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faculté, qui précède toutes les autres, car sans elle la sensation même est imperceptible ou confuse, il dérive l'abstraction, qu'il appelle une nouvelle faculté, et qui le conduit au jugement. Toute cette marche est sans doute assez défectueuse ; et une dissertation, mi-partie algébrique. sur les signes et les procédés du langage, nous paraît ajouter peu de lumière à ces premières notions. Mais viennent ensuite de belles choses , dites avec simplicité, sur le bien et le mal dans l’ordre physique, sur la destination de l'homme, enfin sur la foi chrétienne même et les vertus qu’elle inspire. En tout, cct ouvrage, dans sa forme négligée, était une noble protestation devant Frédéric cl le dix-huitième siècle.

Celte espèce de réaction , ou de dissidence , qui créait un parti religieux dans la philosophie même, ne fut sensible que hors de France, du moins jusqu'à Rousseau , qui lui-même était un étranger. Nous ne parlous plus de l’Angleterre, où ce contrecoup avait dù plusieurs fois se produire, à la faveur même du droit de discussion. Mais à Genève il parut très-marqué. A la place des théologiens dogmatiques, on y vil de pieux contemplateurs de la Providence , si méconnue dans les cercles philosophiques de Paris. Tels furent, à des degrés différents, Abauzit et Charles Bonnet, libres penseurs religieux, purs et vertueux moralistes.

Abauzit ne fut guère connu en France que sur la parole de J. -J. Rousseau, et par une note de la nouvelle Héloïse, où il était comparé à Socrate. Voltaire ensuite s’empara de son nom , et lui attribua quelques hardiesses du Dictionnaire philosophique. Abauzit, dont la famille remontait, dit-on, à un médecin arabe du moyen âge, était ne à (Jzès, vers le milieu du siècle de Louis XIV. Après la révocation de l'édit de Nantes, il fut, dans son enfance, arraché à sa mère, qui élail protestante, cl mis dans un collège catholique. Sa mère parvint à l'en retirer, le fit passer à Genève, et s’y réfugia près de lui. Ces prémices de persécution avaient dù inspirer au jeune homme l'esprit de tolérance et de liberté, en même temps qu'une grande variété d'études favorisait en lui le libre penser. Mais il n'en resta pas moins religieux. Il prit part à la traduction française de l’Évangile, publiée à Genève; et pendant le cours de sa longue vie, il ne cessa jamais de s’occuper de théologie et de critique sacrée. Rien , dans scs travaux , ne porte le caractère du scepticisme. Il y a plus de charité que de dogme, mais souvent le langage d’une persuasion vive , bien éloignée de la polémique antichrclienne. Voltaire l’a nommé quelque part le chef des ariens de Genève ; el il parait en effet incliner au sentiment des unitaires : mais avec quelle réserve cl quelle gravité religieuse ! Ses deux écrits, sur la cou-

naissance du Christ , et sur l’honneur qui lui «st dû, uni inspiré les belles pages qui, dans la profession de foi du ficaire savoyard, choquaient si vivement Voltaire, comme une inconséquence et un désaveu d'incrédulité.

Admirable dans la modestie et la simplicité de scs moeurs, et possédant son âme en paix jusqu'à l'âge de quatre-vingt-huit ans , Abauxil fut, à Genève, le vrai et silencieux modèle de ce christianisme philosophique, dont nous verrons Rousseau devenir, par moments, l'incomparable orateur.

Un autre écrivain de Geuève, Charles Bonnet, eut bien plus de célébrité en Europe. Sa renommée s'appuyait sur l'étude approfondie de l’histoire naturelle. Cette science, qui, au dix buitièmc siècle, parut s'absorber tout entière dans la gloire dedenx hommes aussi différents parle but que par le génie, un grand classificateur et un philosophe éloquent, Linnée cl BufTon, avait produit, à la même époque, de pénétrants observateurs, qu'on a tort de ne pas compter parmi les écrivains. Tel fut Réauraur,donl les recherches sur l’histoire des insectes font partie de la science, et, lues par fragments, peuvent offrir i l'ignorance même un vif intérêt de curiosité.

Charles Bonnet se forma par les écrits de Fléaumur, et avait reçu comme lui le génie de l'observalion. Né à Genève en 1720, d’une famille riche et patricienne, et n’ayant jamais quitté les pittoresques contrées de la Suisse, ses premières études se portèrent sur la botanique et l’ entomologie . Il y fit de précieuses découvertes, qui n’intéressaient pas les savants seulement. Le célèbre historien Müller, admis, dans sa jeunesse, près de ce docte naturaliste, écrit à son ami Bonstctten : « Bonnet fait « imprimer ses nouvelles observations sur les « insectes : cela est beau comme un roman ;

« l'araignée surtout vous étonnera. »

C’est qu’en effet le naturaliste génevois, à la patiente sagacité de l'observateur joignait l'imagination et la sensibilité. Par là, dans la diffusion un peu incorrecte de son style, il est cependant écrivain; et, soit qu'il étudie la création dans les infiniment petits, ou dans les phénomènes du règne végétal, soit qu'il décrive la reproduction merveilleuse du puceron hermaphrodite , ou la formation et la texture des feuilles, il étonne, il attache; il parle aux yeux et à l’âme.

En lui, comme dans Ualler, l'étude des sciences naturelles avait nourri le sentiment religieux; et lorsque la fatigue de l’observation microscopique le tourna vers d'autres travaux, son esprit fut tout préoccupé de méditations métaphysiques et religieuses. Il les appliqua d'abord à l'étude de sa science favorite, dans deux ouvrages d’une haute généralité . les Considérations sur tes corps or-

ganisés. et la Contemplation de la nature, ouvrages dont l'illustre Cuvier a loué la méthode et la profondeur. Puis il se vit amené à l'objet principal de la métaphysique, l'étude et l'analyse des facultés de l'âme; mais il y porta nécessairement les habitudes de l’observation physique.

Par là sa philosophie parut singulièrement se rapprocher de celle de Locke , et des théories qui expliquent tout par l 'organisme, ou par la faculté de pcnsercommuniquée à la matière. Le but cependant était fort différent; car il n’y eut jamais d’écrivain plus religieux, cl, en dernier résultat, plus spiritualiste que Bonnet. Seulement, domiué par ses éludes de naturaliste, cl moins exercé à l'observation interne, à l’étude de Pâme sur cllcinéiue, qu'aux procédés de l'inspection anatomique, il ne conçoit la pensée que comme une filtre intellectuelle, L'âme est pour lui une nature mixte et indestructible, dont la vie est l’épreuve, cl la mort le perfectionnement. Ces idées allaient mal au dix'huilièinc siècle. Quelques théologiens orlodoxes y trouvaient un reste de matérialisme. Les sceptiques, et Voltaire à leur tête, s'en moquaieut comme d’une rêverie mystique. Bonnet se défendit avec candeur contre les premiers; et il s'expliqua pour tous, dans sa Vulingènisie philosophique, belle spéculation qui se termine à une pure cl savante profession de la foi chrétienne.

Ce n'est pas que cet ouvrage n'offre de singulières opinions. L'anatomiste métaphysicien expliquait la permanence du principe pensant par celle d’un petilcorps organique impérissable, « vrai siège u de l’âine, dit-il, cl qui est comme la mouade de u la pensée. » Cette immortalité qu'il assure à l’homme, il ne peut la refuser même aux animaux. Il s’occupe de leur étal futur, cl prévoit pour eux une seconde vie, plus parfaite par le développement du petit corps organique de matière éthérée, qui renferme aujourd'hui leur âme, et qui doit la perpétuer. Dans celle perspective, il ne craint donc pas d’écrire :« L'homme transporté dans un autre « séjour, plus assorti à l'éminence de ses facultés, a laissera au singe et à l'éléphant cette première « place qu’il occupait parmi les animaux de notre «planète. Dans cette restitution universelle, il u pourra se trouver, chez les singes et chez les u éléphants, des Newton et des Leibnitz. »

L'i magi nation de l'auteur, en même temps qu’elle voit la brute monter, dans une vie à venir, au rang de l'homme, se demande si la plante ne passera pas également de l'étrc végétal à l'être animé. Il appuie celle idée de poêle par de savantes observations sur les nuances successives, les dégradations imperceptibles qui rapprochent lesdivers règnes da la création. Dans ce rêve d’une âme bienvaiüanle,

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

il y aurait de l'avancement pour tout le monde; tout , dans la nature, monterait par degrés vers la sensation, la vie active, l'intelligence, la béatitude.

Noua nous arrêtons ; et bien qu'il y ail, dans cette théorie, quelque chose qui appartient à Leibnitz, à ce Leibnitz, dont le s erreurs mimes sont comptées parmi les titres de gloire de l’esprit humain , nous avouons que tout cola est bien étrange. L'ouvrage de Bonnet n'en est pas moins une belle et curieuse lecture; la dernière partie surtout ne doit pas souffrir des illusions qui précèdent; cl elle mérite d’être étudiée à part, comme un des plus curieux efforts de l'esprit philosophique, remontant par raisonnement, vers la foi. I/cxamen de l'Évangile surtout, d'après les probabilités ordinaires des témoignages, est un chef-d'œuvre d'induction originale.

Cet homme, qui s'était ainsi partagé entre la plus minutieuse observation des faits cl la spéculation la plus haute, coula scs jours en paix, dans l'élude de la nature et In méditation du grand Être. Comme ce vieux solitaire de la Trappe, interrogé sur l’emploi de sa vie, il aurait pu répondre : Cogitari dies antiquos , et annos œternos in mente habui. Mais, à cette sublimité rêveuse, il avait mêlé la pratique de toutes les vertus sociales. «Cet « homme est un être presque divin : je n'ai ren- « contré ni dans le monde, ni dans l'histoire, un « plus vrai philosophe, un caractère plus noble el « plus aimable. » Voilà le témoignage que lui rendait le sceptique Müllcr . après avoir passé plusieurs mois près de lui el de sa femme, dans sa campagne de Genthod, agréable retraite d'où sont datés ses principaux ouvrages. Genthod, modeste habitation d'un sage, lu n'as point rivalisé avec ce bruyant Ferney, où Voltaire, à la même époque, attirait les grands el les philosophes , où il déclamait le rôle de Lusignan , et écrivait Candide ; tu seras moins célèbre aussi, dans l'avenir, que cet autre ch&teau du voisinage, illustré par les noms de Necker rt de Staël : niais l’ami de la science et de la vertu ne l'oubliera pas en traversant la Suisse!

DIX-NEUVIÈME LEÇON

Progrès de l'école sceptique eD France. — Elle devient tout à fait dogmatique. — Son influence sur la morale et sur le goût. — Diderot . — Ses écrits philosophiques ; ses romans licencieux.— D’Àlembert.— Reflet de son génie mathématiquesur se* études littéraires. — Sa philosophie et sa critique.— Réforme de la philosophie matérialiste. —Philosophie de Coud illac, considérée dans ses principes, sa méthode.— Influence qu'elle exerce.

Messieurs ,

Les école» françaises de Berlin et de Genève, en reproduisant nos opinions sceptiques, travaillaient

à les réformer et à les combattre. Il y avait doute et partage dans les esprits : chez quelques-uns, le sentiment religieux renaissait du libre examen ;et la philosophie expérimentale était ramenée, à travers les recherches les plus hardies, aux vérités instinctives du spiritualisme. Mais, à Paris, le scepticisme, peu contredit, devenait dogmatique; ci il avait toute l'autorité cl l'intolérance de la mode. Bientôt sa doctrine ne fut pas seulement une négation, mais une foi; aux doutes discrets, aux insinuations malignes, aux attaques partielles, à la raillerie qui respectait du moins quelquci grands principes, succédait une destruction sérieuse et systématique de toute croyance religieuse et morale. Voltaire était dépasse, cl restait en arrière, non-seulement comme trop timide dans ce qu'il disait, mais comme trop faible au fond de l'àme, et gardant encore le préjugé de Dieu. La doctrine contraire commença d'clrc prcchêc avec hauteur. Il y avait l'apostolat de l'athéisme.

L'homme qui remplit celte mission avec le plus de taleut et d'ardeur, fut Diderot, esprit vaste, mais inconséquent, peu d’accord par sa nature avec ses propres opinions, enthousiaste el sceptique, bon homme exprimant parfois des vœux atroces , capable de vertu , cl destructeur de toute morale. En Diderot sc résume une école entière. Il n'en était pas seulement le chef avoué, mais le travailleur le plus actif; cl indépendamment do tout ce qu'il a fait seul , elle n'a rien publié où il n'ait mis la main. Avec lui nous avons eu tant d'écrits, graves ou licencieux, techniques el déclamatoires, sortis de sa plume, sous son nom, et tant d'écrits ou adoptés par d’autres, ou furtifs el sans aveu, le Système de la nature, te Lotie de la Nature, toute la bibliothèque polémique de d'Holbacb , et les chapitres les plus hardis d’IIelvétius, cl ce qu'il y a de plus éloquent dans l’Ilistoirc philosophique de Ilaynal, ou de plus curieux dans la Correspondance de Grimm.

Diderot représente une seconde époque du dixhuilièmc siècle, le passage du déisme à l'athéisme, de la licence aristocratique du Mondain au cynisme des Bijoux indiscrets, delà liberté frondeuse et de l'indépendance raisonnable à la haine de tout pouvoir , afin du libre exameu à l’abolition de tout principe.

Diderot, le plus remarquable de tous les hommes qui sccondcreiit ce mouvement, appartenait à la classe laborieuse. Né à Langres, en 1712, d'un père honnête coutelier, il commença, grâce aux institutions du temps, d'excellente» éludes au collège des jésuites de sa ville, cl vint ensuite les achever à Paris , par des cours de philosophie et de sciences. Comme presque tous les écoliers spi-

rituels et sans fortune, il était destiné à l'état ecclésiastique : son père l’y engageait ; et les jésuites d’abord, puis l'Université, tâchèrent de l'attirer. Mais son frère seulement devint un assez bon chanoine. Pour lui, une autre ardeur l'entraînait ; il secoua le joug, cl vécut à Paris de petits secours envoyés par sa mère, de leçons de mathématiques, cl de tous les expédients d'un pauvre jeune homme.

Un de ccs expédients fut de dire à un religieux en crédit qu’il voulait entrer dans son ordre cl se consacrer à Dieu, mais qu’avant de quitter le monde, il avait des dettes à y payer. Le religieux l’accueillit, et lui prêta plusieurs fois de l’argent, sur sa conversion future; mais comme les demandes se renouvelaient, enfin il refusa. « Vous ne voulez plus me prêter d'argent? lui dit alors le néophyte. — Non, assurément. — Eh bien! je ne veux plus être carme. » Cette feinte nous parait moins piquante et moins bonne que ne le croit un admirateur de Diderot. Elle semble annoncer déjà l’art qu’eut souvent ce philosophe de prendre avec emphase des rôles un peu factices, eide s’imposer parfois à autrui, au nom de la philanthropie, de la vertu, de l'amitié.

Quoi qu’il en soit, les privations de sa jeunesse ne furent pas soutenues sans courage. Il étudia cl travailla beaucoup, faisant des traductions pour les libraires, des sermons pour les prédicateurs, parfois même des mandements pour les évêques. Il s’était marié, et il avait une femme et une fille à nourrir. Cependant , au milieu de ce travail obscur et forcé, et des dissipations d’une vive jeunesse, son talent se formait, et ne larda point à paraître.

La littérature anglaise était alors la grande ressource de Diderot; il y prenait scs premières vues encyclopédiques, et des idées nouvelles en critique et en philosophie. Goldsmilh raconte quelque part une soirée, où, dans son voyage à Paris, vers 1710, il entendit Fonlenelle, Diderot et Voltaire discuter sur la littérature de son pays. Fonlenellc, qui la connaissait assez peu, l'attaqua finement cl sévèrement. Diderot en prit la défense, longuement et avec plus d'ardeur que de justesse, au jugement même d’un témoin intéressé. Voltaire le laissa dire ; mais lorsque bien tard dans la soirée, Voltaire prit ensuite ,1a parole et soutint la même thèse, sans exagération, sans emphase, avec un choix exquis de souvenirs et d’expressions, ce fut un charme qui retint tout le monde éveillé une partie de la nuit. Évidemment, c’est à l’Angleterre bien étudiée, c’est à Richardson, c’est à Lillo, c’est à la liberté de la scène anglaise que Diderot emprunta plus tard son drame moral, cl

l'expressive familiarité de scs récits. Mais il n’écrivit d'ouvrages d’imagination que dans sa maturité; et il ne chercha d’abord chez les Anglais que I érudition et la hardiesse philosophique. On le voit par son imitation assez littérale du traité de Shaflesbury sur te mérite et la eerlu. En donnant parfois plus de vigueur et d'éclat aux raisonnements de cet ingénieux sceptique, Diderot le suit pourtant à la trace, et, comme lui, s'arrête encore à la croyance de Dieu. Mais cet ouvrage, fondé sur les principes d’un théisme presque chrétien, n'exprimait pas l’opinion vraie de Diderot; et on ne peut y chercher que le talent d'ccrirc, cl une forme à la fois logique cl brillante.

Bientôt il se montra plus hardi dans un recueil de Pensées philosophiques, publiées sous l'anonyme. Là, Diderot est encore théiste; cl de l'existence du monde, il conclut le Créateur. Mais, sur tout le reste, il fait au dogme et à la morale une guerre assez ouverte ; cl, sous le prétexte de ramener les hommes à la religion naturelle, il attaque déjà tous les cultes. Écrites d’un style vif et brusque, avec un mélange d'imagination et de saillies, ces Pensées curent un grand succès, et fureul attribuées à Voltaire, dont la moquerie plus circonspecte n'avait pas osé tant de choses en quelques pages.

Diderot redoubla, cl fil paraître sa Lettre sur les areugles, qui lui attira celte détention à Vincennes, date célèbre du premier écrit de Rousseau. La Lettre sur les areugles était moins claire que les Pensées philosophiques ; et je ne sais si elle eût été beaucoup lue, sans la persécution de l’auteur. 11 y avait cette alliance de conjectures arbitraires cl d'observations physiques dont Diderot a souvent abusé. Le but de l'auteur était obscur; les déductions longues et embarrassées. Il avait fait un grand pas cependant; il arrivait à l'athéisme : mais en vérité, c’était par l'hypothèse la plus absurde. Certes, si la pensée humaine brille à nos yeux dans toute son activité immatérielle cl spontanée, si nous feulons la force de cet axiome : Je pense. Jonc je suis, c’est surtout quand nous voyous l'intelligence suppléant à l'imperfection des sens, et se passant parfois des plus précieux organes.

Si un homme aveugle-né a compris la lumière, et fait des leçons publiques sur la théorie de l’optique et la décomposition des couleurs, il y a là un des efforts de l'intelligence, qui en marquent le mieux là sublime origine. Et cependant c’est un témoin de ce genre, c’est le célèbre Saundcrson que Diderot s’avise de produire en preuve contre Dieu ; c'est dans la bouche de ce géomètre aveugle qu’il met ses objections à l’existence du Créateur.

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TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Historiquement, l’anecdote a été démentie par un i compatriote de Saunderson, par le ministre anglican qui assistait ses derniers moments : mais le raisonnement était encore plus faux que l'anecdote. Saunderson, l'ami, l’élève de Newton, se fût-il montré aussi ferme cl aussi bon athée que le veut Diderot, il faudrait peser sur ce point non pas son autorité, mais ses objections; et celles que lui attribue la Lettre sur les aveugles sont bien faibles. « Vous me citez des prodiges que je «n'entends pas, dit il, suivant cette lettre; si «vous voulez que je croie en Dieu, il faut que « vous me le fassiez loucher. » Pour faire un argument de celte force , l'exemple de Saunderson n’était pas nécessaire; un clair-voyant pouvait dire de même : « Si vous voulez que je croie en Dieu ,

« il faut que vous me le fassiez voir. «

Hors de là, le raisonnement que Diderot prèle à son philosophe aveugle se réduit à la vieille supposition que la matière en mouvement a pu se débrouiller d’elle-mèmc par une multitude d'essais successifs; que les êtres informes ont péri, et qu'enfin quelques formations accidentellement régulières et viables oui dure. Voilà le grand mol de la Lettre sur les aveugles.

Cet athéisme a son corollaire naturel, la destruction de toute morale. Suivant l’auteur, les idées même les plus purement intellectuelles, les idées de vice et de vertu, sont, comme le reste, toutes dépendantes du corps. En voulez-vous la preuve? Les aveugles ne conçoivent pas la pudeur; donc la pudeur dépend de la vue : ils ont grande aversion du vol, aversion qui, selon Diderot, naît en eux de deux causes, de la facilité qu'on a de les voler sans qu'ils s'en aperçoivent, et plus encore peutêtre de celle qu’on a de les apercevoir, quand ils volent : donc apparemment les clair-voyants devraient être des fripons. Hais Diderot, sans s’embarrasserdes conséquences diverses attachées à ce* deux exemples , s'écrie gravement : «Ah! madame, « que la morale des aveugles est différente de la « nôtre ! que celle d’un sourd différerait encore de «celle d'un aveugle, et qu’un être qui aurait un « sens plus que nous trouverait notre morale « imparfaite, pour ne rien dire de pis! »

Ainsi point de Dieu, point de vérité absolue, point de morale. Nous voilà tombés bien bas et bien loin de cette sphère élevée où nous plaçait Montesquieu reconnaissant une raison primitive cl une justice anterieure aux êtres qui la reçoivent et l’appliquent. La matière organisée d'clle-mêmc,. et tout l'ordre moral soumis à la matière, ou plutôt point d’ordre moral! Diderot s'enfonça dans ce chaos, de toute l’activité de son ardent génie. Là il rampe, il guée, il nage, cl quelquefois il monte

et s'élance, comme un météore, pour prendre toutes les expressions du poète.

L’inutilité d’une cause première, la négation de la Divinité, la matière vivanlcet créatrice, l’absence ou l'incertitude de la loi morale , voilà ce qu'il croit, ce qu’il veut, ce qu’il affirme ou ce qu’il insinue dans sa Réfutation de Maupertuis , dans son Interprétation de la nature , dans ses Romans, plus contagieux que scs Traités, dans sa Promenade du sceptique , dans son Rêre de d’dlembert, cynique ébauche où le matérialisme est mis en thèse et en action avec une impudence d’images égale à l’absurdité du raisonnement.

L'Interprétation de la nature était imitée do flacon, pour le titre et pour quelques formes philosophiques; mais, à travers l'éblouissement des grands mots, on recueille peu d'instruction de cette lecture.

Bacon avait dit avec grandeur et vérité: « Minis- « tre et interprète de la nature, l'homme n’agit, « et ne connaît qu'en proportion de ce qu’il a ob- « servé de l’ordre même de la nature. Il n’a pas « d’autre science ; il n’a pas d'autre pouvoir. On ne « commande à la nature qu’en lui obéissant. Ni la « main seule, ni l'intelligence laissée à elle-même « n’ont beaucoup de force. Il faut des instruments; « ils ne sont pas moins nécessaires pour l’intelli- « gence que pour la main. I.es instruments de la « main produisent on règlent le mouvement : les « instruments de l'esprit aident l’intelligence, ou la « prémunissent. Il serait insenfé et contradictoire « en soi d’espérer que les choses, qui n’ont jamais « été faites, puissent se faire, si ce n’est par des « méthodes qui n’ont jamais été tentées. »

Diderot exagère et parodie ce langage. « La vérifiable manière de philosopher, écrit-il, ce serait « d'appliquer l'entend ornent à rcntondcmcntctl'ex- « périence aux sens, les sens à la nature, la nature « à l’investigation des instruments , les instru- « ment» à la recherche et à la perfection des arts, « qu’on jetterait au peuple, pour lui apprendre « à respecter la philosophie. » Rien , dans Diderot, ne réalise ce fastueux programme; cl personne moins que lui n’a observé cette première réglé d’appliquer l’entendement à l’entendement; car ces parûtes, si clics ont un sens, ne pourraient désigner que l’observation interne, l’élude attentive des phénomènes de l’âmo; et c’est précisément ce que Diderot néglige ou méconnaît , pour chercher tout dans l’organisation physique.

Diderot ajoute qu’il existe une philosophie rationnelle et une philosophie expérimentale. Mais donne-t-il , comme Bacon , quelques règles précises cl sûres, pour diriger l'expérience? Nullement. Il entasse quelques hypothèses sur l’origine

des êtres , et n'exprime un peu distinctement que l 'atomisme d'Épicure. C’est à ce sujet qu’il combat Maupcrluis, ou plutôt que de la theoriede ce philosophe sur les forces vivantes qui concourent à l'ordre du inonde, il lire de nouveau le vieux système du panthéisme, dont il semble l’obscur hiérophante. Maupertuis avait tout subordonné à l'existence et à l’action de Dieu : Diderot n’admet d’autre Dieu que la matière, incessamment transformable et vivante. La conclusion qu’il en tire, c’est de conseiller aux hommes de laisser là ces questions futiles sur l’origine des choses, pour s’occuper seulement des recherches relatives à leur bien-être; et le conseil serait bon, si le bien-être de l’homme était possible, sans la culture de l’âme, et sans l’idée de Dieu, du devoir et.de la vertu. Mais autant les hypothèses cosmologiques sont inutiles et inaccessibles a l’homme, autant lui importe et lui appartient la méditation sur lui-méme, sur son Dieu et sur sa (in. Pour cela, les instruments sont en lui : la lumière esta sa portée; il voit dans son àmc. Mais c’était cette lumière que le philosophe venait éteindre, en ne laissant ni Providence, ni loi du devoir dans le monde. Car c'est là ce qui sort, plus ou moins avoué, de la métaphysique de Diderot, et ce qui règne dans sa morale.

Celle Interprétation de la nature, confuse et déclamatoire, n’a d’importance que comme le manifeste d’un parti. Ce fut le novum organum de l’athéisme au dix- huitième siècle; et Diderot se chargea lui-méniede le commenter et de l’étendre, par scs conversations et par les écrits qu'il inspirait. Qu’y a-t-il, en effet , dans le Système de la nature, la Philosophie de la nature , le Code de la nature , Vdge de la raison, de Thomas Payne, et cent autres pamphlets contre Dieu? L'affirmation de ce que Diderot avait jeté comme un doute profond et mystérieux, savoir que la matière, active par ellemême, produit dans ses étals successifs toutes les formes de l’être, le mouvement, la vie, l’intelligence.

Sans doute, des esprits différents tiraient de cette doctrine commune des conséquences fort diverses. El de même que Spinosa, dans son système de l’infinie substance, voyant, et, pour ainsi dire, louchant partout ce monde animé, seul Dieu qu’il reconnaisse, en parle avec une pieuse extase, dont les expressions ressemblent au pur amour de Fénelon pour la suprême intelligence; ainsi, dans le dix-huilicme siècle, quelques esprits, conduits, par la perversion du raisonnement, à ne voir dans l’homine que matière, étaient pénétrés cependant d’un affectueux respect pour l’humanité. Mais une doctrine se juge par ses inductions naturelles, et non par quelques inconséquences; et le résultat

logique de l’athéisme, c’est l’anéantissement de la loi morale.

Quelques philosophes de bonne ou de mauvaise foi ont soutenu le contraire. Quand Dieu n’existerait pas, ont-ils dit, l’homme n'en est pas moins obligé d’être juste et bon. Obligé? devant qui? et par quelle loi? « Le patriarche (c'était Voltaire) ne « veut pas se départir de son rémunérateur venir geur; il raisonne là-dessus comme un enfant, » écrit quelque part Grimrn, l’ami et le complice d’athéisme de Diderot. Voltaire pourtant n’allait pas encore assex loin. Ce n'eit pas seulement comme rémunérateur et rongeur que Dieu est nécessaire à la morale; c’est comme source de toute intelligence, comme règle de toute justice. S’il n’y a pas une intelligence supérieure, qui a tout précédé, si l’idée humaine du bien et du mal ne dérive pas d’une idée éternelle qui repose en Dieu même, si elle n’est qu’une convention terrestre, née icibas de nos intérêts et de nos besoins, elle n’est rien : elle n’a pas le droit de maîtriser l'homme, quand il peut y échapper; et elle ne le maîtrisera pas. C’est en ce sens que j'entendrais le mol extraordinaire de Mailebranclie : « Dieu est le lieu des « esprits, comme l’espace est lo lieu des corps. » Pour qu’il existe une vérité absolue, une vérité intellectuelle, il faut qu’il existe un Dieu.

Rien ne prouve mieux que les ouvrages de Diderot la justesse de celle déduction. Comme il a rejeté d’abord Dieu , il n’y a pas ensuite de principe qu’il n’ait miscndoQte et attaqué. Nous l’avons vu, dans la Uitre sur les aveugles, faire varier la morale avec le nombre cl la qualité de nos sens. Dans Y Entretien d’un pire avec ses enfants, dialogue fort piquant d’ailleurs, Diderot arrive à conclure qu’il n’y a pas de loi pour le sage. Dans le Supplément au voyage de Bougainville , la pudeur est déclarée préjugé, et l'inceste chose indifférente. Et non-seulement les vertus sociales, la foi, la probité, mais les sentiments, les instincts de nature sont mis en poussière. Diderot a écrit celte phrase : « Diles-moi si dans quelque contrée que ce soit, il « y a un père qui, sans la honlequi le relient, n’ai- « mât mieux perdre son enfant que sa fortune et u l’aisance de sa vie? *

O philosophe, qui aviet une fille dont vous parliez souvent, acceptez-vous cetto indigne supposition pour vous-même? Auriez-vous donné la vie de votre enfant pour conserver la pension que vous faisait cette impératrice de Russie , comblée de vos louanges, quoiqu’elle eût fait assassiner son mari?

Vous savez que l’école où régnait Diderot était principalement établie chez le baron d’Holbach, fort petit seigneur allemand, mais homme d’esprit et homme riche, tenant maison ouverte i Paris.

C’est lui que l'abbé Galiani nommait le mattre d'hôtel de la philosophie , parce qu'il a, pendant quarante ans , donné, deux fois par semaine, de fort bons dîners aux gens de lettres les plus célèbres, et surtout aux libres penseurs. J'ai connu, messieurs, des personnes qui avaient passé leur vie dans cette société; car nous y louchons. Il n’y a guère que soixante ans, le salon d'Holbach était dans sa plus grande ferveur de hardiesse; et on y discutait le programme métaphysique de la révolution de 1789, aux crimes près. Il n’est pas une théorie de réforme, pas une innovation, pas umv destruction qui n’ait été là révée, prédite, préparée.^

L’abbé Morellet, homme fort paisible et grand ami de l'ordre, assure que nul de cette société si hardie n’était capable d’entrer dans le moindre projet de troubler le gouvernement. Cela est juste, à quelques égards. Les convives du baron d’Holbach n'étaient pas de vrais réformateurs politiques, des Harrington, des Sidney. Quelques-uns même n'avaient d’indépendance que sur la religion et sur la morale, l’abbé Galiani, par exemple, qui se piquait de ne reconnaître, en politique, d’autre maître que Machiavel, et d’autre principe que le despotisme bien crû, bien vert. Mais, dansquclques autres, fermentait une ardeur aveugle de liberté, qui parfois s’exhalaiten vœux sinistres. Ce n’est pas à tort qu’on a reproché à Diderot d’avoir, mémo dans une espèce de saturnale philosophique, ou de réveriedithyrambique, déclamé ces étranges vers:

Et nui mains ourdiraient les entrailles du prêtre,

A défaut d’un cordon pour étrangler les rois.

Voilà, dans le vœu et l’image, ce cynisme de cruauté qui marqua plus lard des temps affreux, et semblait les annoncer. D’autres écrits, et Diderot prit part à tous, la Moral « universelle , le Système social, renfermaient, avec quelques principes vrais de droit public cl de liberté, une passion d’indépendance irrégulière cl violente. C’est par là que la philosophie déplut à Frédéric, et que ce roi en vint lui-méme à la réfuter. Mais ces premières rumeurs de l’esprit anarchique étaient encore enveloppées et comme couvertes par l’explosion irréligieuse. En fait, on ne conspirait pas contre le gouvernement de celte époque, vicieux à tant d’égards; mais on conspirait contre le fondement sacré de tout ordre social, le fondement de la justice, de la morale, de la liberté raisonnable, encore plus que du pouvoir, la foi à l’existence de Dieu et à la spiritualité de l’homme. Celte conspiration, toute spéculative, toute déclamatoire, tenait scs conciliabules chez le baron d’Holbach.

« C’est là, nous dit l’abbé Morellet, que Diderot, « que le docteur Roux et le bon baron lui-roème * établissaient dogmatiquement l'athéisme absolu,

m avec une persuasion, une bonne foi, une probité « édifiantes. »

Ajoutons même qu'il y avait une opposition déiste, qui soutenait le choc de son mieux, et n'était pas toujours battue, quand elle avait pour se défendre un certain argument moitié sérieux, moitié bouffon de l’abbé Galiani. Mais, en général, c’était l’athéisme qui répandait son souffle glacial dans cette atmosphère de savoir et d’esprit, que traversa Rousseau , et d’où il s’enfuit indigné et plus éloquent.

Il nous resterait à chercher dans les ouvrages de Diderot, et dans le caractère même de son talent, les conséquences de celle doctrioc dont il fut le plus ardent apôtre. Malheureusement, il est une partie de scs ouvrages qui sont jugés sous lo point de vue moral, par cela seul qu’on ne peut les nommer ici.

Mais quel était le talent de cet homme, qui, en face de génies bien supérieurs à lui, exerça beaucoup d’empire sur son temps, et en conserve sur la littérature du nôtre, écrivain remarquable, doot la verve ne resta pas accablée sous les in-folio de l’Encyclopédie, ne parut pas diminuée par tant d’emprunts qu’un lui faisait sans cosse, ni desséchée par l’aridité des études techniques, ni dissipée dans la stérile agitation des entretiens, mélange du sophiste et du philosophe, du dcclamatcur et du savant, corrupteur de la morale avec une sorte d'effusion de cœur et de bonhomie, corrupteur du goût avec une éloquence remplie parfois de vigueur et de simplicité?

Le rapport même des doctrines philosophiques de Diderot avec son goût et son style serait curieux à étudier. Dans le roman, dans le drame, dans la théorie de l’art, son imagination est matérialiste comme sa philosophie. Ce qui domine en lui, c’est une sorte de chaleur des sens. Son style colore, sanguin, nu, «(Tronic, n'a rien de cette beauté intellectuelle qui reproduit, à travers des images transparentes, les plus pures abstractions de l'âme. Chez lui, tout parle au corps. Sa poétique théâtrale prodigue la réalité jusqu'à la minutie, tout en y mêlant la déclamation. Ses jugements sur les arts du dessin sont vifs, mais outres, et dépassent la nature, en prétendant toujours y ramener.

El toutefois, il est deux genres de composition où Diderot a vraiment excelle, où il a été original et judicieux, nouveau et vrai. Le premier de ccs genres, messieurs, quel nom lui donnerai-je? Je ne sais. Ce sera, si vous le voulez, le conte moral, mais non pas mondain et fardé comme celui de Marmonlel, le coule moral, bourgeois, populaire, I le récit familier, les deux Amis de Bourbonne, J par exemple, celle histoire touchante où tout est

COUDS DK UTTKIUTÜRE FRANÇAISE.

si rude cl si simple; ou bien encore V Histoire de JUU‘ de La Chaux et du docteur Gardeit. Cela était nouveau dans noire langue. C'est l'abondance de détails , l'exactitude pittoresque cl sensible de Richardson, avec une expression plus serrée, plus nerveuse. Personne n’a mieux coule dans le dix-huitième siècle, pas même Voltaire,

On peut aussi, dans les grands romans de Diderot, dans ceux dont je ne parle pas , détacher quelques pages marquées de celte même empreinte , mais à travers combien de longueurs et de turpitudes !

Je reviens à un autre genre, la critique littéraire, où il a porté parfois une sorte d’invention aussi rare que piquante, cl jeté en courant de petits chefs-d’œuvre. Ce n’csl pas que là aussi Diderot n’ait été fort inégal, cl , par moments, faux cl de mauvais goût. Il a surtout contribué a donner aux jugements littéraires celle chaleur extatique, cet engouement fantasque, ces emportements d’adiniration ou de dédain, souvent éprouvés ou affectés depuis, et qui ne sont pas la vraie éloquence du genre, celle dont Cicéron , Fénelon, Voltaire ont animé la critique. Diderot, dans scs écrits, ressemble toujours à un homme de talent cl d'bumcur qui improvise. Il y a beaucoup à rabattre de ce qu’il dit, beaucoup à retrancher; mais il y a déjà le fond cl la forme, la sagacité, la vivacité et le hasard heureux de l'expression.

Diderot, comme critique, a quelque chose de la liberté de l’école allemande, quelque chose aussi de ses affectations. Ce qu'il veut, ce qu’il admire, c’est le naturel, le spontané, le simple, un homme enfin, et non pas un auteur. Ce qu'il est dans scs jugemeuts, c’est un homme passionné cl original, qui ne juge ni par règles, ni avec méthode, mais sous les impressions qu’il reçoit, ou par des vues de l’esprit qui lui sont propres. Mais ce qu’il est naturellement, il affecte encore plus de l’être. Il prétend toujours que sa critique soit neuve. De là j bien des recherches. Parle-t-il de Thomas cl de son I Essai sur les femmes ? « Quand on veut écrire / « sur les femmes, s’écric-t-il, il faut, monsieur u Thomas, tremper sa plume dans l'arc-en-ciel , et m secouer sur sa ligne la poussière des ailes du pa- « pi I Ion . I) faut être plein de légèreté , de délicaii tesse et de grâce; cl ces qualités vous manquent.

Comme le petit chien du pèlerin , à chaque fois « qu’on secoue sa patte , il faut qu’il en tombe dos « perles; cl il n’en tombe aucune de la vôtre. » La patte i le Thomas, cela peut sembler plaisant; mais pour celle plume, ccl arc-en-ciel cl ccs ailes de papillon . c'est du critique qu'il faut rire.

Il y a bien aussi des choses ridicules, de l'enthousiasme à froid , des naïvetés d’apparat , de l’exagéré , du faux , dans l’éloge que Diderot a fait de

Richardson ; mais il y a de la grâee et de l’éloquence. La fin est ravissante. On voit Diderot, oisif cl passionne, perdu dans la rêverie de ces beaux romans qui bantentsa vive imagination :

Vous qui parcourez ces lignes que j'ai tracées sans liaison, sans dessein et sans ordre, à mesure qu’elles m’étaient inspirées dans le tumulte de mou cœur, si vous avez reçu du ciel une Âme plus sensible que la mienne, effaccz-les. Le génie deRichardsona étouffe ce que j'en avais. Ses fantômes errent sans cesse dans mon imagination : si je veux écrire, j’entends la plainte de Clémentine; l'omore de Clarisse m’apparaît ; je vois marcher devant moi Grandisson; Lovclace me trouble, et la plume s’échappe de mes doigts. Et vous, spectres plus doux, Emilie, charlotte, Paméla, chère miss Rowc, tandis que je converse avec vous, les années du travail et de la moisson des lauriers se passent ; cl je m'avance vers la dernier terme, sans rien tenter qui puisse me recommander aussi aux temps à venir.

Diderot est un critique supérieur, bien qu’il manque souvent d’une exacte justesse. Mais il sent ce qu'il juge; il analyse avec éloquence. Son imagination se colore de celle d’autrui ; il prend le langage et l’accent des choses qu’il veut louer. Vous le croyez emphatique et déclamaleur, c'est qu’il dissertait sur Sénèque. Mais lisez quelques pagesqu’il a écrites sur Tcrence : on n'est pas plus simple, plus élégant, plus net; on n’a pas plus dégoût. Térence l’a frappé ; il en conserve l’image, comme un œil irritable qui s’est fixé sur une vive et distincte couleur, en garde l'empreinte, et la porte quelque temps avec soi.

Diderot, dans ses causeries de salon, avait un jour parlé de Térence, comme il parlait de tout , avec feu, avec ravissement. Fuis il s’élail enthousiasmé pour autre chose. M. Suard, homme d’esprit et qui faisait un journal, aurait bien voulu saisir au passage la première partie de l’entretien; et il pria Diderot de la mettre par écrit. Diderot promit pour le lendemain, et les mois s'écoulèrent sans qu'il remplit ccl engagement sans cesse rappelé. Enfin, un jour, de grand malin, arrive chez Diderot le domestique de M. Suard, qui vient chercher l’article sur Térence attendu, dit-il, pour finir le journal sous presse. Diderot pour la vingtième fois, renvoyait nu lendemain. Mais le messager déclare qu’il a l'ordre de rester, cl ne peut revenir sans copie , sous peine d’élre chassé par son maître. Diderot, pressé, s’illumine de Térence ; cl, en quelques heures il le réfléchit dans le délicieux fragment : « Térence était esclave ... etc. »

Diderot, à la vérité, vous paraîtra bien moins heureux dans sa longue dissertation sur la poésie dramatique: c’est que là il est inspiré non plus de Térence, mais de lui-mémc. Il écrit sous le reflet de scs propres drames, du Père de famille, cl du Fils naturel. Il devient lourd et maniéré; il fait une poétique fausse pour un genre faux. Il tombe dans une sorte de matérialisme théâtral; il

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

en vieut à donner aux ininulics extérieures, à la mimique des choses insignifiantes une im(K)rtance ridicule; et après avoir pris l’insipidité pour le naturel, il y ajoute le jargon et l'emphase. Les prétentions de l'auteur ont gâté le sens du critique. L'un a voulu créer, dans la peinture de la vie, en ramassant ce que les maîtres avaient dédaigné; et l'autre transforme en théorie ces expédients nés du défaut d'invention dramatique.

Là cependant la critique de Diderot se montre encore ingénieuse et neuve, dans quelques réflexions épisodiques sur les anciens, sur Homère, sur Térencc , sur Lucrèce. Diderot connaissait l'antiquité; il en avait particulièrement étudié les philosophes. C'est lui qui , dans noire littérature, a, le premier, fait uue place à l'histoire de la philosophie; et quoiqu'il ait surtout travaillcd'après Brucker, il a sa part de vues originales. Sans doute, ou ne trouvera pas, dans son analyse des écoles grecques, la précision savante, la méthode de restauration inventive , qui caractérisent quelques fragments sur la philosophie ancienne publiés de nos jours. Mais il a parcouru, dans ce genre, une immense carrière, embrassant, pour l'Encyclopédie, tous les âges de la philosophie grecque, depuis les systèmes d'Heraclite et d'Auaxagorc jusqu'au syncrétisme d’Alexandrie, et ensuite reprenant le travail de l'esprit humain dans le moyen âge, depuis les premiers scolastiques jusqu'à Van Ilelmont, vaste Babel, dont il est l'interprète un peu confus. El cependant, comment ii'étrc pas frappé de cet amas de connaissances et de cette active sagacité?

Erudit cl original, Diderot, malgré l’erreur de scs principes, peut-il être relégué, comme le veut La Harpe, dans la classe des sophistes? et après les quatre génies du dix-huitième siècle, son nom ne doit-il pas venir le premier peut-être parmi les lettrés de son temps? Il n'en fut pas ainsi ccpcrr dant. Sa réputation souiïril de scs doctrines; son talent resta en partie offusqué par le genre de ses travaux. Longtemps ami et associé de d'Alembcrl, il ne sut pas, comme lui, se ménager une considération assurée; il ne put même entrer à l'Académie, malgré l'ascendant du parti philosophique, et toutes les lettres de Voltaire, qui prétendait, pour celte bonne œuvre, employer de l’ompadour et l’abbé d'OIivcl.

Cependant, depuis la Lettre sur les aveugles, nulle persécution ne vint le distraire. Entre le baron d'Holbach et quelques amis dont il était l'oracle, il poursuivit sans obstacle sa prédication d’athéisme, jusqu'à son voyage triomphal à la cour de Russie, dans l'été de 1773. Lorsqu'Euler, qui avait aussi vécu dans celte cour, icut quittée pour Berlin, une jeune princesse de l'russc s'étonnait de

sa timide réserve : «Madame, lui dit le géomètre, « c’est que je viens d’un pays où on est pendu « quand on parle. » Diderot n'en parla pas moins devant Catherine. Du reste celte philosophie épicurienne cl vague n'avait rien d'incommode pour la conscience de la coupable souveraine. Elle combla de présents le philosophe, dont elle admirait, écrit-elle à Voltaire, l'imagination intarissable, et elle le renvoya vanter dans les salons de Paris les lumières cl l'humanité de Saint-Pétersbourg.

Diderot vieillissait; et un voyage précipité, un séjour de quinze mois sous le ciel de Russie avaient altéré sa forte constitution. Il languit depuis son retour; mais son talent gardait la même vigueur. Une des pièces les plus originales qu’il ait écrites, le Neveu de Rameau, ce dialogue spirituel, déclamatoire, cynique, moral, censure ou apologie du vice, appartient à scs dernières années. Jusqu'à sa mort, en 1784, il continua decauser et d'écrire en sceptique, ou plutôt eu athée dogmatique ; excellent homme, d'ailleurs, pour tout ce qui ne contrariait pas son plaisir ou son goût , charitable, confiant, affectueux, et en tout un des hommes les plus extraordinaires du dix-huitième siècle, pour le savoir et la verve, Seulement c'est un regret amer de songer que des dons si rares, une intelligence si active et si cultivée, un naturel si riche, n'aient servi qu'à la prédication des plus désolantes doctrines. Diderot a fait, en cela, beaucoup de mal. Insidieux logicien et peintre corrupteur, il appelle la licence au secours du sophisme. Diderot ne s’est pas fait moins de tort à lui-même. Malgré son rare talent, il devint lourd cl monotone par l’obsession d'une seule idée. Et quelle idée! faction indéfinie de la matière, et son passage de l'état inerte à tous les phénomènes de la vie cl de l'intelligence. Voilà ce qu'il ramène sans cesse, en y mêlant, sous toutes les formes, l'image de la jouissance physique, cl en lâchant d'ennoblir ce culte du corps par un prône de vertu cl de bonté, contradictoire et démenti.

Dans l'ordre moral , Diderot ne saurait cire trop blâmé ; car il a faitservir au ravalement de l’homme la chaleur même de l’imagination et de l'éloquence. Sous le rapport du goût, il ne pèche pas moins , comparé surtout à Voltaire : c'est Diogène, au lieu d’Aristippe. Là où Voltaire a passé, jetant quelques traits libres , Diderot professe longuement la corruption. Sa licence même devient doctorale et déclamatoire. Il a donné l'exemple funeste de se passer à la fois de raison et de pudeur; et par là, si son nom et son talent doivent vivre, sans cesse on doit protester contre l’erreur de ses principes, et la contagion de sa parole.

Rien de plus opposé à cette nature intempérante

de Diderot que le caractère el l'esprit d'un autre écrivain, qui fut vingt ans son coopératcur el son ami : vous avez déjà nommé d'Alembert , l’auteur du Discourt préliminaire de l'Encyclopédie. L’influence réunie de ces deux hommes doit être d’autant plus grande que leurs talents étaient plus divers, et que la méthode, la précision, la justesse de l’un , corrigeaient l’abondance irrégulière de l'autre. Il y a longtemps déjà, lorsque Napoléon ûl placer la statue de d’Alembert dans un lieu public, on disputa pour savoir si cet honneur était rendu au philosophe ou au géomètre. La question ne sera pas douteuse pour la postérité. Créateur de plusieurs découvertes partielles cl d’une grande application de la science, d’Alembert, nous le savons par ses successeurs, est un homme de génie dans les mathématiques. Il ne peut prétendre au meme rang dans la philosophie cl les lettres, quelque jugement qu’on porte d’ailleurs sur scs doctriucs. Toutefois, par la partie, sinon la plus incontestable, du moins la plus counue de sa gloire, par son esprit , par son influence , il occupe une grande place dans la révolution intellectuelle du dix-huitième siècle; el sa personne, non moins que scs écrits doit nous occuper.

D'Alembert, comme un célèbre poêle anglais de la même époque, était né hors de la société, et sous la disgrâce qui s’attache à la violation d’une de scs lois. Fils naturel de Mme de Tcncin cl du commissaire de marine Dcstouchcs, il fut désavoué, dès sa naissance, comme l'avait été le malheureux Savage , fruit des amours illégitimes de lord Hivers et de lady Macclcsficld. Plus maltraité même encore par l’indilTérence de sa coupable mère, il fut exposé dans ses langes sous le portail d’une église , cl recueilli par la pitié d’une pauvre femme. Mais Savage resta toute sa vie sous le poids de son origine, errant, proscrit; et ne pouvant, par la célébrité littéraire, rentrer dans celte société d'où il était tombé par l’injuste hasard de la naissance, il languit dans l’humiliation et le vice. En vain, dans son poème énergique du Bâtard, il dénonça et réclama sa mère. D'Alembert, sans jamais sc plaindre de la sienne, par la seule force du talent, cl par le caractère affable el bienveillant de la société française, trouva partout un honorable accueil : tant, il faut l'avouer, l’amour des lettres, l'ascendant de l’esprit avaient mêlé, dans notre ancien régime, d’heureuses compensa- , lions à l'inégalité des rangs !

Arrêtons-nous un moinenL sur celte destinée, qui appartient à l'histoire des mœurs comme ù celle des sciences.

L’enfant de de Tencin n’était pas tout à fait oublié dans l'abandon où il avait clé jeté. Son |

père, sans pouvoir le reconnaître, lui assura du moius une pension qui permit plus tard a sa pauvre nourrice de le faire élever avec soin. 11 (il d’excellentes études à l’université, el obtint meme, très-jeune, le litre de maître èsarts. Si les jésuites avaient eu l’envie de s'attacher Diderot, il parait que les jansénistes espérèrent quelque temps attirer d’Alembert. Un de scs professeurs, fort zélé pour la secte, en voyant avec joie l’esprit vif et caustique du jeune élève, attendait de lui de nouvelles Provinciales. Un goût passionné pour les mathématiques, tout en marquant mieux la ressemblance avec Pascal, changea fort celte vocation promise. D'Alembert, après les éludes classiques, essaya du droit el de la médecine, pour avoir un étal; mais eu vain. Ce qu'il avait entrevu de mathématiques, dans le cours de philosophie du collège, lui avait montre la science pour laquelle il était né. 11 s’y dévoua tout entier, sans maîtres, cl presque sans secours, allant consulter dans les bibliothèques publiques les livres dont il avait besoin, cl y retrouvant parfois les démonstrations qu’il avait déjà devinées.

Ce n’est pas ici , et à nous , qu’il convient do parler de dynamique , de calcul des différence» partielles, de précession des équinoxes : nous ne pouvons un peu connaître que le philosophe el l’écrivain. El si, sous ce rapport, le talent ne parait pas égal à la renommée , l'influence que ce talent exerça n’en mérite pas moins d'élrc notée dans l’histoire littéraire du dix-huitième siècle. >s

Un savant célèbre de nos jours, parlant avec admiration du génie mathématique de d'Alembert, lui reprochait seulement de manquer d’élégance dans le calcul. Mais là d’Alembert était inventeur. Il n’en est pas de même dans ses autres écrits. Hors de la géométrie, l’originalité l’abandonne; et même, lorsqu’il ne prend que la philosophie des sciences , vous ne lui trouvez ni cette étendue ingénieuse de l’esprit de Fontcncllc, ni cette belle clarté de Mairan, ni celte facile el éloquente démonstration de quelques savants nos contemporains. Son style est toujours froid et contraint. (Quoique occupé de grandes choses (qu’y a-t-il de plus grand que d’avoir créé une science cl médité sur toutes?), il manque de force et d’élévation dans l’expression. On a dit que c’était un système de sa part, et qu a ses yeux le langage des sciences voulait une sévère simplicité. Ce n’est pas la simplicité que nous lui reprochons; c’est parfois quelque chose de plus. D’Alembert s’ennuyait du style de Buffon, et le trouvait fastueux cl déclamatoire. Consulté sur ce jugement, un homme d’esprit répondit : « ^)ue voulez-vous? il idesl pas donné à « tout le monde d'être sec. »

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Le scepticisme qu’avait adopté d’Alembcrt, cl qui se monlre si fort à nu dans sa correspondance intime avec Frédéric, n’était pas fait pour corriger cette disposition naturelle de son esprit; et la réserve qu’il s'imposa d'ordinaire, les précautions dont il enveloppait souvent ses pensées les plus hardies, devaient nuire également au naturel et à la vivacité de son style. Toutefois, lorsque, déjà célèbre en Europe par ses grands travaux mathématiques, et un peu rassasié de celle gloire par vingt ans d'études et de succès , il se tourna vers les lettres, son coup d’essai fut une oeuvre de maître, le Discours préliminaire de l'Encyclopédie. Publié à peu d’années de V Essai sur les mœurs, de V Esprit des lois et des premiers écrits de Rousseau, cet ouvrage eut son éclat dans le midi du dix-huitième siècle.

La méthode et plusieurs idées étaient empruntées de Bacon. Mais le tableau de tout ce que les sciences avaient fait de grand depuis Bacon, une exposition plus précise, cl cet ensemble de rues comparées qui natt du progrès général, suffisaient à la gloire du nouveau travail : seulement, on n’y sent pas assez ce qui domine dans Bacon , ce qui couvre ses omissions et ses erreurs, l’enthousiasme de la science. Ce n’est pas que l’âme de d’Alembert ne fût noble, plus désintéressée que celle de Bacon, et plus exclusivement éprise de la gloire des sciences. Mais on dirait qu’il appliquait à tout les procédés rigoureux des mathématiques, au lieu de porter, dans cette science même, l’imagination élevée du métaphysicien. De là, ce péristyle de l’Encyclopédie , correct et bien distribué , ne frappe pas les yeux par cet air de grandeur qui saisit à l’ouverture du livre de Bacon, sur la dignité et les accroissements des connaissances humaines.

Dans la première partie de ce discours, après avoir établi que l'homme doit toutes ses idées aux sensations, sauf cependant une loi naturelle qui se trouve au dedans de lui, exception très-fondée, mais qui détruit Je principe , l’auteur esquisse la généalogie des sciences , en commençant par les notions intellectuelles du vice et de la vertu, de la spiritualité de l’âme et de l’existence de Dieu, et en passant successivement aux connaissances qui ont pour objet les besoins du corps, et la nature physique exploitée, comparée, mesurée. Il est à remarquer que, dans cet enchaînement, et dans ce point de départ, d’Alembert s’éloigne tout à fait de Diderot et exprime une toute autrecroyance :« Les « propriétés que nous apercevons dans la matière, « dit-il, n’ont rien de commun avec la faculté de « vouloir et de penser. » Ailleurs il reconnaît une égale certitude aux vérités morales et aux vérités géométriques. Kn tout , le caractère de ce

discours est une philosophie judicieuse et ferme, qui n’a rien du scepticisme amer et décourage , fréquent chez d’Alembcrt.

Du reste , la généalogie des sciences qui remplit cette première partie n’est qu’une nomenclature plus ou moins arbitraire. L’éloquence y ligure parmi les sciences d’observation . la poésie, que les anciens appelaient une éloquence plus sainte et plus auguste, sanctorem augustioremque eloquentiatn, parmi les arts d'imitation, à la suite de la peinture, de la sculpture, et même de l’architecture, « qui, dit-il, n’est aux yeux du philosophe , « que le masque embelli d'un de nos plus grands « besoins. » On n’en doit pas moins étudier avec soin cette espèce d’inventaire, où, sous les divers numéros de mémoire, imagination , raison, se rangent tous les efforts et tous les produits de l’intelligence.

I.a seconde partie du discours est plus remarquable encore. Elle dut frapper vivement les contemporains. Elle les éblouissait de leur gloire, en retraçant les progrès de l’esprit humain, en France et en Europe, depuis le seizième siècle cl le point d’élévation où il était parvenu. Ce tableau était distinct de l'Encyclopédie, répertoire nécessairement indigeste et médiocre, par son immensité même. Aussi, nous l’en avons détaché, pour le considérer à part, et en marquer le noble et nouveau caractère.

D'Alcmbert n’eut pas, dans la suite, une pareille occasion de talent. Les nombreux éloges d’académiciens qu'il a composés sont instructifs, pleins d’esprit et d’anecdotes, mais ne répandent pas sur les lettres l’inlérél et l’agrément que Fontenellc savait attacher aux sciences même les plus austères. Quelques Essais de d'Alcmbert, sur les questions de littérature, manquent d’éclat, et parfois de justesse, au moins de celle justesse du goût qui n’est pas celle de la géométrie, comme l’a remarqué Pascal. Sa traduction des fragments choisis de Tacite a de la concision sans force, et n’est, en général, ni éloquente ni fidèle. D’Alembert avait, du reste, dans l’esprit et dans l’humeur, une verve caustique, dont son style a quelquefois profité. Nous le verrons aux prises, sans trop de désavantage, avec Rousseau même; et son livre sur la destruction des jésuites, sans être écrit du style de Pascal, comme le prétend Voltaire, est un vif et piquant récit où l’impartialité meme a sa malice.

Mais tout ce qu’on peut lire aujourd'hui de d’Alembcrt n’est qu’une image affaiblie de luimême. Ses écrits ne donnent pas l’idée de la considération puissante et paisible qu'avait obtenue dans le monde cet homme qui n’était pas un sage, ni peut-être un grand caractère, mais qui eut, au

plus haut degré, dans son temps, la dignité d'homme de lettres, avec beaucoup d’esprit pour la faire valoir, et une illustration à part dans les sciences pour la soutenir. On voit quelque chose de cette influence dans son Essai sur les gens de lettres et sur les grands. Elle s’y marque surtout par l’épigramme; mais il faut la chercher dans sa vie, où elle se montrait bien mieux par le désinlé ressèment, l'honneur, l'amitié fidèle cl la fierté délicate. D’Alcmbcrl, refusant tour à tour la présidence de l’Académie de Berlin, près d'urf roi qu’il aimait, et le magnifique emploi de gouverneur du grand-duc à la cour de Catherine, d'Alembert, réduit à une modique pension d’académie, et recevant à scs petites soirées, dans son entre-sol du Louvre, d’anciens ministres, comme le duc de Choiseul , et des grands seigneurs parfois gens de beaucoup d’esprit, d’Alembert, sans place, sans faveur, sans fortune, sans famille , était un des personnages les plus importants de Paris. C’était un triomphe du mérite pur, du mérite personnel, triomphe que permettait l’ancien régime, avec tous scs abus, et qui ne se retrouverait pas dans l'égalité de nos temps plus libres, où la politique ne laisse guère de grande place hors d'elle.

D’Alembert jouissait beaucoup de celte estime , son unique bonheur, dans une vie laborieuse et simple, qui ne fut pas exempte de quelques tourments de cœur; car il iouffril des passions, comme sa spirituelle et oublieuse mère avait su les peindre. Tous les mémoires du temps et les lettres de M,N’ Lospinassc nous ont dit combien l’amour de d’Alembert fut malheureux et soumis. Sa douleur, après la perle de celle qu'il aimait, fut inconsolable; et on la seul dans le témoignage de ses regrets, malgré je ne sais quelle affectation qui s'y mêle. C'est un spectacle triste de voir, dans les dernières années de sa vie, celte belle et vive intelligence languir sous les infirmités physiques, sans la distraction de l'étude, sans l’cspcrance de l’avenir, et presque sans la douceur de l’amitié, u’ayaut plus guère de consolation que les lettres assez rares cl la froide philosophie de Frédéric.

D’Alembert, du reste, très-éloigné du prosélytisme de Diderot, n'avait prêté au scepticisme qu’un secours indirect; cl, en vantant surtout la méthode des sciences, il avait voulu décréditer la métaphysique , plutôt que la corrompre. Une place restait à prendre dans la philosophie, entre les anciennes doctrines appuyées sur la religion et les théories du matérialisme. Un homme s’y destina vers l’époque où Diderot et d'Alembert avaieul commencé leur renommée. Fondateur d'une école, l’analyse de ses écrits pourrait être l'histoire d'une science. Il ne nous appartient pas de le considérer ici sous

un tel point de vue. Ce qui nous est permis, c’est d’esquisser une différence, de marquer un contraste, et d’indiquer l’effet extérieur d’une doctrine, plutôt que d’en discuter dogmatiquement les principes. Je parlerai donc peu de Condillac, après ce qui en a été dit, et par les ingénieux continua • leurs qui l’ont corrigé, et par les maîtres célèbres qui l'ont combattu.

Né à Grenoble , en 17155, dans une famille de robe, Condillac, élevé pour être abbé, devint philo* sophe, selon la destinée commune à ta plupart des vocations ecclésiastiques du temps. Mais sa philosophie, au lieu d'étre exclusivement novatrice et militante, se tourna toute en recherches spéculatives; et il parut moins vouloir servir une cause, que fonder une science. L’objet de cette science était grand : l'analyse de l’esprit humain. Il y consacra toute sa vie; car ses ouvrages sur divers sujets, psychologie, logique, histoire, calcul, ne furent que des applications réitérées de la méthode suivie dans le premier, l 'Essai sur l'origine des connaissances humaines. C’est le point de vue qui occupa pendant quarante ans Condillac, et d'où il a tiré une philosophie que sa clarté apparente et sa simplicité ont rendue justement célèbre.

Cette philosophie affecte surtout d'écarter les systèmes, cl de s’appuyer sur l’observation et le raisonnement. Elle parle une langue précise et sans images, mais agréable par la justesse. A ce titre seul, et par l’influence qu’elle exerça sur les lettres, elle doit fixer notre attention. Elle le doit bien plus sous un autre rapport. Elle marquait un point d’arrêt et un schisme dans le dix-huitième siècle. Condillac Gl douter sérieusement le matérialisme. Il cherche, examine, distingue, là où le dix-huitième siècle affirmait; il voit la double nature de l'homme dans ce que Diderot, Helvétius, d’Holbach expliquaient par la fermentation de la matière et le jeu des organes. Comme eux, il part de l’action des sens ; mais daos sa marche, il devient idéaliste ; et cet interprète de la sensation a péché, pour ainsi dire, par trop de spiritualisme, en attribuant à l'esprit le pouvoir de créer les formes et les couleurs qu’il aperçoit.

Cependant, comme les hommes, et ceux même qui étudient la philosophie, se payent souvent d'apparences, Condillac a surtout été jugé sur les premiers mots de sa doctrine; et c’est ainsi qu'il est appelé un odieux philosophe par le fougueux spiritualiste M. de Maistre, et qu'il est attaqué, de nos jours, comme le père du sensualisme.

Le caractère et les conséquences naturelles de sa philosophie avaient pourtant, dès l’origine, frappé les yeux des vrais matérialistes; et la différence entre eux et lui avait tout d’abord éclaté. Diderot,

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TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

en le louant publiquement pour quelques articles donnés à l'Encyclopédie, s'indignait de certains passages de ses écrits, et le trouvait scolastique et idéaliste. C’est même, en partie, pour le combattre qu'il se jeta dans ses explications physiologiques de la pensée. Pour beaucoup d’autres, cependant, moins absolus et moins clairvoyants que Diderot, Condillac parut un adversaire utile de la métaphysique religieuse, un observateur favorable au scepticisme; et il fut aussi loué que Bonnet de Cenève était décrié, bien que leurs doctrines se touchent par plusieurs points. Il succéda presque, en France, à la grande réputation que Voltaire avait faite à Locke, comme fondateur d'une nouvelle et libre philosophie.

Condillac cependant ne suivait pas Locke d'aussi près qu’on l’a dit. Dés son premier ouvrage, il s’en sépare, et quelquefois pour les choses mêmes que Voltaire avait le plus louées dans le philosophe anglais. « Je ne sais, dit-il, comment Locke a pu « avouer qu’il nous sera peut-être éternellement « impossible de connaître si Dieu n’a pas donné à « quelque amas de matière disposée d'une certaine « façon la puissance de penser. Le sujet de la pensée « doit être tin .* or la matière n’est pas un. » Et tout ce qui suit établit avec force la distinction des deux substances. Condillac rejette egalement bien loin l'opinion de Locke, qu’il n'y a pas de morale innée, et ses tristes efforts pour montrer que les coutumes les plus barbares ont prévalu chez quelques peuples, comme bonnes cl saintes. Faux cl vain travail, pourrait-on dire à Locke, démenti par vous-même qui le faites, et qui prétendez conclure de la monstruosité de ces coutumes l’absence du sentiment moral, à l’instant même où ce sentiment vous révèle qu'elles sont monstrueuses!

Condillac , sur bien des points encore, contredit les opinions du philosophe anglais; et il ne l'avoue jamais pour son maître. Je ne doute pas cependant qu'il ne l'ait beaucoup étudié, dans la traduction du moins; car il ne savait pas l’anglais. Mais il a choisi entre ses pensées, et corrigé sa méthode.

Quant à la base même de cette philosophie, l’influence des sens sur la pensée, vous connaissez l'axiome antique : NikU est in intellcctu, quod non prive fuerit in sensu. Mais vous savez aussi que Leibnitz a magnifiquement complété cet axiome par ces mots : A isi intellectus ipse. « Il n’y a rien « dans l'intelligence qui n’ait été auparavant dans «les sens, si ce n’est l’inlelligence elle-même. » La théologie chrétienne avait compris celte vérité avant Leibnitz, u L’entendement humain, dit m saint Thomas, dans l’état présent, ne conçoit rien « saos images sensibles. » Nihil inteUigit sine phantasmate. Mais saint Thomas ajoutait : * Les sens

k sont étrangers à toute idée spirituelle; ils igno- « rent même leur propre opération. La vue ne « pourrait se voir, ni voir qu’elle voit. » Et ainsi, dans la prédominance même des sens, il montrait la nécessité du principe intellectuel.

Condillac n'a pas d’autre but. Il redit sans cesse : « L’âme seule sent à l’occasion des organes. » Il a même écrit celle phrase étonnamment idéaliste : « Les modifications de l’âme deviennent les qualités u de toot ce qui existe hors d’elle. » Mais suivez-le dans ses déductions détaillées cl dans son analyse des sens , l'activité de l’Arnc disparaît. Il reproche à Locke d'avoir reconnu deux sources de nos idées, les sens cl la réflexion. Il loi reproche d’avoir fait des facultés de l'âme autant de qualités innées, tandis qu'elles tirent leur origine de la sensation elle • même. La sensation transformée est tout : elle devient tour à tour attention, comparaison, jugement. Mais, dira-t-on, les bêtes ont des sensations; et cependant leur âme n’est pas capable des mêmes facultés que celle de l’homme. A celle objection, que répond Condillac ? u C’est « dit-il, que l'organe du tact est moins parfait dans u les bétes. Or, c'est le tact qui surtout excite « l'attention , et fait naître la réflexion. » Diderot n’eût pas mieux dit; et voilà où le philosophe idéaliste est tombé par i'abus de sa méthode et sa prétention d’avoir tout découvert dans l'analyse unique de la sensation transformée.

liais il ne suffit pas d'une seule clef pour ouvrir l’esprit humain. La dualité meme de notre nature ne permet pas qu’un seul procédé d’observation rende compte de tout notre être; et c’est ainsi que la philosophie de Condillac , faible et vulnérable par les côtés mêmes qui longtemps l’avaient rendue populaire, a vu tomber son influence , reniée d'abord dans le pays d’où elle avait tiré scs plus fortes armes , puis attaquée en France par un homme éloquent, qu'a suivi toute une école.

Une grande part lui reste cependant. Si les ouvrages de Condillac ne suffisent pas à l’interprétation psychologique de notre nature, si le philosophe a, plus d’une fois, dévié de son but, son travail du moins est instructif et fécond en précieuses expériences. Condillac a beaucoup profilé de deux esprits plus puissants que le sien, Hobbes et Locke, mais il observait et pensait beaucoup par lui-méme.

Pour son principal ouvrage , le Traité des sensations, il fut encore aide par les ingénieux entre* liens d’une personne douce, dit-on, du génie des spéculations métaphysiques , M,u Ferrand. La mort lui enleva celte amie ; et il écrivit seul l’ouvrage médite en commun. Mais peut-être, dans la f»rme délicate de ce livre, est-il resté quelque

m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.

trace d’une semblable association d'idées. Par là, le Traité de» actuation» offre une agréable et piquante lecture, bien qu'on puisse ne pas admettre cette fiction d'une statue animée sur laquelle l'auteur essaye et conjecture l'action successive des sens, qu'il ne connaît lui-même que par une épreuve simultanée. Deux choses ont surtout occupe Con- <1 i Mac dans son étude expérimentale de l’esprit humain, l'association des idées et la puissance des signes. Ce qu'il en a écrit a fait naître une science tout entière, ou du moins une école, l* idéologie. Mais, avant Condillac, Hobbes avait eu celte opinion, que les mots sont necessaires pour la conception des idées. C'est lui qui avait dit, dans son latin barbarement expressif : Homo, animal rationalc, quia orationale. El ailleurs, il définit ainsi l'intelligence : « Une certaine représentation des n choses qui se forme d’après la signification con- « venue des termes <1). » El ailleurs : « Une chose « nommée, dit-il, est toute chose qui peut être m conçue par la pensée , ou dénombrée par le « calcul. » Voici l’exemple qu’il en donne :

« L'emploi des mots, dit-il, pour écrire les pen- « sées, n'est nulle part aussi visible que dans les « nombres. En cfTet, l'idiot, qui ne peut énoncer «de mémoire les chiffres un, deux, troi», peut « cependant remarquer chaque coup successif h d'une horloge, et dire chaque fois un. Mais il ne « sait pas quelle heure a sonné (2). »

Condillac a pris de Hobbes toute cette théorie, dont il s’est dit l’inventeur ; et après s’en être servi pour expliquer, non pas seulement l'action, mais presque la formation de l'intelligence, il en a déduit, en général , ses principes sur la logique et l’art d'écrire. J’en demande pardon à Hobbes et à Condillac. Mais n 'ont-ils pas interverti l’ordre des faits, et commis, sur la question des signes, la même erreur que sur celle des sens? N’ont-iis pas pris une seconde fois le moyen pour la cause, en supposant que les signes précèdent la pensée, tandis qu’elle les a précédés, puisqu'elle les a faits. Le caractère, la vertu propre de l’esprit humain, c’est évidemment d'imposer les noms, parce qu'il perçoit les idées des choses; et Adam le nomenclalcur, Adam, nommant les êtres que le Créateur amène devant lui, n'est peut-être, dans la Genèse, qu’une sublime allégorie de cette puisance innée de l'esprit humain.

(t) Est intcllcctus iinaginatio quædam, sed quæ datur « verborutn significations constitutâ.

(2) Verborutn usus in cogitationibus conseribendis nusquim ita manifestus est ut in numeris. Stulius coin naturalis qui ordineni verborutn numet alium. unum. duo, tria, tnemoritrr pronuntiarenon potest, observa re t.inien potest ftingulos online ictus horologii, et annueus diccrc unum, unum. unum. Sed quota bora sonuit scire non potest.

Condillac, comme le prouve son Traité de» »y*tèmes, était fort sévère pour les conjectures des philosophes. Il avait grand dédain pour les Archétype» de Platon, cl pour les idées innées. Mais, substituer à ces idées la puissance des signes, en faire dépendre uniquement notre intelligence, c'est reculer la difficulté, sans la résoudre; c'est se tromper en fait : car l’esprit conçoit la chose avant le nom ; il la conçoit pour l'exprimer, et non parce qu'il l’exprime. Il n’est pas vrai de dire que les signes fixent le souvenir, font la pensée. Les langues elles-mêmes ne sont qu'une lachygraphie qui résume les qualités des choses qu’a perçues l'intelligence. Elles la servent, mais ne la forment pas. En admirant cet instrument, nous n'y verrons donc que la première cl la plus adroite production de la pensée, qui, semblable à un grand ouvrier, invente les outils dont elle a besoin pour la composition de scs plus délicats ouvrages. Le philosophe, au lieu d'indiquer ce double rapport, ne s'est-il pas trop arrêté à l'analyse de l'instrument même?

En nous avertissant de l'importance des »igne» , Condillac n’avait pas dissimulé qu’il y liait toute sa méthode philosophique; et, dès son premier ouvrage, il exprimait à cet egard un vœu, qu’il eut occasion de satisfaire. Il souhaitait que ceux qui se chargent de l’éducation des enfants n'ignorassent pas les premiers ressorts de l'esprit humain. « Si « un précepteur, disait-il, connaissant parfaitement « l'origine et le progrès de nos idées, n’entretenait « son disciple que des choses qui ont le plus rap- « port à ses idées et à son âge, s'il lui apprenait à « se faire des idées précises, et à les fixer par des « signes constants, si, même en badinant, il n’em- « ployait jamais que des mots dont le sens serait « cxactemenldétcrminc, quelle netteté, quelle clenu duc ne donnerait-il pas à l’esprit de son élève? »

Devenu célèbre par cet E»»ai »ur le» coftnma- »ance » humaine» et par son Traité de » sensations , Condillac fut appelé à faire l'expérience qu’il souhaitait. La cour de Parme lui confia l’éducation de l’infant, petit-fils de Louis XV; et c’est pour ce jeune prince que le philosophe écrivit dès lors tous ses ouvrages. Malheureusement, la philosophie de la tentation et l’analyse des procédés du langage ne furent pas plus poissantes pour former un grand prince, que ne l’avait été, dans la bouche de Bossuet, le génie de la religion et des lettres. On sait ce qu était devenu le grand Dauphin , après ces beaux livres de métaphysique et d’histoire, composés pour lui, et ce beau plan d'études classiques tracé dans une lettre latine au pape. L'infant de Parme, élevé pendant dix ans par les instructions et les livres de l'abbé de Condillac, ne fut pas moins médiocre que le grand Dauphin

TABLEAU DU DIX-IIUITIÈME SIÈCLE

et n'eut de remarquable qu'une extrême dévotion, résultat fort innocent de cette éducation analytique et philosophique. Le public n'en lut pas moins avec fruit quelques-uns de ces ouvrages, dont le prince avait trop peu profité.

Le Traité de l’art d'écrire, entre autres, est un bon livre sur un sujet usé. Dans un temps où la déclamation et le faux goût gâtaient déjà notre belle langue, ce livre n'était pas l'application la moins utile de la philosophie de l'auteur. On y trouve, comme dans celle philosophie même, plus de clarté que de profondeur. En annonçant qu'il ramène tout l'art d'écrire à la netteté et au caractère, Condillac faisait une de ces divisions simples et tranchées qui n'instruisent pas beaucoup : car qu’esl-ce que le caractère, et que ne peut-on pas comprendre sous ce mol? En mettant un grand prix à la liaison des idées, il donnait sans doute un excellent conseil de critique et de goût; mais en ne concevant cette liaison que sous la forme philosophique, il méconnaissait souvent cette logique plus intime de l'imagination et de la passion, qui occupe tant de place dans l’éloquence et la poésie; et, à force de précision, sa critique devenait parfois inexacte et fausse.

Condillac, aimé des philosophes, sans leur être asservi, cl protégé de la cour, fut nommé à l’Académie française en 1768 : il n’y vint qu’une fois. Il y remplaçait un représentant modeste du dernier siècle, l’abbé d'OIivct, si bon grammairien, sans ombre de métaphysique, et si bon écrivain, sans aucune imagination, et parle seul art d’employer avec goût la belle langue du dix-septième siècle. Avec d'OIivel s’en allait la vieille Académie. Condillac, par sa belle méthode, faisait de l'élude môme de la langue une partie de la philosophie ; et il était, par de nouveaux motifs, le défenseur de la bonne tradition littéraire et du goût, bien que parfois scs remarques sur nos grands écrivains du dix-septième siècle rappellent un peu les procédés techniques de Blair, corrigeant et gâtant la phrase heureuse et libre d'Addison.

Dans ses écrits d’histoire et d’économie politique, Condillac a été fort surpassé. Son Traité de commerce fut oublié, quand on put lire Smith. Sa philosophie sera-t-elle également effacée? On peut en douter.

Il y a deux choses dans l'homme : l'esprit et les ouvrages. Lors même que le temps, les recherches nouvelles, le progrès de la science ôtent beaucoup aux ouvrages, l'esprit garde son rang, s'il eut des qualités éminentes. L'esprit de Condillac eut, dans un haut degré, la justesse, la pénétration, la clarté. Sa méthode vaut par elle-même, indépendamment du faux ou du vrai qu’elle a trouvé. Par là, saiy>

doute, il sera lu; et quand disparaîtront peu à peu, sur cette mer du dix-huiticme siècle, quelques renommées encore flottantes , la sienne vivra et sera comptée dans l'histoire de la philosophie.

Sauf une querelle de métaphysique avec Buffon, et quelques liaisons d'amitié avec Duclos, d’Alembert, Diderot, il fut peu mêlé au mouvement philosophique du siècle. Il revint de la cour de Parme, pour vivre dans la retraite, à sa terre de Flux. Il y mourut, occupé de son livre sur la Langue des calculs, le meilleur de ses ouvrages, s’il faut en croire le plus ingénieux (1) philosophe de son école, et le plus habile héritier de son pur et savant langage.

H WtfèHWWWitWH* VINGTIÈME LEÇON.

Retour vers la poésie. — Quelle influence elle recevait des opinions dominantes. — Dernier éclat de Voltaire. — Poésie dramatique. — Saorin, de Belloy, Lemierre. — Théâtre comique. — Poésie descriptive. — Ce qui manque A Saint-Lambert, comparé aux poêles anglais. — Commencements de Delillc. — Poésie mondaine. — Poésie antipbilosophique. — Malfilâtre; Gilbert.

Messieurs,

Parmi ccs savantes analyses de l’esprit humain, que devenait la poésie? Je ne dirai pas que la philosophie l'avait tuée : ce serait calomnier l'une et l’autre. Comment la philosophie, sans laquelle Cicéron ne concevait pas d'éloquence, serait-elle mortelle à la poésie? U n exemple célèbre ne prouvot-il pas que la doctrine même la plus contraire à l'enthousiasme, l'épicuréisme, le matérialisme, s'est rencontré avec la plus éclatante poésie, dans une civilisation jeune encore? Où trouverez-vous plus d'enthousiasme quedans les beaux vers de Lucrèce, colorant de son imagination les sophismes de la Grèce incrédule? Je ne conçois pas l'anathème d’un poêle mécontent du dix-huitième siècle :

Maudit le froid puriste.

Qui le premier nous dit, en prose d'algébristc : Pensez, ne peignez pas

Il faut et penser et peindre. Et nous avons pu remarquer déjà quel ordre de hautes pensées la philosophie de Newton communiquait au poète, par la nouveauté même des images qu'elle découvrait à sa vue. Que la philosophie soit religieuse cl morale avec Clcanlhc, ou incrédule et voluptueuse avec Lucrèce, qu'elle vienne enhardir et dénouer l'enfance d’une langue, ou qu'elle ranime le déclin d’une langue vieillie, elle peut également former des poètes : car le libre penser est ami de l'imagination.

Lorsque, dans la gravité du siècle de Louis le

(1) M. La Rotnigvicrc.

Grand, à côté de celle poésie correcte el majestueuse, le brillant abbé de Chaulieu laissait échapper, dans des vers pleins de négligence et de feu , ces rêves d'une vie libre et douce, et opposait presque seul à la philosophie religieuse du temps sa philosophie sensuelle, il était poêle aussi. Un élève le suivit, et le devança dans la route hardie qu’il avait ouverte. Ce merveilleux élève fut Voltaire. Mais, malgré son génie, el à part quelques ouvrages ou il fut inimitable, la poésie, nous l’avons vu, déclinait autour de lui, et quelquefois sous sa main. La composition était moins pure, le vers moins savant et moins fort, l’imagination moins hardie, quoique l’esprit fût plus libre. Cela tenait à l'état social. L’histoire publique et privée de la France, pendant un demi-siècle, nous dira comment la poésie n’y pouvait naître, hormis celte poésie mondaine, tour à tour insouciante ou parée, dont Voltaire était le souverain modèle , cl à laquelle sa vieillesse même donna parfois plus d’origiualilc qu'elle ne lui ôtait de coloris.

Mais à côté de cette vraie poésie de Voltaire, celle de sou esprit, de son caractère el de son temps, H y avait sa poésie convenue, sa poésie théâtrale, et les nombreux imitateurs qu'elle avait faits. Ccsl là que $c marque la décadence, et qu’on peut en étudier utilement les différents caractères. C’est là que notre tragédie classique, en gardant même règle, mêmes formes, même dignité, perd toute vérité. La comédie dégénère beaucoup moins; et, de plus, comme elle est une image du temps, sa décadence même mérite d’ôlrc étudiée ; ce qui n’ajoute pas à l'art profite du moins a l’histoire des mœurs.

Puis, de la satiété du genre héroïque, mais sans inspiration nouvelle , nous verrons naître un genre nouveau . le genre descriptif, qui n’est que l’art de peindre, sans savoir composer un tableau. Rien, dans ce genre en France, n’aura le caractère que le goût vrai des champs, cl que des mœurs plus sages donnaient à quelques poclcs d’Allemagne cl d’Angleterre.

Pour trouver encore de la poésie en France, il faudra la demander à l’homme qui la faisait jaillir depuis soixante ans, et la prendre à celte source de dérision mondaine qu'il avait surtout exploitée. Vers 1770, c’est encore le vieux Voltaire qui fera les meilleurs vers; car il les fera naturels, aisés, rapides, dans la Tactique, le Russe à Paris , et surtout dans V Épître à Horace.

Puis, pour dire vrai, ce qui se fera de bon encore, ce sont quelques vers /ails à cette école, par des amis ou des ennemis, une pièce ingénieuse de Rulhièro. quelques bonnes scènes dans une froide comédie de Palissot, puis enfin le» deux

satires et quelques odes de ce malheureux jeune homme qui fit à l'hôpital, el près de mourir, ses plus beaux vers, el qui avait été le disciple de sa haine contre Voltaire , comme tous les autres l’étaient de leur enthousiasme. Tant Voltaire a régné sur toute la poésie de ce siècle!

Jamais nous n’aurons passé si vile sur tant de sujets. Mais nous faisons cette fois plutôt l'histoire d’une époque de la poésie, que la biographie des poètes.

Avant la vieillesse de Voltaire, et dans son écolo dramatique, nous rencontrons les débuts de Saurin et sa tragédie d’jtmènophis , toute en allusions contre le despotisme des prêtres sur les rois. Voltaire en fut charme. « Vous êtes donc de notre » tripot? écrivait-il à l’auteur; et vous faites de « fort beaux vers, monsieur le philosophe; je vous «en félicite, et vous en remercie. Les prêtres ■ d’Isis n’ont pas beau jeu avec vous. »

Curieuse vicissitude des mœurs! Legrand évêque de Meaux s était donné bien de la peine pour adirer en France el ramener au catholicisme un jeune ministre protestant de Iiollande; il l'avait eu longtemps pour commensal, pour ami, et l’avait encouragé dans des études qui le firent entrer à l'Académie des sciences. Un demi-siècle plus tard, le fils de ce ministre converti par Bossuet, trouvait le même appui dans Helvétius; cl pensionné par le financier son ami, il composait pour le théâtre des pièces philosophiques.

Ce caractère qui fit leur succès leur ôte maintenant toute vérité : témoin la meilleure pièce de Saurin, son Spartacus. \a poète ne s’est pas contenté de donner à son héros une générosité naturelle, qui, mêlée aux emportements de sa vengeance, et en contraste avec la barbarie de scs compagnons, pouvait ressortir avec plus d'éclat. Il en f;pt un philosophe cosmopolite, un sage épris de l’amour de l'humanité. Ce n’est pas tout : il a voulu l'ennoblir encore par la passion romanesque d'Emilie, fille du consul, qui, deux fois prise par les soldats du Gladiateur, cl deux fois renvoyée par scs ordres, revient, on ne sait comment, causer familièrement avec lui dans sa (ente, et y est, à la fin, surprise par le consul vainqueur. L’invraisemblance va même ici jusqu'au ridicule lorsque, Emilie cherchant à justifier son inconcevable visite, Crassus lui répond :

Won, j’ai counn ton xêle, et vu ton entreprise;

Ton père, par prudence, a feint de l’ignorer.

L’entreprise de venir causer fêle à tête avec Spartacus ! el un père qui, par prudence, feint de l’ignorer! Cette étonnante explication, oubliée par La Harpe dans son jugement sévère sur la pièce, indique assez tout ce qui manque ici de bienséance

et de vérité. Mais cet ouvrage offre du moins, dans un genre qui louche à la déclamation , quelques traits d'éloquence.

Saurin, que l'on peut placer au premier rang des imitateurs de Voltaire, emprunta, comme lui, au théâtre anglais. Sa tragédie de Blanche et Guiscard est tracée sur le modèle du Mariage de vengeance. Mais, malgré quelques vers énergiques et même simples, elle est loin d'atteindre au pathétique de l’ouvrage anglais ; et elle appartient à cette décadence de l'art, où les situations sont violentes cl l'expression faible.

A la même époque, la palme tragique était poursuivie par un homme qai , s’il n'eut pas tout le talent du poêle , en eut au moins la passion et le caractère.

Au théâtre, Lcmierre ne fil d’abord qu'imiter de Voltaire les sentences philosophiques cl les tirades, à l'élégance près. Même le beau sujet de Guillaume Tell ne l'avait pas enhardi è sortir des formes convenues de notre tragédie; et sa pièce parait bien sèche, bien froide, bien timide , si on la compare au libre et vaste drame où Schiller a si vivement dépeint et les mœurs féodales, et la tyrannie étrangère, et la vie du chasseur et du pâtre de la montagne, et cette naivé conjuration de ftutli. De ces différentes scènes données par l'histoire , ou devinées par le poêle indigène, Lcmierre n’osa reproduire que la situation pathétique de Tell, abattant la pomme sur la tête de son fils; et il n'essaya môme cette hardiesse qu'à la reprise desa tragédie, que de généreux sentiments et beaucoup de sentences déclamatoires avaient fait applaudir.

C'est ici que vient se placer, dans le point de vue de l'art, une tentative nouvelle, ou plutôt une apparence de nouveauté, qui fut, si l'on peut parler ainsi, politique plus que littéraire. Un homme d'esprit, qui connaissait le théâtre en littérateur et en comédien, de Bclloy. fit représenter, en 17CS, le Siège de Calai», et obtint, è la cour, à Paris, dans toute la France, ce succès brillant, universel, qui semble appartenir au génie ou à l’extrême nouveauté. Le Siège de Calai » fut applaudi comme le Cid à sa naissance.

Cet ouvrage pourtant ne marquait pas un progrès dans l'art d’approprier à la scène les sujets modernes ou nationaux. La fable en était pénible, les caraclères exagérés, le syle factice et contourné. La forme sentencieuse y était prodiguée, comme dans le dramcdeVollaire;maisle but était different. C'était l'esprit monarchique, au lieu de l'esprit philosophique. Cette intention était la grand nouveauté du poème. Depuis OEdipe, et à travers la mythologie même, le théâtre était philosophe, prêchant la tolérance religieuse, l'égalité

des rangs, l’indépendance des hommes. Ici, au contraire, le dévouement au prince, la foi monarchique se trouvaient portés aux nues dans un poème à l'honneur national ; car, sous ce rapport, le sujet était choisi et Irailé avec beaucoup d'art. Les sentiments mêmes d’opposition que l'auteur avait à combattre étaient flattés dans son ouvrage. L’apothése était pour le roi ; la gloire pour id bourgeoisie. Ce maire de Calais, que le poêle faisait parler en vers si emphatiques et si durs, plaisait à l’esprit nouveau. La noblesse était honorée, même un peu adulée , dans le personnage chevaleresque d’Uarcourl: la royauté, relevée par le dévouement dont elle recevait l'offrande, brillait, quoique inactive. Une sorte d’enthousiasme répandu dans toute la pièce couvrait l’un par l'autre le patriotisme et l’esprit de cour. La scène retentissait de ccs mots vivement applaudis :

Hais que voyais-je en France? Un roi maître suprême, Des grands que son pouvoir a seul rendus puissants,

Du bras qui les soutient appuis reconnaisanis.

Un peuple doux, sensible, une famille immeuse,

A qui le seul amour dicte l'obéissance.

Quelques autres vers semblaient une allusion contre l'esprit philosophique et cosmopolite.

Je hais ces cœurs glacés et morts pour leur pays.

Qui, voyant les malheurs dans une paix profonde, S'honorent du grand nom de ciloyeu du monde.

Ces vers étaient médiocres , mais plaisaient fort à la cour.

D’autre part, l'esprit d’opposition entendait avec joie les maximes de liberté que les chevaliers d’Édouard proféraient au nom du parlement d'Angleterre ; et le nom si nouveau de citoyen , répété presque aussi souvent que Ic'nom du »io//re qu'on adore, flattait les oreilles du public.

Ainsi, cet ouvrage , fait avec plus d’industrie que de talent, mais agréable à (ous par quelque côté, à la fois officiel et populaire, enlevait un immense succès, en paraissant aux uns la victoire de la monarchie sur l’Encyclopédie, pendant que, pour les autres, il flattait, sous le faste des grands mois d'amour et de fidélité, l’esprit naissant de liberté publique et d'égalité. Ce mélange sc retrouve jusque dans les adulations de la dédicace à Louis XV , que de Belloy ne craint pas d’appeler l'âme la plu» vertueuse de son empire.

Enfin , l’époque où celte pièce fut représentée , cl l’espèce decourtisanerie nationale dont elle était remplie, en faisait une sorte de consolation venue fort à propos pour i’amour-propre français. C’était à l’issue de la guerre de sept an», après une paix nécessaire , dont nos ennemis et nos alliés profilaient également, et qui nous laissait avec des sacrifices sans résultat et sans gloire. Mais, rcs rcs-

sorts étrangers à l’art une fois écartés, il ne reste plus, dans celle tragédie tant applaudie, qu’un grand Iraitde notre histoire, surchargé d'incidents romanesques, quelques beaux mouvements cl quelques vers heureux.

La fille du gouverneur, celle Aliénorqu’Édouard voudrait faire vice-reine de France , cri la mariant avec d’Harcourt, ne jellc un peu de variété dans l’ouvrage qu’au prix de toute vraisemblance. Hors de là il n’y a plus que la situation des bourgeois de Calais, qui vont et reviennent, ballottés entre la grâce et le supplice. L’idée de les sauver un moment, à la faveur de la joie qu’un cartel envoyé par le roi de France donne au roi d’Angleterre, est assez bizarre, et ne sert qu’à cette exclamation du poêle, par la bouche d’un personnage:

. . . . Apprenons aux Français qui l'ignorent

Cet excès de vertu du maître qu’ils adorent.

Peuple, ton souverain veut s’immoler pour toi;

Et l'on te blâme encore d’idolâtrer ton roi!

Le cartel ne tenant pas, Édouard ordonne le supplice des six bourgeois. Délivres alors par la ruse généreuse d’Harcourt, ils reviennent volontairement, cl force est au roi de faire grâce à ce double héroïsme.

Tout cela ne vaut pas, je crois, le simple dévouement conté par Froissart , lorsqu’il montre, dans l'assemblée du peuple, les six bourgeois donnant leurs noms l’un après l’autre , chacun avec son parent ou son compère, puis allant d’un ferme courage, « la barl au col , » devant Édouard. Que parlons-nous de Froissart? On dirait que le poêle ne l'a pas lu. El cependant, à defaut de vérité, il y a, dans ce drame du Siège de Calait , de la chaleur et du prestige. Dès le premier acte, la scène d’Euslachc de Saint-Pierre et de son fils revenant blessé du combat est vive cl saisissante. L’épisode du transfuge d’Harcourt n’est pas sans éclat dramatique. Euslache de Saint-Pierre lui-méme, quoique trop déclama leur, excite un puissant intérêt. On conçoit la vertu de ces noms et de ces souvenirs : c'était un dernier triomphe pour l’esprit de la vieille monarchie; et elle s’en applaudissait, sans voir combien cet esprit même était changé.

De ficlloy se bâta de choisir un autre sujet dramatique dans nos annales , et mil en scène Gaston et Bayard, les noms les plus aimables et les plus glorieux de la chevalerie historique.

Le Bayard de celte tragédie ne ressemble guère, il faut l’avouer, i celui des Mémoires du bon serviteur, à Bayard tel qu’il est dépeint par son fidèle écuyer, depuis le jour où il sortit de page jusqu'à sa mort. Les circonlocutions, l’emphase cl les sentences ont remplacé le bref et cordial langage du chevalier sans peur et sans teproche. I.à

encore, il faut reconnaître cependant, à travers un romanesque assemblage de conspiration et d’amour, je ne sais quel mouvement de scène qui plaît et intéresse.

La rivalité d’amour de Bayard et de son jeune général, son duel , son repentir et un fameux vers:

Contemplez de Bayard l’abaissement auguste,

sont célèbres à force d'avoir été critiqués. Mais c’est un beau langage que celui de Bayard blessé, et disant à ses soldats :

Le péril de Nemours rend ma douleur moins forte;

Retournez à l’assaut ; près de votre étendard,

Placez au premier rang les restes de Bayard.

Toutefois cette pièce , et ce que fit encore do Bellny dans sa Gabrielle de Vergy , et ce qu’il projetait dans scs préfaces, ne relevait pas le drame tragique en France. L’innovation se bornait au titre et au sujet. Dans le reste, dans la forme, dans le style, il n’y avait d'autre innovation que la décadence. Dn mol expliquera notre pensée.

Cette dignité soutenue qui fait le caractère du drame de Racine, cl qui s’alliait si bien à la perspective lointaine des sujets antiques, de Belloy la reporte dans les sujets nationaux et modernes. Seulement , au lieu de l'exprimer avec la pureté de diction des grands maîtres, il la contrefait dans un langage incorrect et monotone. La tragédie nationale, avec l'éloquence naturelle des temps et des hommes, cette tragédie, telle que Shakspearc l’a faite pour scs compatriotes, continuait de manquer à notre pays; et les tentatives qu'un homme d’espritet de talent faisait pour l’introduire, étaient moins des créations durables que des expédients pour amuser la satiété publique. Ainsi s’abaissait ce grand art du théâtre, qui avait été la plus haute poésie de notre France; cl scs plus nouveaux comme ses plus pathétiques accents étaient encore ceux que le vieux Voltaire avait fait entendre dans les belles scènes de Tancrède.

Ce déclin était moins marqué dans la comédie, bien que tout ait paru déclin après Molière. Mais l’élégante et ingénieuse comédie des premières années du dix-huitième siècle devenait plus rare.

Ce n'était pas sans doute qu'il y eût moins d'esprit et moins de sociabilité; mais la comédie veut autre chose que de l’esprit. La plaisanterie même n’est pas le comique ; et le monde le plus raffiné n’csl pas le plus favorable au peintre comique. Dans le progrès de l’élégance et de la corruption, les défauts saillants s’effacent; et il ne reste plus que des vices, ou cachés ou trop hardis pour être mis sur la scène. C’est ainsi que la vraie, la forte comédie du dix-huilicme siècle, sous le libre pinceau de Colle, ennemi des philosophes cl commcn-

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

sal des grandis seigneurs, quille la publicité du théâtre pour le huis clos des petits appartements, et atteste doublement les mœurs de la société privilégiée qui fournissait le sujet des pièces, et les acteurs de la représentation.

En dehors de ces peintures, la comédie régulière et ostensible gardait encore la finesse et l'agrément. Quelques-uns même de ces défauts de goût lui donnent une vérité de plus. Dans la subtilité cl l’élégance fardée de la Coquette corrigée de Lanoue, on reconnaît l’influence de l’esprit d'analyse sur les mœurs, même les plus frivoles; et cette comédie , dont la critique a sévèrement noté les fautes de style, est pour l’histoire un ingénieux crayon du monde du dix-huitième siècle.

Parmi les comédies de la même date , où ce défaut du temps est en partie corrigé par le talent de l’auteur, il faut nommer tes Fausses infidélités et la Mire jalouse de Barthe, ingénieux écrivain, qui remplit supérieurement un cadre étroit.

Dans les Fausses infidélités , comédie charmante parmi les pièces qui ne font pas rire, mais sourire, on reconnaît celte société où les rangs se sont rapprochés , non plus pour se heurter , mais pour se confondre, où la gaieté vive a pris la forme de l'ironie, où les prétentions de l’esprit commencent à remplacer celles du rang, où la seule passion vive est la vanité, où l’on est las de tout, même de l’amour et du plaisir. Pour une telle société la pièce est écrite dans un excellent goût; et elle a fixé, par le style, une nuance de la langue et de l’esprit du monde.

I»e même cachet se montre dans quelques scènes heureuses d'une grande comédie de Desmahis , homme du monde qui faisait avec goût des vers faciles, et mourut jeune, après avoir brillé dans les sociétés, où se taisait Rousseau. On retrouve çà et là le même agrément sous la plume d’un auteur plus fécond qu'inventif, Boissy. On ne peut l'expliquer en lui, que par ce goût général de conversation élégante, ce jeu habituel de l'esprit, cette prestesse de formes ingéuieuses, qui appartenait au Paris du dix-huitième siècle, et en était comme la langue vulgaire. Boissy, très -exercé à la versification facile de la comédie, est bien loin de la vivacité légère et du coloris de Gresset. 11 était d’ailleurs auteur par métier, souvent malheureux et pressé. Et toutefois, sous ce reflet de l’esprit cl du temps, sa comédie des Dehors trompeurs offre des scènes écrites avec un goût exquis d’aisance et de persiflage. Un jour, il faudra les étudier dans notre langue devenue moins spirituelle et plus rude; mais elles resteront perdues dans ces œuvres complètes qu’on ne lit plus.

Cette comédie du grand monde nous laisse loin

de la haute comédie, de la comédie à caractère, celle qui est vraiment œuvre de poète. Barthe l’avait tentée dans un beau et difficile sujet, l'Égoïste. Manquait- il de modèles ou de talent pour le traiter? Non sans doute. Toutefois l'ouvrage, bien conçu, écrit avec art et semé de traits énergiques, n’est plus joué. Cela ne tiendrait- il pas au sujet même, plus triste que comique, et n’ayant pas, comme le Tartufe, un côté plaisant qui couvre l’odieux du fond? Et puis, l'égoïsme, fortement tracé, se confond avec la perversité même , et n’en est plus distinct. L’homme personnel de Barthe n’est au fond que le malhonnête homme, dur, avide, fourbe, inhumain. Il eût fallu bien du génie peut-être pour adoucir à la fois et marquer ces nuances, et faire que l'Égoïste fût ridicule autant que puni. Il eût fallu surtout éviter les scènes de bel esprit, les thèses élégantes, ou du moins les lier à l’action , en faisant de la philanthropie ce que Molière avait fait de la religion. Cela même était difficile : c'était entreprendre un nouveau Tartufe. Quoi qu'il en soit, la comédie de Barthe, à la gaieté près, mérite une place à part. Elle porte à la fois la marque du temps et de l’esprit de l’auteur, je n'ajouterai pas, celle de son caractère; car je trouve qu’il a calomnié même l’égoïste. On raconte toutefois que, très- préoccupé de son ouvrage, étant venu le lire au chevet de Dorât, qui, fort jeune, se mourait de chagrin et d’épuisement, le malade , après avoir fait effort pour l’écouler, lui dit : u C’est très -bien, mon ami; mais vous avez oublié un trait dans votre caractère principal, celui d’un homme qui vient lire une pièce en cinq actes à son ami mourant. »

Le théâtre, sous les formes les plus diverses, le rire cl les larmes , semble avoir quelque chose de commun, puisque plusieurs génies ont réussi à la fois dans ces genres opposés. Cette double tentative doit se multiplier dans les époques de décadence et d’imitation. Aussi , malgré l’exemple de Voltaire, si malheureux dans la comédie, presque tous ceux qui, dans le dix-huitième siècle, avaient fait des tragédies, firent aussi des comédies, ou du moins des opéras comiques, comme Marroonlcl. L'auteur de Spartacus ne sc refusa pas à cette épreuve, et il y porta plus de naturel que dans ses tragédies. Marié, dans un âge mûr, à une personne spirituelle et belle, il était fort répandu dans le monde. Ami des opinions spéculatives d'Helvétius, il en trouvait la pratique fort peu philosophique, cl la blâmait dans les mœurs du siècle , avec une douce et piquante raillerie. C’est le caractère de deux jolies comédies qu’il écrivit en prose, le Mariage de Julie et les Mœurs du temps. Un trait des mœurs de l’époque lui fournit encore sa petite pièce de

/* Anglomanie , esquisse en vers libres sur un sujet un peu faiblement conçu. Saurin, du reste, en cela, suivait encore Voltaire, devenu fort mécontent de l'influence anglaise qu’il avait appelée sur notre littérature.

A défaut de cc’que le raffinement de la société, dans le dix-huitième siècle, ôtait de verdeur et de nerf à la comédie, il semble que l’esprit de secte ou de parti pouvait lui venir en aide. Mais cet esprit, on le sait, n'est pas le plus favorable au bon choix et à l'expression vraie du ridicule. Presque toujours il manque le but, en le passant. El puis, quand la société est partagée par quelque grande scission philosophique ou politique, il n’y a pas, pour la satire comique, de succès universel. Le ridicule est nié toujours par une moitié du public. C’est ainsi que la guerre faite à quelques abus de la philosophie enrichit asscx peu la comédie du dix-huitième siècle.

Un homme d'esprit se rencontra cependant, pour entreprendre celte œuvre, au risque de s’attirer pour représailles, non pas les comédies, mais les pamphlets de Voltaire. Ce fut Palissot,donl la longue carrière, d'abord agitée de querelles, s’est terminée très- paisiblement de nos jours. Ne à Nancy, en Lorraine, il avait débuté, fort jeune, par une petite comédie satirique contre Rousseau et son premier discours. Puis, il voulut s’en prendre è l’armée philosophique tout entière, sauf le général cependant, trop redoutable pour être attaqué. Notes que Palissot, en frappant un parti, n'appartenait pas à l’autre. Il était, comme il le dit un jour, un de ces incrédules, qui ne sont pas philosophes. Son protecteur, le duc de Choiscut, si souvent loué par Voltaire, était aussi, dans le fond, de l’avis des philosophes, en tout ce qui ne touchait pas la cour et le ministère; mais, embarrassé ou blessé par quelques libertés qu’on prenait sur ces deux points, il commanda vengeance à Palissot, dont il s’était déjà servi contre le roi de Prusse. De là, messieurs, la comédie des Philotophe», jouée en 1760 sur le Théâtre -Français , dans ce même but de défense monarchique , qui donna tant d’éclat au Siégé de Calait.

La comédie des Philotophet réussit comme un pamphlet piquant ; et elle a passé de meme, quoique écrite avec finesse et pureté : niais elle manque de plan et de verve. En effet , l'intrigue est celle des Femme t sarantes, avec une noirceur de plus dans le dénouaient; et le style n’csl qu’élégant. Ou y rencontre quelques bons vers de satire, plutôt que de comédie, c’est-à-dire des vers où parle l’auteur, mais non le personnage. Palissot , avec beaucoup de malice spirituelle, avait peu d'invention. La meilleure scène de sa pièce, celle où un philosophe,

en conséquence de9 théories fort indépendantes qu’il vient d’exposer sur la propriété, est à l’instant même volé de sa bourse par sou valet, n’est que la copie d’une excellente historiette des /.litres provinciale t. Et, satiriquement parlant, la situation et le dialogue sont faibles, comparés à une scène des A’wéea, où le grand maître en calomnie, Aristophane, fait paraître un fils libertin, qui, au retour de l’école de Socrate, bat son père, et prouve qu’il fait bien. Quel feu , quelle cuisante ironie! et cela contre Socrate! Dans la scène si folle, si outrée du poète grec , il y a toute la vraisemblance de la logique, et tout Part insidieux do sophisme. Mais, dans la pièce française , quand le valet, pris sur le fait, balbutie pour s’excuser :

L’inléréi personnel.

O principe caché, monsieur, qui nous inspire,

Et qui commande enfin à tout ce qui respire,

il ne fait qu'une caricature d'expressions. L’attaque contre la doctrine ne semble pas sérieuse ; et, pourtant, combien elle pouvait l’élre! Palissot médit moins heureusement qu’Arislophaue n’avait calomnié. 1^ pièce française n'en irrita pas moins un parti puissant. Palissot, vengeur peu sérieux de la morale, avait mêlé, dans ses attaques, les hommes les plus dignes d’estime; et, sous un régime encore absolu, il y avait abus de pouvoir à livrer ainsi au théâtre, sous leurs noms, des personnes vivantes. Ou s'indigna de toutes parts ; et le pouvoir despotique, mais faible, qui avait suscité l'attaque, permit une reprcsaille, qui, préparée d'avance, tombait sur Fréron. On le vil diffamé dans l’Écottaite , en même temps que Diderot l’était dans le$ Philo tophe». Mais, dans ces allusions trop faciles, l'art disparaissait : elles ne servent plus qu'à l'histoire de la société. Quelques traits de la comédie de Palissotsontiustructifsà cet égard. Il peint surtout à merveille ce personnage de femme philosophe qu’on peut remarquer dans les Mémoires du temps. La manière dont Cidalisc juge son mari en parlant à sa fille, est parfaite :

Votre père! il est vrai que je o’y songeai» guère. Plaisante autorité que fa sienne, en effet !

L'être le plus borné que la nature ait fait :

Nul talent, nul essor, espèce de machine.

Allant par habitude et pensant par routine.

Cela rappelle quelques jugements de M"c d'Épinay sur son mari. El quand Cidalise parle ensuite d’un ouvrage qu'elle fait.

Qui doit être en morale une encyclopédie.

Et que Valére appelle un livre de génie,

la ressemblance est plus grande encore.

Le ridicule qu'avait touché Palissot était trop puissant pour cédrr à une seule atteint**. Le parti philosophique, qu , comme tous les partis, comptait bien des hommes médiocres, garda sa morgue

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TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

et son engouement, assez bien attaqués dans une autre comédie, celle des Pràneurs. L’auteur de eet ouvrage. Dorât, écrivain facile, quoique affecté, ambitieux de tout, et ne manquant ni de Onesse, ni d'humeur caustique, fut repoussé de la scène. Palissol se la vit également fermée. Il imagina d’y faire jouer incognito une pièce qui, par le litre, l'Homme dangereux, semblait sa propre satire. Il triomphe, dans sa préface, de l'ingénieuse méprise qu’il avait ainsi préparée; et il se désole d'avoir été découvert quelques jours trop tôt, et d’avoir perdu le plaisir de faire applaudir par ses ennemis sa comédie, à litre de satire cootre luimême. Demanderez -vous maintenant pourquoi l’alissol, avec beaucoup d’esprit, manque de verve comique? Ses procédés par trop subtils suffisent pour l’expliquer. L'art veut quelque chose de plus franc et de moins cauteleux.

A part la diversion tentée par Palissot et Dorât, le théâtre, bon ou mauvais, resta philosophique. Le théâtre est toujours de l’opinion dominante, depuis les auto» sacramentate» de Lopez cl de Calderon, jusqu’aux vaudevilles philanthropiques de Sédaine.

Sédaine, car noos arrivons à lui, n'avait rien des écrivains que nous venons de nommer. Il n’était pas lettré; il versifiait mal ; et on ne peut certes le nommer, en parlant de poésie, que parce qu'il avait de l'invention; et il en eut beaucoup. Cet homme, qui fit des épitres, des poèmes, une foule de pièces de théâtre applaudies, et quelques scènes où il y a du génie dramatique, avait été, dans sa jeunesse, ouvrier maçon. Il le dit lui-meme dans ses épitres; et il rappelait, le jour de sa réception à l'Académie, qu’il avait taillé des pierres dans la cour du Louvre.

Jean-Jacques aussi avait été ouvrier, ou du moins apprenti, mais toujours étudiant, et élevé â lire le Plutarque d’Araiot. Sédaine est, dans le dix-huitième siècle, le seul homme parvenu sans culture à la célébrité littéraire. Cela même suppose en lui une force originale. Malheureusement celte éducation, qu’il n’avait pas reçue de l'étude, il la reçut de son temps; et il devint parfois prétentieux, affecté, déclamateur, comme s’il eût été lettré. Il n’apprit point à écrire, sauf ce que l'instinct dramatique lui donna de vérité dans le dialogue. Mais il recueillait ce qu’on disait autour de lui.

Voltaire ne goûtait pas sa jolie comédie de la Gageure imprévue. Il demandait si cette pièce était faite par un serrurier. Ne pensez pas à Molière, mais à l’élégance oisive et aux fantaisies de la société du dix-huitième siècle: et cette Gageure vous plaira. L'ouvrage de Sédaine, le plus admiré par Diderot, le Philosophe sans le savoir, marque

encore bien mieux le dix-huitième siècle. Il y a tout de cette époque, ta réalité et l'esprit romanesque. La révolution des mœurs parait dans l’importance qu'a prise le commerce, et dans le bon sens un peu fastueux du principal personnage. Cette pièce annonçait l’émancipation de la bourgeoisie en France ; et, en même temps, elle offrait une sorte de poésie bourgeoise, pour ainsi dire, le sérieux de la passion dans une jeune fille de boutique, l’enlhousiasmedans un comptoir. Là remontent beaucoup de choses de nos mœurs actuelles; là commence la transformation même de la société.

TJn critique célèbre, La Harpe, a vivement attaqué la philosophie des opéras comiques de Sédaine. Mais d'abord cette philosophie, au style près, est excellente sur plusieurs points, lorsqu’elle attaque des préjugés de vanité, ou des barbaries de législation. Et puis, ce qui nous importe dans l’histoire littéraire, c’est le fait même que blâme La Harpe, celle popularité dramatique donnée à des idées de réforme sociale , et cette philosophie qui agit par le vaudeville, comme par l'Encyclopédie.

Le déclin de la poésie française, au milieu du dix-huitième siècle, se marquait dans les autres genres encore plus qu’au théâtre, n’était Voltaire, plus poète dans YÉpitre à Horace que dans la Hcnriade ou dans Simiramis. Mais, au-dessous de lui cependant, il y eut un art et des talents qu’il serait injuste d’oublier. Diderot dit quelque part en critiquant les Saisonsde Saint-Lambert : «(Dans « une cinquantaine d’années, lorsqu’un homme do « goût tirera ce poème de l’oubli dont il est rac- » nacé, il citera... etc., etc. » Je ne sais si l'homme de goût viendra; mais la seconde partie de la prédiction est accomplie. Quel homme et même quel apprenti poète lit aujourd’hui les Saisonsl II y a trente ans, sous l’empire, le nom de Saint-Lambert retentit encore. Il s'agissait de son Catéchisme moral, proposé pour un dos prix décennaux. Mais son poème était déjà peu lu, quoique le genre descriptif fût en grande faveur. Depuis, le genre a passé de mode ; et le poème est descendu de plusieurs degrés dans l’oubli. De son vivant. Saint- Lambert avait été vaincu, dans sa propre manière , par un maître bien plus brillant et plus habile; et il ne pourrait aujourd’hui retrouver une place, quand celle de Delille est menacée.

Les renommées secondaires sont sujettes à ces disgrâces, que prononcent le caprice cl la mode, en faveur d’autres idoles qui ne sont pas toujours préférables. Et puis, celle élégance de SainL-Lambert n'est pas la belle et classique direction; elle n’en a que l'apparence; elle n’en a pas l'âme et la vie. Les mots sont purs, le tour assez harmonieux; souvent de la noblesse, nulle passion; quelquefois

coms DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.

delà magnificence dans l’expression; de beaux vers un peu froids; jamais d'cloquencc. Diderot y avait noté, dit-il, beaucoup d’épithètes oisives ou mal choisies, de mauvaises expressions, de tours pro> salques. On était alors plus sévère qu’aujourd’hui; on croyait que les détails font l’ensemble , et qu’il n’y a pas de bon style avec beaucoup de fautes. Saint-Lambert peut en efTet prêter à celle critique directe. Mais ses fautes sont surtout négatives. Il versifie bien; mais il manque les occasions d’élrc poêle. A côté de ce qu’il dit, une imagination même vulgaire entrevoit des choses qu’il aurait pu dire. Sous le travail, on sent une sorte d’aridité ; et sous l’élégance, on trouve l'ennui. Je n’imputerai pas ce défaut à la philosophie du poêle, quoiqu’elle l’ail trop privé d’émotions, et trop réduit aux images matérielles. Quelle passion et quelle poésie Lucrèce n’a-l-il pas mêlées aux dogmes d’Bpicure! Avec quelle inimitable énergie et quel sombre pathétique n’a l-il pas décrit la formation cl les souffrances de la société ! Saint-Lambert a rencontré le même sujet dans son quatrième chant: mais où est la poésie de Lucrèce? où est même celle de Thompson? où sont ces vers qu’on n’oublie pas, ces expressions qui animent la nature, et celle sensibilité qui la divinise pour le poêle alliée? Le fond du poème latin est une argumentation philosophique ; les peintures des champs n’y sont qu’un épisode, une allusion : mais la poésie en est fraîche et riante, comme celte jeunesse de l'année qu’aime à décrire le poêle :

Hinc lsptas urbes pucris florere videmus.

Frondifcratque domos avium cancre undique sylvis.

Le poète donne un sentiment à tout :

Desiderio perfîxa juvenci

Linquit bumi pedibus vestigia pressa bisulcis.

l'sque adeo quidquam notutn propriumque rcquirit!

S’agit-il des hommes, il est tendre, compatissant pour les chagrins du cœur cl les deuils de la famille. Il écrit ces vers sublimes de douceur et de mélancolie :

At jam non do mu* accipict te laeta, neque uxor

Oplitna, oec dulces occurrcnt oscula nati

Praeripere, et taciti pectus dulcedine tangent.

. . Miser! o miser, aiunt, omnia ademit,

Una dics infesta tibi (ot pncinia vile.

Oui, c’est là ce que l’épicurien de Rome avait dit sur les mêmes pensées qui ont inspiré deux froids distiques à Saint-Lambert.

Il voit autour de lui tout périr, tout changer;

A la race nouvelle il devient étranger;

Et lorsqu'à se» regards la lumière est ravie,

Il n'a plus en mourant à perdre que la vie.

Oh! que Lucrèce était un grand poêle!

Thompson est loin de ce génie. Il n’a ni la pré-

cision , ni la grandeur antique. Mais son cœur s’épanche à la vue des champs. Il abonde en images vraies et en émotions naïves. Il a celle poésie du foyer domestique où les Anglais ont excellé, et il la mêle à toutes les beautés de la nature, qui ne sont elles-mêmes pour lui que l’ombre de la main du Créateur. Religieux et peintre, comment ne seraitil pas poêle? Cependant, il écrivait dans le même siècle que Saint-Lambert, peu d’années avant lui, dans un pays plus philosophe que la France. D’où vient cette différence entre les deux poèmes? Elle ne lient pas seulement à l’inégalité des deux talents. Mais le poêle anglais, à travers le luxe et la philosophie de Londres, est venu, dans la campagne que, pauvre, il parcourait à pied, respirer les mœurs pures de la vieille Angleterre. Quoiqu’il dédie son ouvrage à une grande dame, il sent avec le peuple, le peuple riche et fier de sa libre patrie. Il est, comme lui, nourri de souvenirs bibliques. Il aime, comme lui, ses pâturages, scs forêts et ses flottes. De là jaillit sa verve; de là, sous un ciel brumeux et dans un âge philosophique, sa poésie encore si fraîche et si colorée.

Rien de semblable pour Saint-Lambert. Né dans un château, vivant à la petite cour de Lorraine, ou dans la haute société de Paris, il ne jette sur la campagne qu’un regard d’amateur. Il y porte les raisonnements et les passions de la ville. L'hiver, qui montre à Thompson les plus terribles images de la nature et les plus grandes luttes de l'homme, rappelle surtout à Saint-Lambert les tragédies de Voltaire, l’opéra et les soupers en ville. Il peint tout cela dans son poème, avec une élégance ingénieuse, mais froide. Il peint le seigneur de village ou galant ou philosophe. Il s’élève avec force contre d’odieux abus; mais il ne dit rien , sur la- miscre des habitants de la campagne, qui vaille quelques lignes profondément pathétiques de La Bruyère. Puis , il est épicurien autant que philosophe : il prêche la jouissance avant le travail cl les mœurs.

Tandis qu'un homme du grand monde chantait ainsi les Saisons, un poêle de profession, Lcmierre, imaginait de décrire, comme Ovide, les Fastes de l’année. Ce poème, on n’en connaît aujourd'hui que quelques beaux vers sur le clair de lune: mais on pourrait en extraire beaucoup d'autres, élégants, poétiques, ingénieux : car Lcmierre, homme bizarre cl ridicule, disent les contemporains, avait de l’esprit en vers. Mais quel sujet il avait choisi ! Je ne sais si, dans les beaux temps de la foi chrétienne, ces pieuses traditions, ces fêles, ces légendes, que ramène le cours de l'année, n’auraient pas inspiré un poêle aussi élégant et plus grave qu'Ovide. Mais Leinierrc a soin d'avertir, dans sa préface, qu’il a passé très-vite sur des tels souvenirs.

Et, en effet, la plus gracieuse des solennités antiques adoptées par le christianisme , ta Fêle det Rogations, est à peine indiquée dans ses vers. Mais il décrit longuement et fort bien le Carnaval et le fiat masqué. Les Fastes, si l’auteur pensait et sentait davantage, se rapprocheraient de celte poésie à la fois descriptive et morale qu’ont tentée avec \ succès Cooper et Woodsworlh. L'àme du poète ferait l’unité de l’ouvrage. Mais les Fastes ne sont qu’un recueil de vers, parmi lesquels il y en a d’excellents, qu’on ne lit pas.

Le môme talent distingue son poème sur la Peinture, sujet difficile, traité avec plus de connaissances et moins d’art par Walelet . un de ces amateurs ingénieux dont abondait le dix-huiticme siècle.

Partout cependant déclinait la poésie. L’inspiration, la pensée lui manquaient; et l’expression avait faibli. Le dirai-je? la langue même semblait devenir moins poétique. C’était, à quelques égards, une des influences de Voltaire. Non qu’il faille se plaindre de l’incomparable netteté de sa prose; mais dans son commentaire de Corneille, sa critique, souvent minutieuse, en faisant la guerre aux gallicismes un peu vieillis, aux ellipses, aux flgurcs hardies, appauvrissait notre idiome poétique, et le réduisait à l’élégance qu'il a trop négligée depuis.

Sans doute, cette élégance brillait alors d’un vif éclat dans Colardeau, dans Léonard , dans Dclille surtout. Mais combien elle était loin de la hardiesse et delà force vraiement classique! D’autre part, les dissident?, ou les novateurs en poésie, étaient souvent barbares, témoin beaucoup de vers de Lebrun. Voltaire, en lisant sa propre apothéose dans l’ode de ce poète sur la petite nièce de Corneille, avait dû bien rire de ce langage emphatique cl figuré : c’est que déjà notre idiome, au lieu d’élrc une argile souple à toutes les formes, était devenu, sous la main des grands maîtres, un marbre sculpté, dont les contours et les lignes ne pouvaient pluss’altérer sans effort et sans brisure; c’est aussi que l’étude de l’antiquité, origine et type de notre langue, était négligée, c’est que le goût classique se perdait; c’est qu’enffn le génie était rare et l’affectation commune.

Rendons honneur cependant à cet effort qui fut tenté pour ranimer la poésie du dix-huitième siècle. Avant Duciset ses succès au théâtre, Lebrun, sans être au rang des grands poètes, comme la cru Ginguené, fut parfois un habile travailleur en expressions poétiques.

Malfilàtre était bien plus, si l’espérance publique, trompée par sa mort, n’a pas exagéré son talent. Il ne cherchait pas seulement, comme Colardeau, la douceur et la mélodie du langage. Il ne s’exerçait pas seulement à rendre le mécanisme du vers plus

ductile et plus souple, afin de pouvoir appeler poésie tout ce qu’il exprimait heureusement, la description d’un paysage, ou celle d'une partie de trictrac. Malfilàtre aspirait aux grandes beautés dans la composition et dans le style. Ses fragments traduits de Virgile, ébauches mutilées et parfois incorrectes, semblent l’essai d’un art antique et nouveau, qui ramène notre langue aux hardiesses de Racine, et fait paraître un peu timide la versification de Voltaire. Son poème de Narcisse dans Pile de Vénus , la seule chose qu’il ait achevée, respire une mollesse de langage et une naïveté d’élégance, préférables aux efforts de la plus savautc poésie. Enfin, il avait l’accent lyrique, si rare de son temps, et il a fait, pour l’Académie de Rouen, uncodeadmirablc sur le Système planétaire. Tout cela n’était rien encore. Il voulait enhardir notre poésie par un grand et merveilleux sujet, la decouverte et la conquête du nouveau monde. Eùl-il réussi? eût-il été Cainoëns au dix-huitième siècle? Le malheur, l’abandon, la souffrance prévinrent sa noble ambition. Il mourut en 1767, à trente-quatre ans, peu célèbre encore, et sans avoir été jamais cité par Voltaire, si prodigue de louanges pour les jeunes écrivains.

La faim mit au tombeau Malfilàtre ignoré,

disait un poète, d'un talent moins facile, et d’une destinée non moins malheureuse, Gilbert. Une place est duc à Gilbert dans l'histoire du dixhuitième siècle; car il osa, presque seul, lutter contre une opinion puissante.

Les plaisanteries de Palissol, et les vers quelquefois piquants de Dorât , dans sa comédie des Préneurs, n’avaient fait qu’effleurer le dix-huitième siècle. Gilbert le perça plus au vif; et si parfois son invective littéraire est injuste, autant que poignante, il a, sur le scandale des grands et les vices de la cour, plus d'un trait qui rappelle la véracité de Tacite et la colère de Juvénal. Mais ce sont quelques vers remarquables : le goût n’est pas encore formé ; l’effort se mêle à l’énergie , et fa déclamation à la verve originale. On sent , à la recherche de certains tours, que le style n’est pas fondu d’un seul jet. Vous apercevez la roideur des muscles, la saillie des nerfs, et les formes trop prononcées, comme dans une esquisse d'académie. Que n’a-t-il été donné à ce jeune homme de travailler cl de survivre! que n’a-t-il trouvé quelque ami qui l’ait consolé! Il était poète dans la satire et dans l’ode; il avait de l’amertume et de l’enthousiasme. Vous trouvez des mouvements et des images sublimes dans scs odes sur le Jugement dernier , sur le Combat d'Ouessant. Ses plus beaux vers, les seuls vers admirables qu’il ait faits,

respirent une sensibilité aussi douce que l’expression en est éloquente. Gilbert, mourant à l'hôpital, à trente-deux ans, suicide involontaire dans un accès de folie, est une perte douloureuse pour les amis des lettres. Il y avait du courage cl du génie dans ce jeune homme.

Les qualités diverses de Malfilâlre et de Gilbert, la grâce poétique et l’indignation violente, l’élégie et l’iambe, devaient se réunir dans un seul poète, mais encore condamné à mourir dès la jeunesse. Nous le rencontrerons plus lard , et le verrons disparaître, tué par l’échafaud , comme Malülâtre et Gilbert l’avaient été par la misère cl l'indifférence.

Ainsi déclinait, dans le dix-huitième siècle, ce bel art de la poésie, que l’étranger a contesté parfois à la France. Enthousiasme, élévation lyrique, accent de la musc épique, rien ne pouvait durer ou naître; et les vers n 'étaient pour nous que l'expression la plus piquante de l’élégance d'esprit et de l’ironie. Voltaire était, jusqu'à la dernière heure, le modèle inépuisable et charmant de cette poésie mondaine. Ses élèves tâchèrent de l’imiter, et furent parfois ingénieux. Un homme d'esprit, qui n’étail pas poète, Rulhière fit, dans le même goût, des vers excellents, et si bien travaillés qu’ils semblaient faciles. Les Disputes, V A-propos, sont deux pièces légères, pleines de finesse et de grâce. Mais ou était la poésie? Dans Voltaire; et enfin, il allait mourir!

VINGT ET UNIÈME LEÇON

Buffon. — Caractère de son génie. — Son éducation; scs voyages, sot premiers travaux. — Buffon se consacre à l'histoire naturelle. — Comparé aux anciens. — De l’étude de la nature â l'époque de la rtnaitaance. — Philosophie de Buffon.— Vue générale de ses ouvrages. — Son éloquence. Son influence et sa vie dans le diihuitième siecie.

Messieurs,

Il est temps de remonter vers les grands objets, vers les grands travaux qui feront du dix-huitième siècle une date éternelle dans l'histoire du génie de l’homme. Pendant que l’imagination du poète allait s'épuisant, cl que l’art, énervé par la mollesse des mœurs, faiblissait chaque jour, cherchons à quelle hauteur s’élevait l'éloquence appuyée sur les sciences naturelles ou spéculatives, cl comment l’horizon des lettres s’étendait avec l'immensité de la nature et les espérances indéfinies de réforme sociale. Nous avons à parler de Buffon et de Rousseau.

L’éloge de Buffon ne nous est accessible que par un côté de sa gloire. Mais, bien qu’il nous faille admirer l’écrivain, sans apprécier le naturaliste, et

que la science, se dérobant à nous, semble ne nous laisser que son vêtement dans les mains, nous essayerons de rassembler sur cet homme illustre quelques vues et quelques souvenirs.

Au-dessus de toute science particulière même de la plus vaste, il est une science générale qui la dirige, l’éclaire, et qui en est distincte. Celle philosophie de la science a son langage, l’éloquence, qui répand l’intérêt et la vie, là où l'esprit philosophique a porté l’ordre et la lumière.

-^•Ce fut, dans l’activité du dix-huitième siècle, un événement mémorable que l’apparition des trois premiers volumes de Y Histoire naturelle, en 1749, un an après V Esprit des lois, comme si le génie français eût voulu marquer sans intervalle son ambition de tout soumettre à l’analyse, de tout embellir par la parole J Toutefois, ce premier essai d’un ouvrage immense rencontra de graves objections dans les esprits sérieux faits pour l’étudier. L’admiration universelle ne vint qu’à la longue, et par celte imposante succession de travaux poursuivis pendant quarante ans. C’est à ce point de perspective qu’il faut juger l'inûuencc de Buffon; c’est dans ce long terme qu’il a fondé sa gloire, non par la dispersion de sa pensée sur mille sujets , comme Voltaire, mais par l’unité d'une même production, comparable, pour l'éclat cl la durée, à ces belles stalactites qu’achève lentement la nature, dans le silence des grottes d 'Antiparos.

Le génie de Buffon s'était formé, comme il s'exerça, par un long et patient effort. Ce ne fut qu’à l'àge de quarante-trois ans qu’il prétendit ouvertement à la renommée d’écrivain.

Buffon était né à Monlbar, le 7 septembre 1707, de Benjamin Le Clerc de Buffon, conseiller au parlement de Bourgogoc , et de dame Emmeline, femme de beaucoup d'esprit et de mérite, souvenir qu’il aimait à rappeler, par tendresse de fils et par induction de naturaliste. Élevé avec soin et succès, rien ne montra d'abord en lui cet instinct passionué pour les recherches physiques, remarqué dès l’enfance dans Boerhaave, Tourncfort, Linnéc et d’autres savanls célèbres. Ses premières études furent toutes de lettres et d’antiquités. Il les fit au collège de Dijon, avec les conseils du docte président Bouhier, vers le même temps que Charles de Brosses , et quelques autres jeunes gens d'esprit, qui soutinrent plus tard celte tradition de savoir et de bon goût, héréditaire dans le parlement de Bourgogne.

Sur la fin de ses éludes, dans l’année de philosophie, Buffon pril goût aux mathématiques; et sa vocation parut marquée pour cette science. La ten • dresse et la fortune de ses parents lui permettaient de ne pas sc presser de choisir un état. Le premier usage qu’il fit de cette liberté fut de voyager.

S’élanl lié d'amitié avec un jeune Anglais de haute naissance, le duc de Kingslou, et avec son gouverneur, homme fort savant, il les suivit à leur dépari de Dijon , et visita en commun plusieurs parties de la France et de l'Italie. Cette course fut assez rapide ; et on regrette de ne trouver dans ses écrits presque aucune trace du seul voyage qu’ait fait ce grand observateur de la nature.ll le termina par un séjour de quelques mois à Londres , où il accompagna son ami^et vint se livrer avec ardeur à l'étude des sciences mathématiques, sur lesquelles la Société Royale de Londres jetait alors tant d’éclat.

De retour en France, et près de sa famille, Buffon vint fréquemment à Paris, où l’attiraient à la fois la curiosité de la science et le goût de la haute société. Doué d'un tempérament infatigable et d'un grand empire sur lui-méme, sa jeuoesse était à la fois très-laborieuse et très-dissipée, et la part qu’il faisait à l’élude, comme celle qu’il abandonnait au plaisir, invariablemcntdélcrrainée. Dans les derniers temps de sa vie, oa voyait encore prés de lui le vieux domestique qui , depuis soixante années, avait charge de le réveiller chaque jour à six heures du malin. Celte tâche devenue facile à la longue, et grâce au court sommeil de la vieillesse, avait été fort rude d’abord , mais toujours exactement remplie. Malgré les veilles des soupers et du jeu, toujours debout à la même heure, Buflbn prolongeait son travail une grande partie du jour; et souvent il a raconté que, dans sa plus vive jeunesse, nulle séduction , nul attrait de plaisir ne lui faisait avancer d’un moment l'heure de loisir qu'il s’était réservé. Cela suppose sans doute moins de passion que de volonté. Mais par là s’explique le prodigieux travail de Buffou,le caractère de ce travail, et peut-être aussi l’idée générale qu'il se faisait du génie, en le définissant une longue patience.

Ce fut dans cette vie qu’â la suite d'uue querelle de jeu, il se battit en duel avec un voyageur anglais, incident qui ne nuisit pas à sa faveur dans le grand monde. Cependant ses travaux, opiniâtrement continués, commencèrent à attirer l'attention des savants. 11 avait publié la traduction de la Statique de» végétaux de Haies, et celle du Traité de» fluxions de Newton. Reçu peu de temps après à l'Académie des sciences, Buffon y traita quelques sujets techniques. Il fit, entre autres, plusieurs mémoires sur la croissance et la durée des bois, dont il s’était fort occupé , dans l’intérêt de ses propres domaines en Bourgogne. Mais rien dans ces études et ces travaux d’observation ne révélait l’invention scientifique. Le génie de l'écrivain paraissait moins encore, quoiqu'on ait pu le soupçonner à quelques pages de préface en télé de scs

HUITIÈME SIÈCLE, premières traductions. Là même ce génie était simple, sans éclat, reconnaissable seulement à l’extrême précision des termes et à la mâle sévérité du style. Rien n'annonçait encore ces riches couleurs et ce luxe d'élégance, dont Buflbn fat si prodigue dans sa maturité.

Une occasion particulière vint, non pas sans doute susciter le grand talent de Buflbn , mais en réunir les forces, en diriger l'emploi. Le Jardin du Roi, cet ancien apanage du médecin de Louis XIV, avait paru enfin mériter une intendance à part. On en avait chargé le savant Dufay. A sa mort , Buflbn , désigné par lui, cl connu de la cour par sa considération dans le monde, obliut celle direction scientifique, confiée de nos jours à la réunion des professeurs du muséum. Dès lors, l’ardeur de Buflbn se fixa sur un seul objet : étudier, enrichir les dépôts d’histoire naturelle du Jardin du Roi , et, à côté de ces échantillons toujours si incomplets de la nature, décrire la nature elle-même, cii raconter l'histoire, en expliquer les lois, en retracer les monuments.

Je ne doute pas que Buflbn, quand il se proposa lui-inéme cette lâche immense, n’ait été saisi d’un enthousiasme dont l’empreinte se retrouve dans la solennité de son langage, et qui fit de lui un si éclatant promoteur de la science.

Il faut que ce sentiment ait eu bien du pouvoir sur l’imagination des contemporains: car voici ce que nous raconte Hume de l’impression que fil en lui la partie la plus conjecturale des ouvrages de Buflon, la Théorie de la terre : « J’étais, dit-il, «arrivé par mes réflexions, à un étal de scepli- « cisme complet, lorsque je reçus ce livre; et ce « me fut une surprise extraordinaire de voir que « le génie de cet homme donnait à des choses que « personne n’a vues une probabilité presque égale « à l'évidence. Cela me parait, je l’avoue, un des « plus grands exemples de la puissance de l'esprit « humain. »

Cette graudeur imposante, et si bien attestée par l'étonnement naïf de Hume, nous parait le signe caractéristique du génie de Buffon. Far là aussi Buflon appartient bien plus à la famille des philosophes anciens, qu'à celle des savants cl des nomendateurs modernes. Il commencerait volontiers son ouvrage comme Rmpedocle, par ces mots : « J’écris de l’univers. » Ni l’infini du monde réel, ni l’infini du possible n’eflraycnl son imagination. 11 entreprend de tout raconter, en remontant aux causes de tout; et dans une lâche où l’immensité des faits accable, il ajoute sans crainte l’immensité des hypothèses.

Celle affinité de Buflon avec les anciens sera le premier trait de sa physionomie. Sans doute, en ce

qui concerne l'histoire naturelle, le génie propre aux anciens avait été corrigé par le génie particulier d’Aristote; et ce grand homme a quelquefois anticipé sur l’exactitude deTespritmoderne, comme Buffon a rétrogradé vers le sublime conjectural de l’imaginatiou antique, L’examen du monde matériel, le génie appliqué non plus à la création d'idées sorties de lui-méme, et inspirées par le spectacle de la société, mais à l’analyse, à la description d’élres étrangers à l'homme, c’est là un travail d’arricresaison pour l'intelligence humaine; c'est une lâche qui appartient à l'âge de la réflexion. Ce n’est pas seulement parce que la conquête de l'Asie ouvrait à la Grèce un nouveau monde , qu’Aristote et Théophraste sc portèrent avec tant d’ardeur aux sciences naturelles. 11 y avait quelque chose de plus impérieux dans le cours même du génie grec, que scs travaux antérieurs poussaient vers de nouvelles recherches. Pline nous dit (t) qu’Aristotc composa scs livres sur les animaux pour satisfaire Alexandre, qui, dévoré d’une soif immense de savoir, avait chargé des milliers d’hommes de parcourir les forêts cl les mers, aûn de rassembler, pour le philosophe, des échantillons de tous les êtres. Aristote obéissait à une volonté plus puissante encore que celle d’Alexandre, à une loi de l’esprit humain qui , après tout ce que la Grèce avait fait dans l’imagination cl dans les arts, depuis trois siècles, ne lui laissait à scruter que la nature.

Ses travaux à cet égard sont d'une supériorité philosophique plutôt que technique; cl par cela même ils peuvent avoir plus de juges et d’admirateurs. Ouvrer son Histoire des animaux , vous n'y trouvez pas une science à part , une langue artificielle. Pour être compris tout entier, le livre n’a besoin que d'être lu dans l'ordre même ou il a été conçu : tant les faits se touchent cl s’éclairent ! Aristote, si habile nomenclateur dans les sciences du raisonnement, n'a pas fait de catégories dans la science de la nature , peut-être parce qu'il la voyait trop vaste et trop nouvelle encore pour être mesurée. Mais s’il n'a pas établi de genres, de classes, de familles, entre les êtres, il indique les rapports entre les parties des êtres; s’il n’a pas les procédés de la méthode moderne, il en a le génie; cl dans celte antiquité , où les études anatomiques étaient gênées par tant d'obstacles, il avait créé déjà celle science de l 'anatomie comparée, la gloire de notre époque.

On dirait que la grandeur même de l'œuvre d’Aristote lui a fait dédaigner tout ornement de langage. On ne peut citer de son ouvrage que des choses; on ne peut en détacher une pensée qui ne

soit liée à tout le reste. 11 a pour ainsi dire écrit les aphorismes delà nature, comme Hippocrate ceux de la médecine; et il réduit la postérité la plus savante à lui emprunter plus qu'elle n’ajoute i ses écrits. Il s'est dit : Quels sont les organes et les actes de la vie? Il les a comptés, définis, comparés dans tous les êtres différents. Puis il a pris un type, l'homme par exemple; il l'a décomposé, et il en a fait un point universel de comparaison, indiquant, à l’occasion de chaque partie de l’homme, les analogies et les différences que lui offrait la collection des êtres : de manière qu'il n’y a, dans cet ouvrage, pas un fait répété, pas un fait inutile, pas un fait qui n’en explique beaucoup d’autres.

Dans un tel travail, le génie d'Aristote a plus fait sans doute que le géiiie de son temps. Mais, après lui, le meme rapport nous frappe dans le choix des époques où sont cultivées les sciences naturelles. C'est dans le déclin de la haute poésie, de l'éloquence, et de la liberté qui les emportait toutes deux avec elle, que s'élève Pline, compilateur curieux, comme Aristote était observateur inventif, u'ayanl pas un Alexandre qui lui envoyât des échantillons de toute la nature, et lui dit ; « Fais « le catalogue de tous les êtres vivants que renfer- « ment mes conquêtes; » mais ayant Home pour spectacle avec scs richesses enlevées à tous les peuples, son luxe raffiné, son sanguinaire amphithéâtre, son cirque de bêtes féroces, ses antiquités et scs bibliothèques. Lorsque Pline composa son livre, que restait-il aux Romaius, privés d’existence publique, et ayant passé l'âge le plus heureux du génie? Il leur restait de regarder ce monde extérieur qu'ils avaient conquis. A côté de cette passion de savoir, de celle curiosité infatigable qui semble remplacer dans Pline les passions de la vie publique, je remarque aussi un sentiment nouveau, inconnu aux beaux temps de la liberté grecque et romaine. C'est une sorte d'affection et d’intérêt pour l'humanité; c’est le nom d'homme substitué à celui de barbare ; c’est le reproche adressé à César pour le sang qu’il a versé, et la grande injure qu’il a faite au genre humain ; c'est l’éloge accordé i Tibère lui-méme, pour le soin qu’il a eu d'abolir en Germanie cl en Afrique des superstitions homicides; c’est un esprit de philosophie cosmopolite et tolérante , à laquelle sc mêle pourtant un scepticisme amer et mélancolique.

Cet état moral, si marqué dans l'ouvrage de Pline, présente plus d’un trait commun au dixhuitième siècle. Aussi, c’est surtout par des ressemblances avec Pline que Buffon sc rapproche de l'antiquité.

Avec plus de goût, c’est la meme imagination pompeuse et tant soit peu monotone; avec nioius

(IJ riiuc, Bût. ttal.

TABLEAU Pli DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

de hardiesse, c'est !e même éclat de langage, la même richesse d'imagination descriptive. Dans la philosophie, ce rapport est plus sensible encore; et nous y reviendrons. Mais il faut achever cette revue rapide des prédécesseurs de Buffon.

Si l'observation scientifique a besoin , pour se produire, que les premières (leurs de l'imagination aient été cueillies, et que l'homme ait épuisé la première source de poésie qu'il porte en lui-méme, la barbarie, qui soit la décadence, n'est pas moins mortelle aux sciences qu'aux beaux-arts. Après l'abrévialeur Solin, on ne voit qu’ignorance de la nature dans le moyen âge, jusqu'au livre de l’empereur Frédéric sur la fauconnerie, et aux compilations de Vincent de Beauvais.

Sicuti regionum, ita temporum eunt eremi et e astilalet. Vous pouvex, du cinquième siècle au quinxième, parcourir ces déserts dont parle Bacon, vous y trouverex quelques oasis, et quelques terres fécondes pour l'enthousiasme et la poésie. Mais , bien que cette époque ait recueilli, par transmission, par hasard ou par découverte, de merveilleux secrets dans les sciences physiques, l'histoire naturelle y fut presque entièrement négligée.

Ce n'est qu'à la renaissance qu'on voit celte belle étude reprise enfin, plutôt par l'érudition que par l'observation, l/élude de la nature ne fut d’abord que l’étude d'Aristote et de Pline; puis l'esprit de découverte s’éleva ; et la science parut avec l'érudition. Au seizième siècle, l’histoire naturelle fut écrite en latin par Aldrovande de Padouc, dont le vaste recueil est encore cité. Mais la France eut dès lors la gloire de produire des observateurs de la nature, qui voyaient et pensaient par eux-mêmes, tels que Beion, le savant voyageur, un des écrivains les plus expressifs de notre vieille langue descriptive, et Bernard de Palissy, ce pauvre potier, sans éducation et sans lettres, qui, par ses essais opiniâtres, parvint à fabriquer le plus bel émail, conçut les premières théories sur l’étal antérieur do globe, et écrivit avec génie l’histoire de scs souffrances et de scs découvertes.

Bientôt, l’Allemand Gessner, plus d'un siècle avant Linnée, allait créer les méthodes modernes et la nomenclature scientifique de la nature. Mais, ce qui manquait encore, c’était cette élévation de vues qui fait le sublime de la science, et qui suppose un culte ardent pour elle, ardorem quemüatn amori». comme disait Cicéron. Une des premières âmes ou reparut, dans les temps modernes, cet amour puissant et créateur, c'est Bacon. Eu parcourant ses essais d'histoire naturelle, sa Silva tilcarum, je vois le précurseur de Buffon. Bacon a dit quelque part : « Il y a dans le monde trois genres d’am- « bitiou : le premier, c’est de régir un peuple, de

« le dominer par son ascendant, et d*cn faire « l'instrument de ses desseins ; le second , c’rst « d’élever son pays cl de le rendre dominant parmi « tous les autres ; le troisième enfin , et le plus « grand , c'est d'élever l'espèce humaine tout en- » tière, et d’accroître le trésor de ses connais- « sances. «* Quand je lis ces belles paroles, je crois reconnaître la source de celte ardeur paisible et patiente qui anima Buffon, qui le soutint, pendant une longue vie, au même degré de zèle pour l'étude, et d'indifférence pour le reste. Là se trouve, avec son secret, celui de quelques âmes privilégiées et faibles. Une seule chose leur paraissant digne d’effort, une chose abstraite et spéculative, le progrès des connaissances, elles ne portent dans la vie réelle rien du sentiment élevé que suppose la vérité philosophique. Sublimes par un côté , elles sont timides et terrestres par l’autre. Elles traversent la vie, sans y trouver matière à d'autres sacrifices que ceux qu’elles font à l’étude, et sans éprouver d’autre enthousiasme que celui de la science.

A ce caractère qui ne heurtait aucune opinion dominante, et se ménageait les faveurs du pouvoir, Buffon joignait l'éloquence, c’est-à-dire une expression égale à la hauteur de ses pensées cl de scs études. Par là , il donna tout à coup une face nouvelle au spectacle de la nature, et dut frapper vivement l'imagination des contemporains. Sans doute, ce n'était pas une chose inconnue que l’alliance de l'imagination et de la philosophie naturelle. L’invention, même dans les sciences positives , a toujours besoin d'imagination et d'enthousiasme. Le mathématicien Kepler a parlé quelquefois comme un prophète; et Descaries est plus poète que géomètre dans son Sx*tème du monde. Mais, dans notre dix- septième siècle, jusqu’à Fontcnclle du moins, l’élude de la nature était demeurée contenue par celle de la théologie, comme s'en plaint Pascal lui-méme. Et lorsque, dans l’âge suivant, au milieu de l'affranchissement général des esprits, Buffon entreprit celle histoire générale de la nature, dont Tournefort et d'autres n'avaient essayé que quelques parties, la nouveauté de la matière accrut la gloire de l'écrivain.

Il ne nous appartient pas d’étudier ici Buffon sous le point de vue scientifique , ni même de reproduire les objections que le goût de la science qu’il avait illustrée inspirait, de son temps , à des hommes du monde. Vous savez que Maicsherbes avait assez approfondi l’histoire naturelle, pour faire d'excellentes critiques sur les premiers volumes de Buffon , et défendre habilement contre lui les divisions de Linnée. Mais nous n’entrerons pas dans cette controverse, que le temps a vieillie.

m COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Linnéc, que BufFon attaquait si vivement, a vaincu en principe : sa nomenclature, refaite cl complétée, règne sur la science. Mais le génie de BufTon a survécu à son défaut de méthode. Cela même fait sa gloire; car on s'approprie les méthodes, et non le génie. Cherchons seulement quelle est la partie de ce génie qui peut tomber sous nos éloges.

Dans les sciences positives, il y a toujours un côté difficile, étranger à la foule même intelligente, et un côté plus ou moins connu et populaire. Seulement la proportion à cet égard change avec le temps. Ce qui était réservé d'abord au domaine de la science, cent ans plus tard, entre dans le domaine public. Les découvertes montent; une sommité nouvelle est atteinte par la science, et reste inaccessible aux notions vulgaires. Ainsi, quoique la foule s’éclaire , la supériorité scientifique se maintient et s'élève. Viendra-t-il un moment où toute science sera populaire? Toute vérité dérogera -t- elle jusqu'à être comprise par tout le monde? Ce qu'il nous importe de considérer, c’est le nombre de vérités que l’éloquence de BufTon enlevait à l’observation, pour les mettre dans le commerce courant de la pensée. Par là, tout à la fois, il a enrichi l'intelligence commune et bâté les progrès de la science. Ainsi, lorsqu'il publiait, avec les commencements de son Histoire des animaux, sa Théorie de ta terre, brillante ébauche d’une science qui n'était pas faite, non-seulement il popularisait une foule d'observations négligées jusque-là. non-seulement il devinait de génie ce que la science démontre aujourd'hui, par exemple, la combustion centrale du globe; mais, par le caractère seul de ses recherches, la sublimité de ses conjectures, de scs paradoxes même, il agitait les esprits, il appelait de loin les découvertes , il créait ce qu'il ne savait pas encore.

N’oublions pas qu'à l’époque où il énonçait son système, Voltaire, par une vue philosophique, qui n'en était pas plus savante, se moquait de toute idée de déluge universel. « Que la mer ail couvert «de hautes montagnes, disait- il, c’est une idée « qui choque toutes les lois de la gravitation et de <• l’hydrostatique.» El quant à ces immenses débris de coquillages qui sont répandus partout dans le monde, il en expliquait l’existence sur les Alpes par les coquilles que portait et qu’avait pu laisser dans leur passage la foule des pèlerins. Ne croirait-on pas que des siècles, que des révolutions stellaires se sont écoulés entre une pareille explication donnée par Voltaire et le temps où l’illustre Cuvier a dévoilé le monde antédiluvien , reconstruit les races perdues, et, d’après une parcelle d’oasement incorporée dans la pierre, retrouvé l’organi-

sation, la forme, l’histoire des existences qui n’appartienuent plus à cet univers? Non, messieurs, dans l'intervalle, il y a eu BufTon, son génie et son exemple.

Les études géologiques , plus mêlées alors de conjectures que d'expériences, avaient été le premier essai de BufTon dans la contemplation de la nature. Dès 1744, il écrivait son Discours sur T histoire et ta théorie de la terre ; et en raillant les hypothèses fantastiques de scs prédécesseurs avec une sévérité de raison, qu'il a plus tard encourue lui-même, il joignait du moins à ses propres systèmes quelques vues profondes et confirmées par la science. Il voyait déjà ce que démontre Cuvier, que le bassin des mers s’est déplacé, que l’Océan a séjourné plusieurs fois sur nos continents, qu’à l’époque la plus ancienne il nourrissait des espèces sans analogues connus dans la création actuelle, «que plus tard il avait laissé sur une couche plus élevée du même sol des produits pareils à ceux qu’il route aujourd’hui dans ses eaux, mais transportés alors des mers de l'Inde sous nos climats. Ce n’était pas seulement d’après les belles recherches déjà faites par Bernard Palissy , par Woodward, par Bourguet, par Réaumur, que Buffon exposait cette théorie. Elle était un des points trop rares qu’il avait découverts ou vérifiés par lui-même, en traversant plusieurs fois les Alpes (1), l'Apennin, et en observant, soit dans les chaînes montagneuses de la Bourgogne, soit dans les carrières et les mines (2) de divers lieux, la configuration et la nature du sol.

Ce genre d’observations même, cette recherche des révolutions antiques du globe convenait mieux à la grandeur de son esprit que l’examen minutieux de l’ordre actuel du monde cl des espèces vivantes. Il se sentait plus à l'aise dans l’infini de la création cl du temps. Aussi, même sans le secours des faits, il loucha de génie à la grande découverte de nos jours (5).

Que n’a-t-il été donné 4 BufTon do pouvoir démontrer co qu’il indiquait, de voir réunis ant d’échantillons du passé successivement apparus à Camper, à l’allas, à Blumcnhach, cl surtout de posséder ce merveilleux instrument de l'anatomie comparée, qui a rendu Cuvier inventeur là où beaucoup d'autres avaient découvert avant lui, et qui lui a valu la gloire de porter dans l'inconnu même le génie des méthodes, en reconstituant, d’après quelques fragments épars, des espèces

(1) Voir Théorie de lo terre, page 161.

(2) Ibid., page 165.

(5) • Il peut se faire qu'il y ait eu de certains animaux « dont l'espèce a péri : les os fossiles extraordinaires qu'on « trouve en Sibérie, au Canada, en Irlande, semblent con- «* firmer cette conjecture. »(lbid.t page 185.)

anéanties, et en retrouvant, d'après ces espèces, trois âges successifs de l’univers antérieurs à l’homme ! O magnificence de la nature et de la vérité, plus merveilleuse que tous les systèmes! Avec quelles paroles BulTon n’eùl-il pas décrit celte histoire réelle du monde, attestée par des ossements, ce premier état du globe, rude cl charge de grossiers produits, d'énormes fougères pour toutes plantes, d’immenses reptiles, du lézards grands comme des baleines, pour tous habitants; puis celte seconde époque de la vie, ces végétations plus complexes, et ces premiers essais de quadrupèdes. ces races de palceotherium , dont Cuvier décrit la nature et les instincts avec une certitude sublime; puis cette autre végétation distincte et rapprochée de la nôtre, et ccs races gigantesques d’animaux , souveraines du globe en l’absence de l’homme, ces Mammouths , ccs mastodontes , ces mégathérium, détruits par une dernière révolution que leurs débris attestent, et qui semtdc avoir précédé dans ce monde l'avénement de l’homme, et le règne de l'intelligence sur la matière enfin soumise et réglée!

O combien ccs prodiges authentiques auraient encore mieux iuspirc l’éloquence de BufTon que tout ce qu’il suppose, après Lcibnilz, sur la formation du globe! (^uc les planètes soient des fragments arrachés au soleil par le choc d’une comète; que la terre tombée de cet astre, comme un morceau de lave, ait bouillonne pendant trente-cinq mille ans; que celte fluidité primitive soit encore attestée par la forme même de la terre, par son renflement sous l'équateur et sa dépression vers les pôles; que plus lard, en s’attiédissant, elle ait attiré les gaz et les vapeurs rejetés d’abord de sa surface brûlante, et qu'ainsi se soient formées les mers; qu’au bout de vingt-cinq mille ans encore cite ail commencé à jouir d’une chaleur plus tempérée sous les pôles, et que le septentrion, d'abord seul habitable, ait eu pendant quinze mille ans les plantes et les animaux de l’orient, ce sont là des conjectures dont quelques parties sont aujourd'hui reproduites parla science. Mais, quelle que soit leur grandeur, l’imagination n’en avait pas besoin ; et il lui eût suffit d’avoir à dépeindre les trois âges antédiluviens authentiquement retrouvés par Cuvier.

Il n’est guère cependant de plus belles lectures que ces hypothèses de BufTon; cl rien dans notre langue ne surpasse, pour l'élévation et la gravite philosophique, son livre des Époques de ta nature, et les divisions , les détails, le style de celle histoire conjecturale. Le tableau de la cinquième époque, lorsque les éléphants ont habité les terres du Nord, semble, au premier coup d'oil , joindre

HUITIÈME SIÈCLE. 1î>7

l'évidence à la grandeur, et fortifier par des témoignages incontestables le système du refroidissement de la terre. Mais une remarque bien simple détruit cct édifice par les faits memes qui l’appuicul. Ces dépouilles de ta sotie torride, transportées en Sibérie, ces éléphants découverts sous la glace s’y trouvaient sains et entiers, revêtus encore de leur chair et de leur peau : ils avaient donc péri par un cataclysme soudain , par un déluge glacial, et non par un refroidissement successif.

Ce qui u'importc pas moins, et ce qu’on a quelque peine à démêler, c'est le principe même d’où dérivaient les théories de BufTon. Ce principe, il le cache sous la majestueuse circonspection de son langage; et vous savez meme qu’il poussait fort loin la déférence pour le pouvoir ecclésiastique du temps. Toutefois, la philosophie atomistique s’emble avoir au fond dominé son esprit. Faut-il en croire tout à fait sur ce point Hérault de Séchcllcs (1), qui, surprenant les confidences et les faiblesses de l’illustre vieillard, lui fait dire : «J'ai « toujours nommé le Créateur; mais il u'y a qu'à « ôter ce mot, et à mettre à la place la puissance « de la nature, l'attraction cl l'impulsion. »

11 en coûterait de croire que les magnifiques invocations à Dieu, répandues dans les livres de HufTou, n'aient été que des ménagements pour les hommes : le peintre de la nature doit être le témoin de la Divinité. On ne peut s'empêcher cependant, à part même les confidences anecdotiques, de remarquer dans lo système général de BufTon une opinion fort voisine du panthéisme de Pline. Ce sont parfois les mêmes expressions : c'est la même idée de celte nature, ouvrage vivant cl ouvrier tout ensemble : Idemque rerum naturœ opus, et rerum ipsa natura. Bien plus, par sa théorie des molécules organiques vivantes, il arrive au système des générations spontanées. « Si « tout à coup, dit-il, la plus grande partie des êtres « était supprimée, on verrait paraître des espèces « nouvelles, parce que les molécules organiques, «qui sont indestructibles et toujours actives, se « réuniraient pour composer d'autres corps orga- « niscs (2). » C’est l'atomisme d'Épicure ; c’est le vieux système que Cuvier a si bien combattu par ses belles observations sur la constance des races. Enfin, celle hypothèse de la terre détachée du soleil par le choc d’uuc planète peut paraître une manière de se passer du Créateur. Mieux inspiré , Newton, en découvrant les lois mathématiques du inonde, attestait d'autant plus l’existence de Dieu suprême, que Platon avait nommé par pressentiment l 'éternel géomètre.

1) à Mnnlbnr, 17R.1.

2) Epoque i de In nature.

Quoi qu’il en soit, le doute ou l'incrédulité de BufTun n’abaisse pas son génie, tant qu’il s’agit de concevoir les grandes catastrophes de la nature, ou d'en retracer les tableaux. Il a tout à la fois beaucoup de splendeur dans l'imagination cl de généralité abstraite dans les vues. Par là comme par 1rs doctrines, il a plus d’un trait d'affinité avec le poêle Lucrèce, cet Homère didactique; niais, comme lui, il tombe dans la sécheresse et l’obscurité. Il a plus de grandeur apparente que d’âme, plus de pompe que d'émotion. Le dirai-je? Malgré l'ardeur constante de la contemplation assidue qui domina sa vie, l’enthousiasme qui dut inspirer et soutenir sa longue entreprise semble manquer à son éloquence : le Dieu n’y est pas.

Vingt-huit ans s’étaient écoulés entre les deux ouvrages de Ruffon sur l'histoire immémoriale du globe, et ce long intervalle il l’avait rempli par scs recherches de tout genre et ses compositions lentement travaillées sur l'histoire des animaux. Le plan, qui manquait de méthode, était vaste comme la nature. Après l'élude de notre inonde planétaire, la géologie de notre planète cl la théorie de la génération, il ne s'agissait de rien moins que de parcourir toute la création, depuis l'homme jusqu’aux minéraux. La botanique même, négligée par Ruffon, est discutée, sous le rapport de la classification, dans son premier discours sur l'ctudc de l'histoire naturelle ; et son dernier travail fui un Traité sur l'aimant.

Ce cercle immense , Ruffon n'en a sans doute parcouru que quelques rayons; el là même, il a choisi sa pari de travail , cl s'est fait aider pour le reste. Le règne végétal, les poissons, les insectes ne l’ont pas occupe, sauf quelques inductions générales. Pour l'histoire des quadrupèdes, il a eu , dès le commencement, un coopcratcur savant el scrupuleux, qui prêtait à son pinceau la précision des details, cl donl l'exactitude est encore admirée de nos jours. Plus lard, dans l'histoire des oiseaux, il fut aidé par des élèves qui ne lui offraient pas seulement des recherches utiles, mais un coloris formé sur le sien, cl donl l’éclat parut quelquefois un reflet de son éloquence.

Malgré ces omissions et ces secours, l’effort de Ruffon n'en fut pas moins prodigieux. Dans cel effort, ce qu'il y a d'éminent el de rare, ce sont les considérations générales, la philosophie de la science, el l'art de peindre, le génie de l'expression. Par les premières, nous n'entendons pas seulement les hypothèses de Ruffon , scs systèmes sur l'origine du monde. Nous touchons à ce qui a le mieux marqué la force de son esprit, ses vues profondes sur la topographie du globe, sur les différences entre les animaux des deux continents , sur

leur dégéneration , sur le mécanisme des especes inférieures, sur l'unité de l'espèce humaine, vues neuves el indépendantes, les unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps, mais toujours par des raisons originales.

Qui donc, avant lui, en saisissant de si haut et d'un regard si ferme toute la conGguralion du globe , ces glaces croissantes des pôles , ces vastes mers coulant toujours de l'orient à l'occident, ce nouveau monde contigu à l'ancien par le nord de l'Asie, ces fies, montagnes surnageantes de continents ensevelis, ces hautes chaînes de montagnes, arêtes osseuses de la surface du globe, avait en même temps découvert cl explique les rapports de toutes les espèces vivantes avec les accidents cl les divisions naturelles des climats? C'est là surtout que Ruffon semble sublime. C'est là que ses généralités paraissent non des conjectures, mais un ensemble de vérités aperçues et comparées d’un seul coup de génie.

Kst-il vrai maintenant qu'à ces grandes vues sur le monde matériel, Ruffon ait mêlé une métaphysique parfois obscure cl indécise? L’histoire naturelle de l'honune conduisait au problème fondamental sur lequel le dix-huitième siècle hésitait, entre le matérialisme de Diderot , le scepticisme de Voltaire, et la doctrine de Condillac sur la sensation transformée. La pensée de Ruffon à cet égard fut soupçonnée de se rapprocher de celle d'Helvétius; cl on put croire que le hardi cl frivole auteur du livre de V Esprit avait puisé quelques-uns de scs argu monts dan> les entretiens du château de Montbar. où il séjourna souvent. Celte pensée, c’est que l’ordre de prééminence entre les espèces, l'homme compris, lient au degré du développement et de l'action des sens dans chacune d'elles. Un cloquent panégyriste de Ruffon, Vicq-d’Aiir, mêlant à cet égard scs idées avec celles de son maître, en a conclu que l'homme instruit par le toucher, qui est un sens profond, doit être attentif sérieux et réfléchi. Helvétius, partant de ce principe, avait dit que l'honune doit tout à la forme de sa main, et que si les chevaux avaient une main au lieu d'un sabot, ils bâtiraient des maisons. Mais on ne saurait attribuer un tel raisonnement au génie de Buffoo. Quand l’homme emploie le toucher pour rectifier un autre sens, quand il passe sa main sur le bâton en apparence incliné par le mouvement de l’eau, est-ce le touchcrqui fait naître l'intelligence? ou plutôt n’est-ce pas l'intelligence qui se sert du toucher, cl qui s’atteste elle-même par le choix de son instrument? Ruffon le savait mieux que personne, cl il était loin de tomber à cet égard dans l’erreur d'un disciple célèbre de Condillac, qui suppose que notre intelligence s'accroîtrait indéfini-

ment par une action plus étendue de nos sens. Buffon a dit au contraire en propres termes, en comparant l'homme à l'animal : « L'homme n'en « est pas plus raisonnable, pas plus spirituel pour n avoir beaucoup exercé ses oreilles cl scs yeux; m on ne voit pas que les personnes qui ont le sens « obtus, la vue courte, l'oreille dure, l'odorat « détruit ou insensible, aient moins d'esprit que les « autres : preuve évidente qu’il y a dans l'homme « quelque chose de plus qu'un sens intérieur aniu mal! i* Et dans sou beau discours sur l'homme, il revient à celle idée avec une grande force, affirmant que l'âme existe, qu'elle est d'une nature « différente de la matière; qu'etlc n'a qu'une forme « trcs-simplc, très-générale, très-constante, la « pensée; qu'elle est dès lors, comme la pensée «< même, indivisible et immatérielle. » En un mot. il paraîtrait , si on peut le dire, plus convaincu de la spiritualité de l'âme que de l'existence même de Dieu, car sa croyance à cet égard est fondée sur l'observation même des faits ; et une simple précaution de langage n’irait pas jusque-là.

Ce que Buffon avait établi parle raisonnement, ce qu'il répète dans sa belle description de Yhomo duplex , il le met encore poétiquement en action dans sa peinture du premier homme s'éveillant à la Tic, et faisant par tous les sens à la fois l'essai de sa grande et noble existence, et comme le déploiement de son Âme. Ajoutons que plus il avait réduit au simple mécanisme les autres animaux, plus il lui était impossible d’expliquer, par les causes physiques seules, l'organisation supérieure de l'homme.

Condillac a souvent pris en defaut la série de mouvements, de sensations, d'idées, que Buffon prêle à sa Slatue animée. Mais Condillac avait-il mieux réussi dans sou hypothèse d'une statue qu'il animait par degrés, et par la communication d'un seul sens à la fois? Les deux philosophes ne rencontraicnt-il pas le même écueil, en voulant juger un étal inconnu par une expérience qui ne peut lui ressembler, et deviner avec la raison développée par les sens ce que les sens donnent à la raison? Il y a là quelque chose qui préexiste et qu'on lie ppul analyser; c’est la pensée meme. Buffon satisfait-il à cette vérité, en attribuant à l'homme deux ordres de sensations, les unes corporelles, les autres spirituelles, et en appelant les idées des sensations comparées? Condillac le suit, et le presse à travers son langage plein de métaphores; et il semble le convaincre parfois de n'avoir pas voulu , ou de n'avoir pas su exprimer toute sa pensée.

Buffon ne repoussa point, et parut à peine remarquer les attaques de cet habile adversaire.

Il continua, sans s'interrompre, la partie la plus belle, ou du moins la plus populaire, de son Ira-

vail, ses descriptions des animaux. Vous savez comment elles se succèdent, sans être assujetties à la méthode des classes et des genres, qu'il reprochait  Linnée, et où il relevait de grandes erreurs corrigées de nos jours (1). Dans ce magnifique dépôt du Jardin des Plantes, agrandi par lui. Buffon avait sous les yeux presque tous les échantillons de la nature; il les voyait disséqués, analysés par l'exact et fidèle Dauhenton; cl l'esprit frappé de ce travail, il écrivait. Sms doute, ce secours étranger devait laisser place aux erreurs, « L'histoire de u l'éléphant, dit Cuvier, est moins exacte dans « Buffon que dans Aristote. » Mais si Buffon a mérité ce reproche , souvent renouvelé par le plus célèbre de scs successeurs , il n’en a pas moins tracé îles peintures durables, qui seront étudiées autant que la science môme, dont elles sont les ornements. H a pu méconnaître ou confondra quelques espèces, mal définir certains caractères. Mais avec quelle force il exprime ce qu'il sait , et comme il fait voir ce qu'il a vu !

On a détaché de son ouvrage quelques descriptions brillantes, qu'on admire à part. C'est lui faire tort; le mérite même de scs Fies des animaux, c'est l'ensemble, c'est la manière dont la tradition, l’observation , le récit , la critique sont réunis cl mêlés. A l'élégance trop pompeuse de quelques débuts, viennent sc joindre la précision des détails et la simple netteté du récit; et c'est là surtout qu'il est excellent écrivain.

La peinture vraie ou conjecturale des mœurs des animaux, la description des lieux qu'ils habitent, et ce contraste, ce mélange de la nature mante cl de la nature inanimée, offraient de vives couleurs. Pline les a quelquefois saisies dans leurs plus grandes diversités. Qu’il décrive le lion ou lu rossignol, il est tour à tour énergique cl brillant. Avec le même éclat, Buffon est plus égal, plusclevé, plus pur. Pline appartenait à celte cco!c d'imagination plutôt que de goût, qui produisit dans Tacite un peintre incomparable, mais qui partout ailleurs est empreinte de déclamation cl de subtilité. Homme de lettres, bien plus que de sciences, Pline jette souvent sur des fables ou des idées fausses un style recherché. Buffon , éclairé des lumières de la science moderne , est sévère et précis dans ses descriptions même les plus ornées. Sa diction, plus irréprochable que celle de Rousseau. n’a pas les affectations qui se mêlent parfois au style si français de Montesquieu. Par un autru privilège bien rare, pendant quarante années on n'aperçoit pas de déclin , ni de fatigue dans son talent ; cl si l’on excepte quelques circonlocutions

(1) t'ejrrsle bel Éloge de N. Cuvier, par M. Flourrm.

inutiles, quelques phrases pompeuses, tout dans scs écrits semble également jeune cl mûr, vigoureux et poli. Souvent avec une préoccupation savante, qui n'est pas moins expressive que la naïveté du fabuliste, il transporte à la peinture morale des animaux plus d'un (rail emprunté à la nôtre ; et il décrit leurs forêts et leurs déserts par la force de l'imagination, comme s'il les avait parcourus. Quoi qu'en ail dit un illustre écrivain, la bonté de cœur n'est pas étrangère à ses récits. S'il a oublié le chien de l'aveugle, cl avec lui l'image chrétienne du malheur et de la charité, il n'est aucun bon sentiment qu'il ne cultive et ne rappelle, l'amour de la paix, du travail , de la veriu, de la gloire.

Heureux de scs éludes, de sa fortune, de sa grande renommée, s'accommodant doucement des mœurs de son temps, il n'a ni celte misanthropie, ni celte verve amère de quelques philosophes; mais il n'en est pas moins ami de l'humanité, sans déclamation; et quoiqu'il fût seigneur un peu fastueux dans sa terre de Montbar, il exprime souvent des idées touchantes cl praticables pour le soulagement du pauvre et l'amélioration du sort des peuples. Par là, Buffon, malgré sa réserve, figure dans celte mission philosophique du dix-huitième siècle, mission qui eut scs erreurs de zèle, scs imprudents apôtres cl scs faux prosélytes, mais qui n'en fut pas moins grande dans l'intention comme dans les effets, cl dont l'influence a transformé la société française, et s'est étendue même sur les gouvernements absolus qui s'en plaignent. Au milieu du mouvement intellectuel de son siècle, le pouvoir de BufTon fut dans son éloquence ; et cette éloquence, exempte de passions eide querelles, tenait en grande partie à l'élévation même de scs éludes cl au caltnc de sa vie.

Marmontcl , dans ses Mémoires , reproche à BufTon d'avoir quitté par orgueil les salons philosophiques de Paris, où, dit-il, on ne lui accordait avec raison que le mince éloge d'élégant écrivain et de grand coloriste. Permis à Marmontcl décompter pour peu cet éloge; mais, en vérité, si le inol de grand coloritte , inconnu dans la langue de Bossuet et de Racine , signifie quelque chose , on concevra difficilement plus grande louange pour un écrivain qui veut peindre la nature. Le langage métaphysique de BufTon a manque parfois de précision, parce que sa pensée sur ce point n'clait pas complètement nette et libre. Mais lorsque , saisi par les objets mêmes , tirant ses idées de scs perceptions, et les réalisant par la parole, il a peint les formes extérieures et les grâces sauvages, les instincts et les habitudes des êtres divers, lorsqu'en les étudiant il a pris tour à tour pour eux des sentiments d'intérêt, d’affection, d’horreur, alors sou

style est inimitable; et le grand coloriste est l’homme de génie qui peint avec force la réalité.

BufTon, à cet égard, n'est pas seulement un écrivain à part, mais le créateur d'un genre nouveau, de celle éloquence descriptive qui doit succéder à l'épuisement des grands sujets religieux, moraux, politiques. Dans cette voie, Buffon arrivant le premier, avec une imagination juste et un esprit élevé, et trouvant sous ses yeux une nature encore nouvelle pour le peintre philosophe, n'a point exagéré les couleurs. Mais bientôt sont venus les imitateurs, les élèves que Buffon, malgré son orgueil, ou peutêtre au nom de cet orgueil même, croyait assez inspirés par son génie, assez créés par sa présence, pour pouvoir achever scs tableaux. Mais lui seul était peintre. Ses plus ingénieux continuateurs n’étaient que des rhéteurs descriptifs; non peutêtre qu'il ne soit rigoureux de désigner ainsi Guéneau de Montbelliard, mort trop jeune, et dont les pages brillantes furent confondues par le public avec celles de son modèle. Mais il est vrai cependant que, sous sa plume, et plus tard sous celle de M. de Lacépèdc , l'histoire naturelle prend un luxe d'images, un éclat de couleurs, que ne soutien! plus la correction du dessin, la pureté du trait. On a dérobé le gros rouge, dont se servait quelquefois le maître; on l'a prodigué sans mesure; cl on a laissé sur sa palette tant d'autres nuances que seul il savait distribuer avec art et admirablement ménager.

Cet art était pour Buffon l'étude de sa vie entière; et, s'il définissait le génie, comme nous l’avons dit, une longue patience, c'clait au travail de son style, plus encore qu'à la conception de ses systèmes, qu’il appliquait celle expression. Son b) pothèse de l'origine du inonde, en effet, il la conçut assez légèrement sur quelques vraisemblances, et jamais avec celle conviction d’inventeur que Newton avait acquise sur d'autres matières, en y pensant toujours. Mais son style, l’ordonnance, la forme, l’expression de sa pensée l'occupaient sans cesse.

Scs contemporains ont dit comment il travaillait, retiré dans ses châteaux de Montbar ou de Buffon : ils ont décrit cette tour solitaire de Saint- Louis, environnée de jardins, où il s'enfermait dès le point du jour, ce cabinet sans livres et sans autre ornement qu’une gravure de Newton, celle table verte où il écrivait. C'est là que BufTon méditait profondément, cl composait avec une lente inspiration ses belles périodes , écrivant, effaçant, récitant à haute voix, et ne pouvant se satisfaire luimème que par le plus haut degré d'élégance et d'harmonie. Après trente ans de ce labeur, il disait encore dans sa vieillesse: «J'apprends tous les jours

v à écrire; » et il ajoutait avec un naïf orgueil :

« Il y a dans mes derniers ouvrages infiniment « plus de perfection que dans les premiers; » et ce témoignage est vrai au moins pour les Époque s de ta nature , qu’il écrivait à soixante et dix ans, et qu'il avait dix-huit fois recopiées.

Longtemps auparavant, il avait, vous le savez, donné dans une occasion solennelle la théorie de ce grand art, qu'il cultivait avec un soin si religieux. Reçu à l'Académie française après la publication de ses premiers volumes, il ne laissa pas languir sa parole dans un remerclmcnl, ou dans le panégyrique exagéré d’un obscur prédécesseur; et il saisit tout d'abord son auditoire du sujet ïnéme que sa présence rappelait, l'éloquence, la perfection du style.

En général, un grand écrivain, dans les questions de goût, a pour type involontaire son propre talent. Les grands écrivains n’en sont pas moins les meilleurs critiques à étudier. Chacun d’eux ne donne qu'un point de vue de l'art; mais ces points de vue divers sont supérieurs; et en les comparant, vous avez l’art tout entier. Ainsi, sur l’éloquence, après Aristote, Platon, Cicéron, Tacite, Bossuet, Fénelon, il y avait quelque chose à dire encore pour un homme de génie, qui ne leur ressemble pas. Ce sera le discours de Bufîon sur le style. Fort admiré de son temps, ce discours parut surpasser tout ce qu’on avait conçu jamais sur un tel sujet, cl on le cite encore aujourd'hui comme une règle universelle de goût. Ce n’est cependant que la confidence un peu apprêtée d’un grand artiste, et non la théorie de l’art, dans sa belle et inépuisable variété.

Dès le commencement, Buffon, par une singulière préoccupation de lui-méme et de son siècle, met, pour ainsi dire, la puissance oratoire en dehors de l’cloquencc, ou, du moins, l'éloquence qu'il conçoit lui parait bien differente de celle facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à ceux dont les passions sont fortes, les organes souples cl l'imagination prompte.

« Ces hommes, dit-il, sentent vivement, s’affcc- » tenl de même, le marquent fortement au dehors; «et, par une impression purement mécanique, u ils transmettent aux autres leur enthousiasme et <i leurs affections. »

Est-ce donc si peu de chose? sentir et transmettre l'enthousiasme! mais cela même est l’éloquence. Ainsi l’entendait Démoslhènc, ce sublime et véhément logicien. Buffon veut que l'éloquence ne s’adresse qu’au petit nombre deceux dont la tète est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui,

» comme vous, dit-il à l’Académie, comptent pour peu le Ion, les gestes et le vain son des mots. Il

leur faut, ajoute-t-il, des choses, des pensées , des raisons; il faut savoir les présenter, les nuancer, les ordonner. Il ne suffit pas de frapper l’oreille et d'occuper les yeux, il faut agir sur l'àinc et toucher le cœur en pariant à l'esprit.» Mais cela meme rentre dans les règles de celle éloquence comin uuicativc et populaire que Buffon dédaignait tout à l'heure, cl dont Cicéron disait si bien : Hcs cerba rapiunt ; « les choses emportent les paroles, h 11 disait encore : Quid est cloquent ia, niti continuus aniutœ motus? définition d'orateur, à laquelle l'ccriénin solitaire a dû substituer celle-ci : •< Le « style n’est que l’ordre et le mouvement qu'on « met dans les pensées. »

Buffon donne ensuite d'excellents et de vieux préceptes sur la nécessité de la composition et du plan. Oui, sans doute, pour bien écrire, il faut avant tout posséder pleinement son sujet : Ain res subest percepta et cognita , inanis et irridenda r erboi um tolubilitas. Mais si Buffon ajoute : « Il faut former dans son esprit une suite , une chaîne continue, dont chaque point présente une idée; et lorsqu’on aura pris la pluinc, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s’en écarter, sans l’appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l’espace qu’elle doit parcourir, » je l’avoue, ce conseil rigoureux et cette image exactement compassée me paraissent mal convenir à la verve de travail qui suit la méditation. Je doute que l’auteur lui-méme, qui donne un semblable précepte, ail pu s'y conformer toujours; et j’y trouve peut-être la cause de la roideur monotone mêlée parfois à son beau langage. Exprimer sa pensée, c’est la produire, s'est la sentir dans toute sa force; et par là même c'est souvent la transformer, l’agrandir, et non pas seulement colorer d'une teinte visible des caractères rangés dans un ordre immobile.

A celle règle que Buffon prétend dictée par le génie, il en joint une autre dont il offre surtout le modèle ; c’est le scrupule sur le choix de ses expressions, l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. Grand sujet de débat, messieurs! c’est le précepte qu’on reproche à l'ccole classique, cl qu'on a trop méconnu depuis elle. Mais il ne faut donner ni dans un excès ni dans l'autre. Notre dix- septième siècle, si bienséant et si magnifique datis son langage, n’avait, vous le savez, nulle crainte de la propriété des termes : témoin Pascal, Corneille, Bossuet, Boileau luimême, qui saus cesse ont usé du mol expressif et simple, du mot de la chose: Verba quibus deberent loqui, et n’ont cherché les termes les plus généraux , que lorsque l'imagination ou la pudeur

s'en accommodait mieux. D'autre part, si le précepte de Buffon, appuyé sur son propre exemple, est trop exclusif, il faut avouer aussiqu'unccrudité basse qui se sert du mol propre, pour indiquer des objets ou des images indignes d'être offerts à la pensée, n’est pas une richesse pour la langue et pour le talent. Changeons, s'il le faut, quelque chose à la categorie des termes nobles ou bas. I.c progrès de l'état social et des mœurs a déjà fait beaucoup pour cela. Il y avait une fausse roture du langage, comme des hommes; il y avait des choses moralement fort nobles, qui n'avaient point place dans le style noble. C'était un mauvais scrupule, qui devait disparaître. Hais que ce qui rappelle des objets immondes, ou dos idées obscènes, soit retranché de l'idiome des arts; qu'on n'imilc point par raffinement le cynisme des temps grossiers. C'est un bon préjugé auquel le goût cl la vérité gagneront. « Le style est la physionomie de l'àmc, disait heureusement un philosophe antique: Oratio tultus anirni est. » N’cst-ce pas un motif de conserver toujours à l’expression celte décence qui fait la dignité avec 1rs autres , cl avec nous-méme? Dans ce mol, du reste, messieurs, vous retrouve rex l'axiome tant cite de Buffon : « Le style est l'homme même; » résumé naturel de son discours à l’Académie et de son génie tout entier.

Oui, messieurs, en effet, si vous voulez retrouver l’image de cet homme à part dans le dix-huitième siècle, grave et meme un peu fastueux, épris de la gloire avec circonspection, philosophe respectant tous les pouvoirs et presque tous les préjugés, gentilhomme cher à scs vassaux, commeledilSaint- Lambirt, et paraissant devant eux le dimanche en habit duré, ayant plus de dignité dans les manières que de délicatesse dans les goûts, plus de bonté que d’émotion, toutes ces nuances morales peuvent sc démêler dans le caractère même de son style , si soigne, si noble, si paré. Le mol est plus vrai encore dans un sens plus littéral, et pour exprimer la personnalité même de l'auteur. L'ensemble des connaissances des sentiments, des idées, des erreurs de Buffon forme, avec ses expressions, un tout indestructible qui appartient à l'avenir. Sans le style, scs découvertes partielles, et à plus forte raison ses erreurs ne vivraient plus que dispersées dans vingt ouvrages. far le génie de l'expression, il s’est fait une place durable dans l'instabilité progressive de la science ; cl ses ouvrages ont pu cesser d’étre utiles, sans cesser d’étre admirés.

La vie de Buffon, cette vie égale et puissante, s’écoula sans autres événements que ceux du travail. A quarante-six ans, jeune encore et remarquable par son grand air et la dignité de ses traits, il s’était marié à uue belle personuc, dont il fut

adoré. Ni cette union, ni scs pinces qui se confondaient avec ses études, ni les soins d'un crédit habilement ménagé ne dérangèrent les heures de son assidu travail. Deux maladies sculemcnléprouvèreut cet homme, qui, comme Voltaire le lui écrit, avait l'àmc d'un sage dans le corps d'un athlète. A l'âge de treulc-cinq ans, sa vue, naturellement courte , avait été affectée d’un phéuotuène bizarre cl tenace, qui pourtant se dissipa. Beaucoup plus tard, après la publication d'une grande partie de sou Histoire naturelle, il tomba pendant deux années dans une langueur, qui lui ôla toute force de travail , cl troubla de mélancolie celle âme si sereine cl si câline. <- Cette abréviation dans uia vie, dit-il à ce sujet, en a produit une dans mes ouvrages. J’aurais pu donner, dans les deux ans que j’ai perdus, deux ou trois volumes de l'Histoire des oiseaux. » Car il ne comptait la vie que par le travail. Mais, cette épreuve passée, Buffon reprit une ardeur que la vieillesse ne suspendit plus.

Sa renommée allait s'accroissant; cher au public, hunoré par le pouvoir, il avait tous les avantages de la faveur cl de la popularité. Le Jardin du Roi et Moulbar fixèrent pendant quarante ans l'attention des savants de l'Europe. Les ouvrages de Buffon servirent au succès de Liniicc lui même, en attirant la curiosité générale sur celle élude de la nature, où le savant professeur UTpsal portail ses nomenclatures et ses méthodes, et que le philosophe français illuminait de son génie. Au milieu des querelles qui agitaient le dix-huitième siècle, Buffon jouissait paisiblement de sa gluirc. De toutes les parties du monde, on lui envoyait eu tribut ce qui pouvait éclairer scs recherches. Durant la guerre maritime de 1777, des corsaires anglais ayant pris un navire qui portail des caisses adressées de i'ludc à M. de Buffon, elles lui furent respectueusement envoyées à Paris. Fier de tous cos dons, il ne s'en réservait rien que l'honneur d'enrichir le précieux dépôt placé sous sa garde, cl qu'il avait transformé.

Il voyait, en vieillissant, non-seulement ses découvertes, mais ses hypothèses grandir dans l’opinion. Un homme célèbre par ses talents, avant de l'être par son martyre, Bailly, l’auteur trop orné, mais éloquciit, de l'Histoire de l’astronomie, appuyait d’ingénieuses conjectures, dans scs Lettres sur l'AllantitL', le système du refroidissement progressif de la terre et de l'ancienne température méridionale du septentrion. Bailly, admirateur dévoué de Buffon, lui rendait encore un autre hommage par la forme même de sa composition et de son style, qui, avec plus de luxe que de goût, paraissait inspiré par les belles pages de Y Histoire naturelle. D'autres élèves sc formaient sous ses yeux, dans le même culte de son génie, la même

imitation de son style. Gardant Pédalante primauté de ses systèmes cl de son langage, il dominait tous les travaux qui venaient s’ajouter aux siens; il en parlait avec grandeur , dispensant la gloire en homme qui la possède. Ainsi, à In réception de La Cojidamine, en rappelant les voyages de ce courageux ami des sciences, il fut sublime dans un compliment d'académie.

Au dehors , sa gloire , moins vive et moins bruyante que celle de Voltaire, était plus universellement respectée. Il n'était point d’hommage qu’il ne reçût des savants et des souverains, et les égards, les respects qu'obtenait son nom s'adressant à la science elle même, en secondaient l’accroissement. En France, l'insouciant Louis XV, qui faisait attendre une pension de douze cents livres à d’Alcmbert, avait voulu confier à Buflbn l'intendance des eaux et forêts, et ordonnait, malgré son économie pour les choses utiles, de ne rien refuser aux dépenses du Jardin des Plantes. Du vivant de Buffnn, et sous ses yeux, sa statue était placée à l'entrée du muséum, avec cette magnifique inscription :

Mojettati notera par ingenium.

Ni personne , ni surtout Buflbn lui-mcme , ne s’étonnait de tels honneurs.

Dans le Nord, cette impératrice Catherine, si attentive à flatter les écrivains de France, comme pour acheter leur silence et la séduction de la postérité sur scs crimes, lui adressait les plus rares produits de la nature dans ses vastes États. Il y a surtout une lettre d'elle à BufTon, avec de semblables présents cl son portrait orné de diamants, peu de mois après le meurtre du jeune Ivan, dernière suite de l'attentai qui couronnait Catherine. Ruflon lie sentit que l'enivrement de celte flatterie royale. En remerciant l’impératrice de ses dons magnifiques, il lui écrivait à son tour : « J’ai pensé que « c'était un présent de souverain à souverain, cl « que si ce pouvait être de génie à génie, j étais « encore bien au-dessous de celle tête céleste digne « de régir le monde entier, » En même temps, il envoyait à Pétersbourg sou fils, jeune officier aux gardes, sa vivante cfligie, porter à l’impératrice son buste de marbre. Ce qui fâche un peu dans ce commerce d'admiration mutuelle, ce n'est pas seulement l'apothéose de Catherine, déjà tant louée par Voltaire, c'est de voir Buflbn invoquer une nouvelle descente du nord ter? le midi sous l'étendard moscovite, et pour accomplir, dit-il, la réhabilitation de cette partie croupissante de l’Europe. Quinze ans plus lard, les Russes en Italie n'ont que trop réalisé ce singulier vœu !

La longue vie de BufTon nous conduirait presque

HUITIÈME SIÈCLE, à la fin du dix-huitième siècle; et nous avons à remonter plus haut, pour décrire tout un caractère de cette époque, auquel il fut étranger. Cet homme si paisible et tout à fait de l’ancienne monarchie, toucha presque à nos grands troubles civils, dont il ne soupçonnait pas l'approche. Il culdans sa vieillesse pour admiratrice cl pour amie M®* Nccker ; cl le dernier témoin de ses studieuses retraites à Monlbar, son indiscret biographe, est un jeune homme qui devait bientôt porter une funeste ardeur dans noire révolution. Sans doute, il entra dans la destinée heureuse et complète de Buflbn de mourir à la veille de ce grand mouvement qui eût confondu ses idées et épouvanté sa vieillesse. En proie depuis plusieurs années aux douleurs de la pierre, qu’il soutenait avec force d’âine, mais dont il ne voulut jamais essayer In périlleuse guérison, calme et laborieux, presque jusqu'à sa dernière heure, BufTon mourut à Paris, le 16 avril 1788. El au miliciidc la vive attente etdu souffle de mille passions qui agitait déjà les esprits, ses funérailles furent la plus grande pompe de douleur publique qu'on ait vue avant celles de Mirabeau , trois ans après. C’est que le nom de Buflbn était grand et populaire par la direction nouvelle des esprits. Il résumait, il illustrait toute la pensée scientifique du dix-huiticme siècle, comme Rousseau en représentait avec énergie la pensée politique.

.Même au milieu des temps formidables qu’on allait traverser , le goût de l'histoire naturelle crée par Buflbn se soutint, sc marqua par des institutions, des travaux de tout genre. Et quand le tremblement de terre social eut cessé, la science se retrouva plusavaucéc dans les voies qu'avai1 ouvertes ou indiquées son génie. L'installation de la grande Ecole normale de l’an m retentit d’un hymne à sa gloire (1). Sa science fut partout cultivée jusqu'à l’excès, jusqu’à la manie; cl, ce qui en dit bien plus sur l'impulsion puissante qu’il avait donnée, il s'éleva un nouveau grand homme dans cette science.

Si la culture plus générale dcl'histoire Naturelle fit découvrir beaucoup d’erreurs dans BufTon, si des méthodes plus exactes prévalurent, sa gloire même scientifique a gagne cependant plus qu’elle ne perdait peut-être. Quelques-uns des grands faits qu’il avait soupçonnés plutôt que prouvés, et que, suivant sa belle expression, il apercevait par la vue de l'esprit, avant le témoignage des recherches, sont devenus par l’observation plus certains ou plus probables. Un esprit inventeur de nos jours, M. Fourrier, disait que, dans les applications du calcul aux lois qui régissent la chaleur, il avait

(I) P.fogt de lacêpède, par Cuvier.

etc guidé par les conjectures de BufTou. L’illustre Cuvier ne lui fui pas moins redevable. Buflori restera donc à jamais parmi les grands noms de la France : car il a laisse des monuments immortels et une influence féconde.

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VINGT-DEUXIÈME LEÇON

Rousseau, représentant et contradicteur de la philosophie de son temps. — Commrnt s’est formé son Rénie. — Ses influences opposées de moraliste et de publiciste. — Caractère tout poliliquede ses premiers écrits. — Ses erreurs sur la société et sur la liberté. — Comparé à Sidnej et à Locke. — Sa puissance sur la réTolutioo française.

Messieurs,

Je vais toucher un sujet grave et difficile, la philosophie du dix-huitième siècle, dans ce qu’elle cul de plus salutaire, et dans ce qu'elle eut de plus hardi. Nous avons vu le génie des lettres brillant, profond, sceptique, corrupteur : nous allons le voir doublement novateur, voulant à la fois épurer la morale cl transformer l'ordre politique. Un homme que scs premières impressions el sa vie aventureuse, son malheur et son génie avaient préparé pour ce rôle, s’en saisira hautement; el, à travers ses exagérations et ses erreurs, il le remplira souvent avec une imposante raison, toujours avec une une vive éloquence. Vous ave* nomme Rousseau.

Je ne veux, vous le croye* bien, ni l'admirer par tradition, ni le blâmer par convenance, mais, si je puis, l'expliquer et le juger. Ne prodiguons pas les mots de doctrine funeste, antisociale ; cherchons comment le mal et le bien, l’égoïsme épicurien cl l’amour de l'humanité, l'esprit vague de licenceel l'esprit généreux de reforme scsonl trouvés parfois confondus. Éludions surtout comment la philosophie du dix-huilièmesiècie, instable, multiple, parlant des langues diverses, s’est combattue et corrigée elle-même ; el voyons si, malgré cequ’on lui reproche de faux principes et de fausses conséquences, ce n'est pas d'elle que sont sortis un meilleur ordre politique, une législation plus équitable, des mœurs plus douces, l'égalité civile et la liberté publique de la pensée, ces grandes choses, en un mot, maintenant obtenues, ou demandées ou souhaitées par tous les peuples civilisés.

Que si, pour atteindre ce terme, longtemps inconnu ou mal déterminé, la spéculation s’est souvent méprise et égarée, souvenons-nuus que tout est mêle parmi les hommes, cl que c'est beaucoup d’arriver à la vérité, après un long circuit d'erreurs. Les sectes rcligicuscsqui ont bouleverse l'Angleterre, au milieu du dix-seplième siècle, avaient mis en avant bien des théories insensées ;

el cependant c’est d’elles , et de leurs opinions refroidies cl calmées, que sont venus les plus heureux progrès de la liberté el du caractère britanniques. Le parti philosophique, qui n’a pas exercé moins de puissance dans un autre temps, a conduit également, à travers bien des faux systèmes, la société française vers un étal plus digncdel'hommc. Peut-être la raison et la modération seules sontelles impuissantes à faire les grands changements, dont le monde a parfois besoin. Montesquieu avait montré, dès le milieu du dix-huitième siècle, le point de sagesse et de justice où devaient revenir, après tant d’annccs, tous les efforts de reforme sociale. Rousseau n'arail ni la même profondeur,

! ni la même réserve ; mais il eut cette vive émotion qui commande aux âmes et sc fait obéir. Il fut l’orateur du dix-h nilièmc siècle, sous l'ancienne monarchie : ce inol résume son influence el sa gloire.

De Montesquieu à Rousseau, quel immense intervalle! quel contraste de vues cl d’idées! El cependant l'un de ces hommes suscitait l'autre; ou plutôt ils étaient appelés tous deux par leur siècle, dont ils représentaient deux époques successives. Les abus et l'affaiblissement de l'ancien pouvoir, le respect d'habilude qu’il inspirait encore, l’indépendance d’esprit, à défaut de liberté civile, l.t curiosité des choses politiques, le commerce intellectuel avec l’Angleterre avaient appelé Montesquieu. Il travailla sur ces idées de sou temps; il les mûrit, il les éleva par vingt ans de méditation. El lorsque son grand ouvrage fut achevé, cct ouvrage accueilli avec tant d'admiration en Europe, semblait à peine assez hardi pour l'opinion de la France : tant l’ancien édifice de la monarchie s’était insensiblement affaissé sur lui-mème!

Alors parut Rousseau ; cl à son premier ouvrage, deux ans après Y Esprit des lois, à celle satire des lettres cL de la mollesse sociale, au milieu du monde le plus enchanté par tous les plaisirs de l'esprit et de l’élégance, on pouvait comprendre qu'un nouveau personnage était entré sur la scène, qu'une classe nouvelle, pour ainsi dire, avait pris enfin la parole, avec des passions plus fortes, eu les couvrant toutefois encore de l'élégance et de la pompe exigées pour plaire, (le n’est plus l'opposition fine cl modérée de quelques académiciens; ce ne sont plus les épigrainmcs profondes, mais discrètes de V Esprit des lois ; ce n’est plus celle indépendance qui flattait parfois les vices de la cour et ne lui demandait que d'être favorable aux lettres. ^Suus le beau langage de Rousseau perce une ranjcunc démocratique, qui s'en prend à la philosophie bomme aux abus, aux lettres comme aux grands feigneurs , cl frappe les premiers pour mieux | atteindre les seconds.

Il n’y a pas seulement dans ce discours, comme le dit T>a Harpe, le dépit de n’avoir pas été invité cheiM*** Dupin, le jour où elle donnaitsondfnerde gens de lettres : la blessure de Rousseau remonte plus loin. On sent l’irritation d'un homme supérieur Tenu longtemps en dehors de la société; il y a le souvenir de sa misérable jeunesse d’apprenti, de sa fuite sans asile et sans pain, de sa conversion forcée, de ses métiers de laquais , de séminariste, de pauvre musicien, de truchement d'un moine quêteur, de copiste, de secrétaire, et enfin de commis de caisse à Paris, sans pouvoir arriver à rien, qu’à vivre à force de travail. Tant de peines et de mécomptes avaient agi sur l’Ame de Rousseau, et éclataient en lui par un blâme amer qui répond à des passions que trop souvent la société ignore, bien qu'elles fermentent dans son sein. Ce n'étaient pas les lettres qui déplaisaient à Rousseau. Quel homme les aima plus que celui qui, tout enfant, pleurait en lisant Plutarque, qui, dans sa jeunesse errante et pauvre, étudiait partout, et qui, d’un âge déjà mûr, sans soupçonner encore son génie, s’exercait dans les allées du Luxembourg à retenir par cœur les Églogue» de Virgile qu’il avait lues cent fois? A vrai dire, ce que Rousseau attaque bien plus que les lettres mêmes, c’est l’esprit général du dix-huiliime siècle. 5a dissidence est déjà marquée dans son début. Par là, ce Discours commence la mission politique de Rousseau.

Singularité remarquable dans l’histoire intellectuelle du dix-huitième siècle ( Tout y était à la fois frivole cl sérieux. Le premier cri de l’âme véhémente de Rousseau, sa première attaque contre la dégradation politique du temps partira du milieu d’ane thèse académique, telle que s’en proposaient les rhéteurs de l’empire : « Le progrès des lettres • et des arts a-t-il contribué à épurer ou A cor- « rompre les mœurs ? » Question qui n’en est pas une ; car il faut en sortir pour y répondre ; et elle ne renferme pas les vrais termes du problème. Qu'est-ce, en effet, que les arts, et surtout que les lettres, séparés des sentiments et des idées qui les font .naître? Ne faut-il pas que les mœurs d’un peuple aient précédé sa littérature? El celte littérature même n’esl-ellc pas un produit et une forme de scs mœurs? La littérature est mauvaise, quand la société est mal constituée, faible, corrompue ; de même qu’un homme dit de mauvaises choses, quand il a un esprit faux cl un mauvais cœur. Au lieu de résoudre une question mal posée, il eût mieux valu la retourner ainsi : h Quelle est l’in- « fluence de l’étal social et des mœurs sur le pro- « grès ou l’abaissement des lettres et des arts?» Alors, au lieu de ce blâme ingrat et déclamatoire jeté sur les lettres en général, il eût fallu les inon-

trer souvent pures et sublimes, sauvegarde des mœurs qui les inspirent, et gloire de la nation qui les cultive.

Le programme de l’Académie de Dijon se conçoit pourtant. La littérature avait tant d’éclat en France, qu'on s’accoutumait à la regarder comme une puissance qui existait par clic-mémo. L’Académie était le seul corps politique de la nation ; et Voltaire régnait sur les esprits. Sa domination n'était souvent que l’art de plaire, en caressant à la fuis les penchants des grands et ceux de la foule.

Il semblait cependant, à voir son brillant et facile empire, qu’il gouvernait son siècle, au lieu de le flatter. D'autre part, quand Diderot, esprit vigoureux et fait pour de hautes éludes , prostituait sa plume aux détails d’un roman obscène, on pouvait se demander si les lettres n’étaient pas le mauvais génie qui gâtait les mœurs. JUais en voyant le souverain flatté dans ce livre, à chaque page, comme par une sorte d'alliance entre la licence de la cour et celle de l'écrivain, il fallait avouer que, là comme partout, c’était l'étal des mœurs qui sc reproduisait dans les lettres.

Quoi qu’il en soit, la question sophistique posée par l'Académie de Dijon dut frapper Rousseau par l'allusion facile aux vices du temps. Depuis 1741 qu'il était venu s’établir à Paris, avec une invention nouvelle pour noter la musique , et un projet de machine pour voler dans l’air, il avait vu des académiciens, des savauls, des artistes, des financiers, des grands seigneurs, essayant tout, et ne faisant au fond qu’une chose, apprendre le grand art d'écrire. Il avait été fatigué du spectacle do bien des médiocrités littéraires, que soulevaient un moment l’esprit de parti et la mode. Lié par hasard avec un jeune Allemand, qui, sifflé, comme auteur, dans son pays , était venu, comme amateur des lettres, chercher fortune en France, Rousseau, d'abord ami de Diderot et du parti encyclopédique , était mêlé , quoique obscur, à la vie philosophique du temps. Il vit les lettres en elle, et de bonne foi il les attaqua.

Je ne croirai pas qu’il ait eu besoin de ses visites au donjon de Yincennes, et du conseil de Diderot, pour prendre la question comme il le fil, et dire devant ce siècle amoureux des lettres : « Les lettres sont Ja perte des mœurs. » Il lui suffit pour cela l d'un peu d'humeur et d'un coin de vérité. Long- \ temps nourri dans la solitude, arrivé tard aux lettres, avec celle teinte d’originalité que fortifie ic malheur, trop indépendant de caractère pour \ adopter un symbole d'opinions, ayant trop souffert \ pour n'étre pas religieux , et appelé , par l'imagi- ’ nation du moins, au sentiment de la vertu, il ne ' pouvait admirer l'épicuréisme qui faisait le fond et

la parure de tant d’ouvrages du dix-huitième siè-

(cle. Indépendamment de celte nature d’orateur qui éclatait en lui, et que la contradiction devait tenter, il fut, je n’en doute pas, très-sincère dans 1 son Discours. La littérature du dix-huitième siècle, tout en luttant contre le pouvoir, s'imposait ellemême à tout le monde, avec ses préjugés, scs engouements, sa mode. Il se révolta: c’était un radical qui frappait sur les tchigs; et sa révolte fil en partie son génie. Il eût langui dans une apothéose de la philosophie et des lettres. Des ce premier Discours, il commençait la double attaque, qu’il mena de front contre le pouvoir et contre l’opposition, contre la Sorbonne et contre Ferney.

Ne parlez donc pas du paradoxe de Rousseau ; ne voyez pas dans ce Discours un caprice, un calcul, mais son génie même, ce génie fait pour préparer à la fois une révolution politique, et une réforme morale.

Maintenant, le but expliqué, parlerons-nous du Discours? On le connaît assez. Qu'il suffise d’y remarquer la censure amère des écrits scandaleux du temps, le blême jeté sur les écrivains qui vont saper les fondements de la foi, l’apostrophe au célèbre Arouct, * à qui le goût du temps pour les « petites choses en a coûté de grandes , » enfin le conseil ironique donné aux souverains de protéger les lettres, qui cachent la servitude ou qui en dédommagent, cL vous ne serez pas étonnés que ce premier ouvrage ail paru antiphilosophique à Voltaire, et démocratique à la cour.

Voltaire répondit en trois pages, par une historiette. Timon le misanthrope , après avoir bien déclamé contre les lettres, est, en sortant de chez lui, dépouillé par des voleurs, dont aucun ne savait lire, et se voit heureusement recueilli dans une maison de gens d’esprit fort lettrés qui lui donnent un excellent souper, et une plume et de l’encre pour achever sa thèse.

D'autres adversaires, M. Bordes, bel esprit lyonnais, te bon roi Stanislas, firent des réfutations en règle. Rousseau continua, dans scs vives et adroites réponses, de faire porter sur les lettres en général le reproche qu’il destinait à son siècle. Mais son schisme était commencé, en même temps que sa célébrité. Le premier succès fut immense. C'était un paradoxe inattendu dans le dix-huitième siècle, une nouveauté piquante, un réveil des conversations qui commençaient à s'endormir. Diderot écrivit à son ami : « Votre ouvrage prend « tout par-dessus les nues; il n’y a pas d’exemple « d’un succès pareil. »

Si maintenant, assurés de la conviction, nous voulons juger le talent, il était tout forme dès ce premier essai. Ce sont les études d’une vie entière

tout à coup produites et jetées dans un ouvrage. I Rousseau n’avait pas reçu l'éducation régulière, \ comme on l’entend ; mais son esprit avait eu de bonne heure, et toujours, une forte culture.

Né à Genève, le 28 juin 171 2, d’une mère, jeune femme distinguée, qu'il perditeu venantau monde, cl d'un père, simple horloger, mais homme d’esprit et d'humeur entreprenante, vous savez qu’il fut élevé à lire des romans et les Fies de Plutarque, et que, tout enfant, il se passionnait à ces lectures. À l'âge de sept ou huit ans, privé de son père par l'exil, comme il l’avait clé de sa mère par la mort, il commença, sous un bon ministre de campagne , scs éludes de latin. Puis vint sa vie d’apprenti, et, dans ce mauvais temps meme, cette passion continue pour la lecture, qui marquait et hâtait à la fois le développement précoce de son esprit; puis, dans sa fuite, ses controverses de catéchumène à Turin , scs études d’italien cl de lalindnns la maison d’un grand seigneur de Savoie, son année de séminaire à Annecy , sous cet abbé Gaime qui lui servit de modèle pour son éloquent Ficaire savoyard ; sa passion tenace pour la musique, scs efforts pour l’apprendre seul; enfin quatre ou cinq années de loisir laborieux à Chnm- i béry et aux Charmelles,ccs pénibles études recommencées à plus de vingt ans, ce latin appris de I nouveau arec tant d'obstination cl de patience : ce / sont là, j’en conviens, des classes singulièrement j faites ; mais elles n'en valaient pas moius pour l'originalité du talent; et sauf quelques souvenirs déplorables, celte vie de lecture et de travail A coupée par tant d'incidents romanesques et de \ courses aventureuses, avivait bien autrement ('imagination cl la rêverie qu’un cours régulier d'études au collège du Plessis.

Rousseau, dans scs Confessions mêmes, ne fait pas assez connaître ce travail de sa jeunesse. Il les écrivait à distance, et en se dévoilant, comme on se drape, pour le public. Un témoignage de la même date que ses études co dit peut-être davantage: c’est une èpitre fort mal versifiée, mais qui renferme le curieux catalogue de ses lectures. Oa y voit qu'il ne se bornait pas aux livres du Père Lamy, et qu'il étudiait tous les grands ouvrages de philosophie cl de science.

Tantôt avec Leibnitz, Mallebranche et Newton,

Je monte ma raison sur un sublime ton ;

J’examine 1rs lois îles corps et des pensées.

Avec Locke je fais l'histoire des idées ;

Avec Kepler, Wallis, Barrour, Rainaud, Pascal,

Je devance Archimède, et je suis L’Uospital.

Pour la littérature et la morale, ses auteurs favoris, les compagnons de sa promenade, au lever du jour, étaient Montaigne et La Bruyère, qui peuvent remplacer tant de livres. Mais il étudiait

TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

beaucoup d’autres ouvrages, nommés dans son épllre avec une confusion assez plaisante.

O vous, tendre Racine, 6 vous, aimable Horace!

Dans mes loisirs aussi vous trouvez votre place:

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