‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 2 sur 44 · ESSAI SUR LES OUVRAGES · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LES OUVRAGES

mirer chez le naissant orateur le talent de bien dire, dont alors les moindres témoignages, dans je silence de la presse et de la tribune , étaient si curieusement relevés et sentis. Comme écrivain, il allait s'annoncer à tous. V Éloge de Montaigne, écrit en huit jours par ce jeune homme de vingt ans [ISIS], et couronné par l’Académie dans un concours auquel prenait part un disciple studieux et ardent de l'école républicaine et philosophique, le redoutable Viclorin Fabre, en possession jusque-là assurée du triomphe, fut un événement littéraire très-vif. Parmi les vaincus, outre Viclorin Fabre, qui obtint dans le rapport une mention singulière, on remarque plus d'un nom connu : Droz, Biol, etc. L'ouvrage, qui ravit avec tant d’aisance un prix si disputé, est demeuré un morceau précieux et charmant, sans trace aucune de hasard ni d'inexpérience. Toutes les grâces naturelles et vives du talent de M. Yillemain s'y sont du premier coup rassemblées.

M. Yillemain, à la différence de Viclorin Fabre, se rattachait au dix-huitième siècle littéraire et philosophique aussi peu qu'il était possible à un jeune homme de son temps. Nourri des Grecs, des anciens, préférant en style parmi les modernes Pascal et Fénélon , il était frappé cl choqué surtout, dans les écrivains sérieux déjà nommés , que nous avait légués le dix-huitième siècle, de certaines phrases lourdes, chargées, abstraites, cl trop dénuées de l’analogie rapide et naturelle. Il ne se sentait attiré avec charme que vers celte première fleur du beau siècle de l'éloquence. La tradition des principes philosophiques et de l'enthousiasme politique par où débutèrent tant de jeunes esprits d'alors ne lui arriva point. Bien des anecdotes piquantes de Suard et de Fonlanes lui offrirent, avant tout, des coins d'arrière-scènc et quelque dessous de caries, plus qu'elles ne lui inspirèrent le culte de certains hommes et de certaines idées. Ce qu'il connut bien vite, ce qu'il goûta et saisit aisément du dix-huitième siècle, ce fut le côté mondain, la façon spirituelle, sceptique, convenable toujours, l'aperçu vif, court, net, délibéré, léger quelquefois, sensé en courant, moqueur avec grâce; en un mol, M. Yillemain de bonne heure entendit causer et causa. Sur ce point une part de l'héritage de Delille est en lui. Le comte Louis de Narbonne l'avait pris en grande amitié; chez lui, chez la princesse de Vaudcmont, dans ce inonde, le jeune écolier qu'on savait si docle , qu'on trouvait de proposai étourdi et si piquant, était fort goûté et n'avait qu'à recueillir des succès dus tout entiers à l'esprit. Lorsqu'il fut devenu aide de camp de l'empereur, N - de Narbonne voulut lui être un protecteur actif. 11 alla un jour l'entendre à une des conférences de l'École normale. En 1813, l’éloge de Duroc fut commandé à M. Vil leraain, comme celui de Bessièrc à Fabre : ■ Puisqu'il « ne veut rien, avait dit l'empereur de ce dernier, au • moins il ne me refusera pas cela. • M. Yillemain, qui cédait de meilleure grâce à la faveur, ne gardait pas moins sa liberté de saillie cl sa capricieuse allure. Un jour M. de Narbonne lui pariait de quelques mots jetés à l'empereur sur l'éducation du roi de Rome; une autre fois il lui louchait une idée qu'avait l'empereur de réformer les auteurs classiques, semés de maximes et de

principes qu'il faudrait élaguer avec art : « Ditos-lui

• donc, répliquait le jeune homme de goût, que César

• ne s'avisa jamais de donner d'édition abrégée de Cicé-

• ron. * Et il ne fut plus reparlé de cela. A M. de Fontanes attristé en 1813 et prédisant déjà le retour de l'anarchie au bout du désastre de l’empire : ■ Eh bien !

• non, répondait-il; nous aurons la liberté anglaise. • Il aimait dès lors et pressentait le genre d'éloquence anglaise, parlementaire, par instinct d'orateur et par besoin d'une honnête liberté dans la parole. Fonlanes reprenait : • Mais que reste-t-il de vos orateurs an- « glais?Pas une page! • El lui, répondait : » Il reste

• l’Amérique. » Il est vrai que l'Amérique n'était pas et n’est pas encore une page bien littéraire, ce qu’appréciait le plus Fonlanes.

Le jeune panégyriste de Montaigne débuta sans témoigner de passion dominante , je me trompe : il avait celle de la belle littérature, le culte de l'imagination, l'amour des grands écrivains et de leurs formes immortelles. Dans ses trois morceaux académiques couronnés, V Éloge de Montaigne , le Discourt sur la Critique, V Éloge de Montesquieu, ce sentiment domine. Toutes les parties, même philosophique et politique, sont traitées convenablement ; l'appréciation littéraire est déjà consommée et supérieure. Ces discours, par leur façon nette, leste, piquante, et leur tour d'imagination dans la louange, rappelleraient assez le genre de Champforl, n'était ce sentiment exquis d'admiration littéraire que le dix-huitième siècle n'eut jamais. La Harpe était d'un ton plus uni, moins relevé en saveur que cela.

A propos du style de Montaigne qui, pariant avec image des abeilles et de leur miel composé de mille fleurs, ajoute : • Ce n'est plus ni thym ni marjolaine; • le panégyriste s'écrie : • Voilà tout Montagne! • C’est quelui-mémeil est de ces esprits doués comine l'abeille; il va tout d’abord au point odorant, il extrait d'emblée la chose flatteuse. Ce n'est pas sa manière naturelle, à lui, d'entrer dans les choses par les épines; il lui faut, pour y venir, être averti, poussé du dehors. Sa pente serait plutôt celle du poli brillant, celle des routes gazon nées et doux fleurantes. Mais ne vous hâtez pas déjuger : il se fortifie avec son siècle; il a vaincu, réparé celle disposition première contre laquelle il est en garde; il ne lui est resté que l'agrément. Cet agrément consiste, au milieu de tant d'autres qualités sérieuses ,â ne pouvoir toucher la science, traverser l’érudition, la grammaire, aucun coin aride de la critique, sans l'égayer à l'instant d’un reflet animé. Si dans Ticlio-BrahéquM effleure, dans Leibnitz, dans Gibbon, n'importe où, à côté de lui, il y a un mot, un détail qui prèle à l'imagination, à l'émotion du critique, soyez sûr qu’il ne le manque pas ; il le dégage comme le point à faire saillir et à éclairer. Avec lui jamais d’ennui ni de pesanteur.

Le Discours sur la Critique montre à quel degré le eune écrivain en avait déjà le génie pour toute la partie du style ctdes convenances. Il y loue, il y distingue Marmonlcl et La Uarpe, en homme qui au début les égale en ne leur ressemblant pas, et qui duil les faire oublier. Shakspeare y est nommé avec des restrictions, mais avec une bienveillance précoce; c'est un germe

Page 1