dure. Dieu est un seul et même Dieu, toujours et partout. Son omniprésence n'est pas seulement une faculté virtuelle, mais une réalité; caria faculté ne peut subsister sans la réalité. Eu lui sont contenues et sc meuvent toutes choses, mais sans contact réciproque. Dieu n’est pas affecté par les mouvements des corps ; les corps ne rencontrent aucun obstacle de l'omniprésence de Dieu. Que Dieu soit un être souverainement nécessaire, c’est une chose avouée ; et par la même nécessité, il est toujours et partout.

De lâ il est en tout semblable à soi, tout œil, tout oreille, tout ccrreau, tout bras, tout entier puissance de sentir, de comprendre et d'agir, mais d’une façon nullement humaine, d’une façon nullement corporelle, d'une façon absolument inconnue pour nous. De même que l'aveugle n’a pas l'idée des couleurs, ainsi nous n'avons pas l'idée des modes par lesquels la souveraine sagesse de Dieu sent et comprend toutes choses. En effet, il est dépourvu de toute forme, de toute figure corporelle; il ne peut être vu. senti, touché; et il ne doit être honoré sous l'image d'aucun attribut corporel.

compagcs non nisi consilio et dominio entis intelligent» et polentis oriri poluit. ( Pkilntnphim naturali » Principia.)

(8) Ilic omnia régit, non ut anima mundi. sed ut universorum dominas; et proulcr dominium suum Dominut Deus UxfVQxpÂT‘*p dici solcl. {Ibid.)

[Z) Æ ter nus est et iufiniius,omnipotenntt omniscient, id est durit ab teterno in sternum, et adestab infinito in intiuitum, omnia régit et omnia coguosdt quæ fiunt aut sari possunt. Non est (éternités vel mlinitti, sed œteruus et inlinilus ; non est dura tin et spatiuru ; sed durât etadrst. Durât semper, et adest u bique. (Ibid.)

Noua n’avons nulle idée de «es attributs: mais nous ignorons quelle est la substance rie quelque chose que ce soit. Nous voyons seulement des formes extérieures des corps et leurs couleurs, nous entendons seulement les sons, nous touchons seulement les superficies, nous respirons seulement les odeurs, nous goûtons seulement les saveurs : quant aux substances mêmes, nous ne les pénétrons par aucune action des sens, par aucun effort de la réflexion : et nous avons bien moins encore l’idée de la substance de Dieu. Nous le connaissons seulement par ses propriétés et par ses attributs, par la sagesse et l’excellence de ses œuvres, et par les causes finales qu’il s’est proposées. Nous l’admirons pour ses perfections, nous le révérons cl nous l’honorons pour sa puissance . nous l’honorons comme scs sujets; car Dieu, sans sa souveraineté, sans sa providence et les causes finales, n’est pas autre chose que U fatalité et la nature (I).

Non-seulement Voltaire n’a pas rendu l'ensemble, et, par conséquent, la force de cette belle démonstration; mais, à une analyse peu fidèle, il joint, selon son usage, des anecdotes douteuses.

« Plusieurs personnes, dit-il, qui ont beaucoup vécu avec Locke, m’ont assuré que Newton avait avoué a Locke que nous n'avons pas assez de connaissance de la nature pour oser prononcer qu’il soit impossible à Dieu d’ajouter le don de la pensée à un être étendu quelconque , c’cst-àdire à la matière. » La matière pensante! la matière capable de vouloir et de réfléchir, comme de graviter, comme de végéter, comme de croître! Voilà le principe qu’insinuait des lors Voltaire, qu'il ramenait sans cesse, et qui régna, plus ou moins avoué, jusqu’à la protestation de Rousseau.

Mais celle prétendue confidence de Newton à Locke n’csl-cUe pas démentie par tous les ouvrages du premier, depuis les plus sublimes jusqu’à son Commentaire de l’Apocalypse? Quoi! Newton, presque mystique, n’aurait pas même été spiritualiste? Quoi ! il aurait si faussement appliqué la règle sublime qu’il avait découverte? De ce que la matière gravite sous la loi de ["éternel géomètre, y a-t il motif de conclure que, divisée en fractions, elle raisonne, elle veuille, elle soit un être moral? N’est-ce pas là une contradiction dans les termes, ou une dénégation insignifiante? Car, si, parce don de penser, ajouté, communiqué à la matière, vous entendez, non pas une faculté dont elle est clouée, mais une personnalité distincte qui s’unit à elle, n’cst-cc pas Pâme elle-même que vous avez nommée, en voulant la méconnaître?

En attaquant l’immatérialité de Pâme, Voltaire, par une conséquence naturelle , supprimait la liberté de l’homme, cl arrivait au fatalisme, toujours à l’occasion de» découvertes de Newton , le plus religieux des philosophes. Hauperluis , qui avait précédé Voltaire dans l’intelligence de la

(1) Deus cnim sioedomioio, providentià et eausis finalibu*. nibil aliud est quàm fatum et natura.

(/'Ai 7. nat. princ.)

philosophie newtonienne, était loin d’en tirer un semblable corollaire; mais il en abusait autrement. L’attraction, démontrée comme la loi du mouvement des corps célestes, lui parut le principe universel, applicable à la formation de tous les êtres. II en fil donc la base d’un système sur la génération , qui fut très-conteste. Mauperluis, en guerre avec les savants, comme Voltaire l’était avec les hommes religieux, se lassa plus vile. Il n’avait pas assez le génie des sciences, pour y être inventeur; et il n’était pas assez habile écrivain pour plaire toujours, comme Fonlcnclle, en reudanl compte des inventions d’autrui. Son voyage au cercle polaire passa de mode au bout de quelque temps.

Ne pouvant pas, comme Voltaire, rajeunira chaque instant la curiosité publique par quelque création nouvelle , il aima mieux changer de théâtre; cl lorsque Frédéric, en 1740, reconstitua l'Acadcmic qu'avait fondée Leibnitz à Berlin , il so laissa facilement attirer en Prusse par le monarque, qui cherchait dans toute l'Europe des savants et des Utlrcs, comme le roi son père y avait longtemps recruté, à tout prix , des hommes de six à sept pieds. Mauperluis, d’abord, plut beaucoup à Frédéric, qu'il suivit à la guerre pendant deux campagnes. Après cet apprentissage, renonçant à la France, quoique toujours pensionné de Versailles, il épousa une noble dame de Poméranie, et s’établit tout à fait à Berlin. Fonlcnclle, lorsque le régent avait voulu le faire directeur perpétuel de notre Académie des sciences, s’ctail excusé, disant :

« Ah! monseigneur, pourquoi voulez-vous m’ôler « la douceur de vivre avec mes égaux? » Maiipertuis, moins sage, et dont l'amour-propre avait souffert de trouver à Paris beaucoup d’égaux , et quelques supérieurs, se fit nommer par le roi de Prusse prétident perpétuel de t’Acadcinie de Berlin; et il en fut réellement le chef.

On sait comment sa domination, d’abord assez paisible, fut troublée par Voltaire, devenu son coin, incnsat aux soupers de Potsdam. Mauperluis était-il ingrat, tracassicr et jaloux? comme le prétend Voltaire. Peu importe! et nous ne le savons pas. Le mathématicien Koënig, qu’il fil rayer de l’Académie, avait-il supposé la lettre de Leibnitz, où était pressenti et réfuté le principe de la moindre action dont Mauperluis se disait l'inventeur? Nous ne sommes pas juges à cet égard. Mais ce qui » lient à la peinture du dix-huitième siècle, c’est que de la sortit la moins philosophique de toutes les querelles, Voltaire publiant contre Mauperluis un pamphlet qu’il désavouait sous serment, Maupertuis dénonçant avec fureur Voltaire au roi, et le roi, dans une lettre eolère cl mal orthographiée , écrivant à Voltaire : « Si vos ouvrages vous méri-

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

»< lent (Je» statues, votre conduite mériterait des « chaînes. >• O philosophie, ô douce égalité entre un sagecouronnéctdc libres penseurs! où étiez-vous?

Ce qui reste de ce débat, c’est que Frédéric, dans sa petitecour littéraire, rappelait la fable du léopard jouant à la main chaude , et frappant à son tour de pair à compagnon, n’était le sang qui coule sous la griffe royale. Quant à Voltaire, on lui donne raison , sinon pour la forme , au moins pour le fond, en lisant Maupertuis.

Les écrits de Maupertuis contre Koênig, scs Lettres sur le progrès des sciences sont là pour justifier la diatribe du docteur Àkakia, que Frédéric fil brûler par la main du bourreau sur les places publiques de berlin. On y rencontre plusieurs vues bizarres, qui prouvent ou que la géométrie n’empécbepas de déraisonner, ou que l’orgueil du paradoxe fausse étrangement l’esprit. Tantôt l’auteur avance que làme, qui , dans l'étal ordinaire, voit le présent, pourrait, dans un état plus exalté, voir clairement l’avenir ; tantôt que, si on trouvait l’art de ralentir la végétation de nos corps, on augmenterait de beaucoup la durée de notre vie , comme on conserve longtemps les oignons dans une cave, en les empêchant de germer. Ailleurs , l’auteur espère un peu la pierre philosophale; ailleurs, il voudrait qu’on creusât une immense cavité pour pénétrer dans l'inlérieurdela terre; puisil propose défaire sauter avec de la poudre une des pyramides d'Égypte, pour voir ce qu’elle renferme. Tous ces projets , assez ridicules , le parurent encore plus, commentés par les plaisanteries de Voltaire.

Blais une chose vraiment incroyable, autant que révoltante, c’est la proposition que voici, pour tourner au profit de la science le supplice des criminels î « Peut-être, dit Maupertius, ferait-on bien « des découvertes sur cette mcrveilleosc union de « l’âme et du corps, si on osait en aller chercher « les liens dans le cerveau d’un homme vivant? « Qu’on ne sc laisse pas émouvoir par l’air de « cruauté qu’on pourrait croire trouver ici. Un « homme n’est rien, comparé à l’espèce humaine; « un criminel est encore moins que rien. »

Disséquer des cerveaux vivants pour prendre la pensée sur le fait , cela passe encore la barbarie de ces rois d’Égypte qui livraient au scalpel les criminels condamnés à la mort, afin que la médecine pût mieux observer sur le vif le mouvement interne des organes et le jeu desnerfs (I). Cette froide et cruelle folie, écrite par Maupertuis, méritait à elle seule la diatribe du docteur Akakia.

(1) Longé optimè fecixse Hcrophilum et Erosistratura, qui nocenscs hommes, à regibus ex carccre acceptos, vivos incidcrint,considerarintquc,etiamnum spiritu rémanente, ea qur oaiura aotè dausiiset. (c«ti. lib. 1.)

A ces bizarreries, le président de l’Académie de Berlin joignit peut-être un autre tort, aux yeux du roi : il n’était pas athée; et il mêlait à ses paradoxes scientifiques une sorte d'imagination religieuse. Son Système de la nature , ou Essai sur la formation des corps organisés , a partout pour objet d’établir la nécessité d’une première cause intelligente cl active. Cet écrit remarquable, publié en 1751, d'abord en Prusse, et à côte des immondes ouvrages de La Mcttric, fut combattu, en France, par Diderot, que nous verrons, à celle époque, commencer son fervent apostolat de matérialisme. Maupertuis, après avoir banni Voltaire de Potsdam, s’y trouvait donc déplace lui-même. Sa santé s’altéra ; son humeur inquiète devint une mélancolie profonde. Il sc plaignait du fardeau de la vie; cl l’Academie, Postdam, Berlin lui étaient insupportables. Le roi le laissa partir pour un climat plus doux. Il erra quelque temps, revit son pays natal, s’arrêta en Provence, cl vint mourir en Suisse, entre deux capucins, dit Voltaire, qui ne l’cpargnc pas même à l'agonie.

Ce ridicule, jeté sur les derniers moments d’un ennemi, était odieux et faux. Le tour d’imagination de Maupertuis, le caractère même de sa philosophie expliquaient assez d’ailleurs les sentiments religieux qui ont marqué sa fin. S’il montra souvent un amour-propre inquiet et exigeant, son âme n'en était pas moins disposée aux affections vives. Il fut longtemps inconsolable de la mort de son père, comme on le voit par une lettre de Montesquieu, dont l'esprit calme et libre prenait plus doucement les chagrins de la vie.

Ses écrits, malgré quelques paradoxes bizarres, avaient eu, dès l’origine, un caractère moral et spiritualiste. Il y avait persévéré à la cour de Frédéric, bien qu'il dût lui en coûter beaucoup de contredire le roi et d'encourir son ironie. Aux soupers pyrrhoniens de Potsdam, il avait défendu la cause qui n’était pas le plua en faveur, celle de Dieu et de l’âme immortelle. La Meltrie, avec son matérialisme medical, d’Argens, avec son érudition anlichrétienne, et jusqu'au baron de Polnitz, avec l’histoire de ses trois ou quatre apostasies, amusaient davantage le roi : car il y avait là le courtisan athée, comme, du temps de La Bruyère, le courtisan dévot.

C’est un incident remarquable dans l’histoire que cet appui donné par un souverain au scepticisme le plus destructeur. Les livres de La Meltrie sont , en eux-mémes, d’une grande médiocrité, et monstrueux sans être saillants. Les uns, comme l 'Art de jouir et le Discours sur le bonheur, n’offrent qu’une grossière licence, et seraient insipides parmi les mauvais livres. Les autres, où l’auteur veut rai*

tonner , tombent encore nu - dessous. L'Homme machine, le Traité de l'âme ne font que ressasser, en termes assez plats, les sophismes que Lucrèce avait animés d'une si belle poésie. La Metlric s'efforce île voir dans les organes de l'homme tout entier; il le rapproche du singe, de la brute; et il ne s’aperçoit pas mémo que, plus ce rapport de l’orga nisation physique est marque, plus est merveilleuse la différence incalculable des deux êtres, plus éclate dans Photnme la présence d’un principe supérieur, descendu sur la matière. Ce n’est pas tout de mal raisonner. Ce qui rend infâmes les livres de La Mctlrie, c’est qu’il corrompt systématiquement toute morale, qu’il veut détruire toute conscience. Lucrèce, dans sa négation de la Divinité, avait paru croire encore à la vertu, cl en faire un principe de bonheur. Le lecteur du roi de Prusse écrivait qu’il n’y a pas de remords, cl que l’homme doit se livrer au vice et au crime, si le vice et le crime le rendent heureux.

Quand on lit ces choses dans des ouvrages imprimés à Berlin sous la protection du roi , et tout remplis de plates invocations à son génie, on se demande où Frédéric voulait mener l’Europe, et si c’était en lui calcul de despotisme pour avilir et dégrader les hommes, ou simplement débauche d’esprit philosophique.

Mais Voltaire lui-même, qui blâme ces écarts du libre penser, et qui nomme quelque part La Meltric un philosophe ivre, n’avait-il pas trempé parfois dans ces complots contre la dignité de l’espèce humainc?On peut le croire, en lisant certain Traité de métaphysique, qu’il avait achevé dès 1736, mais qu’il ne publia pas de son vivant. Là, Dieu est encore conservé; la nécessité d’une première cause parait démontrée : mais toutes les vérités morales sont méconnues. Là, Voltaire, au fond, et sauf les grâces de l'esprit et du langage, argumente comme La Mctlrie. En affectant le doute, it va jusqu'à la négation absolue de la spiritualité de l’âme. Après avoir affirmé que l’àmc ne pense pas toujours, «il est « donc absurde , dit-il , de reconnaître en l'homme u une substance dont l'essence est de penser. » I)e là, il part naturellement pour refuser toute liberté à l’homme, pour le soumettre à la loi des sens, les seuls maîtres de son intelligence, et pour supprimer toute relation entre le Dieu qu’il a reconnu et la créature intelligente qu’il dégrade. Il supprime aussi le remords, et met à la place le gibet cl la roue, dont il menace les méchants.

Voltaire, à la vérité, se contredit dans cet ouvrage. Après avoir tourné en ridicule les idées innées, cl répété l’axiome que toutes les idées viennent par les sens, il reconnaît dans l’homme des dispositions instinctives. « La bienveillance pour

« notre espèce est née, par exemple, avec nous, « dit-il. El ailleurs: «Quoique ce qu’on appelle vertu « dans un climat soit précisément ce qu’on appelle « vice dans un autre, et que la plupart des règles « du bien et du mal diffèrent comme le langage et « les habillements, cependant il me parait certain « qu’il y a des lois naturelles, dont les hommes sont « obligés de convenir par tout l’univers , malgré « qu’ils en aient. » C’est-à-dire que cet esprit si net et si juste ne peut, malgré qu'il en ait, aller jusqu’au bout du matérialisme qu'il adopte. Il en abandonne les dernières conséquences, repoussées par le fait comme par le raisonnement; et il se fâche, quand elles sont reprises par la logique grossière de La Mctlrie. Mais, s’il y échappait lui-même par une contradiction, il n’en a pas moins posé je faux principe d'où sortent ces conséquences. La vérité morale est la loi des intelligences immortelles; les nier, c’est nier cette vérité même. El lorsque ensuite, forcé de la reconnaître, vous la comparez à l'instinct de l’abeille, cl que vohs assimilez une abstraction sublime ou un sentiment pur aux alvéoles d’une ruche, vous ne faites que matérialiser l’idée du bien et du mal , comme vous avez matérialisé l'âme; vous faites un non-sens, dont se moquait à son tour La Mellrie.

Quoi qu’il en soit, Frédéric, qui s'était amuse souvent du débat des deux opinions, parait avoir incliné de préférence vers le matérialisme complet et conséquent. Il ne rougit pas de composer un éloge funèbre de La Mctlrie. Cependant la pensée du roi ne prévalait pa<, sur ce point, devant sa propre Académie, où il Ht lire cet éloge. Soit indépendance d’opinion, necessaire aux lettres, soit candeur allemande, il s’y était forme un parti de philosophes chrétiens. Deux hommes célèbres, entre autres, Lambert et Euler, appliquaient à la démonstration des vérités religieuses les découvertes et la méthode de la science.

Nous ne citons que sous ce point de vue Lambert, qui, bien que né à Mulhouse, en France, appartient exclusivement à l’Allemagne par sa langue. Ses Lettres Cosmologiqucs sont un nouveau Traité de l'existence de Dieu , démontrée par la grandeur et h régularité de l'univers newtonien. Le mathématicien et poêle est dans le ravissement que lui donnent ces prodigieux calculs, ces distances infinies, ces soleils innombrables, ces myriades de mondes, et celte lumière en route depuis plusieurs milliers d’années avant d’arriver jusqu'à nous; et, du milieu de cet inGni, il clance son âme vers le Créateur, dont il surprend partout la puissance dans la merveille de ses œuvres. L'ouvrage «le Lambert est l’hymne de la science, et le plus bel exemple de l'appui qu’elle peut donner au sentiment religieux.

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Euler démentit de plus près encore la philosophie française du dix-huitième siècle, tout en lui empruntant sa langue pour la combattre. Ce n'est pas seulement l'existence de Dieu, la nécessité d’une cause première qu’il entreprit de défendre dans ses Lettres, écrites en français, à la nièce du roi de Prusse, la princesse d’Anhalt : quelques-unes de ces lettres sont une complète profession de foi spiritualiste et chrétienne. Je sais que, de nos jours, on les a trop vantées peut-être, dans la joie qu’on éprouvait à trouver si orthodoxe un savant, un géomètre. Il semblait que ce suffrage comptait double, et qu’on ne pouvait le priser trop haut. A vrai dire cependant, il suffisait de remonter un peu en arrière, pour rencontrer partout cette alliance de l’esprit mathématique et de l’esprit religieux, dans Pascal, dans Fermât, dans Kepler, dans Tycho- Brahé, dans Galilée; et c’était le génie du siècle, bien plus que celui de la science, qui avait rendu ce rapport si singulier et si rare.

Quoi qu’il en soit, ce qui nous frappe dans la métaphysique d'Kuler, c’est sa persuasion même, plutôt que les motifs de cette persuasion. Attaquet-il, par exemple, les philosophes « qui se sont •i imaginés que la matière pourrait être douée de « la faculté de penser, » il se borne à leur objecter que «les propriétés des corps sont ^étendue, u l’inertie et l’impénétrabilité. >• Il ne dit rien do i’allraction et de la gravitation ; il n'explique point la différence cuire les propriétés et les lois do la matière, entre les qualités qu’elle a, et l’action qu’elle peut recevoir. Ailleurs, il assure que le siège principal dei'âine est dans le corps calleux (1); ou bien, pour en donner l’idée, il la compare au point géométrique, qui n’a ni longueur, ni largeur, ni profondeur. Puis il blâme celle comparaison, sans y rien substituer.

Euler n’était pas entré dans cette belle voie de l’observation intérieure qui suit les phénomènes de l’Ame, et démontre son essence par son activité. En reportant, comme tout le dix-huitième siècle l’origine des idées à la sensation, il ajoute : « La « liaison que le Créateur a établie entre notre Ame « et notre cerveau est un si grand mystère que nous « n’en connaissons rien autre chose, sinon que h certaines impressions faites dans le cerveau, où « est le siège de l'âme, excitent en elle certaines « idées ou sensations ; mais le comment de cette « influence nous est absolument inconnu. » Pius loin, cependant, il soupçonne qu’après la faculté de sentir, après la méritoire, après les idées simples et composées, il y a encore une autre faculté de l’âme, qu’on appelle l’attention. Puis, de cette

(l)Tomc II, page 60.

Page 1